Le fond et la forme dans la littérature indigène.
1° Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Aryens: Mythologie.—Allemands (Grimm et Bechsteitv).—Bretons (Barsaz-Breiz, Luzel, La Braz).—Russes (Sneegoroutchka).—Français (Perrault, Mme d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont); Histoire de France.—Scandinaves (Andersen. Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves) et sémites (1.001 nuits et légendes bibliques).—Procédés qui semblent exclusivement indigènes.—Thèmes indo-européens qui ne semblent pas avoir été traités dans la littérature merveilleuse des noirs.—Le chevaleresque dans les légendes indigènes. Les Torodo.—Le symbolisme indigène: les apologues.—L'onomatopée.—La forme du conte. Les parties rythmées et chantées. Un jugement prématuré rectifié par l'expérience.
Je vais, dans ce chapitre, être obligé une fois de plus à une sèche nomenclature, mais il va de soi que cette étude n'est pas destinée à tous les lecteurs de ce recueil. Elle n'a pour but que de faciliter leur travail à ceux qui entreprendraient d'étudier la matière plus à fond. Aussi ne conseillai-je qu'à ceux-là la lecture un peu aride de cet avant-propos.
THÈMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGÈNES.
Il est certains thèmes pour lesquels les noirs ont une préférence marquée. Ces thèmes se retrouvent pour la plupart dans les littératures mythiques des autres races avec des variantes assez légères.
D'autres, au contraire, semblent—ici, comme dans tout le cours de cet essai, je préfère n'affirmer qu'au cas de certitude absolue—semblent, dis-je être spéciaux à la littérature indigène.
La faiblesse protégée. Un de ces thèmes, qui dénote de la part des noirs une sensibilité assez prompte à s'apitoyer, est celui qui a trait à l'existence misérable des orphelins de mère (la marâtre joue seule ici le rôle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Européens avec la belle-mère proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles viennent en aide à ces déshérités pour la cessation de leurs peines et le triomphe de la justice33 à moins que ce triomphe ne se voie assuré par reflet d'un hasard, apparent ou réel. Voir: Le sounkala de Marama,—L'orpheline de mère,—Les orphelines,—La marâtre punie,—Sambo et Dioummi, etc.
Note 33: (retour) Cf. Barot, Le pilon de Marama.
La vantardise humiliée.—Il n'est si fort sur terre qui ne puisse trouver plus fort encore que soi. A ce thème se rattachent des contes en grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, comparé aux êtres de sa race, qui se trouve n'être plus qu'un nain minuscule et débile en regard des guinné. A citer en ce sens: Hâbleurs tfambara—Les six géants Môssi.
La bonne et la mauvaise petite fille.—C'est le thème de divers contes allemands et français (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.—Perrault: Les fées, etc.). Quelqu'un mène à bien certaine entreprise parce que ses qualités de coeur lui attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire, à qui le succès de son compagnon a fait espérer même réussite, échoue dans une entreprise de même nature parce que ces qualités de cour lui font défaut. Voir: Le sounkala de Marama.—L'orpheline de mère.—La femme de l'ogre.—Les présents des faro.—Hammat et Mandiaye, etc.
Le sacrifice d'une vierge à un monstre et la libération par un héros d'un peuple contraint à ce tribut.—C'est la vieille légende de Persée et de Thésée vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les contes allemands, celtes et méridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon d'Elorn, La Tarasque), Le monstre34 est tué soit par l'amoureux de la victime désignée (Le boa du puits. Amadou Sêfa Niânyi)35, soit par un sauveur désintéressé (Les 2 Ntyi—Samba Guénâdio Diêgui). Ce thème est très fréquemment développé.
Note 34: (retour) V. aussi Béranger-Féraud, Le serpent du Bambouk (op. cit.) et Lanrezac (La légende du Ouagadou).
Note 35: (retour) Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut être aussi un lion (B.-F. Légende de Samba Foul), un caïman (S.-G. Diêgui) ou simplement une armée de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut être même un fleuve (La Comoë, V. Delafosse: Aoura Pokou).
Le dévouement d'un homme à sa race.—(V. Le Dévouement de Yamadou Hâvé et (peut-être) La fille du massa)36. Thème de Décius, de Codrus et d'Arnold de Winkebried.
