—Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. Qu'on ne dise point que la conscience est un effet de l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un ordre de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée théologique admis par Voltaire66.

Note 66: (retour) Poème sur la loi naturelle.

—Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!—Fort bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie pas autre chose que: l'homme existe.—Ce n'est pas en tant que résistant à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car ne tue point indique seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne, dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation. L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale commence à la charité.—Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il ne l'a pas connue.

En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?—ou croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?—ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent, les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, l'esprit humain, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?

Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est contre le Discours sur l'histoire universelle, c'est contre toute l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'Essai sur les moeurs, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a indéfiniment et cruellement réédité l'Essai sur les moeurs. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres d'histoire, avec la dernière énergie.

Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées, quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous y voyez des lois. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son Histoire universelle.—Direz-vous que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet dans l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception théologique;—ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.

Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain de sable,—et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation.

Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous. Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti. Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric, Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour ceci qu'il croit cela.

Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire; elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté, par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan, commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des providences particulières, le monothéisme historique remplacé par un polythéisme historique.—Voltaire a été, j'avais tort de dire embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire, comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un «petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.—Curieux esprit, souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!

En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit, quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté. On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.—Mais il est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On peut citer, de la Henriade, une jolie définition, et élogieuse, du gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la Henriade pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie épigramme contre le gouvernement par les assemblées:

De mille députés l'éloquence stérile

Y fit de nos abus un détail inutile:

Car de tant de conseils l'effet le plus commun,

Est de voir tous nos maux sans en soulager un.

Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas. Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à l'Esprit des lois, et il fallut lui faire remarquer que le Contrat social était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant, Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance, moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous apprendre.

En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est celle-ci:

Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête, paix profonde; bonheur.—Christianisme: apparition de la croyance au surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats, bûchers, barbarie, enfer sur la terre.—Temps modernes: expulsion du surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre, retour à l'antiquité, paix, bonheur.

Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut se soutenir.—Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est: «écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.—Ici la contradiction est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il apportait—ce que j'admets qu'on peut prétendre—si cela est vrai, ou si l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des Ingénus; il faut sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.—Dire: il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une cruauté.—Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.

Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires.

III

SES IDÉES GÉNÉRALES

Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.—Comme il n'a pas d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc il n'y a pas de religion.—Comme il a de la curiosité, qu'il aime le théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage; donc il ne faut pas de religion.—Comme il aime que le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent contenir le peuple; donc il faut une religion. —Comme il déteste les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en déchaîner encore; donc il ne faut pas de religion, etc.—Le principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont contradictoires.

Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon), où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort.

Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse, et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas fait une phrase de sa vie».—Et certes, mieux vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.—Donc Louis XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui plaît.—Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.

Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais, vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales, une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie, parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son but et sa cause finale;—ni de se tenir pour le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le monde qu'il ne suppose constitué comme lui.—Voltaire lui-même a bien spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.—Vous vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus, intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.

L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.—«A qui fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de croire?...» sont les formules favorites de son Essai sur les moeurs. A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un persécuteur fanatique.»—C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens; donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi d'asébeia comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, laisse expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?—Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant quatre siècles, parfois sous les meilleurs empereurs. Ceci précisément devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.

A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime d'être hérétique par celui d'être aristocrate.

Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle plaisanterie!—On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir. Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des pèlerins revenant de Terre Sainte.—Et cet autre, avec sa génération spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à examiner.—Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels fous!—Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur.

C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon. Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme67... (Voir dans Fénelon la première partie du Traité sur l'existence de Dieu.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu, donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.

Note 67: (retour) Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe.

Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme, comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque chose.»— Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu serait, je crois, mieux dit.

Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela. Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.—Mais aussi cet universel effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque chose de notre respect.—Comme le paganisme est bien le fond ancien et toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint, on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!

Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple; surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son credo philosophique, politique et moral de la trentième année.

Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien, ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie d'imagination. Descartes crée son monde, Newton démêle le monde, le pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux. Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à l'Académie française.

En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs. Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu, quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un chef-d'oeuvre.

Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes, qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu, assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune. Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement, lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.—Et l'on se doute que je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de Gilbert:

Vous ne lisez donc pas le Mercure de France?

Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.

Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de rouer un de leurs frères68...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une victime du fanatisme.—N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.

Note 68: (retour) A Dalembert, 29 mars 1762.

On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est sérieuse, c'est la partie pratique et actuelle; une partie (trop restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches d'humanité et de bon secours. «J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.

Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité, au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin de l'humanité.

Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme le plus sautillant et répandu en tous sens, et rimarum plenissimus, s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il apparaît.—Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une admiration réservée et superficielle.—Conservateur ardent et inquiet, il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le fond des choses.—Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps, aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence propre.—Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur acharné, même en religion, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend, et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants peut-être encore, d'intimidation.—Et ce qu'il rêve, c'est une société monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême, où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre; ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.» Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier.

Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus conservatrices.

Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous, puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si probable que nous ne saurons jamais; à l'ama nesciri de l'Imitation ajoutons aude nescire»;—et que c'est là une disposition d'esprit plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation, puisqu'elle le proclame.—Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé.

Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur; et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays, mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre éternité.—Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote, d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée. C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.—Ce n'est pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu.

Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables, qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des «hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat. Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en ces temps-là la corporation des capacités.—Mais la vraie idée aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il n'est aristocrate que par négation.

Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé.— Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi quelquefois pour le fustiger.— Voltaire n'a point ce genre de piété. Il est homme nouveau essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du Palladium.—Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un peu déclassée; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux.

On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises; ne rouez pas les blasphémateurs; ne questionnez pas par la torture; n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la seule fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à chausse-trapes et à parti pris69; ne pratiquez pas la confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole; inoculez-vous»; —s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme.

Note 69: (retour) Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville et de Toulouse, d'accuser surtout la population, responsable des décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de ses «humeurs» et boutades.

IV

SES IDÉES LITTÉRAIRES

Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard: elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. —Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.

Et, sur cela, vous croyez qu'il est ancien, à la façon d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.

C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des grandeurs de notre âme—et, parce que tout cela est bien compris et possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.

Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.

Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.

Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas compris, du moins celui des Pensées. C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète, peut-être, du XVIIe siècle.

Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop souvent manqué de noblesse. Bossuet est quelquefois bien familier dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en est «déparée»70. Comparez le portrait si correct et bien compassé de la reine d'Egypte dans le Séthos de l'abbé Terrasson et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous serez étonné de voir combien le grand maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson71.» La Fontaine est charmant; il a un «instinct heureux et singulier» et fait ses fables «comme l'abeille la cire»; mais que de trivialités quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni mesure».—Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la «balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne saurait se souffrir.—Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment élégant? Il y a dans le second acte d'Andromaque des «traits de comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah! quel dommage!

Note 70: (retour) Temple du goût.
Note 71: (retour) Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l'éloquence dans la Langue française.—Caractères et portraits.

Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur la noblesse.

Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare, pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du grand tragique.—Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de sa carrière, contre l'auteur d'Othello? C'est qu'on est l'auteur de Zaïre, sans doute; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus; et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle: trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des effets de la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même; et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans sève, prenez-la pour l'art lui-même; ayez cette illusion; vous aurez celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans l'art de Voltaire et de son groupe.

Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens, et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement par leur exemple; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: et s'appliquant, encore, à des modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre secret de la façon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.

Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire? Non pas! N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est son instinct de curiosité. C'est par là que, de tous côtés, il échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu que le XVIIe siècle était grand; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots de mouton dans une marmite?...»—«Eh! mon Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»—«Pourquoi tant louer la force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour.»—«Non, mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les hommes; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.»

Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a inventé Athalie, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant remarquer combien Athalie est d'un mauvais exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.

En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il est un artiste.

V

SON ART LITTÉRAIRE

J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.—Seulement Voltaire, outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier des plus aimables.

Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la critique qui s'échauffe.

Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts, dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.

C'est là les caractères essentiels de tous les grands ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la Henriade? Du traité sur le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant, mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur», éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme: «Nil actum reputans si quid superesset agendum», et je songe à une Henriade.»—Et la Henriade a vu le jour. C'est un poème très intelligent.

Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la Henriade est un poème très intelligent.—Je comprends qu'elle laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur à des manuels d'histoire pour homme du monde.—Comment il faut lire la Henriade? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même. La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.

La Pucelle est moins amusante. On peut même dire qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire un très grand mot en parlant de la Pucelle? N'importe; je dirai que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce fond n'existe aucunement dans la Pucelle. Ce ne sont qu'inventions de petits faits grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument. Cela confond.

Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a l'Arioste.

Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la Ménippée. Mais c'est sans doute assez parlé de la Pucelle.

C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention. La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille, lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de l'action. Il manque à Racine du spectacle. Deux pièces hantent sans cesse la pensée de Voltaire: Rodogune et Athalie. L'action de Rodogune ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains, on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont persuadés.

Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil «d'élégies amoureuse»; c'est un riassunto di elegie e epitalami. Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à 1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage, il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et «grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et l'effort de Voltaire.

Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente mélodrames, dont quelques-uns, comme Attila, sont inintelligibles, dont quelques-uns, comme Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon, sont très amusants, pleins d'action, d'incidents, d'entreprises, de méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence lamentable, il n'a pas inventé autre chose.

Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires, Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.—Tant y a que c'est là ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie, sans peinture des variations et des démarches compliquées des sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser» Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un.

Il a repris deux fois le sujet d'Athalie, et deux fois il a comme noyé la tragédie dans un mélodrame. Sémiramis c'est Athalie sans Joad, et sans Athalie (avec un peu d'Hamlet rudimentaire). Joad y est réduit à rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une Athalie sans Joad est bien amoindrie; et c'est une Athalie moins Joad qu'il écrit. Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et quelle «méprise»!