Et en autorisant

Contre le culte des Astres & des Éléments.

VI. Les objets les plus anciens de l'Idolatrie furent les Astres & les Élémens, c'est-à-dire, le Feu, l'Eau, l'Air, & la Terre. Mais cette espéce d'Idolatrie n'étoit pas moins criminelle que les précédentes. L'Invocation fait la partie la plus essentielle du Service religieux. Or c'est une folie que de l'adresser à des Natures destituées d'intelligence. Les Sens sufisent, en quelque maniére, pour nous convaincre que les Élémens sont de cet ordre. Et rien ne prouve que les Astres n'en soient pas. On juge de la nature d'un sujet par ses opérations. Celles des Astres ne marquent point du tout un Principe intelligent; 7& même, la régularité de leurs mouvemens, qui suivent toûjours de certaines loix, démontre assez le contraire, puis que les mouvemens qui partent d'une volonté libre se ressentent de leur principe, & varient très-souvent. De plus, nous avons fait voir ailleurs que le cours des Astres est proportionné aux besoins de l'Homme. Et cela le devoit convaincre qu'il porte dans son ame de plus vifs traits de ressemblance avec Dieu, & qu'il lui est beaucoup plus cher, que ces autres Créatures; qu'ainsi c'est faire tort à l'excellence de la nature, que de se soumettre à des choses que Dieu lui avoit soumise; & que ce qu'il doit faire, est de s'aquiter des devoirs de reconnoissance, ausquels on ne peut pas prouver qu'elles soient capables de satisfaire.

Note 7: (retour) Et même la régularité de leurs mouvemens &c. Cette raison obligea un Roi du Pérou à nier que le Soleil fût Dieu.

Contre le culte que les Payens rendoient aux animaux.

VII. Ce qu'il y a de plus honteux, c'est que les hommes se soient abaissez jusqu'à adorer des animaux. 8Les Egyptiens ont poussé ce culte plus loin qu'aucuns autres Peuples. Il est vrai qu'il y a des animaux dans lesquels on aperçoit quelque chose qui ressemble assez à ce qu'on apelle Esprit & Connoissance. Mais ce n'est rien, si on le compare à l'Ame raisonnable. Ils ne peuvent expliquer leurs conceptions, ni en parlant ni en écrivant. Ils sont bornez à une certaine espéce d'actions & de maniéres d'agir. Combien moins pourroient-ils connoître les nombres, les mesures, & le cours des corps célestes. L'Homme qui a tous ces avantages, 9a, de plus, celui de se rendre maître par son adresse, de toutes sortes d'animaux, depuis les plus foibles jusqu'aux plus robustes. Les bêtes farouches, les oiseaux, les poissons, rien n'évite de tomber entre ses mains. Il sait en aprivoiser quelques-uns, les rendre dociles, & en tirer divers usages. Il sait mettre à profit les plus nuisibles; & trouver des remèdes dans les plus venimeux. En général, il reçoit de toutes les bêtes une utilité où elles ne peuvent avoir part: c'est qu'étudiant l'assemblage & l'arrangement de leurs parties, il en fait l'objet d'une Science qui lui fournit beaucoup de lumières; & que les comparant entr'elles genre avec genre, & espéce avec espéce, il voit combien elles lui sont inférieures pour la beauté & la perfection de la structure du corps. Si l'on pense sérieusement à ce que nous venons de dire, on verra que l'Homme, bien loin de se devoir faire des animaux brutes un objet d'adoration, se doit plutôt regarder en quelque sorte comme leur Dieu, mais subordonné au Souverain du Monde, & élevé par son ordre à cette Dignité subalterne.

Note 8: (retour) Les Egyptiens ont poussé &c. Philon dans le Récit de son Ambassade.
Note 9: (retour) A, de plus, celui de se rendre maître par son adresse &c. Euripide dans la Tragédie d'Æole, «la Nature a donné peu de force à l'Homme, mais il dompte par son adresse les animaux aquatiques, & terrestres, & ceux qui vivent dans l'air.». Antiphon, «L'Art nous fait surmonter les bêtes qui nous surmontent par les forces de la Nature.» On pourroit expliquer par là la Domination que l'Homme a reçue sur les animaux. Gen I.26. Pseau. VIII. 8. Claude le Néapolitain dans Porphyre. L'Homme n'est pas moins le maître de tous les animaux, que Dieu l'est de l'homme.

Contre le culte qu'ils rendoient aux Passions, à la Vertu &c.

VIII. Les Livres des Payens nous aprennent que les Grecs, les Latins, & d'autres Peuples, adoroient certaines choses qui ne sont que de simples accidens. Pour ne pas parler de la Fiévre, de l'Impudence, & de telles autres choses ou afligeantes ou vicieuses; la Santé, dont ils faisoient une Déesse, n'est que la bonne température des parties du corps. Le Bonheur n'est que la conformité des événemens avec les désirs de l'homme. Les Passions, comme l'amour, la colére, l'espérance, & d'autres, qui naissent toutes de la vûe du bien ou du mal, & de la facilité des choses vers lesquelles nous nous portons, ne sont que des mouvemens dans cette partie de l'ame qui a le plus de liaison avec le corps par le moyen du sang. Or. ces mouvemens ne sont pas libres & indépendans, mais soumis à nôtre volonté, comme à une maîtresse dont ils suivent les ordres, du moins dans leur durée & dans leur détermination vers un certain objet. La Vertu, qui prend diférens noms selon la diversité des sujets où elle s'exerce, & qui s'apelle Prudence, lors qu'elle s'ocupe au choix de ce qui est utile; Vaillance, lors qu'elle nous porte à braver le péril; Justice, lors qu'elle nous empêche de mettre la main sur ce qui ne nous apartient pas; & Tempérance, lorsqu'elle modére la passion que l'Homme a pour les plaisirs: la Vertu, dis-je, n'est qu'un penchant vers la droiture, lequel se fortifie dans le coeur par une longue habitude, & peut diminuer & se détruire même par nôtre négligence. L'Honneur, ou la Gloire, à qui nous lisons que l'on consacroit aussi des Temples, n'est autre chose que le jugement que nous faisons d'une personne, & par lequel nous reconnoissons en elle de la vertu & du mérite. Mais comme, par un malheur qui nous est naturel, nous sommes extrémement sujets à errer, nous nous trompons souvent dans l'opinion que nous avons des autres; soit en estimant ceux qui n'ont aucun vrai mérite, soit en n'estimant pas ceux qui en ont. Puis donc que toutes ces choses sont, ou dépendantes, comme les passions; ou sujettes à hausser & à baisser, comme la vertu; ou souvent fausses & mal fondées comme la gloire; que toutes en général ne subsistent pas par elles-mêmes, & sont fort éloignées de la dignité des substances; qu'enfin elles ne peuvent entendre nos priéres ni recevoir nos hommages, il est aussi absurde de les honorer comme des Divinitez, qu'il est raisonnable & nécessaire d'adorer celui dont la puissance les produit & les conserve.

Il faut avouer que dans cette dispute les Payens ne sont pas tout à fait réduits au silence. Ils ont leurs preuves, qu'il nous faut examiner. Elles se réduisent à deux, les Miracles, & les Prédictions.

Réfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs Miracles.

