... Magna parens frugum, Saturnia tcllus,

Magna vivùm;

les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne; cette antiquité sacrée du sujet (res antiquae laudis et artis); cette nouveauté et cette invention perpétuelle de l'expression, ce mouvement libre, varié, d'une pensée toujours vive et toujours présente, ont disparu, et ne sont pas même soupçonnés chez le traducteur. On glisse avec lui sur un sable assez fin, peigné d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées. M. de Chateaubriand a mieux rendu notre idée que nous ne pourrions faire, quand il dit: «Son chef-d'oeuvre est la traduction des Géorgiques. C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphaël merveilleusement copiés par Mignard.» J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copié par Watteau, serait encore supérieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon. Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines d'Évandre, transportée à Moulin-Joli.

La question tant agitée de la traduction en vers des poëtes n'en est pas une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poëte se mettait en tête de nous traduire Virgile, Homère ou Dante, ou tel autre maître, il n'y réussît à force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte, du moins pour le sentiment et la couleur. Mais à quoi bon? Jamais poëte de cette trempe ne s'enchaînera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir, détacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible, manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayée et reconnue, il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant par éclairs ses autres grands égaux, il sera lui-même.

Dans André Chénier, dans plusieurs des poëtes du XVI e siècle, qui ont imité ou traduit des fragments de poëtes anciens, le sentiment exquis du modèle, ce sentiment que je ne puis définir autrement que celui de l'art même, se révèle à qui est fait pour l'apprécier, Il n'y a pas trace de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa traduction, le mérite de l'élégance, telle qu'on l'entend vulgairement, le mérite aussi de la continuité et de la longueur de la tâche, et enfin celui d'avoir fait connaître agréablement aux femmes et à une quantité de gens du monde un beau poème qui n'était pas lu.

En un mot, il a rendu, pour les Géorgiques, le même service à peu près que l'abbé Barthélemy allait rendre pour la Grèce. Il a été, par sa traduction, une espèce d'Anacharsis parisien de la campagne et de la poésie romaine.

Le grand succès des Géorgiques décida la vocation de Delille, si elle n'était décidée déjà: il tourna au didactique et au descriptif. En entendant dernièrement M. Ampère exposer, à propos des poèmes didactiques du moyen âge, l'histoire piquante de ce genre, je pensais à Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps était vieux sous le soleil. Le genre d'Hésiode, de Lucrèce, et de Virgile dans les Géorgiques, a chez eux sa simplicité, sa grandeur philosophique, sa beauté pittoresque. Le didactique et le descriptif ne sont que l'abus et l'excès de ce genre dans sa décadence, et quand l'esprit poétique s'en est retiré. Déjà, à Alexandrie, on avait fait un poème des Pierres précieuses qu'on osa imputer à Orphée. Dans la littérature latine, les poèmes de la Pêche, de la Chasse, les descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beauté de peinture, de ces hautes vues et pensées, dont Lucrèce et Virgile avaient fait la principale inspiration de leurs poèmes. Au moyen âge, le genre dans son aridité s'étendit et foisonna. Que de poèmes sur les bêtes, oiseaux, pierres, que de lapidaires, bestiaires, volucraires, de poèmes sur l'équitation, sur le jeu d'échecs particulièrement, que Delille remaniait avec gentillesse après des siècles, sans se douter de ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siècle Du Bartas, au XVIIe le Père Lemoyne et les jésuites, continuèrent, soit dans le didactique, soit dans le descriptif; mais ce qui s'était perpétué assez obscurément, comme dans les coulisses du siècle de Louis XIV, revint sur la scène au XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir, tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les matières de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV et Louis XVI, des ornements de cheminée et de toilette, bons pour tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une époque encyclopédique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton, Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modelés en figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il alla sans se douter de tout ce qui l'avait devancé dans cette carrière de poésie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre, est aussi la dernière grande production de Delille, les Trois Règnes, qu'on peut définir la mise en vers de toutes choses, animaux, végétaux, minéraux, physique, chimie, etc.

Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de grâces, de facilité, de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art véritable) dans ce genre, il le déploya; et le prestige, malgré des protestations nombreuses, dura jusqu'à sa mort. La première moitié florissante de l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 à 89; il eut là près d'une vingtaine d'années de succès, de faveur, de délices; c'est au goût de ce moment du XVIIIe siècle qu'il se rapporte directement. Si, de 1800 à 1813, il domina de sa renommée et décora de ses oeuvres abondantes la poésie dite de l'Empire, il ne fut rien moins lui-même qu'un poète de l'Empire. La plupart des ouvrages publiés par lui à partir de 1800 avaient été composés ou du moins commencés longtemps auparavant; il les avait lus par fragments à l'Académie, au Collège de France, dans les salons; c'était l'esprit de ce monde brillant qui les avait inspirés et caressés à leur naissance; c'est le même esprit de ce monde recommençant, et enfin rallié après les orages, qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et une nouvelle jeunesse. Le pathétique, chez Delille, alla en augmentant à travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de toute une partie de la société pour ce qui semblait n'avoir dû être d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs.

Nommé en 1772 à l'Académie, en même temps que Suard, Delille se vit rejeté ainsi que lui par le roi, sous prétexte qu'il était trop jeune (il avait trente-quatre ans), mais en réalité comme suspect d'encyclopédisme23. L'abbé Delille encyclopédiste! On lui fit bientôt réparation, et il fut reçu en 1774 à la place de La Condamine. Le comte d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du poëte, le fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui donna l'abbaye de Saint-Severin, dépendante de la généralité d'Artois, et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait l'être en ces heureuses années, l'aimable poëte n'eut plus que des douceurs, qu'interrompaient à peine, de loin en loin, quelques critiques épigrammatiques, des plis de rose. Les Mémoires du temps, la Correspondance de Grimm, les Souvenirs, récemment publiés, de madame Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacité et la naïveté de sa gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une partie de sa vie à la Malmaison, a tracé de lui le plus piquant des portraits24: «.....Rien ne peut se comparer ni aux grâces de son esprit, ni à son feu, ni à sa gaieté, ni à ses saillies, ni à ses disparates. Ses ouvrages même n'ont ni le caractère ni la physionomie de sa conversation. Quand on le lit, on le croit livré aux choses les plus sérieuses25; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser; c'est tour à tour le maître et l'écolier. Il ne s'informe guère de ce qui occupe la société; les petits événements le touchent peu; il ne prend garde à rien, à personne, pas même à lui. Souvent, n'ayant rien vu, rien entendu, il est à propos: souvent aussi il dit de bonnes naïvetés; mais il est toujours agréable...

Note 23: (retour) On peut voir à ce sujet les agréables Mémoires de Garat sur Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.
Note 24: (retour) Grimm, Correspondance, mai 1782.
Note 25: (retour) Illusion du goût d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et la personne du poëte sont devenues ressemblantes.

«Sa figure,... une petite fille disait qu'elle était tout en zigzag. Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais même intéressante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers. Ses yeux sont un peu gris, un peu enfoncés; il en fait tout ce qu'il veut, et la mobilité de ses traits donne si rapidement à sa physionomie un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas le temps de paraître laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se présenter en frac chez une duchesse, et courir les bois, à cheval, en manteau court.

«Son âme a quinze ans, aussi est-elle facile à connaître; elle est caressante, elle a vingt mouvements à la fois, et cependant elle n'est point inquiète. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins besoin du passé. Sensible à l'excès, sensible à tous les instants, il peut être attaqué de toutes les manières; mais il ne peut jamais être vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe aussi fort bien deux heures à caresser son cheval, que pourtant il oublie aussi quelquefois, ou bien à s'égarer dans les bois où, quand il n'a pas peur, il rêve à la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire, à ses rêveries.» Elle conclut en disant: «C'est le poëte de Platon, un être sacré, léger et volage.»

C'était du moins, à coup sûr, le plus aimable des causeurs et des hôtes familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbé Galiani que c'était un meuble indispensable à la campagne par un temps de pluie; à plus forte raison, et en tout temps, l'abbé Delille. Madame Lebrun, qui nous le fait connaître à merveille, raconte qu'à la Malmaison, chez madame du Moley, il était convenu, pour plus de liberté, qu'en se promenant dans les jardins, on tiendrait à la main une branche de verdure, si l'on désirait ne pas se chercher ou s'aborder: «Je ne marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite, si j'apercevais l'abbé Delille.»

Madame Lebrun elle-même, avec sa facilité, son goût vif à peindre et sa séduction de coloris, me semble avoir été, dans ce même monde, une chose légère, assez semblable à l'abbé Delille. Elle peignait tout avec une singulière grâce, les personnes, les cascades, d'après nature ou de souvenir, promptement, fraîchement, comme Delille versifiait: «Nous allâmes d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je fus si enchantée que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitôt avec du pastel, désirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes d'eau.» Ce mot me fait l'image de son talent, et de celui surtout du poëte son ami. Tous les endroits qui n'étaient qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanés.

