Il avait plu tout le jour; c'était l'été, c'était dimanche. Le balcon était mouillé, la rue humide, et la promenade interdite aux enfants.
Tout à coup Hyacinthe, la soeur de Prosper, qui regardait au travers les carreaux d'une large fenêtre, vit se découper au fond d'un nuage blanc, le premier cercle d'or d'une lune nouvelle.
—Oh! vois, maman, que la lune est fine! dit-elle.
—On pourrait sortir à présent, répartit son frère, car la rue est balayée comme le ciel.
—Il est trop tard, dit leur mère.
—Quoi, maman, pas même jusqu'au pâtissier.
—En effet, répondit-elle en souriant, il est là en face comme pour vous tendre les bras. Tiens, Prosper, va lui offrir cette jolie pièce blanche, nous verrons ce qu'elle te vaudra.
—Une brioche! maman, grosse comme ma tête, tu vas voir! il franchit en trois bonds l'escalier, et sa soeur le suivit joyeuse et timide jusqu'à la porte où elle attendit comme on attend son frère, et une brioche.
Prosper revint mais les mains vides. Tandis qu'Hyacinthe et lui chuchotaient au pied de l'escalier, n'osant plus remonter sans leur souper friand, la mère se penchait sur la rampe, prête à serrer son fils dans ses bras, car voici ce qu'elle avait vu de la grande fenêtre du balcon:
Un pauvre barrait la porte du pâtissier. Il était vieux, il était nègre, et il était aveugle! pitié! toutes les brioches disparurent de la terre aux yeux de l'enfant charitable. Il s'arrêta devant lui, en tournant le dos au riant pâtissier et voyant que le nègre n'avait plus de regard pour comprendre le sien, il lui glissa doucement sa petite pièce dans la main et lui dit:
—Prends garde! monsieur le pauvre! cette pièce vaut une brioche de quinze sous. Le nègre tressaillit de joie.
La mère de Prosper sentit ses yeux se mouiller. Mais à la réflexion, elle ne parut pas se douter de l'embarras des enfants et ne parla plus de la brioche. Ils se couchèrent bien soulagés tous deux, s'étant contentés pour leur souper dans l'ombre, d'un morceau de pain, toujours de bon goût, quand il est assaisonné par une bonne action.
Le lendemain, un beau soleil revint consoler le balcon et toute la ville, comme pour une fête.
Le déjeuner s'apprête, on entoure la table, tout devait être bon, on avait faim. Mais, ô redoublement de surprise et d'appétit! deux énormes brioches apparaissent comme si elles perçaient ce ciel, et qu'elles fussent arrivées toutes chaudes sous une aile d'ange. C'était un très-beau spectacle!
—Oh! d'où viennent-elles! d'où viennent-elles, maman!
—C'est le bon nègre qui te les envoie, mon fils, dit la mère en souriant. Tu ne sais pas comme le pauvre est riche dans ses prières; car, c'est Dieu qui se charge de payer pour lui.
Un enfant avait mis les bottes de son père.
Il se croyait plus grand; mais il fallait marcher:
Dans sa jeune espérance, il arpentait la terre;
Ses bottes ne pouvaient pourtant l'en détacher.
Il traîne avec ardeur l'entrave qu'il adore;
Il veut courir... il rampe; il rit, il rampe encore
Au collège, avant l'heure, il arrive enchanté,
Et parmi les plus grands se range avec fierté.
Son père l'a suivi.... Dieu! faites-le sourire!
Il cherche, il voit l'enfant; il a dit: «Levez-vous!»
L'ambitieux chancelle et fléchit les genoux.
Mais son père commande: un père, il faut souscrire;
Il se lève. «Courez, dit son juge, courez!
D'un pas ferme et hardi devancez votre père,
Que votre course soit prospère:
Si vous tombez, malheur!... vous vous débotterez.»
Se débotter!... jamais; plutôt périr en route.
L'enfant frissonne, il pleure à la voix qu'il redoute;
Mais il pleure immobile, et sur son front charmant
Se peignent la douleur et le ressentiment.
L'école curieuse avait fermé son livre,
Le maître préparait le sermon détesté;
Et l'enfant!... Il songeait à la mort qui délivre,
Car du crime, à ses pieds, tout le poids est resté.
«Pour la dernière fois, courez, je vous l'ordonne!
Si vous me devancez, mon fils, je vous pardonne.»
Et l'enfant éperdu, plein d'âme et plein d'effroi.
S'élance sur son père, et dit: «Emportez-moi!»
Et ce père accueillit sa rougeur et ses larmes;
Sur son coeur qui battait de colère.... ou d'amour,
Il emporta son fils, tout botté, sous les armes.
«Conserve-les, dit-il; tu marcheras un jour!»
Je ne crois pas qu'il y ait encore des enfants aussi hardis qu'Antony. Il était la terreur des portiers, le lutin des servantes, le cauchemar du rentier paisible. Ce petit voltigeur des rues passait pour le chef d'une bande audacieuse, qu'il entraînait tous les soirs en sortant de l'école. Il se mettait à leur tête en vrai cosaque à pied, et pas un marteau, pas une sonnette, n'échappaient à leur investigation.
—Pan! pan! pour le marteau. Ils fuyaient, se plaçaient en embuscade à quelques maisons plus loin, et la porte s'ouvrait à la grande joie de leurs cours pleins de malice.
Le portier, ne voyant entrer personne, venait lui-même regarder pourquoi? et plongeant en vain ses yeux dans la rue silencieuse, s'en retournait mécontent. Après un temps raisonnable, quand on le supposait rentré dans sa loge et paisiblement assis, on retournait, haletant, avec des rires étouffés où il y avait tout un poème de brigandage.
