CHAPITRE VIII

VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!

Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville, si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde, que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux. Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés, les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui semblait fasciné.

L'INCONNU.—Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu m'insultes... et dans mon pays, encore!

PHILÉAS, interdit.—Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.

L'INCONNU, avec violence.—Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis pas tout le monde, insolent! Tout le monde ne me regarde pas comme une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air! bagasse!!!

POLYPHÈME.—Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami: calmez-vous, je vous en prie, en songeant...

L'INCONNU, rageant.—Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise:

—Qu'est-ce que je vous ai fait?

—Ze lui réponds: «rien!»

—Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?

—Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique.

POLYPHÈME, riant.—C'est magnifique! où voulez-vous en venir, Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce genre!

PHILÉAS, bas.—Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça!

POLYPHÈME, bas.—Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.

L'INCONNU, plus calme.—Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.

POLYPHÈME.—Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous battrez sur le bateau.

L'INCONNU, vivement.—Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr!

POLYPHÈME, bas.—Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne... Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!

PHILÉAS, bas.—Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous, bouillabaisse?

L'INCONNU, avec douceur.—Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la main, Monsieur?

POLYPHÈME, bas.—Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux brave.

PHILÉAS, bas.—Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons, bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!...

L'INCONNU, effrayé.—Oh! Monsieur... et avec quelles armes?

PHILÉAS, sombre et solennel.—Avec des bombes, Marseillais; c'est mon arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines. Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre sautera. Ça vous va-t-il?

Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra terrifié.

—Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille.

PHILÉAS, majestueusement.—Vous êtes père de famille? je vous fais grâce, alors.

L'INCONNU, balbutiant.—Pas précisément... ze ne suis pas marié.

PHILÉAS, avec colère.—Qu'est-ce que vous chantez, alors?

L'INCONNU, piteusement.—Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux, grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze périssais.

PHILÉAS.—En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je vous en avertis.

L'INCONNU, très émotionné.—Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin, mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre tante, Alménie Saindoux.

PHILÉAS, étonné.—Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!

La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le Zéphyr, qui devait les conduire en Algérie.

A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse de faire marcher rondement le navire.

POLYPHÈME, gaiement.—Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens; laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme. Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle.

PHILÉAS.—C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)

POLYPHÈME, le regardant.—Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures. Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice.

Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua vigoureusement le gros dormeur.

—Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.

—Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit aux matelots pour nous faire aller de ce train-là?

—Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait travailler ferme, vous devez le comprendre.

L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se frappa le front.

—Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.

POLYPHÈME, tranquillement.—Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne?

PHILÉAS.—Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier, alors?... Comment...

POLYPHÈME.—Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!

PHILÉAS.—Mais nous sommes partis de Paris le huit?

POLYPHÈME.—Non, le dix.

PHILÉAS, insistant.—Pourtant, Polyphème...

POLYPHÈME, feignant de se fâcher.—Ah! mon cher, vous êtes terrible avec vos mais, vos pourtant. Saprelotte! puisque tous ces messieurs vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin!

Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne rien perdre de leurs aventures dans ces parages.




CHAPITRE IX

LA CHASSE AU LION

—Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son gros compagnon, le lendemain de son arrivée. Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?

PHILÉAS.—L'Algérie me semble très superbe, Tueur, complètement magnifique, excepté ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se gratte avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt minutes hier, et puis j'y ai renoncé; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre cent quatre-vingt-neuf piqûres; ça me cuit partout... il me semble que je suis dans un bain de moutarde.

POLYPHÈME.—On se fait à cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?

PHILÉAS.—Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable à eux de se montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tête?

POLYPHÈME.—Comment, «en chemise»! Ce sont des manteaux appelés burnous et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur costume.

PHILÉAS.—Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tête et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir les environs, aujourd'hui?

POLYPHÈME.—Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous mettrons en route dès que nos chevaux seront prêts.

Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs de la promenade. Resté seul, Philéas s'ennuya promptement, agacé qu'il était par les puces qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, attachant sur son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flâner dans les environs en attendant son ami.

Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à face avec un petit nègre, noir comme du charbon et dont la figure était remarquablement drôle, intelligente et maligne, malgré une affreuse laideur.

Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, ce qui le rendait d'autant plus extraordinaire.

PHILÉAS.—Ah! le drôle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le français?

LE PETIT NÈGRE.—Moi, le savoir un peu, beau blanc.

PHILÉAS.—Comment te nommes-tu, petit?

LE PETIT NÈGRE.—Pauvre négrillon s'appeler: Sagababa.

PHILÉAS, éclatant de rire.—En voilà un nom cocasse! Eh bien, Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à un arbre à fruit quelconque? je grille de manger des produits africains; ils doivent être excellents, surtout cueillis tout frais!

SAGABABA.—Moi, vouloir bien, beau blanc.

PHILÉAS, flatté.—Il est très poli, ce moricaud! Faisons vite cette course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre mon illustre compagnon.

Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philéas oubliait ses puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position.

—Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. Pauvre Sagababa s'enfuir de chez maître méchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi aime bien hommes français. Bons, grands, généreux; voudrais servir toi! serais si content! t'aimerais tant!

PHILÉAS, avec bonté.—C'est bien difficile, mon pauvre garçon; en attendant, cherchons des fruits; nous voilà à l'entrée d'un joli bois qui doit avoir...

Un épouvantable rugissement, un véritable tonnerre éclatant à cent pas des promeneurs interrompit Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié, mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre.

Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se précipita vers un rocher voisin au moment où un lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée, se battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière du bois, rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excité par la peur, devint leste comme Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses bonds, n'arriva pas à temps pour le saisir...

—Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable.

—Pas encore, répondit Saindoux d'une voix entrecoupée, mais je crois... que... ça ne tardera...

Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait de bondir contre le rocher et ses énormes griffes avaient presque touché Saindoux.

Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi; quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oublié ses cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se frappant la tête avec joie.

—Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, du haut de son arbre.

—Moi homme de génie, petit bêtat, répondit Philéas avec orgueil. Tu ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne t'attends pas à mon invention...

En disant ces mots, il détacha de son dos la cage où se trouvait fifi-mimi.

—Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de là, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne dégringole pas, ou tu es perdu!

Le lion rugit...

PHILÉAS.—Je suis prêt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!... au chat!... pschit....

Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, s'élança de plus belle contre le rocher. Philéas se tenait sur ses gardes, et au moment où la bête féroce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil.

—Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.

—Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher! Est-ce amusant! bon, il s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de côté! en voilà, une comédie... Va-t-il être content, M. le Vicomte, quand je lui raconterai cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais inventé cette façon de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voilà qui fait dodo pour toujours. Hé!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...




CHAPITRE X

CHASSE A LA LIONNE

—Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari.

Philéas, furieux.—Hein? encore? sac à papier! quel fichu pays... et moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, décidément; elles ont beau dévorer, on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle rugit, cette sale bête! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Holà! elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh! sauvé, je suis sauvé!

L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassière une énorme bouteille pleine d'alcali volatil.

—C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille, mais ça fera très bien contre les lions, évidemment...

Sagababa, criant.—Quoi tu vas faire, beau blanc?

Philéas.—Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du bonbon, gourmande? patience! Pour ça, il faut sauter et ouvrir la gueule. Plus fort donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp là! vlan! ça y est!

La bête féroce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler à moitié la bouteille, adroitement et fortement lancée par Philéas.

—Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupéfait.

Philéas, se rengorgeant.—On ne manque pas d'esprit, négrillon. Vivat! c'est encore plus drôle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de quoi; un demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille se-casse! elle mâche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voilà une polka soignée! C'est déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je nous ai sauvés!

—Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se précipitant à terre; victoire! toi être le roi des génies! Moi veux te servir partout, toujours! toi être maître à moi. Vouloir bien?

Philéas.—Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je à moi, Philéas Saindoux! à mon illustre personne. A présent, allons avertir Polyphème et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave petit oiseau, il n'a pas bougé! Est-il bien apprivoisé! En avant, Sagababa!

Sagababa, chantant et dansant.

Maître à moi est grand homme!

Faut que moi chante maître à moi!

Vais dire comment il est,

Comment est sa grosse personne!

Beaux petits yeux bien brillants

Comme ceux de fier sanglier des bois.

Il est beau, il est si beau,

Maître à moi, Philéas Saindoux!

(Philéas se rengorge.)

Gros nez dodu, potelé, tout rond,

Comme belle pomme de terre,

Grande belle bouche avec grandes dents

Comme celle de requin terrible!

Belle peau rose comme radis,

Douce comme celle de jolie baleine.

Il est beau, il est si beau,

Maître à moi, Philéas Saindoux!

PHILÉAS, attendri.—Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait mon éloge avec une originalité charmante. Nous approchons enfin... Je vois Polyphème, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici. J'arrive sain et sauf avec mon négrillon.

POLYPHÈME, vivement.—Comme j'étais inquiet, mon cher Philéas! C'est vraiment imprudent à vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci deux lions énormes rôder dans les environs et...

PHILÉAS, négligemment.—J'en sais quelque chose; je viens de les tuer.

POLYPHÈME, incrédule.—Pas possible! vous? deux en un jour?

PHILÉAS.—Demandez à Sagababa!

SAGABABA, très vite.—Bien vrai, Massa Tueur! Maître à moi promener avec pauvre Sagababa, causer; tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion! moi grimper sur arbre; maître à moi sur rocher. Lion sauter. Maître à moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire «couic!» et crève...

POLYPHÈME, riant.—Bravo! admirable, cela! Philéas.

PHILÉAS, avec modestie.—C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu racontes très bien et pas longuement.

SAGABABA.—Après, lionne arrive: maître à moi faire: «Xi... xi...» et lance dans gueule...

POLYPHÈME, intrigué.—Encore la cage?

SAGABABA.—Grosse bouteille sentant fort, fort!

POLYPHÈME, étonné.—Qu'est-ce que c'était, Philéas?

PHILÉAS.—Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme.

POLYPHÈME, éclatant de rire.—Délicieux! continue, petit.

SAGABABA.—Lionne danser, avaler alcali, mâcher verre et faire «couic!» comme lion, voilà.

POLYPHÈME.—Mais c'est magnifique, ça, Saindoux, vous valez votre pesant d'or, mon ami! Voilà une manière tout à fait à part de tuer les lions! Gérard n'y avait pas encore pensé.

PHILÉAS.—Pour du mérite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur, que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions à Blidah. Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles à M. le Vicomte.

On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des bêtes féroces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas, se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa démarche était majestueuse et cet air de dignité ravissait Polyphème.

Quand on arriva près des fauves morts, les coups de fusils éclatèrent; des centaines de voix faisaient l'éloge de Philéas. On mesura le lion avant de le hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand comme un poulain; ses dents étaient plus longues que le doigt le plus grand de Philéas, et sa tête énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la soulever; un collier de cheval était trop étroit pour son poitrail. C'était une magnifique bête. La lionne était grosse à proportion.

On chargea chaque bête féroce sur deux mulets attachés côte à côte et le retour à Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu.




CHAPITRE XI

«MAÎTRE A MOI!»

Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le dormeur et reconnut Sagababa.

—Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant les yeux; moi attendais tes ordres.

—Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!

SAGABABA.—Mais, maître à moi...

PHILÉAS, impatienté.—Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu?

SAGABABA, se rebiffant.—Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à moi.

PHILÉAS, agacé.—Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me quitter.

POLYPHÈME, gravement.—Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en homme supérieur que vous êtes...

PHILÉAS.—Tueur...

POLYPHÈME.—Vous attirez...

PHILÉAS.—Cher Tueur...

POLYPHÈME.—Vous ravissez les coeurs...

PHILÉAS.—Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire entendre raison à celui-là.

POLYPHÈME.—Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en. Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas, m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)

Philéas.—C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.)

Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.

—Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.» Quoi faire? Oh! une idée!...

Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit plus rien...

Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses malles commencées.

—Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon arrivée et je n'y ai rien ajouté.

(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose! mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires qu'en arrivant!

POLYPHÈME, gravement.—Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être ballotés sans cesse. Comprenez-vous?

PHILÉAS, hésitant.—Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..—Ça ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons.

Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules.

UN COMMISSIONNAIRE (grognant).—Voilà une malle bien lourde! je vais avoir de la peine à l'emporter.

PHILÉAS.—Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle est très pesante, à présent; pourquoi?

POLYPHÈME, impatienté.—Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et partons; il en est plus que temps.

Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse: «Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas naturel.»

On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence.

PHILÉAS, effaré.—Là! vous voyez, ça part de la malle...

POLYPHÈME, étonné.—Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux, je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.

UN PASSAGER.—C'est probablement un rat.

PHILÉAS, agité.—Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends, gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...

UNE VOIX, de la malle.—Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six paquets...

PHILÉAS, les bras au ciel.—Oh! c'est Sagababa!...

POLYPHÈME.—Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence.

Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème, en particulier, s'en donnait à coeur joie.

PHILÉAS, abasourdi.—Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement! comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!

SAGABADA.—Oui, maître à moi! (Rires.)

PHILÉAS, crispé.—Tu mériterais...

SAGABADA.—Oui, maître à moi!

PHILÉAS, tapant du pied.—Laisse-moi parler! tu mériterais d'être...

SAGABADA.—Oui, maître à moi!...

PHILÉAS, trépignant.—Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu mériterais d'être assommé...

SAGABABA—Par vous, maître à moi?

PHILÉAS—Certes!

SAGABABA, humblement.—Moi, prêt alors. Sagababa est à maître. Maître faire sa volonté avec pauvre négrillon.

PHILÉAS, touché.—Petit drôle! il m'attendrit... Que dois-je faire, Polyphème?

POLYPHÈME—Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit être seul et abandonné. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser à votre service.

Philéas, lui serrant la main.—Merci, cher Tueur; je vous aime et j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es à moi; remercie le ciel de ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)

SAGABABA.—Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne à Sagababa? le garde?

PHILÉAS, avec dignité.—Oui, mon enfant.

En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne connut plus de bornes; il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philéas et de Polyphème et finit par exécuter une série de cabrioles plus extravagantes les unes que les autres.

On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa tranquillement, égayée par les conversations de Philéas et de Polyphème et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion de dire avec une emphase et une joie profonde: «Enfin, maître à moi est bien à moi!»




CHAPITRE XII

CHARGEZ... ARMES!...

—Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit Philéas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est. Quelle joie d'aller chasser les chamois.

POLYPHÈME.—C'est-à-dire, les chameaux!

PHILÉAS.—Je croyais que c'était des chamois?

POLYPHÈME.—Non, non; demandez plutôt à Sagababa.

SAGABABA.—Très vrai, maître à moi.

PHILÉAS.—Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie mieux que moi, sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie?

POLYPHÈME, étonné.—Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire?

PHILÉAS.—Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie, évidemment.

SAGABABA.—Très vrai, maître à moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie pétrée; là, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour pain!

PHILÉAS, attendri.—Pauvres gens! (Polyphème rit à la dérobée.)

SAGABABA.—Alors, voilà! Arabes quitter et venir en Algérie; manger gibier très bon, fruits délicieux et pain excellent. Juste ça, maître à moi?

PHILÉAS.—Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! il cause très bien, et toujours avec un air malin qui est cocasse tout à fait.

Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, son admirable cathédrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philéas, fatigué, demanda à Polyphème de passer la nuit dans une auberge de la petite ville de X...

On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans la chambre qui leur était destinée. Tout en déballant ses effets, Saindoux paraissait visiblement préoccupé et soucieux.

Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, ça échauffe le tempérament! bah! je vais essayer moi-même. Dites donc, Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant à la servante qui entrait en ce moment, je voudrais parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il vous plaît.

LA SERVANTE.—Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?9

Note 9: (retour) Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?

PHILÉAS.—Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler, ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) Moi...voir... hôte. Tout de suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, à l'heure qu'il est?

LA SERVANTE.—Ich kann nicht verstehen...10

Note 10: (retour) Je ne comprends pas.

PHILÉAS.—Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote là?

POLYPHÈME, riant.—Elle dit: «Je ne comprends pas.»

PHILÉAS, indigné.—Ah! elle dit ça! après mes explications, elle ose dire ça! Elle est idiote, évidemment!

LA SERVANTE.—Wollen Sie...11

PHILÉAS, d'une voix tonnante.—Califourchon!...

LA SERVANTE, surprise.—Wass?12

Note11: (retour) Voulez-vous...
Note 12: (retour) Quoi?

POLYPHÈME, abasourdi.—Qu'est-ce que c'est que ça?

PHILÉAS.—Califourchon13! je lui rends la monnaie de sa pièce, parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas.

Note 13: (retour) Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.» Je ne comprends pas.

POLYPHÈME, éclatant de rire.—Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues!

PHILÉAS, flatté.—Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte.

POLYPHÈME.—Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.

PHILÉAS, hésitant.—C'est que c'est très difficile à... je vais vous le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.)

POLYPHÈME, gaîment.—Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet! n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en campagne.

Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac.

PHILÉAS, reculant.—Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette machine-là? c'est formidable!

POLYPHÈME, tranquillement.—Elle est un peu gênante, mon ami, mais vous pourrez vous en servir tout de même.

PHILÉAS, piteusement.—Croyez-vous?

POLYPHÈME, souriant.—Dame! il n'en coûte rien d'essayer.

PHILÉAS.—Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle marche bien.

POLYPHÈME.—Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup.

SAGABABA, avec empressement.—Voilà eau, maître à moi; moi verser?

PHILÉAS.—C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour tout de bon. (Il la prend sous son bras.)

POLYPHÈME, intrigué.—Qu'est-ce que vous faites donc?

PHILÉAS.—Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça...

POLYPHÈME, gaîment.—Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez ainsi... armé chez nos voisins?

PHILÉAS, avec assurance.—Il n'y a pas de danger, c'est une porte condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah! miséricorde!...

La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas. Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui déjeunaient.

La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur! Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis d'un air hébété, avec son arme au bras.

Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.

—Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction. Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!

POLYPHÈME.—Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas.

—Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.

—Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez tourné le dos constamment.

—C'est vrai, observa Philéas rassuré.

—Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon pour de bon comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner.

Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour chasser les... chameaux.




CHAPITRE XIII

CHASSE AUX... CHAMEAUX!

Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé de voir bientôt les chameaux suisses, Philéas ne prêtait aucune attention aux taquineries de Polyphème et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphème qui tenait à le mystifier aussi longtemps que possible et qui était charmé en voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. Aussi s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir tout entretien pouvant amener une explication. C'est grâce à ces préoccupations qu'il put, quelques jours après leur installation dans un des sites les plus sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied en cap. Ce dernier, en vrai frileux, se munit, avant départir, d'un énorme manteau. Polyphème se récria, Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir son maître; le manteau fut donc gardé et emporté triomphalement par Saindoux.

Polyphème posta Saindoux dans une position qui aurait donné des vertiges à un chamois, mais le gros chasseur était surexcité par l'espoir de voir bondir des chameaux, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa courageusement pour se rendre à son poste, c'est-à-dire au sommet d'un pic énorme, plein de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux chameaux. (Il ne daignait pas faire attention à quelques animaux sveltes, rapides et charmants, que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont il abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout à coup de grands yeux, fit des signes à son ami, puis disparut dans une crevasse en poussant des cris de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre du poste qu'il s'était choisi, pour grimper ensuite près de Saindoux, et il balançait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux l'alarmèrent sérieusement et lui firent comprendre la terrible imprudence que venait de faire son ami.

Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient à tire d'ailes, prêts à fondre sur Philéas, qui réapparaissait tenant dans ses bras un jeune aiglon; l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient attiré les parents.

—Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria Polyphème, justement effrayé.

Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphème eût pu deviner ses projets de défense, Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur de l'aire. L'aigle femelle, qui s'était jetée sur Saindoux, ne put échapper à l'action dévorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, où elle expira après quelques courtes convulsions. A peine Philéas put-il constater ce premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé par la flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux, arrachant son manteau accroché dans une crevasse, l'en enveloppa brusquement. Malgré les serres puissantes et le bec formidable de l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu par Philéas qui trépignait frénétiquement sur son dernier ennemi.

Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux de Sagababa; à demi grimpé sur le rocher où se passait cette scène, il s'égosillait à hurler: «Ils dévorent maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»

Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de son poste et s'était lancé à la suite de Sagababa. Mais, arrêté par ce dernier qui restait immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire livrer passage et courir au secours de Philéas.

Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du rocher.

PHILÉAS.—Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une dépouille apime14, comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...

Note 14: (retour) Opime.

Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.

—Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton insinuant.

PHILÉAS, avec sensibilité.—En voilà une idée! puisqu'il est orphelin, il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne, sa maman nourrice.

SAGABABA, scandalisé.—Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa...

POLYPHÈME, riant.—Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire... fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis d'une façon aussi originale.

PHILÉAS, se rengorgeant.—Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce Sagababa...

En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier. Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice».

Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût ignorer encore le trépas de son «fils adoptif».

Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût pas mieux prise.

—Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une tortue.

—Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement pour pas réveiller lui.

Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote. Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce dindon pour ses maîtres. La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui semblait-il.

Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort.

... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait pris le dindon et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine. Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable Sagababa défaillit...

POLYPHÈME, gravement.—Et vous dites que cette bête est un simple dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus.

PHILÉAS.—Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que j'ai avalé de la gomme élastique!

L'HÔTE, exaspéré.—Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes volailles. Ma réputation est faite. Rien n'est comparable à ce qu'on mange ici...

POLYPHÈME, railleusement.—Ça, c'est vrai!...

L'HÔTE, avec énergie.—...Comme délicatesse, parfum, saveur...

POLYPHÈME, riant.—Ça, ce n'est plus vrai!

L'HÔTE, éclatant.—Et qu'y a-t-il donc d'étrange dans cet animal, Monsieur?

PHILÉAS, indigné.—Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le bras et le fait asseoir à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette devant lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!

Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata de rire. L'hôte fut subjugué. Sagababa s'épouvanta.

—Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix suppliante, pas faire ça!

PHILÉAS.—Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien que notre hôte va être convaincu par lui-même. Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, à présent...

En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une bouchée de l'aile de volaille placée devant lui, avait paru stupéfait et faisait de vains efforts pour déguster le dindon.

Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa n'y tint plus. Se jetant à genoux près de Philéas, il commença, d'une voix basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant les yeux pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux.

Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux écarquillés; Philéas levait les bras au ciel.

—Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! tu tournes à l'assassin, à présent? Tu nous faisais manger un orphelin... détestable, pour un simple dindon! tu mériterais...

POLYPHÈME, s'interposant.—Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte de son bon mouvement, de son repentir...

PHILÉAS, grognant.—Il est joli, son bon mouvement! M'étrangler mon adoptif au moment où je m'y attachais.

POLYPHÈME.—Il était bien mauvais, pourtant! Et notre hôte n'est pas fâché de cette explication qui pend l'honneur à ses volailles.

L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il n'en voulait à personne. Philéas pardonna au petit nègre, qui faillit le faire tomber, dans les effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour réparer les fatigues de la journée et rêver aux voyages encore à faire.