Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif; mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme.
—Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.
—Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains de la Dame en noir.
Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait en lettres d'or l'inscription suivante:
JE CHARME TOUT.
Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:
—Chère Marie, vous ne devinez pas?
—Non, mon bien-aimé Charles...
—Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie...
—Oh! Charles... mon bon Charles...
—Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?
—Comment devinerais-je, mon doux ami?
—Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...—Je charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!—Vous n'avez qu'à vérifier...
Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de tendresse.
Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène de bonheur intime et paisible.
—Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j'aurais pu être heureuse!...
—Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c'est à cela que j'ai songé ces temps derniers! Car c'est à toi seule que je rêve au fond de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction des huguenots, tandis que mon frère d'Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque seule tu m'aimes!
Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la présence de la Dame en noir.
—Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m'enivrez de bonheur.
—Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...
Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX... L'homme que tant de fois elle avait rêvé d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah! certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...
Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.
Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à demi-voix:
—Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, tu entends. Marie? Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu, cela jette une lumière dans l'horreur de mes pensées... Le roi! Je suis le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins poumons!
—Charles! Charles! calme-toi...
Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était devenue rauque et sifflante.
—Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!... J'ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs consciences, et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!
—Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore ton accès!... Charles! reviens à toi! Tu es près de moi...
Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulsés, en proie à une crise violente.
Jeanne s'était élancée pour aider Marie.
—Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de ceci!
—Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais trop ce qu'est la douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence....
Marie fit un signe de tête pour remercier.
—Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.
—Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie... Je connais ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera à lui...
—En ce cas, je vous quitte...
—Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses... Comme vous avez dû aimer!...
Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira.
A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour de lui un regard anxieux et, voyant Marie penchée sur lui, sourit tristement.
—Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.
—Rien, presque rien, mon Charles!
—Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... la femme qui a fait cette tapisserie... Où est-elle?...
—Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...
—Avant l'accès?
—Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voilà remis... bois un peu de cet élixir... là... repose un instant ta pauvre tête... là... sur mon coeur... mon bon Charles.
Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile comme un enfant, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre.
Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela, peut-être.
Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui l'écouterait.
Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa.
Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de la dame.
Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face.
Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix.
Que se passait-il?
Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui.
A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions, jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en noir.
Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait:
—Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!
—Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.
—Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université?
—Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela, moi!
—Les trois grands amis de M. de Guise!
—Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!
—Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.
A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule énorme, agitée, poussait des clameurs:
—Vive Guise!... Mort aux huguenots!
—Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le savez, vox populi, vox Dei!...
—Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais...
—Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de Dieu.
Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de Guise.
Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur leurs toits.
Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée: une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était grillée d'un treillis épais.
Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de flamme sur la foule, qui sourdement grondait:
—Mort aux huguenots!...
Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou s'il y en avait, ils se cachaient!
Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:
—Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!...
Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier.
—Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir aujourd'hui des choses intéressantes!...
—Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron le boiteux!...
—Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.
—Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!...
Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:
—A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!
Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...
Pénétrons un instant dans cette maison.
Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.
Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine de Médicis...
Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau, emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de félin dans les attitudes...
Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...
Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette attitude ou il y a plus de caresse que de respect?
Catherine frappe nerveusement du bout du pied.
—Patience, patience, Catharina mia, dit Ruggieri
—Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?
—Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important personnage.
—Mais comment l'as-tu su, René?...
—Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez placée près d'elle?
—Alice de Lux?...
—Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.
—Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont?
—Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier? fit Ruggieri en haussant les Épaules.
—Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai. Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes mains!...
—Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez!
En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.
Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.
—Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis.
—Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre... tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas la reine de Navarre!...
Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il criait:
—Vive la messe!
—Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait.
C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec un visage où éclatait un somptueux orgueil.
—Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les paumes de ses mains.
Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur l'épaule maternelle de sa maîtresse...
Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague et fit volte-face.
Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...
Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont, devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient hermétiquement fermés.
A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette seconde avait suffi!...
—Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...
Et avec ses amis, il se rua sur la litière.
—Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire.
En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la litière, gesticulant et vociférant:
—Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...
La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...
Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à terre.
—Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une merveilleuse beauté.
—La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir.
C'était Jeanne d'Albret, en effet!...
D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage. Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent. La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée...
A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer, balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude, entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le libraire.
Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!...
—René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit à moi!
—J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.
—Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier.
Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute humaine, c'était le chevalier de Pardaillan.
Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu que cette litière contenait deux femmes.
Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile, faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.
Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang; des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux mouvements de flux et de reflux.
Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..
Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée d'un éclair, et cria:
—Rangez-vous!
Les deux femmes obéirent.
Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant, en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées.
Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote. Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un cercle d'acier flamboyant.
Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure fracassée.
—Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme.
Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler; Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante, rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte refermée!...
En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan, cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu, repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme...
La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier l'affaire d'une minute.
Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:
—Êtes-vous de la religion, monsieur 1?
Footnote 1: (return) Êtes-vous protestant?
—Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.
Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à sourire.
—Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant, vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu...
—Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons bien trois minutes devant nous!...
D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier, et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves.
En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre aux caves.
D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.
—Descendez! fit-il.
—Et vous? demanda la reine.
—Descendez toujours, madame!
Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la Seine qui coulait au-dessous.
A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où elles étaient entrées dans la maison.
Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.
Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les bruits.
Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle qui descendait au fleuve!...
Et au bas de cette échelle, une barque!
—Monsieur, monsieur, rugit-elle.
—Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse compagnie!...
Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes parurent prêtes à éclater.
A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant fracas, se précipitait, se ruait...
—A mort! à mort! à mort!...
A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique, semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira sur la corde!...
Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!...
Que s'était-il passé?
Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!... Pardaillan les avait liées avec la même corde!
Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide, tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que, sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la vieille maison!...
La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le courant, se mit à filer dans la direction du Louvre.
Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais par son architecte Philibert Delorme.
Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le chapeau à la main.
—Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre... Et vous?
—Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.
—Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service qu'elle n'oubliera jamais...
Le chevalier fit un geste.
—Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins! ajouta-t-elle avec amertume.
Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était peut-être mériter la mort!
—Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande reine j'avais l'honneur de défendre.
Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute la personne du chevalier.
—Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est faite.
Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune.
Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette radieuse image passa devant ses yeux.
Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière:
—Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune.
—C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait vous rencontrer, où vous trouverait-il?
—A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.
Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa compagne.
—Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le pont...
—Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté la jeune fille.
—Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les rideaux...
—Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance.
—Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile...
—J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois dans un véritable balbutiement.
—Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin, quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement...
—Oh! Majesté!...
—Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt rassurée.
—Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de vous...
—Je suis à vos ordres, madame.
—Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons... Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas de traverser une armée.
Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un soupir et murmura:
—Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les cheveux d'or de ma voisine...
Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet, la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement, s'enfoncèrent dans Paris.
Le soir commençait à tomber.
Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac.
Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent enfin au Temple.
En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise s'élevait d'un étage.
Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque aussitôt on ouvrit.
Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.
—Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes affaires. Entrez donc, je vous prie.
—Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit, celui de me tenir à ses ordres.
La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce étroite, mal meublée, mais assez propre.
Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents calibres.
—Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous, madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...
—Madame Leroux, dit la reine sèchement.
—C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?
Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu, pêle-mêle.
Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux.
La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais quand la passion l'animait, elle se transformait.
Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était jetée à corps perdu dans la vie des camps.
Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.
Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul.
—Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent cinquante mille écus de pierres.
—C'est exact, dit Jeanne d'Albret.
—Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie?
—Comme la dernière fois.
—En une lettre à l'un de mes correspondants?
—Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je veux avoir à faire.
—Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la ville?
—Saintes.
Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa, déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant lue, la cacha dans son sein.
Isaac Ruben se leva en disant:
—Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre.
La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne lui restait plus rien!...
Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie d'Alice. Pardaillan les suivit.
JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers Pardaillan:
—Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au Monde...
En même temps, elle tendit sa main.
Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha sur cette main et la baisa respectueusement.
La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux.
Longtemps, il demeura là tout rêveur.
—Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand...
Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela:
—M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse de poulet chez maître Landry!
Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu jusqu'au coude.
Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte.
Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus familières.
Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du jour, et tournait le dos à la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un accroc situé en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la porte.
—Entrez! cria-t-il sans se déranger.
La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de maître Landry Grégoire qui disait avec respect:
—C'est ici, mon prince, c'est ici même...
Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule pour voir de quel prince il s'agissait, Pardaillan aperçut en effet le plus magnifique seigneur qui eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes bottes en peau fine, à éperons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet pâle, toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, dans ce costume, un jeune homme frisé, musqué, pommadé, parfumé, moustaches relevées au fer, joues fardées, lèvres passées au rouge: un mignon splendide.
Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:
—Veuillez entrer, monsieur.
—Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin, désire avoir l'honneur de l'entretenir.
—Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?
—Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton maître, par le sambleu!
Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité qui le caractérisait, répondit:
—Mon maître, c'est moi!
Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il demeura impassible, craignant surtout de déranger la dentelle de sa collerette. Seulement, il laissa tomber ces mots:
—Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan?
—J'ai cet honneur.
Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se découvrit et exécuta sa révérence la plus exquise.
Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau déteint et, d'un geste, désigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il s'asseyait sur une chaise.
—Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché par Mgr le duc de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute admiration.
—Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je lui rends cette estime et cette admiration.
—L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout à l'heure, au lever de Sa Majesté, le récit en fut fait au roi par son poète favori, Jean Dorât, qui a assisté à la chose.
—Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?
—Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé deux criminelles.
—Et qu'a dit le roi?
—Si vous étiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majesté parle très peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger deux femmes, c'est fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapière! Et les coups de pointe de la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le duc de Guise serait charmé de vous être agréable. Et pour preuve, il m'a chargé de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une première marque de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure à ce grand capitaine.
—Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.
Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte.
—Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se préparent. Voulez-vous en être? La question est franche.
—J'y répondrai par la même franchise: je désire n'être que d'une seule maison.
—Laquelle?
—La mienne!
—Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise?
—Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux larmes de sa haute bienveillance, et que j'irai moi-même lui porter ma réponse.
—Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter le prix de l'épée qu'il apporte.
Tout plein de cette idée, il tendit une main qui fut serrée du bout des doigts.
Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où eurent lieu force salamalecs et salutations.
—Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler une proposition inespérée. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?
Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation.
—Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon père m'a recommandé de me défier!...
Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de n'avoir pas à s'interroger davantage, le chevalier contempla avec admiration le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin.
—Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt? Qui sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante?
Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d'un long manteau, simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le chevalier stupéfait et dit:
—C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai l'honneur de m'incliner?
—En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?
—Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année?
L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, n'avait pas l'air d'un fou.
—Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour et à l'heure, je les ignore.
—Peccato! murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre?
—Ménageons-le se dit le chevalier.—Libre, monsieur? Eh! qui peut se vanter de l'être? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l'aube, que je puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser les deux joues de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or, battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma fantaisie et de maître que l'heure du moment, oui monsieur, je suis libre! Et vous?
L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un sac qu'il sortit de dessous son manteau.
—Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.
—Deux cents écus? Diable!
—De six livres.
—Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres?
—Parisis, monsieur!
—Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac.
—Il est à vous, fit brusquement l'homme.
—En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu'il prenait tout à coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr. Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis sont à moi.
L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut lui qui le fut. Il s'attendait à des remerciements enthousiastes, il reçut la question de Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et, reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait affaire à un rude jouteur, il résolut d'assommer d'un mot son adversaire.
—Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce que je suis venu vous acheter votre liberté.
Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.
—En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des dents, c'est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents écus de six livres parisis que vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.
—Briccone! murmura l'homme dont les épaules ployèrent. Ouf, monsieur! C'est donc à un million d'écus que vous estimez votre liberté?
—Pour la première année, dit Pardaillan sans broncher.
Cette fois, René Ruggieri—que l'on a sûrement deviné—s'avoua vaincu.
—Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration sur le chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'épée et que vous connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé de vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre liberté, monsieur. Vous êtes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé hier que vous avez du coeur. Perhacco, monsieur! Vous avez une épée qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une princesse puissante, bonne, généreuse...
—Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de Montpensier?
—Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il soit en France.
—Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j'engage ma foi?
—Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups à la première maison qui est à droite du pont...
Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant à cette figure pâle qu'il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée.
—On y sera! dit-il d'un ton bref.
—C'est tout ce que voulais... pour l'instant! répondit Ruggieri.
Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait disparu. Et Pardaillan se mit à songer:
—Je veux que le diable m'arrache un à un les poils de ma moustache si cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Médicis!
Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième fois, la porte s'ouvrit.
Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes traits accentués, le même regard de flamme.
Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse qu'à la force.
Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était de la fierté.
Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal.
Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par une indéfinissable sympathie.
—Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur.
—Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans mon pauvre logis?
A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.
—C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom.
—Et cette femme qui vous recueillit?
—C'est la reine de Navarre.
—Mme d'Albret!
—Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande pardon d'avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne...
—Bon! je la connais!
—Vous la connaissez?
—Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie encore de l'avoir tirée, hier, des mains de ces enragés; elle vous charge de me réitérer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux précieux. Est-ce bien cela?
—Comment savez-vous?...
—C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand seigneur qui m'a donné un fort beau diamant et qui m'a demandé si je voulais servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux député qui m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir que certaine princesse me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, troisième. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer.
—Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une splendide agrafe composée de trois rubis.
—Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit l'agrafe.
—Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de vous dire qu'elle avait distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre rang dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra.
—Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine?
—Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à Saint-Germain, d'où Sa Majesté est partie pour Saintes, après m'avoir donné la commission qui m'amène près de vous.
—Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, en montant ici, un homme enveloppé d'un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans?
—Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.
—Dernière question: Quand repartez-vous?
—Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre; la reine de Navarre m'a chargé de diverses missions qui me demanderont du temps.
—Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez ici.
—Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais que dis-je là?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je suis attendu chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.
—Le gendre de l'amiral Coligny?
—Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de Béthisy, que vous devriez me venir demander, si ma bonne étoile voulait jamais que vous eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups à la petite porte bâtarde. Et quand on aura tiré le judas, vous direz: Jarnac et Moncontour.
—A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, savez-vous ce qui se dit assez couramment?
—Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son intrépidité et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa fille à un gentilhomme sans fortune?
—On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain truand, homme de sac et de corde qui a été employé à plus d'une besogne et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du mariage de Téligny, un gentilhomme de haute envergure se serait présenté chez l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise.
—Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle Henri de Guise. Vous voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait Louise de Coligny. Il vint représenter à l'amiral que l'union de la maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée par Coligny mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme plia jusqu'à pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage projeté et de lui accorder Louise.
—C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?
—L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole était engagée à Téligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage était voulu par sa fille qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en cette affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny épousa Louise de Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta à la tête de Catherine de Clèves, qu'il vient d'épouser il y a dix mois.
—Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où elle peut, excepté chez son mari!
—Elle a un amant, fit Déodat.
—Qui s'appelle?
—Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?
—Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous apprendre une nouvelle: Henri de Guise est à Paris.
—Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.
—Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que le bon peuple de Paris ne lui a pas ménagé les acclamations!
Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son manteau sur ses épaules:
—Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible comme j'en ai connu bien peu dans ma vie.
—J'allais vous proposer la fraternelle accolade, répondit le chevalier.
Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.
—N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la petite porte...
—Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour où j'aurai besoin qu'on vienne se faire tuer près de moi, c'est à vous que je penserai d'abord.
—Merci! dit simplement Déodat.
Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, son premier soin fut de courir chez un fripier pour remplacer ses vêtements. Il choisit un costume de velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec cette différence que celui-ci était entièrement neuf. Puis il fixa l'agrafe de rubis à son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de Guise, dont il eut cent soixante pistoles.