IX. Je dis contre les premiers, 10que les plus sages Payens les ont rejettez pour la plûpart, comme n'étant apuyez sur la foi d'aucun témoin irréprochable, & comme étant suposez. Quelques-uns de ces miracles se sont faits de nuit, dans des lieux écartez, en présence d'une ou de deux personnes à qui l'artifice des Prêtres pouvoit aisément faire illusion par des aparences trompeuses. D'autres n'étoient miracles que pour ceux qui ignoroient la force de la Nature & la vertu secrette de certains corps. C'est ainsi que la force qu'a l'aiman d'atirer le fer passeroit pour un miracle dans l'esprit de ceux, qui n'en ayant jamais ouï parler en verroient l'éfet pour la premiére fois. C'est par ces secrets purement naturels que Simon & aApollonius de Tyane s'étoient rendus si fameux, comme plusieurs l'ont écrit. Je ne voudrois pas cependant nier qu'on n'ait pu voir quelques éfets, que l'Homme seul ne pouvoit produire par l'aplication des causes naturelles. Mais je dis aussi qu'il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à une force toute-puissante & divine pour en rendre raison; & qu'on doit les atribuer aux Esprits qui tiennent en quelque sorte le milieu entre Dieu & l'Homme, & qui par leur agilité, leur force, & leur adresse; peuvent raprocher les choses éloignées, & unir celles qui sont diférentes, d'où résultent ces éfets extraordinaires qui frapent & qui ravissent. Mais il paroît par ce que nous avons déjà dit, que les Esprits qui opéroient ces prodiges n'étoient que les Démons, & que par conséquent la Religion confirmée par ces moyens étoit une fausse Religion. Cela se prouve encore par ce que ces Esprits disoient, 11qu'ils se sentoient entraînez malgré eux par la force des enchantemens, qui consistoient en de certains Vers. Ce qui est faux & ridicule, puis que selon l'aveu même des sages Payens, les paroles n'ont aucune vertu que celle de persuader, & qu'elles ne l'ont pas par elles-mêmes, mais par les choses qu'elles signifient. On ne doutera pas que ces Esprits n'ayent été très-impurs, si l'on fait réflexion que quelquefois ils se chargeoient d'inspirer de l'amour à des personnes, pour d'autres qui ne s'en pouvoient faire aimer. Si ces promesses étoient vaines, ces Esprits étoient trompeurs: si elles ne l'étoient pas, ils outrageoient ceux qu'ils forçoient à aimer. Ce qui est un crime condamné par les Loix humaines, qui le mettent au rang des Sortilèges.

Note 10: (retour) Que les plus sages Payens &c. Tite-Live, «Pour ce qui est de ces merveilles que contient l'Histoire des temps qui ont précédé la naissance de Rome, & qui ont plus l'air de fictions poëtiques, que de véritez historiques, mon dessein n'est pas ni de les donner pour vrayes, ni d'en faire voir la fausseté. Je tiens qu'il faut pardonner aux Anciens la bonne intention qu'ils ont eue de rendre plus auguste la naissance des Villes, en y faisant intervenir les Dieux.»
Note a: (retour) C'étoit un fameux Magicien qui vivoit sous Neron, il faisoit profession de la Philosophie Pythagoricienne. L'on raconte de lui des choses surprenantes, mais l'on n'a pour garant que Philostrate, natif de Lemnos, aujourd'hui Statimene, Ille de la mer Égée dans la Grèce. C'étoit un bel Esprit, mais qui ne composa la Vie d'Apollonius, que pour plaire à l'Empereur Sévére & à l'Impératrice Julie, qui étoient amoureux du merveilleux. D'ailleurs il vivoit plus d'un siécle après Apollonius, & tout son récit n'est fondé que sur des ouï dire. TRAD. DE PAR.
Note 11: (retour) Qu'ils se sentoient entraînez &c. Dans l'Oracle d'Hécube que Porphyre raporte, Je viens, dit cette Déesse, après y avoir été invitée par ces sages priéres que les hommes ont inventées par le secours des Dieux. Dans un autre endroit, De quoi avez-vous besoin, vous qui m'avez atirée du Ciel, en me liant par des vers qui ont la force de dompter les Dieux?

Deut. XIII. 3. 2. Thess. II. 9.

Qu'on ne soit pas surpris de voir que Dieu ait soufert que les malins Esprits fissent certaines choses qui tenoient du miracle. Il étoit juste qu'il abandonnât à ces illusions ceux qui depuis long tems refusoient de l'adorer. Outre cela, il y a entre ses miracles & ceux des Démons une diférence qui empêchoit qu'on ne les prît les uns pour les autres: c'est que jamais la puissance de ces Esprits n'est allée jusqu'à faire aucun bien considérable par ces actions surnaturelles. Et s'il leur est arrivé de ressusciter des personnes mortes, ce n'étoit qu'une apparence de résurrection, puis que cette vie qu'elles avoient recouvrée ne duroit pas longtemps, et que même elles ne faisoient aucune des fonctions de personnes véritablement vivantes.

Si le Paganisme a eu quelquefois de véritables miracles, produits par la Puissance divine, ils ne font rien pour cette Religion, puisqu'ils n'avoient été précédez d'aucunes prédictions qui marquassent que ces miracles tendroient à l'établir. Ainsi rien n'empêche qu'ils n'ayent eu dans le dessein de Dieu quelque usage fort diférent de celui là. S'il est vrai, par exemple, que Vespasien ait rendu la vûe à un Aveugle, je ne doute pas 12 que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin à l'Empire en lui atirant la vénération des Romains, & de le mettre par là en état d'exécuter l'Arrêt que Jésus Christ avoit prononcé contre les Juifs. Les autres miracles du Paganisme ont pu aussi avoir leurs raisons, qui n'avoient rien de commun avec le dessein de prouver cette Religion.

Note 12: (retour) Que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin &c. Joséphe, Guerre des Juifs, liv. III. chap. Parce que Dieu qui le destinait à l'Empire, leur faisoit connoître par d'autres marques et par d'autres signes, qu'il pourroit espérer d'y arriver.

Réfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles

Il faut apliquer presque tout cela à la preuve que les Payens tirent de leurs Oracles: sur tout, ce que nous avons dit, que ces Peuples ayant négligé les connoissances que la Raison et la Tradition la plus ancienne leur donnoient sur le Culte du vrai Dieu, ils avoient bien mérité d'être le jouet des Démons. De plus, il faut considérer qu'il y avoit presque toûjours dans ces Oracles une ambiguité, qui faisoit que de quelque maniére que les choses tournassent, ils se trouvoient véritables. S'il y en a eu qui marquant l'avenir précisement & sans équivoque ayant eu leur acomplissement, rien n'oblige à les atribuer à une Science infinie, telle qu'est celle de Dieu: puis que les choses qu'ils prédisoient, par exemple, des sécheresses, des stérilitez, des maladies contagieuses, des inondations, sont de celles qui ayant leurs causes naturelles & fixes, s'y peuvent découvrir par le secours des Sciences. C'est ainsi qu'il y a eu des Médecins qui ont prédit de certaines maladies. Si ces prédictions regardoient des événemens fortuits, & dépendans d'une cause libre, ce n'étoient que d'heureuses conjectures, tirées du cours ordinaire des afaires du Monde. L'Histoire nous parle de certaines [Cicéron, Solon, Thalès, Périclès.] personnes habiles dans la Politique, qui par les seules lumiéres qu'elle leur fournissoit, ont prédit avec beaucoup de justesse le tour que devoient prendre les afaires publiques.

S'il est arrivé parmi les Payens, que Dieu, par le ministére de quelques personnes, ait prédit certains événemens, dont les causes n'étoient ailleurs qu'en lui-même & dans sa volonté; ce n'étoit nullement dans le dessein de confirmer la Religion que nous combatons ici, mais plutôt, de préparer les choses à sa ruïne. Qu'on lise, par exemple, ce bel endroit que Virgile a tiré des Oracles de la Sibylle de Cumes, & inséré dans sa quatriéme Eclogue, & l'on y verra que ce Poëte a dépeint sans le savoir, l'avénement de Jésus Christ & les biens que le Sauveur aporteroit aux hommes. D'autres endroits des Vers des Sibylles, ordonnoient 13que l'on eût à reconnoître pour Roi, celui qui seroit véritablement nôtre Roi, [Suet. Vie de Vespas. ch. IV.] & marquoient qu'il viendroit de l'Orient un homme qui régneroit sur tout l'Univers. On lit dans Porphyre 14un Oracle d'Apollon qui porte, qu'il ne faloit adorer que le Dieu des Hébreux, & que pour ce qui est des autres Dieux, ce n'étoient que des Esprits Aeriens, c'est-à-dire, habitans dans l'air. Or je demande à un Payen qui reconnoit Apollon pour un Dieu véritable, s'il ajoûte foi à cet Oracle, ou non: le premier détruit directement la Divinité d'Apollon, & de tous les autres Dieux; le second, le fait indirectement, en acusant de mensonge ou d'erreur un Dieu si pénétrant & si éclairé.

Note 13: (retour) Que l'on eût à reconnoître pour Roi &c. Cicéron fait mention de cet Oracle dans son Traité de l'Art de deviner, liv. II.
Note 14: (retour) Un Oracle d'Apollon &c. Voyez Eusébe Prép. liv. IV. chap. 4. Dans l'exhortation aux Grecs qui est dans les Ouvrages de Justin Martyr, on voit aussi cet Oracle; La véritable sagesse ne se trouve que dans les Chaldéens & dans les Hébreux, qui adorent d'un coeur pur une Divinité éternelle. Et cet autre, Dieu qui a formé le premier homme & qui l'a apellé Adam &c. Eusébe Demonst. Evang. a cité de Porphyre ces deux Oracles qui regardent Jésus Christ. «Celui dont la sagesse fait toute la gloire, a connu que l'ame est immortelle: & son ame excelle en piété sur celles de tous les autres hommes. Son corps a soufert des douleurs extrémes, mais son ame a été reçue dans l'assemblée des personnes pieuses.»

Mais un défaut général de tous les Oracles des Payens, & qui fait voir que les Esprits qui en sont les auteurs, n'ont pas eu dessein de travailler par là au bonheur des hommes, c'est que ces Esprits n'ont, ni proposé des Régles générales de bien vivre, ni promis avec certitude une récompense après la mort. Même, comme si c'eût été peu que de laisser leurs Adorateurs dans l'ignorance de ces choses si nécessaires, ils semblent ne leur avoir parlé que pour donner de l'encens aux Rois, quelque indignes qu'ils en fussent; que pour décerner les honneurs divins à des Athlétes; que pour engager les hommes dans un amour impur, & dans la passion basse & sordide d'un gain illégitime; ou enfin, pour les animer à se détruire les uns les autres.

Après avoir réfuté l'objection tirée des miracles & des prédictions dont le Paganisme se fait honneur, continuons à le combatre par quelques autres preuves.

Que le Paganisme est tombé de lui-même, lors que les secours humains lui ont manqué.

X. Si cette Religion étoit fondée sur la puissance & sur la volonté de Dieu, on ne l'auroit pas vû tomber & périr absolument dans tous les lieux où les apuis humains sont venus à lui manquer. C'est pourtant ce qui lui est arrivé. Que l'on jette les yeux sur tous les États Chrétiens ou Mahométans, l'on n'y apercevra aucune trace de l'ancien Paganisme, & l'on ignoreroit ce que c'est, si l'Histoire ne nous en instruisoit. C'est elle aussi qui nous aprend que lors même que les premiers Empereurs employoient la force ouverte & les suplices, pour maintenir cette Religion, ou lors que Julien se servoit pour cela de toute sa Science & de tout son artifice, elle perdoit tous les jours quelque chose de son crédit & de son autorité, sans que le Christianisme la combatît ni par des voyes de fait, puis qu'il n'avoit pour toutes armes que la dispute & la fermetê, ni par l'éclat d'une naissance distinguée, puis que son Auteur même passoit pour le fils d'un Charpentier; ni par le secours des Belles Lettres & des Sciences, puis qu'il n'en paroissoit aucuns traits dans les discours des premiers Docteurs de nôtre Religion; ni par des présens, puis que ces premiers Docteurs étoient pauvres; ni enfin par des maniéres flateuses, puis qu'au contraire, entr'autres dispositions qu'ils demandoient à leurs Disciples, ils vouloient qu'ils méprisassent toutes les douceurs de la vie, & qu'ils se résolussent à soufrir tout pour cette nouvelle Doctrine. Certes il faut bien dire que le Paganisme étoit extrémement foible, puis qu'il a sucombé sous une Religion si dénuée de secours. Cette Religion nouvelle, qui lui a succédé, n'a pas seulement banni du coeur des Payens la crédulité qui les atachoit au service de leurs Dieux, mais elle a même, au seul nom de Jésus-Christ, fermé la bouche à ces faux Dieux, ou pour mieux dire, aux Démons. Elle les a chassez des corps qu'ils possédoient, & les a forcez de dire, lors qu'on leur demandoit la raison de leur silence, qu'ils ne pouvoient rien dans les lieux où le nom de Jésus-Christ étoit invoqué.

Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion.

XI. Il y a eu des Philosophes qui atribuoient à la vertu des Astres la naissance & la ruïne de toutes les Religions du Monde. Mais ce n'est là qu'une conjecture, qui n'a de fondement que dans la plus trompeuse de toutes les Sciences, je veux dire, l'Astrologie judiciaire, que ces Philosophes se vantoient de savoir. Les Régles en sont si peu uniformes & si mal liées, qu'on peut dire de cette Science qu'elle n'a rien de certain que son incertitude. Non que je prétende que les Astres ne puissent produire certains éfets naturels & nécessaires. Mais je dis qu'ils ne peuvent rien sur nos actions ni sur les mouvemens de nôtre volonté, qui est si essentiellement libre, qu'elle ne peut être déterminée nécessairement par aucune cause extérieure. Autrement, que deviendroit la force que nous sentons bien qu'a nôtre ame de délibérer & de choisir? 15Que deviendroit l'équité des Loix & la justice des récompenses & des peines, puis qu'on ne peut mériter ni les unes ni les autres, quand on agit en conséquence d'une nécessité inévitable? De plus, si les actions mauvaises partoient d'une influence céleste, qui les produisit nécessairement par l'éficace que Dieu auroit donnée aux Corps célestes, qui ne voit que Dieu seroit la cause du péché? Qui ne voit même que puis que d'un côté, il le condamne par des Loix positives, & que de l'autre il en auroit établi dans la Nature certaines causes nécessaires, & d'une force insurmontable, il voudroit deux choses oposées, c'est-à-dire, qu'il voudroit, le crime, & qu'il ne le voudroit pas? Qui ne voit qu'en ce cas-là il y auroit du peché dans des choses que l'homme ne feroit, que par suite d'une impression dont Dieu seroit l'auteur? Il y a une absurdité moins grossiére dans ce que disent quelques-uns, que l'éficace des Astres se déploye sur nos corps par le moyen de l'air, qui ayant reçu des Astres de certaines dispositions, les fait passer jusques sur le corps; que ces dispositions du corps peuvent exciter dans l'ame les mouvemens & les desirs avec quoi elles ont quelque raport; & que que ces mouvemens & ces desirs peuvent entraîner, & déterminer la volonté. Mais quand on admettroit toutes ces opérations successives, on ne pourroit en conclure ce que l'on prétend ici, qui est, que les Astres ont pu concourir à l'établissement d'une Religion, encore moins, qu'ils ayent contribué à celui de la Religion Chrétienne. Un des principaux éfets de celle-ci étant de détourner les hommes de toutes les choses qui plaisent à la chair, elle n'a pû s'établir en vertu de nos dispositions corporelles, ni par conséquent, par l'impression des Astres, qui, comme nous l'avons dit, ne peuvent agir sur l'ame que par l'entremise du corps. Les plus habiles Astrologues16 on soustrait le Sage & l'Homme de bien aux lois de l'Astrologie, & à l'influence des Cieux. Or les premiers Chrétiens ont eu ces deux caractéres, comme leur vie le prouve. Si l'on reconnoit que les Sciences & l'érudition sont capables de munir l'Esprit contre les éfets de la disposition du corps, on ne peut nier qu'il n'y ait toûjours eu parmi les Chrétiens des personnes habiles & savantes. Enfin, selon l'aveu des plus éclairez, l'éficace des corps célestes ne regarde que certains climats, & ses éfets ne durent pas toûjours: or la Religion Chrétienne a déjà duré plus de 1600 ans; & elle regne, non dans un certain endroit de la Terre, mais dans plusieurs très-éloignez les uns des autres, & à l'égard desquels les Astres sont dans une situation très-diférente.

Note 15: (retour) Que deviendroit l'équité des Loix &c.. Justin. II. Apol. Si l'homme n'a le pouvoir de faire le mal & de se porter au bien, par un choix libre & volontaire, on ne peut lui atribuer ni le bien ni le mal qu'il fait.
Note 16: (retour) Ont soustrait le Sage &c. Ptolomée, L'homme sage peut se soustraire à l'éficace de la plûpart des influences des Astres.

Que les principaux Points de la R. Ch. se trouvent dans les Écrits des Sages Payens. Et que les Payens croyoient des choses aussi dificiles à croire que nos Mystéres.

