Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux, ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à l'âge mûr.—C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un Gil Blas sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases, «fraternel».—Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable, honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien douceur et naïve tendresse.
Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux, lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.
Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour et changé la couleur des choses.
Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui qui a pensé et qui a écrit.
Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent être imputées;—c'était La Fontaine moins léger et déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante, même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et, remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.—Il fut accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins les exigences.—Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.—Recevoir, à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le monde.—Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.—Serrer sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.
L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.—Ajoutez sa maladie, qui était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs, affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau.
N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne.
Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est l'Inégalité; le roman de la sociologie, et c'est le Contrat; le roman de l'éducation, et c'est l'Emile; un roman de sentiment, et c'est la Nouvelle Héloïse; le roman de sa propre vie, et c'est les Confessions.—Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la refaire;—d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.
Tout Rousseau est dans le discours sur l'Inégalité parmi les hommes. Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans la Nouvelle Héloïse, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra en scène. La Nouvelle Héloïse est le rêve d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. Et pourtant l'homme est bon! Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. «L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.
Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?—Ici intervient la réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées; elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état de nature a dû exister.—Il a existé.—Il faut le retrouver, et y retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une nuit de l'humanité.»
C'était une idée toute nouvelle,—très vieille aussi; nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la chute. L'homme est né bon et heureux. La nature ne pouvait que le faire tel. Il a voulu inventer quelque chose, sortir de son état. Il s'est perdu, il est tombé. Son effort, désormais, est éternellement à se relever et à revenir.—Cette idée, presque instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).—L'idée rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?
Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il rencontrait,—ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais très porté à croire—l'idée théologique de la chute. Il voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.
Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le Discours sur les lettres, les sciences et les arts, bien moins important que le Discours sur l'Inégalité, et presque enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société; il n'a pas été moins de vouloir savoir et de vouloir penser. «L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur humain.
L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de reprendre haleine.—Il est très vrai; mais l'état social développe, ou plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.—De même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient la civilisation, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours plus disproportionné à ses forces.—Il y a là une immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.
Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris des vanités et des ambitions,—et l'innocence sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le second, et même sur le premier.
C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec redoublement de foi et un raffinement de certitude.
Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle n'était que dans le Discours sur les lettres et les sciences et dans le discours sur l'Inégalité. Mais elle est reprise et résumée magistralement (après l'Emile) dans la Lettre à Monseigneur de Beaumont et, en la reprenant, Rousseau renvoie formellement le lecteur au discours sur l'Inégalité, dont il affirme que l'Emile n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les ouvrages de Rousseau (sauf le Contrat social), et de tous elle forme comme le fondement et le centre.
Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme à un retour et à une restauration est mettre au principe de l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du reste très intéressante, de romancier. Le Discours sur l'Inégalité, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la sociologie.
Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, trop social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état de bonheur.—Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le Contrat social (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il vient de dire.
Il l'a professé et proclamé dans sa Lettre sur les spectacles avec une éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, il fait semblant de le vivre, entre deux décors.—Arrivé là, l'homme est aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être l'extrême dégradation.
De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée maîtresse de la Lettre sur les spectacles.
Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est bien contestable.—Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.—Reste à savoir précisément si les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.—C'est ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par nous, qu'en leur fond ces personnages, non seulement nous ressemblent, cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.—Dès lors c'est une moyenne des moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs de tout le monde.
Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et l'autre l'humanise, au sens propre du mot, le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la longue, fait périr.—Et il resterait à examiner si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le théâtre est neutre.
A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se conformer.—Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.—Tout cela est très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur communique?—Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème.
Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire, influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale, un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique, qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse, un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions, ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; mais le but n'est pas de corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde.» Ce mot d'Emile Augier est plein de justesse82.. Il est ce qu'on doit dire en faveur du théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de mépris.
Note 82: (retour) Préface des Lionnes Pauvres.
Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du Discours sur les lettres et les arts ne me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous deux sont arts de grand jour et de pleine lumière.
Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.—Ce qui serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui.
Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant de plus près, dans l'Émile. L'Émile est un roman d'éducation destiné à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.—La société corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas le faire descendre, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de la société des enfants, et même de la famille. Les reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la question.—Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, quand Emile a quinze ans, le père est mort.—Rien de plus juste d'après l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous un autre nom, la tradition, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de méprises sur sa destinée que l'humanité a légué et lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait tâcher de retrouver.
