L'Évangile ne condamne pas seulement toutes sortes d'injustices, sans distinction de ceux à qui ont en pourroit faire: il travaille aussi à tarir la source ordinaire de toutes nos injustices, en nous défendant d'atacher nôtre coeur aux richesses. Il nous en fait voir le néant. Il nous tourne entiérement vers les biens du ciel. Il nous représente que nôtre ame est trop petite, pour pouvoir donner une égale aplication à deux choses, dont chacune demande l'Homme entier, & qui sont assez oposées, pour nous obliger souvent à des résolutions & à des démarches toutes contraires; que l'aquisition, & la conservation des richesses coute mille inquiétudes, qui rongent le coeur, qui l'asservissent, & qui empoisonnent le plaisir qu'il s'en promettoit: au lieu que les choses dont la Nature se contente, sont & en petit nombre, & très-faciles à aquerir. S'il arrive que Dieu nous donne quelque chose de plus que ce qui est uniquement nécessaire, l'Evangile ne veut pas que nous nous en défassions, 41 & qu'à l'exemple de quelques Philosophes a peu sages, nous le jettions dans la Mer. Il ne veut pas aussi, ni que ce surplus demeure inutile entre nos mains, ni que nous le prodiguions: mais il nous ordonne que gardant un raisonnable milieu, nous employions ce bien à réparer l'indigence des autres, soit par de purs dons, soit en prêtant à ceux qui dans le besoin ont recours à nous. La raison en est, que nous ne devons pas nous regarder comme les maîtres de nos biens à l'exclusion de Dieu, qui étant le Pére de tous les hommes, & le Maître de tout ce qu'ils ont, nous a établis dispensateurs de ses biens, plutôt que véritables possesseurs. Mais quoique par cette raison, il eût droit d'exiger de nous purement & simplement que nous en disposions selon ses ordres, il veut bien nous y inviter par la déclaration qu'il nous fait, qu'une grâce bien placée nous assure des trésors que les Voleurs ne pourront nous enlever, & dont jamais aucun accident ne nous frustrera. Si nous cherchons des exemples d'une libéralité sincére & pleine de charité, les premiers Chrétiens nous en donnent un qui est digne d'admiration. Ne semble-t'il pas, en éfet, à voir la promptitude [Rom. XV. 25. 26] de ceux de Macédoine & d'Achaïe à soulager la pauvreté de ceux de la Palestine, qu'ils n'étoient tous qu'une même Famille dispersée par tout l'Univers?

Note 41: (retour) Et qu'à l'exemple de quelques Philosophes. Ces Philosophes sont Aristippe & Cratès.
Note a: (retour) Ainsi Démocrite, au rapport de Sénèque & de Cicéron, laissa ses Terres incultes, négligea son Patrimoine, regardant les biens de l'esprit comme les seuls biens, & croiant que la possession des choses de la Terre étoit un obstacle à la Philosophie. TRAD. DE PAR.

Mais comme ce seroit peu d'avoir réglé l'extérieur si on laissoit le coeur dans toute sa liberté, la Loi de J. C. n'oublie pas de marquer quel doit être le vrai principe de nos bienfaits. Elle nous aprend que l'espérance du réciproque ou de la réputation, en ôte tout le prix; & qu'ils ne sont de quelque valeur aux yeux de Dieu, qu'autant que son amour en a été le motif, & sa gloire, la derniére fin. Elle prend soin de renverser tous les prétextes dont l'amour du bien colore une épargne excessive. Elle dissipe la crainte qu'on auroit, ou qu'on feroit semblant d'avoir, de tomber dans l'indigence par trop de libéralité, & de se dérober par là les secours dont la vieillesse a besoin, & dont on peut se soulager en cas de quelque disgrace. Elle prévient tous ces prétextes, en promettant que Dieu aura des bontez toutes particuliéres pour ceux qui observeront ses Loix. Elle ajoûte même le raisonnement à la promesse. Elle nous fait jetter les yeux sur les soins tout visibles de la Providence, dans la production des plantes & des fleurs, qu'elle veut bien même orner & embellir. Elle nous oblige à penser que Dieu étant si bon & si puissant, nous lui ferions outrage, si nous ne nous fiions à lui, qu'à proportion des gages présens & visibles qu'il nous donne de son amour.

Dans les Loix qui réglent le serment.

XV. Enfin les autres Loix défendent sévérement le parjure. Les Loix de l'Évangile défendent le serment même, excepté quand il est d'une absolue nécessité: outre qu'elles nous forment à une habitude si [Matth. V. 33-37.] constante de dire la vérité, que les ocasions d'être réduit à faire serment, deviennent par là extrêmement rares.

Perfection de la Morale Évangélique

XVI. En général on peut dire que tout ce qu'il y a d'excellent dans les Livres des Philosophes Grecs, dans les Maximes des Auteurs Juifs & de ceux de tous les autres Peuples, est contenu dans la Doctrine évangélique, comme émané de Dieu même. On y trouve des Préceptes sur la modestie, sur la tempérance, sur la bonté, & sur l'honnêteté des moeurs. On y aprend les devoirs réciproques des Magistrats & des Peuples; des Péres & des Enfans; des Maris & des Femmes. On y voit la condamnation de certains défauts, sur lesquels la plûpart des Grecs & des Romains se sont fait illusion à eux-mêmes par les beaux noms qu'ils leur donnoient, & par je ne sai quel éclat de Grandeur qu'ils y apercevoient; j'entens la passion pour les honneurs & pour la gloire. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'Evangile, c'est cet abrégé de tous les Préceptes, plein de sens dans sa briéveté, & qui porte que nous devons aimer Dieu par-dessus toutes choses, & nos Prochains autant que nous-mêmes; ou, ce qui revient à un, 42 que nous leur devons faire ce que nous voulons qu'on nous fasse.

Note 42: (retour) Que nous leur devons faire. L'Empereur Alex Sévére louoit fort cette Loi.

Objection tirée de la diversité de sentimens qui est parmi les Chrétiens.

XVII. Quelqu'un objectera peut-être contre l'excellence de la Doctrine Chrétienne, dont nous tirons avantage, cette grande diversité d'opinions qui partage les Chrétiens, & qui les divise même en tant de Sectes diférentes.

La Réponse est aisée. Il n'arrive en cela à la Religion Chrétienne que ce qui arrive à tous les Arts, & à toutes les Sciences humaines. Ce malheur si général est un éfet de la foiblesse de l'esprit de l'Homme, ou des préjugez qui lui ôtent la liberté de juger sainement des choses. Mais ces diversitez d'opinions ont d'ailleurs cela de bon, qu'elles ne vont que jusqu'à un certain point, au de-là duquel il y a des véritez dont tout le monde convient, & qui répandent même des lumiéres sur les Articles contestez. Dans les Mathématiques on dispute sur la quadrature du Cercle; mais on est d'acord sur cette maxime, par exemple, que si de choses égales on en ôte des portions égales, ce qui demeure est égal. On pourroit faire voir la même chose dans la Physique, dans la Médecine, & dans les autres Sciences. De même, la diversité de sentimens qui régne parmi les Chrétiens, n'empêche pas qu'ils ne conviennent des principaux Articles, c'est-à-dire, de ces Préceptes que nous avons fait regarder comme la gloire du Christianisme. Leur certitude paroît sur-tout, en ce que ceux qui par le principe d'une haine & d'une animosité mutuelle, cherchent toujours de nouveaux sujets de se contredire, n'en sont jamais venus jusqu'à nier que ces Préceptes ne viennent de Jésus-Christ. Je n'en excepte pas même les Personnes déréglées, qui refusent de se conduire selon ces saintes maximes. Et en éfet il n'y auroit pas moins d'absurdité à nier que la doctrine Chrétienne procéde de Jésus-Christ, qu'il y en avoit dans les chicanes que quelques Philosophes ont fait autrefois contre la blancheur de la neige. Si les sens nous aprennent que la neige est blanche, la vûe de tous les Peuples Chrétiens, & la lecture des Livres de tous leurs Auteurs, depuis les plus anciens jusqu'aux plus nouveaux, & de ceux même qui ont rendu témoignage à la Religion par une mort violente; tout cela, dis-je, forme aussi une preuve de sens & d'expérience, qui anéantit tout doute sur l'origine de nos Dogmes. On croit aisément sur le témoignage de Platon, de Xénophon, & des autres Sectateurs de Socrate, que ce qu'ils nous donnent comme la doctrine de ce Philosophe, est véritablement sa doctrine. On ne doute pas que Zénon n'ait enseigné ce que les Philosophes de sa Secte lui atribuent. Quelle équité donc y auroit-il à former des doutes sur la validité du témoignage de tous les Chrétiens, touchant l'Auteur des enseignemens de leur Religion?