Dans cette société de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des Ségur, au milieu de ces conversations charmantes où nul plus que lui n'étincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne rêvait qu'à la peindre. M. Villemain, en une de ses leçons, a remarqué qu'on se trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tête à la fenêtre pour voir la nature;... et encore, c'était du côté du jardin. Il y avait pourtant, dans le poëte, un certain fonds naïf sous la coquetterie du dehors, et il était sérieusement crédule dans son prétendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru aimer la cour26. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses27: «On venait de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tête se monte, il veut aller passer du temps à la campagne: où ira-t-il? Le gouverneur du château de Meudon arrive en visite; il connaît Diderot, il apprend son désir; il lui assigne une chambre au château. Diderot va la voir, en est enchanté, il ne sera heureux que là: il revient en ville, l'été se passe sans qu'il retourne là-bas. Second été, pas plus de voyage. En septembre, il rencontre le poëte Delille qui l'aborde en disant: «Je vous cherchais, mon ami; je suis occupé de mon poëme; je voudrais être solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez à Meudon une jolie chambre où vous n'allez point.»—«Mon cher abbé, écoutez-moi: nous avons tous une chimère que nous plaçons loin de nous; si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point à Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais plus, je serais malheureux.»—Delille aurait été un peu embarrassé, je pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuyé de cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le dada de l'abbé Delille; il en parlait, même aveugle, comme d'un charme présent. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre à sa femme, raconte que l'abbé Delille est venu s'asseoir près de lui à l'Institut: «Je l'ai trouvé si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait des compliments qui m'ont causé tant de plaisir, que je lui ai offert de venir à Éragny...»—Après bien des lectures à l'Académie et dans les soupers, le poëme des Jardins, premier fruit raffiné de ce goût champêtre, parut en 1782, et n'eut pas de peine à fixer toute l'attention, alors si prompte.

Note 26: (retour)

Un homme de goût, qui dans sa jeunesse put étudier de près ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui, on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait été élevé à la campagne; il y avait vécu. Sa description de l'été, par exemple, et de la Canicule, a bien de l'énergie et de la vérité; elle se couronne par ces beaux vers:

Tout est morne, brûlant, tranquille; et la lumière

Est seule en mouvement dans la nature entière.

Note 27: (retour) Lettres inédites de Volney, dans Bodin, Recherches sur l'Anjou.

Nous aurions peu de chose à en dire de nous-même, qui n'eût déjà été mieux dit par des contemporains. La Harpe, après en avoir entendu des extraits, le jugeait par avance un ouvrage dont les idées sont un peu usées, mais plein de détails charmants28 L'auteur de l'Année littéraire, qui d'ailleurs allégea toujours sa férule pour Delille, prononçait29 que le poëme de l'abbé Delille était un véritable jardin anglais: «On pourrait, dit-il, être tenté de croire que le poëme est construit de morceaux détachés et de pièces de rapport réunies sous le même titre. Les idées y semblent jetées au hasard, déchiquetées par petits couplets qu'étrangle à la fin une sentence30.» Ce reproche est fondamental à l'égard de Delille et tient à la nature même de son procédé. Lorsqu'il débuta dans le monde, on ne songeait qu'à des morceaux, et tout dépendait du succès d'une lecture. Il alla droit à cet écueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: «Il fait un sort à chaque vers, et il néglige la fortune du poème!» Quand Delille avait achevé quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire: «Eh bien, où mettrons-nous ça maintenant?» On le voit, c'était moins un poème qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence.

Note 28: (retour) Correspondance.
Note 29: (retour) 1782; lettre VIII.
Note 30: (retour) Je citerai encore ce passage judicieux: «On convient assez généralement que la manière de M. l'abbé Delille n'est ni grande ni large; que souvent même elle est froide et pénible. La grâce paraît être son caractère distinctif, mais c'est la grâce plus ingénieuse que naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus souvent il émousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mêle. Il affecte assez fréquemment dans son style ces tours précieux qui ressemblent aux mines des coquettes. Un autre défaut considérable de la manière de M. l'abbé Delille, c'est une vaine apparence de richesse et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumulés ou des énumérations fatigantes.....» (Année littéraire, 1782, lettre VIII.)