XII. Le dernier avantage que nous nous remarquerons dans la Religion Chrétienne sur le Paganisme, c'est que tous ses Articles sont si conformes aux Régles naturelles de la vertu, qu'ils portent par eux-mêmes dans l'Esprit une lumiére qui le convainc & qui le persuade; & qu'ils ont été même enseignez par plusieurs Auteurs Payens. Quelques-uns d'entr'eux ont dit,17 que la Religion ne consiste pas dans les cérémonies, mais dans les mouvemens du coeur:18 que le seul dessein d'atenter à la pudicité d'une femme me rend un homme adultère:19 qu'il n'est pas permis de venger une injure par une autre injure: qu'un homme ne doit épouser qu'une femme:20 qu'il ne la doit jamais répudier:21 qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien à tout le monde,22 mais sur tout, à ceux qui sont dans l'indigence;23 qu'il n'en faut venir au serment que dans une ne extrême nécessité: que pour la vie & le vêtement,24 le nécessaire doit sufire. Si la Religion Chrétienne nous enseigne des choses dificiles à croire, la Religion Payenne en a cru une partie, & en a d'autres qui ne font pas moins de peine. Nous avons déjà vu que quelques-uns de ses Docteurs ont cru l'immortalité de l'ame & la résurrection.25 Platon instruit par les Chaldéens, distingue la Nature divine en trois, le Pére, l'Entendement du Pére, qu'il nomme aussi le Germe de Dieu, & l'Ouvrier du Monde, & l'Ame qui contient toutes choses. Julien le plus grand ennemi des Chrétiens a cru que la Nature divine se pouvoit unir avec la Nature humaine: & en a donné pour exemple Esculape, qu'il prétendoit être venu du Ciel pour enseigner aux hommes l'art de la Médecine. La Croix de Jésus-Christ étoit aux Payens un sujet d'achopement: mais que ne racontoient-ils pas de leurs Dieux? Est-ce une chose fort aisée à digérer, que quelques-uns d'entr'eux ayent été foudroyez, d'autres coupez en piéces, & d'autres blessez? De plus, leurs Sages ont assuré que la vertu n'est jamais plus brillante, que lors qu'elle est éprouvée & combatue par de grandes miséres.26 Il semble que Platon dans son second Livre de la République, ait parlé par un Esprit prophétique, lors qu'il a dit, qu'afin que le Juste paroisse bien ce qu'il est, il faut que sa vertu soit dépouillée de tous ses ornemens, qu'il passe lui-même pour un scélérat, qu'il soufre la raillerie & [Suspendatur.] l'insulte, & qu'il finisse sa vie par un honteux suplice. En éfet, ce n'est que dans ces ocasions, qu'un homme de bien peut devenir un exemple de patience à toute épreuve.

Note 17: (retour) Que la Religion ne consiste pas &c. Ménandre. Ne sacrifiez jamais aux Dieux qu'avec un coeur juste, & éforcez-vous de briller par l'éclat de la Sainteté, plutôt que par celui de vos habits. Cicér. de la Nat. des Dieux, liv. II. La maniére la plus parfaite, la plus chaste, la plus sainte, & la plus pieuse de servir les Dieux, c'est de joindre la pureté & l'intégrité du coeur à celle des hymnes & des priéres. Dans son II. liv. des Loix. Lors que la loi nous ordonne de nous présenter aux Dieux avec des dispositions saintes & chastes, cela regarde l'ame plutôt que le corps; car qui dit l'ame, dit tout. Porphyre liv. II. de l'abstinence de la chair des animaux. «Ils disent que celui dont l'habit n'est pas net & sans taches, n'est pas en état de sacrifier purement. Ils ne demandent que cela pour être bien disposé à faire le Service divin, & n'insistent point du tout sur la pureté de l'ame. Comme si Dieu ne se plaisoit pas infiniment à voir dans un bon état, cette partie de nous-mêmes, par laquelle nous lui ressemblons, & sommes participans de sa nature. Cette Inscription qui se lisoit dans le Temple d'Épidaure étoit bien plus raisonnable, N'entrez dans ce Temple qu'avec la pureté d'un coeur chaste: or cette chasteté n'est autre chose que la sainteté des pensées. Et ailleurs. Celui qui est persuadé que les Dieux n'ont pas besoin des victimes qu'on leur présente, qu'ils n'ont égard qu'au coeur de ceux qui les leur ofrent, & que le sacrifice qui leur est le plus agréable, c'est que l'on ait une droite opinion tant d'eux, que de tout ce qui les concerne, un homme, dis-je, qui est dans cette persuasion, peut-il ne pas devenir tempérant, pieux & juste?» Voila précisément le sobrement, justement, & religieusement de Tite, II. 2. Sénéque cité par Lactance, Instit. liv. V. ch. 25. «Dès que vous vous serez représenté Dieu comme grand, plein d'une Majesté aussi terrible qu'aimable, & toujours prêt à vous secourir, vous ne vous mettrez plus en peine de le servir par un grand nombre de sacrifices, mais par un Esprit pur, & par de justes desseins, & vous concevrez que les véritables Temples ne sont pas ces édifices somptueux & élevez avec beaucoup de peine, mais les coeurs de ceux qui l'adorent.» Thucydide liv. I. Un jour de fête n'est autre qu'un jour auquel on fait son devoir. Diogéne, Tous. les jours ne sont-ils pas des jours de fête pour un homme de bien?
Note 18: (retour) Que le seul dessein d'atenter &c. Ovide, «Une Femme, qui ne fait rien contre le devoir de chasteté, que parce que les moyens ou les occasions lui manquent, est dans le fond une Femme impudique, son corps est pur, mais son coeur est souillé; & dans le tems, que les dehors sont bien gardez, l'adultére est le maître de l'intérieur.»
Note 19: (retour) Qu'il n'est jamais permis de vanger &c. Platon, Maxime de Tyr, Ménandre. Le plus vertueux de tous les hommes est celui qui sait le mieux suporter un afront. Dans Plutarque, Dion le Libérateur de la Sicile, dit, que la marque la plus sûre d'un coeur véritablement Philosophe, c'est, non d'être bon à ses Amis; mais d'être doux & facile à apaiser, lors qu'on a reçu quelque outrage.
Note 20: (retour) Qu'il ne la doit jamais répudier &c. Les Romains n'ont point su ce que c'étoit de divorce, jusqu'à l'an 520 de la fondation de Rome, comme le témoigne Val. Max. liv. II ch. I.
Note 21: (retour) Qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien Térence dans l'Héautontim. Je suis homme, & par cela même; je croi me devoir interesser dans ce qui regarde les hommes. Le Jurisconsulte Florentin dit, qu'il y a naturellement un parentage entre tous les hommes.
Note 22: (retour) Mais sur tout à ceux qui son dans l'indigence. Hor. Liv. II. Sat. 2 Pourquoi y a-t-il des pauvres pendant que vous êtes riche? P. Syrus, la compassion est un refuge assuré.
Note 23: (retour) Qu'il n'en faut venir au serment &c. Pythagore, Il ne faut pas jurer par les Dieux, mais il faut tâcher à se faire croire sans serment. Marc Antonin entr'autres caractéres qu'il donne à l'homme de bien, c'est un homme, dit-il, qui n'a pas besoin de jurer. Sophocle, je ne te crois pas assez méchant pour le vouloir faire jurer. Clinias Pythagoricien aima mieux perdre un Procés, où il s'agissoit de 3B talens, que de le gagner par un serment.
Note B: (retour) Ce sont plus de 5000. Francs.
Note 24: (retour) Le nécessaire doit sufire. Euripide, l'homme n'a besoin que de deux choses, qui sont très faciles à trouver, c'est le pain, & l'eau.
Note 25: (retour) Platon instruit par les Chaldeens &c. Platon pose deux Principes, dont il appelle le premier, le Pere, & le second, la cause & le directeur de toutes choses. Numénius appelle le second, le Fils, & Amélius, la Raison. Chalcidius sur le Timée de Platon, en établit trois, savoir, le Dieu Souverain, l'Esprit ou la Providence, & l'Ame du Monde ou le second Esprit: ailleurs, il les apelle, celui qui projette, celui qui commande, & celui exécute, en s'insinuant sur les sujets sur lesquels il travaille, ordinans, jubens, insinuans.
Note 26: (retour) Il semble que Platon &c. Voici un passage de Sénèque qui dit à peu près la même chose, L'homme vertueux est celui qui, quelques suplices qu'il endure, ne songe pas à ce qu'il soufre, mais tâche à le bien soufrir.



