La fête de Noël en Allemagne Weihnachten20 (la nuit sainte) est aussi populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractère plus grave et plus religieux.
Note 20: (retour) Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans quelques cas très rares.
Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et portant la crosse à la main, saint Martin monté sur un cheval blanc, et toujours y figure le Knecht-Ruprecht, terreur des enfants méchants et joie des enfants sages auxquels il apporte des présents.
Dans quelques campagnes, on joue encore les Mystères de Noël avec une naïveté charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est célébrée en grande pompe.
Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour de l'église, à l'aurore, le jour de Noël. Les habitants sont réveillés aux chants de:
O du fröliche. O du selige
Gnadenbringende Weihnachtszeit!
O joyeuse, ô bienheureuse
Nuit de Noël, si féconde en grâces!
retentissant dans l'air calme du matin.
Les archéologues prétendent que la plupart des coutumes de Noël, qui existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres forêts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. Il y a encore, en Allemagne, des districts où Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le front, son manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite les chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a été soigneusement éteint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il préfère mettre le feu à une bûche de chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, elle ne doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardées soigneusement et répandues dans les champs pour assurer leur fertilité.
Après la Messe a lieu le Mettenwurst (réveillon): tous les membres de la famille sont réunis. De ce repas, coutume touchante, on enlève les restes qu'on place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la part du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui cette part est destinée.
Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête de porc à laquelle on ajoute des saucisses et des choux-verts.
Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur ration de foin est doublée. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don de la parole, au moment où la grande fête commence dans l'univers. Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», peut les entendre parler doucement, tout en ruminant, de la Crèche dans laquelle le Christ naquit. Il ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun péché sur la conscience.
Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque veille de Noël, le capitaine en second de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde à pied offre au souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et les autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux semblables, de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde. Seulement, tandis que les gâteaux du souverain et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, comme dimensions, les gâteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X 5 centimètres.
Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais depuis quelques années c'est à un pâtissier de Potsdam que ce travail est confié. Le gâteau de Noël est glacé, il porte l'étoile de la garde et une inscription dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la cérémonie de la remise du gâteau et il retient à dîner les officiers chargés de cette agréable mission.
La veille de Noël, toute la terre germanique est en liesse, sur les bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à Vienne21, de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait revêtu le costume des jours de fête.
Note 21: (retour) Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.
La Noël des enfants a une telle importance qu'on la prépare longtemps à l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'élèvent des maisonnettes en bois aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la foule, avec goût et coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de présents aux enfants. Les jouets de Nuremberg22 sont les plus recherchés: poupées de toutes sortes, qui en bergère, qui en grande dame, qui en cuisinière, qui en paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb, canons, fusils, sabres et tambours.—Plus loin se tient la pâtissière hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses pains d'épices si joliment travaillés en chiens, chevaux, chats, moutons.—Puis les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, cerceaux à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y conduisent leurs enfants et tâchent de saisir dans un regard, dans une parole, l'expression de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet convoité et le distribuent au moment opportun, à l'occasion de Noël.
Note 22: (retour) Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande partie dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des sièges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de coucous.
Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les réjouissances populaires, ce qui fait de Noël la fête des enfants et le jour des étrennes, c'est l'arbre de Noël (Weihnachtsbaum)23. Nulle part, il ne se présente sous des formes plus captivantes et avec des présents aussi appréciés.
Note 23: (retour) Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre de Noël est souvent remplacé par des pyramides faites avec un assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la difficulté de se procurer des sapins.
Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire regarder comme mystérieux, quasi miraculeux, les dons de Noël, le père leur raconte que le Bonhomme Noël (der Weihnachtsmann) passe le reste de l'année au sein de la montagne, entouré de toute une Cour de nains. Chaque nuit, l'un de ces nains monte la garde à la fente du rocher qui sert d'entrée et un autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. Au bout de trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientôt Noël. Alors, le Weihnachtsmann et sa Cour sortent de leur repos. Ils vont dans la forêt armés de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent les sapins24 destinés à la fête, et ils les décorent avec la neige qui couvre le pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis il les placent sur des traîneaux et les conduisent dans leur palais souterrain; là, ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La nuit de Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme Noël parcourt en traîneau les villages environnants pour s'informer si les enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin tout couvert de présents et l'apporte à la maison25.
Note 24: (retour) Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent surtout des montagnes du Harz.—La Forêt Noire en fournit aussi en grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs fraîches et vivifiantes.
Note 25: (retour) D'après Bernard Zornemann.
Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, les enfants écrivent, la veille de Noël, une lettre à l'Enfant Jésus, afin de solliciter les objets qu'ils désirent: un couteau, une balle, une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche!
Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent ça et là quelques maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment.
Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu. Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence! Quelle richesse! Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rêves, mais plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes aux joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des massepains pendent à côté. Des boules de verre colorié26, des guirlandes multicolores, des étoiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. Il y a même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en branche jusqu'à la cime. Au sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds cheveux et ses ailes pleines de lumière.
Note 26: (retour) Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à Lauscha, en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités considérables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou 300, selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. 25).
Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, des berceaux, des ménages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb, des fusils, des tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie ne finissent pas. «Vois, les belles images de mon livre!—Tiens, tiens! mon cheval a une vraie crinière!»
Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent la main et chantent le vieux cantique si populaire: Stille Nacht, heilige Nacht, que nous traduisons, littéralement:
I
Nuit silencieuse, ô sainte nuit!
Tout dort: seul veille encore
Le couple tendre et très saint27;
Bel enfant aux cheveux bouclés,
Dors dans ton calme céleste. (Bis.)
Note 27: (retour) Marie et Joseph.
II
Nuit silencieuse, ô sainte nuit
Annoncée d'abord aux bergers
Par l'Alleluia des Anges,
La nouvelle se répand à l'entour:
Le Christ, le Sauveur est là. (bis.)
III
Nuit silencieuse, ô sainte nuit!
Fils de Dieu, comme l'amour
Rit sur ta bouche divine.
Quand sonne pour nous l'heure du salut.
Christ, par ta naissance! (bis.)
Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements sans fin, la joie brille dans tous les regards, les plus secrets désirs ont été devinés.... Noël est le plus beau jour de l'année.
Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. D'une voix tremblante et pieuse, elle lit l'histoire du Sauveur qui naquit dans une étable et qui fut mis dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire qu'ils connaissent déjà et qui chaque année cependant leur paraît plus belle.
Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un arbre chargé de petits cierges, de bonbons, de pommes et de jouets dans une armoire, qu'on ouvre à l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants le plaisir de la surprise. Goëthe, dans son roman célèbre de Werther, fait allusion à cette coutume. Entourée de ses petits frères et de ses petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son inquiétude sous un agréable sourire: «Tu auras, si tu es sage, une bougie de couleur et quelque chose avec.»
Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant la distribution des présents se montre le valet Rupert28 (Knecht Ruprecht) ou Nicolas le Velu.
Note 28: (retour) Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font peur et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.
Dans la croyance populaire, ce Knecht Ruprecht est le même que saint Nicolas (ou le Santa Claus des Anglais). Il est bien connu dans toute l'Allemagne Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit de fourrure et une barbe très épaisse couvre sa figure, un large bonnet à longs poils orne sa tête. Il porte sur le dos un sac plein de jouets et de friandises et dans sa main une baguette, car une partie de sa mission consiste à châtier les enfants méchants. Il est maintenant le messager du Christ-Enfant, bien qu'il doive son origine à des coutumes païennes.
Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas et saint Martin sont les messagers de l'Enfant Jésus. Saint Martin est le fameux évêque de Tours et Saint Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en Lycie. Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël29 et c'est probablement la raison pour laquelle leurs noms sont mêlés aux réjouissances de cette fête. En Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin et les protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni l'un ni l'autre séparés de l'Enfant Jésus. Dans les pieuses familles allemandes on rappelle aux enfants que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec ses dons matériels, qui est le principal visiteur pendant la sainte veillée, mais l'Enfant Jésus qui vient plus tard avec ses grâces divines. Dans les demeures où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre avec un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant le coeur renouvelé qu'il apporte à tous ceux qui l'attendent. De leur côté, les enfants tiennent un verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une botte de foin pour l'âne sur lequel Il est monté. Quand Il apparaît, ils chantent un Noël enfantin des plus charmants:
Christkindele, Christkindele,
Komm doch zu uns herein!
Wir haben ein Heubündele
Und auch ein Gläsele Wein.
Das Bündele fürs Esele,
Für's Kindele das Gläsele,
Und beten können wir auch.
Cher petit Enfant Jésus.
Descends donc chez nous!
Nous avons une botte de foin
Et aussi un verre de vin.
La botte est pour l'âne
Pour l'Enfant le verre.
Et nous savons aussi prier.
Note 29: (retour) La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de Saint-Nicolas le six Décembre.
Le Knecht Ruprecht est souvent représenté par quelque ami de la maison qui, pour n'être pas reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe et un grand bâton. Cet usage est ainsi raconté dans le Journal des Voyages:
«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une chambre bien éclairée, est disposé l'arbre de Noël orné d'objets et de friandises; les enfants sont partagés entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup on entend une clochette, la porte s'ouvre et Christkinde301 paraît: c'est une jeune femme vêtue de blanc et coiffée d'une perruque de chanvre31. Sa figure est enfarinée pour la rendre méconnaissable, et elle porte sur la tête une couronne; d'une main elle tient une clochette, et de l'autre une corbeille pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de ferrailles se fait entendre et bientôt apparaît Nicolas le Velu, le corps couvert d'une peau d'ours. Sa figure toute noire est encadrée d'une grande barbe; d'une voix grave et vibrante, il demande quels sont les enfants méchants.... Alors les bons parents interviennent, plaidant en faveur des petits coupables, implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... Le démon est chassé du logis; et bientôt l'on n'entend plus que des rires sonores et des applaudissements enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de toutes les convoitises.
Note 30: (retour) Kindel petit enfant, Christkindel petit Enfant Jésus.
Note 31: (retour) Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds clairs et les yeux bleus.
Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des moindres sujets d'étonnement pour les paysans français envahis, que de voir Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés de lumières et chanter des choeurs glorifiant la venue du Messie.—De nombreux soldats bavarois, logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La Chapelle-Saint-Mesmin, demandèrent une des salles d'étude et y élevèrent leur arbre de Noël. Ils firent entendre leurs plus beaux chants en l'honneur de l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement une allocution très éloquente de leur aumônier militaire.
A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands accordent des congés aux soldats placés sous leurs ordres. Mais il faut compter avec les exigences du service: tout le monde ne peut pas être envoyé «en permission». Après le départ des privilégiés qui passent la fête de Noël dans leurs foyers, il reste encore un grand nombre de soldats «au quartier».
Or, en vertu du principe qui déclare que le régiment est une «seconde famille», les chefs cherchent à les récréer en cette fête solennelle.
L'avant-veille de Noël, chaque Hauptmann (capitaine) reçoit de la commission des ordinaires, une somme d'environ cent marks (cent vingt-cinq francs), destinée à l'achat d'un arbre de Noël.
Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe un beau sapin tout hérissé de petites bougies, dans la chambre la plus vaste du casernement affecté à la compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre et tendues de nappes bien blanches sur lesquelles s'alignent des paquets de cigares, enveloppés de chauds tricots de laine, des Pfefferkuchen (pains d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de bretelles, des chaussettes, des ceintures de gymnasque; aux extrémités et servant d'encadrement des pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur, etc.
Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche majestueusement sur un chevalet improvisé.
La nuit est venue. Déjà, depuis un instant, le capitaine est arrivé avec ses officiers et attend dans la chambre du chef.
La commission des sous-officiers et soldats chargés de préparer la fête fait son entrée. Le sergent-major s'avance et dit:
—Mon capitaine, tout est prêt.
—Très bien. Et le tonnelet de bière?
—Il est en place, mon capitaine.
—Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.»
Cinq minutes après, toute la compagnie est là. Un profond recueillement plane sur l'assistance. Le capitaine entre alors dans la salle et aussitôt les soldats entonnent le choral:
O du fröhliche, o du selige,
Gnadenbringende Weihnachiszeit
Welt ging cerloren: Christ ist geboren
Freue dich, freue dich, du Christenheit.
O joyeux, ô radieux.
O salutaire Noël,
La Terre était perdue, le Christ est né,
Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté!
Le chant terminé, le sergent-major dépose dans un casque un nombre de numéros égal à celui des hommes présents. Chaque troupier, à son tour, vient en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau correspondant.
L'opération du tirage au sort est achevée. Le tonneau est mis en perce. Le capitaine, verre en main, se porte au centre; après un petit speech de circonstance, il termine par ces mots:
—Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch allen ein frohes Fest.
(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous souhaite à tous de passer joyeusement la fête.)
Au bout de quelques minutes, après avoir causé amicalement avec les soldats, le Hauptmann se retire pour donner aux sous-officiers ses étrennes personnelles.
Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand32, nous permet de compléter tout ce que nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays d'Outre-Rhin.
Note 32: (retour) C'est la Fraukfurter Zeitung, la Gazette de Francfort, qui raconte ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle religieux.
C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit était glaciale et des milliers d'étoiles perlaient au firmament. Français et Allemands étaient si rapprochés que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement retentir les appels et résonner les armes sur le sol durci par une gelée des plus intenses.
Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat français, après avoir demandé la permission à son capitaine, gravit le fossé et s'avance de quelques pas vers l'ennemi. Là, il s'arrête, salue militairement, et d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il entonne:
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle
Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous...
Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, cette voix vibrait si harmonieusement dans le calme de la nuit, ce chant magistral empruntait aux circonstances une telle grandeur, une telle beauté que tous—raconte le capitaine de mobiles témoin du fait33—parisiens sceptiques et railleurs, nous étions suspendus aux lèvres du chanteur.—Et du côté des Allemands, l'impression devait être la même, car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas la moindre parole.
Note 33: (retour) Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a raconté lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands théâtres de la capitale.
Quand les derniers mots du cantique d'Adam:
Peuple, debout! Chante la délivrance!
Noël! Noël! Voici le Rédempteur!
eurent retenti au milieu du silence général, comme un coup de clairon «qui sonne la victoire», le soldat rentra au poste où il fut acclamé par tous ses camarades.
Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un soldat apparaissait à son tour: c'était un superbe artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme le français, de quelques pas et salua militairement avec la raideur propre aux soldats de son pays. Là, entre ces deux armées d'hommes qui jusqu'alors ne songeaient qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour, en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de reconnaissance et de foi à Jésus Enfant, qui naquit, il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux hommes l'amour de leurs frères.
Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté des Français ne vint troubler la voix du chanteur allemand. Quand, avec une émotion toujours croissante, il eut redit les dernières paroles du refrain:
Weihnachtszeit! Weihnachtszeit34.
le poste allemand tout entier le reprit en choeur.
Note 34: (retour) Temps de Noël! Temps de Noël!
Et dans nos retranchements, le poste français répondit d'une seule voix: Noël! Noël! Vive Noël!
Un instant, les deux armées ennemies furent ainsi confondues dans une pensée commune de cordialité et de paix. L'idée de Noël, avec le souvenir de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, avait ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs coeurs les sentiments de la plus fraternelle charité35.
Note 35: (retour) On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait passé à la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.
«Noël! Noël! jour d'espérance et d'amour, s'écrie un écrivain étranger; est-il un peuple dans le monde chrétien chez lequel le retour de cette fête ne soit célébré par des usages, des jeux, des chants et des traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant les teintes du caractère national, gais ou sombres, tristes ou folâtres, suivant qu'ils ont été créés par une imagination vive ou mélancolique et plus ou moins amie du mystère?»
En effet, les conditions du milieu ont une action prépondérante sur les réjouissances populaires. Dans les pays du Midi où le soleil brille de tous ses feux sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient ternir l'éclat, où l'on jouit des nuits étoilées, des vents de mer à la tiède et caressante haleine, la vie est pour ainsi dire tout entière au dehors, tandis que, dans les pays du Nord, où sévit le froid, la neige, la glace et la bise mordante, les habitants se renferment des mois entiers dans leur demeure et se groupent autour de l'âtre où flamboie et pétille la grosse bûche de la forêt.
De là, en Italie et en Espagne, les coutumes de Noël sont plus extérieures, plus bruyantes, en un mot, l'expression d'une joie plus expansive et toute méridionale. Elles n'en ont pas moins le caractère essentiellement religieux qu'on rencontre dans les pays du Nord.
Saluons d'abord Rome, la ville des Césars, la capitale du monde catholique, la résidence du Souverain Pontife. Nous avons eu le bonheur de la visiter à différentes époques et parfois nous y avons fait un assez long séjour. Nous ne l'avons jamais quittée sans emporter un ardent désir de revoir cette cité à jamais illustre où tous les peuples ont passé, où toutes les gloires ont brillé, où toutes les imaginations cultivées ont fait, au moins de loin, un pèlerinage.
Au touriste elle offre les grandioses monuments de l'antiquité romaine, cirques, aqueducs, obélisques, fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses nombreuses églises sont d'une richesse incomparable, ses musées remplis des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, de la peinture et de la mosaïque; dans ses palais somptueux sont prodigués l'or, le marbre et les fresques des grands Maîtres.
Le chrétien y vénère les corps des saints Apôtres, dans chaque église les reliques insignes de quelque grand saint; il baise avec une émotion mêlée de larmes la poussière du gigantesque Colisée toute imprégnée du sang des martyrs; il pénètre avec recueillement et piété dans les immenses souterrains des catacombes où il sent revivre en lui tous les souvenirs des premiers âges.
Le savant, l'érudit y trouve les plus riches bibliothèques et les documents les plus authentiques sur l'origine de l'Église et son histoire à travers les siècles.
Rome nous est chère à un point de vue plus spécial. C'est là que de tous les pays d'Occident et d'Orient, d'Amérique et des îles viennent de jeunes ecclésiastiques pour y compléter leurs études. Ils suivent les cours des professeurs les plus éminents et ils s'efforcent de conquérir les grades les plus élevés en théologie et en droit canon. Ils ont bien voulu nous adresser des notes sur les coutumes de Noël dans leurs pays respectifs. Nous ne savons comment leur témoigner notre gratitude36.
Note 36: (retour) M. l'abbé B***, de la Procure de Saint-Sulpice, à Rome, a été bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dévoué des intermédiaires et des correspondants.
Tout le mois de Décembre sert, à Rome, de préparation à la fête de Noël.
Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux bergers qu'on appelle Pifferari, c'est-à-dire joueurs de fifre, du mot italien piffero, fifre, parce qu'autrefois le fifre était leur instrument de prédilection. Après avoir passé le reste de l'année sur les montagnes dont la ville de Rome est environnée, ils descendent dans les rues et viennent annoncer la grande fête populaire37. C'est une des plus naïves et des plus touchantes traditions des siècles de foi. Ils sont ordinairement par groupes de trois: un vieillard, un homme d'âge mûr et un enfant. Ils rappellent ainsi une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers à la Crèche.
Note 37: (retour) Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.
Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments champêtres dont ils accompagnent leurs chants. Ces airs innocents, qui rappellent le grand mystère de Bethléem et le retour des jours joyeux, éveillent dans la plupart des fidèles des sentiments de foi et de piété.—On dit qu'ils représentent les heureux pasteurs qui se rendirent à la Crèche pour vénérer l'Enfant Jésus et en réalité l'usage de ces neuvaines de chants préparatoires à la fête de Noël est immémorial.
Leurs instruments sont simples comme tous ceux des bergers: c'est le hautbois, instrument à vent et à anche, dont le son clair et perçant est à la fois sourd et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la cornemuse, instrument de musique champêtre, auquel on donne le vent avec un soufflet qui se hausse ou se baisse par le mouvement du bras, horrible ensemble de peaux tendues et gonflées qui donne des sons nasillards mais pleins d'une mélancolique suavité38; c'est le fifre, sorte de petite flûte d'un son aigu; le chalumeau et plus rarement le triangle.
Note 38: (retour) Le biniou des Bretons est une sorte de cornemuse. Les Highlanders (montagnards d'Écosse) l'appellent pibroch: elle est en usage dans certains régiments écossais: c'est le bagpipe (instrument à outre et à tuyaux.) Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on donne quelquefois à la cornemuse le nom de chèvre, parce que l'outre de cet instrument est souvent faite avec la peau de cet animal.
Le costume des Pifferari est en harmonie avec leur pieuse canzonetta (cantate, chansonnette). Un chapeau tyrolien en pointe orné d'une aigrette ou de rubans multicolores et penché sur l'oreille, une veste courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, une culotte en peau de brebis ou de chèvre, des chaussures terminées par une semelle qui se rattache sur le pied avec des courroies; ajoutez à cela de longs cheveux noirs qui descendent sur les épaules, une belle barbe, des yeux vifs, un front élevé, une marche lente et incertaine et vous aurez une idée de ce costume et de ce type remarquable39.
Note 39: (retour) Monseigneur Gaume, les Trois Rome. Tom. I. p. 190.
«Nous avons rencontré dans les rues de Rome, aux approches de Noël, ces artistes ambulants. Qu'ils sont beaux à voir surtout ces enfants avec leur figure mélancolique, déjà grave et rêveuse, avec de grands yeux merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux et transparent, limpide et profond qu'ont le ciel et la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux boucles soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, on ne peut s'empêcher de penser à ces visages roses de chérubins légers, à ces têtes charmantes et douces où la lumière semble mettre une auréole et dont longtemps dans sa cellule eut rêvé à genoux Fra Angelico da Fiesole»40.
Note 40: (retour) Paul Véron. de Pithiviers.—Ses ouvrages, en prose et en vers, écrits dans un style plein de charmes, révèlent l'esprit poétique et l'âme idéalement belle de notre excellent ami, décédé pieusement le Vendredi Saint 1888.