III. Avantage de la R. Ch. tiré de la maniére dont elle s'est établie.

XVIII. Le troisiéme avantage que nous avons remarqué dans la Religion Chrétienne par-dessus toutes celles qui sont actuellement, ou que l'imagination pourroit se figurer, consiste dans la maniére dont elle a été enseignée, & dont elle s'est répandue dans le Monde. En quoi nous avons à considérer 1. Son Auteur. 2. Sa grande étendue. 3. La qualité de ceux qui l'ont prêchée. 4. Les dispositions de ceux qui l'embrassérent les premiers.

Où l'on considére 1. Son Auteur.

1. Les Chefs de Secte parmi les Grecs, avouoient qu'ils n'osoient donner pour certain tout ce qu'ils enseignoient. Ils disoient que la Vérité est cachée dans un puits; que nôtre esprit n'est pas plus propre à soutenir l'éclat des Véritez divines, que les yeux des chouettes à soufrir les rayons du Soleil. Et à la faveur de ces belles maximes, ils diminuoient le mieux qu'ils pouvoient la honte de leur ignorance. Outre cela 43 il n'y en a eu aucun dont la vie n'ait été souillée de quelques vices assez grossiers. Les uns étoient 44 de lâches adulateurs des Puissances souveraines. 45 Les autres avoient de criminelles liaisons avec des Femmes. Quelques autres étoient d'une impudence si excessive, 46 qu'on les comparoit à des chiens: ce qui imprimoit sur toute leur Secte une note d'infamie. Tous en général se portoient réciproquement une envie furieuse, comme on le voit par leurs disputes continuelles, 47 & par leurs démêlez pleins de chaleur sur de simples mots, ou sur des choses très-légéres. 48 Leur indiférence pour le Service divin paroît en ce que, bien qu'ils crûssent presque tous l'existence d'un seul Dieu, non seulement ils ne lui rendoient pas leurs hommages, mais prenant pour Régle en fait de Religion la créance publique, ils adoroient par une prévarication criminelle, ceux qu'ils savoient très-bien n'avoir de Divinité que dans l'opinion des Peuples. Enfin ils n'avançoient rien d'assuré sur les récompenses de la piété & de la vertu. Je n'en veux point d'autre preuve que les derniéres paroles de Socrate.

Note 43: (retour) Il n'y en a eu aucun &c. Socrate même, le plus irrépréhensible de tous, étoit extrémement colére, & ne pouvoit se modérer à cet égard, ni dans ses discours, ni dans ses actions.
Note 44: (retour) De lâches adulateurs &c. comme Platon & Aristippe.
Note 45: (retour) Les autres avoient de criminelles liaisons &c. Platon, Aristote, Épicure, Aristippe, &c. Zénon Auteur de la Secte des Stoïciens alloit encore plus loin, & aimoit les garçons.
Note 46: (retour) Qu'on les comparoit à des chiens. De là vint le nom de Cyniques qui fut donné à leur Secte.
Note 47: (retour) Et par leurs démêlez, pleins de chaleur &c. Timon Phliasius. «Malheureux hommes, dit-il aux Philosophes, honte du Genre humain; gens qui n'êtes que ventre; vous ne faites que vous égarer en vaines disputes sur des choses de néant. Puis-je vous mieux dépeindre qu'en vous comparant à des outres remplis de vent? Ailleurs: Mais qui les a donc animez ainsi les uns contre les autres? C'est une vaine populace, qui aime le babil; & qui acourt au moindre bruit qu'ils font. Voila ce qui cause & qui entretient cette maladie pernicieuse à tant de gens.» Ces passages se trouvent dans Clément, Eusébe, & Théodoret.
Note 48: (retour) Leur indiférence pour le Service divin &c. Xénophon, liv. V. des choses mémorables, raporte un Oracle qui ordonnait que l'on servît les Dieux de la manière que chaque Ville l'auroit prescrit par ses Loix. Platon disoit qu'il étoit dangereux de discourir sagement & raisonnablement devant le Peuple touchant les choses divines. C'est ce qui a fermé la bouche à tous les Philosophes Grecs, Latins, & Barbares, & qui leur a fait dissimuler la vérité. Et n'est-ce pas là un grand préjugé contr'eux?

Pour ce qui est de Mahomet, dont la Religion a gagné un si grand nombre de Peuples; ses Sectateurs mêmes nous ôtent la peine de le convaincre de crimes, par l'aveu qu'ils font de ses débordemens. On peut aussi remarquer qu'il n'a donné aucun gage indubitable de la certitude du Paradis charnel, qu'il promet à ceux qui le suivent. Les Mahométans ne disent pas qu'il soit ressuscité; & quand ils le diroient, son corps, qui est encore à Medine, les démentiroit.

Moyse le Législateur des Hébreux a été un grand Homme à tous égards; mais il a été homme & a eu ses foiblesses. Ce ne fut qu'après une longue résistance, qu'il put se résoudre à accepter la Commission que Dieu lui donnoit d'aller trouver Pharaon de sa part. La promesse expresse qu'il lui fit de tirer des eaux du rocher par son ministére, ne put bannir toute sa défiance. Ce sont là des Faits dont les Juifs mêmes conviennent. S'il a proposé des récompenses, il n'en a presque pas jouï lui-même. Il n'entra pas dans la Terre promise; mais il mourut dans le Désert, après y avoir passé une grande partie de sa vie au milieu des révoltes presques continuelles de son Peuple.

Jésus-Christ est le seul dont la vie ait été parfaitement pure & irrépréhensible. Ses premiers Disciples ne lui reconnoissent point de défauts, & ses Ennemis ne l'en ont jamais convaincu d'aucun. 49Il a rempli exactement tous les devoirs qu'il a prescrits aux hommes. Il a suivi fidélement les ordres qu'il avoit reçus de Dieu. Sa vie a été de la simplicité la plus parfaite. Il a soufert les injures & les derniers suplices avec une patience exemplaire; comme il paroît par l'Histoire de sa crucifixion. Il a eu pour les hommes, même pour ses Ennemis & pour ses Bourreaux, l'amour le plus sincére & le plus ardent, jusqu'à prier Dieu pour ceux qui le crucifioient. Il a ratifié dans sa personne les récompenses qu'il a promises à ses Fidéles, les ayant obtenues dans le degré le plus magnifique. Son Histoire nous l'aprend, & mille preuves nous en assurent. Plusieurs l'ont vû ressuscité, l'ont ouï parler, & ont apuyé leur foi par le secours de l'atouchement. Il a été élevé dans le Ciel à la vûe de ses Apôtres, & a donné des marques certaines de son autorité suprême en conférant à ses Disciples le pouvoir de parler diverses Langues, & celui de faire des miracles, après le leur avoir promis en les quitant. Par là, il a ôté tout lieu de douter, qu'il fût assez puissant pour nous conférer la récompense qu'il nous a proposée. D'où je conclus, que puis qu'il a confirmé ses Préceptes par son obéïssance, & ses promesses par la part excellente qu'il y a eue lui-même, sa Religion l'emporte sur toutes celles qui sont, ou qui ont jamais été dans le Monde.

Note 49: (retour) Il a rempli exactement &c. Lactance. Il a marché lui-même dans le chemin qu'il nous a montré, de peur que les dificultez qui se rencontrent dans ce chemin ne nous détournassent d'y entrer.

2. Sa grande étenduë dès le commencement même.

Voyons à présent les succès dont la Prédication de l'Evangile a été suivie. Ils sont tels, qu'à les bien considérer, il faut reconnoître que l'Evangile est divin, ou ne pas croire que Dieu se mêle de ce qui concerne les hommes. Il étoit digne des soins paternels de sa Providence, de donner à des sentimens vertueux & bons, des succès & une étendue qui répondissent à leur excellence. Tel a été le sort de la Religion Chrétienne. Toute l'Europe, même jusqu'aux endroits les plus proches du Nord, fait profession de la croire, & de l'enseigner. Elle est connue par toute l'Asie, & dans les Iles de l'Océan qui l'environne, dans l'Égypte, dans l'Éthiopie, dans quelques autres Païs de l'Afrique, & presque par tous les endroits de l'Amérique où l'on a pu pénétrer.

L'Histoire de tous les siécles, les Livres de nos Écrivains, les Actes des Conciles; une vieille tradition que quelques Indiens ont conservée jusqu'à nôtre tems touchant 50les Voyages de S. Thomas, de S. André & des autres Apôtres; tout cela, dis-je, montre que ce n'est pas d'aujourd'hui que le Christianisme est en possession de cette universalité, & qu'il en jouït depuis plusieurs siécles. En particulier Clément, 51Tertullien, & quelques autres remarquent que de leur tems le Nom de Jésus-Christ étoit révéré dans les Iles Britanniques, dans l'Alemagne, & jusqu'aux extrémitez de la Terre. Or je demande s'il y a quelque Religion qui puisse entrer en concurrence avec la nôtre, sur le privilége d'une étendue aussi universelle. Le Paganisme a presque couvert toute la Terre; mais à parler juste, sous ce nom étoient comprises une infinité de Religions diférentes. Entre les Payens, les uns adoroient les Astres; les autres les Élémens; d'autres servoient les Bêtes; plusieurs révéroient des choses qui ne subsistent que dans l'imagination. Leurs Loix sacrées n'étoient pas moins diverses que les objets de leur culte; & ils en devoient l'institution à des Auteurs très-diférens. Les Juifs dans leur dispersion paroissent un très-grand Peuple; mais enfin, ce n'est qu'un Peuple; & depuis J. C. leur Religion n'a pas reçu d'acroissement fort considérable. Si depuis ce tems-là elle est sortie de l'obscurité où elle avoit été jusqu'alors, on peut dire que les Chrétiens y ont plus contribué que les Juifs.

Note 50: (retour) Des Voyages de St. Thomas. On montre encore aujourd'hui son sépulcre dans le païs de Coromandel. Clement &c. Stromar. V. dit que Jesus-Christ est connu de toutes les Nations.
Note 51: (retour) Tertullien liv. I. contre les Juifs. En quel autre toutes les Nations ont-elles cru, qu'en Jesus-Christ, et quel autre ont-elles embrassé comme le Messie venu au monde? Après il fait un dénombrement des Nations qui croyoient en Jésus-Christ de son tems, & ce dénombrement contient tous les Peuples des 3. parties du Monde qui étoient alors connues. Plus bas il montre combien le Royaume de Jesus-Christ est plus étendu que ne l'ont été l'Empire de Nebucadnésar, & d'Alexandre, & que ne l'étoit celui des Romains. «La Royauté de Jésus-Christ, dit-il, s'étend par-tout & est crue par-tout. Ce grand Roi est servi par tous les Peuples que nous venons de nommer: il regne; il est adoré en tous lieux; il se communique à tout le monde également.» Arnobe, S. Athanase, Théodoret, & S. Jérôme, font voir par le même détail, cette grande étendue de l'Empire de Jesus-Christ. Origéne dans une Homélie sur Ezéchiel, «Les malheureux Juifs avouent que ces choses sont dites du Messie. Mais c'est à eux un aveuglement déplorable, d'ignorer encore la Personne à qui elles conviennent, puis qu'ils les voyent acomplies. Qu'ils nous marquent avant l'avénement de Jésus-Christ, quelque temps auquel la Bretagne, le Mauritanie, le Monde entier s'est acordé à ne servir qu'un seul Dieu.» S. Chrysostome, Homél. VI. «Comment les Écrits des Apôtres auroient-ils pu passer jusques aux terres étrangéres, jusqu'aux Indes, jusqu'à ces bords de l'Océan qui terminent toute la Terre, si les Auteurs de ces Livres n'eussent été dignes de foi?» Le même Pére dans l'Homélie sur la Divinité de Jésus-Christ, «Parcourir en si peu de tems toute la Terre; inviter ainsi à de si grandes choses des hommes prévenus de mauvaises habitudes, & plongés dans la plus énorme corruption, cela est assurément au-dessus des forces d'un homme, & c'est cependant ce qu'a fait Jésus-Christ. Il a délivré de ces maux tout le Genre humain. Les Romains, les Perses, & toutes les Nations Barbares ont jouï de cette heureuse délivrance.»

Le Mahométisme ocupe un très-grand nombre de Païs; mais il ne l'ocupe pas seul. Presque par-tout où il régne, notre Religion y a ses Sectateurs & même en quelques endroits ils surpassent en nombre les Mahométans; au lieu qu'on trouve très-peu de ceux-ci dans la plûpart des Païs que les Chrétiens possédent.

3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée.

Note A: Rom. XV. 19.

3. Comparons maintenant les moyens par lesquels la Religion Chrétienne s'est établie dans le Monde, avec ceux qui ont servi à afermir les autres Religions; & les premiers Docteurs de celle-là avec ceux qui ont fait fleurir celles-ci. Nous voyons que pour l'ordinaire les hommes ont le foible de se laisser entraîner par l'exemple des Rois, & des personnes revêtues de quelque autorité, sur-tout si cet exemple passe en loi, & si l'on met en usage la force & la contrainte. C'est par ces voyes que les diférentes Religions Payennes & la Mahométane se sont acrues & fortifiées. Les premiers Docteurs de nôtre Religion étoient dénuez de ce secours éficace. C'étoient des personnes sans naissance & sans nom; c'étoient des Pêcheurs, & des gens de métier. Ils ont cependant trouvé le moyen de l'établir en l'espace de trente ans [A-marg] dans toutes les parties de l'Empire Romain, dans celui des Parthes, dans les Indes, c'est-à-dire, par toute la Terre. Pendant près de 300. ans elle n'a dû ses acroissemens qu'à des Particuliers, qui bien loin d'avoir en main ou de quoi se faire craindre par des menaces, ou surprendre la faveur des Peuples par des espérances, rencontroient par tout des obstacles de la part des Souverains. Malgré tout cela, avant qu'elle eût atiré Constantin à la profession de ses véritez, 52il s'en faloit peu qu'elle ne remplît la plus grande partie de l'Empire Romain. Ceux d'entre les Grecs qui ont donné des Régles pour les moeurs, se rendoient d'ailleurs recommandables aux Peuples par quelques autres endroits. Platon étoit grand Géomètre. Les Péripatéticiens s'apliquoient à étudier les animaux & les plantes. Les Stoïciens étoient habiles dans l'art du raisonnement. Les Pythagoriciens possédoient la Science des nombres & de l'harmonie. Plusieurs d'entr'eux, comme Platon, Xénophon & Théophraste, faisoient valoir leurs préceptes par toutes les graces & toute la force de l'éloquence. Rien de tout cela ne se trouvoit dans nos premiers Docteurs. Leurs discours étoient simples & sans agrémens. Ils instruisoient, ils promettoient, ils menaçoient: tout cela sans étude & sans art. Or comme ces maniéres ne peuvent pas aler loin & ont très-peu de proportion avec les succès qu'elles ont eus; il faut de toute nécessité reconnoître, ou que les miracles ont supléé au défaut de l'Art; ou qu'une Providence secrette a veillé favorablement sur les desseins de ces premiers Fidéles; ou qu'ils ont eu l'un & l'autre de ces deux secours.

Note 52: (retour) Il s'en faloit peu qu'elle ne remplît &c. Tertullien II. Apolog. «Nous ne sommes que d'hier & nous nous trouvons par-tout. Nous remplissons vos Villes, & municipales, & autres, vos Iles, vos Forteresses, vos Bourgs. Nous sommes répandus dans les Armées, dans les Tribus, dans les Décuries. La Cour, le Sénat, le Barreau sont pleins de Chrétiens. En un mot vous nous trouvez par tout, si ce n'est dans vos Temples.