TRAITÉ

DE LA VERITÉ

DE LA

RELIGION

CHRÉTIENNE.

LIVRE CINQUIÈME

Réfutation du Judaïsme
.

elle qu'est cette foible lueur qui se fait voir peu à peu, lors que l'on aproche de l'issue d'un antre obscur & profond, telle paroît la Religion Judaïque, lors qu'on vient à y jetter les yeux, après avoir parcouru les ténèbres épaisses du Paganisme. C'est là que l'on découvre ces grandes véritez, qui font partie du corps des Véritez salutaires, & qui en sont le Principe & la semence. Nous prions les Juifs, que cet aveu que nous faisons, les dispose un peu à nous écouter favorablement. Nous savons qu'ils sont la Postérité de ces sains hommes que Dieu visitoit autrefois par ses Prophétes & par ses Anges: que c'est d'entr'eux que nous est né le Messie, & que sont venus les premiers Docteurs de nôtre Religion: qu'ils sont l'arbre auquel nous avons été entez: qu'ils sont les dépositaires des Oracles divins pour lesquels nous n'avons pas moins de vénération qu'eux. C'est ce qui nous oblige à pousser vers Dieu avec saint Paul des soupirs véhémens pour eux, & à le prier qu'il veuille faire bientôt luire ce jour, auquel le voile, qui leur couvre le visage, étant écarté, ils verront aussi clairement que nous, l'accomplissement de leur Loi: cet heureux jour marqué par les Prophétes, auquel chacun de nous, qui naturellement sommes étrangers, empoignera & tiendra ferme le pan de la robe d'un Juif, pour aller adorer d'un même coeur, & par les mouvemens d'une même piété, le seul vrai Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, & de Jacob.

Que les Juifs ne doivent pas douter des miracles de Jésus-Christ.

II. La premiére chose que nous les prions de nous acorder, c'est qu'ils ne regardent pas en nous comme une chose injuste & déraisonnable, ce qu'ils se croyent permis dans leur propre Cause. Si un Payen leur demandoit pourquoi ils croyent les miracles qu'ils disent que Moyse a faits, ils ne répondroient autre chose, sinon que leur Nation les a toujours crûs si constamment & si fermement, qu'il est impossible que cette persuasion vienne d'ailleurs que du témoignage de ceux qui les ont vus. En éfet s'ils ne doutent point qu'Elisée, par exemple, n'ait augmenté l'huile d'une femme veuve, qu'il n'ait guéri tout d'un coup un Syrien lépreux, qu'il n'ait ressuscité le fils d'une femme chez qui il logeoit, si, dis-je, ils n'en doutent point, c'est uniquement sur ce que ces Faits ont été écrits & laissez à la Postérité par des témoins fidèles & sûrs. S'ils croyent qu'Elie a été enlevé au Ciel; ce n'est que sur le raport du seul Elisée, comme d'un témoin irréprochable. Et pour nous, nous mettons en avant douze témoins de l'ascension de Jesus-Christ, & douze témoins d'une vie irrépréhensible. Nous en citons un nombre beaucoup plus grand, qui ont vû Jésus-Christ vivant après sa mort. Et si ces deux choses sont vrayes, il faut nécessairement que la Religion Chrétienne le soit aussi. En un mot, tout ce que les Juifs peuvent aporter pour établir la certitude de leurs miracles, nous avons autant de droit, & même plus de droit qu'eux, de le faire servir à confirmer les nôtres. Mais qu'est-il besoin d'agir par preuves & par témoignages, puis que les Auteurs du Talmud, & tous les Juifs, avouent que Jésus-Christ a fait les miracles raportez dans l'Histoire sainte: ce qui, encore une fois, prouve nôtre Religion, puis que la maniére la plus authentique & la plus éficace dont Dieu puisse autoriser une Religion, c'est de faire des miracles en sa faveur.

Que ces miracles n'ont pas été faits par le secours des Démons.

III. Quelques-uns ont dit que Jésus-Christ avoit fait des miracles par le secours des Démons. Mais cette Chicane a déjà été réfutée par la remarque que nous avons faite, que dans les lieux où la Religion Chrétienne s'est fait connoître, elle a anéanti tout le pouvoir des Démons.

Ce que d'autres disent, que Jésus-Christ avoit apris la Magie en Égypte, est beaucoup moins vrai-semblable qu'une pareille acusation que Pline & Apulée font contre Moyse. Car les mêmes Auteurs sacrez qui nous aprennent le voyage de Jésus-Christ en Égypte, marquent aussi qu'il en revint encore enfant. Au lieu qu'on voit par les Écrits de Moyse,1 & de plusieurs autres, que ce Législateur a passé dans ce Païs une grande partie de sa vie. Mais il ne faut que jetter les yeux sur la Loi de Moyse & sur celle de Jésus-Christ, pour les absoudre tous deux de ce crime, puis que ces Loix défendent expressément les Arts magiques comme très-désagréables à Dieu. Outre cela, si dans le tems de Jésus-Christ & de ses Disciples, il y eût eu en Égypte, ou ailleurs, quelque art magique assez éficace pour produire les grands éfets que nous atribuons à la Puissance de Jésus-Christ, telle qu'est, la guérison promte des muets, des boiteux, & des aveugles, il est sûr qu'un tel art n'auroit pas échapé à la connoissance de Tibère, 2 de Néron, & de quelques autres Empereurs, qui n'épargnoient ni soin ni dépense pour découvrir les secrets de la Magie. Et s'il est vrai ce que disent les Juifs, que les Membres du grand Sanhédrin, c'est-à-dire du grand Conseil, convainquoient les Criminels par le moyen de cet art; on ne doit pas douter qu'étant ennemis de Jésus-Christ & jaloux de sa réputation qui croissoit tous les jours par ses miracles, ils n'en eussent fait de semblables par le secours du même art, par lequel on veut que Jésus-Christ ait fait les siens, & qu'ils n'eussent montré par là que ses miracles n'étoient que l'éfet de cet art illicite.

Note 1: (retour) Et de plusieurs autres &c. Manéthon, Chrémon, & Lysimaque, dans Joséphe contre Appion.
Note 2: (retour) De Néron &c. Pline, liv. XXX. ch. 2. «Jamais personne ne s'est plus apliqué à aucun Art que Néron à la Magie. Il ne manquoit pour y réussir, ni de force, ni de docilité. Ensuite il dit, que le Roi Tiridate l'avoit initié dans cette Science par de certains soupers magiques.»

Ni par la force de quelques paroles.

IV. A l'égard de ce que quelques Docteurs Juifs ont dit que Jésus-Christ a fait tous ses miracles par la vertu d'un certain nom secret, qu'il trouva moyen d'enlever du Temple de Jérusalem, où Salomon l'avoit mis en réserve, & qui y avoit été conservé par deux Lions pendant plus de mille ans; je dis que c'est là un mensonge grossier & impudent. Non seulement les Livres des Rois, ni l'Histoire de Joséphe ne disent rien de ces Lions, gardiens d'un nom si merveilleux, ce qui pourtant étoit assez considérable pour n'être pas omis; mais les Romains mêmes qui entrérent dans ce Temple avec Pompée, avant que Jésus-Christ naquît, n'y aperçurent rien de semblable.

Preuve de la divinité de ces miracles, par la Doctrine de Jésus-Christ.

V. S'il est vrai, comme nous l'avons établi, & comme les Juifs mêmes l'avouent, que Jésus-Christ ait fait des miracles; nous disons qu'il s'ensuit nécessairement de là, par la Loi même de Moyse, qu'on ne peut plus se dispenser de croire en lui. Dieu dit au Chapitre XVIII du Deutéronome, qu'après Moyse il susciteroit d'autres Prophétes, à qui le Peuple ple seroit obligé, sous des peines très-rigoureuses, de se soumettre & d'obéïr.3 Or les marques les plus certaines de la Charge de Prophéte sont assurément les miracles; & l'on ne sauroit en concevoir de plus éclatantes. Au Chap. XXIII. il est dit, que si un homme se disant être Prophéte, apuye par des miracles cette prétention, il ne mérite néanmoins aucune créance, s'il veut atirer le Peuple au culte des faux Dieux; & que Dieu n'a permis ces prodiges que dans le dessein d'éprouver si son Peuple lui est fidèle. De ces deux passages comparez l'un avec l'autre, les Interprétes Juifs ont fort bien conclu, qu'il faut toûjours ajoûter foi à tous ceux qui font des miracles, si ce n'est lors qu'ils veulent séduire le Peuple, & le détourner du service du vrai Dieu, parce que c'est là le seul cas que la Loi excepte, sans faire grace même aux plus grands miracles. Or non seulement Jésus-Christ n'a pas enseigné qu'il falût adorer de faux Dieux, mais il l'a même expressément défendu, comme le plus atroce de tous les crimes. Outre cela, il nous inspire par tout du respect pour les Écrits de Moyse & des Prophétes.

Note 3: (retour) Or les marques les plus certaines &c On y peut ajoûter les prédictions, qui sont aussi mises avec raison au rang des miracles. Deut. XVIII. V. 22.

Reponse à l'Objection tirée de la diférence entre la Loi de Moyse & celle de Jésus-Christ.

VI. Mais dira-t-on, la Loi de Jésus-Christ n'est pas conforme en tous les Points à celle de Moyse, & il y a de l'une à l'autre des diférences assez notables pour faire dire que ce n'est pas la même Loi. Les Docteurs Juifs nous fournissent eux-mêmes la réponse à cette objection, par cette Régle qu'ils ont posée; c'est qu'à l'exception du Commandement qui ordonne de servir un seul Dieu, il n'y en a aucun dans la Loi que l'on ne puisse violer4 sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles. Cela est fondé sur cette Maxime, que Dieu n'a pu perdre ni quiter le pouvoir législatif qu'il avoit lors qu'il donna sa Loi à Moyse, & que le droit qu'un homme a eu d'établir des Loix, n'exclut pas celui d'en établir d'autres, mêmes tout oposées. Mais Dieu, disent-ils, est immuable, & par cela même obligé de maintenir les Loix qu'il a faites. Je répons qu'à la vérité Dieu est immuable en son essence, mais que cela n'empêche pas que ce qu'il fait hors de lui-même, ne soit sujet à la révolution & au changement. La lumiére & les ténèbres, la jeunesse & la vieillesse, l'été & l'hiver, qui sont les Ouvrages de Dieu, sont dans une vicissitude perpétuelle. Dieu permit au premier homme de manger de tous les fruits du jardin d'Eden, excepté d'un seul, qu'il lui défendit par un éfet de sa liberté. Il a condamné le meurtre en général; & il a commandé à Abraham de sacrifier son fils. Les victimes qu'on lui présentoit hors du Tabernacle, lui étoient désagréables; quelquefois pourtant il les a acceptées. J'ajoûte, que de ce que la Loi de Moyse étoit bonne, il ne s'ensuit pas qu'il ne pût y en avoir une meilleure. Elle étoit telle qu'elle devoit être selon les desseins de Dieu, & selon la disposition de son Peuple. Il faisoit en cela ce que font les Péres à l'égard de leurs enfans encore jeunes. Ils bégayent avec eux; ils dissimulent les défauts inséparables de leur âge; ils les engagent par de petites douceurs à faire leur devoir, & à recevoir de l'instruction. Mais à mesure que leurs enfans croissent, ils corrigent le bégayement de leur langue, ils leur inspirent les sentimens de la vertu, ils leur en donnent les Régles, & leur en font voir la beauté & les récompenses.

Note 4: (retour) Sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles. Cette Régle se trouve dans le Talmud. C'est ainsi que Josué viola la Loi du Sabbat, Jos. VI. Et que quelques Prophétes comme Samuel, I Sam. VII, & Elie I Rois XVIII. 38. ont sacrifié dans d'autres lieux que celui que la Loi avoit marqué.

Qu'il y peut avoir une Loi plus parfaite que celle de Moyse.

VII. Une preuve que les Précepteurs de la Loi n'étoient pas d'une souveraine perfection, c'est que beaucoup de saints hommes, qui ont vécu sous sa Discipline, se sont élevez, pour ainsi dire, au dessus de ses Préceptes, & ont été plus loin que la Loi ne les menoit. Le même Moyse qui permet de se faire raison, tant par voye de fait, que par voye de justice, des injures que l'on a reçues, s'est rendu intercesseur auprès de Dieu pour ses ennemis, après en avoir été outragé de la maniére la plus indigne. David voulut que l'on épargnât son fils, quoi que rebelle, & soufrit patiemment les paroles injurieuses de Semeï. L'on ne lit nulle part que ceux d'entre ce Peuple qui avoient de la vertu & de la piété, ayent fait divorce avec leurs femmes, bien que la Loi le permît.

La raison de cette imperfection est, qu'un sage5 Législateur proportionne ordinairement ses Loix à la portée de la plus grande partie du Peuple, & qu'ainsi, dans l'état où étoient les Israélites, il étoit à propos que Dieu laissât passer certains défauts ausquels ils avoient du penchant; se réservant le droit de les retrancher par des Régles plus sévéres, lors que par une plus grande éfusion de son Esprit, il se feroit un Peuple nouveau, recueilli d'entre tous les Peuples du Monde. On voit aussi que les récompenses que la Loi propose clairement, regardent toutes cette vie; ce qui montre qu'elle n'étoit pas absolument parfaite, & qu'elle l'étoit moins qu'une autre Loi qui présenteroit à découvert & sans envelope une récompense éternelle: & c'est ce que fait la Loi de Jesus Christ.

Note 5: (retour) Un sage Législateur proportionne &c. Origéne contre Celsus, Liv. III. Un Législateur à qui on demandoit ce qu'il pensoit lui-même des Loix qu'il avoit données à ses Concitoyens, répondit qu'il croyoit bien qu'il s'en pouvoit trouver de plus parfaites, mais que les siennes étoient les meilleures qu'il eût cru devoir donner.

Que Jésus-Christ a observé la Loi.

VIII. Il faut remarquer en passant, pour convaincre de la plus grande injustice du monde les Juifs qui ont vécu du tems de Jésus-Christ, que quoi qu'ils lui ayent fait tous les mauvais traitemens imaginables, & l'ayent livré au dernier suplice, ils n'ont pu néanmoins l'acuser, avec quelque fondement, d'avoir violé aucun des Commandemens de la Loi. Il étoit circoncis. Il mangeoit & s'habilloit à la maniere des Juifs. Il renvoyoit aux Sacrificateurs ceux qu'il avoit guéris de la lèpre. Il observoit religieusement la Pâque & les autres fêtes. S'il a fait des guérisons le jour du Sabbat, il a prouvé non seulement par la Loi, mais aussi par des Maximes reçues de tous les Juifs, que ces sortes d'actions n'étoient pas défendues en ce jour-là. Il n'a commencé à faire publier l'abolition de quelques Loix, que lors qu'après avoir vaincu la Mort, & s'être élevé dans le Ciel, il eut enrichi ses Disciples des dons éclatans du saint Esprit, & prouvé par là qu'il avoit aquis une autorité royale, dont une partie consiste dans le pouvoir de faire des Loix. Tout cela, conformément aux Oracles de Daniel, qui avoit prédit qu'un peu après la destruction des Royaumes de Syrie & d'Égypte, dont le dernier prit fin sous Auguste, Ch. VII. 13, Dieu donneroit6 à un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure, une Domination éternelle sur tous les Peuples de toute Langue & de tout Païs.

Note 6: (retour) A un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure. Dan. XII. 45; VII. 13. Le terme de Fils de l'homme marque quelque chose de bas dans le style des Hébreux. Et c'est ainsi qu'il est employé pour signifier les Prophétes, lors qu'ils sont comparez aux Anges.

Que cette partie des Loix de Moyse qui a été abolie, ne contenoit rien que d'indiférens par soi-même.