Le Mercure, qui donna sur les Jardins un pur article d'ami31, nous montre quelle était alors dans le monde la vraie situation du poète, en ces mots: «Voici le moment que la critique attendait pour se venger de ce dupeur d'oreilles, dont le débit enchanteur la réduisait au silence. M. l'abbé Delille respecte toutes les réputations, applaudit à tous les talents, ménage l'amour-propre de tout le monde; n'importe! on affligera le sien, si l'on peut; c'est la règle. Pense-t-il être impunément le poète le plus aimable et le plus aimé?» Ce caractère inoffensif et bienveillant de l'abbé Delille le rendit, jusque bien avant dans la Révolution, étranger à toutes les querelles. Il n'était pas encyclopédiste, et il voyait Diderot, et il récitait des vers, près de Roucher qu'on lui comparait encore, aux déjeuners de l'abbé Morellet. Il n'était ni gluckiste ni picciniste, au grand déplaisir de Marmontel qui, dans son poème de l'Harmonie, disait:

L'abbé Delille avec son air enfant

Sera toujours du parti triomphant:

épigramme que Delille réfuta suffisamment dans la seconde moitié de sa vie, en étant du parti des malheureux32.

Note 31: (retour) Juin 1782. L'article n'est pas de La Harpe.
Note 32: (retour) J'emprunte cette pensée à M. Michaud, à qui j'en dois, sur ce sujet, beaucoup d'autres, puisées surtout dans sa spirituelle conversation.

La critique la plus célèbre qui parut contre les Jardins est celle de Rivarol, c'est-à-dire le Dialogue du Chou et du Navet, qui se plaignent d'avoir été oubliés par l'abbé-poète dans ses peintures de luxe:

Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin,

Longtemps composé seul ton modeste festin,

Avant que dans Paris ta muse froide et mince

Égayât les soupers du commis et du prince?

...........................................

Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles,

Quand ses vers pomponnés enchantent les ruelles,

Un élégant abbé rougisse un peu de nous,

Et n'y parle jamais de navels et de choux.

Son style citadin peint en beau les campagnes;

Sur un papier chinois il a vu les montagnes,

La mer à, l'Opéra, les forêts à Longchamps,

Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants.

Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes,

De vingt noms roturiers déshonorer ses rimes,

Et, pour nous renonçant au musc du parfumeur,

Des choux, qui l'ont nourri lui préférer l'odeur?

Papillon en rabat, coiffé d'une auréole,

Dont le manteau plissé voltige au gré d'Éole,

C'est assez qu'il effleure, en ses légers propos,

Les bosquets et la rosé, et Vénus et Paphos.

La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes,

Semble avoir pour lui seul fixé ses girouettes;

Sur son char fugitif où brillent nos Laïs,

L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis,

Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Préville

Lui décernent déjà le laurier de Virgile.

Il courut dans le temps une épigramme qui piqua, dit-on, le poète plus que la pièce même de Rivarol; on la peut lire dans les Mémoires secrets (23 décembre 1782). Piron l'eût écrite s'il eût vécu; c'est une protestation un peu crue du Dieu des Jardins contre les oripeaux du poète glacé. Ducis, vers le munie temps, écrivait à Thomas au retour d'une course dans les montagnes du Dauphiné, et plein encore de l'impression magnifique qu'il en avait rapportée: «Le poème des Jardins, dont vous me parlez avec tant de goût, avec le goût de l'âme qui est le bon, ne m'a point donné de ces émotions-là.» Un peu avant la publication et au sortir d'une séance de l'Académie où Delille avait lu des morceaux, le même Ducis écrivait: «Parlons un peu du poème des Jardins; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante exécution! C'est véritablement le petit chien qui secoue des pierreries.» Ainsi, en y regardant bien, on verrait qu'à chaque époque toutes les opinions sur les talents vivants sont représentées, exprimées. On les oublie ensuite, et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les contemporains une unanimité d'admiration qui n'a jamais existé.

Notre opinion particulière sur les Jardins, si on nous la demande, est que, toutes réserves faites sur l'art et le style en poésie, nous aimons encore cet agréable poème, un des plus frais ornements de la fin du XVIIIe siècle. La sensibilité, qui y perce par endroits, est bien celle qu'on voulait alors, un peu de mélancolie comme assaisonnement de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours flatteuse, l'épisode du jeune Potaveri, l'apostrophe à Vaucluse, et, sous la forme plus complète dans laquelle le poème fut publié en 1800, la belle invocation aux bois dépouillés de Versailles. Mais, il faut en convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'André Chénier, par exemple, chantant également Versailles et ses triples cintres d'ormeaux:

Les chars, les royales merveilles,

Des gardes les nocturnes veilles,

Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le séjour...

