Quels beaux jours j'ai goûtés sur vos rives lointaines,
Lieux chéris que mon coeur ne saurait oublier!
Antille merveilleuse, où le baume des plaines
Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier!
Ramène-moi, Pomone, à ces douces contrées....
Toujours Pomone. Et plus loin, en des vers d'ailleurs bien élégants, le poëte ajoute:
Mais ces riches climats fleurissent en silence;
Jamais un chantre ailé n'y porte sa cadence:
Ils n'ont point Philomèle et ses accents si doux,
Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux.
Autour de ces rochers où les vents sont en guerre,
Le terrible Typhon a posé son tonnerre....
Passe pour Philomèle. On peut la rappeler pour dire avec regret que ces printemps éternels ne l'ont pas. Mais s'il s'agit de ces ouragans que rien n'égale, pourquoi ne pas laisser le vieux Typhon sous son Etna? C'est la gloire propre de Bernardin de Saint-Pierre d'avoir, le premier, reproduit et comme découvert ce nouveau monde éclatant, d'en avoir nommé par leur vrai nom les magnificences, les félicités, les tempêtes, dans sa grande et virginale idylle.
Léonard, d'ailleurs, en même temps qu'il épanchait au sein d'un genre riant son âme honnête et sensible, étudiait beaucoup et recherchait tout ce qui pouvait composer et assortir le bouquet pastoral qu'il voulait faire agréer au public. Il ne se tient pas du tout à Gessner; les anciens, Tibulle, Properce, lui fournissent des motifs à demi élégiaques qu'il s'approprie et paraphrase avec une grâce affaiblie; il en demande d'autres à Sapho, à Bion et à Moschus; il en emprunte surtout aux Anglais, si riches alors en ce genre de tableaux. L'imitation qu'il a donnée du Village détruit, de Goldsmith, a de l'agrément, de l'aisance; et offre môme une sorte de relief, si on évite de la comparer de trop près avec l'original. En un mot, dans cette carrière ouverte au commencement du siècle par Racine fils et par Voltaire, et suivie si activement en des sens divers par Le Tourneur et Ducis, par Suard et l'abbé Arnaud, Léonard à son tour fait un pas; il est de ceux qui tendent à introduire une veine des littératures étrangères modernes dans la nôtre. Il représente assez bien chez nous un diminutif de Thompson, de Collins, ou mieux un Penrose, quelqu'un de ces doux poëtes vicaires de campagne. Mais puisque ce n'est pas, comme chez André Chénier, l'art des combinaisons (junctura pollens), le procédé savant, la fermeté des tons et des couleurs qu'on espère trouver en lui, on doit préférer celles de ses pièces où, à travers les réminiscences de ses modèles, il nous a donné quelques marques directes et attendrissantes, quelques témoignages intimes de lui-même: l'Ermitage, le Bonheur, les Regrets, les Deux Ruisseaux.
Un grand événement de coeur remplit sa jeunesse et semble avoir décidé de toute sa destinée. Il aima, il fut aimé; mais, au moment de posséder l'objet promis, une mère cruelle et intéressée préféra un survenant plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir auparavant sa raison égarée; et lui, il passa de longues années à gémir amèrement en lui-même, à moduler avec douceur ses regrets. On peut lire cette histoire sous un voile très-légèrement transparent dans le roman qu'il a intitulé la Nouvelle Clémentine. De plus, ses vers à chaque instant la rappellent et en empruntent une teinte mélancolique, une note plaintive et bien vraie. Il chante Arpajon et les bords de l'Orge, témoins des serments, et les bosquets de Romainville où les lilas lui disaient d'espérer. Félicité passée pour ne plus revenir! c'est le refrain de romance qu'il emprunte au vieux Bertaut et qu'il approprie à sa peine. Il ne vit plus désormais, il attend l'heure du soir, la fin de la journée, le moment de la réunion future avec ce qu'il a perdu.
Un seul être me manque et tout est dépeuplé,
il dit à peu près cela, comme l'a dit le chantre d'Elvire, mais il ne cesse de le répéter, de le croire. Les grands poëtes ont en eux de puissantes et aussi de cruelles ressources de consolation; leur âme, comme une terre fertile, se renouvelle presque à plaisir, et elle retrouve plusieurs printemps. Celui qui fit Werther domine sa propre émotion et semble, du haut de son génie, regarder sa sensibilité un moment brisée, comme le rocher qui surplombe regarde à ses pieds l'écume de la cascade insensée. Le poëte plus faible est souvent aussi, le dirai-je? plus sincère, plus vrai. Il prend au sérieux la poésie, l'élégie; il la pratique, il en vit, il en meurt: c'est là une bien grande faiblesse, j'en conviens, mais c'est humain et touchant.
Une des plus jolies idylles de Léonard est celle des Deux Ruisseaux, bien connue sans doute, mais qui mérite d'être citée encore, éclairée comme elle l'est ici par la connaissance que nous avons de son secret douloureux:
Daphnis privé de son amante
Conta cette fable touchante
A ceux qui blâmaient ses douleurs:
Deux Ruisseaux confondaient leur onde,
Et sur un pré semé de fleurs
Coulaient dans une paix profonde.