IX. Mais il y a plus; cette partie de la Loi que Jésus Christ a abolie, ne contenoit rien qui fût essentiellement bon & juste. Ce n'étoient que des Observances indiférentes par elles-mêmes, & qui par conséquent n'étoient pas immuables. Si elles eussent été nécessairement bonnes, Dieu Dieu les auroit prescrites,7 non à un seul Peuple, mais à tous; & cela, dès le commencement du Monde, & non, plus de deux mille ans après qu'il l'eut créé. Elles ont été inconnues à Abel, à Enoch, à Noé, à Melchisédec, à Job, à Abraham, à Isaac, à Jacob, personnes pieuses, aimées de Dieu, & qui ont reçu de Dieu même le glorieux témoignage d'avoir cru en lui, & d'avoir été les objets de son amour. On ne voit pas que Moyse ait exhorté Jéthro son beau-Pére à recevoir ces cérémonies, ni que Jonas y ait voulu porter les Ninivites. Dans l'énumération exacte que les Prophétes font des péchez des Chaldéens, des Egyptiens, des Sidoniens, des Tyriens, des Iduméens, & des Moabites, à qui ils se sont quelquefois adressez, ils ne marquent pas le mépris ou l'inobservation de ces Loix. Il faut donc convenir qu'elles étoient particulières aux Israëlites, & que leur usage étoit,8 ou de prévenir quelques péchez à quoi ils étoient naturellement fort portez, ou d'éprouver leur obéïssance, ou de préfigurer l'avenir. Et il n'est pas plus étonnant qu'elles ayent pu être abolies, qu'il ne l'est, qu'un Roi voulant établir un même Droit & les mêmes Loix dans toute l'étendue de ses États, casse quelques Ordonnances particuliéres à certaines Communautez.

Note 7: (retour) Non à un seul Peuple, mais à tous. Dans les Loix de Moyse, il y en a quelques-unes qui bien loin de pouvoir être universelles, ne pouvoient avoir lieu que dans la Judée; par exemple, celles des prémices, des dîmes, des saintes Congrégations du Peuple aux jours de Fêtes. Car il étoit impossible que toutes les Nations s'assemblassent dans la Judée pour s'y aquiter de ces devoirs. Le Talmud même enseigne que les Loix des Sacrifices ne regardoient que les Hébreux.
Note 8: (retour) Ou de prévenir quelques péchez &c. Les Juifs étoient passionnez pour les Cérémonies, & avoient par cela même beaucoup de penchant à l'Idolatrie, comme leur reprochent les Prophétes, & sur tout Ezéchiel XVI.

L'on ne peut rien aporter qui prouve, que Dieu se soit engagé à ne jamais abolir ces Préceptes, dont l'Evangile a fait cesser l'observation. Car si l'on dit que dans l'Écriture ils sont apellez perpétuels, ne sait-on pas que les hommes donnent souvent ce nom à leurs Arrêts, pour marquer qu'ils ne sont pas pour une seule année,9 ou pour de certains tems, comme de guerre, de paix, de cherté de vivres &c. & que ce tître qu'ils leur donnent, n'empêche pas qu'ils ne leur en puissent substituer d'autres tout diférens, lors que le bien public l'exige? De même, comme entre les Loix que Dieu donnoit à son Peuple, les unes étoient à tems, & ne devoient avoir vigueur que [A-marg.]tant qu'il seroit dans le desert, & d'autres étoient pour ce même Peuple, lors qu'il [B-marg.]seroit habitué dans la terre de Canaan, l'Ecriture apelle ces derniéres éternelles, pour les distinguer des autres, & pour marquer aussi, qu'elles devoient être observées en tous lieux & en tous tems, à moins que Dieu même n'en dispensât par une Révélation expresse. Au reste, le tître d'éternelles donné à ces Loix, n'est pas seulement ordinaire parmi les autres Nations, dans le sens que nous avons marqué, mais les Juifs mêmes savent qu'il est donné dans leur Loi,10 à un droit & à une servitude qui duroit depuis un Jubilé jusqu'à l'autre.

Note A: Exod. XXVII. Deut. XXIII. 12.

Note B: Deut. XII. I. 20. XXVI. I. Nomb. XXXII. 52.

Et puisqu'ils nomment l'avènement du Messie, l'acomplissement du Jubilé, ou le grand Jubilé, ils doivent reconnoître qu'une Loi mérite assez le nom de perpétuelle, lors qu'elle dure jusqu'à cet avénement.

Mais à quoi bon disputer là-dessus, puis que dans le Vieux Testament Dieu promet qu'il fera une nouvelle Alliance avec son Peuple: qu'il l'écrira dans les coeurs: qu'il y expliquera si clairement sa volonté, qu'on n'aura plus besoin de s'instruire les uns les autres: & qu'en vertu de cette nouvelle Alliance, il acordera à son Peuple le pardon de ses péchez précédens. A peu près comme si un Roi après de longues & de cruelles divisions qui auraient partagé ses Sujets, vouloit rétablir entr'eux une paix durable, en ôtant la diversité des Loix selon lesquelles il les avoit gouvernez, que dans ce dessein, il fît une Loi très parfaite & commune à tous; & qu'il y ajoutât une promesse d'impunité générale pour le passé, à condition qu'ils se corrigeassent à l'avenir.

Note 9: (retour) Ou pour de certains tems, &c. Lucius Valerius dans T. Live, remarque «que les Loix que l'on fait selon l'exigence de certains tems, ne sont aussi qu'à tems; que celles qui se font en tems de paix, s'abolissent souvent en tems de guerre, & que la paix fait aussi disparoître celles qui s'étoient établies pendant la guerre.»
Note 10: (retour) A un droit & à une servitude &c. Exod. XXI. 6. I Sam. I. 22. C'est ainsi que le Sacerdoce de Phinées, est nommé éternel Pseau. CVI. 30. 31. Le Rabbin Joseph d'Albo dit, que le mot à perpétuité se doit prendre en un sens limité dans la Loi cérémonielle.

Quoi que ce que nous venons de dire sufise; nous ne laisserons pas de parcourir toutes les parties de la Loi qui a été abolie par l'Evangile, & de montrer en détail qu'elles n'étoient pas de nature à plaire à Dieu par elles-mêmes, ou à être irrévocables.

Que les Sacrifices n'étoient, ni agréables à Dieu par eux-mêmes, ni irrévocables.

X. Nous commencerons par les Sacrifices, qui sont ce qu'il y a de principal dans cette Loi, & qui saute le plus aux yeux. La plûpart des Juifs croyent11 que les hommes en avoient inventé la pratique avant que Dieu l'ordonnât. Que cela soit vrai ou ou faux, du moins est-il constant que ce Peuple avoit une extrême passion pour les Cérémonies religieuses: que cet atachement fut une des raisons qui obligérent Dieu à en établir un très-grand nombre; & que cette institution avoit encore un autre usage, qui étoit d'empêcher que le souvenir du Culte religieux que ce Peuple avoit vû pratiquer aux Egyptiens, ne le portât à les imiter, &12 ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu à celui des fausses Divinitez. Mais comme dans la suite il eut conçu une trop haute idée des sacrifices, & se fut imaginé qu'ils étoient par eux-mêmes agréables à Dieu, & qu'ils faisoient partie de la véritable piété: les Prophétes ne manquérent pas de leur en faire des reproches. Je ne te reprendrai point de tes sacrifices, dit Dieu par la bouche de David au Ps. L. Je ne t'obligerai point à me sacrifier holocaustes sur holocaustes, & à m'ofrir des bouveaux ou des boucs pris de dedans tes parcs. Toutes les bêtes qui paissent dans les forêts, ou qui errent par les montagnes, sont à moi. Je sai le nombre des oiseaux & des bêtes sauvages: de sorte que si j'avois faim, je n'aurois pas besoin de m'adresser à toi; car la terre, & tout ce quelle renferme, m'apartient. Penses-tu que je mange la chair des bêtes grasses, ou que je boive le sang des boucs? Non: mais je veux que tu me sacrifies des louanges, & que tu me rendes tes voeux. Quelques Rabbins répondent que ce mépris que Dieu fait paroître là pour les Sacrifices, ne vient que de ce que ceux qui les ofroient, étoient des gens souillez de coeur, & dont la vie étoit impure. Mais les paroles que nous venons de citer ne disent pas cela: elles marquent clairement que les Sacrifices n'étoient pas agréables à Dieu par eux-mêmes. C'est ce qu'on verra encore mieux, si l'on jette les yeux sur l'enchaînure des parties de ce Psaume, où l'on découvrira que Dieu parle aux personnes pieuses dans tout ce passage. Assemblez-moi mes bien-aimés, avait-il dit d'abord, ensuite de quoi il ajoute, Ecoute mon peuple, paroles qui vont d'ordinaire à la tête d'un enseignement. Après cela vient le discours que nous avons rapporté, et que le Psalmite, selon la coutume de ceux qui enseignent, conclut en se tournant vers les Impies; Mais Dieu dit à l'impie, &c.