—Pan! pan! recommençait le marteau et les six oiseaux de nuit s'envolaient encore, rasant la terre, dans la cachette qu'ils s'étaient choisie. Force était au portier de tirer le cordon, ne fût-ce que pour lui-même; car il brûlait ce portier dérangé d'attraper et de tordre le bras insolent qui l'arrachait ainsi à son repos. C'était en vain!
Alors, l'amour même du repos l'arrachait violemment à son immobilité de profession. Il se faisait petit, et s'avançait finement le long du rang où il supposait les malfaiteurs cachés.
Mais si, par hasard, il s'approchait de leur retraite, ils en sortaient tout à coup avec une agilité si prodigieuse qu'ils glissaient entre ses bras étendus, faisant voler en l'air son bonnet et poussant des cris aussi aigus que ceux de l'orfraie ou de la chouette. Ils étendaient même l'insulte jusqu'à frapper du marteau chacun un coup; ce qui en faisait six, en jetant pour adieu au portier gonflé de colère dans la rue:
—Ouvrez, portier! ouvrez donc; portier! le cordon, s'il vous plaît!
La nuit entière ne consolait pas le portier de ces allées et venues forcées, et sans vengeance. Le portier aime la vengeance.
Antony donc répandant partout ses ravages était toujours pendu à une sonnette et tandis que les autres fuyaient, lui souvent mettait dans sa tête d'affronter le danger.
Une servante accourait, effrayée du terrible ébranlement de la sonnette, et avant même qu'elle ouvrît la bouche, Antony, levant un nez insolent, demandait:
—Est-ce ici le médecin de mon oncle?
—Qu'est-ce que c'est que le médecin de votre oncle? demandait la servante irritée.
—C'est... je ne me souviens pas de son nom; mais c'est un bien bon médecin!»
—Ce n'est pas ici. Et une autre fois ne sonnez pas si fort.»
Une ardeur nouvelle emportait la troupe errante. Pas un ne songeait que c'est lâche d'insulter dans l'ombre.
Antony, bien élevé d'ailleurs, et qui coûtait à son père une grosse somme pour devenir savant, imitait effrontément le gamin dont la joie est immense quand il fait tressaillir l'humble cordonnier, en plongeant tout à coup sa tête dans l'échoppe par un carreau de papier qu'il enfonce, et en demandant froidement: «Quelle heure est-il?»
Il trouvait aussi une émotion délectable à lancer l'épouvante chez le tranquille artisan, travaillant à la lampe. Il faisait ruisseler sur les vitres sonores des poignées de pois secs qui descendaient comme la foudre en éclat dans le silence laborieux du chaussetier solitaire.
Ce soir-là, toute la meute sonnante se précipita sur le pied de biche d'un rentier. La première attaque fut inutile, car le maître était absent, et ses deux domestiques, se chauffant au feu de leur maître, faisaient la sourde oreille pour ne pas se déranger.
Antony, très irrité de cette lenteur, s'écria: «Se moque-t-on de moi?» et se pendit s'en façon de tout le poids de son corps au pied de biche, qui lui resta dans les mains. Un cri de victoire, très-flatteur pour Antony, fut poussé jusqu'aux toits par sa troupe légère, ce qui l'empêcha d'entendre le bruit de la porte. Elle s'ouvrit d'ailleurs si vivement qu'il fut pris et entraîné dans l'allée sombre, avant qu'il pût même laisser tomber le pied de biche, témoin irrécusable de son crime. Ses compagnons s'enfuirent épouvantés et dirent entre eux:
—Aussi pourquoi nous entraîne-t-il à cela? je n'y songerai pas sans lui.—Ni moi!—Ni moi!—Ni moi! cinq fois répété, fut tout ce qu'ils trouvèrent pour sauver leur chef du piége qu'ils avaient évité. Seulement ils soupèrent assez mal ce soir-là, et quelques-uns rêvèrent de gendarmes.
Antony ne rêvait pas. Toute son intelligence était éveillée par l'air froid et vindicatif des deux domestiques, ses vrais maîtres alors, résolus à le lui prouver rudement. Ils avaient commencé par lui lier les bras et les jambes, et se disposaient à le descendre à la cave; avec des menaces effrayantes. Le fier Antony ne proférait pas une parole. Il regardait ses liens qui lui faisaient mal; il songeait à l'inquiétude de sa mère.... C'était affreux! mais il ne pleurait pas; son coeur seul disait au fond de lui-même:—Ma mère!
—Finissons, dit l'un des hommes, en faisant signe à l'autre d'emporter avec lui l'enfant, qui devint très-pâle, mais qui ne baissa point ses yeux pleins de courage.
A l'instant même on frappa trois coups à la porte de la rue.
—C'est monsieur, dirent-ils, car il sonne ordinairement trois fois. Va, petit brigand, ton affaire est faite, recommande ton âme à Dieu.
Antony crut qu'il allait voir apparaître un ogre. Le frisson passa dans ses cheveux et les fit lever; mais son regard curieux ne se mouilla pas d'une larme.
Le bon rentier, qui était le moins ogre des hommes, ne trouva pas dans la perle de son pied de biche une raison suffisante pour mettre en cave et faire mourir peut-être l'imprudent qu'on avait garrotté: mais après avoir un peu rêvé sur le trouble que de telles actions répandent souvent dans des maisons paisibles, il ordonna qu'on fît avancer une voiture à l'heure.
Pendant qu'on la cherchait, Antony dans l'immobilité où le retenaient ses liens, eut les yeux bandés sans qu'il lui fût fait le moindre mal.
Alors la voiture arriva. Le rentier, touché du jeune âge et du maintien sans bassesse du prisonnier, l'interrogea en grossissant sa voix.
—Votre nom? celui de votre famille? votre demeure?»
Antony répondit à tout d'un accent ému, mais précis.
—Avez-vous du courage?»
—Pour entreprendre, oui. Pour souffrir, je l'ignore; c'est la première fois que je me suis laissé prendre.»
—Jurez-vous de ne pas vous révolter si l'on vous ôte ces cordes?
—Je le jure.»
—Ôtez les cordes au prisonnier.» Les cordes tombèrent.
—Vous allez subir de grandes épreuves, continua le Juge. Les soutiendrez-vous sans lâcheté?»
—Je tâcherai, répliqua simplement le petit sonneur aux portes.
Son juge le plaça derrière lui et détachant de la tapisserie couverte de dessins une tête de mort au crayon noir qui n'y tenait que par quatre épingles, il l'a mis devant l'enfant en lui disant: ne bougez pas!»
Vous, dit-il aux domestiques, soulevez son bandeau.
Antony trouva sans tressaillir cette tête sous ses regards délivrés.
—Qu'en dites-vous?»
—Que c'est mal dessiné, répondit l'écolier qui l'avait parcourue avec attention. Le bandeau retomba sur ses yeux.
—Aviez-vous des complices?»
—J'avais des amis, monsieur. Ils se sont sauvés.... ils ont bien fait.»
—Avez-vous une mère?»
Antony ne répondit pas; mais il baissa la tête, et le rentier qui l'examinait attentivement, vit ruisseler deux larmes sous son bandeau.
—Partons! dit le juge, d'un ton grave et irrévocable.
Antony fut conduit en silence dans la voiture qui roula si long-temps qu'il se crut à vingt lieues de Paris. Elle s'arrêta tout à coup sur un cri des deux guides, au milieu desquels Antony était assis.
Le rentier qui n'avait pas soufflé le mot, durant le voyage, descendit le premier, et s'éloigna. Antony fut déposé au milieu d'une rue déserte et noire qu'il prit pour une ville de province inconnue. Quand son bandeau fut ôté et qu'il put porter autour de lui ses yeux pleins de terreur:
—Tirez-vous de là, dirent brièvement ses guides en remontant dans la voiture que l'enfant infortuné vit s'éloigner avec l'amertume profonde de son abandon.
Il resta quelques instants sans se mouvoir et sans rappeler ses idées. Cette ville nouvelle lui paraissait pleine de consternation, il trouvait les maisons d'un aspect bizarre, bâties tout autrement qu'à Paris, son cher Paris! et présentement qu'il était pour lui d'une impérieuse nécessité de sonner à quelque porte pour s'y sauver d'une nuit d'épouvante et d'insomnie, à jeun; tous les pieds de biches du monde n'auraient pu réveiller sa passion éteinte pour le son des marteaux et des cloches. Il s'assit en soupirant au coin d'une borne sur un banc étroit qu'il accepta pour son lit, non sans murmurer tristement:
Ah! que les bancs son bien plus larges à Paris! et les réverbères, Dieu! qu'ils sont ternes dans cette petite ville... Est-ce qu'il y a des hommes dans ces habitations froides?... Maman! maman! que la vôtre à cette heure était chaude et gaie pour moi! Si vous saviez où je suis, vous prendriez la poste pour venir me sauver. Il est vrai que je suis bien coupable; mais vous n'auriez pas le courage, vous, de me punir si cruellement, car je suis perdu enfin!...» Et les larmes d'Antony coulèrent par flots sur le banc de pierre.
Mon Dieu! s'écria-t-il, est-ce que vous m'avez abandonné!»
Laissez venir à moi les petits enfants.
Un homme s'approcha tout à coup dans l'ombre. Antony se leva.
—N'ayez pas peur, mon petit ami, dit cet homme.—Je n'ai pas peur, répondit l'enfant; quel mal voudriez-vous me faire?
—Aucun, si vous me dites la vérité: Qui êtes-vous?
—Je suis un enfant perdu.
—D'où venez-vous?
—De Paris, où je suis né. Je n'ai pas d'argent, je ne connais pas cette ville où l'on m'a laissé seul pour me punir.
—De quoi?
—De sonner aux portes avec mes amis.
—Leurs noms?
—Je ne les dirai pas.
—Le vôtre?
—Antony Derbay; mais mon père sera-t-il inquiété pour ma faute?
—Soyez tranquille, mon enfant, dit l'homme attendri, regardez-moi comme votre bon ange, et suivez-moi.... quand je saurai votre demeure, toutefois, car je suis résolu à vous rendre ce soir même à vos parens.»
Quoi, monsieur, vous feriez ce voyage! s'écria Antony, plein de reconnaissance. Il lui dit alors le nom de son père, sa demeure à Paris et se laissa conduire soumis par ce guide si différent de ceux qui l'avaient emporté du pays natal.
Après quelques détours qui ne lui semblaient que les commencements d'un voyage pénibles, l'homme qui l'avait doucement enveloppé dans son manteau s'arrêta en disant: Nous y sommes.
—Où donc, s'écria d'une voix craintive Antony, sans se reconnaître encore, et croyant rêver.
—Chez votre père, dont voici la maison. Et il frappa de manière à ce qu'on ne tarda pas à leur ouvrir.
Quelles furent la surprise, la joie et les transports d'Antony, en se retrouvant à sa porte comme par enchantement! quand il tomba dans les bras de sa mère inquiète depuis deux heures de ne pas le voir rentrer! Quand il la couvrit de ses larmes en lui racontant sa faute, qu'il lui montra son sauveur, qu'il prenait alors pour Jésus-Christ lui-même; car il avait fait un miracle!
—Oh! qui donc êtes-vous, monsieur? dit la mère, en se penchant vers l'étranger pour le bénir.
—Le rentier, madame, qui se trouvera bien heureux, s'il a corrigé l'enfant et consolé la mère.
Je dois vous avouer qu'Antony sanglota de repentir dans les bras du bon rentier, et qu'en essuyant ses yeux rouges, il s'écria tout à coup:
—Je te rendrai ton pied de biche!»
—Non, dit en souriant le rentier qui devint le meilleur ami d'Antony; je vous le donne comme un talisman pour entrer à toute heure dans ma maison.
L'objet qui nous rappelle une faute pleurée nous empêche d'y retomber.
Enfant! sois doux au pauvre. Il en est d'adorables;
Il en est de puissants sous leurs traits misérables:
Tel est celui qui monte attiré par ta voix,
Qui descend toujours humble et content quelquefois,
Selon nos jours à nous, vides, nourris d'attente,
Ou comblés de travail et de joie haletante.
Dieu lui fait, m'a-t-il dit, de longues nuits sans peur;
Et sous un peu de paille il a chaud dans son coeur!
Le sommeil a pour lui des ailes toutes prêtes;
C'est là qu'il illumine et qu'il donne ses fêtes;
Là, qu'un ange vient dire à ce pauvre à genoux:
«Debout! debout, mon frère! et montez avec nous!
Laissez-moi relever votre âme voyageuse;
Laver vos pieds durcis par l'argile fangeuse,
Rendre vos pas légers puisqu'ils sont sans remord,
Et délier vos bras pour les tendre à la mort!
Ayez foi dans la mort: cette cueilleuse d'ames,
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes;
Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
Comme on ôte le sable où dort le diamant..
Dans votre épreuve solitaire,
Ne demandez pas le bonheur:
Sa semence est dans votre coeur;
Il n'éclora pas sur la terre.
Si la terre en poussait les fleurs,
Voyez qu'elles n'ont qu'une aurore,
Et qu'elles laisseraient encore
Leurs épines dans vos douleurs.
Mais ce fruit couvé par votre ame,
Naîtra plus haut mûr et vermeil,
Fait d'une impérissable flamme,
Comme un rubis sous le soleil.
Le bonheur, c'est l'amour sans larmes;
C'est la liberté sans effroi;
Sans prisons, sans haine, sans armes,
Et les mondes roulants sans roi.
Bénissez donc vos pleurs dont l'intérêt s'amasse.
Dieu compte avec la terre; où l'ombre règne, il passe!
Et l'éternité s'ouvre aux mots: PARDON! AMOUR!
«Montez!»—Et l'indigent monte à Dieu jusqu'au jour!
Quand ce beau rêve a fui, quand la faim le réveille.
S'il tombe en soupirant du ciel où l'on sommeille,
Il reprend son fardeau plus léger; lui plus fort,
Et gravit, patient, les affronts de son sort.
Ce pauvre est plus qu'un pauvre! une telle indigence,
Puisque Dieu la permet, ouvre l'intelligence:
Dieu voilé parle en lui. Souvent ses vieux lambeaux.
M'ont paru lumineux, comme si de flambeaux,
Comme si des rayons d'une auréole sainte,
Sa tête blanchissante et paisible était ceinte:
Ce pauvre est plus qu'un pauvre! enfant! sois doux pour lui.
Comme tu fus hier, s'il revient aujourd'hui.
Un petit pauvre suivait avec obstination un vieillard dans sa promenade, et criait:
—Monsieur! ce n'est point pour moi, monsieur! c'est pour ma pauvre mère. Ah! ma pauvre mère! si j'avais de quoi lui acheter un pain.
Le vieillard, ému de cette vive prière pour une mère, et de cette voix d'enfant qui a toujours une grande puissance sur l'homme, s'arrêta, parcourut des yeux la figure rose et (il faut le dire) un peu effrontée du jeune mendiant, qui plongeait avec des yeux avides et brillants jusqu'au fond de la bourse prête à s'ouvrir pour lui.
—Tu l'aimes donc bien ta mère?
—Oui, monsieur! dit l'enfant, en jetant les yeux çà et là d'un air distrait et insouciant.
—Où est-elle?
Elle est morte, monsieur, répondit le menteur, qui n'avait pas prévu la question.
—Elle n'a donc pas besoin de pain, dit le vieillard en refermant sa bourse, et laissant rouge et honteux l'imposteur, à qui la vérité simple eût été bien plus profitable?
Le mensonge est odieux. Il est toujours nuisible à celui qui s'abaisse par lui.
Quoi, Daniel, à six ans vous faites le faux brave;
Vous insultez un chien qui dort;
Vous lui tirez l'oreille, et, raillant votre esclave.
Sous ses pas endormis vous dressez une entrave!
L'esclave qui sommeille, ô Daniel, n'est pas mort;
Son reveil s'armera d'une dent meurtrière:
La preuve en a rougi votre linge en lambeaux.
Oui, vous voilà blessé, mais blessé par derrière!
Malgré la nuit, j'y vois. Sauvons-nous des flambeaux;
Sauvons-nous des témoins... Moi, je suis votre mère...
Je cacherai ta honte, enfant, dans mon amour:
Viens! j'ai pitié de toi, car la honte est amère;
Bénis Dieu: sa bonté vient d'éteindre le jour.
Personne ne t'a vu lâche et méchant... Écoute:
Pour t'appeler méchant sais-tu ce qu'il m'en coûte?
C'est ton nom pour ce soir; subis-le devant moi:
Va! personne jamais ne l'entendra que toi.
Personne ne t'a vu d'une bête innocente
Tourmenter l'indolent sommeil;
Et, pour irriter son réveil,
Lui simuler sa chaîne absente.
Cher petit fanfaron, c'est lui qui t'a fait peur.
Sa gueule était immense, ouverte à la vengeance.
Il te mangeait, Daniel, sans ma tendre indulgence,
Et tu fuyais en vain, lié par la stupeur.
Il m'a cédé sa proie, il a compris mes larmes;
Et peut-être un gâteau, que préparait ma main
Pour charmer ton loisir demain,
L'a rendu tout-à-fait clément à mes alarmes.