Dès leur source, aux mêmes déserts
La même pente les rassemble,
Et leurs voeux sont d'aller ensemble
S'abîmer dans le sein des mers.
Faut-il que le destin barbare
S'oppose aux plus tendres amours?
Ces Ruisseaux trouvent dans leur cours
Un roc affreux qui les sépare.
L'un d'eux, dans son triste abandon,
Se déchaînait contre sa rive,
Et tous les échos du vallon
Répondaient à sa voix plaintive.
Un passant lui dit brusquement:
Pourquoi sur cette molle arène
Ne pas murmurer doucement?
Ton bruit m'importune et me gêne.
—N'entends-tu pas, dit le Ruisseau,
A l'autre bord de ce coteau,
Gémir la moitié de moi-même?
Poursuis ta route, ô voyageur!
Et demande aux Dieux que ton coeur
Ne perde jamais ce qu'il aime.
La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et poëte agréable lui-même, valut à Léonard un emploi diplomatique qui le retint pendant dix années environ (1773-1783), tantôt comme secrétaire de légation, tantôt même comme chargé d'affaires auprès du Prince-Évêque de Liége. Le pays était beau, les fonctions médiocrement assujettissantes; il paraît les avoir remplies avec, plus de conscience et d'assiduité que de goût. Je dois aux communications parfaitement obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus précis sur cette époque un peu disparate de la vie de Léonard. Il eut l'honneur d'être trois fois chargé d'affaires durant l'absence de son ministre, M. Sabatier de Cabre; la première depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au 21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 août 1778; la troisième depuis le 9 janvier jusqu'au 8 décembre 1782. C'est à ce moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succédé comme ministre plénipotentiaire à M. Sabatier, Léonard se retira et rentra en France. Grétry, dans le même temps, arrivait à Liége, et y recevait des ovations patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et que Léonard eût été heureux d'enregistrer.
Les dépêches de celui-ci, adressées à M. de Vergennes et conservées au dépôt des Affaires étrangères, sont au nombre de soixante; plus de dépêches en tout que d'idylles. On s'aperçoit aisément, en y jetant les yeux, que le poëte diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela peut-être, il s'applique à justifier par son zèle la distinction dont il est honoré. Les affaires de la France avec le Prince et les États de Liège étaient nécessairement très-petites; affaires surtout de libellistes à poursuivre et de déserteurs à réclamer. Pourtant, par Liège, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne, dont cet État faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas autrichiens nous tenaient séparés. L'intérêt des Pays-Bas était de mettre un mur entre la France et Liège pour fermer cette voie d'écoulement à notre commerce. La France, au contraire, cherchait à faciliter le passage. Aussi presque toutes les dépêches de Léonard roulent sur l'exécution de certaines routes et chaussées, de certains canaux qui avaient été stipulés par un traité récent. Il faut voir comme le tendre auteur des Deux Ruisseaux s'y évertue. Le Prince-Évêque a l'air d'être bien disposé pour la France; mais il ne fait pas de ses États ce qu'il veut. Ceux-ci tâchent de tirer de Versailles un secours d'argent pour les routes demandées. Le chancelier ou chef du ministère du prince est au fond moins favorable que son maître. Il s'agit de pénétrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera bien affecté à l'emploi promis. Il y a là un autre M. de Léonard qui n'est pas le nôtre, mais une espèce d'ingénieur du Prince, et qu'il s'agit de capter en tout honneur: une boîte d'or avec portrait de Sa Majesté paraît produire un effet merveilleux.
A travers cela, et dans les intervalles après tout assez monotones, l'occupation favorite de Léonard était la composition d'un roman sentimental intitulé Lettres de deux Amants de Lyon (Thérèse et Faldoni), qu'il ne publia qu'à son retour, en France et qui eut dans le temps un succès de larmes. Sous une forme détournée, il y caressait encore le souvenir de ses propres douleurs. L'épigraphe qu'il emprunte à Valère-Maxime déclare tout d'abord sa pensée: «Du moment qu'on s'aime de l'amour à la fois le plus passionné et le plus pur, mieux vaut mille fois se voir unis dans la mort que séparés dans la vie.»
Je crois pouvoir rapporter aussi à ce séjour de Liège la jolie pièce intitulée le Nouveau Philémon, où figurent
Deux ermites voisins des campagnes belgiques.
C'est une variante et un peu une parodie de la métamorphose du Philémon et Baucis de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaieté flamande s'y fait sentir. Une versification familière et charmante, tout à fait digne de Gresset, amène, en se jouant, de spirituels détails dans un ton de malice adoucie. On y voit quelle devait être la nuance d'esprit de l'aimable auteur, quand il s'égayait.
Quelques idylles et poésies champêtres, composées en ces mêmes années, s'ajoutèrent à une nouvelle et assez jolie édition que donna Léonard (La Haye, 1782). Cette publication littéraire amena un petit incident diplomatique, un cas d'étiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque je suis aux sources officielles, voici in extenso la grave dépêche du ministre plénipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2 janvier 1782):
«M. Léonard avait présenté la nouvelle édition de ses Pastorales au Prince-Évêque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses ouvrages. Son Altesse me prévint hier qu'elle lui destinait une très-belle tabatière d'or émaillé, et me dit qu'elle allait le faire appeler pour la lui offrir devant moi. Je représentai au prince que M. Léonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut peiné du délai qu'entraînerait cette délicatesse qu'il juge outrée, puisque c'est seulement à titre de poëte distingué qu'il s'acquitte envers lui du plaisir qu'il a dû à la lecture de ses Idylles.
«Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder moi-même en dépôt la tabatière, jusqu'à ce que M. Léonard et moi eussions eu l'honneur de vous écrire et de vous demander si vous trouvez bon qu'il l'accepte. Cet expédient a satisfait Son Altesse, à qui M. Léonard a exprimé toute sa reconnaissance. J'ai ajouté qu'elle devait être bien persuadée du regret que j'avais de retarder le bonheur que goûterait M. Léonard, en se parant des témoignages flatteurs de ses bontés et de son estime.»
M. de Vergennes répondit qu'il ne voyait aucun inconvénient au cadeau, et la tabatière fut remise. Une tabatière pour des idylles! Le XVIIIe siècle ne concevait rien de plus galant que ce prix-là:
........Pocula ponam
Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis162.
Note 162: (retour) La tabatière était alors le meuble indispensable, l'ornement de contenance, la source de l'esprit, fons leporum. Quand on réconcilia l'abbé Delille et Rivarol à Hambourg dans l'émigration, ils n'imaginèrent rien de mieux que d'échanger leurs tabatières. Le Prince-Évêque de Liège aurait bien pu dire à Berquin et à Léonard: «Et vitula tu dignus et hic... Vous êtes dignes tous les deux de la tabatière. »Léonard, sur la fin de son séjour à Liège, dut connaître le jeune baron de Villenfagne qui aimait la littérature, qui se fit éditeur des oeuvres choisies du baron de Walef (1779), et qui a depuis publié deux volumes de Mélanges (1788 et 1810) sur l'histoire et la littérature tant liégeoises que françaises. J'y ai cherché vainement le nom de Léonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Evêque, alors régnant: «La Société d'émulation a pris naissance sous Welbruck; on le détermina à s'en déclarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour consolider cet établissement. Welbruck était un prince aimable et léger, qui ne cherchait qu'à, s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire à presque tous les souverains de l'Europe.» (Mélanges, 1810, page 62.) Nous voilà édifiés, mieux que nous ne pouvions l'espérer, sur le Léon X de l'endroit. La Biographie universelle (article Welbruck) lui est plus favorable. (Voir dans le Bulletin du Bibliophile belge, tome IV, page 241, une Notice sur Léonard par M. Ferd. Hénaux, 1847.)
Cependant la chaîne dorée, si légère qu'elle parût, allait peu à l'âme habituellement sensible et rêveuse, et, pour tout dire, à l'âme malade de Léonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours pour témoigner la gêne secrète et pour accuser l'empreinte. Il regrettait cette chère liberté, comme il disait,
Aux dieux de la faveur si follement vendue.
Son voeu de poëte et de créole se reportait par delà les mers, vers ce berceau natal des Antilles, qui lui semblait recéler pour son existence fatiguée le dernier abri du bonheur. Lui-même, en des vers philosophiques, nous a confessé avec grâce le faible de son inconstance:
Mais le temps même à qui tout cède
Dans les plus doux abris n'a pu fixer mes pas!
Aussi léger que lui, l'homme est toujours, hélas!
Mécontent de ce qu'il possède
Et jaloux de ce qu'il n'a pas.
Dans cette triste inquiétude
On passe ainsi la vie à chercher le bonheur:
A quoi sert de changer de lieux et d'habitude,
Quand on ne peut changer son coeur?
Revenu de Liège à Paris au commencement de 1783, il partit l'année suivante pour les colonies, où il passa trois années, après lesquelles on le retrouve à Paris en 1787, prêt à repartir de nouveau pour la Guadeloupe, mais cette fois avec le titre de lieutenant général de l'Amirauté et de vice-sénéchal de l'île. Ainsi la sirène des tropiques l'appelait et le repoussait tour à tour. Dès qu'il s'en éloignait, elle reprenait à ses veux tout son charme: telle l'Ile-de-France pour Bernardin de Saint-Pierre, qui de près l'aima peu, et qui ne nous l'a peinte si belle que de souvenir. Mais pour Léonard, c'était plus. Il semblait en vérité que la patrie fût pour lui la Guadeloupe quand il était en France, et la France quand il était à la Guadeloupe. Celle des deux patries qu'il retrouvait devenait vite son exil; le mal du pays en lui ne cessait pas. Romoe Titur amem ventosus, Tibure Romam. En ses meilleurs jours, il est pareil encore à ce pasteur de Sicile, dont il emprunte la chanson à Moschus, et auquel il se compare: si la mer est calme, le voilà qui convoite le départ et le voyage aux îles Fortunées; mais, dès que le vent s'élève, il se reprend au rivage, à aimer les bruits du pin sonore et l'ombre sûre du vallon.
