—En route pour la Pologne! dit joyeusement Philéas à son ami, deux jours après leur promenade. Vous savez que nous allons y préluder à nos grandes chasses. Nous essayerons là si les loups ont la peau dure.
Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se dirigèrent vers la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions de chasses aux loups.
Le voyage fut heureux, à part les doléances de Philéas sur le froid et les gémissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchérir sur son maître.
Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit le meilleur pour s'installer et y attendre le moment favorable des chasses.
Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il s'agissait de courir de vrais dangers et le jeune homme força Saindoux à se munir de tout ce qui lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait en cachette quelques préparatifs bizarres, aidé par Sagababa qui se montrait tout fier de la confiance que lui témoignait son maître.
Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir en quoi consistaient les arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que fort évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon qu'un éloge emphatique de «maître à moi».
Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le temps à profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se revêtit dans les campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les sapins seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu'à demi cachés sous leur parure blanche.
Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des passages sûrs et solides.
Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec quelques propriétaires secondés par leurs paysans, et un beau matin ils montèrent en traîneau et se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts dont regorge la Lithuanie.
La chasse devait se faire sans descendre de traîneau et Polyphème croyait que Philéas avait adopté comme lui cette manière de chasser, la plus sûre pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait compté sans l'entêtement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le féroce gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philéas, et sa stupeur fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux dans lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux à ses compagnons. Ceux-ci n'avaient pas plus remarqué que Polyphème la disparition de Philéas...
On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups. Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste de la bande.
Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons. Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à les accompagner et céder à leurs raisonnements.
—Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.
Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce qu'étaient devenus Philéas et Sagababa.
Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.
—Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une heure; tu verras.
—Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda Sagababa dont les dents claquaient de peur.
PHILÉAS.—C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige. Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu fais, à présent?
En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change à Sagababa et pérorait-il en conséquence.
—Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un... Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...
Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et se cramponnait aux jambes de son maître.
—Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y a plus rien à manger.
—Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit.
—Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je vous prépare...
Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là.
Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas. Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...
Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin, Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain, quelques loups disparaissaient en hurlant.
—Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux...
—Mon cher, répondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, armez-vous d'une lance empoisonnée et pique/ dans le tas. Voilà!
SAGABABA, criant.—Monter dans gros arbre. Être à l'abri de grandes dents et faire manger chevaux sans faire manger négrillon, voilà!
Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication faite d'une voix perçante. Elle diminuait singulièrement les mérites guerriers de Philéas. Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna à son petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda à l'enlèvement et au chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol.
Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun s'empressa de venir admirer les trophées du gros Normand et lui faire raconter ses exploits.
On riait de son idée originale. On regrettait de n'en avoir pas fait autant. Enfin, après un banquet suivi d'un punch général, chacun alla se reposer des émotions de la chasse en félicitant le héros de ce jour. Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir écrit à ses amis de France son nouvel et intéressant exploit.
A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber bruyamment le plateau.
—Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi désagréable. Qu'est-ce que tu as?
Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre.
—Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué. Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est assourdissant, ma parole!
SAGABABA, sanglottant.—Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains loups, bien sûr.
—POLYPHÈME, regardant.—C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là, Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé?
PHILÉAS, ébahi.—Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne sais pas ce que vous voulez dire...
Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient pleines de sang!
Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce genre...
Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène!
A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse».
Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue de son cousin, le docteur Crakmort.
Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition, mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.
Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.
Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille; voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin:
—En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui? la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme, zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais, de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon cousin la doit à la médecine: elle l'aura...
PHILÉAS, bondissant.—En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à présent!...
Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi; Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien comprendre.
CRAKMORT, d'un ton insinuant.—Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure.
POLYPHÈME, d'un air goguenard.—Ah! vous vous contentez de le scalper, alors? c'est gentil!
PHILÉAS, criant.—Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y vienne donc!...
CRAKMORT, se récriant.—Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre mort ze puisse analyser scientifiquement...
Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant, empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite.
Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le Marseillais de véritable fou.
Ainsi se termina la consultation.
Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière sanguinolente.
A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous la main agile du barbier.
Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème.
—Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme? demanda-t-il à Philéas.
—Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse affaire, pourtant!
On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré.
—Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude.
—Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure dans un musée de gredins, quelle destinée!
Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et lut ce qui suit:
«Touzours ser cousin,
«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer, ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres. Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres, ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire, cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante:
«Seveux de l'illustre Philéas Saindoux,
Trop effrayé d'avoir vu un loup.»
A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,
envoyez-m'en encore, ze vous prie.
Votre cousin dévoué.
«Docteur Crakmort.
«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.»
—Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre. Mais il n'y a rien à faire.
—Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable, infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de son argent, bien entendu.
—Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se levant en sursaut. J'en suis, moi!
—Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui déjeunaient avec eux ce jour-là.
Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui discutaient encore sur les moyens à prendre.
—Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti.
—Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant.
Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.
—Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.
Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec impétuosité.
Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais l'explication de Philéas le détrompa vite.
—J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse, mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il?
Un hourra général accueillit sa demande.
—Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très amusé de l'idée de Philéas.
—Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement, répondit Saindoux avec majesté.
On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de chevaux vigoureux.
On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir.
Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route. Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire Saindoux pour se venger.
Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal à l'aise. Il était naturellement méfiant; son escapade à l'occasion de la chevelure rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet, l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il en fût, qui supportait imperturbablement les excentricités continuelles de son maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. Jamais il n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt il fallait aller comme le vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt il lui fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort avait exigé qu'on se cachât dans des ravins, pour laisser passer d'autres traîneaux qui lui paraissaient suspects.
Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais se rassurait un peu, cependant; il commença même à se parler à demi-voix en gesticulant violemment, ce qui lui était habituel; particularité qui fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé à ces manières bizarres.
—Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire poursuivi. Il est évident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il pas donné ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les déposer dans les mains scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus l'être à présent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le fâsser. La plaisanterie (car c'était une plaisanterie) était trop forte!... mais... ze voulais le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir quelle figure il fait à l'heure qu'il est....
Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté paisiblement son maître, tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur était toujours muni. A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de l'oeil l'objet qu'il fixait:
—Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colère, allez!
—Hein! s'écria le docteur en bondissant; où vois-tu ça, toi?
—Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement Narcisse. Il vient de che pochter près de chon nègre, Chagababa, comme on l'appelle. Ch'est-il un nom chrétien, cha, Monchieur?
Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. Il avait regardé à son tour et il apercevait distinctement la tête de Sagababa. C'en fut assez pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité Dieu sait comment! par Philéas exaspéré. Il se souvenait de la colère de Saindoux à Marseille, colère dont le docteur frémissait encore. Dans son effroi, il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa presque, à force de tirer sur lui.
—Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une embuscade là-bas, préparée contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp... Allons par la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...
Le conducteur se dégagea avec colère.
—Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il en s'adressant à Narcisse. Je m'en étais déjà douté. Il faut le faire soigner à la ville voisine. Aidez-moi à le maintenir jusque là....
Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à terre.
Le docteur s'arrachait les cheveux!
—Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant à genoux devant le conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, là-bas, des ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands danzers!...
Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit ses chevaux au pas. Crakmort commença à respirer... Il lui expliqua rapidement quel était son plan. Il voulait abandonner le traîneau et faire monter chacun sur un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que c'était pour des cheveux qu'il avait emportés, le conducteur retomba dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de plus.
Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de l'or dans la main. Cette manière de le persuader le rendit docile et charmant. Tout en continuant à prendre le docteur pour un fou, il se prêta complaisamment à ses idées... à ses bizarreries, pensait-il.
Les allures singulières du traîneau avaient inspiré de la défiance aux conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs à cheval et les envoyèrent se poster aux endroits par où il était possible de passer. Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands cris retentirent et l'on vit réapparaître sur la route trois cavaliers, poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant à fond de train. Le cheval du docteur s'était emporté; son domestique le suivait aveuglément et le conducteur les accompagnait en se demandant comment tout cela allait se terminer....
Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à tour chapeau, pelisse et lunettes. Cramponné à la selle, il se croyait absolument perdu!
Arrivé près du petit bois, un lasso habilement lancé fit rouler son cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se passait, le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans la hutte et attaché sur un tronc d'arbre.
Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible cousin! Debout, les bras croisés, les sourcils froncés, son bonnet de coton enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.
Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, avec un revolver dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens l'avaient scrupuleusement imité.
—Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante.
—Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas de sa voix la plus creuse. Il y a un ennemi mortellement offensé qui veut r'avoir son bien, menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus scandaleuse encore!
Le docteur maudissait son idée.
—Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il en joignant les mains. Ze n'ai zamais voulu faire sérieusement cela. Ze voulais seulement faire voir scientifiquement...
Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter court en palissant.
—Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama Saindoux (qui était, au fond, ravi de cette scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter avec... moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, Monsieur! un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...
Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des cris désespérés.
—On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au secours! au feu!...
Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure du docteur et lui cria:
—Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute: cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes. Pourtant, je te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu?
—Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de m'en séparer!..
—N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors la voix tranquille de Narcisse qui était entré sans qu'on s'en aperçût. Vlà vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas que nouj en faigeons.
Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de Saindoux, trésor que le docteur lui avait imprudemment confié.
Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent ce coup de théâtre. Philéas se réjouissait; le docteur se lamentait tout haut.
—Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder à tout prix ce trésor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas anéantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature...
—Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement Philéas, je vous lâche et je vous restitue ma parenté, cousin. Plus vingt francs que je vous dois et que je donne à Narcisse.
Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné, promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient (s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré, se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et trop peu visité.
Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont on y jouit.
Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger et de profiter.
La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles! Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils s'aventuraient, à faire quelques promenades.
Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de s'habiller.
—J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain froid.
—Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence.
PHILÉAS.—Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il. Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons, venez-vous?
POLYPHÈME.—Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir patauger, mon très cher.
PHILÉAS, vexé.—Dites nager, mon illustre ami.
POLYPHÈME, riant.—Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons; profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.
Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros Saindoux.
C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations entrecoupées...
Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi d'horreur...
Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître contribuait à augmenter son hilarité.
Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et fuir cet odieux endroit!
... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées.
—Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il d'une voix concentrée. Riez tout votre content16, je suis beau, allez! c'est du propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre. Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans les oreilles et sur le front... Aïe! je sens qu'il m'en court dans les cheveux... Allez à la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas, l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à en devenir fou!...
Note 16: (retour) Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».
Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une vingtaine de chenilles, retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivière. Il nagea entre deux eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème qui éclatait de plus belle et commença une course effrénée vers son auberge, suivi de Sagababa.
La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, pétrifia la population. L'aubergiste ne reconnut pas Philéas et lui barra le chemin. Celui-ci s'indigna, lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte qui se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite, s'élança dans sa chambre et s'y enferma à double tour.
Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte appela à grands cris et commençait à ameuter la population lorsque Polyphème, arrivant à son tour, apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait de se passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphème, alla préparer un dîner particulièrement bon dont il donna un menu appétissant.
Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de son compagnon, aussi ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que Philéas entra dans la salle à manger, sombre, les traits contractés et gardant un silence farouche. Polyphème continua un croquis en disant négligemment:
—Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un appétit féroce. Aussi ai-je veillé au menu, qui vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà. Donnez-moi votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne me consolerais pas d'être désapprouvé par vous.
Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; il prit le menu et lut en silence, mais bientôt une exclamation lui échappa.
—Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, Tueur; j'en serais enchanté, si...
POLYPHÈME.—Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le coeur.
PHILÉAS, reprenant son air soucieux.—Eh bien, si vous ne vous étiez pas moqué de moi ce matin. Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne le peux pas.
POLYPHÈME.—Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle idée! vous auriez dû faire chorus, au contraire.
PHILÉAS, vexé.—Voilà qui est bon, par exemple!
POLYPHÈME, naïvement.—Mais certainement. Ce Sagababa était tellement drôle...
PHILÉAS, se déridant.—Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a semblé cocasse, ce petit.
POLYPHÈME, renchérissant.—Dites donc renversant, mon bon; il avait une mine effarée qui était impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la chenille qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a fait éternuer! Ah! ah! ah!
PHILÉAS, riant aussi.—Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperçu!
POLYPHÈME.—Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne vous échappe!
PHILÉAS, flatté.—Oui, j'observe assez bien, en général.
La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment et organisèrent le départ.
Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui était à quelques lieues et ils y montèrent joyeusement, débarrassés, à ce que croyait Saindoux, de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un frisson.
Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure de marche, le train se ralentit, puis s'arrêta tout à coup...
Les voyageurs se regardèrent, étonnés.
—Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.
—Nous sommes probablement à la station, observa Philéas. Quelle drôle de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare...
—Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se trouvait dans le même compartiment que les Français. Il y a un arrêt forcé, car j'entends les employés s'exclamer comme s'il était arrivé quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.
Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reçut une réponse qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses compagnons intrigués et leur dit:
—Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.
—Par?... demanda Polyphème abasourdi.
—Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.
—Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises pour cela, Monsieur, sans vous commander?
—Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans pouvoir avancer17; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre compte.
Note 17: (retour) Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes russes.
En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée, descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était. Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur énorme!
Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou. Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont l'incendie sauva la Russie entière.
Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau ne fut pas perdu pour le malin Polyphème.
—Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur arrivée à Moscou.
—Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement étendu sur un canapé.
—Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été qui s'avance. Allons-nous partir tout de suite pour Pétersbourg et, de là, filer en Sibérie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Océanie et finir par l'Amérique? Et puis vidons18...
Note 18: (retour) Pour vidiom, nous verrons.
—Comme vous y allez! observa Polyphème en bâillant. Certes oui, nous allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis d'avis de partir qu'après avoir fait quelques chasses à l'ours et après nous être encore aguerris contre le froid.
—Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda Philéas d'un ton dédaigneux.
—Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous donc plus avancé que moi?
Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.
—Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; savez-vous que nous étions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous ne pouvez vous faire une idée de la température de Pétersbourg et du nord de ce pays, dans la mauvaise saison.
—Aié hi19, mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de manteaux, répliqua Philéas d'un air capable; mais enfin nous ferons comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: je m'instruis, je me perfectionne même dans la langue russe et je ne tiens pas à brusquer notre départ.
Note 19: (retour) Pour ai ti, holà!
Le temps s'écoulait agréablement pour les deux amis, en effet. Courses, excursions de toutes espèces, tout leur faisait trouver charmante leur vie actuelle.
Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce qu'avait voulu dire Polyphème. Mais, trop vaniteux et trop entêté pour suivre les conseils de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à la dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir vêtu comme l'était Polyphème. Il préféra rester chez lui; mais l'ennui le prit au bout de huit jours de réclusion... Polyphème se moquait de Saindoux, demandant s'il tournait à la marmotte et lui conseillant de vivre de sa graisse, comme les ours.
Philéas se rebiffa!
—C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se lécher les pattes et se nourrir de ça... Tenez, je vais faire un petit tour, décidément. Tac20, pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants fourrés, mais voilà tout, par exemple.
Note 20: (retour) Pour Tax, c'est ainsi.
POLYPHÈME, secouant la tête.—Vous ne tarderez pas à vous repentir de votre imprudence, mon ami. Je parle sérieusement, la chose en vaut la peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous.
PHILÉAS, d'un air capable.—Allez! allez! je suis plus robuste que vous ne le pensez, Tueur!
Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitouflé de la tête aux pieds, trébuchait sans cesse; il s'accrochait tantôt à Philéas, tantôt à Polyphème et finit par accaparer l'attention des deux amis qui tournaient sans cesse la tête de son côté, pour voir s'il était encore debout.
Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas et se mit à lui frotter vigoureusement les oreilles avec de la neige.
—Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se débattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?...
... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en disant quelques mots en russe.
—A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant de plus belle; délivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige. Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?
Un café était près de là. Polyphème y poussa son ami, y entraîna le passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit à quatre pattes et l'on s'expliqua à loisir.
Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! Un passant charitable, voyant cela, avait rendu à Saindoux le service, très usité en Russie, de le guérir séance tenante, grâce à des frictions de neige sur les membres en danger.
Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la nécessité d'agir avec promptitude et énergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie imprudence de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le faire en pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le «Sauveur de ses oreilles», comme il se plut à l'appeler, puis il entra promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et de grandes bottes, le tout des mieux fourrés, et revint chez lui arec Polyphème. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit nègre ayant eu la malencontreuse idée de mettre des bottes deux fois trop grandes et un manteau beaucoup trop long.
Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup Sagababa, se jeta sur une dame qui passait et lui frotta les joues à tour de bras avec de la neige...
—Ne bougez pas, ne bougez pas, c'est trista!21 lui criait-il en même temps.
Note 21: (retour) Pour sectritsa, ma petite soeur.
—Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en français, êtes-vous ivre?
Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde!
—Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème, poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.
Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout. Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être lui-même.
Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces de colère qui la contractaient.
En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui; Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette brusque intervention, il suivit lestement Philéas.
Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie. Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème.