—Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.

PAOLO

—C'est impossible, Signora; elle n'a rien que sa personne cez vous; tout est resté cez M. de Nancé.

MADAME DES ORMES

—J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.

PAOLO

—C'est impossible, Signora; elle n'a pas dit adieu à son petit François, à M. de Nancé, à personne.

MADAME DES ORMES

—Elle ira demain en promenant Christine.

PAOLO

—Mais, Signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.

MADAME DES ORMES

—Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette maison.

PAOLO

—Mais, Signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que vous fassiez comme toutes les mama.

MADAME DES ORMES

—Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée, éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires. Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.

Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses, bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées, mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.

Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine, qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.

XI

M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE

Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la cause.

—Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle, il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien et pieusement élevée par Isabelle.

—C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné ma bonne à Christine; que je suis très content...

Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.

Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.

M. DE NANCÉ

—Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?

FRANÇOIS

—Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.

M. DE NANCÉ

—Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le mari par sa faiblesse et son indifférence.

François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait couler les siennes.

ISABELLE

—Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes? J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.

FRANÇOIS

—Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de la pauvre Christine.

—Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites choses que j'abandonne avec chagrin.

François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce témoignage de tendresse et pleura amèrement.

—François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.

FRANÇOIS

—C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi heureuse que j'ai été heureux avec elle.

CHRISTINE

—Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?

FRANÇOIS

—Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre Mina.

CHRISTINE, l'embrassant.

—François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du chagrin.

Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.

Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme de Guilbert.

—Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.

«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.

Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la porte, lorsque M. des Ormes entra.

M. DES ORMES

—Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien coiffée? Avec qui es-tu ici?

CHRISTINE

—Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.

M. DES ORMES

—Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, Madame, dit-il en s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.

ISABELLE

—Je croyais vous obliger, Monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle; mais du moment que ma présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.

L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:

—Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.

ISABELLE

—Merci, Monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.

Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de Christine, qui s'écria dans son chagrin:

—Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien plus heureuse.

M. DES ORMES

—Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!

Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole. Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en disant:

—J'enverrai demain chercher la malle, Monsieur; vous permettrez peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.

M. DES ORMES

—M. de Nancé! vous le connaissez!

ISABELLE

—Oui, Monsieur; je viens de chez lui.

M. DES ORMES

—Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour moi?

ISABELLE

—Non, Monsieur; j'en avais une pour Madame qui m'a arrêtée de suite; mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.

M. DES ORMES

—Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait envoyer M. de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme; restez, je vous en prie, restez.

ISABELLE

—Non, Monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M. de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi, nous prierons pour vous.

En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M. des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.

Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.

M. DES ORMES

—Vous avez arrêté une bonne tantôt?

MADAME DES ORMES

—Non; hier pour aujourd'hui.

M. DES ORMES

—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

MADAME DES ORMES

—Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir comme je l'entends.

M. DES ORMES

—Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.

MADAME DES ORMES, stupéfaite

—Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite; retenez-la, dites-lui de venir me parler.

M. DES ORMES, embarrassé

—C'est trop tard; elle est partie.

MADAME DES ORMES, avec colère

—Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme, injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui me la recommande comme une merveille.

M. DES ORMES

—Je suis désolé vraiment...

MADAME DES ORMES

—Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».

Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.

MADAME DES ORMES

—Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état? Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.

—Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.

MADAME DES ORMES

—Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.

M. DES ORMES

—Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et chiffonnée.

MADAME DES ORMES

—Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens, Christine.

Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine près d'elle et dit au cocher:

«Chez M. de Nancé».

M. DES ORMES

—Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour quoi faire? c'est ridicule.

MADAME DES ORMES

—Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites. Allez, Daniel.

Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit de son côté.

XII

MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE

Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.

MADAME DES ORMES

—Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.

M. DE NANCÉ

—Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un quart d'heure.

MADAME DES ORMES

—Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé cette affaire.

Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.

FRANÇOIS

—Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?

—Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.

FRANÇOIS

—Partie! Ma bonne! Et pourquoi?

CHRISTINE

—Papa l'a renvoyée.

FRANÇOIS

—Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?

CHRISTINE

—Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.

François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et Christine coururent à elle.

«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.

François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des Ormes courut à elle:

—Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas, et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé; c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez, n'est-ce pas?

ISABELLE

—Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce genre.

MADAME DES ORMES

—Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en tout.

—Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou d'Isabelle.

—Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas François en l'embrassant.

ISABELLE

—Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M. des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a habituée M. de Nancé?

MADAME DES ORMES

—Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris aujourd'hui.

ISABELLE

—Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces dames.

MADAME DES ORMES

—Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront dans la vôtre.

M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il s'avança vivement vers M. de Nancé.

—J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne, que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur de Christine.

M. DE NANCÉ

—Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur; Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les enfants.

M. DES ORMES

—Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous cette bonne nouvelle.

Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement arrangée.

—Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine? demanda Gabrielle.

CHRISTINE

—D'abord, je n'ai plus Mina.

GABRIELLE

—Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?

CHRISTINE

—C'est papa qui l'a chassée hier matin.

BERNARD

—Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.

HÉLÈNE

—Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?

MAURICE

—Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.

CHRISTINE

—Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa et de ses chiens.

CÉCILE

—Oh! je t'en prie, Christine?

CHRISTINE

—Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous autres, rien.

CÉCILE

—Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.

MAURICE

—Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure 2.

Note 2: (retour) Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.

CHRISTINE

—Qui appelez-vous comme ça?

MAURICE

—Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous les deux.

CHRISTINE

—On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.

ADOLPHE

—Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.

CHRISTINE

—Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus grand et le plus beau de vous deux.

MAURICE

—Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!

Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.

FRANÇOIS

—Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils? Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.

BERNARD

—Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre les méchantes langues.

FRANÇOIS

—Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je calme Christine qui allait s'emporter.

Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras, mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.

Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.

HÉLÈNE

—On dirait que vous mourez de faim chez vous.

CÉCILE

—Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.

BERNARD

—Vous serez malades d'avoir trop mangé.

GABRIELLE

—Et personne ne vous plaindra.

Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.

XIII

INCENDIE ET MALHEUR

M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger; les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait, on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à neuf heures, M. de Nancé parla de départ.

—Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.

M. DE NANCÉ

—Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est temps de terminer cette agréable soirée.

MADAME DES ORMES

—C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne trouvez-vous pas?

M. DE NANCÉ

—Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante, heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.

MADAME DES ORMES

—C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.

Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau. Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage; fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers, des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne, personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château, le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu, continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.

—Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de s'échapper.

M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.

Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la tête dans ses mains.

—Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.

M. DE NANCÉ

—Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à venir vous rassurer.

MADAME DE SIBRAN

—Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?

M.DE NANCÉ

—Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger, quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.

MADAME DE SIBRAN

—Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes venu me donner, et que mon mari...

Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes, apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.

Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant d'un profond évanouissement.

«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici, je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»

—Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.

—Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur nous.

Et il s'élança vers le château.

«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.

A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et de fumée.

M. DE NANCÉ.

—Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!

Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un grand cri et perdit connaissance.

—Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une demi-minute?

—Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.

Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice: mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.

—Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.

M. DE NANCÉ

—Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse, on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce qu'il y a à faire pour secourir vos fils.

M. DE SIBRAN

—Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?

M. DE. NANCÉ

Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à la ferme.

—Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.

Maurice poussa un gémissement douloureux.

M. DE NANCÉ

—Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever pour le placer dessus.

M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M. de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes, et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.

—Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma bonne?

—Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon, et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.

Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe avait contusionné Maurice.

—On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.

Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et sa famille.

M. DE NANCÉ

—Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement et les objets de valeur.

MADAME DE GUILBERT

—Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?

M. DE NANCÉ

—Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.

MADAME DE GUILBERT

—Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre; si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le sais, et je vous suis d'autant plus obligée.

M. DE NANCÉ

—Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.

MADAME DE GUILBERT

—Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?

M. DE NANCÉ

—Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.

Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener près de ses fils.

«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.

XIV

HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE

Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes. Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.

L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de Nancé, qui lui dit:

—Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer les logements des Guilbert.

—Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!

—Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne chercher Christine.

Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie, et il s'endormit heureux et reconnaissant.

M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla, avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent. Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi, remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.

Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses bras.

—Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici! mon coeur est tranquille comme s'il dormait.

FRANÇOIS

—Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et ta maman ne voudront pas.

CHRISTINE

—Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont oubliée hier dans ce château brûlé.

FRANÇOIS

—C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu déjeunerais avec nous. Veux-tu?

CHRISTINE

—Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!

François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et, prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé qui écrivait en attendant François.

—Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras autour du cou.

Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme François.

Il sourit, les embrassa tous deux.

—Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?

—Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.

M. DE NANCÉ

—Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est impossible! Tu as un père et une mère.

—Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.

M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.

—Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.

Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce qu'il leur avait dit déjà:

«C'est impossible!»

Après les avoir laissés jouer quelque temps:

—Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être inquiets de toi.

—Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.

—Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand tu y seras.

M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François, Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.

MADAME DES ORMES

—Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait chargé.

M. DES ORMES

—Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous donc, mon cher Monsieur?

M. DE NANCÉ

—De chez moi, Monsieur.

MADAME DES ORMES

—Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin, en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane l'aurait emmenée et nous la ramènerait.

M. DES ORMES

—Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.

MADAME DES ORMES

—Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me rendre ce service.

M. DE NANCÉ

—Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.

—Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si j'avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.

M. DE NANCÉ

—Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous verrez.

MADAME. DES ORMES

—Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!

M. DES ORMES

—Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?

M. DE NANCÉ

Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je ne les ai pas encore vus aujourd'hui.

M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine monta dans sa chambre avec Isabelle.

XV

TRISTES SUITES DE L'INCENDIE

Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane. M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule, plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout ce qui concernait sa fille.

La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine; pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle, qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette année sa première communion sous la direction du bon curé du village et guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice. Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.

On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis, et on refusa de les suivre.

Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:

«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas comme ces zens imbéciles».

Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses agitations augmentaient son mal.

Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir; mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de François.

—Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués de sa bosse, et il doit nous en vouloir.

MADAME DE SIBRAN

—Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.

MAURICE

—Jolie distraction!

ADOLPHE

—Agréable passe-temps!

Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain, François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air affectueux.

FRANÇOIS

—Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...

Pas de réponse.

FRANÇOIS

—Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je reviendrai demain ou après-demain...

Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.

—Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.

Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais, toujours bon et généreux, il se dit:

—Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre fois à leur parler de choses qui les amusent.

Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle alla chez lui savoir de leurs nouvelles.

—Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.

CHRISTINE

—Ont-ils été contents de te voir?

FRANÇOIS

—Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.

CHRISTINE

—T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?

FRANÇOIS

—Non, je ne leur ai pas demandé.

CHRISTINE

—De quoi avez-vous donc causé?

FRANÇOIS

—Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.

CHRISTINE

—Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!

FRANÇOIS, souriant.

—Non; seulement ils ne parlent pas...

Christine le regarda attentivement.

CHRISTINE

—François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le dire. Je le vois à ton air embarrassé.

—Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé. Et François veut y retourner.

CHRISTINE

—Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne trouvez-vous pas, cher Monsieur?

M. DE NANCÉ

—On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.

CHRISTINE

—C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous vouliez?...

—Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas; c'est impossible.

CHRISTINE

—Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez vous et j'y resterai toujours.

M. DE NANCÉ

—Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va jouer avec François; j'ai à travailler.

CHRISTINE

—Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?

M. DE NANCÉ

—Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends pas.

CHRISTINE

—Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?

M. DE NANCÉ

—De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.

CHRISTINE

Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin pour François; que vous...

M. DE NANCÉ, l'embrassant.

—Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et, après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très bien pour t'aimer.

CHRISTINE, se jetant à son cou.

—Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime, cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.

M. DE NANCÉ

—Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.

CHRISTINE

—Pourquoi mal?

M. DE NANCÉ

—Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je l'aime davantage.

CHRISTINE

—Mais... ce serait la vérité.

M. DE NANCÉ

—Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille chose.

Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de M. de Nancé.

M. DE NANCÉ

—A quoi penses-tu, Christine?

CHRISTINE

—Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et François. Il est si bon, François!

M. DE NANCÉ, souriant.

—Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.

CHRITINE

—Est-ce que cela t'ennuie? François?

FRANÇOIS

—Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses aimables à papa et à l'entendre te répondre.

CHRISTINE

—Iras-tu demain chez Maurice?

FRANÇOIS

—Oui, certainement; je l'ai promis.

CHRISTINE

—Veux-tu que j'y aille avec toi?

FRANÇOIS

—Oui, si papa veut bien t'emmener.

M. DE NANCÉ

—Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.

CHRISTINE

—C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime pas beaucoup.

M. DE NANCÉ

—Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez d'écrire.

Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps. Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en disant:

«A demain!»