CHAPITRE V

LES CADEAUX DE NOËL

(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL)

Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux enfants, à l'occasion de la fête de Noël.

On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des présents, afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices. Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette coutume payenne.

A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés, quelquefois même en contractant des emprunts107.

Note 107: (retour) Homil. C. de Kalendis gentilium, Migne, LVII, col. 492-493.

Dans la suite, Noël prit peu à peu la place des Calendes de janvier et fut considéré comme le commencement de l'année108.

Note 108: (retour) En provençal, Noël se dit Caleno ou Calendo pour cette raison.—Noël fut appelé Calendes, nom qu'on donnait Auparavant au premier janvier.

Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en sont la conséquence.—Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle.

Les cadeaux de Noël se font surtout par l'arbre de Noël et par le soulier de Noël.



I. L'ARBRE DE NOËL

Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de prospérité109.

Note 109: (retour) L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On a souvent mis en face l'un de l'autre l'arbre de la science du bien et du mal, principe de la déchéance de l'humanité, et la croix, principe de rédemption et de salut.

L'arbre de Noël est un petit arbuste vert, le plus ordinairement un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est «la lumière du monde» et la source de tout don céleste.

Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté. Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se souviendront!...

Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène ravissante d'un arbre de Noël dans nos Écoles maternelles? «Devant les yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves: tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on chante quelques-uns de ces jolis noëls naïfs, sur des airs qui ont traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et égayante musique110».

Note 110: (retour) Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au savant article, si documenté, si varié et si plein d'humour de M. Georges Dubosc (Journal de Rouen, 25 déc. 1897).

Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël111: «Cet arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes réels—car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de dragées.—Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix, contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y avait de tout et plus encore!»

Note 111: (retour) Christmas carols.

Comment installer et garnir l'arbre de Noël

Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger en envoient un stock considérable.

Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les invités, grands et petits.

On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison, on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et grandes soeurs chanteront des noëls populaires: leurs voix sembleront se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur.

Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes, la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût, tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc rose112.

Note 112: (retour) Grosse ficelle rose, plate.

Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël, on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets à surprises ont toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue; on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de fantaisie à dessins comiques, etc.

Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux ailes d'or et aux mains pleines de présents.

On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les accessoires d'un arbre de Noël à des prix très abordables.

Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures traditions germaniques.

Origine payenne. L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» 113, comme disent encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines. Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans les temps payens, lors des fêtes de Youl114, célébrées à la fin de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et des rubans de couleur.

Note 113: (retour) Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.
Note 114: (retour) Noël dans les pays étrangers, p. 19.

Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée au Mystère de Noël, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles.

Origine gauloise. Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons.

Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples. Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au pied des Vosges.

Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une croix lumineuse.

Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de la nuit qui donna au monde un Sauveur.

Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune trace dans nos vieux noëls normands, gascons, bourguignons ou provençaux. Dans toutes nos Pastorales, dans l'Officium pastorum, même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule115.

Note 115: (retour) Noël dans les pays étrangers, p. 18, note.

Origine allemande. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne.

C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne, par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans.

C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les actes de la vie publique et privée.

Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»116.

Note 116: (retour) Auf Weihnachten richtett man Dannenbaümen zu Strasburg in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. 144).

En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il voyait pour la première fois.

L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans l'Essence du Catéchisme que publia, vers le milieu du XVIIe siècle, le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son origine117.

Note 117: (retour) Katechismusmilch (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité par Rietschel. I. C., p. 145.

L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par l'impératrice Eugénie.

Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria, l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise.

Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris.

Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille, de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes racines. Ceux-là, de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant plusieurs mètres.

Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des Sapins, évocateur génial des beautés de la nature:

Le Sapin brave et l'hiver et l'orage,

Chaque printemps lui fait un éventail;

Droite est sa flèche et vibrant son feuillage;

L'art grec s'y mêle au gothique travail...

Dieu d'harmonie

Et de beauté,

J'adore ton génie

Dans sa simplicité.

Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était plutôt lugubre!...

Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes sortes de victuailles; le tout était éclairé a giorno par de nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël. Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de conjurer l'incendie 118!

Note 118: (retour) L'abbé G..., du diocèse de Chartres.

Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de l'arbre de Noël allemand 119, nous nous contenterons de citer l'arbre de Noël des petits forains et l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à Paris.

Note 119: (retour) Noël dans les pays étrangers, p. 39-49.

L'arbre de Noël des petits forains, à Paris

Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement à la disposition de l'École foraine; la réunion fut très belle. Un public nombreux voulut prendre part à la joie des pupilles de Mlle Bonnefois.

M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un à-propos très brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, fit savoir qu'elle n'avait pas été oubliée par le bonhomme Noël, puisque le Conseil général, sur la proposition de M. Duval-Arnoult, lui allouait une subvention de 500 francs.

Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie.

Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert par un charmant morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès a charmé l'auditoire par son talent de fine diseuse. Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de Liszt et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux jeunes élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de ravissantes mélodies avec des voix bien posées, une diction parfaite et un style impeccable.

La distribution des présents de toutes sortes suspendus à un splendide arbre du Noël eut ensuite lieu au milieu de la joie générale; tous les petits forains paraissaient être au comble du bonheur.

Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière de ses petits élèves. Puissent-elles longtemps encore assister à cette fête de famille!


L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris

Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, qui n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie si particulièrement touchante et patriotique.

Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, à Paris. Cette oeuvre a distribué, depuis son origine, des millions de secours et procuré du travail et des moyens d'existence à des milliers de familles émigrées.

Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans toutes les familles alsaciennes, on pensa, dès l'année qui suivit la guerre de 1870, à une fête qui rappelât aux petits émigrés les joies du foyer natal.

Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une salle de café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens étaient accourus. On en attendait quelques centaines; il en était venu plus d'un millier.

«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, tout émus, les marches de l'estrade. Même après avoir pillé les épiciers du voisinage, on n'allait bientôt plus avoir rien à leur donner. Il fallut briser par fragments les tablettes de chocolat, pour que les derniers emportassent quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, ces tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet qui les distribuait à ces petites mains tendues.»

Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut dans la suite un développement considérable; entourée de la sympathie universelle, elle devint une manifestation charitable vraiment grandiose.

Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal de la capitale 120:

Note 120: (retour) Le Monde illustré, 26 déc. 1881.

«Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à l'Hippodrome, la Noël des Alsaciens-Lorrains.

«De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. Une foule émue et sympathique se pressait dans l'immense vaisseau, admirablement décoré pour la circonstance.

«Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ quatre mille enfants, avaient été convoqués dans cette vaste enceinte, afin de participer aux libéralités que leur réservaient les Dames patronnesses de l'Oeuvre, sous la forme d'agréables et utiles dons, consistant en vêtements chauds, objets de toute espèce, jouets et bonbons.

«Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, provenant des forêts d'Alsace 121, dont les gigantesques rameaux, ornés de rubans aux couleurs nationales, ployaient sous une charge coquette de joujoux et de Lanternes.

Note 121: (retour) Avant de l'expédier, ses racines avaient été soigneusement enveloppées d'une grosse motte de terre alsacienne.

«Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes et des drapeaux tricolores, étaient plantés de place en place. Ils portaient tous, au centre, les armes des villes des pays annexés, ainsi que l'écusson de la ville de Paris.

«Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient des piles de cadeaux, qui attiraient les regards de la troupe enfantine, assise au milieu de l'ellipse.

«Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de l'amphithéâtre.

«On y remarquait bon nombre de sénateurs, de députés, des élèves de l'École polytechnique, de l'École centrale...

«La musique de la Garde républicaine et plusieurs sociétés chorales ont fait entendre, comme intermèdes, des morceaux très applaudis.

«Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été chaleureusement acclamés.

«Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont venus, accompagnés de leurs parents, recevoir, des mains charitables, les dons destinés à chacun d'entre eux.

«Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience d'un doux et cher devoir de commisération accompli en faveur de frères malheureux.

«Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient toujours partie du territoire français, et que, en dépit des efforts faits pour les séparer de nous, la charité supprimait les frontières nouvelles.»

Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait retrouver aux pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre de Noël, le souvenir vivant de la patrie absente, et ceux qui veulent être généreux pour l'enfance proclameront hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes, les traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, en les parant de cette poésie émue et naïve qui, depuis dix-neuf siècles, s'attache à la plus populaire de nos fêtes 122».

Note 122: (retour) Le Journal de Rouen, loc. cit.

Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de l'amour divin manifesté dans la grotte de Bethléem, nous a laissé une poésie très aimée des enfants. C'est comme une perce-neige toute pure et toute délicate qui s'est épanouie sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que résumer le poète allemand:


L'arbre de Noël et l'enfant pauvre

«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes d'une ville inconnue: il admire les jouets exposés aux vitrines, la lumière des palais et les étincelants sapins entrevus dans les salles bien chauffées.

«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: tout enfant, chez ses parents, a sa douce surprise, et, moi seul, je n'ai rien. Et il frappe tristement à toutes les portes, et personne n'a pitié de lui et ne l'invite à entrer.

«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni mère, je n'ai que vous; puisque personne ne m'écoute, venez à mon secours.» Il joint ses petites mains glacées par le froid, et, tout grelottant, il attend, anxieux, dans la rue.

«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, entouré d'une lumière étrange et qui lui dit:

«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, moi je viens à toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, regarde!»

«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel dans lequel brille un gigantesque arbre de Noël tout scintillant d'étoiles.

«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se sent soulevé lentement, doucement par mille petits anges qui se détachent de l'arbre merveilleux.

«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il oublie toutes les souffrances d'ici-bas!»

Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand pour en savourer toute la suavité.

Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, parlons de la coutume si française du soulier ou du sabot de Noël, mis dans l'âtre pendant la Messe de minuit, pour le plus grand bonheur de nos naïfs enfants.



II. LE SOULIER DE NOËL

L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants consentent à assister à la Messe de minuit dans la chapelle blanche, c'est-à-dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et de jouets de toutes sortes...

Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets qu'elle sait que son cher petit désire le plus,—elle le lui a fait dire tant de fois!...

Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour contempler les trésors, objets de toutes ses espérances.

Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils, pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante, quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes, que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager le bonhomme Noël123.

Note 123: (retour) Lectures pour tous, déc. 1903. Extrait d'un article de François Veuillot.

Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges.

Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?»

—«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!»

«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!»

Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines!

Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël, utilisée par les mamans pour rendre raisonnables leurs bébés capricieux.

Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années.

C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain124:

Note 124: (retour) Fr. Sarcey. Annales polit. et littér., du 22 déc. 1889.

«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille. L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on lui achetât le bazar tout entier.

—Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi.

—C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des joujoux?

—Oui, sans doute, pour les enfants bien sages.

—Pour les petits enfants bien sages?

—Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les récompenser.

—Alors, je serai bien sage!

«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les enfants ne s'en rendent pas bien compte.

«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides. Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé dix fois à leur mère.»

Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses meilleurs cadeaux, comme le prouve la légende des bigorneaux.

Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès d'elle...

Un jour de décembre, elle tombe gravement malade.

Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la veille de Noël. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste au-dessus de la maison.

Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des bigorneaux et, que l'on mange sur la côte bretonne. Les premiers remplirent les sabots, les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou s'accrochèrent aux ardoises du toit.

Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu d'escargots de mer si beaux et si appétissants.

On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on appela la vieille maison le château des bigorneaux125.

Note 125: (retour) Lectures pour Tous, loc. cit.

Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du soulier de Noël:

Ainsi qu'ils le font chaque année,

En papillotes, les pieds nus,

Devant la grande cheminée

Les bébés roses sont venus.

A minuit chez les enfants sages

Le joli Jésus qu'à genoux

On adore sur les images

Va, les mains pleines de joujoux,

Du haut de son ciel bleu descendre;

Et, de crainte d'être oubliés,

Les bébés roses, dans la cendre,

Ont tous mis leurs petits souliers.

Derrière une bûche ils ont même,

Tandis qu'on ne les voyait pas,

Mis, par précaution suprême,

Leurs petits chaussons et leurs bas.

Puis, leurs paupières se sont closes

A l'ombre des rideaux amis.

Les bébés blonds, les bébés roses,

En riant se sont endormis

Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève

Les étoiles du firmament

Ils ont fait un si joli rêve

Qu'ils riaient encore en dormant126.

Note 126: (retour) Rostand.

Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet:

Il est minuit, l'étable est sombre,

La Vierge rêve et Joseph dort;

L'Enfant repose dans cette ombre

Ayant au front l'étoile d'or.

Vêtu de satin et de moire,

Le front ceint d'un rayon vermeil,

A travers la grande nuit noire,

Jésus passe comme un soleil.

Glissant sur un rayon de lune,

Il pénètre dans les foyers.

Seul le grillon, dans la nuit brune,

Voit remplir les petits souliers.

Noël! Jésus vient de naître.

Souliers et sabots de hêtre

Sont rangés dans l'âtre noir.

Noël! Enfants, venez voir

Les merveilles qu'à la ronde,

Jésus, pour le petit monde,

Du haut des cieux fait pleuvoir!

Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos bons amis du Canada127.

Note 127: (retour) Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.

Hier au soir, à l'Angélus,

Quand la nuit étendait son voile,

J'ai vu, de la plus belle étoile

Descendre le petit Jésus.

Sur le toit de chaque demeure,

Il s'arrêtait pour écouter!

Car à l'enfant méchant qui pleure

Il ne viendra rien apporter.

Celui qui manque sa prière,

Ou qui déchire ses habits,

N'aura qu'une verge sévère,

Avec un morceau de pain bis.

Mais Jésus, aux enfants bien sages,

Apportera de beaux joujoux,

Des livrets tout remplis d'images,

Et des bébés aux grands yeux doux.

Avec une plume éternelle,

En caractères triomphants,

Un ange écrivait sur son aile

Le nom des bons petits enfants.

Que ceux-là, dans la cheminée,

Mettent sans crainte leur soulier

Petit Jésus, dans sa tournée,

Saura ne pas les oublier.




TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE.

CHAPITRE PREMIER.

La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.

La veillée de Noël.

I.—Le REPAS MAIGRE.

En Auvergne.

En Provence.

Dans le Comtat-Venaissin.

A Marseille.

Le gros souper du musée d'Arles.

En Bretagne.

II.—LES DIVERTISSEMENTS.

La fête de la pelote en Anjou.

La fête de la pelote en Normandie.

La fête des flambarts en Champagne.

Une veillée de Noël dans le Rouergue.

Une veillée de Noël au pays lorrain.

Une veillée de Noël à Paris.

Une pieuse coutume à Montsecret (Orne).

III—LES LÉGENDES

Êtres inanimés.

En Franche-Comté.

Dans les Vosges.

Au pays de Caux.

En Bretagne.

Animaux.

Dans les Vosges.

Dans les Landes.

En Berry.

Démons et croyances superstitieuses.

En Limousin.

Opinion d'un poète anglais.

A Saint-Michel-en-Grève.

En Franche-Comté.

Dans les Vosges.

En Normandie.

En Corse.

En Bretagne.

Récits édifiants.

La rose de Marienstein.

La Marguerite de Bethléem.

La Noël des trépassés.

La veillée de Noël (dom Guéranger).

CHAPITRE II

La Bûche de Noël.

Origine de la bûche de Noël.

En Berry.

En Normandie.

En Provence.

En Bretagne.

CHAPITRE III

Les particularités de la Messe de minuit.

Les trois messes de Noël.

Les trois messes de Noël à Rome.

La Messe de minuit au village.

En allant à la Messe de minuit.

Une Messe de minuit pendant la Révolution.

Une Messe de minuit manquée.

Une Messe de minuit en Normandie.

Une Messe de minuit en Picardie.

Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome.

Une Messe de minuit en Champagne.

Une Messe de minuit au pays d'Armagnac.

Une Messe de minuit dans le Rouergue.

Une Messe de minuit en Provence.

Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye.

Une Messe de minuit en Vendée.

Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue.

Une Messe de minuit en Bretagne.

Une Messe de minuit à Paris.

Une Messe de minuit à Ferrières.

La fête des Ânes à Rouen.

La Scala de Noël.

CHAPITRE IV

Le réveillon et les gâteaux de Noël

Origine du réveillon.

I.—Les quêteurs.

L'Aguilloné au pays d'Armagnac.

Les Aguignettes en Normandie.

A Ploërmel.

Dans les Pyrénées.

Dans les Landes.

II.—Le repas.

Dans l'Orléanais.

Dans l'Anjou.

Dans le Rouergue.

Dans le Poitou.

Dans le Dauphiné.

Dans l'Armagnac.

Dans le Béarn.

Dans l'Auvergne.

En Corse.

En Franche-Comté.

Dans le pays de Caux.

L'oie de Noël.

Le réveillon de Mme de Sévigné.

Le réveillon à Paris.

III.—LES GÂTEAUX.

Dans les Vosges.

En Lorraine.

En Flandre.

Dans le pays chartrain.

En Normandie.

En Berry.

Le réveillon des animaux.

CHAPITRE V

Les cadeaux de Noël

(l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël)

Origine des étrennes.

I.—L'ARBRE DE NOEL.

II.—LE SOULIER DE NOEL.