Je l'avais fait si beau, si grand! Ne pleure plus:
De tes habits l'eau pure effacera la tache;
Ton âge n'en a pas ou le remords s'attache!
Tout ce qui doit survivre à tes cris superflus,
Ce qu'il faut regretter par-delà ton enfance.
C'est mon sang..., oui, le mien, lâchement répandu:
Quoi! sous la dent d'un chien tu l'as déjà perdu,
Daniel, et ton pays l'attend pour sa défense!
Note 1: (retour) Historique.
Un petit créole s'ennuyait. Le créole est terrible quand il s'ennuie, et il s'ennuie souvent.
—Maman, je veux un oeuf! dit l'enfant qui tâchait d'avoir faim.
—Il n'y en a pas, ami! dit avec regret sa mère.
—Eh bien! à cause de cela, j'en veux deux! cria-t-il en frappant des pieds.
—Son père se retourna vivement vers lui, et dit: Veux-tu un soufflet, ami!
—Je n'en veux pas? repartit l'enfant avec une contenance fière.
Eh bien! à cause de cela, j'en donne deux! dit froidement son père, en les lui donnant. Et il retourna à ses calculs.
L'enfant rugissait. Quant il crut son père assez loin, il recommença ainsi:
—Maman, je veux jeter Damis par la fenêtre. Damis était un petit nègre endormi dans un coin.
—Jetez, ami? dit la mère indolente et le regardant faire.
Damis sortit par la fenêtre, et ne se réveilla qu'à terre avec la jambe cassée.
Mais le terrible père rentra comme la foudre et saisissant son fils par les deux bras, comme un oiseau par les ailes: Va panser ton esclave! dit ce singulier philanthrope, en le lançant par le même chemin et il passa froidement auprès de sa femme évanouie. Coupable femme, en effet! la surprise et l'effroi avaient comme retenu le petit blanc dans l'air, car il tomba légèrement auprès de Damis mutilé, qu'il contempla stupide de terreur, mais sans la moindre blessure. Une négresse inondait silencieusement Damis de ses larmes.
—Jambe cassée! dit-elle enfin avec une voix de mère, en cachant sa tête sur le corps de l'enfant stoïque. Il n'avait pas poussé un cri.
Je ne veux pas que Damis ait la jambe cassée! dit d'une voix sourde le petit colon pelotonné par terre. Je ne veux pas que Damis ait la jambe cassée.
—Celle qui lui reste du moins sera libre, dit derrière lui son père, qu'un mouvement d'humanité avait fait descendre. Tu paieras l'autre quarante piastres à l'année, ajouta-t-il, en relevant le petit tyran, qui murmurait et qui sanglotait les mêmes paroles: «Je ne veux pas que Damis ait la jambe cassée!
Moi, je veux que vous partiez tous deux, séparément pour la France. Élevés de même nous verrons ce qui en adviendra!
Ce qui en advint le voici:
Damis, guéri s'appela depuis le sauveur des blancs. Le jeune planteur, sauvé de l'influence fatale d'une mère trop faible et d'un père trop violent, fut depuis estimé sous le nom d'un philanthrope que nous n'osons signaler ici; car vous n'oublierez peut-être pas qu'il avait commencé par casser la jambe de Damis.
C'est beau la vie
Belle pour toi,
De toi suivie
Toi devant moi!
C'est beau, ma fille,
Ce coin d'azur,
Qui rit et brille,
Sous ton front pur!
C'est beau ton âge,
D'ange et d'enfant,
Voile, ou nuage
Qui te défend
Des folles ames,
Qui font souffrir;
Des tristes flammes,
Qui font mourir.
Dieu fit tes charmes;
Dieu veut ton coeur;
Tes jours sans larmes,
Tes nuits sans peur:
Mon jeune lierre,
Monte après moi!
Dans ta prière,
Enferme-toi.
C'est beau, petite,
L'humble chemin,
Où je ne quitte
Jamais ta main:
Car, dans l'espace,
Aux prosternés,
Une voix passe,
Qui dit: «venez!
Tout mal sommeille
Pour ta candeur,
Tu n'as d'oreille,
Que dans ton coeur
Quel temps? quelle heure?
Tu n'en sais rien:
Mais que je pleure;
Tu l'entends bien!
Ah qu'une école laisse de souvenirs aux enfants qui s'y sont agités pour devenir des hommes! aux mères qui sont allé presser leurs cours contre ses portes fermées entre elles et leurs enfants! chers objets de nos amours pleins de sacrifices, chères abeilles de ces ruches où vous allez préparer le miel de toute votre vie, pourquoi n'y portez-vous pas les grâces innocentes du foyer, la douceur paisible de vos premiers jeux? pourquoi les aiguillons qui poussent à vos lèvres servent-ils souvent à piquer vos camarades, qui ont pleuré comme vous de cette première offrande faite à l'ordre social qui veut des hommes graves, des savants, des penseurs!... Une larme de votre mère vous en dira plus que moi, elle vous rappellera l'indulgence divine dont elle a enveloppé vos premiers cris et vous en aurez pour vos petits compagnons; vous en aurez pour tout le monde. Moi, je n'ai qu'à vous dire l'histoire du pauvre René.
René, mal vêtu, mal tourné, gauche et timide comme la misère honnête, entra, par je ne sais par quelle protection, dans un grand pensionnat de Châlons.
Encore rouge et pâle de pleurs d'avoir quitté sa mère, le coeur gonflé d'une inexprimable tristesse, il regardait tout avec des yeux stupides, ne répondait rien aux questions bruyantes dont l'accablait l'école et devenait sourd du bourdonnement de ces voix confuses. La voix, l'adieu de sa mère retiraient toute son intelligence à son coeur. Il resta immobile, le sourcil froncé, les yeux à demi fermés, au grand divertissement des habitués, qui l'isolèrent au milieu d'un rond qu'ils formèrent en se tendant par la main, tournant autour de lui avec une vélocité d'écolier, et criant à lui briser le tympan:
—Honneur au discours de réception! prix d'éloquence au camarade! dans quelle langue dit-il bonjour?
A tout cela René n'ouvrit pas la bouche.
Ils finirent même par s'impatienter d'insulter cette bûche, et coururent à la picorée d'autres jeux pour remplir l'heure si belle, si furtive de la récréation.
Le soir, las d'une séance où il n'avait rien compris, d'une route à pied, et de son coeur gonflé de larmes, il s'endormit d'un sommeil si lourd, si léthargique, sur un banc du réfectoire, qu'il ne sentit pas les milles piqûres dont il était l'immobile objet, comme le mannequin d'un monstre qui servait à l'éducation attaquante des dogues que les chevaliers du moyen-âge dressaient contre lui.
Le bon René, dont la douleur n'était pas belle, l'accoutrement peu moderne, d'une coupe grossière, donnant à ses neuf ans le poids d'un savoyard de quarante, fut pris en goût par vingt écoliers qui ne dormaient pas, pour faire éclore cent traits d'esprit qu'ils jugeaient très-brillants et très-fins! L'un trouvait charmant de chatouiller ses lèvres avec une plume, ce qui lui faisait faire d'étranges grimaces sans s'éveiller; mais cette convulsion souffrante d'un être dont on tourmente la fatigue se révélait sur son jeune visage avec je ne sais quel charme comique dont les tourmenteurs étaient aux anges. Quand le rire étouffé s'éteignait une seconde pour reprendre haleine, un de ces messieurs venait poser adroitement sur le nez sans défense du dormeur un long cornet de papier terminé en trompette et les applaudissements n'osant éclater de peur, disaient-ils, de réveiller la bête, un hourra général, traduit par des coups de talons imitatifs, faisait rouler la joie autour de cette bande de petits anges tombés, permettez-moi de leur donner ce nom, bien qu'ils aient pu se relever plus tard.
On avait coiffé René des plus risibles bonnets, on venait de l'étendre tout de son long par terre, pour jouer au mort, disaient-ils, sans qu'il ait donné d'autre signe de vie que ces contractions nerveuses des yeux et des lèvres qui les faisaient mourir de rire. Quand un plus hardi, voulant réchauffer la scène, dit à son voisin:
Tiens-le! tiens-le! et vint porter jusque sous ces narines entr'ouvertes, la flamme épaisse d'une lampe qu'il détacha du mur.
René ne poussa qu'un rugissement sourd, comme un jeune lion qui n'a pas encore combattu, mais dont on provoque imprudemment la force. Il se soulève à demi, les yeux encore baignés de sommeil et de ses derniers pleurs, saisit par les jambes les deux assaillants effrayés, les roule avec lui, sous lui, les crible de coups de poing, de coups de pied qui tombent si heureusement à leur adresse, qu'on n'entend plus rire, mais crier:—Aie! tu me casses la tête! tu m'étrangles! A moi, Jules! Achille, à moi! au secours! monsieur le recteur! Il accourut en effet à ce singulier combat, dont les témoins cherchent à se sauver, eu criant: ce n'est pas moi! et dont le vainqueur toujours endormi tape comme un désespéré, sur le cauchemar dont il ne devine seulement pas la forme. Il continua néanmoins de rugir et de se battre instinctivement avec une telle vigueur de courage, qu'il les eut étranglés peut-être dans une entière innocence, comme Hercule au berceau mit à mort le serpent qui venait s'attaquer à son sommeil.
Plus personne, ni cette nuit, ni jamais, n'eut dans le dortoir la fantaisie d'aller passer une plume ou du feu dans les naseaux de la bête, bien que René ne se fût pas réveillé une seconde dans l'orgueil de la victoire. Il n'en eut pas même le souvenir, en se retrouvant le lendemain dans un lit qu'il ne connaissait pas encore, qui n'était plus près de celui de sa mère! et où on l'avait roulé tout d'une pièce après qu'on fut parvenu à détacher ses bras nerveux comme incrustés au corps des amateurs de malices.
Il ne sentit qu'une lassitude vague, dont la cause lui resta inconnue. Ceux qui s'en ressouvenaient le plus avaient, outre cette lassitude, plusieurs bosses, plusieurs empreintes d'ongles incultes et de souliers ferrés, dont il souffrirent beaucoup, mais dont ils ne demandèrent pas raison au réveil paisible de René.
On ne savait encore de quelle couleur étaient ses paroles quand il fut interpellé solennellement par le recteur. Au nom de René Beaumal, vous devinez que ce fût comme une seule tête qui se leva de dessus vingt livres posés ouverts sur les tables. Un fil d'électricité n'eût pas tourné plus rapidement quarante yeux ardents vers celui qu'on nommait, à leur grande joie, René!
—Levez-vous donc, René! s'écria le recteur.
—Il ne se lèvera pas! il ne se lèvera pas.... murmurèrent les écoliers sans avoir l'air d'y toucher.
—Silence, là-bas! lança le recteur d'une voix qui fit retomber tous les yeux sur les livres qui leur servaient de maintien.
Alors René fut interrogé sur ce qu'il ne savait pas encore. Sa bouche s'ouvrit au moins cinq fois, sans laisser échapper autre chose que l'air qui remplissait sa poitrine oppressée.
—Il parlera! il ne parlera pas! il parlera! il ne parlera pas! dirent les impitoyables dans un bourdonnement qui laissait une chance à la négation.
—Si vous ne voulez pas me parler, René, insista le recteur qui n'avait pas de temps à perdre vous serez mis à la porte. Savez-vous votre leçon?
—Ma le....le....leçon?
—Eh bien! oui, quoi! elle n'est pas bien longue, je crois!
—Elle....elle....elle....
—Ah! mon Dieu qu'est-ce qu'il a donc mangé, hasarda un malin sous son livre, et de rire!
Quand le silence fut rétabli, et l'effroi de René plus glaçant que jamais, il voulut en finir avec son sort, car il croyait toucher au dernier moment de sa vie. Il poussa au dehors ce qu'il crut être son ame, et bégaya:
—On m'a....m'a....m'a....
O joie d'école! o découverte pleine d'avenir et de moqueries!
René était bègue. C'était à l'adorer, c'était à n'en plus douter, c'était à frémir d'espérance à chaque parole qui allait prendre une forme inattendue sous cette langue esclave. Les deux blessés furent guéris. Ils burent joyeusement l'humiliation du jeune infirme qui faisait oublier la douleur, et ils ne cachèrent plus leurs contusions.
Que faut-il vous dire de tout ce que souffrit l'humble et patiente créature, servant de risée à cette petite populace fanfaronne? c'est à ne pas rendre, à souffrir de se le rappeler, à haïr, si l'on pouvait haïr, ceux qui amassèrent sur lui plus de maux que l'infortune et la nature, un moment distraite en le formant, n'en avait laissé choir sur cet inoffensif et pauvre garçon. C'était peu d'être bègue, lent à démêler sa pensée sous les nuages que la raillerie amoncelait autour de sa tête humiliée, il devint presque muet; car il avait tant de crainte de faire rire en parlant, qu'il ne parlait plus. Les mots les plus brefs lui causaient des peines infinies à sortir de ces lèvres; elles tremblaient, s'agitaient à vide, et l'effort inutile produisait une contorsion pénible qui ravissait les lâches oppresseurs de René.
Une douleur vive qu'ils se plaisaient à lui faire sentir tous les matins sans qu'il osât s'en plaindre, c'était de l'éveiller en sursaut, lui qui avait le sommeil le plus complet de son âge, ce sommeil de marmotte, dans lequel toute la vie extérieure est suspendue ou cachée, où pas un cheveu ne bouge, et que les mères ont tant peur de troubler! C'était la joie des lutins rassemblés autour de ce pauvre enfant immobile, qui riaient aux anges, comme on dit. Ils poussaient tout-à coup une clameur si furieuse dans l'oreille du dormeur, qu'il bondissait hors de son lit, tandis que les écoliers, sans paraître s'occuper de lui, filaient en chantonnant de côté et d'autre. C'était du beau! de quoi les rendre bien fiers: je vous laisse y penser.
René s'habillait triste et comme ivre de cette fanfare qui le rendait au mouvement avec une violence propre à lui rompre le coeur. Pauvre René! ce n'était plus ce réveil entr'ouvert par une voix douce, qui coulait d'abord à son ame. Il n'y avait plus de main caressante qui roulait sur son front comme pour en écarter le sommeil. Il n'entendait plus cette femme absente lui souffler patiemment: Allons, René! allons, mon garçon! c'est jour! Et le prendre, et rire tout bas et l'habiller à demi, et répéter: «Allons:» jusqu'à ce qu'il rît à son tour, en ouvrant ses yeux doux et pleins de pitié de cette femme, dont la bonté l'avait rendu bon jusqu'au coeur!
Oh! respectez le sommeil de l'enfance. Qui sait si ce n'est pas alors que l'ame rend sa visite à Dieu.
On arriva ainsi jusqu'en juillet 1830. L'extrême chaleur ralentissait parfois le courage des écoliers. René savait lire et causait souvent tout bas avec ses livres, ses bons amis, qui ne lui faisaient pas la grimace. Il savait écrire et il parlait de cette manière sans bégayer. On trouvait sur toutes ses pages.
—Bon jour, ma mère! comment vous portez-vous?
—J'aime mon père et ma mère.
—Je voudrais bien aller voir ma mère!
—Quand je serai grand, je soignerai ma mère, et je la laisserai dormir! Elle dormira si elle veut jusqu'à huit heures.
—Oh! je voudrais qu'il ne fît jour qu'à huit heures!
Sa parole écrite était correcte et vraie; son écriture presque élégante. Ma mère! était surtout enjolivé de traits tout-à-fait jolis. C'était comme une manière de couronne qu'il avait un sérieux plaisir à composer autour. Il se croyait heureux quand on le laissait là, quand il marchait vite, seul et libre, le nez au vent, jetant ses bras devant lui, sur sa tête, en tous sens, comme un être fort qui veut grandir. Personne dans l'école ne le haïssait, il ne troublait personne, il était même aimé comme une espèce de joujou solide sur lequel on se jetait quand les autres étaient cassés.
On l'appelait souvent bègue-bête pour rire, et plus souvent bonne-bête. Quelques ricaneur peut-être avaient rencontré ses yeux; c'étaient de ces yeux qui lancent une pensée toute chaude, toute claire; son regard ne bégayait pas plus que son âme; vous allez voir! Car je l'aime, moi, ce petit René; je veux vous le raconter des pieds à la tête.
Ce jour-là, en juillet, un jour tout de feu et de vacance, on alla se baigner. Toute l'école avait soif d'eau, de cette belle eau dont le bruit rafraîchit l'oreille, dont le courant plein de perles blanches semble entrer par les yeux dans l'imagination altérée de ceux qui la regardent.
Dernier venu dans l'école, à l'époque de l'année où les bains de rivière sont clos jusqu'à l'autre été, René ne savait pas nager.
—René, lui dit-on, vous veillerez sur les habits et vous regarderez comme font les autres pour vous déniaiser un peu. Le maître de natation vous commencera bientôt.
René avait répondu oui, par un signe de tête; car il avait toujours l'épouvante de dire: ou... ou....oui! c'était plus fort que lui.
«Messieurs, vous m'attendrez! dit le sous-maître qui avait oublié je ne sais quoi et qui les laissa aller en avant. Que pas un de vous ne se déshabille avant mon retour! je connais la rivière; il y a une petite barre dangereuse. Restez tous tranquilles, sur votre parole d'honneur!»
Parole d'honneur! parole d'honneur! répondirent en s'égosillant les écoliers, qui ne demandent jamais mieux que de lancer une exclamation dans l'air. Mais on n'a trop de raison de dire: autant en emporte le vent. Je voudrais qu'on réfléchit longtemps avant de dire parole d'honneur pour une chose à venir.
Achille pouvait conduire ce bataillon civil, car Achille avait treize ans. C'était un grand garçon droit comme une flèche, blond, joli, prompt comme un épervier. Quand il voulait un plaisir, sur l'eau, sous l'eau, n'importe, il s'élançait au but, la tête la première; chacun de ses mouvements avait l'air de crier: Gare que je je passe! «il n'avait pas dit tout-à-fait parole d'honneur, comme les autres, mais seulement eur, eur, eur! ce qui n'engage à rien du tout, ce qui n'est qu'un cri comme un autre.
Voilà donc ce héros des rivières poussé par l'orgueil de l'indépendance, attiré par le bruit frais du large bain qui les attendait tous, le voilà en deux secondes, sans habit, sans bas, sans chemise, dans l'eau! Vous jugez de l'étonnement des autres qui regardaient, la bouche béante, le plongeur hardi, si pressé de déployer ses habiles manoeuvres, que toute prudence l'abandonna. Il but, il tourna, il eut peur et disparut devant l'inexprimable terreur de ses camarades qui poussèrent des plaintes vers le ciel, sans pouvoir détacher leurs pieds du sol où ils semblaient attachés par force.
René fit trois pas en arrière, et d'une voix hurlante de douleur, cria vers le sous-maître dont les cheveux se dressèrent d'effroi:
—Secours! secours!
Alors jetant son habit à la tête des écoliers tremblants qu'il bouscula dans un trouble intelligent, il bondit juste à la place où avait coulé son camarade. Sa chute les couvrit d'eau et leur fit froid.
—Il ne sait pas nager! disaient les enfants pâles en se tordant les mains, et s'embrassant à demi-morts. Deux petits étaient tombés à genoux pour ne pas voir et sanglotaient: Le sous-maître, suffoqué de poussière, accourait de toutes les forces de sa vie; mais que c'était lent devant la mort qui va si vite? si vite qu'Achille, étouffé par la suffocation de l'eau et de la peur, ne pouvait plus seconder René qui le tenait par les cheveux d'une main infatigable, nageait des pieds et de l'autre main avec l'instinct sublime d'un chien qu'on jette à l'eau pour la première fois. Ses yeux ardents, ses mouvements souples et rapides, l'inébranlable idée de sauver son fardeau en le poussant vers le bord, et quelque ange arrêté peut-être devant sa généreuse imprudence, le soutinrent longtemps. Tout-à-coup il s'enfonce..., un silence d'horreur répond seul au précepteur haletant qui atteignait cette scène de désolation.
—Où sont-ils? dit le pauvre maître dont les dents claquent d'impatience, et qui se déshabille en les interrogeant.
—Là! montrent les enfants, où tout s'était englouti: mais ce n'était plus là.
René, comme attiré vers le bord par une puissance divine, y paraît à l'instant, traînant après lui sa proie évanouie, sans qu'il semble trop surpris de ce prodige. Il eût fallu lui couper le bras pour l'en séparer; car ses doigts étaient si prodigieusement serrés dans les cheveux d'Achille, que sa main saignait déchirée de ses propres ongles.
Les acclamations qui le reçurent l'effrayèrent d'abord, et il se remit à crier: secours! secours! pensant que le pauvre Achille n'était pas entièrement sauvé. Mais il était sauvé! ivre et faible encore, étendu sur le gravier que le soleil rendait brûlant. Il regardait René nu comme lui, René, que des souvenirs confus, des fils noués entre eux pour l'avenir tout entier, lui faisaient chercher, contempler comme son sauveur. Bénédiction! il revenait à la vie par la reconnaissance. Leurs yeux ne pouvaient se détacher l'un de l'autre.
Oh! comment t'es-tu jeté ainsi sans savoir nager? lui dit-on en l'accablant de caresses et de questions.
Je ne l'ai pas senti, réplique René avec feu: tout ce que je sais, c'est que j'étais sur les cailloux, et que tout d'un coup, je me suis trouvé dans l'eau: j'ai vu clair, j'ai vu jusqu'au fond, j'y suis descendu comme par un escalier glissant; j'ai trouvé sa tête j'ai dit: bon! A présent, il faut revenir. Et j'ai poussé devant nous. Le chemin s'ouvrait tout seul; je n'ai pas eu de peine; seulement, j'ai cru une fois qu'il s'enfonçait sous moi, et j'ai coulé dessous pour voir. Alors avec deux bons coups de pieds, si fort que je n'en respirais plus, j'ai tout jeté de ce côté, et le voilà! termina-t-il avec un rire plein de larmes. Il ne bégayait plus.
—Tu parles comme tu nages! lui dit le précepteur en secouant sa main, transporté d'admiration, tandis que les autres faisaient cercle pour écouter son récit plein de candeur.
C'est, mon Dieu, vrai!» répliqua René en s'écoutant parler avec autant de surprise que de joie.
J'ai dit tout ça couramment. Avez-vous bien entendu? Ajouta-t-il pour s'assurer que ce n'était pas un rêve.
—Oui, mon bon petit garçon, dit le maître, en le couvrant de caresses: oui! aussi couramment que je te proclame une digne créature! Oh! je parlerai donc comme un autre à présent! on ne se moquera plus de moi!
Non! non! Vive René! cria toute l'école en l'emportant dans ses bras.
—Oh! quand ma mère va savoir que je ne suis plus bègue! dit l'enfant.