4. Les dispositions des premiers qui l'embrassèrent.

4. Ceux qui ont reçu le Christianisme par les instructions des Apôtres, avoient l'esprit imbu des principes d'une autre Religion, & par conséquent dificile à manier. Les premiers Disciples de Mahomet & des Auteurs des Religions Payennes, étant moins prévenus, étoient plus capables de recevoir de nouvelles impressions. La Circoncision & la connoissance d'un seul Dieu, avoient disposé les Hébreux à recevoir la Loi de Moyse. Mais rien ne préparoit les premiers Chrétiens à se soumettre à l'Évangile. Ils étoient dans d'autres sentimens; & une longue habitude, qui tient souvent lieu d'une seconde Nature, les y confirmoit, & les éloignoit de ces nouvelles doctrines. L'éducation & le respect des Loix & de l'autorité de leurs Ancêtres les afermissoit, les uns dans la Religion Payenne, & les autres dans le Judaïsme. Ce n'étoit pas là le seul obstacle que la Religion rencontroit dans leur coeur. Ils ne pouvoient s'y ranger sans se soumettre infailliblement à la fâcheuse nécessité de craindre les maux les plus terribles, ou de les endurer. L'horreur que les maux impriment naturellement, se répand souvent jusques sur les choses qui les peuvent atirer; & il est assez rare qu'on entre dans des sentimens qui traînent après eux d'aussi tristes suites. Nos premiers Péres ont passé par-dessus tout cela. C'est peu de dire que le Christianisme leur fermoit l'entrée des Charges, les assujettissoit à des peines pécuniaires, à la confiscation de leurs biens, & au bannissement: on les envoyoit travailler aux Mines: la cruauté s'épuisoit en nouvelles maniéres de les tourmenter. Le martyre & les massacres étoient si ordinaires, que les Auteurs de ce tems-là assurent qu'il périt par là plus de monde, que la famine, ni la contagion, ni la guerre, n'en peuvent détruire. Les genres de mort qu'on leur faisoit soufrir étoient des plus afreux. 53On les brûloit vifs, on les crucifioit, en un mot, on leur ôtoit la vie par des suplices, qu'on ne peut ni lire ni se représenter sans une extrême horreur. Ces cruautez continuérent dans l'Empire Romain, presque jusqu'à Constantin le Grand. Si elles eurent quelques intervales, ils étoient peu considérables, & même n'étoient pas universels. Elles durérent plus long tems encore dans les Païs qui ne reconnoissoient pas l'autorité des Romains, mais elles ne purent jamais afoiblir ce Parti. Il sembloit même qu'elles l'augmentassent, & que pour un Chrétien qu'elles détruisoient, elles en fissent renaître plusieurs. C'est ce qui donna lieu à quelques-uns de dire, que le sang des Martyrs étoit la semence de l'Eglise.

Note 53: (retour) On les brûloit vifs &c. Ulpien célèbre Jurisconsulte a fait sept Livres sur cette question; Quelles sortes de peines il faloit infliger aux Chrétiens. Lact. liv. V. ch. II.

Comparons encore ici le Christianisme avec les Religions contraires. Les Grecs, & les Juifs, qui avoient coutume de parler de tout ce qui les concernoit, avec beaucoup de vanité & d'ostentation, ne peuvent citer que fort peu de personnes qui ayent eu le courage de soufrir la mort pour leurs Opinions. Les Indiens peuvent se faire honneur de quelques Gymnosophistes; & les Grecs de leur Socrate. Le reste se réduit à peu de chose. Encore n'y a-t-il guére lieu de douter que ces personnes, qui s'étoient déjà rendues célèbres, n'ayent eu en vûe de se faire un grand nom dans la Postérité, Nos Martyrs étoient pour la plûpart des Personnes du plus bas rang, connues à peine parmi leurs Concitoyens, C'étoient des femmes, c'étoient de jeunes gens, qui ne pouvoient ni désirer ni se promettre avec quelque vrai-semblance, une réputation qui les fît vivre long tems dans la mémoire des hommes. En éfet le Martyrologe ne fait mention que de la moindre partie de ceux qui ont soufert le martyre pour la défense de la Religion, 54Le reste va trop loin pour être compté un par un. Ajoûtons à cela qu'il étoit aisé à la plûpart d'entr'eux de se dérober aux suplices. Un peu de dissimulation, un grain d'encens jetté sans dessein sur un Autel, les en eût afranchis; ce qui ne se peut pas dire des Martyrs Payens.

Note 54: (retour) Le reste va trop loin &c. Le Martyrologe marque seulement en gros les 300 qui ont soufert le martyr à Carthage; un grand nombre d'autres Martyrs en Afrique sous l'Empereur Tibére; en Antioche, en Arabie, en Cappadoce, & dans la Mésopotamie, sous Valérien: dans la Phrygie & dans le Pont, sous Maximim &c.

Quelques sentimens qu'ils cachassent dans le fond de leur coeur, ils avoient du moins la complaisance de conformer leur extérieur au goût de ceux à qui ils étoient suspects. Il n'y a donc proprement que les Juifs & les Chrétiens qui ayent soufert la mort uniquement pour la gloire de Dieu. À l'égard des Martyrs de la Religion Judaïque, on n'en trouve que dans les tems qui ont précédé la venue de Jésus-Christ; encore y en a-t-il eu si peu en comparaison des Martyrs du Christianisme, qu'on en compteroit plus de ceux-ci dans une seule Province, que des autres dans toute l'étendue de leur État, & dans toute la durée de leurs soufrances. En éfet, cette durée n'a pas été bien longue, puis qu'elle ne comprend que les Régnes de Manassé & d'Antiochus.

Cette multitude innombrable de Personnes de tout rang & de tout sexe, séparées par l'intervale de tant de lieux & de tant de siécles, & qui ont sêllé de leur sang la Foi Chrétienne, doit avoir eu sans doute quelque raison de persévérer si constamment. Or cette raison ne pouvant être que la force de la vérité, & le secours de l'Esprit de Dieu; c'est avec justice que nous regardons nos Martyrs comme une bonne preuve de la Religion Chrétienne.

Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus démonstratives.

XIX Si toutes ces preuves ne satisfont pas, & qu'on en désire de plus convainquantes, on doit considérer que55 les preuves varient, selon la diversité des choses que l'on veut établir. On ne peut conclurre une vérité Mathématique que par des raisons de la dernière évidence. Les disputes de la Physique se doivent terminer par des argumens fondez sur des Principes naturels. Lors qu'il s'agit de délibérer, il faut se déterminer par des argumens tirez des maximes que le sens commun & l'expérience suggérent. Les Faits ont aussi leurs preuves, qui consistent dans la qualité de ceux qui les atestent: & c'est les avoir prouvez, que de faire voir que ces Témoins n'ont rien qui les les rende suspects. Si l'on ne s'en tient pas là, on anéantit la certitude des Faits Historiques; on détruit celle des expériences, qui font la partie la plus considérable de la Médecine; & l'on suspend les devoirs réciproques des Péres & des Enfans; puis que ces relations ne se connoissent que par ces sortes de preuves. Dieu eût pu fonder nôtre Foi sur le témoignage des sens de chaque Fidéle, & même sur des démonstrations: mais il vouloit commander aussi bien que persuader, & donner à la Foi un caractère d'obéïssance & de soumission. Il sufisoit donc qu'il se révélât d'une maniére capable de convaincre les esprits dociles. Il vouloit que l'Evangile fût une Pierre-de-touche qui distinguât les ames ployables & flexibles d'avec celles qui sont d'une opiniâtreté incurable. Nos preuves ont persuadé un très-grand nombre de Personnes sages & vertueuses; il est donc évident que l'incrédulité des autres ne vient pas de l'insufisance de ces preuves,56 mais de la répugnance qu'ils ont contre des véritez & des Loix qui choquent leurs passions, & qu'ils ne peuvent admettre sans s'engager à compter pour rien la gloire, les honneurs, & les biens de cette vie. Ils reçoivent sans scrupule mille autres Faits qui ne sont apuyez que sur le raport des Historiens, & dont ils ne voyent même à present aucuns monumens sensibles. Mais lors qu'il s'agit de l'Histoire de l'Evangile, ils entrent en défiance, & n'ont aucun égard au raport de ses premiers témoins, ni aux monumens qui pourroient servir à la confirmer; tel qu'est l'aveu de tous les Juifs; & cette multitude de Sociétez Chrétiennes qui ne peuvent s'être formées sans quelque raison légitime.

Conclusion.

Note 55: (retour) Les preuves varient selon la diversité.. Aristote Métaphys. liv. I. ch. dernier «Il ne faut pas chercher en toutes sortes de sujets, une certitude aussi grande que celle des véritez mathématiques.
Note 56: (retour) Mais de la répugnance &c. St. Chrysostome à Demetrius. «Le refus que l'on fait de recevoir les Préceptes de l'Evangile, ne vient que de ce qu'on n'a pas le courage de les suivre.»

Je conclus, que puis que la longue durée du Christianisme, & son établissement par toute la Terre, ne peuvent pas être la production de l'Esprit humain, il faut, ou les atribuer à quelques miracles éclatans, ou avouer que cette durée & ce progrès si extraordinaire, où l'on ne veut reconnoître rien de surnaturel, sont le plus grand de tous les miracles.




TRAITÉ

DE LA VERITÉ

DE LA

RELIGION

CHRÉTIENNE.

LIVRE TROISIEME.

Où l'on prouve l'autorité de l'Écriture.

Preuve générale de l'autorité des Livres du Nouveau Testament.

I.
e but des preuves que nous avons déduites jusqu'ici, & de toutes les autres qu'on pourroit ajoûter, est de persuader aux Incrédules & à ceux qui sont encore dans l'incertitude, que la Religion, dont les Chrétiens font profession, est très-véritable & très-bonne. Mais ce n'est pas assez. Après les avoir convaincus de cette vérité, il faut les conduire à ces Livres très-anciens où cette Religion est renfermée, & que nous apellons les Livres du Nouveau Testament, ou pour parler plus exactement, les Livres de la Nouvelle Alliance.