Note 11: (retour) Que les hommes en avoient inventé la pratique &c. C'est aussi le sentiment de St. Chrysostome; «Abel, dit-il, presenta un sacrifice à Dieu, non en vertu de quelque enseignement qu'il eût reçu là-dessus, ou de quelque Loi qui lui ordonnât d'ofrir les prémices de son revenu, mais par les seuls mouvemens de sa conscience». La même chose se voit dans les réponses aux Orthodoxes qui sont parmi les Ouvrages de Justin Martyr «Aucun de ceux qui avant la Loi ont ofert des bêtes à Dieu, ne l'a fait par un commandement divin, quoi qu'il soit aisé de voir que ce culte & ceux qui le pratiquoient ont été agréables à Dieu».
Note 12: (retour) Ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu &c. Maimonides & Tertullien rendent cette raison des Cérémonies religieuses. Voici comme l'explique celui-ci, liv. III. contre Marcion chap. «Que l'on ne blâme ni les sacrifices, ni toutes ces petites circonstances gênantes, qui se trouvoient dans les oblations, & qu'on ne se figure pas que Dieu les ait souhaitées pour leur excellence. Ne voit-on pas avec quelle évidence il déclare ce qu'il en pense, dans ces exclamations, Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices, & qui a requis cela de vos mains? Qu'on admire plutôt sa sagesse, en ce que voyant son Peuple porté à l'Idolatrie & à la transgression de ses Loix, il l'a ataché à la véritable Religion, par ces sortes de devoirs qui étoient si fort du goût de ces tems-là, afin que par des pratiques superstitieuses en aparence, il les détournât de la superstition, & que paroissant les desirer, il bornât à ces choses leur inclination, qui sans cela n'auroit pû se contenter que par l'Idolatrie.»

On a suivi dans ces passages & dans tous les autres le Latin de Grotius.

Il y a encore plusieurs autres passages qui confirment le sens que nous donnons à celui que je viens de citer. Tu ne souhaites pas, dit David au Ps. LI. que je te fasse des sacrifices, & tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Le sacrifice qui t'est véritablement agréable, c'est une âme abbatue par le sentiment de son crime. Ô Dieu tu ne méprises point le coeur froissé et brisé. Tu ne prends point plaisir aux victimes et aux gâteaux, dit le même Psalmite aux Ps. XL. Mais tu me rends ton esclave en me perçant l'oreille. Tu n'exiges de moi ni holocauste ni sacrifice pour le péché. C'est pourquoi j'ai répondu, me voici, je ferai ta volonté, comme en vertu d'un acord traité & enregistré. Cette volonté est tout mon plaisir. Car ta loi est au dedans de moi. Je ne renferme pas les louanges de ta justice dans mon coeur, mais je prêche par tout ta vérité & ta bonté; sur tout je célèbre ta miséricorde & ta fidélité au milieu d'une grande assemblée. Esaïe au Chap. I. de ses Révélations introduit Dieu parlant ainsi. A quoi bon tant de victimes? Je suis las d'holocaustes de moutons, & de graisse de bêtes grasses. Je ne prens point assez de plaisir au sang des bouveaux, ni des agneaux ni des boucs, pour souhaiter que vous paroissiez avec ce sang en ma présence. Car qui a requis de vous que vous souillassiez ainsi mes parvis? Au Ch. VII. de Jérémie, il y a un passage tout semblable à celui là, & qui lui sert de Commentaire. Ainsi a dit le Seigneur des Anges, le Dieu d'Israël, amassez vos holocaustes avec vos sacrifices, & mangez de leur chair. Car depuis que j'ai fait sortir vos péres du païs d'Égypte, je n'ai rien exigé d'eux, & je ne leur ai point donné ordre touchant les holocaustes ni les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai sérieusement commandé; c'est qu'ils eussent à m'obéir; qu'ainsi je serois leur Dieu, & qu'ils seroient mon peuple: qu'ils eussent à marcher dans le chemin que je leur prescrirois; & qu'alors ils seroient heureux. Au Ch. VI. d'Osée, Dieu parle ainsi. J'aime beaucoup mieux que l'on fasse du bien aux hommes, que ce qu'on me présente des sacrifices; bien penser de Dieu, vaut mieux que tous les holocaustes. Michée au Ch. VI. de sa Prophétie, introduit le Peuple demandant de quelle maniére il pourroit se rendre Dieu favorable; si c'étoit par un grand nombre de moutons, ou par une grande quantité d'huile, ou par des veaux d'un an: à quoi Dieu répond par son Prophéte, Je te dirai ce qui est véritablement bon, & agréable à mes yeux;13 c'est que tu rendes à chacun ce qui lui apartient, que tu fasses du bien aux autres, & que tu t'humilies devant moi.

Note 13: (retour) C'est que tu rendes à chacun &c. Les Juifs disoient que les 602 Préceptes de la Loi sont réduits à 3 dans ce passage, de même qu'ils le sont à 6 dans Esaïe XXXIII. & à un dans Habacuc II. 4. & dans Amos I. 6.

Tous ces passages faisant voir que les Sacrifices ne sont pas de ces choses que Dieu veut principalement, & à cause d'elles-mêmes; & d'ailleurs le Peuple, par une superstition qui s'introduisit peu à peu, étant venu à regarder ces cérémonies comme le fonds de la Piété, & à croire que les victimes qu'il ofroit, faisoient une compensation assez exacte de ses péchez; faut-il s'étonner que Dieu ait aboli une chose, indiférente par elle-même, & devenue criminelle par l'abus que son Peuple en faisoit? Tout sacré que pouvoit être le serpent d'airain que Moyse avoit dressé, Ezéchias ne laissa pas de le briser, lors qu'il vit que le Peuple commençoit à le regarder avec un peu trop de vénération.

Outre ces raisons il y a quelques Oracles qui ont marqué, par une conséquence fort claire, la cessation des sacrifices. C'est ce que l'on comprendra aisément, si l'on considére que selon la Loi de Moyse, les sacrifices ne se devoient faire que par la Postérité d'Aaron, & que dans la Judée. Or dans le Ps. CX. Dieu promet un Roi qui aura un Empire d'une très-grande étendue; un Roi qui commencera à régner en Sion, & qui régnera éternellement; qui de plus possédera un Sacerdoce éternel, & selon l'ordre de Melchisédec. Esaïe Ch. XIX. dit que l'on verra un autel en Égypte, où non seulement les habitans de ce païs, mais les Assyriens & les Israëlites viendront adorer Dieu. Au Ch. LXVI. il dit que les nations les plus éloignées & les peuples de toute langue ofriront des dons à Dieu aussi bien que les Israëlites, & que d'entr'eux on prendra des Lévites & des Sacrificateurs.14 Or tout cela ne se pouvoit acomplir, tant que la Loi de Moyse étoit sur pié. Au Ch. I. de Malachie, Dieu prédisant les choses à venir dit qu'il avoit du dégoût pour les ofrandes des Juifs, que de l'Orient à l'Occident son nom seroit grand dans toutes les nations, qu'on lui ofriroit du parfum, & qu'on lui présenteroit des victimes pures. Et Daniel raportant au Ch. IX. l'Oracle de l'Ange Gabriel touchant le Christ, Il abolira, dit-il, le sacrifice & l'oblation. Mais sans toutes ces preuves, la chose parle d'elle-même, Dieu a fait assez voir par l'événement, qu'il n'aprouve plus les sacrifices prescrits par la Loi de Moyse; puis qu'il soufre depuis plus de 1600 ans que les Juifs n'ayent ni Temple, ni Autel, ni aucun dénombrement de Familles, par lequel ils pourroient connoître quelles sont celles qui ont le droit de faire les fonctions de la Sacrificature.

Note 14: (retour) Or tout cela ne se pouvoit acomplir &c. Joignez aux passages suivans celui-ci de Jér. III. 16. Dans ces jours-là, dit le Seigneur, on ne dira plus l'Arche de l'Alliance du Seigneur; on n'y pensera plus, & l'on ne s'en souviendra plus, & l'on ne visitera plus l'Arche.