Mon oncle vit bien qu'il y avait là-dessous quelque mystère, et que tout s'était passé exactement comme il avait coutume de le raconter. Il resta fidèle au serment qu'il avait fait à la jeune dame, refusa, pour l'amour d'elle, plusieurs maîtresses d'auberge, fort désirables, et mourut garçon à la fin. Il faisait souvent remarquer quelle drôle de chose c'était qu'il eût découvert, en montant tout bonnement par-dessus cette palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages régulièrement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait être le seul individu vivant qu'on eût jamais pris comme passager dans une de ces excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre.
«Je ne comprends pas ce que ces ombres de malles-postes peuvent porter dans leurs sacs?... dit l'hôte, qui avait écouté l'histoire avec une profonde attention.
—Parbleu, les lettres mortes.[22]
—Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pensé.»
NOTES:
Les chevaux furent ponctuellement amenés le lendemain matin à neuf heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que Sam, l'un à l'intérieur, l'autre à l'extérieur, le postillon reçut ordre de se rendre à la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M. Benjamin Allen.
La voiture arriva bientôt devant la boutique où se lisait cette inscription: Sawyer, successeur de Nockemorf; et M. Pickwick, en mettant la tête à la portière, vit, avec une surprise extrême, le jeune garçon en livrée grise, activement occupé à fermer les volets. À cette heure de la matinée c'était une occupation hors du train ordinaire des affaires, et cela fit penser d'abord à notre philosophe que quelque ami ou patient de M. Sawyer était mort, ou bien peut-être que M. Bob Sawyer lui-même avait fait banqueroute.
«Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il au garçon.
—Rien du tout, monsieur, répondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu'à ses oreilles.
—Tout va bien, tout va bien cria Bob en paraissant soudainement sur le pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre, dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un châle. Je m'embarque, vieux.
—Vous?
—Oui, et nous allons faire une véritable expédition. Hé! Sam, à vous! Ayant ainsi brièvement éveillé l'attention de Sam Welter, dont la physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce procédé expéditif, Bob lui lança son havresac, qui fut immédiatement logé dans le siége. Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de force dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de la portière du carrosse, y fourra sa tête, et se prit à rire bruyamment.
«Quelle bonne farce! dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui tombaient de ses yeux.
—Mon cher monsieur, répliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je n'avais pas la moindre idée que vous nous accompagneriez.
—Justement; voilà le bon de la chose.
—Ah! voila le bon de la chose? répéta M. Pickwick, dubitativement.
—Sans doute: outre le plaisir de laisser la pharmacie se tirer d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien décidée à ne pas se tirer d'affaire avec moi.»
Ayant ainsi expliqué le phénomène des volets, M. Sawyer retomba dans une extase de joie.
«Quoi vous seriez assez fou pour laisser vos malades sans médecin? dit M. Pickwick d'un ton sérieux.
—Pourquoi pas? répliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu'à un chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque plus de médicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce moment-ci, j'aurais été obligé de leur donner à tous du calomel; ce qui aurait pu mal réussir à quelques-uns. Ainsi, tout est pour le mieux.»
Il y avait dans cette réponse une force de raisonnement et de philosophie à laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il réfléchit pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une manière moins ferme toutefois:
«Mais cette chaise, mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que deux personnes, et je l'ai promise à M. Allen.
—Ne vous occupez pas de moi un seul instant, j'ai arrangé tout cela, Sam me fera de la place sur le siége de derrière, à côté de lui. Regardez ceci; ce petit écriteau va être collé sur la porte: Sawyer, successeur de Nockemorf. S'adresser en face, chez Mme Cripps. Mme Cripps est la mère de mon groom. M. Sawyer est très fâché, dira Mme Cripps, il n'a pas pu faire autrement. On est venu le chercher ce matin pour une consultation, avec les premiers chirurgiens du pays. On ne pouvait pas se passer de lui; on voulait l'avoir à tout prix. Une opération terrible. Le fait est, ajouta Bob, pour conclure, que cela me fera, j'espère, plus de bien que de mal. Si on pouvait annoncer mon déport dans la journal de la localité, ma fortune est faite. Mais voila Ben.... Allons, montez!»
Tout en proférant ces paroles précipitées, Bob poussait de coté le postillon, jetait son ami dans la voiture, fermait la portière, relevait le marchepied, collait l'écriteau sur sa porte, la fermait, mettait la clef dans sa poche, s'élançait à coté de Sam, ordonnait au postillon de partir, et tout cela avec une rapidité si extraordinaire, que la voiture roulait déjà, et que M. Bob Sawyer était complètement établi comme partie intégrante de l'équipage, avant que M. Pickwick eût eu le temps de peser en lui-même s'il devait l'emmener ou non.
Tant que la voiture se trouva dans les rues de Bristol, le facétieux Bob conserva ses lunettes vertes, et se comporta avec une gravité convenable, se contentant de chuchoter diverses plaisanteries pour l'amusement spécial de Samuel Weller; mais, une fois arrivé sur la grand'route, il se dépouilla à la fois de ses lunettes et de sa gravité professionnelle, et se régala de diverses charges qui pouvaient jusqu'à un certain point attirer l'attention des passante sur la voiture, et rendre ceux qu'elle contenait l'objet d'une curiosité plus qu'ordinaire. Le moins remarquable de ces exploits était l'imitation bruyante d'un cornet à piston et le déploiement ambitieux d'un mouchoir de soie rouge attaché au bout d'une canne, en guise de pavillon, et agité de temps en temps d'un air de suprématie et de provocation.
«Je ne comprends pas, dit M. Pickwick en s'arrêtant au milieu d'une grave conversation avec M. Ben Allen, sur les bonnes qualités de M. Winkle et de sa jeune épouse, je ne comprends pas ce que tons les passants trouvent en nous de si extraordinaire pour nous examiner ainsi.
—La bonne tournure de la voiture, répondit Béa avec un léger sentiment d'orgueil. Je parierais qu'ils n'en voient pas tous les jours de semblables.
—Cela n'est pas impossible... cela ne peut... cela doit être» reprit M. Pickwick, qui se savait sans doute persuadé que cela était si, regardant en ce moment par la portière, il n'avait pas remarqué que la contenance des passants n'indiquait aucunement un étonnement respectueux, et que diverses communications télégraphiques paraissaient s'échanger entre eux et les habitants extérieurs de la voiture. M. Pickwick, comprenant instinctivement que cela pouvait avoir quelques rapports éloignés avec l'humeur plaisante de M. Bob Sawyer: «J'espère, dit-il, que notre facétieux ami ne commet pas d'absurdités là derrière.
—Oh que non! répliqua Ben Allen; excepté quand il est un peu lancé, Bob est la plus paisible créature de la terre.»
Ici l'on entendit l'imitation prolongée d'un cornet à piston, immédiatement suivie par des cris, par des hourras, qui sortaient évidemment du gosier et des poumons de la plus paisible créature du monde, ou, en termes plus clairs, de M. Bob Sawyer lui-même.
M. Pickwick et M. Ben Allen échangèrent un regard expressif, et le premier de ces gentlemen, ôtant son chapeau et se penchant par la portière, de façon que presque tout son gilet était en dehors, parvint enfin à apercevoir le jovial pharmacien.
M. Bob Sawyer était assis, non pas sur le siége de derrière, mais sur le haut de la voiture, les jambes aussi écartées que possible; il portait sur le coin de l'oreille le chapeau de Sam, et tenait d'une main une énorme sandwich, tandis que, de l'autre, il soulevait un immense flacon. D'un air de suave jouissance, il caressait tour à tour l'un et l'antre, variant toutefois la monotonie de cette occupation en poussant de temps en temps quelques cris, ou en échangeant avec les passants quelques spirituels badinages. Le pavillon sanguinaire était soigneusement attaché au siége de la voiture, dans une position verticale, et M. Samuel Weller, décoré du chapeau de Bob, était en train d'expédier une double sandwich avec une contenance animée et satisfaite, qui annonçait son entière approbation de tous ces procédés.
Cela était bien suffisant pour irriter un gentleman ayant, autant que M. Pickwick, le sentiment des convenances; mais ce n'était pas encore là tout le mal, car la chaise de poste croisait, en ce moment-là même, une voiture publique, chargée à l'extérieur comme à l'intérieur de voyageurs, dont l'étonnement était exprimé d'une manière fort significative. Les congratulations d'une famille irlandaise qui courait à côté de la chaise en demandant l'aumône, étaient aussi passablement bruyantes, surtout celles du chef de la famille, car il paraissait croire que cet étalage faisait partie de quelque démonstration politique et triomphale.
«Monsieur Sawyer! cria M. Pickwick dans un état de grande excitation. Monsieur Sawyer, monsieur!
—Ohé! répondit l'aimable jeune homme en se penchant sur un côté de la voiture avec toute la tranquillité imaginable.
—Êtes-vous fou, monsieur?
—Pas le moins du monde! Je ne suis que gai.
—Gai! Otez-moi ce scandaleux mouchoir rouge, monsieur! J'exige que vous l'abattiez, monsieur! Sam, ôtez-le sur-le-champ!»
Avant que Sam eût pu intervenir, M. Bob Sawyer amena gracieusement son pavillon, le plaça dans sa poche, fit un signe de tête poli à M. Pickwick, essuya le goulot de la bouteille et l'appliqua à sa bouche, lui faisant comprendre par là, sans perte de paroles, qu'il lui souhaitait toutes sortes de bonheur et de prospérité. Ayant exécuté cette pantomime, Bob replaça soigneusement le bouchon, et, regardant M. Pickwick d'un air bénin, mordit une bonne bouchée dans sa sandwich, et sourit.
«Allons! dit M. Pickwick, dont la colère momentanée n'était pas à l'épreuve de l'aimable aplomb de Bob; allons, monsieur, ne faites plus de semblables absurdités, s'il vous plaît.
—Non, non, répliqua le disciple d'Esculape en changeant de chapeau avec Sam. Je ne l'ai pas fait exprès; le grand air m'avait si fort animé que je n'ai pas pu m'en empêcher.
—Pensez à l'effet que cela produit, reprit M Pickwick d'une voix persuasive. Ayez quelques égards pour les convenances.
—Oh! certainement, répliqua Bob. Cela n'était pas du tout convenable. C'est fini, gouverneur.»
Satisfait de cette assurance, M. Pickwick rentra la tête dans la voiture; mais à peine avait-il repris la conversation interrompue, qu'il fut étonné par l'apparition d'un petit corps opaque qui vint donner plusieurs tapes sur là glace, comme pour témoigner son impatience d'être admis dans l'intérieur.
«Qu'est-ce que cela? s'écria M. Pickwick.
—Ça ressemble à un flacon, répondit Ben Allen en regardant l'objet en question à travers ses lunettes et avec beaucoup d'intérêt. Je pense qu'il appartient à Bob.»
Cette opinion était parfaitement exacte. M. Bob Sawyer ayant attaché le flacon au bout de sa canne, le faisait battre contre la fenêtre, pour engager ses amis de l'intérieur à en partager le contenu, en bonne harmonie et en bonne intelligence.
«Que faut-il faire? demanda M. Pickwick en regardant le flacon. Cette idée-là est encore plus absurde que l'autre.
—Je pense qu'il vaudrait mieux le prendre et le garder opina Ben Allen. Il le mérite bien.
—Certainement. Le prendrai-je?
—Je crois que c'est ce que nous pouvons faire de mieux.»
Cet avis coïncidant complètement avec l'opinion de M. Pickwick, il abaissa doucement la glace et détacha la bouteille du bâton. Celui-ci fut alors retiré, et l'on entendit M. Bob Sawyer rire de tout son cœur.
«Quel joyeux gaillard! dit M. Pickwick, le flacon à la main.
—C'est vrai, répondit Ben.
—On ne saurait rester fâché contre lui.
—Tout à fait impossible.»
Pendant cette courte communication de sentiments, M. Pickwick avait machinalement débouché la bouteille. «Qu'est-ce que c'est? demanda nonchalamment M. Allen.
—Je n'en sais rien, répliqua M. Pickwick avec une égale nonchalance. Cela sent, je crois, le punch.
—Vraiment? dit Benjamin.
—Je le suppose du moins, reprit M. Pickwick, qui n'aurait pas voulu s'exposer à dire une fausseté. Je le suppose, car il me serait impossible d'en parler avec certitude sans y goûter.
—Vous ne feriez pas mal d'essayer. Autant vaut savoir ce que c'est.
—Est-ce votre avis? Eh bien! ci cela vous fait plaisir, je ne veux pas m'y refuser.»
Toujours disposé à sacrifier ses propres sentiments aux désirs de ses amis, M. Pickwick s'occupa assez longuement à déguster le contenu de la bouteille.
«Qu'est-ce que c'est? demanda M. Allen, en l'interrompant avec quelque impatience.
—C'est extraordinaire! répondit le philosophe en léchant ses lèvres; je n'en suis pas bien sur. Oh! oui, ajouta-t-il, après avoir goûté une seconde fois, c'est du punch.»
M. Ben Allen regarda M. Pickwick, et M. Pickwick regarda M. Ben Allen. M. Ben Allen sourit, mais M. Pickwick garda son sérieux.
«Il mériterait, dit ce dernier avec sévérité, il mériterait que nous buvions tout, jusqu'à la dernière goutte.
—C'est précisément ce que je pensais.
—En vérité! Eh bien alors, à sa santé!»
Ayant ainsi parlé, notre excellent ami donna un tendre et long baiser à la bouteille, et la passa à Benjamin. Celui-ci ne se fit pas prier pour suivre son exemple: les sourires devinrent réciproques, et le punch disparut graduellement et joyeusement.
«Après tout, dit M. Pickwick en savourant la dernière goutte, ses idées sont réellement très-plaisantes, très-amusantes en vérité!
—Sans aucun doute,» répliqua Ben. Et, pour prouver que M. Bob était un des plus joyeux compères existants, il raconta lentement et en détail, comment son ami avait tant bu une fois, qu'il y avait gagné une fièvre chaude, et qu'on avait été obligé de le raser. La relation de cet agréable incident durait encore, lorsque la chaise arrêta devant l'hôtel de la Cloche, à Berkeby-Heath, pour changer de chevaux.
«Nous allons dîner ici, n'est-ce pas? dit Bob en fourrant sa tête à la portière.
—Dîner! s'écria M. Pickwick. Nous n'avons encore fait que dix-neuf milles, et nous en avons quatre-vingt-sept et demi à faire.
—C'est précisément pour cela qu'il faut prendre quelque chose qui nous aide à supporter la fatigue, répliqua Bob.
—Oh! reprit M. Pickwick en regardant sa montre, il est tout à fait impossible de dîner à onze heures et demie du matin.
—C'est juste, c'est un déjeuner qu'il nous faut.—Ohé! monsieur! un déjeuner pour trois, sur-le-champ, et n'attelez les chevaux que dans un quart d'heure. Faites mettre sur la table tout ce que vous avez de froid, avec quelques bouteilles d'ale, et votre meilleur madère.» Ayant donné ces ordres avec un empressement et une importance prodigieuse, M. Bob Sawyer entra immédiatement dans la maison pour en surveiller l'exécution. Il revint, en moins de cinq minutes, déclarer que tout était prêt et excellent.
La qualité du déjeuner justifia complétement les assertions du pharmacien, et ses compagnons de voyage y firent autant d'honneur que lui. Grâce à leurs efforts réunis, les bouteilles d'ale et le vin de Madère disparurent promptement. Le flacon fut ensuite rempli du meilleur équivalent possible pour le punch, et quand nos amis eurent repris leurs places dans la voiture, le cornet sonna et le pavillon rouge flotta, sans la plus légère opposition de la part de M. Pickwick.
À Tewkesbury, on arrêta pour dîner, et on y expédia encore de l'ale, une bouteille de madère et du porto par-dessus le marché; enfin le flacon y fut rempli, pour la quatrième fois. Sous l'influence combinée de ces liquides, M. Pickwick et M. Allen restèrent endormis pendant trente milles, tandis que Bob et Sam Weller chantaient des duos sur leur siége.
Il faisait tout à fait sombre, quand M. Pickwick se secoua et s'éveilla suffisamment pour regarder par la portière. Des chaumières éparses sur le bord de la route, la teinte enfumée de tous les objets visibles, l'atmosphère nébuleuse, les chemins couverts de cendre et de poussière de brique, la lueur ardente des fournaises embrasées, à droite et à gauche, les nuages de fumée qui sortaient pesamment des hautes cheminées pyramidales et qui noircissaient tous les environs, l'éclat des lumières lointaines, les pesants chariots qui rampaient sur la route, chargés de barres de fer retentissantes ou d'autres lourdes marchandises, tout enfin indiquait qu'on approchait de la grande cité industrielle de Birmingham.
Le mouvement et le tapage d'un travail sérieux devenaient de plus en plus sensibles, à mesure que la voiture avançait dans les étroites rues qui conduisent au centre des affaires, une foule active circulait partout; des lumières brillaient, jusque sous les toits, aux longues files de fenêtres; le bourdonnement du travail sortait de chaque maison; le mouvement des roues et des balanciers faisait trembler les murailles. Les feux dont les reflets rougeâtres étaient visibles depuis plusieurs milles, flambaient furieusement dans les grands ateliers. Le bruit des outils, les coups mesurés des marteaux, le sifflement de la vapeur, le lourd cliquetis des machines, retentissaient de tous les côtés, comme une rude harmonie.
La voiture était arrivée dans les larges rues et devant les boutiques brillantes qui entourent le vieil hôtel Royal, avant que M. Pickwick eût commencé à considérer la nature délicate et difficile de la commission qui l'avait amené là.
La délicatesse de la commission et la difficulté de l'exécuter convenablement n'étaient nullement amoindries par la présence volontaire de M. Bob Sawyer. Pour dire la vérité, M. Pickwick n'était nullement enchanté de l'avantage qu'il avait de jouir de sa société, quelque agréable et quelque honorable qu'elle fût d'ailleurs. Il aurait même donné joyeusement une somme raisonnable, pour pouvoir le faire transporter, temporairement, à cinquante milles de distance.
M. Pickwick n'avait jamais eu de communications personnelles avec M. Winkle père, quoiqu'il eût deux ou trois fois correspondu par lettre avec lui, et lui eût fait des réponses satisfaisantes concernant la conduite et le caractère de M. Winkle junior. Il sentait donc, avec un frémissement nerveux, que ce n'était pas un moyen fort ingénieux de le prédisposer en sa faveur, que de lui faire sa première visite, accompagné de Ben Allen et de Bob Sawyer, tous deux légèrement gris.
«Quoi qu'il en soit, pensait M. Pickwick en cherchant à se rassurer lui-même, il faut que je fasse de mon mieux. Je suis obligé de le voir ce soir, car je l'ai positivement promis à son fils; et si les deux jeunes gens persistent à vouloir m'accompagner, il faudra que je rende l'entrevue aussi courte que possible, me contentant d'espérer que, pour leur propre honneur, ils ne feront pas d'extravagances.»
Comme M. Pickwick se consolait par ces réflexions, la chaise s'arrêta à la porte du vieil hôtel Royal. Ben Allen, à moitié réveillé, en fut tiré par Sam, et M. Pickwick put descendre à son tour. Ayant été introduit, avec ses compagnons, dans un appartement confortable, il interrogea immédiatement le garçon concernant la résidence de M. Winkle.
«Tout près d'ici, monsieur, répondit le garçon. M. Winkle a un entrepôt sur le quai, mais sa maison n'est pas à cinq cents pas d'ici, monsieur.»
Ici le garçon éteignit une chandelle et la ralluma le plus lentement possible, afin de laisser à M. Pickwick le temps de lui adresser d'autres questions, s'il y était disposé.
«Désirez-vous quelque chose, monsieur? dit-il, en désespoir de cause. Un dîner, monsieur? du thé ou du café?
—Rien, pour le moment.
—Très-bien, monsieur. Vous ne voulez pas commander votre souper, monsieur?
—Non, pas à présent.
—Très-bien, monsieur.»
Le garçon marche doucement vers la porte, et s'arrêtant court, se retourna et dit avec une grande suavité:
«Vous enverrai-je la fille de chambre, messieurs?
—Oui, s'il vous plaît, répondit M. Pickwick.
—Et puis vous apporterez une bouteille de soda-water ajouta Bob.
—Soda-water? Oui, monsieur.» Avec ces mots, le garçon, dont l'esprit paraissait soulagé d'un poids accablant en ayant à la fin obtenu l'ordre de servir quelque chose, s'évanouit imperceptiblement. En effet, les garçons d'hôtel ne marchent ni ne courent; ils ont une manière mystérieuse de glisser, qui n'est pas donnée aux autres hommes.
Quelques légers symptômes de vitalité ayant été éveillés chez M. Ben Allen par un verre de soda-water, il consentit enfin à laver son visage et ses mains, et à se laisser brosser par Sam. M. Pickwick et Bob Sawyer ayant également réparé les désordres que le voyage avait produits dans leur costume, les trois amis partirent, bras dessus, bras dessous, pour se rendre chez M. Winkle. Le long du chemin, Bob imprégnait l'atmosphère d'une violente odeur de tabac.
À un quart de mille environ, dans une rue tranquille et propre, s'élevait une vieille maison de briques rouges. La porte, à laquelle on montait par trois marches, portait sur une plaque de cuivre ces mots: M. WINKLE. Les marches étaient fort blanches, les briques très-rouges, et la maison très-propre.
L'horloge sonnait dix heures quand MM. Pickwick, Ben Allen et Bob Sawyer frappèrent à la porte. Une servante proprette vint l'ouvrir, et tressaillit en voyant trois étrangers.
«M. Winkle est-il chez lui, ma chère? demanda M. Pickwick.
—Il va souper, monsieur, répondit la jeune fille.
—Donnez-lui cette carte, s'il vous plaît, et dites-lui que je suis fâché de le déranger si tard, mais que je viens d'arriver, et que je dois absolument le voir ce soir.»
La jeune fille regarda timidement M. Sawyer, qui exprimait par une étonnante variété de grimaces l'admiration que lui inspiraient ses charmes; ensuite, jetant un coup d'œil aux chapeaux et aux redingotes accrochés dans le corridor, elle appela une autre servante, pour garder la porte pendant qu'elle montait. La sentinelle fut rapidement relevée, car la jeune fille revint immédiatement, demanda pardon aux trois amis de les avoir laissés dans la rue, et les introduisit dans un arrière-parloir, moitié bureau, moitié cabinet de toilette, dont les principaux meubles étaient un bureau, un lavabo, un miroir à barbe, un tire-botte et des crochets, un tabouret, quatre chaises, une table et une vieille horloge.
Sur le manteau de la cheminée se trouvait un coffre-fort en fer fixé dans le mur; enfin un almanach et une couple de tablettes chargées de livres et de papiers poudreux décoraient les murs.
«Je suis bien fâché de vous avoir fait attendre à la porte, monsieur, dit la jeune fille en allumant une lampe et en s'adressant à m. Pickwick avec un gracieux sourire; mais je ne vous connaissais pas du tout, et il y a tant d'aventuriers qui viennent pour voir s'ils peuvent mettre la main sur quelque chose que réellement....
—Il n'y a pas le moindre besoin d'apologie, ma chère enfant, répliqua M. Pickwick avec bonne humeur.
—Pas le plus léger, mon amour,» ajouta Bob en étendant plaisamment les bras, et sautant d'un côté de la chambre à l'autre, comme pour empêcher la jeune fille de s'éloigner immédiatement. Mais elle ne fut nullement attendrie par ces gracieusetés, car elle exprima tout haut son opinion que M. Bob Sawyer était un polisson, et lorsqu'il voulut l'amadouer par des moyens encore plus pressants, elle lui imprima ses jolis doigts sur le visage, et bondit hors de la chambre, avec force expressions d'aversion et de mépris.
Privé de la société de la jeune bonne, M. Bob Sawyer chercha à se divertir en regardant dans le bureau, en ouvrant les tiroirs de la table, en feignant de crocheter la serrure du coffre-fort, en retournant l'almanach, en essayant, par-dessus ses bottes, celles de M. Winkle senior, et en faisant sur les meubles et ornements diverses autres expériences amusantes, qui causaient à M. Pickwick une horreur et une agonie inexprimables, mais qui donnaient à M. Bob Sawyer un délice proportionnel.
À la fin, la porte s'ouvrit, et un petit vieillard, en habit couleur de tabac, dont le visage et le crâne étaient exactement la contre-partie du crâne et du visage appartenant à M. Winkle junior (si ce n'est que le petit vieillard était un peu chauve), entra, en trottant, dans la chambre, tenant d'une main la carte de M Pickwick, de l'autre un chandelier d'argent.
«Monsieur Pickwick, comment vous portez-vous, monsieur? dit le petit vieillard en posant son chandelier et tendant sa main. J'espère que vous allez bien, monsieur? Charmé de vous voir, asseyez-vous, monsieur Pickwick, je vous en prie Ce gentleman est?...
—Mon ami monsieur Sawyer, répondit M. Pickwick, un ami de votre fils.
—Oh! fit M. Winkle en regardant Bob d'un air un peu refrogné. J'espère que vous allez bien, monsieur?
—Comme un charme, répliqua Bob.
—Cet autre gentleman, dit M. Pickwick, cet autre gentleman, comme vous le verrez quand vous aurez lu la lettre dont je suis chargé, est un parent très-proche.... ou plutôt devrais-je dire, un intime ami de votre fils. Son nom est Allen.
—Ce gentleman?» demanda M. Winkle, en montrant avec la carte M. Benjamin Allen, qui s'était endormi dans une attitude telle qu'on n'apercevait de lui que son épine dorsale, et le collet de son habit.
M. Pickwick était sur le point de répondre à cette question, et de réciter tout au long les noms et honorables qualités de M. Benjamin Allen, quand le spirituel Bob, afin de faire comprendre à son ami la situation où il se trouvait, lui fit dans la partie charnue du bras un violent pinçon. Ben se dressa sur ses pieds, avec un grand cri; mais s'apercevant aussitôt qu'il était en présence d'un étranger, il s'avança vers M. Winkle et lui secouant tendrement les deux mains pendant environ cinq minutes, murmura quelques mots sans suite, à moitié intelligibles, sur le plaisir qu'il éprouvait à le voir; lui demandant, d'une manière très-hospitalière, s'il était disposé à prendre quelque chose après sa promenade, ou s'il préférait attendre jusqu'au dîner; après quoi il s'assit, et se mit à regarder autour de lui, d'un air hébété, comme s'il n'avait pas eu la moindre idée du lieu où il se trouvait; ce qui était vrai, effectivement.
Tout ceci était fort embarrassant pour M. Pickwick, et d'autant plus que M. Winkle senior témoignait un étonnement palpable à la conduite excentrique, pour ne pas dire plus, de ses deux compagnons. Afin de mettre un terme à cette situation, il tira une lettre de sa poche, et la présentant à M. Winkle, lui dit:
«Cette lettre, monsieur, est de votre fils. Vous verrez par ce qu'elle contient que son bien-être et son bonheur futur dépendent de la manière bienveillante et paternelle dont vous l'accueillerez. Vous m'obligerez beaucoup en la lisant avec calme, et en en discutant ensuite le sujet avec moi, d'une manière grave et convenable. Vous pouvez juger de quelle importance votre décision est pour votre fils, et quelle est son extrême anxiété, à ce sujet, puisqu'elle m'a engagé à me présenter chez vous, à une heure si avancée, et, ajouta M. Pickwick en regardant légèrement ses deux compagnons, et dans des circonstances si défavorables.»
Après ce prélude, M. Pickwick plaça entre les mains du vieillard étonné, quatre pages serrées de repentir superfin; puis, s'étant assis, il examina sa figure et son maintien, avec inquiétude il est vrai, mais avec l'air ouvert et assuré d'un homme qui a accepté un rôle dont il n'a pas à rougir ni à se défendre.
Le vieux négociant tourna et retourna la lettre avant de l'ouvrir; examina l'adresse, le dos, les côtés; fit des observations microscopiques sur le petit garçon grassouillet imprimé sur la cire; leva ses yeux sur le visage de M. Pickwick; et enfin, s'asseyant sur le tabouret de son bureau et rapprochant la lampe, brisa le cachot, ouvrit l'épître, et, l'élevant près de la lumière, se prépara à lire.
Juste dans ce moment, M. Bob Sawyer, dont l'esprit était demeuré inactif depuis quelques minutes, plaça ses mains sur ses genoux et se composa un visage de clown, d'après les portraits de feu M. Grimaldi. Malheureusement il arriva que M. Winkle, au lieu d'être profondément occupé à lire sa lettre, comme Bob l'imaginait, s'avisa de regarder par-dessus, et, conjecturant avec raison que le visage en question était fabriqué en dérision de sa propre personne, fixa ses yeux sur le coupable avec tant de sévérité, que les traits de feu M. Grimaldi se résolurent, graduellement, en une contenance fort humble et fort confuse.
«Vous m'avez parlé, monsieur? demanda M. Winkle après un silence menaçant.
—Non, monsieur, répliqua Bob qui n'avait plus rien d'un clown, excepté l'extrême rougeur de ses joues.
—En êtes-vous bien sûr, monsieur?
—Oh! certainement; oui, monsieur, tout à fait.
—Je l'avais cru, monsieur, rétorqua le vieux gentleman avec une emphase pleine d'indignation. Peut-être que vous m'avez regardé, monsieur?
—Oh! non, monsieur, pas du tout, répliqua Bob de la manière la plus civile.
—Je suis charmé de l'apprendre, monsieur, reprit le vieillard en fronçant ses sourcils d'un air majestueux; puis il rapprocha la lettre de la lumière et commença à lire sérieusement.
M. Pickwick le considérait avec attention, tandis qu'il tournait de la dernière ligne de la première page à la première ligne de la seconde; et de la dernière ligne de la seconde page à la première ligne de la troisième; et de la dernière ligne de la troisième page à la première ligne de la quatrième; mais quoique le mariage de son fils lui fût annoncé dans les douze premières lignes, comme le savait très bien M. Pickwick, aucune altération de sa physionomie n'indiqua avec quels sentiments il prenait une si importante nouvelle.
M. Winkle lut la lettre jusqu'au dernier mot, la replia avec la précision d'un homme d'affaires, et juste au moment où M. Pickwick attendait quelque grande expansion de sensibilité, il trempa une plume dans l'encrier, et dit aussi tranquillement que s'il avait parlé de l'affaire commerciale la plus ordinaire: Quelle est l'adresse de Nathaniel, monsieur Pickwick?
«À l'hôtel George et Vautour, pour le présent.
—George et Vautour, où est cela?
—George Yard, Lombard street.
—Dans la cité?
—Oui.»
Le vieux gentleman écrivit méthodiquement l'adresse sur le dos de la lettre, et l'ayant placée dans son bureau, qu'il ferma, dit en rangeant le tabouret et en mettant la clef dans sa poche: «Je suppose que nous n'avons plus rien à nous dire, monsieur Pickwick?»
—Rien à nous dire, mon cher monsieur? s'écria l'excellent homme avec une chaleur pleine d'indignation. Rien à nous dire! N'avez-vous pas d'opinion à exprimer sur un événement si considérable dans la vie de mon jeune ami? Pas d'assurance à lui faire transmettre par moi, de la continuation de votre affection et de votre protection? Rien à dire qui puisse le rassurer, rien qui puisse consoler la jeune femme inquiète, dont le bonheur dépend de lui? Mon cher monsieur, réfléchissez.
—Précisément, je réfléchirai. Je ne puis rien dire maintenant. Je suis un homme méthodique, monsieur Pickwick, je ne m'embarque jamais précipitamment dans aucune affaire et d'après ce que je vois de celle-ci, je n'en aime nullement les apparences. Mille livres sterling ne sont pas grand chose, monsieur Pickwick.
—Vous avez bien raison, monsieur, dit Ben Allen, justement assez éveillé pour savoir qu'il avait dépensé ses mille livres sans la plus petite difficulté. Vous êtes un homme intelligent. Bob, c'est un gaillard intelligent.
—Je suis enchanté que vous me rendiez cette justice, dit M. Winkle, en jetant un regard méprisant à M. Ben Allen, qui hochait la tête d'un air profond. Le fait est, monsieur Pickwick, qu'en permettant à mon fils de voyager sous vos auspices pendant un an ou deux, pour apprendre à connaître les hommes et les choses, et afin qu'il n'entrât pas dans la vie comme un écolier, qui se laisse attraper par le premier venu, je n'avais nullement compté sur ceci. Il le sait très bien, et si je cessais de le soutenir, il n'aurait pas lieu d'être surpris. Au reste il apprendra ma décision, monsieur Pickwick. En attendant, je vous souhaite le bonsoir. Margaret, ouvrez la porte.»
Pendant tout ce temps M. Bob Sawyer avait fait des signes à son ami pour l'engager à dire quelque chose qui fût frappé au bon coin; aussi Ben improvisa-t-il, sans aucun avertissement préalable, une petite oraison brève, mais pleine de chaleur. «Monsieur, dit-il en regardant le vieux gentleman avec des yeux ternes et fixes et en balançant furieusement son bras de bas en haut: Vous.... vous devriez rougir de votre conduite.
—En effet, répliqua M. Winkle; comme frère de la jeune personne, vous êtes un excellent juge de la question. Allons! en voilà assez. Je vous en prie, monsieur Pickwick, n'ajoutez plus rien. Bonne nuit, messieurs.»
Ayant dit ces mots, le vieux négociant prit le chandelier et ouvrit la porte de la chambre, en montrant poliment le corridor.
«Vous regretterez votre conduite, monsieur, dit M. Pickwick en serrant étroitement ses dents, pour contenir sa colère, car il sentait combien cela était important pour son jeune ami.
—Je suis pour le moment d'une opinion différente, répondit M. Winkle avec calme. Allons, messieurs, je vous souhaite encore un bonne nuit.»
M. Pickwick regagna la rue
d'un pas irrité; Bob Sawyer, complètement
maté par les manières décidées du vieux
gentleman, prit le même parti;
le chapeau de M. Ben Allen roula après eux sur les marches, et
la
personne de M. Ben Allen le suivit immédiatement; puis les trois
compagnons allèrent se coucher en silence, et sans songer. Mais
avant de
s'endormir, M. Pickwick pense que s'il avait su quel homme
méthodique
était M. Winkle senior, il ne serait assurément
pas chargé d'une telle
commission pour lui.
Lorsque M. Pickwick se réveilla à huit heures du matin, l'état de l'atmosphère n'était nullement propre à égayer son esprit, ni à diminuer l'abattement que lui avait inspiré le résultat inattendu de son ambassade. Le ciel était triste et sombre, l' air humide et froid, les rues mouillées et fangeuses. La fumée restait paresseusement suspendue au sommet des cheminées, comme si elle avait manqué d'énergie pour s'élever, et la brume descendait lentement, comme si elle n'avait pas eu même le cœur à tomber. Un coq de combat, privé de toute son animation habituelle, se balançait tristement sur une patte, dans la cour, tandis qu'une bourrique, sous un étroit appentis, tenait sa tête baissée, et, s'il fallait en croire sa contenance misérable, devait méditer un suicide. Dans les rues, on ne voyait que des parapluies, et l'on n'entendait que le cliquetis des casques et le clapotement de l'eau, qui dégouttait des toits.
Pendant le déjeuner, la conversation demeura singulièrement traînante. M. Bob Sawyer lui-même ressentait l'influence du temps, et la réaction de l'excitation du jour précédent. Suivant son propre et expressif langage, il était aplati. M. Ben Allen l'était aussi; et pareillement M. Pickwick.
Dans l'attente prolongée d'une éclaircie, le dernier journal de Londres fut lu et relu, avec une intensité d'intérêt qui ne s'observe jamais que dans des cas d'extrême misère. Les trois compagnons d'infortunes ne mirent pas moins de persévérances à arpenter chaque fleur du tapis; ils regardèrent par la fenêtre assez souvent pour justifier l'imposition d'une double taxe; ils entamèrent, sans résultat, toutes sortes de sujets de conversation, et à la fin, lorsque midi fut arrivé sans amener aucun changement favorable, M. Pickwick tira résolument la sonnette et demanda sa voiture.
La route était boueuse, il bruinait plus fort que jamais, et la boue était lancée dans la chaise ouverte en si grande quantité, qu'elle incommodait les habitants de l'intérieur presque autant que ceux de l'extérieur. Pourtant, dans le mouvement même, dans le sentiment d'un changement, d'une action, il y avait quelque chose de bien préférable à l'ennui de rester enfermé dans une chambre sombre, et de voir pour toute distraction la pluie tomber tristement dans une triste rue. Aussi nos voyageurs s'étonnèrent-ils d'abord d'avoir été si longtemps à prendre leur parti.
Quand ils arrêtèrent à Coventry pour relayer, la vapeur qui sortait des chevaux formait un nuage si épais, qu'elle éclipsait complétement le palefrenier; seulement on l'entendit s'écrier au milieu du brouillard, qu'il espérait bien obtenir la première médaille d'or de la société d'humanité, pour avoir ôté le chapeau du postillon, attendu que celui-ci aurait été infailliblement noyé par l'eau qui découlait des bords, si l'invisible gentleman n'avait pas eu la présence d'esprit de l'enlever vivement, et d'essuyer avec un bouchon de paille le visage du naufragé.
«Ceci est agréable, dit Bob en arrangeant le collet de son habit, et en tirant son châle sur sa bouche pour concentrer la fumée d'un verre d'eau-de-vie qu'il venait d'avaler.
—Tout à fait, répondit Sam d'un air tranquille.
—Vous n'avez pas l'air d'y faire attention.
—Dame! monsieur, je ne vois pas trop quel bien ça me ferait.
—Voilà une excellente réponse, ma foi!
—Certainement, monsieur. Tout ce qui arrive est bien, comme remarqua doucement le jeune seigneur quand il reçut une pension, parce que le grand-père de la femme de l'oncle de sa mère avait une fois allumé la pipe du roi avec son briquet phosphorique.
—Ce n'est pas une mauvaise idée cela, répliqua Bob d'un air approbatif.
—Juste ce que le jeune courtisan disait ensuite tous les jours d'échéance pendant le reste de sa vie.»
Après un court silence, Sam jeta un coup d'œil au postillon, et baissant la voix de manière à ne produire qu'un chuchotement mystérieux: «Avez-vous jamais été appelé, quand vous étiez apprenti carabin, pour visiter un postillon?...
—Non, je ne le crois pas.
—Vous n'avez jamais vu un postillon dans un hôpital n'est-ce pas?
—Non, je ne pense pas en avoir vu.
—Vous n'avez jamais connu un cimetière où y avait un postillon d'enterré? vous n'avez jamais vu un postillon mort, n'est-ce pas? demanda Sam, en poursuivant son catéchisme.
—Non, répliqua Bob.
—Ah! reprit Sam d'un air triomphant, et vous n'en verrez jamais, et il y a une autre chose qu'on ne verra jamais, c'est un âne mort. Personne n'a jamais vu un âne mort, excepté le gentleman[23] en culotte de soie noire, qui connaissait la jeune femme qui gardait une chèvre, et encore c'était un âne français; ainsi il n'était pas de pur sang, après tout.
—Eh bien! quel rapport tout cela a-t-il avec le postillon? demanda Bob.
—Voilà. Je ne veux pas assurer, comme quelques personnes très-sensées, que les postillons et les ânes sont un être immortel, tous les deux; mais voilà ce que je dis: C'est que, quand ils se sentent trop roides pour travailler, ils s'en vont, l'un portant l'autre: un postillon pour deux ânes, c'est la règle. Ce qu'ils deviennent ensuite, personne n'en sait rien; mais il est très-probable qu'ils vont pour s'amuser dans un monde meilleur, car il n'y a pas un homme vivant qui ait jamais vu un postillon ni un âne s'amuser dans ce monde ici.»
Développant compendieusement cette remarquable théorie, et citant à l'appui divers faits statistiques, Sam Weller égaya le trajet jusqu'à Dunchurch. Là on obtint un postillon sec et des chevaux frais. Daventry était le relais suivant, Towcester celui d'après, et à la fin de chaque relais, il pleuvait plus fort qu'au commencement.
«Savez-vous, dit Bob d'un ton de remontrance en mettant le nez à la portière de la chaise, lorsqu'elle arrêta devant la tête du sarrasin, à Towcester, savez-vous que ça ne peut pas aller comme ça?
—Ah ça! dit M. Pickwick, qui venait de sommeiller un peu: J'ai peur que vous n'attrapiez de l'humidité.
—Oh vraiment! en effet, je crois que je suis légèrement humide! dit Bob, et personne ne pouvait le nier, car la pluie coulait de son cou, de ses coudes, de ses parements, de ses casques et de ses genoux. Tout son costume était si luisant d'eau, qu'on aurait pu croire qu'il était imprégné d'huile.
—Je crois que je suis légèrement humide, répéta Bob, en se secouant et en jetant autour de lui une petite pluie fine, comme font les chiens de Terre-Neuve, en sortant de l'eau.
—Je pense vraiment qu'il n'est pas possible d'aller plus loin ce soir, fit observer Ben Allen.
—Tout à fait hors de question, monsieur, ajouta Sam en s'approchant pour assister à la conférence? C'est de la cruauté envers les animaux que de les faire sortir d'un temps pareil. Il y a des lits ici, monsieur. Tout est propre et confortable. Un très-bon petit dîner, qui peut être prêt en une demi-heure; des poulets et des côtelettes, du veau, des haricots verts, une tarte et de la propreté. Vous ferez bien de rester ici, monsieur, si j'ose donner mon avis gratis. Consultez les gens de l'art, comme disait le docteur.»
L'hôte de la Tête de Sarrasin arriva fort à propos, en ce moment, pour confirmer les éloges de Sam, relativement aux mérites de son établissement et pour appuyer ses supplications par une quantité de conjonctures effrayantes concernant l'état des routes, l'improbabilité d'avoir des chevaux frais aux relais suivant la certitude infaillible qu'il pleuvrait toute la nuit, et la certitude, également infaillible, que le temps s'éclaircirait le matin; avec divers autres raisonnements séducteurs familiers à tous les aubergistes.
«C'est bien! dit M. Pickwick; mais alors il faut que j'envoie une lettre à Londres, de manière à ce que qu'elle soit remise demain, dès le matin. Autrement je serais obligé de continuer ma route, à tout hasard.»
L'hôte fit une grimace de plaisir. Rien n'était plus facile que d'envoyer une lettre empaquetée dans une feuille de papier gris, soit par la malle, soit par la voiture de nuit de Birmingham. Si le gentleman tenait particulièrement à ce que qu'elle fût remise de suite, il pouvait écrire sur l'enveloppe très-pressée, moyennant quoi il serait certain qu'elle serait portée immédiatement, ou bien une demi-couronne au porteur si ce paquet est remis de suite, ce qui serait encore plus sûr.
«Très-bien! dit M. Pickwick. Alors nous allons rester ici.
—John, cria l'aubergiste; des lumières dans le soleil; faites vite du feu, les gentlemen sont mouillés. Par ici, messieurs. Ne vous tourmentez pas du postillon, monsieur, je vous l'enverrai quand vous le sonnerez. Maintenant, John, les chandelles.»
Les chandelles furent apportées, le feu fut attisé et une nouvelle bûche y fut jetée. En dix minutes de temps un garçon mettait la nappe pour le dîner, les rideaux étaient tirés, le feu flambait, et, comme il arrive toujours dans une auberge anglaise un peu décente, on aurait cru, à voir l'arrangement de toutes choses, que les voyageurs étaient attendus depuis huit jours au moins.
M. Pickwick s'assit à une petite table et écrivit rapidement, pour M. Winkle, un billet dans lequel il l'informait simplement qu'il était arrêté par le mauvais temps, mais qu'il arriverait certainement à Londres, le jour suivant; remettant d'ailleurs, à cette époque, le détail de ses opérations. Ce billet, arrangé de manière à avoir l'air d'un paquet, fut immédiatement porté à l'aubergiste, par Sam.
Après s'être séché au feu de la cuisine, Sam revenait pour ôter les bottes de son maître, quand, en regardant par une porte entr'ouverte, il aperçut un grand homme, dont les cheveux étaient roux. Devant lui, sur une table, était étalé un paquet de journaux, et il lisait l'article politique de l'un d'eux, avec un air de sarcasme continuel, qui donnait à ses narines et à tous ses traits une expression de mépris superbe et majestueux.
«Hé! dit Sam, il me semble que je connais cette boule-là, et le lorgnon d'or, et la tuile à grands rebords. J'ai vu tout cela à Eatanswill, ou bien je suis un crétin!»
À l'instant même, afin d'attirer l'attention du gentleman, Sam fut saisi d'une toux fort incommode. Celui-ci tressaillit, en entendant du bruit, leva sa tête et son lorgnon, et laissa apercevoir les traits profonds et pensifs de M. Pott, l'éditeur de la Gazette d'Eatanswill.
«Pardon, monsieur, dit Sam en s'approchant avec un salut. Mon maître est ici, monsieur Pott.
—Chut! chut! cria Pott, en entraînant Sam, dans la chambre et en fermant la porte, avec une expression de physionomie pleine de mystère et d'appréhension.
—Qu'est-ce qu'il y a? monsieur, dit Sam en regardant avec étonnement autour de lui.
—Gardez-vous bien de murmurer mon nom. Nous sommes dans un pays jaune: si la population irritable savait que je suis ici, elle me déchirerait en lambeaux.
—En vérité, monsieur?
—Oui; je serais la victime de leur furie. Mais maintenant jeune homme, qu'est-ce que vous disiez de votre maître?
—Qu'il passe la nuit dans cette auberge, avec un couple d'amis.
—M. Winkle en est-il? demanda M. Pott en fronçant légèrement le sourcil.
—Non, monsieur, il reste chez lui maintenant. Il est marié.
—Marié! s'écria Pott avec une véhémence effrayante. Il s'arrêta, sourit d'un air sombre, et ajouta à voix basse et d'un ton vindicatif: C'est bien fait, il n'a que ce qu'il mérite.»
Ayant ainsi exhalé, avec un sauvage triomphe, sa mortelle malice envers un ennemi abattu, M. Pott demanda si les amis de M. Pickwick étaient bleus, et l'intelligent valet, qui en savait à peu près autant que l'éditeur lui-même, ayant fait une réponse très-satisfaisante, M. Pott consentit à l'accompagner dans la chambre de M. Pickwick. Il y fut reçu avec beaucoup de cordialité, et l'on convint de dîner en commun.
Lorsque M. Pott eut pris son siége près du feu, et lorsque nos trois voyageurs eurent ôté leurs bottes mouillées et mis des pantoufles: «Comment vont les affaires à Eatanswill? demanda M. Pickwick. L'Indépendant existe-t-il toujours?
—L'Indépendant, monsieur, répliqua Pott, traîne encore sa misérable et languissante carrière, abhorré et méprisé par le petit nombre de ceux qui connaissent sa honteuse et méprisable existence; suffoqué lui-même par les ordures qu'il répand en si grande profusion, assourdi et aveuglé par les exhalaisons de sa propre fange, l'obscène journal, sans avoir la conscience de son état dégradé, s'enfonce rapidement sous la vase trompeuse qui semble lui offrir un point d'appui solide auprès des classes les plus basses de la société, mais qui, s'élevant par degré au-dessus de sa tête détestée, l'engloutira bientôt pour toujours.»
Ayant débité avec véhémence ce manifeste, tiré de son dernier article politique, l'éditeur s'arrêta pour prendre haleine, puis regardant majestueusement Bob: «Vous êtes jeune, monsieur,» lui dit-il.
M. Sawyer inclina la tête.
«Et vous aussi, monsieur,» ajouta Pott en s'adressant à M. Ben Allen.
Celui-ci reconnut l'agréable imputation.
—Et vous êtes tous les deux profondément imbus de ces principes bleus, que j'ai promis aux peuples de ce royaume de défendre et de maintenir tant que je vivrai?
—Hé! hé! quant à cela, je n'en sais trop rien, répliqua Bob, je suis....
—Pas un jaune, n'est-ce pas? monsieur Pickwick, interrompit l'éditeur en reculant sa chaise. Votre ami n'est pas un jaune, monsieur.
—Non, non, répliqua Bob. Je suis une espèce de tartan écossais, à présent; un composé de toutes les couleurs.
—Un vacillateur, dit Pott d'une voix solennelle; un vacillateur! Ah! monsieur, si vous pouviez lire une série de huit articles, qui ont paru dans la Gazette d'Eatanswill, j'ose dire que vous ne seriez pas longtemps sans asseoir vos opinions sur une base ferme et solide.
—Et moi, j'ose dire que je deviendrais tout bleu, avant d'être arrivé à la fin,» rétorqua Bob.
M. Pott le regarda d'un air soupçonneux, pendant quelques minutes, puis se tournant vers M. Pickwick: «Vous avez lu, sans doute, les articles littéraires qui ont paru par intervalles, depuis trois mois, dans la Gazette d'Eatanswill, et qui ont excité une attention si générale et.... et je puis le dire, une admiration si universelle.
—Eh! mais, répliqua M. Pickwick, légèrement embarrassé par cette question, le fait est que j'ai été tellement occupé, d'une autre manière, que je n'ai réellement pas eu la possibilité de les parcourir.
—Il faut les lire, monsieur, dit l'éditeur d'un air sévère.
—Oui, certainement.
—Ils ont paru sous la forme d'une critique très-détaillée d'un ouvrage sur la métaphysique chinoise.
—Ah! très-bien.... Ces articles sont de vous? j'espère.
—Ils sont de mon critique, monsieur, répliqua Pott avec grande dignité.
—Un sujet bien abstrait, à ce qu'il semble?
—Tout à fait, répondit Pott, avec l'air profond d'un sage. Il a fait, sous ma direction, des études préparatoires. D'après mon avis, il s'est aidé, pour cela, de l'Encyclopédie britannique.
—En vérité? Je ne savais pas que cet excellent ouvrage contînt quelque chose sur la métaphysique chinoise.
—Monsieur, continua Pott, en posant sa main sur le genou de M. Pickwick et en regardant autour de lui avec un sourire de supériorité intellectuelle, il a lu, pour la métaphysique, à la lettre M; et pour la Chine, à la lettre C; et il a amalgamé les fruits de cette double lecture, monsieur!»
Les traits de M. Pott rayonnèrent de tant de grandeur additionnelle, au souvenir de la puissance de génie et des trésors de science déployés dans le docte travail en question, qu'il s'écoula quelques minutes avant que M. Pickwick eût la hardiesse de recommencer la conversation. Pourtant la contenance de l'éditeur étant retombée graduellement dans son expression ordinaire de suprématie morale, notre philosophe se hasarda à lui dire: «Me sera-t-il permis de demander quel grand objet vous a amené si loin de votre maison?
—L'objet qui me guide et qui m'anime toujours, dans mes gigantesques travaux, répliqua Pott avec un sourire; le bien de mon pays.
—Je supposais, effectivement, que c'était quelque mission politique.
—Oui, monsieur, vous aviez raison, répondit Pott. Puis, se courbant vers M. Pickwick, il lui murmura à l'oreille d'une voix creuse et lente: Il doit y avoir demain soir un bal jaune à Birmingham.
—En vérité! s'écria M. Pickwick.
—Oui, monsieur; et un souper jaune!
—Est-il possible?»
Pott affirma le fait par un signe majestueux.
Quoique M. Pickwick fit semblant d'être atterré par cette communication, il était si peu versé dans la politique locale, qu'il ne pouvait pas comprendre suffisamment l'importance de l'affreuse conspiration dont il était question. M. Pott s'en aperçut, et tirant le dernier numéro de la Gazette d'Eatanswill, lui lut avec solemnité le paragraphe suivant:
RÉUNION CLANDESTINE DES JAUNES.
«Un reptile contemporain a récemment vomi son noir venin dans le vain espoir de souiller la pure renommée de notre illustre représentant, l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons prédit, longtemps avant qu'il eût atteint sa position actuelle, si noble et si chérie, qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi défenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a fait d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier à charbon, en plaqué, superbement ciselé, offert à cet admirable citoyen par ses mandataires enchantés. Ce misérable et obscur écrivain insinue que l'honorable Samuel Slumkey a, lui-même, contribué, par le moyen d'un ami intime de son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la souscription. Eh! quoi? cette créature rampante ne voit-elle pas que, si ce fait était vrai, il ne servirait qu'à placer l'honorable M. Slumkey dans une auréole encore plus brillante, s'il est possible. Sa cervelle obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant désir d'exaucer les vœux des électeurs doit le rendre cher à jamais à ceux de ses compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres termes, qui ne sont pas tombés aussi bas que notre contemporain? Mais telles sont les misérables équivoques des jaunes jésuitiques. Et ce ne sont pas là leurs seuls artifices! La trahison couve sous la cendre. Nous déclarons hardiment, maintenant que nous sommes provoqué à tout dire, et nous nous plaçons en conséquence sous la sauvegarde de notre pays et de ses constables, nous déclarons hardiment qu'on fait, en ce moment même, des préparatifs pour un bal jaune, qui sera donné dans une ville jaune, au centre même d'une population jaune, qui sera dirigé par un maître des cérémonies jaune, où assisteront quatre membres du parlement ultra-jaunes, et où l'on ne sera admis qu'avec des billets jaunes! Notre infernal contemporain frissonne-t-il? Qu'il se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots: Nous serons là.»
Après avoir débité cette tirade, le journaliste, tout à fait épuisé, referma la gazette, en disant: «Voilà monsieur, voilà l'état de la question.»
L'aubergiste et le garçon entrant en ce moment avec le dîner, M. Pott posa son doigt sur ses lèvres, pour indiquer qu'il comptait sur la discrétion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme maître de sa vie. M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'étaient irrévéremment endormis pendant la lecture de la Gazette, furent réveillés par la prononciation à voix basse de ce mot cabalistique: dîner, et se mirent à table, avec bon appétit.
Pendant le repas et la séance qui lui succéda, M. Pott, descendant pour quelques instants à des sujets domestiques, informa M. Pickwick que l'air d'Eatanswill ne convenant pas à son épouse, elle était allée visiter différents établissements fashionables d'eaux thermales, afin de recouvrer sa bonne humeur, et sa santé accoutumée. C'était là une manière délicate de voiler le fait, que Mme Pott, exécutant sa menace de séparation souvent répétée, et en vertu d'un arrangement arraché à M. Pott par son frère le lieutenant, s'était retirée pour vivre, avec son fidèle garde du corps, de la moitié des profits annuels provenant de la vente de la gazette d'Eatanswill.
Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les différents sujets qu'il traitât, embellissait la conversation par des passages extraits de ses propres élucubrations, un majestueux étranger, mettant la tête à la portière d'une diligence qui se rendait à Birmingham, et qui s'était arrêtée devant l'auberge pour y laisser quelques paquets, demanda s'il pouvait trouver dans l'hôtel un bon lit.
«Certainement, monsieur, répliqua l'hôte.
—En êtes-vous sûr? puis-je y compter? reprit l'étranger, dont les regards et les manières avaient quelque chose de soupçonneux.
—Sans aucun doute, monsieur.
—Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit.»
Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez mauvaise humeur, l'étranger descendit. C'était un petit gentleman, dont les cheveux noirs et roides étaient taillés en hérisson, ou si l'on aime mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa tête. Son aspect était pompeux et menaçant; ses manières péremptoires, ses yeux perçants et inquiets; toute sa tournure, enfin, annonçait le sentiment d'une grande confiance en soi-même, et la conscience d'une incommensurable supériorité sur tout le reste du monde.
Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement assignée au patriote M. Pott, et le garçon remarqua, avec un muet étonnement, que la chandelle était à peine allumée quand l'étranger, plongeant la main dans son chapeau, en tira un journal, et commença à le lire avec la morne expression d'indignation et de mépris, qui avait jailli une heure auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que l'indignation de M. Pott avait été allumée par un journal nommé l'Indépendant d'Eatanswill, tandis que le profond mépris du nouveau gentleman était excité par une feuille intitulée: La gazette d'Eatanswill.
«Envoyez-moi le maître de l'hôtel, dit l'étranger.
—Oui, monsieur.»