Il y auroit de l'injustice à nier que ce soit à ces livres que l'on se doive adresser pour connoître nôtre Religion, & à n'en pas croire là-dessus le témoignage constant de tous les Chrétiens. Quelle que soit une Secte, bonne ou mauvaise, l'équité veut qu'on croye sur sa parole, que ses sentimens sont contenus dans les Livres où elle nous renvoye pour en être instruits. C'est sur ce Principe que nous recevons sans dificulté l'assurance que les Mahométans nous donnent, que leur Religion se trouve dans l'Alcoran. Puis donc qu'il paroît par les argumens que nous venons de proposer, que la Religion Chrétienne est véritable, & qu'il n'est pas moins évident par la raison que nous venons d'alleguer, que cette Religion est enseignée dans nos Livres sacrez; il n'en faut pas davantage pour établir solidement l'autorité de ces Livres. Si pourtant on souhaite que nous en aportions des preuves plus particuliéres, nous le ferons volontiers: mais ce sera après avoir posé une Régle qui est connue & suivie de tout ce qu'il y a de Juges équitables. C'est que quand on entreprend d'ataquer un Livre qui est reçû depuis plusieurs siécles, on s'engage nécessairement à produire des objections capables de lui ôter toute créance: au défaut de quoi, il est censé digne de cette autorité, dont il a été jusqu'alors en possession.

Preuves plus particulières. I. Que ceux d'entre ces Livres qui portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet Auteur.

+ S. Cyllir. L. X.

II. Nous disons donc, que les Écrits qui sont reçus unanimement par tous les Chrétiens, & atribuez aux Auteurs dont ils portent le nom, sont éfectivement de ces Auteurs. La raison en est, que les Docteurs des premiers siécles, comme Justin, Irénée, Clément, & ceux qui les ont suivis, ont cité ces Écrits sous les mêmes noms d'Auteurs qu'ils portent aujourd'hui:1 Que Tertullien dit que les Originaux de quelques-uns de ces Livres se voyoient encore de son tems: Que toutes les Eglises les ont reçus comme les Ouvrages de ces mêmes Auteurs, & avant qu'elles eussent encore assemblé de Conciles: Que jamais les Payens ni les Juifs ne leur ont fait d'afaire sur cet article:

Que Julien [+ marg.] même avoue que les Écrits qui sont atribuez à S. Pierre, à S. Paul, à S. Mathieu, à S. Marc, & à S. Luc, ont été écrits par ces Auteurs: Qu'enfin, si le témoignage des Grecs & des Latins paroît à tout homme de bon sens, une raison de ne pas douter que les Poëmes que l'on atribue à Homére & à Virgile, ne soient véritablement d'eux: à plus forte raison le témoignage constant de presque toutes les Nations, prouve invinciblement que les Livres du Nouveau Testament ont été composez, par ceux dont ils portent le nom sur leurs Titres.

Note 1: (retour) Que Tertullien dit &c. Liv. de la prescription contre les Hérétiques, «Vous qui voulez exercer plus utilement votre curiosité dans l'afaire du Salut, parcourez les Eglises où les Apôtres ont particulièrement résidé, vous y verrez encore leurs Chaires; vous y entendrez encore lire leurs Épîtres sur les Originaux mêmes.» Cela n'est pas étonnant, puis que Quintilien dit que de son tems on voyoit encore les Originaux des Livres de Cicéron, & qu'Aulu-Gelle dit la même chose de ceux de Virgile.

Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne furent pas généralement reçus.

III. Ce n'est pas qu'entre ces Livres il n'y en ait quelques-uns qui n'ont pas été d'abord reçus de tous les Chrétiens. On a douté de la seconde Épître de S. Pierre, de l'Épître de S. Jude, des deux que nous avons sous le nom de Jean l'Ancien, de l'Apocalypse, & de l'Épître aux Hébreux. Mais ces Écrits étoient d'autre côté reconnus par un grand nombre d'Eglises, comme il paroît par l'usage qu'en font les plus anciens Docteurs, qui en citent des passages pour prouver nos Dogmes. Il y a donc aparence que si quelques Eglises ne s'en servoient pas, c'étoit ou parce qu'elles ne les connoissoient pas, ou parce qu'elles n'étoient pas assez persuadées de leur autorité; & que si dans la suite elles se conformérent à celles qui les recevoient pour divins, c'est parce qu'elles s'instruisirent plus à fonds là-dessus, & reconnurent leur ignorance ou leur erreur. Et en éfet il n'y a presque plus de lieux où l'autorité de ces Livres ne soit à présent établie. Si l'on dit qu'ils ont été suposez, on le dira sans preuve, & même contre la vrai-semblance. Car quel intérêt auroit pû obliger à les suposer, puis qu'ils ne nous aprennent rien qui ne se trouve amplement dans ceux dont personne n'a jamais douté?

Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom d'auteur, cela ne leur préjudicie point.

IV. Le peu de connoissance que l'on a du véritable Auteur de l'Épître aux Hébreux, & le doute où quelques-uns ont été si les deux derniéres Épîtres de S. Jean, & l'Apocalypse, sont de S. Jean l'Apôtre, ou de quelqu'autre qui ait eu le même nom, ne peuvent aucunement préjudicier à l'autorité de ces Écrits. On sait qu'en matiére d'Auteurs, il faut faire plus d'atention à leurs qualitez qu'à leur nom. Nous recevons comme vrais plusieurs Livres historiques, quoi que nous ne sachions pas le nom de ceux qui les ont écrit. Le Livre de la Guerre d'Alexandrie est de ce nombre. On n'en connoit pas l'Auteur, mais parce qu'on voit que, qui que ce soit qui l'ait écrit, il vivoit dans le temps de cette Guerre, & que même il y a eu part, cela paroît sufisant pour autoriser cette Histoire. On ne doit donc pas être plus dificile à l'égard des Livres donc nous parlons, puis que ceux qui nous les donnent, assurent qu'ils ont vécu dans le commencement du Christianisme, & qu'ils avoient reçu les dons extraordinaires que Dieu conféra aux Apôtres. Si l'on dit qu'ils ont pu s'atribuer faussement ces avantages, & qu'à l'égard même des autres Livres, on leur a peut-être suposé de grans noms, pour leur donner plus de poids: nous répondons qu'il est tout-à-fait incroyable, que des Personnes qui ne prêchent par tout que la sincérité & la piété, ayent voulu sans sujet se charger du crime de faussaires; crime que tout honnête homme déteste, & que les Loix de Rome punissoient du dernier suplice.

Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses vrayes.

V. Il demeure donc constant que les Livres de la nouvelle Alliance, ont été composez par ceux dont ils portent le nom, & que les qualitez que ces Auteurs se sont atribuées, leur convenoient éfectivement. Si l'on considére outre cela, qu'il n'est pas moins certain qu'ils n'ont rien écrit dont ils n'eussent une connoissance parfaite, & qu'ils n'ont pû se mettre en l'esprit de vouloir tromper le monde, on conclura invinciblement, que ce qu'ils ont écrit est vrai & indubitable, puis qu'on ne peut dire des choses fausses que par l'un ou l'autre de ces deux principes, ou l'ignorance, ou la malice. Mais n'avançons rien sans preuve, & faisons voir que ces Auteurs ont su ce qu'ils disoient, & qu'ils n'ont rien dit que ce qu'ils croyoient véritable: qu'en un mot ils n'ont été, ni trompez, ni trompeurs.

Preuve: on ne les peut accuser d'ignorance.

VI. S. Matthieu, S. Jean, S. Pierre, S. Jude étoient du Collége de ces douze, que Jésus-Christ avoit choisis pour témoins de sa vie & de sa doctrine. Ainsi il est impossible qu'ils n'ayent pas bien sû les choses qu'ils nous racontent. C'est ce qu'on doit dire aussi de S. Jaques, qui a été, ou Apôtre, ou, selon le sentiment de quelques-uns,2 proche parent de Nôtre Seigneur, & de plus, Évêque de Jérusalem par les sufrages des Apôtres. Pour ce qui regarde S. Paul, on ne peut pas croire qu'il se soit imaginé sans fondement, que Jésus-Christ lui ait révélé du Ciel les véritez qu'il a enseignées; ni qu'il se soit figuré vainement qu'il ait fait toutes les grandes choses dont il se glorifie; ni que S. Luc, le fidéle compagnon de ses voyages ait donné dans les mêmes visions. Ce seroient là d'agréables songes, mais dont des personnes aussi sensées que S. Paul & S. Luc, n'étoient assurément point capables. Quoi que S. Luc ne fût pas du nombre de ceux qui avoient vécu avec Jésus-Christ, son témoignage néanmoins ne nous doit pas être suspect de crédulité. Il étoit né sur les lieux; il avoit voyagé par la Palestine; 3il s'étoit informé exactement de la vérité des Faits qu'il a écrits, & il en avoit conféré avec ceux qui en avoient été témoins oculaires, comme il paroît par le premier verset de son Évangile. Il ne faut pas douter qu'outre les Apôtres, avec qui il avoit des liaisons fort étroites, il n'ait parlé à plusieurs de ceux qui avoient été guéris par Jésus-Christ, & de ceux qui l'avoient vû mourir, & qui l'avoient aussi vû après sa Résurrection. Si la confiance que nous avons sur les recherches exactes de Tacite & de Suétone, fait que nous croyons sur leur raport, des choses qui se sont passées long tems avant qu'ils fussent nez; à plus forte raison devons-nous ajouter foi à un Écrivain qui nous assure qu'il n'avance rien que sur le récit de témoins oculaires.4 Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté dans les premiers tems qu'il n'ait toûjours vécu avec S. Pierre, on doit avoir autant de foi pour son Evangile que s'il lui avoit été dicté par cet Apôtre, & c'est dire assez, puis que cet Apôtre devoit savoir avec certitude toutes les choses que S. Marc a écrites dans son Evangile. Outre cela cet Evangile n'a rien écrit qui ne se trouve dans les Ouvrages des Apôtres. Enfin ni l'Auteur de l'Apocalypse n'a pu se mettre faussement dans l'esprit qu'il avoit avoit eu toutes ces Visions dont il dit que Dieu l'a honoré: ni celui de l'Épître aux Hébreux n'a pu se figurer sans raison, que l'Esprit de Dieu ou les autres Apôtres lui avoient apris les choses dont il a traité dans cette Épître.

Note 2: (retour) Ou proche parent &c. C'est le sentiment de St. Chrysostome & de plusieurs autres.
Note 3: (retour) Il s'étoit informé &c. Cela paroît par les premiers versets de son Évangile.
Note 4: (retour) Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté &c. St Irénée liv. III. ch. I. Clément cité par Eusébe.

Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi.

VII. Nous avons posé en second lieu que nos Auteurs sacrez n'ont pu avoir dessein de mentir. Nous l'avons déjà prouvé lors que nous avons établi la vérité de la Religion Chrétienne en général & qu'en particulier nous avons montré la certitude de la résurrection de Nôtre Seigneur. Quand on récuse des témoins parce qu'on les croit de mauvaise foi, on est obligé de donner quelques raisons de ce soupçon, & de dire par quels motifs ils ont pu se laisser aller au mensonge & à la fourbe. Or c'est ce qu'on ne peut pas faire en cette rencontre. Car si l'on objecte qu'ils ont pu mentir parce que l'intérêt de leur Cause le demandoit; il faudra un peu examiner pourquoi ils se sont embarquez dans cette cause, & sont entrez dans ces intérêts. Certes, ce n'a été ni pour l'espérance de quelques avantages, ni pour la crainte de tomber dans quelques disgraces: puis que cette Cause, dont ils entreprenoient la défense, les privoit de toutes commoditez, & les jettoit dans toutes sortes de périls. Ils ne se sont donc chargez d'une Commission si dangereuse, que par la crainte de Dieu. Or cette crainte peut-elle porter un homme à mentir, principalement dans une chose dont dépend le salut éternel de tous les hommes? Si l'on considére que leurs Écrits ne respirent que la piété; que leur vie n'a jamais donné prise aux acusations de leurs ennemis, que tout ce que ces ennemis leur ont pu reprocher a été leur ignorance, défaut qui ne s'acorde guére avec la qualité d'imposteurs, on sera contraint d'avouer qu'ils n'étoient pas capables d'une impiété aussi horrible, que celle d'apuyer les intérêts de Dieu sur le mensonge & sur la fourberie. Ajoûtez à cela, que pour peu qu'ils eussent eu de mauvaise foi, ils n'auroient eu garde de laisser dans leurs Écrits des monumens éternels de leurs fautes, telles que furent, & leur fuite dans les dangers de leur Maître, & la triple abnégation de S. Pierre.

Preuve, tirée des miracles que ces Auteurs ont faits.

VIII. Si l'on veut une preuve authentique de leur bonne foi, Dieu lui-même nous la fournit dans les miracles qu'il a opérez par leur ministére. Eux & leurs Disciples les ont publiez en présence de tout un grand Peuple, avec beaucoup de confiance. Ils ont marqué les noms des Personnes, & toutes les circonstances les plus propres ou à prouver le Fait, s'il étoit véritable, ou à fournir aux Magistrats des moyens de les convaincre de mensonge, s'il eût été suposé. Il faut sur tout faire quelque atention à ce qu'ils ont très-constamment dit & écrit, qu'en présence de plusieurs milliers de personnes, ils s'étoient énoncez en quantité de Langues qu'ils n'avoient pas aprises, & qu'à la vûe du Peuple de Jérusalem ils avoient guéri sur le champ un homme qui étoit né boiteux. Ils ne pouvoient pas ignorer que les Magistrats du Peuple Juif les haïssoient à mort, & s'oposoient à tous leurs desseins; que ceux des Romains ne leur vouloient pas de bien; & que les uns & les autres les regardant comme auteurs d'une nouvelle Religion, ne manqueroient pas de profiter de toutes leurs fausses démarches, & d'embrasser avec joye les moindres ocasions de leur faire des afaires, & de les acuser. Cependant ils n'ont rien rabatu pour cela de leur fermeté, & de leur hardiesse à publier leurs miracles. Il faut donc croire qu'ils avoient raison, & que ces miracles étoient très-véritables. Ni les Juifs, ni les Payens de ces tems-là n'ont jamais ose les nier: 5même Phlégona, Afranchi de l'Empereur Adrien, a fait mention de ceux de S. Pierre dans ses Annales. 6Dans les Livres où les premiers Chrétiens rendoient raison de leur Foi aux Empereurs, au Sénat, & aux Gouverneurs de Provinces, ils parlent de ces miracles comme de choses qui étoient de notoriété publique, & dont on ne pouvoir pas douter, ils disent même ouvertement que les Apôtres avoient conservé jusqu'après leur mort le pouvoir de faire des miracles, & qu'il s'en faisoit auprès de leurs sépulchres par l'atouchement de leurs os. Ils pouvoient bien juger cependant que si cela eût été faux, les Magistrats les en eussent bien-tôt convaincus, & leur en auroient fait porter la peine, en les couvrant de honte, & en les faisant mourir. Mais ils parloient à coup sûr: les miracles faits auprès des sépulchres étoient en si grand nombre, & atestez par tant de personnes, que Porphyre même fut forcé d'en convenir.

Cyril: cont. Jul. L. X.

Note 5: (retour) Même Phlégon. Nous l'aprenons d'Origéne contre Celsus liv. II.
Note a: (retour) Phlégon surnommé Trallien de Tralles Ville d'Asie, où il étoit né, fleurissoit dans le second siécle, vers le milieu. L'Empereur Adrien l'aimoit & vouloit l'avoir presque toujours auprès de lui. C'étoit en effet un fort bel esprit, & un savant à qui une profonde érudition n'avoit rien ôté de sa politesse: il avoit composé une Histoire des Olympiades dont il ne nous reste que des Fragments. C'est dans cet Ouvrage où Phlégon, tout Païen qu'il étoit, dit que Jésus-Christ a été un vrai Prophète, qu'il a connu l'avenir, qu'il l'a prédit, & que ses prédictions ont eu leur effet. Il rend le même témoignage à celles de S. Pierre sur la ruine de Jérusalem. Enfin Phlégon parle des ténèbres qui couvrirent toute la Terre à la mort de Jésus-Christ; nous avons encore les propres paroles de ce Païen. TRAD. DE PAR.
Note 6: (retour) Dans les Livres où les premiers Chrétiens &c. Origéne, St. Aug. de la Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 8.

Quoi que ce que nous venons de dire sufise pour établir la vérité des Livres du Nouveau Testament, nous ne laisserons pas d'y ajoûter quelque autres argumens; comme par abondance de droit.

3 Preuve, prise des prédictions que ses Livres renferment.

IX. Il y a dans ces Livres quantité de prédictions ausquelles l'événement a admirablement répondu, & qui ne pouvoient être l'éfet d'une prévoyance humaine. Telles sont celles b des grands & des rapides progrès de la Religion Chrétienne; [c] de sa durée non interrompue; [d] du refus que devoient faire les Juifs de la recevoir; [e] de l'entrée des Nations étrangéres dans l'Église; [f] de la haine des Juifs contre ceux qui feroient profession de cette Religion; [g] des suplices très-cruels que ceux-ci soufriroient pour sa défense; [h] du siége & de la ruine de Jérusalem & du Temple; & [i] des malheurs éfroyables qui devoient tomber sur les Juifs.

4 Preuve, qu'il n'étoit pas de la bonté de Dieu de permettre que l'on trompât tant de gens de bien.

X. Ceux qui reconnoissent que Dieu prend soin des choses qui regardent les hommes, & particuliérement de celles qui concernent son Culte; & où sa gloire est intéressée, doivent aussi reconnoître qu'il étoit impossible qu'il permît que l'on trompât par des Livres suposez & pleins de mensonges, un nombre infini de personnes, qui n'avoient en vue que sa gloire & son service.

Notes [b] à [i]: (retour) [b] Matt. XIII. 33. [c]: Luc X. 18. Luc I. 33. Matt. XXVIII. 20. Jean XIV. 16. [d]: Matt. XXI. 33. &c. XXII. Luc. XV. 11. &c. [e]: Ibid. Matt. VIII. 2. XII. 21. XXI. 43. [f]: Matt. X. 17. [g]: Matt. X. 21. 39. XXIII. 34. [h]: Matt. XXIII. 38. XXIV. 16. Luc XIII. 34. XXI. 24. [i]: Matt. XXI. 33. XXIII. 34. XXIV. 20.

5. Preuve, tirée du consentement de tant de Sectes opposées.

Après que le Christianisme fut partagé en une infinité de Sectes, à peine s'en est-il trouvé qui n'ait reçu tous les Livres du Nouveau Testament; & s'il y en a eu qui en rejettoient quelques-uns, ils ne contenoient rien qui ne se trouvât dans ceux qu'elles admettoient. Preuve assez forte, qu'on a toûjours reconnu dans ces Écrits une autorité à laquelle on ne pouvoit rien oposer de raisonnable; puisque ces Sectes qui les ont reçûs, étoient d'ailleurs si animées les unes contre les autres; qu'il sufisoit qu'une chose plût aux unes, pour être par cela même rejettée, par les autres.

Objection, que quelques Sectes ont rejetté plusieurs de ces Livres.

XI. Entre ceux qui faisant profession du Christianisme refusoient leur créance aux Livres du Nouveau Testament où ils voyoient leurs sentimens combatus, il y a eu deux espéces de gens directement oposez; 7les uns, en haine des Juifs, blasphémoient le Dieu que ceux-ci reconnoissoient comme le Créateur du Monde, & ils traitoient fort indignement la Loi de Moyse. Les autres, au contraire, par la crainte des maux ausquels les Chrétiens étoient exposez, tâchoient de s'y dérober 8en se confondant avec les Juifs, 9qui avoient alors une entiére liberté de conscience. Mais il faut savoir 10que ni les uns ni les autres n'étoient reconnus pour vrais Chrétiens par aucune des autres Sociétez du Christianisme; 11& cela, dans le tems que l'Église suportoit avec beaucoup de patience, selon l'ordre établi par les Apôtres, tous ceux dont les erreurs ne choquoient pas les fondemens de la Religion. A l'égard de la premiére sorte d'Errans, nous croyons les avoir sufisamment refutez, lors que nous avons prouvé dans le premier Livre, qu'il n'y a qu'un seul Dieu dont l'Univers est l'ouvrage. Mais sans cela, il paroît évidemment par les autres Livres du Nouveau Testament, lesquels ils n'osoient rejetter de peur de ne pas passer pour Chrétiens, entr'autres par l'Evangile de S. Luc, que Jésus-Christ a annoncé aux hommes le même Dieu que Moyse & les Hébreux ont adoré. Pour ce qui est de ceux qui se tenoient à l'abri du Judaïsme pour se garantir des persécutions, & qui se disoient Juifs sans l'être, nous aurons ocasion de les combatre, lors que nous disputerons contre ceux qui se disent Juifs & qui le sont en éfet. Nous remarquerons cependant que c'étoit avoir beaucoup de hardiesse & d'impudence, que d'afoiblir l'autorité de S. Paul, sur ce qu'il prêchoit aux Juifs l'afranchissement du joug des Cérémonies. Car I. il est celui de tous les Apôtres qui a fondé le plus d'Églises, & qui a le plus contribué à l'avancement du Christianisme par ce nombre infini de miracles qu'il a faits dans un tems auquel il étoit aisé d'examiner s'ils étoient vrais ou faux. S'il a fait des miracles, pourquoi ne croirions-nous pas ce qu'il nous dit des admirables Visions qu'il a eues, & de son installation dans l'Apostolat par Jésus-Christ? S'il a été si chéri & si favorisé par Nôtre Seigneur, il est impossible qu'il ait enseigné des choses désagréables à son divin Maître, c'est-à-dire, des faussetez.

Note 7: (retour) Les uns, en haine des Juifs. C'étoient les Marcionites. Voyez St. Irénée liv. I. ch. 9. Tertull. S. Épiphane.
Note 8: (retour) En se confondant avec les Juifs. C'étoient les Ébionites. Voyez St. Irénée & St. Épiphane.
Note 9: (retour) Qui avoient alors une entiére liberté. Cela paroît par les Actes des Apôtres, par Philon, par Joséphe, & par Tertullien.
Note 10: (retour) Que ni les uns ni les autres n'étoient reconnus &c. Tertull. contre Marcion liv. I. Vous ne trouverez aucune des Eglises qui peuvent passer pour Apostoliques, qui n'ait à l'égard du Créateur des sentimens véritablement Chrétiens.
Note 11: (retour) Et cela dans un tems &c. St. Irénée, S. Jérôme, St. Cyprien. Ne jugeons, dit ce dernier, ni ne condamnons personne pour des diversitez de sentimens.

Act. XVI. 3. XX. 6. XXI. &c.

II. S'il a travaillé à l'abolition des Rites Mosaïques, il faut bien qu'il y ait été forcé par la Vérité; puis qu'il étoit circoncis; qu'il observoit volontairement plusieurs cérémonies de la Loi; que pour la gloire de la Religion Chrétienne il faisoit beaucoup de choses plus dificiles que la Loi ne lui en commandoit, & en enduroit de plus fâcheuses qu'elle ne lui en eût atiré; & qu'il portoit toit ses Disciples à faire & à soufrir les mêmes choses. Ce qui fait voir que s'il leur prêchoit la liberté, ce n'étoit pas pour s'acommoder à leur goût, & pour ménager le crédit qu'il avoit parmi eux, en leur traçant des routes commodes. Bien loin de cela, ce qu'il leur imposoit, étoit bien plus pénible que ce dont il les afranchissoit. Les Juifs destinoient le Sabbat au service de Dieu: S. Paul veut que ses Disciples y consacrent tous les jours. La Loi obligeoit à quelques dépenses: S. Paul leur ordonne de perdre en tems & lieu tous leurs biens. La Loi exigeoit des Sacrifices de bêtes: S. Paul veut qu'ils se sacrifient eux-mêmes. Enfin cet Apôtre dit hautement que S. Pierre, S. Jean, & S. Jaques lui avoient donné la main d'association; ce qu'il n'eût pas osé dire, si cela eût été faux, puis que le disant du vivant de ces trois Apôtres, il devoit craindre qu'ils ne relevassent un pareil mensonge.

Je conclus, que puis qu'à l'exception de ces deux sortes de personnes, de l'erreur de qui j'ai parlé, & qui à peine pouvoient passer pour Chrétiens, toutes les autres Sociétez s'acordoient manifestement à recevoir les Livres du Nouveau Testament; que d'ailleurs ceux qui les ont écrits ont eu le pouvoir de faire des miracles; qu'ils ont prédit beaucoup de choses qui ont été confirmées par l'événement; qu'enfin la Providence très-particuliére qui veille sur les afaires des hommes, n'eût pas soufert qu'ils eussent trompé le monde par des Écrits fabuleux: il est de la dernière évidence, du moins pour des Personnes équitables, que ces Livres jouïssent à juste tître de l'autorité où ils sont parmi les Chrétiens. Car, encore une fois, il y a peu d'Histoires qu'on ne croye véritables, toutes destituées qu'elles sont de ces preuves, & simplement sur ce qu'on ne peut aporter de raison solide pour en ébranler la certitude. Or je pose en fait qu'on ne peut en proposer aucune, qui puisse balancer les solides preuves de la vérité des Livres du Nouveau Testament. C'est ce que nous alons voir dans le détail.

