«A BONAPARTE.

«Brave général,

«Tout a changé et tout doit changer encore, a dit un écrivain politique de ce siècle, à la tête d'un ouvrage fameux.

Vous hâtez de plus en plus l'accomplissement de cette prophétie de Raynal. J'ai déjà annoncé que je ne vous craignais pas, quoique vous commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous faire peur en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas de petites intrigues, et du rôle d'un conspirateur subalterne auquel on voudrait vous réduire. Il me paraît que vous aimez mieux monter au Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre conduite n'est pas conforme aux règles d'une morale très-sévère; mais l'héroïsme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire que vous faites votre métier d'illustre brigand comme Alexandre et comme Charlemagne. Cela peut suffire à un guerrier de vingt-neuf ans.

«Je me promènerais, je le répète, avec la plus grande sécurité, dans votre camp peuplé de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort agréable de vous voir de près, de suivre votre politique, et même de la deviner quand vous garderiez le silence.

«Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous prêter de grands desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinées de l'Europe et de l'Asie.

«Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a changé son gouvernement. Cette nouvelle est prématurée sans doute; mais elle pourra bien se réaliser tôt ou tard.

«Vous aviez montré pour la vieillesse et le caractère du chef de l'Église des égards qui vous avaient honoré. Mais peut-être espériez-vous alors que la fin de sa carrière amènerait plus vite le dénoûment préparé par vos exploits et votre politique. Les Transtévérins se sont chargés de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous transporterez le siège de la nouvelle république lombarde au milieu de cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore sous vous à l'art de conquérir le reste de l'Italie. «On prétend qu'à ce propos le ministre Acton disait naguère au roi de Naples:—Sire, les Français ont déjà la moitié du pied dans la botte. Encore un coup, et ils l'y feront entrer tout entier.—Acton pourrait bien avoir raison: qu'en dites-vous?

«Mais je soupçonne encore de plus vastes combinaisons. Le théâtre de l'Italie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à vos correspondances avec les anciens peuples de la Grèce, et même avec leurs prêtres, avec leurs papas; car, en habile homme, vous avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses.

«Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est un événement très-probable, si on vous laisse faire, et si Aubert-Dubayet125 vous seconde. L'insurrection peut se communiquer facilement aux janissaires, et l'histoire ottomane est déjà pleine des révolutions tragiques dont ils furent les instruments.

Note 125: (retour) Ambassadeur à Constantinople.

«Ainsi, je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi de planter à la fois l'étendard français sur les murs du Vatican et sur les tours du Sérail, dans la capitale des États chrétiens et dans celle de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une étrange manière de renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez accoutumé aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est toujours ce qui s'exécute le plus facilement depuis l'origine de la Révolution française.

«Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Sainteté, qui sont reçus le même jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et qui s'amusent à l'Opéra français, à nos jardins de Bagatelle et de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de Constantinople?

«En vérité, brave Général, vous devez bien rire quelquefois, du haut de votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites.

«Vous préparez de mémorables événements à l'histoire. Il faut l'avouer, si les rentes étaient payées, et si on avait de l'argent, rien ne serait plus intéressant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'équité en murmure un peu.

«Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous créez partout des constitutions républicaines. Il me semble que Rome, dont vous prétendez ressusciter le génie, avait des maximes toutes contraires. Elle se gardait d'élever autour d'elle des républiques rivales de la sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action fût moins énergique, et fléchît plus aisément sous sa volonté. Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragédie:

Ces lions, que leur maître avait rendus plus doux,

Vont reprendre leur rage et s'élancer sur nous;

...............................................

Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc.

«Mais peut-être avez-vous là-dessus, comme sur tout le veste, votre arrière-pensée, et vous ne me la direz pas.

«J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressée: vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment à vous faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le même goût se communique à tous vos lieutenants qui savent se battre aussi bien que vous. On dit que vous avez toujours Ossian dans votre poche, môme au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur. Vous avez, de plus, consacré un monument à Virgile dans Mantoue, sa patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un peu:

J'aime fort les héros, s'ils aiment les poètes.

«Je suis un peu poète; vous êtes un grand capitaine. Quand vous serez maître de Constantinople et du Sérail, je vous promets de mauvais vers que vous ne lirez pas, et les éloges de toutes les femmes, qui vaudront mieux que les vers pour un héros de votre âge. Suivez vos grands projets, et ne revenez surtout à Paris que pour y recevoir des fêtes et des applaudissements.
F.»

Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est très-possible), son goût pour Fontanes doit remonter jusque-là126.

Note 126: (retour) Les Mémoires du savant botaniste de Candolle, récemment publiés (1862), contiennent une anecdote singulière sur Fontanes, laquelle se rapporte à cette époque voisine de fructidor. Sortant du Lycée où il avait entendu une leçon de La Harpe et revenant à pied avec Fontanes, de Candolle ne put s'empêcher de lui exprimer son étonnement du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y applaudir: «Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but n'est pas de rétablir la puissance des prêtres, mais il faut frapper l'opinion publique de l'utilité d'une religion, et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme.» De Candolle, qui croit avoir eu à se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maître, triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, était en effet vaguement et politiquement religieux plutôt que catholique, et, parlant à un protestant, il dit là une de ces choses en l'air qui traversent l'imagination d'un poète et dont sans doute il ne se souvenait pas le lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant, ait trop précisé le dire de Fontanes.

Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par contre-coup, de réveiller en Fontanes le poète, qui se dissipait trop dans cette vie de polémique et de parti. Laissant madame de Fontanes à Paris, il se déroba à la déportation par la fuite, quitta la France, passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand, qu'il avait déjà connu en 89. C'est à l'illustre ami de nous dire en ses Mémoires (et il l'a fait) cette liaison étroitement nouée dans l'exil, ces entretiens à voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards ensemble vers cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume. Fontanes n'hésita pas un seul instant à reconnaître l'étoile à ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels émigrés, le chevalier de Panat et ce monde léger du XVIIIe siècle, paraissaient douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout rêveur et sauvage, Fontanes leur disait: «Laissez, messieurs, «patience! il nous passera tous.» Et à son jeune ami il répétait: «Faites-vous illustre.» M. de Chateaubriand, à son tour, lui rendait en conseils et en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, après avoir repris vivement à la Grèce sauvée, semblait en d'autres moments s'en distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: «Vous possédez le plus «beau talent poétique de la France, et il est bien malheureux «que votre paresse soit un obstacle qui retarde la «gloire. Songez, mon ami, que les années peuvent vous surprendre, «et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité «est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être «que quelques cartons. C'est une vérité indubitable «qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez «cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui «seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples «et les temps. Est-il possible que vous ne soyez pas touché «de tout ce que le Ciel a fait pour vous, et que vous «songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée?» Ainsi au poète mélancolique, délicat, pur, élevé, noble, mais un peu désabusé, parlait l'ardent poète avec grandeur.

Ces paroles, tombant dans les heures fécondes du malheur, faisaient une vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa proscription, on le voit tout occupé de son monument. Son imagination se passionnait en ces moments extrêmes; il ressaisissait en idée la gloire. Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme à nu et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait acheté près de la Bourse, à Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer chez d'honnêtes fermiers du Holstein les Contes moraux de Marmontel, mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg (que n'allait-il tout droit à Klopstock?); et dans ces pays où son genre d'études était peu goûté, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une terre barbare. Tant de souffrance était peu propre à le réconcilier avec l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait à sa Grèce sauvée, et, comme il l'écrit, s'y jetait à corps perdu. Enviant le sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient cachés en France (et La Harpe l'avait été quelque temps chez madame de Fontanes même), il songeait impatiemment à rentrer: «Je viens «de lire une partie du décret; quelque sévère qu'il soit, je «persiste dans mes idées. Je me cacherai, et je travaillerai «au milieu de mes livres. Je n'ai plus qu'un très-petit nombre «d'années à employer pour l'imagination, je veux en user «mieux que des précédentes. Je veux finir mon poème. «Peut-être me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je «laisse quelque monument après moi...» Son cri perpétuel, en écrivant à madame de Fontanes et à son ami Joubert, était: «Ne me laissez point en Allemagne; un coin et des «livres en France!... Je ne veux que terminer dans une «cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé. «Quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur «bon plaisir.» Un jour, apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les déportés, on avait désigné l'île de Corfou, ce ciel de la Grèce tout d'un coup lui sourit: «J'ai été vivement «tenté d'écrire à cet effet au Directoire: je ne vois pas qu'il «pût refuser a un poète déporté, qui mettrait sous ses yeux «plusieurs chants (il y avait donc dès lors plusieurs chants) «d'un poème sur la Grèce, un exil à Corfou, puisqu'il y veut «envoyer d'autres individus frappés par le même décret. Ceci «vous parait fou. Mais songez-y bien: qu'est-ce qui n'est «pas mieux que Hambourg?» Durant toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant à tirer son épopée du naufrage, me fait l'effet de Camoëns qui soulève ses Lusiades d'un bras courageux: par malheur, la Grèce sauvée ne s'en est tirée qu'en lambeaux.

Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes années de l'orage qui lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouvé et des grandeurs.

Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grèce en automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, enfermé dans un poêle, comme dit Descartes, Fontanes écrivait à son ami de Londres qu'il ne serait heureux que lorsque, rentré dans sa patrie, il lui aurait préparé une ruche et des fleurs à côté des siennes; et l'ami poëte lui répondait: «Si je suis la seconde personne à laquelle vous ayez trouvé quelques rapports d'âme avec vous (l'autre personne était M. Joubert), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. Tête, coeur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens désormais que je vous suis attaché pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au coeur dans une liaison commencée par deux Français malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d'Outougami: nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.» Ainsi se croisaient dans un poétique échange les souvenirs de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles images.

Le 18 brumaire trouva Fontanes déjà rentré en France, et qui s'y tenait d'abord caché. Je conjecture que la Maison rustique, transformation heureuse de l'ancien Verger, est le fruit aimable de ce premier printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas à vouloir éclaircir sa situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse, la vivacité et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de Fontanes avec le grand personnage.


«A BONAPARTE.

«Je suis opprimé, vous êtes puissant, je demande justice. La loi du 22 fructidor m'a indirectement compris dans la liste des écrivains déportés en masse et sans jugement. Mon nom n'y a pas été rappelé. Cependant j'ai souffert, comme si j'avais été légalement condamné, trente mois de proscription. Vous gouvernez, et je ne suis point encore libre. Plusieurs membres de l'Institut, dont j'étais le confrère avant le 18 fructidor, pourront vous attester que j'ai toujours mis, dans mes opinions et mon style, de la mesure, de la décence et de la sagesse. J'ai lu, dans les séances publiques de ce même Institut, des fragments d'un long poëme qui ne peut déplaire aux héros, puisque j'y célèbre les plus grands exploits de l'antiquité. C'est dans cet ouvrage, dont je m'occupe depuis plusieurs années, qu'il faut chercher mes principes, et non dans les calomnies des délateurs subalternes qui ne seront plus écoutés. Si j'ai gémi quelquefois sur les excès de la Révolution, ce n'est point parce qu'elle m'a enlevé toute ma fortune et celle de ma famille,127 mais parce que j'aime passionnément la gloire de ma patrie. Cette gloire est déjà en sûreté, grâce à vos exploits militaires. Elle s'accroîtra encore par la justice que vous promettez de rendre à tous les opprimés. La voix publique m'apprend que vous n'aimez point les éloges. Les miens auraient l'air trop intéressés dans ce moment pour qu'ils fussent dignes de vous et de moi. D'ailleurs, quand j'étais libre, avant le 18 fructidor, on a pu voir, dans le journal auquel je fournissais des articles, que j'ai constamment parlé de vous comme la renommée et vos soldats. Je n'en dirai pas plus. L'histoire vous a suffisamment appris que les grands capitaines ont toujours défendu contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les poëtes, dont le coeur est sensible et la voix reconnaissante.

12 nivôse an VIII.»

Note 127: (retour) La fortune de madame de Fontanes fut perdue dans le siège et l'incendie de Lyon: une maison qu'elle possédait fut écrasée par les bombes; des recouvrements qui lui étaient dus ne vinrent jamais.

On ne s'étonne plus, quand on connaît cette lettre, qu'un mois après le premier Consul ait songé à Fontanes pour le charger de prononcer l'éloge funèbre de Washington aux Invalides (20 pluviôse, 9 février 1800).

Fontanes le composa en trente-six heures, dans toute la verve de sa limpide manière. Ce noble discours remplit-il toutes les intentions du Consul? A coup sûr, l'orateur y remplit ses propres intentions les plus chères. Une parole modérée, pacifique, compatissante, pieuse au sens antique, s'y faisait entendre devant les guerriers. C'était, dans ce Temple de Mars, quelque chose de ce bienfaisant esprit de Numa, dont parle Plutarque, qui allait s'insinuant comme un doux vent à travers l'Italie, et s'ouvrant les coeurs, le lendemain des jours sauvages de Romulus: «Elles ne sont plus enfin ces pompes barbares, aussi contraires à la politique qu'à l'humanité, où l'on prodiguait l'insulte au malheur, le mépris à de grandes ruines et la calomnie à des tombeaux.» Attestant les Ombres du grand Condé, de Turenne et de Catinat, présentes sous ce dôme majestueux, l'orateur les réunissait en idée à celle du héros libérateur: «Si ces guerriers illustres n'ont pas servi la même cause pendant leur vie, la même renommée les réunit quand ils ne sont plus. Les opinions, sujettes aux caprices des peuples et des temps, les opinions, partie faible et changeante de notre nature, disparaissent avec nous dans le tombeau: mais la gloire et la vertu restent éternellement.» Il insistait sur Catinat; il faisait ressortir l'estime plus forte encore que la gloire; la modération, la simplicité, le désintéressement, toutes les vertus patriarcales, couronnant et appuyant le triomphe des armes en Washington. En face de ces hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle en intervalle avec le caractère de la grandeur et de la domination, il proclamait, comme non moins utile au gouvernement des États qu'à la conduite de la vie, le bon sens trop méprisé, cette qualité que nous présente le héros américain dans un degré supérieur, et qui donne plus de bonheur que de gloire à ceux qui la possèdent comme à ceux qui en ressentent les effets: «Il me semble que, des hauteurs de ce magnifique dôme, Washington crie à toute la France: Peuple magnanime, qui sais si bien honorer la gloire, j'ai vaincu pour l'indépendance; mais le bonheur de ma patrie fut le prix de cette victoire. Ne te contente pas d'imiter la première moitié de ma vie: c'est la seconde qui me recommande aux éloges de la postérité.»—Une allusion délicate, rapide, naturellement amenée, allait jusqu'à offrir aux mânes de Marie-Antoinette, devant tous ces témoins qu'il y associait, un commencement d'expiation.

Si, d'ailleurs, on voulait chercher dans ce discours à inspiration généreuse et clémente, qui remplit éloquemment son objet, une étude approfondie de Washington, et le détail creusé de son caractère, on serait moins satisfait; on ne demandait pas cela alors; l'orateur, dans sa justesse qui n'excède rien, s'est tenu au premier aspect de la physionomie connue: et puis Washington, dans sa bouche, n'est qu'un beau prétexte. Si l'on voulait même y chercher aujourd'hui de ces traits de forme qui devinent et qui gravent le fond, ce génie d'expression qui crée la pensée, cette nouveauté qui demeure, on courrait risque de n'être plus assez juste pour la rapidité, le goût, la mesure, la netteté, l'élévation sans effort, l'éclat suffisant, le nombre, tout cet ensemble de qualités appropriées, dont la réunion n'appartient qu'aux maîtres.

Cette noble harangue de bienvenue, qui ouvrait, pour ainsi dire, le siècle sous des auspices auxquels il allait sitôt mentir, ouvrait définitivement la seconde moitié de la carrière de M. de Fontanes. S'il avait été contrarié sans cesse et battu par le flot montant de la Révolution, il arriva haut du premier jour avec le reflux. Nous n'avons plus qu'un moment pour le trouver encore simple homme de lettres: il est vrai que ce court moment ne fut pas perdu et va nous le montrer sous un nouveau jour. M. de Fontanes, que nous savons poëte, devient un critique au Mercure.



II

Il l'était déjà par le discours qui précède l'Essai sur l'Homme: mais, ici, il ne se renfermera plus dans un jugement formé à loisir sur des oeuvres passées et déjà classées: c'est à la critique actuelle, polémique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide détroit de l'entrée du siècle, il se lance avec décision; d'une part il nie, de l'autre il accueille; il va proclamer avec éclat M. de Chateaubriand, il repousse d'abord madame de Staël.

Dans le premier numéro du Mercure régénéré parut son premier extrait contre le livre de la Littérature: on vient de voir sa disposition de longue date envers l'auteur. J'ai moi-même analysé en détail et apprécié, dans un travail sur madame de Staël,128 cette polémique de Fontanes. Ne voulant pas imiter un estimable et du reste excellent biographe, qui, dans la Vie de Fénelon, est pour Fénelon contre Bossuet, et qui, dans la Vie de Bossuet, passe à celui-ci contre Fénelon, je n'ai rien à redire ni à modifier. Seulement, tout ce qui précède explique mieux, de la part de Fontanes, cette spirituelle et éclatante malice de 1800; en étendant le tort sur un plus grand espace, je l'allège d'autant en ce point-là. Qu'y faire d'ailleurs? On relira toujours, en les blâmant, les deux articles de Fontanes contre madame de Staël, comme on relit les deux petites lettres de Racine contre Port-Royal: et Racine a de plus contre lui ce que M. de Fontanes n'a pas, l'ingratitude.

Note 128: (retour) Voir le volume de Portraits de Femmes.

Dès la fin de son premier extrait sur le livre de madame de Staël, Fontanes y opposait et citait quelques fragments du Génie du Christianisme, non encore publiés, et que son ami lui avait adressés de Londres. M. de Chateaubriand arrivait lui-même en France au mois de mai 1800, et s'apprêta à publier. Fontanes, dont les conseils retardèrent l'apparition de tout l'ouvrage et déterminèrent le courageux auteur à une entière retouche129, soutint de son présage heureux l'avant-courrière Atala130; il appuya surtout, par deux extraits131, le Génie du Christianisme qui se lançait enfin: son suffrage frappait juste plutôt que fort, comme il convient à un ami. La critique, en une main habile et puissante, à ce moment décisif de la sortie, est comme ce dieu Portunus des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port:

Et pater ipse manu magna Portunus euntem

Impulit....

Note 129: (retour) Un jour, dans une des discussions vives qui décidèrent de la refonte du Génie du Christianisme, Fontanes dit à Chateaubriand une de ces paroles qui sifflent et volent au but comme une flèche: «Vous pouvez vous mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous traîneriez à la queue du siècle qui s'en va!»
Note 130: (retour) Mercure, germinal an IX.
Note 131: (retour) Mercure, germinal et fructidor an X.

On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis à la suite du Génie du Christianisme: pareils encore à ces barques de pilote, qui, après avoir guidé le grand vaisseau à la sortie périlleuse, sont ensuite reprises à son bord et traversent par lui l'Océan.

Je trouve quelques renseignements bien précis sur ce moment littéraire décisif où parut le Génie du Christianisme. L'attention publique était grandement éveillée par les fragments donnés au Mercure, puis, en dernier lieu, par Atala. Le parti philosophique, irrité, se tenait à l'affût; le parti religieux se serrait, s'étendait, s'animait comme à une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de Chateaubriand ne se considérait qu'à l'avant-garde; La Harpe, vieilli, était en tête de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le cas présent, ses lingots, d'un trop gros calibre, ne portassent pas très-loin. Fontanes servit la pièce en sa place; le coup porta. Dans une seule journée le libraire Migneret vendait pour mille écus, et il parlait déjà d'une seconde édition; la première était tirée à quatre mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le premier extrait de Fontanes; il envoya aussitôt chercher l'auteur par Migneret. Il était hors de lui: «Voilà de la critique, voilà de la littérature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire à forte partie! voici deux hommes: le jeune homme (c'était Fontanes) est mon élève, c'est moi qui l'ai annoncé.» Et il ajoutait que Fontanes finissait l'antique école, et que Chateaubriand en commençait une nouvelle. Il était même de l'avis de celui-ci contre Fontanes en faveur du merveilleux chrétien réprouvé par Boileau. Il passait, sans marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premières: «Bah! bah! ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur!» La passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres théories; sa personnalité pourtant, son moi revenait à travers tout, et perçait dans sa trompette. Il s'échauffa si fort à son monologue, qu'il tomba à la fin en une espèce d'étourdissement.

Outre les articles de critique active, Fontanes donna au Mercure132 un morceau sur Thomas, dans lequel l'élégance la plus parfaite exprime les plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manière; c'est du La Harpe fini et perfectionné, et plus que cela; pour une certaine rapidité de goût, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les plus simples et les plus féconds, le critique ajoute: «Il pensait en détail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'élevait point assez haut pour trouver ces idées premières qui font penser toutes les autres.»

Note 132: (retour) Germinal an X.

Mais Fontanes n'était déjà plus un homme privé. Quelque temps employé sous Lucien au ministère de l'intérieur133, puis nommé député au Corps législatif, il fut bientôt désigné par les suffrages de ses collègues au choix du Consul pour la présidence. Poëte d'avant 89, critique de 1800, il va devenir orateur impérial. La même distinction le suit partout: son nom y gagne et s'étend. Toutefois ces palmes entrecroisées se supplantent un peu et se nuisent. Ce qui augmenta sa considération de son vivant ne saurait servir également sa gloire.

Note 133: (retour) Voir sur Fontanes à Morfontaine et au Plessis-Chamant, dans la société des frères et des soeurs de Bonaparte, les Souvenirs historiques de M. Méneval, tome I, pages 29, 33.

J'irais plus haut peut-être au Temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours,

a dit La Fontaine, lequel pourtant n'était ni Recteur ni président d'aucun Conseil sous Louis XIV.