Chacun, plus ou moins, est ainsi; chacun a son rêve, sa patrie d'au delà, son île du bonheur. Plus heureux peut-être quand on n'y aborde jamais! on y croit toujours. Pour Léonard, cette île avait un nom; il y alla, il en revint, il y retourna pour en revenir encore. Dans cette âme imbue des idées philanthropiques de son siècle, les désappointements furent grands, on le conçoit, surtout lorsqu'il eut à exercer des fonctions austères, à maintenir et à distribuer la justice. Ses fonctions diplomatiques elles-mêmes ne l'y avaient guère préparé. Lui dont tout le code semblait se résumer d'un mot: Et moi aussi, je suis pasteur en Arcadie, il se trouve brusquement transformé en Minos, siégeant, glaive en main, sur un tribunal. La révolution de 89 ne manqua pas d'avoir là-bas son contre-coup, et de susciter des tentatives d'anarchie. Léonard faillit être assassiné; il paraît même qu'il n'échappa que blessé. Dégoûté encore une fois et de retour en France au printemps de 1792, il exhalait à l'ombre du bois de Romainville ses tristesses dernières, en des stances qui rappellent les plus doux accents de Chaulieu et de Fontanes; elles sont peu connues, et la génération nouvelle voudra bien me pardonner de les citer assez au long, car ce qui est du coeur ne vieillit pas.
Enfin je suis loin des orages!
Les Dieux ont pitié de mon sort!
O mer, si jamais tu m'engages
A fuir les délices du port,
Que les tempêtes conjurées,
Que les flots et les ouragans
Me livrent encore aux brigands,
Désolateurs de nos contrées!
Quel fol espoir trompait mes voeux
Dans cette course vagabonde!
Le bonheur ne court pas le monde;
Il faut vivre où l'on est heureux.
Je reviens de mes longs voyages
Chargé d'ennuis et de regrets,
Fatigué de mes goûts volages,
Vide des biens que j'espérais.
Dieux des champs! Dieux de l'innocence!
Le temps me ramène à vos pieds;
J'ai revu le ciel de la France,
Et tous mes maux sont oubliés.
Ainsi le pigeon voyageur,
Demi-mort et traînant son aile,
Revient, blessé par le chasseur,
Au toit de son ami fidèle.
Devais-je au gré de mes désirs
Quitter ces retraites profondes?
Avec un luth et des loisirs
Qu'allais-je faire sur les ondes?
Qu'ai je vu sous de nouveaux cieux?
La soif de l'or qui se déplace,
Les crimes souillant la surface
De quelques marais désastreux.
Souvent les Nymphes pastorales
Me l'avaient dit dans leur courroux:
«Aux régions des Cannibales
«Que vas-tu chercher loin de nous?...»
Combien de fois dans ma pensée
J'ai dit, les yeux baignés de pleurs:
Ne verrai-je plus les couleurs
Du dieu qui répand la rosée?
Les voilà, ces jonquilles d'or,
Ces violettes parfumées!
Jacinthes que j'ai tant aimées,
Enfin je vous respire encor!
Quelle touchante mélodie!
C'est Philomèle que j'entends.
Que ses airs, oubliés longtemps,
Flattent mon oreille attendrie!
J'ai vu le monde et ses misères;
Je suis las de les parcourir.
C'est dans ces ombres tutélaires,
C'est ici que je veux mourir!
Je graverai sur quelque hêtre:
Adieu fortune, adieu projets!
Adieu rocher qui m'as vu naître!
Je renonce à vous pour jamais.
Que je puisse cacher ma vie
Sous les feuilles d'un arbrisseau,
Comme le frêle vermisseau
Qu'enferme une lige fleurie!
Amours, Plaisirs, troupe céleste,
Ne pourrai-je vous attirer,
Et le dernier bien qui me reste
Est-il la douceur de pleurer?
Mais, hélas! le temps qui m'entraîne
Va tout changer autour de moi:
Déjà mon coeur que rien n'enchaîne
Ne sent que tristesse et qu'effroi...
Ce bois même avec tous ses charmes,
Je dois peut-être l'oublier;
Et le temps que j'ai beau prier
Me ravira jusqu'à mes larmes.
C'était là le chant de bienvenue qu'il adressait à la France de 92, à cette France du 20 juin, et tout à l'heure du 10 août, du 2 septembre! il ne tarda pas à se rendre compte de l'anachronisme. On a dit très-spirituellement des bergeries de Florian qu'il y manquait le loup. S'il est absent aussi dans les idylles de Léonard, ce n'est pas que le poëte ne l'ait certainement aperçu. Il s'est écrié en finissant:
Aux champs comme aux cités, l'homme est partout le même,
Partout faible, inconstant, ou crédule, ou pervers,
Esclave de son coeur, dupe de ce qu'il aime:
Son bonheur que j'ai peint n'était que dans mes vers.
Chose singulière! et comme pour mieux vérifier sa maxime, l'agitation de son coeur le reprit. Ces contrées qu'il venait presque de maudire, où la haine l'a poursuivi, où le rossignol ne chante pas, il veut tout d'un coup les revoir. Un mal étrange le commande; rien ne le retient; ses amis ont beau s'opposer à un voyage que sa santé délabrée ne permet plus: il part pour Nantes, et y expire le 26 janvier 93, le jour même fixé pour son embarquement. Il avait quarante-huit ans.
Comme Florian, comme Legouvé, comme Millevoye, comme bien des talents de cet ordre et de cette famille, Léonard ne put franchir cet âge critique pour l'homme sensible, pour le poëte aimable, et qui a besoin de la jeunesse. Il ne réussit pas à s'en détacher, à laisser mourir ou s'apaiser en lui ses facultés aimantes et tendres; il mourut avec elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent à l'affaiblissement de leur sensibilité, à la déchéance de leur coeur, il resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des poëtes, à la liste de ces infortunes fréquentes, mais non pas vulgaires.
Sa réputation modeste, et qui eût demandé pour s'établir un peu de silence, s'est trouvée comme interceptée dans les grands événements qui ont suivi. Au sortir de la Révolution, un homme de goût, un poëte gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres complètes de l'oncle qui fute son premier maître et son ami. Passant à la Guadeloupe quelques années après la mort de Léonard, une jeune muse, qui n'est autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques notes, devenues plus brûlantes, de son souffle mélodieux. Qu'aujourd'hui du moins l'horrible ébranlement qui retentit jusqu'à nous aille réveiller un dernier écho sur sa pierre longtemps muette! que cet incendie lugubre éclaire d'un dernier reflet son tombeau!
Avril 1843.
Note 163: (retour) Ce morceau a été écrit pour servir d'introduction au volume de Bertrand, intitulé Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, qui s'est publié par les soins de M. Victor Pavie, alors imprimeur-libraire à Angers (1842).
Il doit être démontré maintenant par assez d'exemples que le mouvement poétique de 1824-1828 n'a pas été un simple engouement de coterie, le complot de quatre ou cinq têtes, mais l'expression d'un sentiment précoce, rapide, aisément contagieux, qui sut vite rallier, autour des noms principaux, une grande quantité d'autres, secondaires, mais encore notables et distingués. Si la plupart de ces promesses restèrent en chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en général à rien de complet ni de supérieur, j'aime du moins à y constater, comme cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de non-médiocre, et qui même repousse toute idée de ce mol amoindrissant. La province fut bientôt informée du drapeau qui s'arborait à Paris, et, sur une infinité de points à la fois, l'élite de la jeunesse du lieu se hâta de répondre par plus d'un signal et par des accents qui n'étaient pas tous des échos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois jeunes imaginations un peu vives pour donner l'éveil et sonner le tocsin littéraire. Au XVIe siècle, les choses s'étaient ainsi passées lors de la révolution poétique proclamée par Ronsard et Du Bellay: le Mans, Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitôt levé leurs recrues et fourni leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher, et, finalement, à voir le résultat en gros après une quinzaine d'années de possession de moins en moins disputée, il semble qu'il y ait conquête.
Louis Bertrand, ou, comme il aimait à se poétiser, Ludovic, ou plutôt encore Aloisius Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la moderne école, mis hors de combat, en quelque sorte, dès le premier feu de la mêlée. S'attacher à tracer, à deviner l'histoire des poëtes de talent morts avant d'avoir réussi, ce serait vouloir faire, à la guerre, l'histoire de tous les grands généraux tués sous-lieutenants; ou ce serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont les beaux germes avortés sont tombés sur le rocher. La nature en tous les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une fatalité étrange marque et distingue l'infortune du poëte dont nous parlons: il a ses stigmates à lui. Si Bertrand fût mort en 1830, vers le temps où il complétait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la première fois, son cercueil aurait trouvé le groupe des amis encore réunis, et sa mémoire n'aurait pas manqué de cortège. Au lieu de cette opportunité du moins dans le malheur, il survécut obscurément, se fit perdre de vue durant plus de dix années sans donner signe de vie au public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort même, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a trompé. Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme prélevé cette fraîcheur d'intérêt qui s'attache aux funérailles précoces; et en allant mourir, hélas! sur le lit de Gilbert après Hégésippe Moreau, il a presque l'air d'un plagiaire.
Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette série de méchefs et de contre-temps comblés par une terminaison si funeste. Quand même, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous à cet effet, et ne nous aurait pas expressément nommé pour réparer à son égard et autant qu'il serait en nous, ce qu'il appelait la félonie du sort, nous aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir à chaque groupe littéraire, comme à chaque bataillon en campagne, de retirer et d'enterrer ses morts. Les indifférents, les empressés qui surviennent chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un moment encore! et honneur avant tout à ceux qui ont aimé la poésie jusqu'à en mourir!
Louis-Jacques-Napoléon Bertrand naquit le 20 avril 1807, à Ceva en Piémont (alors département de Montenotte), d'un père lorrain, capitaine de gendarmerie, et d'une mère italienne. Il revint en France, à la débâcle de l'Empire, âgé d'environ sept ans, et gardant plus d'un souvenir d'Italie. Sa famille s'établit à Dijon; il y fit ses études, y eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible poëte Antoine de Latour; mais Bertrand, fidèle au gîte, suça le sel même du terroir et se naturalisa tout à fait Bourguignon.
Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui sortent du cadre et qui appartiennent simplement à la France. Ceux qui restent en propre à la capitale de la Bourgogne, ce sont le président de Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe siècle Tabourot; ils ont l'accent. Bertrand, à sa manière, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs, celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le Dijon gothique et chevaleresque, plutôt que celui des bourgeois et des vignerons; pourtant il y mêle à propos la plaisanterie, la gausserie du crû, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant des vieux noëls. Son originalité consiste précisément à avoir voulu relever et enfermer sous forme d'art sévère et de fantaisie exquise ces filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-là coulé au hasard et comme par les fentes du tonneau.
Destinée bizarre, et qui dénote bien l'artiste! il passa presque toute sa vie, il usa sa jeunesse à ciseler en riche matière mille petites coupes d'une délicatesse infinie et d'une invention minutieuse, pour y verser ce que nos bons aïeux buvaient à même de la gourde ou dans le creux de la main.
Il achevait ses études en 1827, et déjà la poésie le possédait tout entier. Dijon et ses antiquités héroïques, et cette fraîche nature peuplée de légendes, emplissaient son coeur. Les bords de la Suzon et les prairies de l'Armançon le captivaient. La nuit, aux grottes d'Asnières, bien souvent, lui et quelques amis allaient effrayer les chauves-souris avec des torches et pratiquer un gai sabbat. Un journal distingué paraissait alors à Dijon et y tentait le même rôle honorable que remplissait le Globe, à Paris. Le Provincial, rédigé par M. Théophile Foisset (l'historien du président de Brosses), surtout par Charles Brugnot, poëte d'une vraie valeur, enlevé bien prématurément lui-même en septembre 1831, ouvrit durant quelques mois ses colonnes aux essais du jeune Bertrand164. Je retrouve là le premier jet et la première forme de tout ce qu'il n'a fait qu'augmenter, retoucher et repolir depuis. C'est dans ce journal qu'il dédiait à l'auteur des Deux Archers, à l'auteur de Trilby, les jolies ballades en prose dont la façon lui coûtait autant que des vers. Les vers non plus n'y manquaient pas; je lis, à la date du 10 juillet, la Chanson du Pèlerin qui heurte, pendant la nuit sombre et pluvieuse, à l'huis d'un châtel; elle était adressée au gentil et gracieux trouvère de Lutéce, Victor Hugo, et pouvait sembler une allusion ou requête poétique ingénieuse:
Note 164: (retour) Le premier numéro, qui parut le 1er mai 1828, contenait, de lui, une petite chronique de l'an 1304, intitulée Jacques-les-Andelys, et depuis lors presque dans chaque numéro, jusqu'à la fin de septembre, époque de la suspension du journal, il y inséra quelque chose.
—Comte, en qui j'espère,
Soient, au nom du Père
Et du Fils,
Par tes vaillants roîtres
Les félons et traîtres
Déconfits!
J'entends un vieux garde,
Qui de loin regarde
Fuir l'éclair,
Qui chante et s'abrite,
Seul en sa guérite,
Contre l'air.
Je vois l'ombre naître,
Près de la fenêtre
Du manoir,
De dame en cornette
Devant l'épinette
De bois noir.
Et moi, barbe blanche,
Un pied sur la planche
Du vieux pont,
J'écoute, et personne
A mon cor qui sonne
Ne répond.
—Comte, en qui j'espère,
Soient, au nom du Père, etc.
Voilà des rimes et un rhythme qui, ce semble, suffiraient à dater la pièce à défaut d'autre indication. C'était le moment de la ballade du roi Jean et de la ballade à la Lune, le lendemain de la Ronde du Sabbat et la veille des Djinns. L'espiègle Trilby faisait des siennes, et Hoffmann aussi allait opérer. Bertrand, dans sa fantaisie mélancolique et nocturne, était fort atteint de ces diableries; on peut dire qu'entre tous il était et resta féru du lutin, cette fine muse: Quem tu Melpomene semel....
Son rôle eût été, si ses vers avaient su se rassembler et se publier alors, de reproduire avec un art achevé, et même superstitieux, de jolis ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouvèrent à Morat dans le butin de Charles le Téméraire165. Bertrand me fait l'effet d'un orfèvre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par surcroît s'y serait mêlé, et, à de certains signes et procédés, Nicolas Flamel aurait reconnu son élève.
Note 165: (retour)Je n'en yeux pour témoin que ce chapelet de menus couplets défilés grain à grain en l'honneur de la défunte cité chevaleresque:
DIJON.
O Dijon, la Tille
Des glorieux ducs,
Qui portes béquille
Dans tes ans caducs!
Jeunette et gentille,
Tu bus tour à tour
Au pot du soudrille
Et du troubadour.
A la brusquembille
Tu jouas jadis
Mule, bride, étrille,
Et tu les perdis.
La grise bastille
Aux gris tiercelets
Troua ta mantille
De trente boulets.
Le reître qui pille
Nippes au bahut,
Nonnes sous leur grille,
Te cassa ton luth.
Mais à la cheville
Ta main pend encor
Serpette el faucille,
Rustique trésor.
O Dijon, la fille
Des glorieux ducs,
Qui portes béquille
Dans tes ans caducs,
Çà, vite une aiguille,
Et de ta maison
Qu'un vert pampre habille,
Recouds le blason!
En répondant à la précédente ballade du Pélerin et en parlant aussi des autres morceaux insérés dans le Provincial, Victor Hugo lui avait écrit qu'il possédait au plus haut point les secrets de la forme et de la facture, et que notre Emile Deschamps lui-même, le maître d'alors en ces gentillesses, s'avouerait égalé. Par malheur Bertrand ne composa pas à ce moment assez de vers de la même couleur et de la même saison pour les réunir en volume; mécontent de lui et difficile, il retouchait perpétuellement ceux de la veille; il se créait plus d'entraves peut-être que la poésie rimée n'en peut supporter. Doué de haut caprice plutôt qu'épanché en tendresse, au lieu d'ouvrir sa veine, il distillait de rares stances dont la couleur ensuite l'inquiétait. Voici pourtant une charmante pièce naturelle et simple, où s'exprime avec vague le seul genre de sentiment tendre, et bien fantastique encore, que le discret poëte ait laissé percer dans ses chants:
LA JEUNE FILLE.
Est-ce votre amour que tous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe.»
(ATALA).
Rêveuse et dont la main balance
Un vert et flexible rameau,
D'où vient qu'elle pleure en silence,
La jeune fille du hameau?
Autour de son front je m'étonne
De ne plus voir ses myrtes frais;
Sont-ils tombés aux jours d'automne
Avec les feuilles des forêts?
Tes compagnes sur la colline
T'ont vue hier seule à genoux,
O toi qui n'es point orpheline
Et qui ne priais pas pour nous!
Archange, ô sainte messagère,
Pourquoi tes pleurs silencieux?
Est-ce que la brise légère
Ne veut pas t'enlever aux cieux?
Ils coulent avec tant de grâce,
Qu'on ne sait, malgré ta pâleur,
S'ils laissent une amère trace,
Si c'est la joie ou la douleur.
Quand tu reprendras solitaire
Ton doux vol, soeur d'Alaciel,
Dis-moi, la clef de ce mystère,
L'emporteras-tu dans le ciel?
30 septembre 1828.
Sans prétendre sonder, à mon tour, le secret de cette destinée de poëte et mettre la main sur la clef fuyante de son coeur, il me semble, à voir jusqu'à la fin sa solitaire imagination se dévorer comme une lampe nocturne et la flamme sans aliment s'égarer chaque soir aux lieux déserts,—il me semble presque certain que cette jeune Fille idéale, cet Ange de poésie, celle que M. de Chateaubriand a baptisée la Sylphide, fut réellement le seul être à qui appartint jamais tout son amour; et comme il l'a dit dans d'autres stances du même temps:
C'est l'Ange envolé que je pleure,
Qui m'éveillait en me baisant,
Dans des songes éclos à l'heure
De l'étoile et du ver-luisant.
Toi qui fus un si doux mystère,
Fantôme triste et gracieux,
Pourquoi venais-tu sur la terre
Comme les Anges sont aux cieux?
Pourquoi dans ces plaisirs sans nombre,
Oublis du terrestre séjour,
Ombre rêveuse, aimai-je une Ombre
Infidèle à l'aube du jour166?
Note 166: (retour) Plus tard pourtant, si nous en croyons quelques légers indices, il aurait aimé moins vaguement, ou cru aimer; mais, même alors, le meilleur de son coeur dut être toujours pour l'Ange et pour l'Ombre.
De ces premières saisons de Bertrand, en ce qu'elles avaient de suave, de franc malgré tout et d'heureux, rien ne saurait nous laisser une meilleure idée qu'une page toute naturelle, qu'il a retranchée ensuite de son volume de choix, précisément comme trop naturelle et trop prolongée sans doute, car il aimait à réfléchir à l'infini ses impressions et à les concentrer, pour ainsi dire, sous le cristal de l'art. Mais ici nous le prenons sur le fait; ce n'est plus à l'huis d'un châtel que frappe mignardement le pèlerin, c'est tout bonnement à la porte d'une ferme, durant une course à travers ces grasses et saines campagnes:
«Je n'ai point oublié, raconte-t-il, quel accueil je reçus dans une ferme à quelques lieues de Dijon, un, soir d'octobre que l'averse m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, après avoir visité les plateaux boisés et les combes encore vertes de Chamboeuf167. Je heurtai démon bâton de houx à la porte secourable, et une jeune paysanne m'introduisit dans une cuisine enfumée, toute claire, toute pétillante d'un feu de sarment et de chènevottes. Le maître du logis me souhaita une bienvenue simple et cordiale; sa moitié me fit changer de linge et préparer un chaudeau, et l'aïeul me força de prendre sa place, au coin du feu, dans le gothique fauteuil de bois de chêne que sa culotte (milady me le pardonne!) avait poli comme un miroir. De là, tout en me séchant, je me mis à regarder le tableau que j'avais sous les yeux. Le lendemain était jour de marché à la ville, ce que n'annonçait que trop bien l'air affairé des habitants de la ferme, qui hâtaient les préparatifs du départ. La cuisine était encombrée de paniers où les servantes rangeaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la bonne Fée aurait choisie pour en faire un carrosse à Cendrillon, là des sacs de pommes et de poires qui embaumaient la chambre d'une douce odeur de fruits mûrs, ou des poulets montrant leur rouge crête par les barreaux de leur prison d'osier. Un chasseur arriva, apportant le gibier qu'il avait tué dans la journée; de sa carnassière qu'il vida sur la table s'échappèrent des lièvres, des pluviers, des halbrans, dont un plomb cruel avait ensanglanté la fourrure ou le plumage. Il essuya complaisamment son fusil, l'enferma dans une robe d'étamine, et