Note 36: (retour) V. Delafosse: La conquête du Baoulé.
Les enfants précoces.—V. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents—Amadou Kékédiourou—L'enfant de Salatouk, etc.37.
Note 37: (retour) V. Lanrezac: Tiéoulé. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misandé Sambadjo (op. cit.).
Le courage mis à l'épreuve.—(V. Les prétendants de Fatoumata—Le couard devenu brave).
La petite soeur ou le petit frère avisé.—C'est encore souvent un cas d'enfants précoces comme dans le conte Kado: Amadou Kékédiourou ou dans Khadidia l'avisée. Un enfant sauve sa soeur, ses frères, ses oncles, sa mère et, en général, le fait presque malgré eux, en passant outre à leur défense de les accompagner. (V. La bergère de fauves—La femme de l'ogre—Le boa marié, etc.).
Ce thème, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigène qu'indo-européenne, paraît s'inspirer de cette idée que les apparences sont presque toujours le contrepied de la vérité et que chez tel qui manifeste une évidente intériorité physique se rencontrent des ressources de perspicacité et de malice plus précieuses que la force brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse faisait aux débiles une nécessité de se rattraper du côté de la malice. Semblable idée a dû faire incarner la roublardise dans le lièvre, si peu apte à se défendre par la force.
Les jettatori.—Une croyance vague au mauvais oeil se décèle dans les contes intitulés: Le Kitâdo vengé—La chèvre au mauvais oeil—L'hyène et le bouc à la pêche—La lionne et l'hyène, etc.
Le voleur émérite.—V. Le fils du maître voleur—Les fourberies de M Baye Poullo38.
Note 38: (retour) V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travélé, op. cit.) Die Probestücke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs (Arcin, Guinée Française), etc.
Les hommes doués d'une force extrême ou d'une faculté extraordinaire.—Voir les 6 géants Môssi et leur mère—A la recherche de son pareil—Le maître chasseur et ses 2 compagnons—Amatelenga—Hâbleurs bambara, etc. A ce thème se rattache le suivant:
Association d'hommes ou d'êtres merveilleusement doués en vue de parvenir à la fortune.—Ces contes rappellent ceux de Grimm et de Bechstein, intitulés Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi, vainqueur du boa—Les dons merveilleux du guinnârou—Les 6 compagnons).
La révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse.—V. Amadou Kêkédiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée et divers contes des Gow (Dupuis-Yakouba).
La répulsion pour les marques cicatricielles.—Ce thème se retrouve parmi les populations qui usent elles-mêmes de ces marques et non pas seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa marié—Khadidia l'avisée—Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée—La femme de l'ogre—L'anguille et l'homme au canari—Une leçon de courage—Le cheval noir—Le roi et le lépreux.—Engagement d'honneur, etc., etc.
L'avarice bafouée.—V. Ybilis—Le vieillard et les 7 têtes—L'avare et l'étranger.
La jalousie conjugale tournée en dérision.—C'est le thème de maints contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes. L'humanité ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais pourtant elle ne cessera d'éprouver. V. La précaution inutile—Le jaloux assagi—Le mari jaloux—Bala et Kounandi.
La jalousie entre co-épouses.—Ce thème remplace, nous l'avons dit plus haut, dans la littérature indigène, le thème de la belle-mère jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne épouse—Les sinamousso—Jalousie de co-épouse, etc.39.
Note 39: (retour) V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.
C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en témoignent divers contes cités plus haut et relatifs aux dits orphelins.
Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thèmes à énumérer, mais ceux que je viens de citer sont les plus fréquemment mis en ouvre40.
Note 40: (retour) Noter pour les apologues les symboles des puits communicants: (Kahué l'omniscient—Adina—Enseignements d'un fils) Froger, op. cit.,—du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre qui dévore sans profit (Kahué, 3 frères en voyage, etc.).
PROCÉDÉS DE PRÉDILECTION DES CONTEURS NOIRS.
Il y a lieu maintenant de voir de quelle façon nos conteurs brodent sur leurs divers thèmes. Tout en indiquant les procédés d'intérêt dont ils usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces procédés avec ceux que les Indo-Européens emploient et nous constaterons au passage de très nombreuses ressemblances.
Voici les principaux de ces détails dont s'enjolivent nos récits:
L'avalement de l'adversaire.—V. Le fer qui coupe le fer41. Ce procédé est employé aussi pour embellir celui à qui on l'applique (V. Les prétendants de Fatoumata).
Note 41: (retour) ***put text here*** V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misandé Sambadjo.
Le corps où l'on pénètre sans difficulté.—V. Hâbleurs bambara42.
La rémunération modeste demandée en échange d'un service qu'on va rendre.—Une vieille femme, en général demande comme récompense d'une précieuse révélation qu'elle se dispose à faire, soit de la viande sans os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse fiancée.—L'homme touffu.—Les 3 femmes du sartyi, etc).43
La ruse de celui qu'on porte à noyer et qui persuade à un autre de prendre sa place en lui affirmant que c'est là un sûr moyen de gagner des trésors. V. MBaye Poullo, La fiancée de race yblisse, etc.44
Note 42: (retour) V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.
Note 43: (retour) De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.
Note 44: (retour) Cf. Kalon Ntyi (M. Travélé, op. cit.) et Petit Clauss et Grand Clauss d'Andersen. Cf. également Contes inédits des 1001 Nuits (Trébutien).
Les épreuves bizarres auxquelles un prétendant est astreint pour se voir agréer. V. Le mariage de Niandon.—Affront pour affront, etc. Ces épreuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'être qu'amusantes. (Les prétendants).
Le baobab aux fruits d'or ou contenant de l'or. (V. Déro et ses frères. Histoire de NMolo Diâra la crapule.—Les présents des faro, etc.)45.
L'animal qui excrète de l'or—Voir Ntyi le menteur (M. Travélé)46.
Note 45: (retour) Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).
Note 46: (retour) On rencontre une association fréquente entre l'idée de l'or et celle d'un baobab ou de la proximité d'un baobab.
Le dédain de l'athlète pour les armes qu'on lui présente.—V. Amatelenga.
Les procédés que je viens de rapporter sont, à ma connaissance, presque exclusivement indigènes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants dans la littérature indo-européenne. Nous noterons ces rapports de ressemblance au fur et à mesure. Ils sont tellement fréquents qu'ils pourront faire croire à plus d'un lecteur que le noir est surtout un imitateur et que sa littérature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et simple.
Le lieutenant Lanrezac s'est élevé contre cette opinion dans son Essai de folklore au Soudan. Il a dit le nécessaire, à mon sens, pour condamner cette hypothèse et soutenu victorieusement la thèse que la littérature indigène est presque absolument originale. Nous verrons en effet que l'influence qui paraîtrait la moins probable—celle des races européennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins de temps qu'avec les sémites musulmans—serait, en réalité, la plus manifeste, à en juger d'après les apparences. Les musulmans qui, auraient dû, semble-t-il, inspirer fortement la littérature merveilleuse des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence.
Sans doute il se rencontre quelques réminiscences de la Bible dans les contes des pays islamisés de longue date mais l'énumération en serait brève.
Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Déro et de ses frères de celle de Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De même dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des réminiscences de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est d'ailleurs un peu celle de Phèdre et d'Hippolyte).
On peut encore rapprocher de la bénédiction d'Isaac mourant, surprise par Jacob au moyen d'un stratagème, celle du roi Dinah surprise par son second fils (Lanrezac, op. cit.) mais de telles rencontres, sont, je le répète, très peu fréquentes.
J'aurai à peu près épuisé les comparaisons entre les littératures islamique et indigène, au point de vue des procédés, en énumérant quelques détails, réminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se référer aussi bien à des procédés indo-européens, ne sont pas très nombreux. Ainsi: la condition imposée à un passager transporté par un génie de ne pas prononcer le nom de Dieu (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le conte ouolof Ibrahima et les hafritt47.
Note 47: (retour) Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avisée. C'est la légende de Protée.
Les marques signalétiques faites à la maison d'un voleur pour la reconnaître et effacées par l'intéressé se rencontrent aussi bien dans Le fils du maître voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen: Das blaue Licht.
L'art de se débarrasser d'un cadavre gênant est pratiqué de la même façon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif du guinnârou.
A citer encore:
Le mutisme tenacement observé au milieu de provocations insultantes ou en présence d'événements de nature à faire rompre le silence; cf. Les 3 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mère.
Les multiples transformations afin de se dérober à la poursuite d'un ennemi48.
Note 48: (retour) Voir contes des Gow: Moussa Nyamé, Kamankiri NDana, Mama Yari, etc. Ce procédé est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali, Légende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.
Le «Sésame ouvre-toi!».—Cf. La case de cuivre pâle.
L'ingratitude des frères pour leur sauveur et le meurtre répondant au bienfait. Cf. Codedad et ses frères (1001 Nuits), divers contes de Grimm et Fatouma Siguinné.
La curiosité punie.—Cf. conte des calenders et La mounou de la Falémé.
Les calomnies des co-épouses pour perdre l'épouse préférée, par exemple, en représentant celle-ci comme étant accouchée d'un monstre; cf. Codedad et ses frères. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La belle au bois dormant).
Le dormeur éveillé.—Cf.(Moussa Travélé): Le cultivateur et son fils. C'est le thème du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la fable: Perrette et le Pot au lait.
Voyageurs retenus loin de leur pays par l'effet de circonstances obstinément hostiles à leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt. C'est le sujet même de l'Odyssée, dont les 1001 Nuits trahissent de multiples réminiscences.
Le tapis volant.—Voir Mamadou et Anta la guinné. Cf. conte du prince Ahmed et de la fée Péri-Banoum (1001 Nuits).
INFLUENCE INDO-EUROPÉENNES.
Ces influences, nous les tenons pour plus apparentes que réelles. Il y a lieu cependant de constater que la littérature indigène reproduit surtout les détails des mythes indo-européens (Grèce antique, Bretagne, France, Allemagne, Russie même)49.
Note 49: (retour) Voir là comte de Takisé, la fille de graisse qui fond au soleil comme Sneegoroutchka, la fille de neige.
Je vais indiquer ces rencontres. Il s'en trouve même sur le terrain de la légende historique. Sous ce dernier rapport, j'appellerai l'attention sur les détails ci-après:
Procédé de Sévi écrasant le tas de pagnes et de bijoux apporté en tribut par le tounka (La geste de S.-G. Diêgui) Cf. Brennus jetant son épée dans la balance où se pèse le tribut libérateur de Rome et Noménoé faisant le poids avec la tête de l'envoyé du roi frank.
Procédé de Malick Sy50, le rusé marabout obtenant, par sa diligence entendue, un terrain considérablement plus vaste que celui que comptait lui concéder le chef du pays. Cf. la ruse de Didon, faisant découper en lanières la peau de boeuf qui devait contenir la terre accordée pour la fondation de Carthage.
Note 50: (retour) Conte de Bérenger-Féraud (op. cit.).
Les serments de bons desseins réciproques entre ennemis irréconciliables: cf. Jean-Sans-Peur et le duc d'Orléans—Le Kitâdo vengé.
Procédé de Konkobo Moussa (Geste de S.-G. Diêgui) s'emplissant la culotte de terre afin de s'interdire toute tentative de fuite. Cf. les milices flamandes s'attachant avec des chaînes dans le même but à Roosebecque et les Cimbres51 à Verceil.
Note 51: (retour) Plutarque: In Mario.
Les enfants reprochant à un futur héros de n'avoir pas de père. Cf. Contes des Sorkos: Farang Nabo. Contes des Gow: Misandé Sambadjo. Cf. Xénophon Cyropédie: Cyrus enfant et Mandane.
On en trouverait encore sans grand peine un certain nombre d'autres.
PROCÉDÉS GERMANIQUES.
Au nombre des procédés qui sont communs aux littératures merveilleuses allemande et indigène, je citerai, tout en m'efforçant de rester aussi bref que possible:
La gifle qui semble décapiter la personne à qui on l'applique. Cf. L'amandier (Grimm et Bechstein) et La fille qui veut apprendre à chanter.
L'aide prêtée par les bêtes.—Cf. Ntyi vainqueur du boa—La femme de l'ogre—La protection des djihon—Le cheval noir et Die Bienenkoenigin (Bechstein et Grimm) (Cf. aussi La belle aux cheveux d'or.)
Les armes dédaignées par le jeune géant.—Cf. Amatelenga et Der junge Riese (Grimm).
La capture de l'animal cornu, grâce à une ruse qui l'amène à enfoncer ses cornes dans un tronc d'arbre d'où il ne pourra plus les retirer. Cf. Le brave petit tailleur (Grimm et Bechstein) et Le fils du seigneur Ouinndé.
La poursuite retardée par des obstacles naturels suscités par la sorcellerie. Cf. La fiancée de race yblisse—La queue d'Yboumbouni—Khadidia l'avisée et Die Wassernixe (Grimm).
Le talisman de nourriture et les aliments qui se préparent d'eux-mêmes. Cf. Les 4 fils du chasseur—Le sounkala de Marama—La bergère de fauves—Hammat et Mandiaye et Tischlein deck'dich (Grimm et Bechstein).
Le fouet qui frappe de lui-même.—Cf. La nyinkona et Knuppel aus dem Sack (Grimm et Bechstein).
Les animaux parias qui associent leur misère pour en diminuer les inconvénients. Cf. Die bremer Musikanten (Grimm et Bechstein) et L'hyène machiavélique52.
La marchande de galettes soporifiques.—Cf. conte de l'Homme touffu et Sneewitchen53 (la pomme empoisonnée).
Note 52: (retour) Cf. l'exposé comique de leurs griefs contre l'homme. Voir Arcin, L'homme le caïman et le lapin et La Fontaine (Fables).
Note 53: (retour) Également Barsaz-Breiz: Merlin l'Enchanteur.—La Princesse du Soleil (Luzel), etc.
L'égoïsme féroce du cruel compagnon de route et l'aumône d'un peu d'eau, payée d'un prix exorbitant. Cf. Die beide Wanderer (Grimm)—Falada—La fausse fiancée—Les 2 Ntyi.
La demande de cheveux d'un être puissant ou merveilleux, épreuve malaisée comme condition d'un pardon ou d'une faveur: Cf. Le fils du seigneur Ouinndé (cheveux de tyityirga) La queue d'Yboumbouni et Boccace (Décaméron)—Grimm: Der Teufel mit den 3 goldene Haaren.
Le remède indiqué à un blessé, par l'entretien d'animaux qui ne soupçonnent pas sa présence. Cf. Déro et ses frères—Les 2 Ntyi, et Grimm: Die beide Wanderer—Der treue Johannes.
L'apparent déshérité tirant parti de son maigre lot.—Cf. Les 2 Ntyi et Die 3 Gluckskinder (Grimm) où le héros s'enrichit en vendant un chat dans un pays où il est inconnu et où foisonnent les souris.
L'enfant promis à un génie (de l'eau dans la plupart des cas), promesse qui n'est pas tenue: Cf. Die Nixe im Teich et Das Moedchen ohne Hoende (Grimm).
Les signes pour se faire reconnaître comme le vainqueur du monstre. Le vainqueur laisse sur place ses sandales et ses bracelets (Le boa du puits—Samba Guénâdio Diêgui); son couteau (Les 2 Ntyi); son chien (B.-F. Samba Poul); ou emporte un morceau de la bête (la peau du caïman, la langue du lion) Samba Guénâdio—Die 2 Bruder (Grimm).
Dans le conte de Hammadi Diammaro, ce dernier use d'un moyen analogue pour confondre les imposteurs.
Le sabre destiné à un héros qui, seul, pourra s'en emparer.—Cf. B.-F. Faveurs accordées aux nouveaux convertis et Légende de Siegmund.
L'association de héros merveilleusement doués que j'ai signalée comme un des thèmes favoris des conteurs noirs est aussi un procédé commun aux littératures germanique et indigène.
Le langage des animaux devenu intelligible grâce a un aliment-talisman.—Cf. Le lièvre et le dioula et Die weisse Schlange (Grimm). Cf. également l'apologue de début des 1001 Nuits: L'âne, le boeuf et le cultivateur. Dans tous ces contes, il en coûte la vie à qui, détenteur de ce secret, se laisserait aller à le révéler.
La danse irrésistible par l'effet de certaine chanson ou d'un air joué sur un instrument magique. Cf. Le joli fils du roi et Der Jude im Dorn (Grimm).—Das blaue Licht (Andersen).
La révélation par quelqu'un du procédé grâce auquel on viendra à bout de lui. Voir Amadou Kêkédiourou.—Ntyi vainqueur du boa.—Der Mann ohne Herz (Bechstein).—Contes des Gow.—Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée, etc. Cette révélation est souvent interrompue dans les contes indigènes; d'où le salut de l'imprudent trop expansif.
L'âne qui excrète de l'or. Voir: Les trois menteurs (Arcin, op. cit.), Kalon Ntyi (M. Travélé)—Esel streck'dich (Grimm et Bechstein).
L'épreuve de la maîtrise en friponneries, notamment par l'enlèvement de quelqu'un qui s'y attend. V. Le fils du maître voleur—Les fourberies de MBaye Poullo Kalon Ntyi. Cf. Die Probestucke des Meisterdiebes (Grimm et Bechstein) et le conte égyptien rapporté par Hérodote.
La femme fourbe et ambitieuse qui se substitue à la véritable fiancée qu'elle est chargée d'accompagner. Cf. La fausse fiancée et Falada (Paul Arndt. Es war einmal) ou à la femme qu'elle a fait périr: Die falsche Braut (Grimm).—Jalousie de co-épouse54.
Note 54: (retour) Cf. également le rôle de Longue Épine dans la Biche au bois.
Les promesses merveilleuses faites par des filles qui rêvent d'un époux. Cf. Les 2 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits), Grimm: divers contes et Les trois femmes du sartyi.
Le stratagème pour s'introduire dans le paradis en dépit de celui qui en garde l'entrée. Cf. Bruder Lustig (Grimm) et L'intrus dans l'Aldiana (Dr Cremer).
La découverte d'une source là où ne la soupçonnaient pas les gens du village privé d'eau. Cf. Déro et ses frères et Der Teufel mit den 3 goldene Haaren (Grimm).
Je note, pour en finir avec cette longue comparaison entre contes allemands et contes indigènes, l'analogie qui existe entre la puérile explication de l'origine du soleil (D'où vient le soleil) et celle du conte de Grimm (Der Mond) relative à la lune.
PROCÉDÉS FRANÇAIS.
Si maintenant nous comparons les procédés des conteurs noirs à ceux des conteurs français, nous trouverons, outre les rapports déjà signalés accessoirement, les ressemblances suivantes.
Précaution détenir un enfant à l'écart de telle chose ou de telle personne qui doit lui être fatale.—Cf. La Fontaine (Fables)—La biche au bois—La belle au bois dormant55.
Note 55: (retour) Cf. également 1001 Nuits. Conte des calenders.
La bête reconnaissante à qui l'a épargnée. V. contes des Gow. Sanou Mandigné. Cf. La belle aux cheveux d'or56.
Note 56: (retour) Voir aussi Grimm, Die 2 Bruder.—Die Bicnenkoenigin.
L'oeuf miraculeux de Florise (dans l'Oiseau bleu) a ses équivalents dans les oeufs du conte de L'orpheline de mère ou les calebasses de Hammat et Mandiaye et du Sounkala de Marama.
L'odeur de chair fraîche. Voir La femme de l'ogre—La lionne coiffeuse—La fiancée de race yblisse. Cf. Le petit Poucet.
L'ogresse ou la sorcière qui tue ses propres enfants, croyant tuer ses hôtes.—Cf. Amadou Kêkédiourou et Le petit Poucet.
Les choses semées sur la route pour retrouver son chemin au retour. Ce sont des graines de plantes rampantes (La femme de l'ogre) un sac de cendre troué, (L'hyène, le lièvre et le somono). (Arcin, op. cit.). Cf. Le petit Poucet57.
La baguette magique58. Voir: Les obligés ingrats de Ngouala.
Note 57: (retour) Cf. Grimm, Hoensel und Gretel.
Note 58: (retour) Cf. la baguette magique d'Athêné (Odyssée).
Les petits animaux transformés en chevaux. Voir: Les jumeaux de la pauvresse.—Cf. Cendrillon: (les lézards, les souris et le rat).
Le héros ingénu lors de ses débuts dans la vie.—Cf. Guénâdio Diêgui et Pérédur (ou Perceval le Gallois)59.
Note 59: (retour) Cf. aussi Lez Breiz (Barsaz-Breiz. La Villemarqué).
L'oiseau voleur, cause des accusations portées contre un innocent.—(Voir Geste de S-G. Diêgui).—Cf. la légende populaire de la pie voleuse.
L'épreuve du triage de grains pénible à effectuer.—Cf. La protection des djihon.—Gracieuse et Percinet60.
Note 60: (retour) Cf. aussi Die Bienenkoenigen et Aschenbroedel (Grimm).
Le mannequin qui trompe l'exécution des mauvais desseins.—Cf. La flûte d'Ybilis—Le forage du puits—Le pardon du guinnârou et L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).
La feinte d'un animal pour déjouer les invites doucereuses d'un ennemi de sa race.—Cf. L'hyène et le bouc à la pêche.—L'hyène et le pèlerin—et La Fontaine (Fables): Le coq et le renard.
Le remède indiqué à un puissant et qui se compose des organes vitaux de celui qui a tenté de nuire au conseilleur du dit remède.—Cf. Ingratitude—Le tailleur de boubous en pierre—La protection des djihon—La tortue et la pintade—le renard conseillant au lion malade de s'envelopper d'une peau de loup écorché vif. (La Fontaine, Fables).
Procédés celtiques.
Passant aux contes de la littérature celtique, nous trouvons, comme présentant des ressemblances évidentes avec les procédés des récits indigènes, les détails suivants:
La ronde de lutins 61 empêchant le voyageur attardé dans la nuit de poursuivre son chemin.—Cf. Le chasseur de Ouallalane et divers contes de korrigans.
Les substitutions d'enfants.—Un génie substitue un enfant de sa race à un enfant de race humaine. Cette tradition est également allemande et Scandinave (Les doeckâlfar).—Cf. Le fils des bâri et L'enfant supposé (Barsaz-Breiz) 62.
Note 61: (retour) Cf. également les trolls norvégiens. Voir Peer Gynt (Ibsen).
Note 62: (retour) Voir aussi Grimm: Die Wichtelmoenner.
Le procédé pour amener un muet volontaire à rompre le silence.—Cf. Légende de NDiadiane NDiaye et l'Enfant supposé (Barsaz-Breiz).
Nombre d'aventures et de détails évoquent en outre des souvenirs de l'histoire grecque ou romaine:
Le dévouement de Yamadou Hâvé rappelle celui du Romain Décius, du Grec Codrus ou du Suisse Arnold de Winkelried.
La folie d'Amady Sy, élevant une gueule tapée à la co-royauté n'est pas sans analogie avec celle de Caligula nommant consul son cheval Incitatus.
Le refus des parents de se sacrifier pour racheter la vie de leur enfant et le dévouement de l'épouse, contrastant à cette occasion avec leur conduite, c'est le thème de l'Alkestis d'Euripide et aussi ceux de La Mauresque et de Diadiari et Maripoua, comme du Kitâdo vengé.
Nous trouvons les conditions presque irréalisables imposées à quelqu'un, avec l'arrière-pensée de l'envoyer à la mort, dans le conte des Sorkos63 où Fatimata de Tigilem exige de son mari qu'il lui apporte de la graisse d'un hippopotame qui a jusqu'alors anéanti tous ses adversaires.—Cf. La protection des djihon. Ce thème est fréquent dans la littérature merveilleuse de tous les peuples. C'est l'histoire des travaux imposés à Hercule par Eurysthée.—Cf.
Note 63: (retour) Desplagnes (Op. cit.).
Conte de Gracieuse et Percinet (Mme d'Aulnoy) Le prince Ahmed et la fée Peri-Banoum (1001 Nuits), La belle aux cheveux d'or—Le brave petit tailleur (Grimm).
La curiosité fatale de la femme.—Thème de Psyché, de Lohengrin, Serpentin Vert etc., de l'apologue de l'Ane, le boeuf et le cultivateur (1001 Nuits), de la Mauresque, du Lièvre et le dioula, du Koutôrou porte-veine.
L'avis donné au moyen de présents symboliques.—Voir Namara Soundiéta—Les 6 compagnons—Les 2 intimes—Quels bons camarades!
Le sacrifice fait aux divinités des éléments pour obtenir le succès d'une entreprise. Voir: La conquête du Baoulé (Delafosse, Op. cit.) Iphigénie sacrifiée à Neptune, etc.