L'hôte arriva bientôt après.
«Êtes-vous le maître de l'hôtel? demanda l'étranger.
—Oui, monsieur.
—Me connaissez-vous?
—Je n'ai pas ce plaisir-là, monsieur.
—Mon nom est Slurk.»
L'hôte inclina légèrement la tête.
«Slurk, monsieur! répéta le gentleman d'un air hautain. Me connaissez-vous, maintenant, aubergiste?»
L'hôte se gratta la tête, regarda le plafond, puis l'étranger, et sourit faiblement.
«Me connaissez-vous?»
L'hôte parut faire un grand effort, et répondit à la fin:
«Non monsieur, je ne vous connais pas.
—Grand Dieu! s'écria l'étranger en frappant la table de son poing; voilà donc ce que c'est que la popularité!»
L'hôte recula d'un pas ou deux vers la porte, et l'étranger poursuivit, en le suivant des yeux:
«Voilà donc la reconnaissance que l'on accorde à des années d'étude et de travail, sacrifiées en faveur des masses! Je descends de voiture, mouillé, fatigué, et les habitants ne s'empressent point pour féliciter leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom même ne réveille aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez, continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le décider à abandonner leur cause à jamais!
—Monsieur demande un grog à l'eau-de-vie? dit l'hôte en hasardant une insinuation.
—Au rhum! répondit Slurk en se tournant vers lui d'un air farouche. Avez-vous du feu quelque part?
—Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur.
—Oui! et qu'il donne de la chaleur à l'instant de me coucher. Y a-t-il quelqu'un dans la cuisine?
—Pas une âme, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde s'est retiré et la porte est fermée pour la nuit.
—C'est bien! je boirai mon grog près du feu de la cuisine.»
Et là-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son journal, l'étranger marcha d'un pas solennel derrière l'hôte. Arrivé dans la cuisine, il se jeta sur un siége, au coin du feu, reprit sa physionomie méprisante, et commença à lire et à boire, avec une dignité silencieuse.
Or, un démon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la tête du Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosité, aperçut Slurk, confortablement établi au coin du feu de la cuisine et, dans une autre chambre, Pott, légèrement exalté par le vin. Aussitôt le malicieux démon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable rapidité, et s'introduisant du même temps dans la tête de Bob Sawyer, lui souffla le discours suivant.
«Dites donc, nous avons laissé éteindre le feu; cette pluie a joliment refroidi l'air.
—C'est vrai, répondit M. Pickwick en frissonnant.
—Ça ne serait pas une mauvaise idée de fumer un cigare au feu de la cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excité par le démon susdit.
—Je crois que cela serait tout à fait confortable, répliqua M. Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott?»
M. Pott donna facilement son assentiment à la mesure proposée, et les quatre voyageurs se rendirent immédiatement à la cuisine, chacun d'eux tenant son verre à la main, et Sam Weller marchant à la tête de la procession, afin de montrer le chemin.
L'étranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M. Pott recula d'un pas.
«Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick.
—Ce reptile! répliqua Pott.
—Quel reptile? s'écria M. Pickwick en regardant autour de lui, de peur de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araignée hydropique.
—Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui montrant l'étranger; ce reptile, Slurk, de l'Indépendant.
—Nous ferions peut-être mieux de nous retirer? demanda M. Pickwick.
—Jamais, monsieur, jamais!» répliqua Pott; et prenant position à l'autre coin de la cheminée, il choisit un journal dans son paquet et commença à lire en face de son ennemi.
M. Pott naturellement lisait l'Indépendant, et M. Slurk lisait la Gazette, et chaque gentleman exprimait son mépris pour les compositions de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements sarcastiques. Ensuite ils passèrent à des manifestations plus ouvertes, telles que: Absurde! misérable! atrocité! blague! coquinerie! boue! fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable.
MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observé ces symptômes de rivalité avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de goût au cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouffées. Lorsque le feu roulant d'observations commença à s'apaiser, le malicieux Bob, s'adressant à Slurk avec une grande politesse, lui dit: «Voudriez-vous me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini, monsieur?
—Vous trouverez peu de chose qui mérite d'être lu dans ces méprisables gasconnades, répondit Slurk en lançant à son rival un regard satanique.
—Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa figure, pâle de rage, et avec une voix que la même cause rendait tremblante: vous serez amusé par l'ignorance de cet écrivassier.»
Une terrible emphase fut mise sur ces mots: méprisables et écrivassier, et le visage des deux éditeurs commença à prendre une expression provocatrice.
«La galimatias et l'infamie de ce misérable sont par trop dégoûtants,» poursuivit Pott en affectant de s'adresser à M. Bob Sawyer, tout en jetant un regard menaçant à M. Slurk.
M. Slurk se mit à rire de tout son cœur, et, repliant le papier de manière à passer à la lecture d'une nouvelle colonne, déclara que, malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de rire des absurdités de cet imbécile.
«Quelle ignorance crasse! s'écria Pott en passant du rouge au cramoisi.
—Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk à Bob Sawyer.
—Jamais. C'est donc bien mauvais?
—Détestable!
—Réellement! s'écria Pott, feignant d'être absorbé dans sa lecture; ceci est par trop infâme!»
Slurk tendit son journal à Bob Sawyer en lui disant: «Si vous avez le courage de parcourir cet amas de méchancetés, de bassesses, de faussetés, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez peut-être quelque plaisir à rire du style peu grammatical de ce cuistre ignorant.
—Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'écria Pott en relevant sa tête, toute tremblante de fureur.
—Cela ne vous regarde pas, monsieur.
—Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant, monsieur?
—Oui, monsieur, répliqua Slurk; je dirai même style de haut embêtement, si cela peut vous faire plaisir.»
M. Pott ne répliqua rien, mais ayant soigneusement replié son indépendant, il le jeta par terre, l'écrasa sous sa botte, cracha dessus, en grande cérémonie, et le lança dans le feu.
«Voilà, dit-il en reculant sa chaise, voilà comme je traiterais le serpent qui a vomi ce venin, si je n'étais pas retenu, heureusement pour lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette considération, je le traiterais de même.
—Traitez-le donc de même, monsieur! cria Slurk en se levant. Il n'en appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de même, monsieur!
—Écoutez, écoutez! dit Bob Sawyer.
—Rien ne saurait être plus loyal, fit observer Ben Allen.
—Traitez-le donc de même, monsieur, répéta Slurk d'un ton élevé.»
M. Pott lui darda un regard de mépris qui aurait glacé une fournaise.
«Traitez-le donc de même! continua l'autre, d'une voix encore plus stridente.
—Je ne le veux pas, monsieur, répondit Pott.
—Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas, ah! ah! ah!
—Monsieur, rétorqua Pott ému par ce sarcasme; je vous regarde comme une vipère. Je vous considère comme un homme qui s'est mis en dehors de la société, par sa conduite impudente, dégoûtante, abominable. Vous n'êtes plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vipère, une pure et simple vipère!»
L'Indépendant indigné n'attendit pas la fin de cette déclaration, mais saisissant son sac de nuit, qui était raisonnablement garni de biens meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott s'éloignait, et le laissant retomber avec un grand fracas, sur la tête du gazetier, l'étendit tout de son long sur le carreau.
«Messieurs! s'écria M. Pickwick, pendant que Pott se relevait et saisissait la pelle; messieurs, réfléchissez, au nom du ciel! Du secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc à les séparer!»
Tout en prononçant ces exclamations incohérentes, M. Pickwick s'était précipité entre les deux combattants, juste à temps pour recevoir, sur ses épaules, le sac de nuit d'un côté et la pelle de l'autre. Soit que les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveuglés par leur animosité, soit qu'étant tous deux de subtils raisonneurs, ils eussent vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups, il est certain qu'ils ne firent pas la plus légère attention au philosophe, mais que, se défiant mutuellement avec audace, ils continuèrent à employer la pelle et le sac de nuit. M. Pickwick aurait sans doute cruellement souffert de son trop d'humanité, si Sam, attiré par les cris de son maître, n'était pas accouru en cet instant, et, saisissant un sac à farine, n'avait pas efficacement arrêté le conflit en l'enfonçant sur la tête et sur les épaules du puissant Pott, et en le serrant au-dessous des coudes.