l'accrocha au manteau de la cheminée, entre l'épi insigne de blé de Turquie et la branche ordinaire du buis saint. Cependant rentraient d'un pas lourd les valets de charrue, secouant leurs bottes jaunes de la glèbe et leurs guêtres détrempées. Ils grondaient contre le temps qui retardait le labourage et les semailles. La pluie continuait de battre contre les vitres; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la basse-cour. Sur le feu que soufflait l'aïeul avec ce tube de fer creux, ustensile obligé de tout foyer rustique, une chaudière se couronnait d'écume et de vapeurs au sifflement plaintif des branches d'étoc168 qui se tordaient comme des serpents dans les flammes: c'était le souper qui cuisait. La nappe mise, chacun s'assit, maîtres et domestiques, le couteau et la fourchette en main, moi à la place d'honneur, devant un énorme château embastionné de choux et de lard, dont il ne resta pas une miette. Le berger raconta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on goguenarda. Quelles honnêtes figures dans ces bonnets de laine bleue! quelles robustes santés dans ces sayons de toile couleur de terreau! Ah! la paix et le bonheur ne sont qu'aux champs. Le métayer et sa femme m'offrirent un lit que j'aurais été bien fâché d'accepter: je voulus passer la nuit dans la crèche. Rien de rembranesque comme l'aspect de ce lieu qui servait aussi de grange et de pressoir: des boeufs qui ruminaient leur pitance, des ânes qui secouaient l'oreille, des agneaux qui tétaient leur mère, des chèvres qui traînaient la mamelle, des pâtres qui retournaient la litière à la fourche; et, quand un trait de lumière enfilait l'ombre des piliers et des voûtes, on apercevait confusément des fenils bourrés de fourrage, des chariots chargés de «gerbes, des cuves regorgeant de raisins, et une lanterne éteinte pendant à une corde. Jamais je n'ai reposé plus délicieusement. Je m'endormis au dernier chant du grillon tapi dans ma couche odorante de paille d'orge, et je m'éveillai au premier chant du coq battant de l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme.»—Et c'est là pourtant ce que, vous, qui le sentez et le dépeignez si bien, vous quittez toujours169!
Note 167: (retour) Combe, creux de vallée de toutes parts entourée de montagnes et n'ayant qu'une issue.
Note 168: (retour) Étoc, souche morte.
Note 169: (retour) On peut rapprocher celle page de Bertrand de la pièce célèbre du poëte Burns: Le Samedi soir dans la chaumière. On verrait en quoi cette dernière, indépendamment de la forme poétique, reste encore très-supérieure. Car, là où Bertrand veut être surtout pittoresque, Burns se montre en outre cordial, moral, chrétien, patriote. Son épisode de Jenny introduit et personnifie la chasteté de l'émotion; la Bible, lue tout haut, renvoie sur toute la scène une lueur religieuse. Puis viennent ces hautes pensées sur la grandeur de la vieille Écosse qui s'appuie à de telles images du foyer: Sic fortis Etruria crevit. Nul exemple n'est capable de faire mieux saisir le côté quelque peu défectueux de l'école et de la manière que Bertrand adopta et poussa de plus en plus. Même à ses meilleurs moments, il s'est trop retranché des sources vives.—On ne saurait aussi, à propos de cette page, ne pas se souvenir de l'admirable tableau qui termine l'idylle de Théocrite, les Thalysies. Ces trois morceaux en regard appellent bien des pensées. Si enfin l'on y joint le charmant tableau de l'Euboïque de Dion Chrysostome et l'arrivée du naufragé dans la cabane du chasseur, on aura au complet tous les sujets de comparaison.
La suspension du Provincial laissait Bertrand libre, et nous le vîmes arriver à Paris vers la fin de 1828 ou peut-être au commencement de 1829. Il ne nous parut pas tout à fait tel que lui-même s'est plu, dans son Gaspard de la Nuit, à se profiler par manière de caricature: «C'était un pauvre diable, nous dit-il de Gaspard, dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais déjà remarqué, dans le même jardin, sa redingote râpée qui se boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des broussailles, ses mains décharnées, pareilles à des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et maladive, qu'effilait «une barbe nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces artistes au petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir le monde sur la trace du Juif-errant.» Nous vîmes simplement alors un grand et maigre jeune homme de vingt et un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux noirs très-vifs, à la physionomie narquoise et fine sans doute, un peu chafouine peut-être, au long rire silencieux. Il semblait timide ou plutôt sauvage. Nous le connaissions à l'avance, et nous crûmes d'abord l'avoir apprivoisé. Il nous récita, sans trop se faire prier, et d'une voix sautillante, quelques-unes de ses petites ballades en prose, dont le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un rhythme: on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des Pèlerins polonais et dans les Paroles d'un Croyant. Bertrand nous récita, entre autres, la petite drôlerie gothique que voici, laquelle se grava à l'instant dans nos mémoires, et qui était comme un avant-goût en miniature du vieux Paris considéré magnifiquement du haut des tours de Notre-Dame: