Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des régisseurs.

Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres, peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être.

Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la semaine, leur donne la liberté complète.

En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable, l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter141. Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses études à Rome142.

Note 141: (retour) V. Gentleman magazine, t. XXV, année 1765, p. 145.
Note 142: (retour) V. Prevot, Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.

Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce143. Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement144.

Note 143: (retour) V. Histoire du Portugal, par La Clede, 2 vol. in-4°, Paris 1735, t. I, p. 594, 95.
Note 144: (retour) V. Voyage dans l'Indoustan, par Perrin, in-8°, Paris 1807, t. I, p. 164.

A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque et du curé de Saint-Yago145. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses146.

Note 145: (retour) V. Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur l'escadre de du Quesne, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I, p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant les années 1690 et 1691, par Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin, garde-marin, servant sur le bord de M. du Quesne, etc., in-12, Paris, p. 30.
Note 146: (retour) Barrow, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.

Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre147. Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son éloquence148.

Note 147: (retour) V. Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.
Note 148: (retour) V. A tout in America, etc., by Wil. Parkinson, 2 vol. in-8°, London 1805, t. II, p. 459.

Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances, sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)149, dont l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des siècles étend sur eux le gouvernement britannique150. Cette tyrannie infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, an appel to heaven. Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe celles-ci.

Note 149: (retour) Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der wetenschappen te. Vlissingen, etc.
Note 150: (retour) V. Dans les Pieces of irish history, ouvrage intéressant, publié par Mac-Nevem, in-8º, New-York 1807, un morceau curieux, par Emett, son ami, intitulé: Part of an Essay towards the history of Ireland, p. 2. V. aussi les Memoirs of Wil. Sampson, in-8º, New-York 1807.


CHAPITRE III.

Qualités morales des Nègres.
Amour du travail, courage, bravoure, tendresse
paternelle et filiale, générosité, etc.

Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves; car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les faits répondent à tout.

On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver, dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous portez-vous? mais comment avez-vous reposé151?» Ils ont pour maxime, qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété, pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées, ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir. Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il, les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se reconstruisent et se repeuplent152.

Note 151: (retour) V Voyage en Guinée, par Bosman, Utrecht 1705, p. 131.
Note 152: (retour) V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par Pelletan, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.

Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les voyageurs se plaisent à décrire153. Les Nègres du pays de Boulam, que Beaver cite comme endurcis au travail154; ceux du pays de Jagra, renommés par une activité, qui enrichit leur contrée155; ceux de Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils ensemencent la même terre sans la laisser reposer156.

Note 153: (retour) V. Prevot, t. IV, p. 17.
Note 154: (retour) V. Beaver, p. 383.
Note 155: (retour) V. Ledyard, t. II, p. 332.
Note 156: (retour) V. Bosman, lettre 18.

Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister, lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux éclats157.

Note 157: (retour) Labat, IV, p. 183.

Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par le feu.

En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un tison, et le lance au visage de l'exécuteur158.

Note 158: (retour) V. Bryant-Edwards, Hist. des Indes occidentales; et Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.

Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance, sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la Jamaïque159.

Note 159: (retour) V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.

L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci, il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène: toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre160.

Note 160: (retour) Labat, t. IV, p. 184.

En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe, et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps ils défendirent la Martinique, contre les Anglais161. On se rappelle la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire.

Note 161: (retour) V. Le Mémoire pour le nommé Roc, Nègre, contre le sieur Poupet, par Poncet de la Grave, Henrion de Pancey et de Foisi in-8°, Paris 1770, p. 14.

Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son Oronoka. Il est à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons, eût suffi pour attendrir les lecteurs.

Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs, existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de Henri Diaz. Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans. A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci, assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; Sont-ce là les vaillans compagnons de Henri Diaz? Son discours et son exemple leur infuse, dit un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler, Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides162.

Note 162: (retour)

V. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por Francisco de Briio Freyre, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di Alessandro Brandano, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.

Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal P. F. G. Jioseppe, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte, p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv.

Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore Fernando de Menezes, comité Ericeyra, 2 vol. in-4°, Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675, etc. La Clede, histoire du Portugal, etc., Passim.

Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort, qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres, tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai, rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage, si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains; Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé, Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire163».

Note 163: (retour) V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par Garran, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv. p. 73.

Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le Voltaire de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le troisième rang parmi les compositeurs; quelques concertos de sa façon sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc. il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit.

Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux, bon citoyen, bon ami164. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton, c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli; c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il tira avec la chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse165.

Note 164: (retour) V. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon friibling and sommer 1799, von Ernst Moritz Arndt, 3 vol. in-8°, Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.
Note 165: (retour) Note communiquée par mon ami de Lasteyrie, qui a fait en Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et qui justifieront les espérances du public.

Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler, qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées françaises.

Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua, près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour, il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain, qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du Tyrol, est mort en 1807.

Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur; mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris, renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate166.

Note 166: (retour) V. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.

Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à Brest.

A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a été tué à Saint-Domingue.

Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri, dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un manuscrit intitulé: Réflexions sur l'état actuel de la colonie de Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur. Voici le portrait qu'il trace du général nègre;

«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général Toussaint sur ses frères».

L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable.

Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit mérité l'épithète de capucin, de la part de gens à qui on pouvoit en donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible. Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens, lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour, ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'Hispaniola, en fait un héros167. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie, casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas encore arrivée pour lui.

Note 167: (retour) V. Hispaniola a poem, by Samuel Whitchurch, in-12, London 1805.

Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le courage d'un Nègre.

Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins, qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un Nègre, qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant; tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à la postérité, dit l'historien Gobellin168 qui mérite, ainsi que le P. Tuzii169, le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain, auquel on dut la conquête de la citadelle.

Note 168: (retour) V. Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a Joan. Gobellino compositi, etc., in-4°, Roma 1584, lib. V, p. 259; et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été composés par Pie II lui-même, et que Gobellin n'a été que prête-nom.
Note 169: (retour) V. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di Sora, dal padr. Fr. Tuzii, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116 et seq.


CHAPITRE IV.

Continuation du même sujet.

La loyauté est la compagne inséparable de la véritable bravoure; les faits qui suivent mettront en parallèle à cet égard les Blancs et les Noirs. Le lecteur équitable tiendra la balance.

Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant près d'un siècle, épouvanté Saint-Domingue. Le plus impérieux des gouverneurs, Bellecombe, fut obligé, en 1785, de capituler avec eux; ils n'étoient cependant que cent vingt-cinq hommes de la partie française, et cinq de la partie espagnole; c'est le planteur Page qui nous le répète170. A-t-on jamais ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, ces hommes contre lesquels on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups?

Note 170: (retour) V. Traité d'économie politique et de commerce des colonies, etc., par Page, in-8°, IIe partie, Paris 1802, p. 27.

En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix avec les Caraïbes noirs de Saint-Vincent, qui sont connus pour être braves jusqu'à la témérité, et plus actifs, plus industrieux que les Caraïbes rouges, on dirigea contre ceux de la Martinique une expédition injuste, et qui échoua: au lieu de s'irriter, l'année suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer à la paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des nations civilisées171.

Note 171: (retour) V. Voyage à la Martinique, par Chanvalon, in-4°, p. 39 et suiv.

En 1726, les Marrons de Surinam, que la férocité des colons avoit portés au désespoir, conquirent leur liberté, et forcèrent leurs oppresseurs à traiter avec eux de peuple à peuple; ils observèrent religieusement les conventions. Les colons méritent-ils le même éloge? Après de nouvelles querelles, ceux-ci voulant négocier la paix, demandent une conférence aux Nègres, qui l'accordent, et stipulent pour préliminaire, qu'on leur enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes à feu et des munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et se rendent au camp des Nègres: le capitaine Boston, qui les commandoit, s'aperçoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes à feu, ni de poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Européens pensent-ils que les Nègres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces meubles nous suffit à tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert par les Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on avoit en nous.

Les Nègres cependant, loin de céder au sentiment d'une légitime indignation contre un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, lui accordent une année pour délibérer et choisir la paix ou la guerre. Ils fêtent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance hospitalière, et les renvoient en leur rappelant, que les colons de Surinam étoient eux-mêmes les artisans de leurs désastres par l'inhumanité avec laquelle ils traitoient leurs esclaves172. Stedman, à qui nous devons ces détails, ajoute que les champs de cette république de Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de plantaniers et de manioc.

Note 172: (retour) Stedman, t. I, p. 88 et suiv.

Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent des Nègres, rendent justice à leur naturel heureux et à leurs vertus. Il est même des partisans de l'esclavage à qui la force de la vérité arrache des aveux en leur faveur. Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, Long, qui admire chez plusieurs un excellent caractère, un coeur aimant et reconnoissant; chez tous la tendresse paternelle et filiale portée au suprême degré173.

Note 173: (retour) V. Long, t. II, p. 416.

2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs de la pauvre et décrépite Irrouba, est sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer le colon féroce dont elle avoit été la mère nourricière174.

Note 174: (retour)

V. Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par Duvallon, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons voir la centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avança jusqu'à la porte d'une petite hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une vieille Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit pliée en double, et obligée de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour recevoir la compagnie assemblée à sa porte, et en outre presque sourde, mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus extrême dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant à peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes occupée à faire cuire un peu de riz à l'eau pour son souper, car elle ne recevoit de ses maîtres aucune subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses anciens services le requéroient. Elle étoit, au surplus, abandonnée à elle-même, et dans cet état de liberté que la nature, épuisée en elle, avoit obligé ses maîtres à lui laisser, et dont en conséquence elle lui étoit plus redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur, qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, presque centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs, parvenus à une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres frères d'un de ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage des Nègres de Guinée), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva les yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée de la main. J'y songerai, dit-il.—Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne se fait.—N'as-tu pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.—Et toi, n'es-tu pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils toi-même? Tiens, ajouta-t-elle, en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et vois-en par toi-même les ouvertures; aye donc pitié, mon fils, de la vieille Irrouba, et fais au moins réparer le dessus de son lit; c'est tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit ce lit? Hélas! trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et sur lesquels étoit étendue une couche de cette espèce de plante parasite du pays, nommée barbe-espagnole. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la bise et la pluie fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!

Robert.

Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent des Nègres, Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay, Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que Wilberforce, s'est immortalisé par ses ouvrages et son zèle dans la défense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pillé par un corsaire son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean, l'une de l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les Nègres. Un pamphlétaire anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en atténuer le mérite, en disant que l'état de George Robert auroit touché un tigre175. Durand préconise la modestie, la chasteté des épouses négresses, et la bonne éducation des Mulâtres à Gorée176. Wadstrom, qui se loue beaucoup de leur accueil, leur croit une sensibilité affectueuse et douce, supérieure à celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a vécu chez eux, vante leur constance en amitié; ils pleuroient à son départ.

Note 175: (retour) V. De l'esclavage en général, et particulièrement, etc., p. 180.
Note 176: (retour) V. Voyage au Sénégal, par Durand, in-4°, Paris 1802, p. 568 et suiv.

Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi à la Louisiane, leurs maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant, que j'emprunte de Robin, sont des matériaux pour comparer, au moral, les Noirs et les Blancs.

Un esclave avoit fui; le maître promet douze piastres à qui le ramenera. Il est ramené par un autre Nègre qui refuse la récompense, et demande seulement la grâce du déserteur. Le maître l'accorde, et garde les douze piastres. L'auteur du voyage pense que le maître avoit l'ame d'un esclave, et le Nègre l'ame d'un maître177.

Note 177: (retour) V. Robin, t. II, p. 203 et suiv.

Pour la bonté naturelle des Nègres, après tant d'autres témoins incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans le Musée allemand178, s'exprime ainsi:

«Le caractère des Nègres, surtout quand on les traite raisonnablement, est fidélité envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les négocians mahométans à Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, achètent volontiers des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'écriture et l'arithmétique: leur commerce est presque exclusivement dirigé par ces esclaves, qu'ils envoient pour établir leurs comptoirs dans les pays étrangers.

Note 178: (retour) V. Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.