Ce que l'on peut dire contre la vérité de ces Livres, se réduit à ces cinq objections. I. Qu'ils contiennent des choses impossibles. Il. Contraires à la Raison. III. Contraires entr'elles. IV. Contraires au témoignage des Auteurs profanes. V. Qu'enfin il est arrivé à ces Livres des changemens qui nous les ont laissez tout autres qu'ils n'étoient, lors qu'ils sont sortis des mains de leurs Auteurs. Examinons ces objections par ordre.

1. Obj. que les Livres du N. T. contiennent des choses impossibles.

XII. I. Nous avons déjà répondu à la premiére dans le second Livre, lors que nous avons fait voir qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'une chose est impossible à l'homme, qu'elle le soit par raport à Dieu; que Dieu peut faire celles qui n'impliquent pas contradiction; & que de ce nombre sont les actions miraculeuses, & en particulier la résurrection des morts.

2. De choses contraires à la Raison.

Cette Reponse donne une idée trop vague du Christianisme & ne touchant pas à nos mystéres laisse à cet égard l'Object dans son entier. Voyez M. Abbadie Tr. de la Ver. &c. IX. Tableau de la R. Chr. P. 446. du 2 Tome seconde édit. REM DU TRAD.

XIII. 2. On n'est pas mieux fondé à dire que dans ces Livres il y a de certains Dogmes qui ne s'acordent pas avec la droite Raison. I. Cela se réfute, parce qu'une infinité de personnes savantes & éclairées, qui ont vécu depuis le commencement du Christianisme jusques à ce siécle, ont reconnu l'autorité de ces Livres nonobstant ces prétendues absurditez. II. On y trouve très-clairement enseignées toutes les choses, que nous avons fait voir dans le premier Livre être conformes à la Raison saine & dégagée de préjugez; savoir qu'il y a un Dieu; qu'il n'y en a qu'un; qu'il est très-parfait, tout-puissant, vivant aux siécles des siécles, infiniment sage & bon, auteur de tout ce qui existe réellement; que sa Providence s'étend sur toutes choses, mais particuliérement sur les hommes; qu'il peut récompenser après cette vie ceux qui lui obéïssent; qu'il faut mettre un frein à la cupidité; que tous les hommes sont d'un même sang, & par conséquent obligez à s'aimer reciproquement. Si quelqu'un par les seules lumiéres de la Raison prétend aller plus loin, & donner pour certaines ses spéculations sur l'essence de Dieu, & sur sa volonté, il s'engage par là dans une route périlleuse, & s'expose à mille égaremens; comme il paroît par la diversité presqu'infinie de sentimens que l'on remarque tant entre une Secte & l'autre, qu'entre ceux qui sont d'une même Secte. Et cela n'est pas étonnant. Car si lorsque les Savans entreprennent de discourir sur l'essence de l'ame, ils s'écartent infiniment les uns des autres, combien moins peuvent-ils s'acorder, lorsqu'ils veulent discourir à fonds de l'essence de cette Intelligence suprême, auprès de laquelle nôtre ame n'est qu'un point imperceptible? Si ceux qui connoissent le mieux les Maximes de la Politique, disent qu'il est dangereux de fonder les secrets desseins des Rois, & presque impossible d'y bien réüssir; y a-t-il quelqu'un qui puisse s'assûrer assez sur sa pénétration pour oser le flater de découvrir par ses conjectures, quels sont les desseins de Dieu dans des choses qui sont purement libres? C'est ce qui faisoit dire à Platon, avec beaucoup de justice, 12que l'homme ne pouvoit connoître les desseins de Dieu que par le moyen des Oracles. Or il est sûr que l'Antiquité n'en a point eu de mieux avérez que ceux des Livres du Nouveau Testament. Et bien loin qu'on prouve que Dieu par quelques autres Oracles a révélé touchant son essence, des choses qui répugnent à ce qu'il nous en a apris dans ces Livres, on ne l'a même jamais prétendu. À l'égard de la manifestation de ses volontez, on n'en peut alléguer aucune qui soit postérieure à celle qu'il nous a faite, & qui ait quelque vraisemblance. Si avant les tems du Messie, Dieu a donné de certaines régles, ou a toléré de certaines choses qu'il n'a ni prescrites ni permises dans la Révélation nouvelle, cela ne fait aucun tort à cette Révélation; puis que c'étoient des choses indiférentes; ou du moins qui n'étoient ni nécessaires par elles-mêmes, ni contraires à la Vertu; & qu'en pareil cas, 13les derniéres Loix annullent les premiéres.

Note 12: (retour) Que l'homme ne pouvoit connoître &c. S. Ambroise dit fort bien sur ce sujet, à qui ajoûterai-je foi sur ce qui regarde Dieu, qu'à Dieu même?
Note 13: (retour) Les derniéres Loix annullent les premiéres. Tertull. Plutarque, & les Jurisconsultes.

3. Obj. Qu'il y a dans ces Livres des choses contradictoires.

XIV. 3. Venons à la troisiéme objection tirée des contradictions que l'on croit apercevoir dans les Écrits du Nouveau Testament. Cette objection, bien loin de faire quelque tort à leur autorité, presente à tout esprit équitable un nouvel argument pour la divinité de ces Livres, puis qu'elle donne lieu de remarquer que dans les choses ou dogmatiques ou historiques, qui sont de quelque importance, il y a entre les Auteurs sacrez un acord si visible & si parfait, qu'il ne se trouve rien d'aprochant entre les Écrivains de quelqu'autre Secte que ce soit. Si on jette les yeux sur les Docteurs Juifs, sur les Philosophes Grecs, sur ceux qui ont écrit de la Médecine, & sur les Jurisconsultes Romains, on verra que non seulement ceux qui suivent une même Secte, Platon par exemple & Xénophon, sont très-souvent oposez; mais aussi que le même Auteur, comme s'il s'oublioit soi-même, ou comme s'il ne savoit pas bien à quoi se déterminer, avance souvent des choses contraires. Mais ceux dont il s'agit, parlent de ce que nous devons croire & pratiquer, & sont l'histoire de la vie, de la mort, & de la résurrection de Jésus Christ avec une uniformité si parfaite, que le précis de leurs enseignemens est par tout absolument le même. Pour ce qui regarde quelques circonstances de fort peu de poids, & qui ne regardent pas le fonds des choses; s'il y a quelque contrariété, il est très-possible qu'il y ait une maniére commode & sure de la lever; mais que nous l'ignorons, ou parce que certaines choses semblables sont arrivées en des tems diférens, ou parce qu'un même nom signifie plusieurs choses; ou parce qu'un même homme, ou un même lieu sont quelquefois marquez par plusieurs noms, ou enfin pour quelque autre raison.A Je dirai même qu'à le bien prendre; ces diversitez sont à quelque égard avantageuses à nos Auteurs, & qu'elles sont très-propres à dissiper le soupçon qu'il y eût de la collusion entr'eux, & qu'ils eussent conspiré à nous en faire acroire;14 puis que ceux qui forment de pareils desseins, ont coutume de concerter si bien leurs récits, qu'ils n'y laissent pas même les moindres aparences de diversité. Que si quelques légères contradictions qu'on ne peut pas bien concilier, étoient capables de renverser tout un Livre qui d'ailleurs a de beaux caractéres de vérité, ce seroit fait de tous les Livres, & sur tout de toutes les Histoires. Mais on sait trop bien raisonner pour aller dans de tels excès: on a assez d'équité pour faire grace là-dessus à Polybe, à Denys d'Halicarnasse, à Tite Live, à Plutarque, & à d'autres, & pour n'en pas tirer des argumens contre leurs Ouvrages entiers. N'est-il donc pas sans comparaison plus juste, que puis que nos Auteurs font voir par tout un si grand atachement à la piété & à la Vérité, on les traite avec cette raisonnable condescendance, & qu'on passe par dessus ces petits embarras, en faveur des choses sures & indubitables dont leurs Livres sont remplis?

Note A: (retour) Et nous ne devons pas douter que nous ne démêlassions bien ces embarras, si nous avions autant de connoissance de ces tems là, que les premiers à qui ces Écrits furent mis entre les mains. ADD. DU TRAD.
Note 14: (retour) Puis que ceux qui forment de pareils desseins &c. C'étoit la pensée de l'Empereur Adrien, lors qu'il disoit qu'il faloit examiner si les témoins tenoient précisément les mêmes discours.