Un avantage demeure, et il est grand: le caractère historique remplace à distance l'intérêt littéraire pâlissant. Il n'est pas indifférent, devant la postérité, d'avoir figuré au premier rang dans le cortège impérial et d'y avoir compté par sa parole. Ces discours, présentés dans de sobres échantillons, suffisent à marquer l'époque qu'ils ornèrent, et où ils parurent d'accomplis témoignages de contenance toujours digne, de flatterie toujours décente, et de réserve parfois hardie. M. de Fontanes n'avait nullement partagé les idées de la fin du XVIIIe siècle sur la perfectibilité indéfinie de l'humanité, et la Révolution l'avait plus que jamais convaincu de la décadence des choses, du moins en France. Il l'a dit dans une belle ode:

Hélas! plus de bonheur eût suivi l'ignorance!

Le monde a payé cher la douteuse espérance

D'un meilleur avenir;

Tel mourut Pélias, étouffé par tendresse

Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse

Le devait rajeunir.

Après le bain de sang, après les triumvirs et leurs proscriptions, que faire? qu'espérer? Le siècle d'Auguste eût été l'idéal; mais, pour la gloire des lettres, ce siècle d'Auguste, en France, était déjà passé avec celui de Louis XIV. Ainsi désormais c'était, au mieux, un siècle d'Auguste sans la gloire des lettres, c'était un siècle des Antonins, qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes. Son imagination, grandement séduite par le glorieux triomphateur, y comptait déjà. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il continua pourtant de servir, enchaîné par ses antécédents, par ses devoirs de famille, par sa modération même. Il était monarchiste par goût, par principe: «Un pouvoir unique et permanent convient seul aux grands États,» disait-il; sa plus grande peur était l'anarchie. Il resta donc attaché au seul pouvoir qui fût possible alors, s'efforçant en toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou même de ses actes, de lui insinuer, à ce pouvoir trop ensanglanté d'une fois, mais non pas désespéré, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses:

Graecia capta ferum victorem cepit...

Quand on lit aujourd'hui cette suite de vers où se décharge et s'exhale son arrière-pensée, l'ode sur l'Assassinat du Duc d'Enghien, l'ode sur l'Enlèvement du Pape, on est frappé de tout ce qu'il dut par moments souffrir et contenir, pour que la surface officielle ne trahît rien au delà de ce qui était permis. Si l'on ne voyait ses discours publics que de loin, on n'en découvrirait pas l'accord avec ce fond de pensée, on n'y sentirait pas les intentions secrètes et, pour ainsi dire, les nuances d'accent qu'il y glissait, que le maître saisissait toujours, et dont il s'irrita plus d'une fois; on serait injuste envers Fontanes, comme l'ont été à plaisir plusieurs de ses contemporains, qui, serviteurs aussi de l'Empire, n'ont jamais su l'être aussi décemment que lui134.

Note 134: (retour) Ils ont été odieux sous le couvert d'autrui, et avec tout le fiel de la haine, dans l'histoire dite de l'abbé de Montgaillard: on ne craint pas d'indiquer de telles injures, que détruit l'excès même du venin et que leur grossièreté flétrit.

Pour nous, qui n'avons jamais eu affaire aux rois ni aux empereurs de ce monde, mais qui avons eu maintes fois à nous prononcer devant ces autres rois, non moins ombrageux, ou ces prétendants de la littérature, nous qui savons combien souvent, sous notre plume, la louange apparente n'a été qu'un conseil assaisonné, nous entrerons de près dans la pensée de M. de Fontanes, et, d'après les renseignements les plus précis, les plus divers et les mieux comparés, nous tâcherons de faire ressortir, à travers les vicissitudes, l'esprit d'une conduite toujours honorable, de marquer, sous l'adresse du langage, les intentions d'un coeur toujours généreux et bon.

M. de Fontanes fut président du Corps législatif depuis le commencement de 1804 jusqu'au commencement de 1810; en tout, six fois porté par ses collègues, six fois nommé par Napoléon; mais, comme tel, il cessa de plaire dès 1808, et son changement fut décidé. Déjà, tout au début, la mort du duc d'Enghien avait amené une première et violente crise. Le 21 mars 1804, de grand matin, Bonaparte le fit appeler, et, le mettant sur le chapitre du duc d'Enghien, lui apprit brusquement l'événement de la nuit. Fontanes ne contint pas son effroi, son indignation. «Il s'agit bien de cela! lui dit «le Consul Fourcroy va clore après-demain le Corps législatif; dans son discours il parlera, comme il doit, du complot réprimé; il faut, vous, que, dans le vôtre, vous y répondiez; il le faut.»—«Jamais!» s'écria Fontanes; et il ajouta que, bien loin de répondre par un mot d'adhésion, il saurait marquer par une nuance expresse, au moins de silence, son improbation d'un tel acte. A cette menace, la colère faillit renverser Bonaparte; ses veines se gonflaient, il suffoquait: ce sont les termes de Fontanes, racontant le jour même la scène du matin à M. Molé, de la bienveillance de qui nous tenons le détail dans toute sa précision135. En effet, deux jours après (3 germinal), Fourcroy, orateur du gouvernement, alla clore la session du Corps législatif, et, dans un incroyable discours, il parla des membres de cette FAMILLE DÉNATURÉE «qui auraient voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir régner sur elle; mais s'ils osaient souiller de leur présence notre sol, s'écriait l'orateur, la volonté du Peuple français est qu'ils y trouvent la mort!» Fontanes répondit à Fourcroy: dans son discours, il n'est question d'un bout à l'autre que du Code civil qu'on venait d'achever, et de l'influence des bonnes lois: «C'est par là, disait-il (et chaque mot, à ce moment, chaque inflexion de voix portait), c'est par là que se recommande encore la mémoire de Justinien, quoiqu'il ait mérité de graves reproches.» Et encore: «L'épreuve de l'expérience va commencer: qu'ils (les législateurs du Code civil) ne craignent rien pour leur gloire: tout ce qu'ils ont fait de juste et de raisonnable demeurera éternellement; car la raison et la justice sont deux puissances indestructibles qui survivront à toutes les autres136.» Il y a plus: le lendemain (4 germinal), Fontanes, à la tête de la députation du Corps législatif, porta la parole devant le Consul, à qui l'assemblée, en se séparant, venait de décerner une statue comme à l'auteur du Code civil (singulière et sanglante coïncidence); il disait: «Citoyen premier Consul, un empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va réunir de plus en plus tous les habitants.» Le discours parut dans le Moniteur, et, au lieu de la sage uniformité DE VOS LOIS, on y lisait DE VOS MESURES. Qu'on n'oublie toujours pas le duc d'Enghien fusillé quatre jours auparavant: le Consul espérait, par cette fraude, confisquer à la mesure l'approbation du Corps législatif et de son principal organe. Fontanes, indigné, courut au Moniteur, et exigea un erratum qui fut inséré le 6 germinal, et qu'on y peut lire imprimé en aussi petit texte que possible. Cela fait, il se crut perdu; de même qu'il avait de ces premiers mouvements qui sont de l'honnête homme avant tout, il avait de ces crises d'imagination qui sont du poëte. En ne le jugeant que sur sa parole habile, on se méprendrait tout à fait sur le mouvement de son esprit et sur la vivacité de son âme. Quoi qu'il en soit, il avait quelque lieu ici de redouter ce qui n'arriva pas. Mais Bonaparte fut profondément blessé, et, depuis ce jour, la fortune de Fontanes resta toujours un peu barrée par son milieu. Nous sommes si loin de ces temps, que cela aura peine à se comprendre; mais, en effet, si comblé qu'il nous paraisse d'emplois et de dignités, certaines faveurs impériales, alors très-haut prisées, ne le cherchèrent jamais. Que sais-je? dotation modique, pas le grand cordon; ce qu'on appelait les honneurs du Louvre, qu'il eut jusqu'à la fin à titre de sénateur, mais que ne conserva pas madame de Fontanes dès qu'il eut cessé d'être président du Corps législatif: l'errata du Moniteur, au fond, était toujours là.

Note 135: (retour) Ceci confirme et complète sur un point la Notice de M. Roger, qui nous complète nous-même sur quelques autres points.—Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettrons d'ajouter que sa Notice est d'ailleurs tout empreinte d'une couleur royaliste exagérée et rétroactive; elle sent l'homme de parti. M. Roger n'a jamais été que cela.
Note 136: (retour) A la façon dont les auteurs de l'Histoire parlementaire de la Révolution française parlent de ce discours (tome XXXIX, page 59), on voit qu'au sortir des couleurs fortes et tranchées des époques antérieures, ils n'ont pas pris la peine d'entrer dans les nuances, ni de les vouloir distinguer.

Un autre errata s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, même en plein Empire, à dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas à sa muse intime dans ses tristesses de l'Anniversaire:

De tant de voeux trompés fais rougir mon orgueil!

Pourtant Fontanes continua, durant quatre années, de tenir sans apparence de disgrâce la présidence du Corps législatif. Proposé à chaque session par les suffrages de ses collègues, il était choisi par l'Empereur. La situation admise, on avait en lui par excellence l'orateur bienséant. Les discours qu'il prononçait à chaque occasion solennelle tendaient à insinuer au conquérant les idées de la paix et de la gloire civile, mais enveloppées dans des redoublements d'éloges qui n'étaient pas de trop pour faire passer les points délicats. Napoléon avait un vrai goût pour lui, pour sa personne et pour son esprit; et lui-même, à ces époques d'Austerlitz et d'Iéna, avait, malgré tout, et par son imagination de poëte, de très-grands restes d'admiration pour un tel vainqueur. Mais un orage se forma: Napoléon était en Espagne, et de là il eut l'idée d'envoyer douze drapeaux conquis sur l'armée d'Estramadure au Corps législatif, comme un gage de son estime. Fontanes, en tête d'une députation, alla remercier l'Impératrice: celle-ci, prenant le gage d'estime trop au sérieux, répondit qu'elle avait été très-satisfaite de voir que le premier sentiment de l'Empereur, dans son triomphe, eût été pour le Corps qui représentait la Nation. Là-dessus une note, arrivée d'Espagne comme une flèche, et lancée au Moniteur, fit une manière d'errata à la réponse de l'Impératrice, un errata injurieux et sanglant pour le Corps législatif, qu'on remettait à sa place de consultatif137. Fontanes sentit le coup, et dans la séance de clôture du 31 décembre 1808, c'est-à-dire quinze Jours après l'offense, au nom du Corps blessé, répondant aux orateurs du Gouvernement, et n'épargnant pas les félicitations sur les trophées du vainqueur de l'Èbre, il ajouta: «Mais les paroles dont l'Empereur accompagne l'envoi de ses trophées méritent une attention particulière: il fait participer à cet honneur les Collèges électoraux. Il ne veut point nous séparer d'eux, et nous l'en remercions. Plus le Corps législatif se confondra dans le peuple, plus il aura de véritable lustre; il n'a pas besoin de distinction, mais d'estime et de confiance...» Et la phrase, en continuant, retournait vite à l'éloge; mais le mot était dit, le coup était rendu. Napoléon le sentit avec colère, et dès lors il résolut d'éloigner Fontanes de la présidence. L'établissement de l'Université, qui se faisait, en cette même année, sur de larges bases, lui avait déjà paru une occasion naturelle d'y porter Fontanes comme Grand-Maître, et il songea à l'y confiner; car, si courroucé qu'il fût à certains moments, il ne se fâchait jamais avec les hommes que dans la mesure de son intérêt et de l'usage qu'il pouvait faire d'eux. Il dut pourtant, faute du candidat qu'il voulait lui substituer138, le subir encore comme président du Corps législatif durant toute l'année 1809. Fontanes, toujours président et déjà Grand-Maître, semblait cumuler toutes les dignités, et il était pourtant en disgrâce positive.

Note 137: (retour)

Mais il faut donner le texte même, l'incomparable texte de cette Note insérée au Moniteur du 15 décembre 1808, et qui résume, comme une charte, toute la théorie politique de l'Empire:

Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'Impératrice, dans sa réponse à la députation au Corps législatif, avait dit qu'elle était bien aise de voir que le premier sentiment de l'Empereur avait été pour le Corps législatif, qui représente la Nation.

«S. M. l'Impératrice n'a point dit cela: elle connaît trop bien nos Constitutions, elle sait trop bien que le premier représentant de la Nation, c'est l'Empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la Nation.

«Dans l'ordre de nos Constitutions, après l'Empereur est le Sénat; après le Sénat, est le Conseil d'État; après le Conseil d'État, est le Corps législatif; après le Corps législatif, viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait dans nos Constitutions un Corps représentant la Nation, ce Corps serait souverain; les autres ne seraient rien, et ses volontés seraient tout.

«La Convention, même le Corps législatif (l'Assemblée législative), ont été représentants. Telles étaient nos Constitutions alors. Aussi le Président disputa-t-il le fauteuil au Roi, se fondant sur ce principe, que le Président de l'Assemblée de la Nation était avant les Autorités de la Nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exagération d'idées. Ce serait une prétention chimérique, et même criminelle, que de vouloir représenter la Nation avant l'Empereur.

«Le Corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire les lois, n'en ayant pas la proposition. Le Conseil législatif est donc la réunion des mandataires des Collèges électoraux. On les appelle députés des départements, parce qu'ils sont nommés par les départements....»

Le reste de la Note ne fait que ressasser les mêmes idées, la même logique, et dans le même ton. Cet injurieux bulletin arriva à travers le vote de je ne sais quelle loi fort innocente (une portion du Code d'instruction criminelle, je crois), qui essuya du coup plus de quatre-vingts boules noires; ce qui, de mémoire de Corps législatif, ne s'était guère vu.

Note 138: (retour) M. de Montesquiou, qui ne fut nommé qu'en 1810.

Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de 1809, une lettre du maréchal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait désigné pour le voyage de Fontainebleau; c'était, à une certaine politesse près, comme les Fontainebleau et les Marly de Louis XIV, et le plus précieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit à l'ordre, et, dans la galerie du château, après le défilé d'usage, l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: Restez; et quand ils furent seuls, il continua: «Il y a longtemps que je vous boude, vous avez dû vous en apercevoir; j'avais bien raison.» Et comme Fontanes s'inclinait en silence, et de l'air de ne pas savoir: «Quoi! vous m'avez donné un soufflet à la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en fâcher... Mais je ne vous en veux plus;... c'est fini.»

Durant cette année 1809, Fontanes, comme Grand-Maître, avait eu à lutter contre toutes sortes de difficultés et de dégoûts: de perpétuels conflits, soit avec le ministre de l'intérieur, duquel il se voulait indépendant, soit avec Fourcroy, resté directeur de l'instruction publique, et qui ne pouvait se faire à l'idée d'abdiquer, allaient rendre intolérable une situation dans laquelle la bienveillance impériale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa démission: «D'un côté, écrivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction publique, de l'autre un conseiller d'État qui la dirige; je cherche la place du Grand-Maître, et je ne la trouve pas.» Il récidiva cette offre pressante de démission jusqu'à trois fois. La troisième (c'était sans doute après le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: «Je n'en veux pas, de votre démission; s'il y a quelque chose à faire, exposez-le-moi dans un mémoire; j'en prendrai connaissance moi-même; j'y répondrai.» La rentrée ouverte de Fontanes dans les bonnes grâces du chef aplanit dès lors beaucoup de choses.