La transformation d'êtres humains en animaux inconnus jusqu'alors et, par suite, l'origine de cette nouvelle espèce d'animaux—L'explication de particularités physiques d'autres espèces. Voir les divers contes de pseudo-histoire naturelle.64—Cf. Philomèle, Progné, etc.
Note 64: (retour) Cf. le conte sur l'origine des rayures du tigre. R. Kypling, Livre de la Jungle.
La transformation d'une jeune fille en chose inanimée pour la soustraire aux désirs d'un être surhumain: Goloksalah et Penda Balou (Bérenger-Féraud, Op. cit.) Cf. Légende d'Apollon et de Daphné et autres légendes mythologiques grecques.
La femme essayant de séduire un proche parent de son mari (fils, frère) et, faute d'y parvenir, accusant celui-ci d'avoir voulu la violenter. Contes des Gow: Kelimabé—Cf. Phèdre, Joseph, les femmes de Camaralzaman (1001 Nuits).
L'énigme donnée à deviner sous peine de mort.—Cf. Bilâli—OEdipe et le Sphinx.—Contes de Grimm. Au cas où le mot de l'énigme est trouvé, celui ou celle qui l'a proposé meurt sur le champ ou tout au moins tombe sous le pouvoir de celui qui l'a résolue.
L'ami dévoué qui se porte garant, au péril de sa vie, du retour de son ami condamné.—Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F., op. cit.), Damon et Pythias.
L'épreuve de l'amitié dans l'adversité.—Cf. L'homme aux nombreux amis (B.-F. op. cit) et Timon le misanthrope.
Le musicien qui attire les animaux par le charme de son instrument.—Cf. Farang Nabo (contes des Sorkos) Légendes d'Orphée et d'Amphion.
Le bijoux perdu (ou rejeté) retrouvé dans un poisson65.—Cf. Le marabout et le fama—La bague aux souhaits—L'anneau de Polycrate (Hérodote).
Note 65: (retour) C'est le rôle invariable et exclusif du poisson dans les contes. Voir B.-F. Le bracelet rapporté par le poisson.
Le mari se séparant de sa femme pour sauver la vie d'un ami, malade de désir ou d'amour pour celle-ci.—Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F. Op. cit). et Séleucus Nicanor répudiant Stratonice au profit de son fils Antiochus.
La révélation d'un forfait qui semblait devoir rester à jamais inconnu.—Cf. Le melon révélateur et Les grues d'Ybicus66.
Note 66: (retour) Cf. également Bechstein, Die klare Sonne bringt es am Tag et Grimm.
Enfin, sans comparer spécialement à telle ou telle fraction de la littérature indo-européenne, nous aurons à mettre en regard des procédés généraux communs de celle-ci les procédés indigènes ci-après:
La croyance à la voix du sang.—Voir Bala et Kounandi—Lanséni et Maryama (Barot)—Le fils du seigneur Ouindé—L'épreuve de la paternité—Fatouma Siguinné—Hammadi Bitâro—Les 3 femmes du sartyi, etc.
Épreuves analogues aux ordalies: Voir Delafosse: La mort du chien et, contes des Gow, l'épreuve subie par Sanou Mandigné. Voir aussi l'interrogatoire du cadavre dans Le cheval de nuit et La taloguina.
L'indiscrétion punie. Histoires pour impressionner les touche-à-tout. Voir: Le canari merveilleux.
Caractère fatidique des nombres 3 ou 7 et de leurs multiples. Il y aurait trop d'occasions de le souligner. Le lecteur le constatera en cours de lecture.
Le talisman d'invisibilité. L'anneau de Gygès, le bonnet (Hutlein) des contes allemands. Le bonnet magique de Sanou Mandigné (contes des Gow). Le sirikou bambara. La queue d'hyène (pour les voleurs).
La bague à souhaits. Le Wunschring des Allemands. Voir La bague aux souhaits. L'anneau de la tourterelle, etc.
Minuit, heure des apparitions et des crimes chez les noirs comme chez les blancs. Voir: Les jumeaux de la pauvresse—Amadou Kêkédiourou.
Les loups-garous.—Voir: L'ensorcelée de Thiévaly.—La taloguina.—L'almamy caïman.
La mort aux porteurs de mauvaises nouvelles.—(Voir Amadou Kêkédiourou.—La geste de S.-G. Diêgui).