—Mais alors retranchez aussi le précepteur!—Mais non, puisque la société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement «l'éducation négative».
Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.
—Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.—A ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que j'appellerai l'éducation positive indirecte. Le maître doit d'abord empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité à s'instruire.—Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans l'Emile, et ces «coups de théâtre pédagogiques»83. qui y sont si multipliés. L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet, les exige.
Note 83: (retour) Mot d'Edmond Scherer.
—Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.—Mais alors, il l'ignorera?—Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est qu'un droit.—Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures concertées l'en dégoûtera.—Ainsi de suite.
Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'Emile, l'idée confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur. Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,—car je ne suis pas sûr de bien comprendre,—que l'hygiène bien entendue, une habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons, mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger, concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et nous étions maîtres de nous indirectement. —Telle était cette «morale sensitive» ou ce «matérialisme du sage», idée ingénieuse et non sans justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet84..
Note 84: (retour) Confessions, Partie II, livre IX.
Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.—Ce système d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.
Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq ans de son existence?
Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave, précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le modèle.»
—Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du labeur.—N'importe; Rousseau tient à son système parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne croit.—Remarquez que si Rousseau respecte fort le développement spontané de l'intelligence dans son disciple, il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la volonté dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore à une discussion, mais un non pur et simple et invincible, une contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le non une fois prononcé soit un mur d'airain85...»
Note 85: (retour) Emile, livre II, au commencement.
Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que l'éducation de l'Emile est une éducation ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée à la Rousseau, que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite en société? Je n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille n'est pas même soulevée.
Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi artificielle que possible.
La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.
Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela, une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.—Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une autre.—Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus, que songe Rousseau.
L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout brave.—Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son caractère se retrouve peut-être ici.
Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de l'éducation, de «l'humanitas», comme disaient les anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires, commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à Dieu.
Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire mention.
C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'Emile, parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle, et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.—Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans l'Emile vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.
Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de belles amours; et le livre s'achève comme une Nouvelle Héloïse dont le dénouement serait heureux.—Il avait bien été un peu cela dès son principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.
Et n'y a-t-il rien à tirer de l'Emile?—Une seule leçon, mais importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est pas original n'est pas un style;—nous enseignons à penser, et toute pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;—nous enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;—nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est l'abdication de la volonté.—L'enseignement va donc, par définition, contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.—Et pourtant il faut enseigner; car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.—On se débat dans cette contradiction naturelle et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés, est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.
Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un paresseux qui n'a fait que nous écouter;—en un mot, croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement à être tel.
Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.
Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber. Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à l'inégalité des esprits.
Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il y est venu, sinon dans l'Emile, du moins dans la Nouvelle Héloïse (partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les vraies données du problème, qu'elle est une conquête.
La Nouvelle Héloïse est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses Confessions, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste que de Rousseau écrivant Julie. Julie est la femme qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver toute sa vie;—sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.
Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.—Ils sont dans le faux comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande folie qui se puisse.—Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas précisément, ils se reconnaissent faibles.—Etudier leurs propres passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.—Mais ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde, à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.
Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la Nouvelle Héloïse sont les aventuriers du sentiment, et la Nouvelle Héloïse est le roman picaresque du coeur.
Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que deviendront-ils?—Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la longue, et le roman ainsi fait serait interminable.—Ils pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des mêmes yeux. Mais, ainsi, ils deviendraient vulgaires; et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.—Aussi il tue le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel. Les personnages avaient fait comme une association de singularités. Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en même temps qu'ils la subissent.—Un cas fortuit était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens commun.
Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.—Les personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.
Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité et de candeur.
Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était à peu près inconnu avant la Nouvelle Héloïse; et cela intéressa comme une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de le sentir, tout un renouvellement du roman.
Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus séductrices que ses joies, est d'une fine observation.
Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.
Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à une autre femme.—Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit, et alors elle croit l'avoir eu toujours en elle aussi fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.
Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité; et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance et protection maternelles.—Tout cela signifie que pour la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.
Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle de la Nouvelle Héloïse. C'était se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils venaient, ils avaient été vivants et profonds.—Le siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion, besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et attendri.