Dès septembre 1808, et aussitôt qu'il avait été nommé Grand-Maître, Fontanes avait songé à faire de l'Université l'asile de bien des hommes honorables et instruits, battus par la Révolution, soit membres du clergé, soit débris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple, pour lesquels il avait conservé une haute idée et une profonde reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les présentait de la sorte à l'Empereur), étaient des garanties pour les familles, des indications manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de restaurer. A cette idée générale se joignait chez lui une inspiration de bonté et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le détail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil de l'Université très-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en remplir les places avec des noms que désignaient d'autres services. Ce n'était pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et spécial. Nous possédons là-dessus une précieuse Note, qui rend les paroles mêmes prononcées par Napoléon dans une conversation avec M. de Fontanes à Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons religieusement. Patience! Le côté particulier de la question va vite s'agrandir en même temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine éclairée par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur.

«Dans une première formation, tous les esprits diffèrent. Mon opinion est qu'il ne faut pas nommer pendant plusieurs années les conseillers ordinaires.

«Il faut attendre que l'Université soit organisée comme elle doit l'être.

«Trente conseillers dans une première formation ne produiraient que désordre et qu'anarchie.

«On a voulu que cette tête opposât une force d'inertie et de résistance aux fausses doctrines et aux systèmes dangereux.

«Il ne faut donc composer successivement cette tête que d'hommes qui aient parcouru toute la carrière et qui soient au fait de beaucoup de choses.

«Les premiers choix sont en quelque sorte faits comme on prend des numéros à la loterie.

«Il ne faut pas s'exposer aux chances du hasard. Dans les premières séances d'un Conseil ainsi nommé, je le répète, tous les esprits diffèrent; chacun apporte sa théorie et non son expérience.

«On ne peut être bon conseiller qu'après une carrière faite.

«C'est pourquoi j'ai fait moi-même voyager mes conseillers d'État avant de les fixer auprès de moi. Je leur ai fait amasser beaucoup d'observations diverses avant d'écouter les leurs.

«Les inspecteurs, dans ce moment, sont donc vos ouvriers les plus essentiels. C'est par eux que vous pouvez voir et toucher toute votre machine. Ils rapporteront au Conseil beaucoup de faits et d'expérience, et c'est là votre grand besoin. Il faut donc les faire courir à franc étrier dans toute la France, et leur recommander de séjourner au moins quinze jours dans les grandes villes. Les bons jugements ne sont que la suite d'examens répétés.

«Souvenez-vous que tous les hommes demandent des places.

«On ne consulte que son besoin, et jamais son talent.

«Peut-être même vingt conseillers ordinaires, c'est beaucoup; cela compose la tête du Corps d'éléments hétérogènes. Le véritable esprit de l'Université doit être d'abord dans le petit nombre. Il ne peut se propager que peu à peu, que par beaucoup de prudence, de discrétion et d'efforts persévérants.

«... Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde?... C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose.

«Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit.

«J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit.»

Est-il besoin de faire ressortir tout ce qu'a de prophétique, dans une telle bouche, cet aveu, ce cri éclatant, soudain, jeté là comme en post-scriptum, sans qu'on nous en donne la liaison avec ce qui précède, sans qu'il y ait eu d'autre liaison peut-être! vraies paroles d'oracle!

O vous tous, Puissants, qui vous croiriez forts sans l'esprit, rappelez-vous toujours qu'en ses heures de miracle, entre Iéna et Wagram, c'est ainsi que le sabre a parlé139.

Note 139: (retour)

Contradiction et illusion! En même temps qu'il proclamait cette victoire définitive de l'esprit, Napoléon méconnaissait l'esprit dans sa propre essence, et il croyait que, pour le produire, il suffit de le commander. Je trouve dans les papiers de Fontanes la note suivante, dictée par l'Empereur à Bordeaux le 12 avril 1808, et adressée au ministre de l'intérieur. M. Halma, bibliothécaire de l'Impératrice, avait demandé, par une note à l'Empereur, d'être nommé le continuateur de Velly, Villaret et Garnier; il s'était proposé, en outre, pour continuer l'Abrégé chronologique du président Hénault. L'Empereur avait renvoyé cette proposition au ministre de l'intérieur. M. Cretet avait répondu que la demande de M. Halma ne pouvait être accueillie, par la raison que ce n'était pas au gouvernement à intervenir dans une semblable entreprise; qu'il fallait la laisser à la disposition des gens de lettres, et qu'il convenait de réserver les encouragements pour des objets d'un plus vaste intérêt. Informé de cette réponse, l'Empereur prend feu, et dicte la Note secrète que voici:

«Je n'approuve pas les principes énoncés dans la note du ministre de l'intérieur. Ils étaient vrais il y a vingt ans, ils le seront dans soixante: mais ils ne le sont pas aujourd'hui. Velly est le seul auteur un peu détaillé qui ait écrit sur l'histoire de France; l'Abrégé chronologique du président Hénault est un bon livre classique: il est très-utile de les continuer l'un et l'autre. Velly finit à Henri IV, et les autres historiens ne vont pas au delà de Louis XIV. Il est de la plus grande importance de s'assurer de l'esprit dans lequel écriront les continuateurs. La jeunesse ne peut bien juger les faits que d'après la manière dont ils lui seront présentés. La tromper en lui retraçant des souvenirs, c'est lui préparer des erreurs pour l'avenir. J'ai chargé le ministre de la police de veiller à la continuation de Millot, et je désire que les deux ministres se concertent pour faire continuer Velly et le président Hénault. Il faut que ce travail soit confié non-seulement à des auteurs d'un vrai talent, mais encore à des hommes attachés, qui présentent les faits sous leur véritable point de vue, et qui préparent une instruction saine, en prenant ces historiens au moment où ils s'arrêtent et en conduisant l'histoire jusqu'en l'an VIII.

«Je suis bien loin de compter la dépense pour quelque chose. Il est même dans mon intention que le ministre fasse comprendre qu'il n'est aucun travail qui puisse mériter davantage ma protection.

«Il faut faire sentir à chaque ligne l'influence de la cour de Rome, des billets de confession, de la révocation de l'Édit de Nantes, du ridicule mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, etc. Il faut que la faiblesse qui a précipité les Valois du trône, et celle des Bourbons qui ont laissé échapper de leurs mains les rênes du gouvernement, excitent les mêmes sentiments.

«On doit être juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, mais sans être adulateur. On doit peindre les massacres de septembre et les horreurs de la Révolution du même pinceau que l'Inquisition et les massacres des Seize. Il faut avoir soin d'éviter toute réaction en parlant de la Révolution. Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blâme n'appartient ni à ceux qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu. Il n'était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des circonstances.

«Il faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances, le chaos des assemblées provinciales, les prétentions des parlements, le défaut de règle et de ressorts dans l'administration; cette France bigarrée, sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunion de vingt royaumes qu'un seul État; de sorte qu'on respire en arrivant à l'époque où l'on a joui des bienfaits dus à l'unité des lois, d'administration et de territoire. Il faut que la faiblesse constante du gouvernement sous Louis XIV même, sous Louis XV et sous Louis XVI, inspire le besoin de soutenir l'ouvrage nouvellement accompli et la prépondérance acquise. Il faut que le rétablissement du culte et des autels inspire la crainte de l'influence d'un prêtre étranger ou d'un confesseur ambitieux, qui pourraient parvenir à détruire le repos de la France.

«Il n'y a pas de travail plus important. Chaque passion, chaque parti, peuvent produire de longs écrits pour égarer l'opinion; mais un ouvrage tel que Velly, tel que l'Abrégé chronologique du président Hénault, ne doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait et écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonté et la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'être encouragé par la police, on sera découragé par elle.—L'opinion exprimée par le ministre, et qui, si elle était suivie, abandonnerait un tel travail à l'industrie particulière et aux spéculations de quelques libraires, n'est pas bonne et ne pourrait produire que des résultats fâcheux.

«Quant à l'individu qui se présente, la seule question à examiner consiste à, savoir s'il a le talent nécessaire, s'il a un bon esprit, et si l'on peut compter sur les sentiments qui guideraient ses recherches et conduiraient sa plume.»

Tout ce qu'il y a de profondément vrai et de radicalement faux dans cette Note mémorable serait matière à longue méditation. Napoléon décrète l'esprit de l'histoire; c'est heureux qu'il ne décrète pas aussi le talent et la capacité de l'historien. Qu'en dirait Tacite? Il faut... il faut... Ce Tacite aurait été découragé par la police. On a souvent cité une réponse de Napoléon à Fontanes, quand celui-ci recommandait un jeune homme de haute promesse, en disant: «C'est un beau talent dans un si beau nom!»—«Eh! pour Dieu! monsieur de Fontanes, aurait reparti Napoléon, laissez-nous au moins la république des lettres!» Je ne sais si le mot a été dit: il a été mainte fois répété, et avec variantes: ce sont de ces citations commodes. Mais de quel côté donc (cela fait sourire) la république des lettres était-elle en danger, je vous prie?

M. de Fontanes, en vue des générations survenantes, tendait à faire entrer dans l'Université l'esprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald à l'Empereur comme conseiller à vie, et, durant plus d'un an, il eut à défendre la nomination devant l'Empereur impatient, et presque contre M. de Bonald lui-même qui ne bougeait de Milhaud. Il eut moins de peine à faire agréer l'excellent M. Eymery de Saint-Sulpice. Il fit nommer conseiller encore le Père Ballan, oratorien, son ancien professeur de rhétorique; M. Desèze, frère du défenseur de Louis XVI, fut recteur d'académie à Bordeaux. Ces noms en disent assez sur l'esprit des choix. Ceux de M. de Fontanes n'étaient pas d'ailleurs exclusifs; sa bienveillance, par instants quasi naïve, les étendait à plaisir, et lui-même proposa deux fois à la signature de l'Empereur la nomination de M. Arnault, assez peu reconnaissant: «Ah! c'est vous, vous, Fontanes, qui me proposez la nomination d'Arnault, fit l'Empereur à la seconde insistance; allons, à la bonne heure140!» Quand M. Frayssinous vit interdire ses conférences de Saint-Sulpice, et se trouva momentanément sans ressources, M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le nomma aussitôt inspecteur de l'Académie de Paris. Sa générosité n'eut pas même l'idée qu'il pût y avoir inconvénient pour lui-même à venir ainsi en aide à ceux que l'Empereur frappait. La vie de M. de Fontanes est pleine de ces traits, et cela rachète amplement quelques faiblesses publiques d'un langage, lequel encore, si l'on veut bien se reporter au temps, eut toujours ses réserves et sa décence.

Note 140: (retour) M. Arnault, conseiller de l'Université et à la fois secrétaire du Conseil, fut à même de desservir de très-près le Grand-Maître et de prêter secours sous main à la résistance de Fourcroy. Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu président du Conseil, il se conduisit bien et avec égards pour les amis de M. de Fontanes dans l'Université. Il a parlé de lui, un peu du bout des lèvres, mais avec convenance, dans ses Souvenirs d'un Sexagénaire, tome I, pages 291-292.

Un jour, à propos des choix trop religieux et royalistes de M. de Fontanes dans l'Université, l'Empereur le traita un peu rudement devant témoins, comme c'était sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en changeant de ton: «Votre tort, c'est d'être trop pressé; vous allez trop vite; moi, je suis obligé de parler ainsi pour ces régicides qui m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me proposer le plan du Temple de la Gloire. Est-ce que vous croyez que je veux faire un Temple de la Gloire...? dans Paris?... Non, je veux une église, et dans cette église il y aura une chapelle expiatoire, et l'on y déposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il me faut du temps, à cause de ces gens (il disait un autre mot) qui m'entourent.» Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour sincères? La politique de Bonaparte était là: tenir en échec les uns par les autres. Le dos tourné à Berlier et au côté de la Révolution, il jetait ceci à l'adresse de Fontanes et des monarchiens.

En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Université. Un jour, dans un conseil présidé par l'Empereur, Fontanes, en présence de conseillers d'État qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec Régnault de Saint-Jean-d'Angély, et il s'emporta jusqu'à briser une écritoire sur la table du conseil. L'Empereur le congédia immédiatement: il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant déjà à Vincennes. La soirée se passa en famille dans des transes extrêmes, dont on n'a plus idée sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la soirée, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air tout aimable: «Vous êtes un peu vif, mais vous n'êtes pas un méchant homme.»—Il se plaisait beaucoup à la conversation de Fontanes, et il lui avait donné les petites entrées. Trois fois par semaine, le soir, Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand il racontait la soirée de tout à l'heure, sa conversation si nette, si pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif éclat141. Il ne pouvait s'empêcher pourtant de trouver, à travers son admiration, que, dans le potentat de génie, perçait toujours au fond le soldat qui trône, et il en revenait par comparaison dans son coeur à ses rêves de Louis XIV et du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait formés d'un sang généreux et doux.

Note 141: (retour) L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort à parler littérature, théâtre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces points. Un jour qu'on vantait Talma dans un rôle: «Qu'en pense Fontanes? dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!»—«Sire, repartit le spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et César ont été remplacés, mais Le Kain ne l'est pas.» Cette sévérité pour Talma est caractéristique ehez Fontanes, et tient à l'ensemble de ses jugements; il ne voulait pas qu'on brisât trop le vers tragique, non plus que les allées des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa première jeunesse, et en avait gardé une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans l'Oreste et l'Oedipe de Voltaire, Talma était supérieur à Le Kain; ce qui, de sa part, devenait le suprême aveu. Faut-il ajouter qu'il en voulait à Talma d'être l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de Staël, où elle disait qu'il avait dans les yeux l'apothéose du regard? Et puis Talma s'est beaucoup varié sur les dernières années, et a grandi dans des rôles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens, s'irritait surtout qu'on en vînt à causer comme de la prose le beau vers racinien un peu chanté.—Souvent, dans ces conversations du soir, l'Empereur indiquait à Fontanes et développait à plaisir d'étonnants canevas de tragédies historiques; le poëte en sortait tout rempli.

Ce que nous tâchons là de saisir et d'exprimer dans son mélange en pur esprit de vérité, ce que Napoléon tout le premier sentait et rendait si parfaitement lorsqu'il écrivait de Fontanes à M. de Bassano: «Il veut de la royauté, mais pas la nôtre: il aime Louis XIV et ne fait que consentir à nous,» la suite des vers qu'on possède aujourd'hui le dit et l'achève mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire ne cessa jamais d'être poëte, et comme ce berger à la cour, que la fable a chanté, et à qui il se compare, il eut toujours sa musette cachée pour confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication, l'excuse naturelle naîtra. Dans ses vers, si les griefs exprimés contre Bonaparte restèrent secrets, les éloges, prodigués tout à côté, ne devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'Ode au Duc d'Enghien, il s'abstint aussi de publier l'Ode sur les Embellissements de Paris. C'est une consolation pour ceux qui jugent les éloges de ses discours exagérés, de les retrouver dans ses poésies, où ils ont certes deux caractères parfaitement nobles, la conviction et le secret. Fontanes, sous son manteau d'orateur impérial, n'était pas une nature de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour, l'Empereur lui demandait de lui réciter des vers, il désirait la pièce sur les Embellissements de Paris dont il avait entendu parler: Fontanes lui récita des vers de la Grèce sauvée qui étaient plutôt républicains.—Un affidé de l'Empereur vint un jour et lui dit: «Vous ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers où il soit question de l'Empereur: il vous en saurait gré, il vous enverrait 100,000 francs, je gage!» Ces sortes de gratifications étaient d'usage sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos à cause des frais énormes de représentation qui absorbaient les plus gros appointements. Fontanes raconta l'insinuation à une personne amie, qui lui dit: «Vous pourriez publier les vers sur les Embellissements de Paris; ils sont faits, et l'éloge porte juste.»—«Oh! je m'en garderais bien, s'écria-t-il en se frottant les mains comme un enfant; ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le Grand-Maître en une occasion qui leur serait permise!»—Il ne publia donc pas les Embellissements de Paris, mais il fit imprimer les Stances à M. de Chateaubriand, lequel était peu en agréable odeur142.

Note 142: (retour) Lors du fameux discours de réception que M. de Chateaubriand ne put prononcer à l'Académie, la contenance de Fontanes fut d'un ami ferme et fidèle. On peut lire, au tome II du Mémorial de Sainte-Hélène, la scène dont il fut l'objet à cette occasion, car c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du Mémorial, l'auteur a jugé à propos d'en venir à l'injure; mais, comme preuve, il ne trouve à citer qu'un trait généreux. Esménard, qui avait eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait à l'Académie. Un académicien ami court chez celui qu'on croyait offensé pour s'assurer du fait, déclarant qu'en ce cas Esménard n'aurait pas sa voix: «Tout ce que je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne,» répondit Fontanes. Il a plu à l'auteur du Mémorial de voir là-dedans une preuve de servilité: «On peut juger de cet homme, dit-il, par le fait suivant. «A la bonne heure!—Pour compléter cet ensemble des relations de Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore à relever les divers traits honorables que M. le chevalier Artaud a consignés avec un zèle d'admirateur et d'ami dans son Histoire de Pie VII, les courageux et persévérants conseils qui poussaient à restaurer civilement la religion, et à honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a échappé à Napoléon dans l'affaire du Sacre: «Il n'y a que vous ici qui ayez le sens commun.» Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page 391) que l'ode sur l'Enlèvement du Pape ait été lue à l'Empereur? Il ne faut exagérer dans aucun sens.

Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours aux vers; la paresse chez lui, en partie réelle, était aussi, en partie, une réponse commode et un prétexte: il travaillait là-dessous. A diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songé à recueillir et à publier ses oeuvres éparses; il s'en était occupé en 89, en 96, et de nouveau en 1800. Les volumes même ont été vus alors tout imprimés entre ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit détruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui en prit. Il n'eût peut-être jamais été Grand-Maître, s'il eût paru poëte autant qu'il l'était. Son beau nom littéraire le servit mieux, sans trop de pièces à l'appui.

Son poëme de la Grèce sauvée, qu'il avait poussé si vivement durant les années de la proscription, ne lui tenait pas moins à coeur dans les embarras de sa vie nouvelle. Forcé de renoncer à une gloire poétique plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile et des Homère, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse, dans l'intimité, de ce poëme qu'il avait fait, presque fait, disait-il;—qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des fragments à l'Institut. Il en expliquait à ses amis le plan, par malheur trop peu fixé dans leur mémoire. Une fois, après avoir passé six semaines presque sans interruption à Courbevoie, il écrivit à une personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut. Fontanes lui lut un chant tout entier terminé. Comme c'était au matin et qu'il n'était ni coiffé ni poudré, sa tête parut plus dépouillée de cheveux, et on le lui dit: «Oh! répondit Fontanes, j'en ai encore perdu depuis quinze jours; quand je travaille, ma tête fume!» Contraste à relever entre ce feu poétique ardent et ce que de loin on s'est figuré de la veine pure et un peu froide de Fontanes!—Fontanes avait l'imagination vive, ardente, primesautière, sous son talent poétique élégant, comme, sous son habileté d'orateur et sa dignité de représentation, il avait une inexpérience d'enfant en beaucoup de choses, une vraie bonhomie et candeur et mène brusquerie de caractère, le contraire du compassé, comme encore il avait de l'épicurien tout à côté de son respect religieux et de son affection chrétienne; il était plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naïf et de bien sincère.

En composant il n'écrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main. Je ne connaissais Fontanes que d'après les quelques vers d'ordinaire reproduits, et je me rappelle encore mon impression étonnée lorsque j'entendis, pour la première fois, ses odes inédites et d'éloquentes tirades de la Grèce sauvée, récitées de mémoire, après des années, par une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionné. Cette dernière tentative des épopées classiques élégantes et polies m'arrivait oralement et toute vive, un peu comme s'il se fût agi, avant Pisistrate, d'un antique chant d'Homère.

On s'explique pourtant ainsi comment il a dû se perdre bien des portions de la Grèce sauvée. Et puis, dans son imagination volontiers riante et prompte, Fontanes se figurait peut-être en avoir achevé plus de chants qu'il n'en tenait en effet. La manière de travailler, dans l'école classique, ressemblait assez, il faut le dire, à la toile de Pénélope: on défaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux variantes, au lieu de pousser en avant. On a réparé cela depuis: les immenses poèmes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples odes d'autrefois. Quoique les idées sur l'épopée proprement dite et régulière aient fort mûri dans ces derniers temps, et quoique le résultat le plus net de tant de dissertations et d'études soit apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort à regretter que Fontanes n'ait pas donné son dernier mot dans ce genre épique virgilien. Les beautés mâles et chastes qui marquent son second chant sur Sparte et Léonidas, les beautés mythologiques, mystiques et magnifiquement religieuses du huitième chant, sur l'initiation de Thémistocle aux fêtes d'Éleusis, se seraient reproduites et variées en plus d'un endroit. Mais, telle qu'elle est, cette époque inachevée renouvelle le sort et le naufrage de tant d'autres. Elle est allée rejoindre, dans les limbes littéraires, les poèmes persiques de Simonide de Céos, de Choerilus de Samos 143. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est lui qui a fait là, une fois pour toutes, l'épopée de Salamine.

Note 143: (retour)

Ce Choerilus de Samos disait, au début de son poème sur les guerres persiques, se plaignant dès lors de venir trop tard:

O fortunatus quicumque erat illo tempore peritus caotare Musarum famulus, cum intousum erat adhuc pratum!

Ce contemporain de la guerre du Péloponnèse pensait déjà comme La Bruyère à la première ligne de ses Caractères; il sentait tout le poids d'un grand siècle, de plusieurs grands siècles, comme Fontanes. Il y a longtemps que la roue tourne et que le cercle toujours recommence.