Je demandois à l'un de ces négocians, comment il pouvoit livrer des cargaisons entières à un esclave? Il me répondit: Mon Nègre m'est fidèle; mais je n'oserois confier mon négoce à des commis blancs, ils s'éclipseroient bientôt avec ma fortune». Blumenbach, qui m'envoie ce passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos protégés les pauvres Nègres, ces mots de Saint Bernard: Felix nigredo, quæ mentis candore imbuta est179.

Note 179: (retour) Lettre de M. Blumenbach, du 6 février 1808, à M. l'évêque Grégoire, sénateur, etc.

Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un Nègre de fourberie et d'injustice; celui-ci lui répond avec fierté: Me prenez-vous pour un Blanc180? Il ajoute que sur les bords de la rivière Gabaon, les Nègres sont la meilleure espèce d'hommes qu'il ait connus181. Ledyard rend le même témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument paternel182.

Note 180: (retour) V. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.
Note 181: (retour) V. An Abstract of the évidence, etc., p. 91 et suiv.
Note 182: (retour) V. Ledyard, t. II, p. 340.

Dans une histoire de Loango, on lit que si les Nègres, habitans des côtes, et fréquentant les Européens, sont enclins à la fourberie, au libertinage, ceux de l'intérieur sont humains, obligeans, hospitaliers183. Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie contre la présomption avec laquelle les Européens méprisent et calomnient ces nations, que nous appelons si légèrement sauvages, chez lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais modèles de tendresse filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a d'énergique et de délicat; chez qui les impressions sentimentales sont très-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et qui savent sacrifier l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry en fournit diverses preuves184.

Note 183: (retour) V. Histoire de Loango, par Proyart, 1776, in-8º, Paris, p. 59 et suiv.; p. 73.
Note 184: (retour) V. Fragment d'un Voyage en Afrique, par Golberry, 2 vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.

L'auteur anonyme des West indian eclogues185 dut la vie à un Nègre qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le poëte qui, dans une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom de son libérateur?

Note 185: (retour) In-4º, London 1787.

Adanson, qui visita le Sénégal en 1754, et qui en parle comme d'un élysée, en trouva les Nègres très-sociables, et d'un excellent caractère. Leur aimable simplicité, dans ce pays enchanteur, me rappeloit, dit-il, l'idée des premiers hommes; il me sembloit voir le monde à sa naissance186. En général, ils ont conservé l'estimable bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse, vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous187. Ceux qui sont mahométans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont été circoncis à la même époque, et se regardent comme frères. Ceux qui sont chrétiens conservent toute leur vie une vénération particulière pour leurs parrains et marraines.

Note 186: (retour) Adanson, p. 31 et 118. V. aussi Lamiral l'Afrique, et le peuple africain, p. 64.
Note 187: (retour) Demanet, p. 11.

Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit dernièrement au christianisme; cette espèce d'adoption religieuse répand sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le cas éventuel et malheureusement trop fréquent, où, en bas âge, ils perdroient les auteurs de leurs jours, prépare aux orphelins des conseils et un asile.

Robin parle d'un esclave à la Martinique, qui ayant gagné de quoi se racheter, préféra de racheter sa mère188. L'outrage le plus sanglant qu'on puisse faire à un Nègre, c'est de maudire son père ou sa mère189, ou d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit un esclave à son maître, mais ne maudissez pas ma mère190. C'est de Mungo-Park que j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse ayant perdu son fils, son unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un mensonge191. Casaux raconte qu'un Nègre voyant un Blanc maltraiter son père, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il n'apprenne à imiter sa conduite.

Note 188: (retour) V. Robin, t. I, p. 204.
Note 189: (retour) V. Long, t. II, p. 416.
Note 190: (retour) V. Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par Mungo-Park, t. II, p. 8 et 10.
Note 191: (retour) Ibid., p. 11.

La vénération des Noirs pour leurs aïeux les suit par delà les bornes de la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un voyageur nous a conservé l'anecdote d'un Africain qui recommandoit à un Français de respecter les sépultures. Qu'eût pensé le premier s'il avoit pu croire qu'un jour elles seroient profanées dans toute la France, chez une nation qui se dit civilisée?

Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers les autres, qu'il est inutile de leur dire: Aimez votre prochain comme vous-mêmes192. Les esclaves du même pays surtout, ont un penchant marqué à s'entr'aider. Hélas! presque toujours les malheureux n'ont rien à espérer que de ceux auxquels ils sont associés par l'infortune.

Note 192: (retour) Stedman, t. III, p. 66.

Plusieurs Marrons avoient été condamnés à être pendus; on offre la grâce à l'un d'eux, à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse; il aime mieux mourir. Le maître nomme un de ses esclaves pour le remplacer... Attendez que je me prépare... Il va dans la case, prend une hache, se coupe le poing; revient au maître, et lui dit: Exige maintenant que je sois le bourreau de mes camarades193.

Note 193: (retour) V. Le Bonnet de Nuit, par Mercier, t. II, article Morale.

Dickson nous a conservé le fait suivant. Un Nègre avoit tué un Blanc; un autre homme accusé du crime alloit être mis à mort. «Le meurtrier va se déclarer à la justice, »parce qu'il ne pourroit supporter le »remords d'avoir causé à deux individus la »perte de la vie». L'innocent est relâché, et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta vivant six à sept jours.

Le même Dickson a vérifié que sur cent vingt mille, tant Nègres que sang-mêlés, à la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ouï parler que de trois meurtres de la part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent provoqués par la cruauté des planteurs194.

Note 194: (retour) Dickson, Letters on slavery, 1789, p. 20 et suiv.

Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de résultats pareils, en compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe.

La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte à s'exposer à la mort pour sauver leurs bienfaiteurs195. Cowry raconte qu'un esclave portugais ayant fui dans les bois, apprend que son maître est traduit en jugement pour cause d'assassinat; le Nègre se constitue prisonnier en place du maître, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son prétendu crime, et subit la mort à la place du coupable196.

Note 195: (retour) Stedman, t. III, p. 70 et 76.
Note 196: (retour) Cowry, p. 27.

Le Journal de littérature, par Grosier, a recueilli des détails attendrissans sur un Nègre de du Colombier, propriétaire dans les colonies, résidant près de Nantes. L'esclave étoit devenu libre; mais le maître étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout ce qu'il avoit pour le nourrir. Quand cette ressource fut épuisée, il cultiva un jardin dont il vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le maître tombe malade; le Nègre, malade lui-même, déclare qu'il ne s'occupera de sa santé que quand le maître sera guéri; mais ce bon Africain succombe de fatigues, et après vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en léguant à du Colombier le peu qui lui restoit197.

Note 197: (retour) V. Journal de littérature, des sciences et des arts, t. III, p. 188 et suiv.

On connoît trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, Nègre, pâtissier à Nantes, puis au Cap, où il avoit été esclave d'un nommé Pinsum, de Bayonne, capitaine négrier. Ce capitaine, revenu en France avec de grandes richesses, s'y ruine; il repasse à Saint-Domingue: ceux qui se disoient ses amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine le reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les supplée tous; il apprend le malheur de son ancien maître, s'empresse de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller vivre en France, où son amour propre ne sera pas mortifié par l'aspect des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,... 15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le Nègre lui passe le contrat, et la pension a été payée jusqu'à la mort de Louis Desrouleaux, arrivée en 1774.

S'il étoit permis d'intercaler ici un fait étranger à mon sujet, je citerois la conduite des Indiens envers l'évêque Jacquemin, qui a été vingt-deux ans missionnaire à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on cessa de payer les pasteurs, vont le trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste avec nous, nous chasserons pour toi, nous pêcherons pour toi.

Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs oppresseurs? Dans la traversée on a vu des Noirs enchaînés, partager leur triste et chétive nourriture avec les matelots198.

Note 198: (retour) Stedman, t. I, p. 270.

Une maladie contagieuse avoit fait périr le capitaine, le contre-maître et la plupart des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui restoit étant insuffisant pour la manoeuvre, les Nègres s'y emploient; par leur secours le vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils se laissent vendre199.

Note 199: (retour) Stedman, t. I, p. 270.

Les philantropes d'Angleterre aiment à citer ce bon et religieux Joseph Rachel, Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi par le négoce, consacra toute sa fortune à faire du bien. Les malheureux, quelle que fût leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux indigens, prêtoit à ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers, leur donnoit des conseils, tâchoit de ramener les coupables à la vertu. Il est mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des Noirs et des Blancs200.

Note 200: (retour) Dickson, p. 180.

Les Français doivent bénir la mémoire de Jasmin Thoumazeau; né en Afrique en 1714, il fut vendu à Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la liberté, il épousa une Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap, en 1756, un hospice pour les pauvres Nègres et sang-mêlés. Pendant plus de quarante ans, avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement, et leur a consacré tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils éprouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charité prodiguoit des secoure, étoit l'inquiétude qu'après eux l'hospice ne fût abandonné. En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la société d'agriculture de Paris, décernèrent des médailles à Jasmin201, qui est mort vers la fin du siècle.

Note 201: (retour) Description de la partie française de Saint-Domingue, par Moreau-Saint-Méry, t. I, p. 416 et suiv.

Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres écrivains, nous disent que les Négresses et les Mulâtresses sont recommandables par leur tendresse maternelle, par leur charité compatissante envers les pauvres202. On en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis toute la publicité dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit périr de besoin au milieu de l'Afrique; une Négresse le recueille, le conduit chez elle, lui donne l'hospitalité, et assemble les femmes de sa famille qui passèrent une partie de la nuit à filer du colon, en improvisant des chansons pour distraire l'homme blanc, dont l'apparition dans ces contrées étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une de ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey, dans ses Méditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux203. Voici cette pièce: «Les vents mugissoient, »et la pluie tomboit; le pauvre »homme blanc, accablé de fatigue, vient »s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère »pour lui apporter de lait, ni de femme pour »moudre son grain»; et les autres femmes chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons »le pauvre homme blanc; il n'a pas de mère »pour lui apporter son lait, ni de femme »pour moudre son grain204».

Note 202: (retour) Saint-Méry, p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles un extrême amour de la propreté.
Note 203: (retour) Hervey, Méditat., p. 151.
Note 204: (retour) Voyages et découvertes dans l'intérieur de l'Afrique, par Houghton et Mungo-Park, p. 180.

Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles, qui, en 1803, imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses, n'ont aucune prise sur leur caractère205.

Note 205: (retour) V. Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.

Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres, aux témoignages honorables que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude d'autres qu'on trouvera dans les dépositions officielles à la barre du Parlement d'Angleterre206. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger l'humanité et la vérité Outragées.

Note 206: (retour) Entre autres ouvrages on peut consulter An Abstract of the evidence delivered before a select committee of the house of Commons, in the year 1790 and 1791, in-8º, London 1701. V. surtout p. 91 et suiv.

Gardons-nous cependant d'une exagération insensée qui chez les Noirs voudroit ne trouver que des qualités estimables; mais nous autres Blancs, avons-nous doit d'être leurs dénonciateurs? Persuadé qu'il faut très-rarement compter sur la vertu et la loyauté des hommes, quelle que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas originairement pires que les autres.

Une erreur presque générale, c'est d'appeler vertueux des individus qui n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité négative. La forme de leur caractère est indéterminée; incapables de penser et d'agir par eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime, également susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont que des idées et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bonté, douceur ce qui n'est réellement qu'apathie, foiblesse et lâcheté. Ce sont eux qui ont donné lieu à ce proverbe: Il est des gens si bons qu'ils ne valent rien.

Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de présenter, on retrouve, au contraire, cette énergie (vis, virtus), qui fait des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir conformément aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est le fruit d'une intelligence cultivée, se manifeste encore sous d'autres rapports, quoique chez la plupart des Nègres la civilisation et les arts soient dans l'enfance.

Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en intercalant ici la, notice biographique d'un Nègre, mort il y a douze ans, en Allemagne, où ses vertus délicates et ses brillantes qualités lui ont acquis de la réputation.