Les Pifferari s'acquittent avec conscience de la pieuse fonction que leur ont transmise leurs pères. Debout et tête nue, ils jouent devant les images de la Madone: devant elles ils font entendre leur ninna nanna41. On les loue pour des neuvaines, ou une sérénade, chaque jour, autant que durent les fêtes. Ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure dite, d'autant plus allègres qu'ils satisfont tout à la fois la dévotion de leur cour et les besoins de leur bourse. Ils triomphent la veille de Noël, tant ils sont nombreux ce jour-là, tant leurs joyeux concerts effacent ceux des jours précédents.
Note 41: (retour) Ces deux mots peuvent se traduire par fais dodo, fais dodo. Une ninna nanna est une berceuse ou chanson destinée à endormir les petits enfants: les chanteurs italiens s'adressent à la Sainte Vierge.
Voici l'une des cantates qu'ils réservent pour la vigile de la grande fête:
O Verginella, figlia di Sant' Anna,
Nel ventre tuo portasti il buon Gesu,
Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi,
Andat a Gesu bambino alla capanna,
Partorito sotto ad un a capanella,
Dove mangiavan il bove e l'asinella.
Immacolata Vergine, beata
In cielo, in terra sii avvocata.
La notte di Natale è notte santa,
Questa orazion che vien cantata
A Gesu, bambino sia representata.
Nous traduisons littéralement:
O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein
vous portâtes le bon Jésus. Les Anges ont crié: Venez.
Saints, allez à la cabane de Jésus Enfant, né dans une
petite étable42 où mangeaient le boeuf et l'ânesse.
Note 42: (retour) Nous n'avons pas d'équivalents en français pour rendre les gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.
La dernière strophe est une touchante prière qui convient et à l'auguste Vierge et au mystère de ce jour:
O Vierge Immaculée, bienheureuse au ciel, soyez notre
avocate sur la terre. La nuit de Noël est une nuit sainte:
présentez à Jésus Enfant la prière que nous avons chantée!
Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, de pauvres aveugles qui chantent en s'accompagnant de la mandoline ou de la guitare, des chansons à l'Enfant Jésus. Voici l'une des plus populaires:
Dormi, dormi nel mio seno.
Dormi, ó mio flor Nazareno;
Il mio cuor culla sara
Fra la ninna nanna na!
Dors, dors sur mon sein.
Dors, ô ma fleur de Nazareth;
sur mon coeur tu seras bercée
et tu feras la câline, dorlotée,
dorlotée43.
Note 43: (retour) De nos jours, on voit encore, à Rome, des groupes de musiciens, pendant le temps de Noël, mais les gracieux instruments d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils sont remplacés par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la mancia (les étrennes).
Quelques jours avant Noël, on rencontre parfois des montagnards, vêtus de leur pittoresque costume, qui font danser des marionnettes au son de leurs instruments rustiques. Ces petits théâtres sur lesquels ils font mouvoir des figurines de bois ou de carton sont accueillis avec des cris de joie par les enfants. Ce sont pour eux les messagers célestes qui annoncent bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent dans leur imagination le «Bonhomme Noël» tout emmitouflé des régions du Nord et ils ne sont pas attendus avec moins d'impatience.
Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de Rome pendant la semaine de Noël. Les blanches Madones ornent les façades, ou resplendissent à l'intérieur au milieu des lumières. Les marchandises disposées sur des étagères avec un goût parfait, apparaissent dominées par une jolie statue de la Vierge qui, sur un trône de verdure et de fleurs, est vraiment la Reine de la maison: une lampe brûle, jour et nuit, devant elle.
De petites boutiques s'élèvent comme par enchantement le long de toutes les rues qui avoisinent le Tibre. Les enfants conduits par leurs parents se dirigent de préférence vers la place Saint-Eustache et vers la place Navone, remplies de magasins improvisés qui présentent un entassement de bonbons et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, c'est un véritable assaut de la part de tout un peuple d'acheteurs de sept à dix ans. Pour le Romain, Noël est vraiment le capo d'anno, le jour de l'an. C'est à Noël que les communautés échangent des Agnus Dei encadrés dans des reliquaires et même des gâteaux. Sous Pie IX encore, le Pape recevait les présents du Collège des Notaires apostoliques.
Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents et amis des gâteaux de maïs qui ont été bénits par les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont plus ou moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on veut faire. Laisnel de la Salle rapporte44 qu'une année le prince Borghèse en reçut un blasonné à ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres de largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions qui furent distribuées à autant de pauvres.
Note 44: (retour) Croyances et légendes, Tom. I. page 12.
Cette année (1904), la réception des cardinaux par le Pape au Vatican, pour la présentation des voeux, eut un caractère tout intime. La veille de Noël, chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: on ne lut point d'adresse, le Pape ne prononça pas de discours, mais s'entretint cordialement avec chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde.
Mais l'objet le plus convoité par les enfants,—les meilleures étrennes—c'est un presepio. On nomme ainsi une Crèche en cire, contenant l'Enfant Jésus couché sur la paille, Marie et Joseph en adoration à ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du monde. Il y a des Crèches de route grandeur, de tout prix: les plus attrayantes pour les petits Romains sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. Ils emportent triomphalement leur presepio et le placent avec honneur dans leur chambrette ornée à l'avance pour le recevoir. C'est devant lui que, chaque soir, toute la famille vient prier45.
Note 45: (retour)La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans l'antique église de l'Ara coeli, au Capitole. Ces représentations de la Crèche sont ordinairement conservées de Noël à l'Épiphanie.—Autrefois, dans quelques églises, on les cachait le jour des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en Égypte.
Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans la fabrication des Crèches en terre cuite.
Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à Rome et qui fait de Noël, comme partout ailleurs, la fête privilégiée des enfants: nous voulons parler des petits prédicateurs de l'Ara coeli.
Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les quartiers de la ville dans cette église dédiée à la Vierge Marie pour rendre ses hommages au San Bambino. Tout le monde le connaît, tout le monde vient se recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le conduise chez des malades désespérés et que des guérisons étonnantes soient produites par sa présence. Telle est à Rome sa renommée que ceux même qui, en 1849, opprimaient le Pape et outrageaient les prêtres, affectaient de le respecter et lui donnèrent la plus belle des voitures qui se trouvaient au Quirinal pour ses visites aux malades.
La statue du San Bambino est en bois d'olivier: sa robe est couverte de saphirs, d'émeraudes et de topazes, dons de la piété des fidèles. Un soleil tout en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers plus précieux les uns que les autres ornent son cou et tout cela en reconnaissance des nombreuses guérisons opérées au contact du San Bambino et constatées par des témoignages très authentiques. Il demeure exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une chapelle latérale admirablement décorée: il y est entouré de tous les personnages qui furent témoins du mystère de Bethléem.
Quand le moment est venu de le dérober aux regards, les Religieux Franciscains du couvent de l'Ara coeli le portent en procession sur le seuil de l'église et avec lui bénissent la foule.
Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: les cent vingt-quatre marches qui conduisent à l'église, tous les degrés du Capitole, tous les balcons sont garnis de pieux fidèles qui attendent cette bénédiction comme une grâce des plus précieuses.
C'est en face du San Bambino que les enfants de Rome viennent prêcher. Au pilier voisin s'appuie une petite chaire: les jeunes orateurs de sept a douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur naïf langage, les louanges du petit Jésus.
Deux mois avant la fête, père, mère, frères et soeurs, tout le monde est en mouvement dans les familles. Les uns composent, les autres font répéter au jeune débutant son sermon de Noël.
«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une petite fille qui occupait la chaire: à en juger par sa taille, elle pouvait avoir huit ans au plus. Elle parlait avec beaucoup d'onction et de vivacité; le geste était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison fut pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses petites mains vers le Son Bambino, lui adressa une naïve prière, puis donna sa bénédiction absolument comme l'aurait fait un vieux prédicateur»46.
Note 46: (retour) Loc. cit. I p. 459.
Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, de dix heures du matin à trois heures du soir, il y ait foule à l'Ara coeli.
C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire qui jouait autrefois un grand rôle dans les coutumes populaires de Noël en Italie: il s'agit de la Befana47.—Ce mot qui est évidemment une corruption de Befania. Epifania Épiphanie, veut dire marionnette, fantôme.
Note 47: (retour) Voir le Dizionario di Tradizione de Moroni. Spain. Tom. IV, pag. 278-282.
On appelle Befana un mannequin habillé de haillons qu'on promène en Italie, la nuit de l'Épiphanie et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres le jour même de la fête. Cet usage a presque complètement disparu.
Varchi et Béni représentent la Befana comme une vieille femme aux yeux rouges, aux lèvres épaisses, au visage furibond.
Jacques Grimm48 dit que la Befana est une fée difforme, noire, laide, qui apporte des présents aux enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, Tante Arie joue à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire de Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside les fêtes rustiques, récompense les fileuses diligentes, fait tomber les fruits des arbres pour les enfants sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. Le titre de tante paraît avoir remplacé celui de fée, car c'est le nom d'une personne généralement bienfaisante.
Note 48: (retour) Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. Befana.
En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme Noël» ou de «Croquemitaine» si redouté des enfants. S'ils ne sont pas sages, les parents les menacent de tout révéler à la Befana. Celle-ci donne des cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle n'apporte que de la cendre et du charbon.
Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que l'un d'eux était noir, on raconte aux enfants que la Befana aussi est noire et qu'à cette époque, elle entreprend un grand voyage pour récompenser ou pour punir.
Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on remarque les pommes de pin dorées qui rappellent l'encens et l'or des Rois Mages.
En Toscane, elle est représentée comme une fée qui pénètre la nuit dans les maisons; elle emplit de bonbons et de joujoux, les souliers placés dans la cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent leurs bambini de la Befana qui n'est, disent-elles, ni tendre, ni généreuse pour les mauvais sujets.
Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix heures du soir, la place Xavone, la plus vaste et la plus imposante de Rome après celle de Saint-Pierre, est illuminée à giorno et présente un aspect féerique. Des marchands forains y étalent leurs boutiques ambulantes chargées de friandises, de fruits et de jouets d'une variété infinie. On y installe même des pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, les maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» leurs enfants, leurs filleuls, leurs élèves.
On crie, on danse, on tambourine, on agite des grelots et même des casseroles. On y vend surtout des trompettes de fer blanc appelées Befane49. Les enfants les achètent et s'en vont par les rues, soufflant toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout sommeil impossible. Cette bruyante démonstration est, dit-on, à l'intention du roi Hérode qu'on veut punir de sa cruauté envers les Innocents.
Note 49: (retour) La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se produit, avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.
Assurément Hérode et sa famille occupent une grande place dans l'esprit des Italiens. Un voyageur qui visitait, l'hiver dernier, les églises de Rome, au temps de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait la raison, on lui répondit: «c'est pour le dérober aux fureurs d'Hérode».
D'après quelques auteurs50, la Befana serait Salomé, fille d'Hérode, qui fit décapiter Saint Jean Baptiste. Son histoire fit grande impression sur l'imagination du Moyen Age et la légende s'en empara bien vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au fameux festin, on lui présenta la tête tranchée du Saint, elle voulut y déposer un baiser, mais la bouche lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le cortège des mauvais esprits51.
Note 50: (retour) Jacques Grimm. loc. cit.
Note 51: (retour) Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en punition de son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où elle traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.
A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de minuit, au Gloria in excelsis, tous les enfants de l'assistance sonnent un charivari de clochettes de terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. —Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des rites orientaux, arménien, grec, etc., où la consécration s'accomplit au son des grelots que le diacre et le sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux mètres, qui porte à son extrémité une plaque ronde de cuivre ou d'argent; ils rendent un son harmonieux par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument s'appelle quéchouez52.
Note 52: (retour) Lebrun. Explication des cérémonies de la Messe. Tom. III.
D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces mêmes clochettes préludent à la fête, dans toutes les rues de Gênes, d'une assez amusante façon.
Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce qu'on appelle la ruota della Befana. C'est une ronde d'enfants avec des chants à tue-tête, autour d'un grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello sur les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, que précède une musique barbare et une mascarade pittoresque, escortent la Befana, la vieille qui porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la légende, elle vient, le jour de Noël, distribuer des jouets et des friandises aux enfants bien sages. La fête se termine sur la place du village par un feu de joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme qui doit renaître de ses cendres l'année suivante.
Dans ce même village de Mandello, le chef du peuple, il capo del popolo, revêtu d'un costume spécial et entouré d'une foule nombreuse, offre une marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on vénère dans une Crèche installée sur la grande place. Au pied d'un autel improvisé, on dépose, sur un tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on vient reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux présents aux amis, car cette eau passe pour avoir obtenu des vertus particulières pendant qu'elle a séjourné devant la Crèche.
Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les gens du pays jouent encore, à l'occasion de Noël, des Mystères qui datent du Moyen Age. Ils représentent le cortège des Bergers et des Rois Mages, en costumes qu'ils sont fiers de porter, et montent, en chantant, sur les hauteurs voisines couvertes de neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre et se rendent à un presepio dressé dans un ermitage au sommet de la montagne.
En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la bûche de Noël est en grand honneur. Quelquefois même dans le langage populaire, on désigne la fête de Noël par ce seul mot Ceppo, la Bûche. On bande les yeux aux enfants, puis ces derniers doivent tourner autour de la Bûche et la frapper à coup de pincettes en chantant la canzonetta dite l'Ave Maria de la Bûche. Ce chant a la vertu de faire tomber sur eux une pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, selon la générosité des assistants 53.
Note 53: (retour) P. Fantani—*** s. v. Ceppo