L'épisode du vieillard du Galèse est hors de prix à côté du poème des Jardins; et, dans notre langue, l'Élysée de la Nouvelle Héloïse, avec sa peinture, la première si neuve, reste le bosquet sacré d'où Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-même, déjà, dans le Songe de Vaux, avait introduit et fait parler Hortésie ou l'art des jardins, qui dispute le prix à Palatiane, Appellanire et Calliopée (les arts de l'architecture, de la peinture et de la poésie). Quoique ce morceau soit de sa première et un peu fade manière, on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme, par exemple, quand Hortésie étant introduite devant les juges et ne parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine à ne se pas laisser corrompre aux charmes même de son silence. Dans les Amours de Psyché, La Fontaine a aussi décrit les merveilles naissantes de Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois éclairés d'un reflet d'âme inattendu, que je ne retrouve pas à travers le bel esprit de Delille:

L'onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée,

Sort avec un fracas qui marque son dépit,

Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit.

Mille jets, dont la pluie alentour se partage,

Mouillent également l'imprudent et le sage.

Malgré les critiques qu'on fit des Jardins, Delille ne continua pas moins d'être le plus brillant et le plus enfant gâté des poëtes. Il ne publia rien de nouveau jusqu'après la Révolution; mais il travailla dès lors, et par fragments toujours, à la plupart des ouvrages qui parurent ensuite coup sur coup à dater de 1800. M. de Choiseul-Gouffier l'emmena ou plutôt l'enleva sur le vaisseau qu'il montait comme ambassadeur à Constantinople33. Delille visita Athènes, composa des morceaux de son poëme de l'Imagination aux rivages de Byzance. Une lettre écrite par lui en France sur son voyage était à l'instant un événement de société; un bon mot qu'il avait dit sur des pirates fit fortune. Sa vue s'affaiblissait déjà; ce soleil lumineux et cette blancheur des murailles du Levant lui causaient plus de souffrance que de joie. A son retour en France, il reprit sa vie mi-partie studieuse et distraite, et la Révolution seule la vint troubler.

Note 33: (retour) Voir les articles biographiques de Delille par Amar et par M. Tissot.—Dans l'Histoire de la vie et des travaux politiques du comte d'Hauterive, par M. le chevalier Artaud, au chapitre III, on peut lire une agréable anecdote; L'abbé Delille et le Janissaire.

Delille vit la Révolution avec les sentiments qu'on peut aisément supposer, et tout d'abord il s'écarta. Il alla passer l'été de 89 en Auvergne, près de sa mère qui vivait, et dans toutes sortes de triomphes. Quand il revint, il y avait eu le 14 juillet et le 5 octobre. Il écrivait à madame Lebrun, bientôt réfugiée à Rome: «La politique a tout perdu, on ne cause plus à Paris.» Il n'émigra point pourtant; mais inoffensif, généralement aimé, se couvrant du nom de Montanier-Delille, et de plus en plus rapproché de sa gouvernante, qui passa bientôt pour sa nièce34 et devint plus tard sa femme, il baissait la tête en silence durant les années les plus orageuses. Il quitta sa tonsure et mit des sabots. Cette époque de sa vie est assez obscure, et l'esprit de parti qui s'en est mêlé plus tard n'a pas aidé à l'éclaircir. Les royalistes ont exalté son courage, d'avoir ainsi bravé, par sa présence, les tyrans et les bourreaux: l'honnête M. Amar l'a comparé à Vernet se faisant attacher au mât du navire dans l'orage, pour être jusqu'au bout témoin de ce qu'il aurait à peindre. On a cité son Dithyrambe qui lui avait été demandé pour la fête de l'Être Suprême, et dont plusieurs vers étaient la satire des oppresseurs. M. Tissot a judicieusement, selon moi, discuté ce point, et rabattu des exagérations qu'on en a faites après coup35. Ce qu'il y a de certain, c'est que Chaumette protégea Delille; ce qui le protégeait surtout, c'était son humeur, sa gloire chère à tous dès le collège, son air enfant, son gentil caractère; souris qui joue dans l'antre du lion; épagneul que la griffe terrible épargne. Jamais un poëte capable de porter ombrage et suspect de sonner la trompette d'alarme n'aurait ainsi échappé: André Chénier mérita de mourir. Les serins chantent dans les cages, a dit l'autre Chénier de Delille; du moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant du sang des maîtres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le à son honneur, fut triste et ne chanta pas.36

