X

DON QUICHOTTE

Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:

«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en était fait de M. l'ambassadeur et de sa mission.»

Et, avec un froncement de sourcils:

«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, épée contre épée... Celui-là tente de m'assassiner... Celui-là est à surveiller de près! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas, moi...»

Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus au bas de la montagne. Il hocha la tête, et:

«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule de me mêler de ce qui ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jeté au milieu d'une partie où je n'avais que faire, et où ma présence vient tout brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens que je ne connais pas me veulent la malemort? Mais c'est précisément le contraire qui devrait m'étonner!...»

En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçu une seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'être notée.

Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit même où se dresse aujourd'hui le palais royal, s'élevait alors l'Alcazar, résidence du roi.

Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprès duquel il se renseigna lui répondit:

—Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.

—Et où le roi se rend-il?

—Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps d'armée castillan pour soumettre les hérétiques: juifs, musulmans et bohèmes.

—C'est là une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec son air figue et raisin.

Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passé Cordoue, après avoir traversé de véritables forêts d'orangers et d'oliviers, en longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours était barré par des milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, village situé à quelques lieues de Séville, où il fut tout surpris de voir l'armée royale occupée à dresser ses tentes.

Et il se remit en route encore une fois.

Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée de piques et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur la route poudreuse.

Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sous bois, où il eut tôt fait de la dépasser. Mais, alors, il s'arrêta, et:

«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de près la figure de ce valeureux prince!»

Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centaine de seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient une vaste et somptueuse litière traînée par des mules parées de housses aux couleurs éclatantes.

Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs, le roi était à demi étendu sur des coussins de velours broché.

Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil froid, d'une fixité peu ordinaire, taille plutôt petite, de la morgue hautaine plutôt que de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un spectre!...

Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S. M. Catholique Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.

Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer et d'acier.

«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute bride, la sombre figure que voilà!... Et c'est là le triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue de ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur les jolies lèvres des filles de France.»

Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement importante que de nos jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défense naturelle, si ce n'est du côté du Guadalquivir, elle était protégée par une enceinte crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée de la ville.

Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et d'or, Pardaillan fit son entrée par la porte de la Macarena, située au nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie convenable près du palais royal.

Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra un moment avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.

Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un naturel très patient, voyant qu'il ne répondait pas, reprit doucement, et avec un sourire:

—Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.

L'inconnu sursauta, et:

—Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans les environs de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie de la Tour me paraît tout indiquée... Elle est très confortable et l'hôtelier est un de mes amis... Mais, vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous conduire moi-même à l'hôtellerie de la Tour et de vous recommander aux bons soins de l'hôte.

—Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit le chevalier qui, à son tour, détailla son guide d'un coup d'oeil rapide.

C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée en pointe.

Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.

Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce qu'il pensait devoir intéresser un étranger.

En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans l'enceinte du palais royal:

—L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent d'Afrique.

—Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan.

—Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise, répondit l'inconnu en riant aussi.

—Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors.

—Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si précieux, selon vous?

—Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à tour sur son front et sa poitrine.

L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:

—Merveilleux! Tout comme don Quichotte!

Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit:

—Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me permettez de me proclamer votre ami.

—Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.

Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.

Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à terre:

—Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres?

—C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.

—Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur.

—Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose...

—C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.

En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.

—Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.

En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio, au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé.

—Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades que supportent ces minces colonnettes.

Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans, la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses hôtes de marque.

Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire:

—Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre!

—Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre digne d'être remarquée.

—Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus, maintenant?

—Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.

—Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:

—Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien autre que le désir de vous être utile...

—Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.

—Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?

—En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant en face.

Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la table, à voix basse:

—En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi, laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que vous serez frappé.

—Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?

—Juana, seigneur.

—Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma foi!...

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se retirait de son pied léger.

—Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.

Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement la tête.

—Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes, toujours à voix basse.

—Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.

—Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.

—Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de près... dusse-je être broyé.

—Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...

—Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...

—L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.

—Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des moines!

—Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!

—Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même la papesse—vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse—je les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils eussent été broyés!...

—Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous parlez tout à fait comme don Quichotte!

—Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...

—Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!

—Et, avec un accent de sourde terreur:

—Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!

Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.

—Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de Cervantes.

Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers Cervantes et:

—Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.

—Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?

—Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.

—Pourquoi?

—Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.

—Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.

—S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte est fou!

—Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là... Il faudra voir... murmura Cervantes.

Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:

—En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.

—Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un commencement d'inquiétude.

—C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!

—Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...

—A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.

—A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en signe de remerciement.




XI

DON CESAR ET GIRALDA

Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un de l'autre, et:

—Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis.

—J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.

Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.

—Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?

—El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent parfois! disait un autre.

—La Giralda invisible...

—Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer enfin.

—Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.

—El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique corrida.

—Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition!

Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire, soulignés de rudes coups de poing sur la table.

—En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit.

—N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les épaules.

—Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?

Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de mélancolie.

—Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et, ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le connaîtrez.

—Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête d'une armée de détrousseurs?

—La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes.

—Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité:

—Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir l'Espagne?...

—Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de fortune—car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.

—C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur...

—Lui-même, chevalier.

—Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune homme sans nom?

Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir tout près de Pardaillan, et dans un souffle:

—C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a vingt-deux ans.

—Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...

Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.

—C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.

—Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne la vérité.

—Et lui?...

—Rien!... il ne sait rien.

—Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que ferait-il?

Cervantes haussa les épaules:

—Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la Giralda.

—Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?

—Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.

—Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se connaît ni père ni mère...

—Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne...

—Qu'est-ce que cela fait?

—Comment? Et l'Inquisition?...

—Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire là-dedans?

—Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne... C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur.

—Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait pas en démordre.

—Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la même peine: le feu.

—Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaître à fond.

—C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes, dont le front se rembrunit.

D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre, et:

—Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

—Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.

A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra discrètement dans le patio.

L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.

Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de solitude.

Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.

Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.

—Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.

—Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces, comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...

—Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.

—Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement, comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable... Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.

Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:

—L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...

—Il y eut réellement jugement?

—Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil privé.

—Sous quel prétexte?

—Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent. Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.

—Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.

—L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et pour savoir il ne recula pas devant la question.

—La question?... à son fils?... il a osé!...

—Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain:

—Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...

—Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris, ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire:

«Je ne parlerai pas!»

—Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain, essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.

—Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails si précis?...

Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:

—On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé.

—Et, la reine, fut-elle épargnée?

—On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.

—Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.

Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant, menaient si grand tapage.

—En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.

—Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue.

Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de respect mêlée de sourde terreur.

L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme les autres.

Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante, comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une frayeur intense.

Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit.

Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner.

Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient entrés.

Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa devant eux, et, la main tendue:

—Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.

D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé.

Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai, mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers, descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée par l'agent secret de l'Inquisition.

Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:

«Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir dans les casas santas, on obéit... Faites comme nous, señor.»

Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète admiration, et ce cri leur échappa:

—Don César!... El Torero!... et la Giralda!..

Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et, en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa radieuse Beauté.

Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent, toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre. Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet et, avec une explosion de joie furieuse:

—Enfin!... je te tiens!

La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la maintenait d'une seule main.

—Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.

Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur sa large poitrine, le regardait paisiblement.

L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui barrer le passage.

Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible de le croire animé de mauvaises intentions.

Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler; d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se lisait, maintenant, un vague étonnement.

Impatienté, il dit sèchement:

—Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux sortir?...

—Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez, sortez, je n'y vois aucun inconvénient.

En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à l'inquiéter.

Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:

—Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel, même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.

—Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les égards dus à un agent... tel que vous.

Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit, car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces paroles, tombées du bout des lèvres.

—Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait trembler.

—Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux—et il insista sur le mot—je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que vous avez fait saisir traîtreusement...

Après quoi, vous pourrez sortir...

L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène et, enfin, gronda:

—Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office?

—Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit Pardaillan, froidement.

Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:

—Je vous avertis que je ne suis pas très patient.

Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène prodigieuse.

L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure.

Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé de menaces, une voix éclatante claironna soudain:

—Oh! magnifique don Quichotte!

C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité, et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait immortaliser.

L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna vers les cavaliers, et ordonna:

—Emparez-vous de cet hérétique!

Et, du doigt, il désignait Pardaillan.

Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se regardèrent, hésitants.

—Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...

Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre; Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux hommes tombèrent comme des masses.

Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant droit dans les yeux, glacial:

—Laissez cette enfant, dit-il.

—Vous violentez un familier2, monsieur, vous paierez cher cette audace! grinça l'inquisiteur.

Note 2: (retour) Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les notaires, les secrétaires, les greffiers, etc.

—Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!

Le familier se redressa, farouche, et:

—Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!

—Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin, puisqu'il le faut...

Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en disant:

—Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y serai.

Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement:

—Détachez ce seigneur!

Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes:

—Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait infailliblement coûté la vie...

Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et dit:

—Sortez!

—Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.

—Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan, mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous ne voulez que je vous traite comme tels...

Et il montrait la pointe de sa botte.

Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés, se dirigèrent vers la porte.

—Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de ça.

Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.

Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules, l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi brillante que leur entrée.

Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité, malheureusement très possible:

—Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.

—Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.

—Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une heure?

—Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de désolation comique.

Et, avisant la petite Juana:

—Ecoute ici, muñeca (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.

—Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà le miroir que vous demandez.

Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.

Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan, et, s'inclinant:

—Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.

—C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un moment Cervantes avec un air très sérieux.

Puis, haussant les épaules:

—J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire ici ce fou de... don Quichotte.

El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une voix tremblante d'émotion:

—Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César.

La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.

Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine.

Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse, et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce:

—Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous soustraire aux dangers qui vous menacent.