Note 34: (retour) L'abbé de Tressan, mal reçu d'elle un jour, ne put s'empêcher de dire à Delille: «Quand on choisit ses nièces, on les devrait mieux choisir.»—On trouvera à la fin de cet article une note contradictoire au sujet de madame Delille: une personne respectable qui l'a beaucoup connue a cru que l'opinion était à redresser sur son compte.
Note 35: (retour) On a positivement affirmé que les deux meilleures strophes de son fameux Dithyrambe furent récitées par lui au Collège de France bien avant la Révolution, qu'elles furent même imprimées dès 1776, et ne purent être par conséquent une inspiration de la Terreur.
Note 36: (retour) Dans les Souvenirs de la Terreur, par M. George Duval (t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abbé Delille après le 10 août; c'est au sujet d'une certaine réclamation qu'il fait de ses meubles confisqués parmi ceux du château de Bellevue, où il avait un logement. Le caractère gentil et peureux de l'abbé, et sa facilité d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.

Delille ne quitta Paris qu'après le 9 thermidor, c'est-à-dire au moment où c'était plutôt le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut occupé que de rentrer le plus tard possible et à son corps défendant, comme s'il eût boudé contre son coeur. Cette bizarrerie est restée inexpliquée. On a dit plaisamment qu'une faute de français, un cuir d'un membre du Comité de salut public qu'il rencontra, le fit s'écrier: «Décidément on ne peut plus habiter ce pays-ci.» On a raconté non moins plaisamment37 que l'abbé de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut lui jouer un mauvais tour en retraduisant les Géorgiques, étant de garde aux Tuileries, reconnut le poëte qui se promenait malgré sa mise en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde nationale et de l'abbé de Cournand. Delille était encore à la rentrée publique du Collége de France, le 1er frimaire an III, et y récitait des vers. Le 15 ventôse, sa présence était accueillie aux Écoles normales avec des applaudissements réitérés. On a pensé que la préférence accordée au poëte Le Blanc pour les récompenses nationales (17 floréal an III) l'aurait mortifié et décidé au départ. Peut-être sa gouvernante, qui avait pris sur lui un empire absolu, espérait-elle, en le retenant à Paris, se faire dès lors épouser. Peut-être, voyant la Révolution, sinon close, du moins sur le retour, songeait-il, en émigrant (bien qu'un peu tard), à se mettre en règle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir à Paris, il demandait toujours si l'abbé de Cournand y était encore. Dès qu'il y avait quelque chose de sérieux, il s'en tirait volontiers ainsi, par une plaisanterie et une gentillesse.38

Note 37: (retour) M. Michaud, en tête du recueil des Poésies de Delille, 1801.
Note 38: (retour)

Quand il eut épousé sa gouvernante, il allait lui-même au-devant de ses souvenirs d'abbé, en plaisantant sur ce qu'il aurait été fait clerc, et peut-être sous-diacre, mais par l'évêque de Noyon, et l'évêque de Noyon ne faisait rien de sérieux.—L'abbé Delille eut de tout temps son abbé de Cournand attaché à lui comme une puce à l'oreille pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passèrent leur vie à se faire des niches. En 89, l'abbé de Cournand, très-avancé dans la Révolution, parlait, écrivait pour le mariage des prêtres, et Delille disait de lui, en parodiant la chanson:

Cournand pleure, Cournand crie,

Cournand veut qu'on le marie.

Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page):

Et de ses larges flancs voit sortir à longs flots

Tout un peuple d'abbés, pères d'abbés nouveaux!

It nigrum campis agmen!—Voilà le vrai Delille causant. Il jouait, batifolait perpétuellement avec son esprit, comme un chat avec un marron; c'est M. Villemain qui dit cela.

Delille gagna à ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus profonde qu'il n'en avait marqué jusqu'alors. L'inspiration directement religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puisée dans la nature avait été une de ses prétentions et de ses illusions plutôt qu'une source véritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit dans le détail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau monde.39 Enfin, grâce aux tourmentes publiques et à l'impression qui en resta sur son coeur, une inspiration réelle lui vint; il se fit le poëte du passé, des infortunes royales, le poëte du malheur et de la pitié. Cette veine de larmes, en fécondant la seconde partie de ses oeuvres, donna à sa renommée poétique un caractère sérieux et touchant, que salua avec transport la société renaissante, et qui couronna dignement sa vieillesse.

Note 39: (retour) Il faut tout dire: on a pourtant cité de lui un fils naturel ou adultérin, né d'une relation toute bourgeoise.

De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, où il alla d'abord et où il acheva la traduction de l'Enéide, Delille partit pour la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautés de la nature lui arrivaient çà et là gaiement dans un rayon. De près, il ne voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux. A Bâle, fut-il en effet témoin du bombardement de Huningue et y apprit-il à décrire le jeu de la bombe:

De son lit embrasé, tantôt l'affreuse bombe, etc.?

Grave question. On a avancé cela dans une note de ses ouvrages, mais qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il était déjà à Glairesse. Habitant ce village, il dut à l'aspect de l'île de Saint-Pierre d'ajouter dans son poëme de l'Imagination le morceau sur Jean-Jacques. Ainsi, à chaque pause de son exil, il allait décrivant et ajoutant quelque pièce à ses anciens cadres. Il passa de la Suisse à la petite cour du duc de Brunswick, où il travailla à son poëme de la Pitié. A Darmstadt, il avait visité incognito les jardins du prince dessinés et calqués dans le temps, livre en main, sur le poëme. A Goettingue, il avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui même le consulta, dit-on, sur un passage de l'Enéide. Vous figurez-vous bien le tète-à-tête de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquité et tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus à sa taille, et se réconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils échangèrent leurs tabatières;40 ce fut un assaut de grâce; du coup, un bourgeois, là présent, eut presque de l'esprit. Il s'y dépensa plus de bons mots en un quart d'heure, que durant des siècles de la Ligue hanséatique.

Note 40: (retour) Diomède et Glaucus, Iliade, VI.

C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractère de Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et désarmer l'agression. Le Brun, parlant de Fréron dans la Métempsycose, avait dit:

Mais il prôna l'ingénieux Delille,

Qui, sous le fard se donnant pour Virgile,

Si bien lima son vers mince et poli,

Que le grand homme est devenu joli.

Ainsi masquant de grâces fantastiques

Le noble auteur des douces Géorgiques,

Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succès...

Oh! que Le Franc a bien fui cet excès!

Dans une épigramme de date postérieure, Le Brun semble s'adoucir, et il convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre,

L'adroit et gentil émailleur

Qui brillanta les Géorgiques,

Des poëtes académiques

Delille est encor le meilleur.

Enfin dans d'autres épigrammes suivantes, il se montre tout à fait apaisé, et le nom de Delille ne revient plus qu'en éloges. Ainsi Marie-Joseph Chénier, qui, dans une petite épitre au poëte émigré rentrant:

Marchand de vers, jadis poëte,

Abbé, valet, vieille coquette,

Vous arrivez, Paris accourt, etc.;

avait été satirique des plus âpres, n'hésita pas à lui rendre bientôt dans son Tableau de la Littérature, des hommages consciencieux et réfléchis.

Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de là passait en Angleterre, on se demandait en France de ses nouvelles avec un intérêt qu'attestent toutes les feuilles du temps. Le premier réveil de l'attention littéraire s'occupait à son sujet. Lalande (décembre 96) donnait dans la Décade une espèce de petit bulletin de ses voyages et de ses poëmes entamés ou terminés. On traduisait du Mercure allemand de Wieland, un article de Bottiger sur le poëte dont la réputation grossissait chaque jour à distance. L'Institut national lui faisait écrire pour le prier de rentrer en son sein, et ce ne fut qu'après trois ans d'un silence par trop boudeur, qu'on le remplaça dans la section de poésie. Enfin, de Londres, où il venait de traduire en dix-huit mois le Paradis perdu, il laissa échapper une seconde édition, très-augmentée, du poëme des Jardins, et l'Homme des Champs (1800), dont l'impression était retardée depuis trois ans.

On publia, vers ce temps, un recueil de ses poésies diverses et fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car on était avide des moindres détails. Les extraits de Fontanes au Mercure et de Ginguené à la Décade, sur l'Homme des Champs, étaient insérés dans le volume; on tâchait d'y réfuter les critiques, d'ailleurs fort modérées et respectueuses, de Ginguené.41 Bref, Delille entrait vivant dans la gloire incontestée, et prenait rang parmi ceux qui règnent.

Note 41: (retour) Je trouve dans l'extrait de Ginguené que l'homme d'esprit réfuté aux premières lignes de la préface de l'Homme des Champs, M. de M., est Sénac de Meilhan; ce qui me paraît plus vraisemblable que M. de Mestre, qu'on lit dans beaucoup d'éditions subséquentes de Delille.

Cette monarchie, bien suffisamment légitime, où il allait s'asseoir, ne se déclarait pas moins par certaines attaques démesurées et désespérées, et qui étaient en petit comme les conspirations républicaines de même date contre Bonaparte.

En regard du trophée poétique que lui dressaient ses amis, il parut une brochure intitulée Observations classiques et littéraires sur les Géorgiques françaises, par un Professeur de belles-lettres (an IX). Il y était dit: «Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage qui, même avant la publicité, était dévoué à l'apothéose?» On y supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:

643 répétitions,
558 antithèses,
498 vers symétriques,
294 vers surchargés,
164 vers léonins.

Total: 2,157.

En tête du volume se voyait une caricature d'après le dessin d'un élève de David. Le poète, en costume d'abbé, tournait le dos à la Nature et dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Goût. Des farfadets lui présentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte Raton était à ses pieds; il se couvrait la tête d'un parasol, et on lisait au-dessous ces deux vers de l'Homme des Champs:

Majestueux Été, pardonne à mon silence!

J'admire ton éclat, mais crains ta violence.

M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle préface des Études françaises et étrangères, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous sommes venus tard, et n'avons, même là-dessus, rien inventé.

Il ne rentra en France que deux ans après, en 1802, pendant l'impression du poème de la Pitié. L'apparition de ce livre fut un événement politique42. Absent et plus hardi de loin, Delille avait été dans quelques vers jusqu'à invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre la France: cela sortait de la pitié. Il avait toutefois insisté pour que les vers restassent. De près, il sentit le péril. Six vers, qu'il ne désavoua pas, furent, sans façon, substitués par un ami plus sage, et qui prit sur lui d'ôter au poète l'embarras de se rétracter. A cela près, l'inspiration de la Pitié ne parut pas moins suffisamment royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fiévée à Bonaparte (avril 1803) le frémissement de colère qu'excitait autour du Consul un succès impossible à réprimer. Il y eut une brochure intitulée Pas de pitié pour la Pitié! de Carrion-Nisas ou de quelque autre pareil. On n'y approuvait du poème que les six vers qui avaient été substitués à ceux de Delille43. A partir de ce moment, les ouvrages amassés en portefeuille par Delille se succédèrent rapidement et dans un flot de vogue ininterrompu: l'Enéide, 1804; le Paradis perdu, 1805; l'Imagination, 1806; les Trois Règnes, 1809; la Conversation, 1812. C'était le fruit des vingt années précédentes; de plus, Delille aveugle ne sortait guère, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans désemparer.

Note 42: (retour) Les circonstances sociales s'en mêlèrent et y mirent le sens. D'ailleurs, à la politique proprement dite, est-il besoin de le dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (à Londres, je crois), dans un dîner où était l'abbé Dillon, il avait jasé sur ce chapitre à tort et à travers. Quand il eut fini, l'abbé Dillon lui dit: «Allons, l'abbé, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour nous le faire avaler.»
Note 43: (retour) Mais rien n'égale, comme violence et infamie, un certain pamphlet intitulé Examen critique du, poème de la Pitié, précédé d'une Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone (Paris, 1803). L'anonyme, qui paraît avoir connu depuis longtemps Delille, s'attache, en ennemi intime, à flétrir toute sa vie; il fait d'ailleurs de la publication de la Pitié un crime d'État, et le dénonce au Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne rachètent pas suffisamment, même pour les curieux et indifférents, l'odieux de semblables libelles.

Tous ces ouvrages, excepté le dernier, le poème de la Conversation, eurent un succès de vente et de lecture dont il est piquant de se souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire à vingt mille exemplaires, pour la première édition. L'Enéide, par exception, se publia à cinquante mille exemplaires. Elle fut achetée à l'auteur quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout, ce n'était pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de notes. Dans les châteaux, dans les familles, en province, partout, abondaient les poèmes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile et jolie, toutes choses qu'on aimait à apprendre ou à se rappeler, des souvenirs classiques, des allusions de collége à la portée de chacun, des épisodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des infortunes ou des gloires aisément populaires, des descriptions de jeux de société ou d'expériences de physique, des notes anecdotiques ou savantes, qui formaient comme une petite encyclopédie autour du poëme, et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai connu le manoir où en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on avait dans le grand salon un jeu de solitaire, un orgue avec des airs nouveaux; on apportait quelquefois une optique pour voir les insectes ou les vues des capitales. Un volume de Delille était sur la cheminée, et, sans aucun décousu, on passait de l'insecte de l'optique à l'araignée de Pellison44. Mais si, le doigt s'égarant, on remontait dans le volume à quelques pages de là, si on lisait à haute voix le portrait de Jean-Jacques: