«Sougriva.»
Corcoran étonné regarda le messager.
«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» demanda-t-il avec quelque défiance.
L'Indien lui répondit:
«Qu'importe, puisque me voilà?
—Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent mal?
—Très-bien, au contraire.
—Es-tu mal nourri?
—Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision de riz, pour qu'aucune main impure n'y puisse toucher.
—Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»
Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices.
«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure du chat aux neuf queues. Tu as reçu le fouet?
—Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me suis évanoui au vingt-cinquième, on a continué de frapper, on m'a mis pour trois mois à l'hôpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines.
—Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine.
—C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, je m'en charge. Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute.
—Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.
«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il est donc libre?
—Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs doigts. Quand on l'eut fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre; mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parlé au factionnaire cipaye qui le gardait à vue. L'autre l'a laissé échapper et a déserté avec lui. Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apaisé. Sougriva est revenu le soir même, déguisé en fakir, et s'est fait reconnaître des cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le pendre, on se révolterait.
—Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après être rentré au palais et avoir donné ces bonnes nouvelles à Holkar, il retourna sur le rempart.
Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui gardait la tranchée et passa tranquillement.
«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers soldats, et qui gagnent bien leur argent!»
La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De part et d'autre, on se préparait à l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus. Les sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une de l'autre qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence, tout était tranquille.
Mais dans la partie du camp anglais occupée par les cipayes, on aurait pu entendre des mots d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille des officiers européens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait partout ses ordres mystérieux.
Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et une première colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada la brèche, la baïonnette au bout du fusil.
Au même instant, une fusillade épouvantable les accueillit de front et sur les flancs; cinq ou six pièces de canons chargées à mitraille firent une large trouée dans leurs rangs; une rangée de bombes, cachées au fond du fossé par les soins de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds. La moitié de la colonne fut détruite en un clin d'oeil. Les autres redescendirent rapidement la brèche et rentrèrent dans la tranchée.
A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brèche, ne put s'empêcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque aucune perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.
Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille et souriant comme s'il eût été au bal, il avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la portée de ce premier succès, il attendait avec confiance la seconde attaque. A côté de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme. Derrière eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline que Corcoran lui avait imposée depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui faisait deviner et prévenir tous les désirs de son maître, inspirait aux soldats d'Holkar un respect superstitieux.
Il y eut un quart d'heure d'attente.
«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda Holkar.
—Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet de ce silence. Louison!»
A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme pour mieux entendre l'ordre du capitaine.
«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir des nouvelles. Qu'est-ce qui se passe là-bas dans la tranchée?... Vous ne le savez pas?... Eh bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez délicatement entre vos deux mâchoires le premier Anglais venu,—un officier, si c'est possible,—et vous me l'apporterez délicatement. Surtout de la prudence, de la célérité et de la discrétion!»
Tout ce discours avait été accompagné de gestes très-clairs, et Louison baissait la tête après chaque phrase pour marquer qu'elle avait compris. Elle partit comme une flèche, franchit la brèche d'un bond et tomba dans le fossé; d'un autre bond elle s'élança sur le glacis, et en quelques secondes elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où les Anglais, réunis et ralliés, se préparaient à un second assaut.
Le premier qui se trouva à la portée de Louison était un lieutenant du 25e de ligne, le brave James Stephens, de Cartridge-House, dans le comté de Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un coup de dent elle le saisit dans ses mâchoires et se mit à courir vers la brèche.
L'action de Louison avait été si prompte et si imprévue, que personne n'eut le temps de s'y opposer, et la tigresse franchit la brèche et déposa son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant d'un air intelligent et doux qui signifiait:
«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien fait mon devoir?»
Malheureusement, Louison, un peu pressée et craignant de laisser échapper sa proie, avait serré si fort la ceinture du malheureux gentleman, que ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et que, au moment où le lieutenant James Stephens, de Cartridge-House fut déposé sur le sol, il était mort.
«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est à recommencer.... Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur grave. Vous avez traité cet Anglais comme un beefsteak cuit à point; il fallait le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez, et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»
La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la tête basse, honteuse de s'être si maladroitement trompée.
Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si délicatement saisi et si peu endommagé par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert sans blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse idée de faire sur Louison une décharge générale. Une balle destinée à la tigresse entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle du gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses malheurs, s'il était infortuné, ce que j'ignore.
Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il était impossible d'avoir des renseignements précis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand bruit se fit bientôt entendre sur un autre point des remparts qui était mal gardé. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient d'escalader la muraille, et avaient pénétré dans la ville. Déjà les soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brèche. Je vais au-devant de ceux-là. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»
En même temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la brèche, et marcha contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.
Sa première précaution fut de renverser les échelles dans le fossé pour empêcher qu'on ne vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en faire un cul-de-sac infranchissable. Par bonheur la rue était fort étroite, et ce travail fut terminé en quelques secondes. Puis il commença à refouler l'ennemi de divers côtés dans cette rue, et amenant à son extrémité trois canons de campagne, il les fit charger à mitraille et somma les Anglais de se rendre.
Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. Aussitôt Corcoran fit tirer sur eux à mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de morts et de blessés.
Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pénétré dans Bhagavapour.
Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Un grand tumulte de cris et de gémissements lui fit craindre quelque catastrophe. Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son chemin, il rencontra deux ou trois cents fuyards.
«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où courez-vous?
—Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar est blessé à mort. Les Anglais ont passé par-dessus la brèche! Sauve qui peut!
—Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable, tourne ton visage à l'ennemi ou je te brûle la cervelle, à toi et à tous ces lâches coquins!»
A cette menace, le malheureux Indou retourna sur la brèche, ne se sentant pas le courage d'affronter la colère du Breton. Les autres suivirent son exemple, et, plus par excès de peur que par aucun autre sentiment, firent face à l'ennemi.
Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une colonne ennemie mêlée d'Anglais et de cipayes, avait recommencé l'assaut, et bien que le prince Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la journée paraissait décidé. Déjà les vainqueurs entraient dans les maisons du faubourg et commençaient à piller.
Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait reçu une balle dans la poitrine et se sentait près de mourir. Entouré d'un petit groupe de soldats fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait apporté en toute hâte. Un chirurgien indou étanchait le sang de sa blessure.
«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran, Bhagavapour est pris. Sauvez ma chère Sita!
—Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, et qui mieux est, vous vaincrez! Du courage, Holkar, et la journée est à nous!»
A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il referma la brèche, intercepta les communications entre le camp anglais et la colonne ennemie qui était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses meilleures troupes à la poursuite de celle-ci, il garda la brèche lui-même en attendant les événements.
Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais, se voyant si peu nombreux et enfermés dans la ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils revinrent sur leurs pas, et forçant le passage à travers les rangs des Indous, qui ne leur opposèrent aucune résistance, ils reprirent leur poste dans la tranchée.
Mais au même moment, un événement inattendu décida la victoire en faveur de Corcoran.
On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée au-dessus du camp, derrière les Anglais. Puis on entendit une fusillade terrible. Les cipayes, conduits par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, chargé le colonel Barclay par derrière, tiré sur leurs propres officiers, encloué les canons des batteries, mis le feu aux caissons et jeté tout le camp dans un terrible désordre.
A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. Il se mit à la tête de trois régiments d'Holkar et fit une sortie. A cheval, sans uniforme, habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait le sabre en main pour charger l'ennemi.
Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on pouvait surprendre, mais non pas ébranler. Sans s'étonner de la trahison des cipayes, il rassembla autour de lui les deux régiments européens, et commença sa retraite en bon ordre. Il commandait lui-même la cavalerie et couvrait l'arrière-garde. Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous le respect et la crainte.
Corcoran eut peur de quelque retour de fortune et ne voulut pas pousser plus loin sa victoire. Il se contenta de le harceler pendant une demi-heure, et revint à Bhagavapour, en faisant observer ses mouvements par la cavalerie.
Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard était assise la belle Sita, qui soutenait sur ses genoux la tête défaillante de son père.
«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda à demi-voix le capitaine.
Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question.
«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le dernier des Raghouides sera mort en combattant, comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu l'ennemi triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma fille, ma fille...
—Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de moi. Brahma veille sur toutes ses créatures!
—Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue Sita. Vous seul pouvez la défendre et la protéger. Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari, son protecteur et son père. Elle vous aime, je le sais, et vous....»
Corcoran ne put que serrer en silence la main du vieillard, mais ses yeux disaient assez à Sita qu'elle était aimée.
Holkar fit appeler les principaux officiers de l'armée.
«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif et l'époux de Sita. Je lui laisse mes États, et je vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.»
Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques jours, Corcoran, par son courage et sa générosité, s'était concilié tous les coeurs.
Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir fait célébrer le mariage de sa fille suivant les rites de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé prince des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la poursuite des Anglais, en laissant à la fille d'Holkar le soin de rendre les derniers devoirs à son père.
Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne voyait que cadavres abandonnés sans sépulture. Les cipayes, embusqués dans les jungles, faisaient un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient tous les traînards. Tout à coup, à un détour du chemin, Corcoran aperçut de loin un objet bizarre qui ressemblait à un pendu.
En se rapprochant, il reconnut que le pendu portait un habit rouge et des épaulettes.
Plus près encore, il reconnut que le pendu était M. John Robarts, lieutenant des hussards de la reine Victoria.
Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à côté de lui, et lui dit:
«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie. John Robarts est pendu!»
Sougriva sourit avec satisfaction.
«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?
—Toi, peut-être?
—Oui, seigneur capitaine.
—Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le tuer. Tu es un peu trop vindicatif, mon cher ami.
—Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger son supplice! mais nous étions pressés, Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas jusqu'ici pendant toute la nuit dernière. Nous étions cinq. Bérar a tué son cheval d'un coup de fusil. Robarts est tombé par terre; nous l'avons ramassé sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un coup de revolver qui n'a tué personne, mais qui a blessé l'un de nos camarades. Nous lui avons lié les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet, juste le même nombre qu'il avait reçu lui-même par ordre de ce gentleman.
—Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire. Et qu'a dit le gentleman, comme tu l'appelles?
—Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait dit qu'il voulait nous dévorer tous; mais il n'a pas ouvert la bouche.
—Et, après cela, qu'en avez-vous fait?
—Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour de le pendre. Je lui passai, avec l'aide de mes amis, la corde autour du cou, et je l'ai pendu en coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se sentît mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné à Bhagavapour.
—Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe, il a été écrit que «celui qui se sert de l'épée périra par l'épée.» Je plains ce pauvre Robarts, mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas tenu à lui que je n'eusse une balle dans la cervelle. Qu'on l'enterre convenablement, et n'en parlons plus.»
Cependant le colonel Barclay, quoique vivement pressé par les Mahrattes victorieux, ne voulait pas que sa retraite se changeât en déroute. Il reculait lentement, faisant toujours face à l'ennemi, et trouva enfin un asile dans une forteresse qui appartenait à son ami Rao et qui dominait en partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite armée était maintenant réduite à trois régiments européens, car les cipayes avaient pris la fuite ou s'étaient déclarés pour le capitaine Corcoran. La Nerbuddah, faisant un coude comme la Seine entre le pont de la Concorde et Saint-Denis, entourait de deux côtés la forteresse qui était située sur une éminence et défendue par une nombreuse artillerie.
Au moment où le capitaine Corcoran venait de reconnaître les abords de la forteresse et allait faire ouvrir la tranchée, un officier anglais se présenta en parlementaire.
Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait qu'on fit feu sur lui et qu'on n'accordât aucun quartier à l'ennemi; mais Corcoran se fit amener l'Anglais.
Celui-ci se présenta d'un air rogue. C'était le fameux capitaine Bangor qui s'était signalé dans la guerre contre les Sikhs, et qui avait fusillé de sang-froid, après la victoire, tous ses prisonniers. En récompense de ce glorieux exploit, la Compagnie des Indes lui avait donné de l'avancement et une somme de vingt mille roupies (environ quatre-vingt mille francs).
Corcoran le reçut avec sa politesse habituelle.
«Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay m'envoie vous offrir la paix.
—Fort bien, répliqua Corcoran. La paix est une belle chose, surtout si les conditions sont bonnes.
—Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que vous pouviez espérer,» dit Bangor.
Ce début fit sourire le Breton.
«Le colonel Barclay, continua Bangor, vous offre la vie et la liberté, pour vous et vos compagnons européens (si vous en avez); il ne s'oppose même pas à ce que vous emportiez vos bagages et une somme d'argent qui ne pourra pas dépasser cent mille roupies....
—Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien bon, et je vois qu'il a songé au solide. Voyons la conclusion.
—La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra bien oublier la violation du droit des gens que vous avez commise en faisant la guerre à la Compagnie des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre et amie, et que vous livrerez en vous retirant, les clefs de Bhagavapour aux troupes anglaises.
—Est-ce tout? demanda Corcoran.
—J'oubliais l'une des conditions principales, répliqua l'Anglais. Le colonel Barclay exige que vous remettiez entre ses mains la tigresse apprivoisée que vous menez partout avec vous, et qui est destinée (après qu'on l'aura empaillée convenablement) à faire l'ornement du British-Museum.»
A ces mots Corcoran se tourna vers Louison qui écoutait la conversation en silence:
«Louison, dit-il, ma chérie, entends-tu ce Goddam? Il veut te faire empailler.»
Au mot «empailler» Louison poussa un rugissement qui fit frémir Bangor jusque dans la moelle des os.
«Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez la faire fusiller d'abord?»
L'Anglais n'eut que la force de faire un signe affirmatif. Le mot «fusiller» fit bondir Louison comme si elle avait reçu trois balles dans le coeur. Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il désespéra de manger jamais du bifteck, et qu'il craignit de devenir bifteck lui-même.
«Monsieur, dit-il d'un air troublé, souvenez-vous de ma qualité de parlementaire. Le droit des gens....
—Le droit des gens, répliqua Corcoran, n'est pas le droit des tigres, et Louison, si vous l'agacez encore avec votre British-Museum et votre manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre squelette au Tigrish-Museum.
—L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor avec hauteur, et lord Palmerston....
—Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston comme d'une noix vide. Mais pour revenir à votre affaire, retournez vers le colonel Barclay, dites-lui que je connais sa situation, que toute bravade est inutile, qu'il n'a de vivres que pour huit jours, que ses trois régiments européens sont réduits, je le sais, à dix-sept cents hommes, que mon brick le Fils de la tempête, armé de vingt-six gros canons lui ferme la Nerbuddah, que vous êtes hors d'état de vous faire jour dans nos rangs, que s'il tarde, il sera forcé de se rendre à discrétion et qu'alors je ne réponds de la vie d'aucun de mes prisonniers...
—Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je suis autorisé à vous offrir jusqu'à un million de roupies si vous voulez partir avec la fille d'Holkar et abandonner les Mahrattes à leur sort.
—Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une minute de plus à me proposer une trahison, je vous fais empaler net. Portez mes compliments au colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans une heure au bord de la rivière pour traiter avec lui. Passé ce temps, je ne le recevrai plus qu'à discrétion.»
Il fallut se contenter de cette offre et partir.
Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes que pour cacher sa détresse, s'adoucit lorsqu'il vit que Corcoran était instruit de tout. Il accepta l'entrevue demandée et marcha au-devant du vainqueur, à cent pas de la forteresse.
«Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la main, vous avez eu tort de vous brouiller avec moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard pour réparer sa faute.
—Ah! vous acceptez mes conditions! répliqua joyeusement Barclay. J'en étais sûr. Au fond, que pouvez-vous espérer de cette canaille qui vous plantera là au premier échec? Un million de roupies, d'ailleurs, c'est une forte somme et qu'on ne trouve pas sous tous les pavés. Voilà votre fortune faite, et même, si vous voulez, je pourrai vous indiquer un bon placement chez White, Brown and Co, à Calcutta. C'est une maison sûre qui a gagné vingt millions dans les cotons et qui vous donnera quinze pour cent de votre argent. C'est là que je compte mettre ma part de butin après la prise de Bhagavapour.
—Ah! c'est là, dit Corcoran en riant, que vous comptez...? Eh bien, mon cher colonel, il faudra compter deux fois. En deux mots, je vous offre tout juste ce que vous m'avez offert, c'est-à-dire la permission de vous retirer avec armes et bagages. De plus, vous reconnaîtrez l'indépendance du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec le nouveau roi son successeur.
—Holkar est mort! s'écria Barclay étonné.
—Sans doute. Ne le saviez-vous pas?
—Et quel est son successeur?
—Moi-même, colonel. C'est moi qu'on appelle depuis hier Corcoran-Sahib, ou, si vous aimez mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitté Marseille avec Louison, il y a cinq mois, je ne me doutais guère que j'allais devenir roi des Mahrattes; mais enfin c'est la volonté divine que je fasse le bonheur de mes semblables et que je porte la couronne, et je vais tout comme un autre prendre la célèbre devise: «Dieu et mon droit.»
—Parlons à coeur ouvert, dit Barclay. Vous êtes Français; vous devez connaître l'Angleterre et sa puissance. Vous ne pensez pas sans doute, comme la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou vont descendre de l'Empyrée pour jeter les Anglais à la mer. Vous savez parfaitement que derrière les dix-sept cents soldats européens qui me restent se trouve la toute-puissante Compagnie des Indes, dont le siége est à Londres, et qui peut envoyer à Calcutta, cent, deux cent, trois cent, six cent mille hommes, si cela devient nécessaire. Quel que soit votre courage (et je reconnais que nous ne pourrions jamais rencontrer un plus intrépide adversaire), vous êtes donc sûr de périr. Eh bien, ne périssez pas. Soyez roi, si c'est votre envie. Régnez, gouvernez, administrez, légiférez; nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous vous aiderons; j'en prends l'engagement au nom de la Compagnie. Vos ennemis seront les nôtres, et nos soldats seront à votre service.
—Grand merci, répondit Corcoran. Je ne crains personne, et vos soldats ne me serviraient à rien.
—Réfléchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un, et surtout de la Compagnie des Indes.»
Corcoran garda le silence pendant quelques instants.
«Et à quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous votre alliance? Car, vous ne faites rien pour rien.
—Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais. L'une est que vous payerez vingt millions de roupies par an à....
—Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un grand défaut. Vous ne parlez jamais que d'argent. J'ai connu à Saint-Malo un huissier qui vous ressemblait comme une goutte d'eau à une autre. Il était long, maigre, sec, triste, dur, et il ne parlait aux gens que pour vider leur porte-monnaie.
—Monsieur, répliqua Barclay d'un air digne et offensé, l'huissier dont vous parlez n'avait pas derrière lui toute l'Angleterre.
—Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrière vous, toute la France se tenait derrière lui, et surtout la gendarmerie qui était comme son auréole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal crier: «Silence!» d'une voix si forte et si imposante, que vous l'auriez pris au premier coup d'oeil pour l'empereur Charlemagne....
—Monsieur, dit Barclay impatienté, laissons là s'il vous plaît vos histoires de Saint-Malo, l'empereur Charlemagne et les huissiers. Voulez-vous, oui ou non, payer à la Compagnie un tribut annuel de vingt millions de roupies?
—Si je les paye, répliqua Corcoran, qui me les remboursera? Mes économies (non compris mon brick) tiendraient dans le creux de ma main.
—Qui vous parle de vos économies présentes? Doublez, triplez l'impôt, c'est votre peuple qui payera.
—Et s'il se révolte? S'il refuse de payer?
—Eh bien! nous viendrons à votre secours.
—Cela mérite réflexion,» dit Corcoran.
Au fond, ses réflexions étaient déjà faites, ou plutôt il n'avait pas eu besoin d'en faire, mais il voulait voir le fond du sac de l'Anglais.
«Quelle est la seconde condition?» continua-t-il.
Le colonel parut d'abord hésiter un peu; puis d'un air dégagé:
«Écoutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous, oui, pleine confiance, je vous jure, et s'il ne tenait qu'à moi...... Mais enfin, la Compagnie voudra qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un officier anglais qui résiderait près de vous, qui serait votre ami, qui....
—Qui surveillerait toutes mes actions, et qui en rendrait compte au gouverneur général, n'est-ce pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami guetterait le moment de me tordre le cou; comme vous l'avez fait pour Holkar. Vous appelez cela un ami; moi je l'appelle un espion....
—Monsieur! s'écria Barclay.
—Ne vous fâchez pas. Je suis un vrai marin, moi, et un homme mal élevé: j'appelle les choses par leur nom.... En deux mots comme en cent, je ne veux rien de vous. Je garde mes roupies gardez votre espion.... je veux dire votre ami.
—Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de traiter. Un premier succès vous éblouit; mais vous n'espérez pas sans doute résister seul à toute l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.»
Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar amenèrent un courrier intercepté qui portait une dépêche au camp anglais. Corcoran rompit le cachet et lut tout haut ce qui suit:
«Lord Henry Braddock, gouverneur général
de l'Hindoustan, au colonel Barclay.
«Le colonel Barclay est averti que la révolte des cipayes vient de gagner le royaume d'Oude. Lucknow a proclamé le fils du dernier roi, un enfant de dix ans. Sa mère est régente. Sir Henry Lawrence est assiégé dans la forteresse. Presque toute la vallée du Gange est en feu. Il faut faire la paix avec Holkar, n'importe à quel prix, et rejoindre sir Henry Lawrence. Plus tard, on règlera les vieux comptes.
«Signé: Lord HENRY BRADDOCK.»
Barclay était consterné. Il tendit la main pour prendre la dépêche.
«Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans doute mieux que moi la signature de lord Henry Braddock.»
Le colonel regarda longtemps le papier. Il était moins touché de son propre danger que de celui de ses compatriotes. Il voyait l'empire anglais dans l'Inde s'écrouler en quelques jours sous les efforts des cipayes, et il était désespéré de n'y pouvoir pas porter remède. Enfin, après un long silence, il se tourna vers Corcoran et lui dit:
«Je n'ai plus rien à cacher. La paix est faite si vous le voulez. Je ne vous demande que de ne pas troubler notre retraite.
—Accordé.
—Quant aux frais de la guerre....
—Vous les payerez, interrompit brusquement Corcoran. Je sais bien qu'il est dur de dépenser son argent quand on a cru prendre celui du prochain; mais vous en serez quittes pour réduire le dividende des actionnaires de la très-haute, très-puissante et très-glorieuse Compagnie des Indes; ou, s'il vous est trop pénible de diminuer le dividende, vous distribuerez une portion du capital. C'est un usage très-connu de plusieurs des plus illustres Compagnies de France et d'Angleterre.
—Vous êtes le plus fort, dit Barclay. Que votre volonté se fasse et non la mienne. Faut-il ajouter au traité que la Compagnie des Indes reconnaît le successeur d'Holkar?
—Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie guère. Si je suis le plus fort, je sais bien que les Anglais seront mes amis jusqu'à la mort; et si la fortune change, ils essayeront de me pendre pour se venger de la frayeur que je leur cause. Laissons donc de côté les mensonges diplomatiques et vivons en bons voisins si nous pouvons.
—Par le ciel! s'écria l'Anglais, vous avez raison; vous êtes le plus loyal et le plus sensé gentleman que j'aie jamais connu; et je suis fier, oui, en vérité, je suis fier et heureux de vous serrer la main. Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu'à présent vous êtes roi légitime, et au revoir.
—Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin, et ne revenez jamais, si ce n'est en ami. Louison, ma chérie, donne la patte au colonel.»
Dès le soir même, le traité fut rédigé et signé. Le lendemain, les Anglais se mirent en marche vers l'Oude, suivis jusqu'à la frontière par la cavalerie de Corcoran.
Quinze jours après le départ des Anglais, Corcoran était rentré dans sa capitale. Il jouissait paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa prudence et de son courage. Toute l'armée d'Holkar s'était empressée de le reconnaître comme souverain légitime, et les zémindars (gouverneurs de district) obéissaient sans répugnance apparente au gendre et au successeur du dernier des Raghouides.
«Or ça, dit-il un matin au brahmine Sougriva dont il avait fait son premier ministre, ce n'est pas tout de régner; il faut encore que mon règne serve à quelque chose, car enfin les rois n'ont pas été mis sur terre uniquement pour déjeuner, dîner, souper, et prendra du bon temps. Qu'en dis-tu, Sougriva?
—Seigneur, répondit Sougriva, ce n'était pas d'abord le dessein de Brahma et de Wichnou, lorsqu'ils créèrent les rois.
—Mais d'abord, crois-tu que la royauté vienne en droite ligne de ces deux puissantes divinités?
—Seigneur, répliqua le brahmine, rien n'est plus probable. Brahma qui a créé tous les êtres, les lions, les chacals, les crapauds, les singes, les crocodiles, les moustiques, les vipères, les boas constrictors, les chameaux à deux bosses, la peste noire et le choléra morbus, n'a pas dû oublier les rois sur sa liste.
—Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop respectueux pour cette noble et glorieuse partie de l'espèce humaine.
—Seigneur, répliqua le brahmine qui éleva ses mains en forme de coupe, ne m'avez-vous pas fait promettre de dire la vérité?
—C'est juste.
—Si vous préférez que je mente, rien n'est plus aisé.
—Non, non, il n'est pas nécessaire. Mais tu m'accorderas bien au moins que tous les rois ne sont pas aussi désagréables et aussi nuisibles que la peste et le choléra. Holkar, par exemple....»
Ici Sougriva se mit a rire en silence à la manière des Indous et montra deux rangées de dents blanches.
«Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher à celui-la? N'était-il pas de noble race? Sita m'assure qu'il est le propre descendant de Rama fils de Daçaratha et le plus intrépide des hommes.
—Assurément.
—N'était-il pas brave?
—Oui, comme le premier soldat venu.
—N'était-il pas généreux?
—Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la moitié de son peuple aurait crevé de faim devant la porte du palais sans qu'il fît autre chose pour ces pauvres diables que leur dire: «Dieu vous assiste!»
—Au moins tu m'avoueras qu'il était juste.
—Oui, quand il n'avait aucun intérêt à prendre le bien d'autrui. Moi qui vous parle, je l'ai vu couper des têtes après dîner pour son plaisir et pour la digestion.
—C'étaient sans doute des têtes de coquins qui l'avaient bien mérité.
—Probablement, à moins que ce ne fussent d'honnêtes gens dont le visage lui déplaisait. Et, tenez, voulez-vous connaître à fond le vieil Holkar? quel trésor vous a-t-il laissé en mourant?
—Quatre-vingt millions de roupies2, outre les diamants et les pierreries.
—Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi qui se respecte doive être si riche?
—Peut-être était-il économe, dit Corcoran.
—Économe, vous le connaissez bien! reprit amèrement Sougriva. Il a pendant quarante ans dépensé des milliards de roupies pour satisfaire les plus sottes fantaisies qui puissent venir à l'esprit d'un sectateur de Brahma; il bâtissait des palais par douzaines,—palais d'été, palais d'hiver, palais de toute saison; il détournait des rivières pour avoir des jets d'eau dans son parc; il achetait les plus beaux diamants de l'Inde pour en orner la poignée de son sabre, et il avait des sabres par centaines; il faisait venir des esclaves des cinq parties du monde; il nourrissait des milliers de bouffons et de parasites, et il faisait empaler quiconque avait essayé de lui dire la vérité.
—Mais enfin où prenait-il l'argent?
—Où il est, c'est-à-dire dans les poches des pauvres gens, et de temps en temps il faisait couper la tête à un zémindar pour s'emparer de sa succession. C'est même la seule chose populaire qu'il ait jamais faite, car le peuple qui hait les zémindars plus que la mort, était vengé de sa servitude par leur supplice.
—Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je prenais à cause de sa barbe blanche et de son air vénérable et doux pour un vertueux patriarche digne contemporain de Rama et de Daçaratha, c'était le scélérat que tu dis? à qui se fier, grand Dieu!
—A personne, répondit sentencieusement le brahmine, car il n'est pas un homme sur cent qui ne soit prêt à commettre des crimes dès qu'il aura le pouvoir absolu. On n'y arrive pas dès le premier jour, ni même dès le second ou le troisième, mais on glisse sur la pente, insensiblement. Connaissez-vous l'histoire du fameux Aurengreb?
—Probablement, mais dis toujours.
—Eh bien, c'était le quatrième fils du Grand Mogol qui régnait à Delhi. Comme il était d'une piété, d'une vertu et d'une sagesse à toute épreuve, son père l'associa de son vivant à l'empire et le nomma d'avance son successeur. Dès qu'Aurengzeb en fut là, sa piété fondit comme le plomb dans le feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau, et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie par les chasseurs. Son premier acte fut d'enfermer son père dans une prison; le second, de couper la tête à ses frères; le troisième, d'empaler leurs amis et leurs partisans; puis comme son père quoique prisonnier le gênait encore, il l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou Wichnou l'aient jamais foudroyé ou qu'ils aient même contrarié ses desseins! Brahma et Wichnou qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont comblé de richesses, de victoires et de prospérités de toute espèce; il est mort à l'âge de quatre-vingt huit ans, honoré comme un Dieu, et sans avoir eu même une seule fois la colique.
—Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si tous les princes de ton pays ressemblent au pauvre Holkar et à l'illustre Aurengzeb, vous avez bien tort de les regretter et de combattre les Anglais qui vous en débarrassent.
—Je ne suis pas de votre avis, répliqua Sougriva, car les Anglais mentent, trompent, trahissent, oppriment, pillent et tuent aussi bien que nos propres princes, et il n'y a aucune chance de leur échapper. Supposez que le colonel Barclay succède à Holkar, il sera dix fois plus insupportable, car d'abord, il prendra notre argent comme faisait le défunt, et de plus, nous n'avons aucun profit à l'assassiner. S'il était tué, on nous enverrait de Calcutta un second Barclay aussi féroce et aussi affamé que le premier. Holkar au contraire avait toujours peur d'être égorgé, et cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et de la modération. Enfin il savait qu'un brahmine de haute caste comme moi est d'une naissance égale à celle des rois et il se gardait bien de nous insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu à Bénarès) nous donne des coups de fouet pour se faire place dans la foule, et entre tout botté sans crainte de la souiller, dans la sainte pagode de Jaggernaut, où le héros Rama lui-même ne serait pas entré sans avoir subi les sept pénitences et les soixante-dix purifications.»
Pendant ce discours Corcoran réfléchissait profondément.
«J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'épouser Sita et de chercher sans retard le fameux Gouroukamta que d'accepter ainsi sans réflexion l'héritage d'Holkar; mais enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il faudrait que je fusse bien malheureux pour n'être pas plus honnête homme que mon prédécesseur ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru deviner, quand Barclay m'a quitté, que ce rancuneux Anglais, qui m'en veut de l'avoir mis à la porte de Bhagavapour, voudra tôt ou tard prendre sa revanche et reviendra avec une armée. Il faut être beau joueur et l'attendre de pied ferme. Qui vivra, verra.»
Puis se retournant vers Sougriva:
«Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes pas de ces gens qu'un rien effraye, et si outre le royaume d'Holkar, on nous offrait la Chine, l'Indo-Chine, la presqu'île de Malacca et tout l'Afghanistan à gouverner, nous n'en serions pas plus embarrassés. Je te montrerai dès demain que le métier de roi n'est pas difficile.
—Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses mains en coupe au-dessus de sa tête, seigneur Corcoran, héros à la grande science, au visage clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur du lotus bleu, que Brahma vous donne le bonheur d'Aurengzeb et la sagesse des Daçarathides!»
Deux jours plus tard on afficha dans les rues de Bhagavapour et dans toutes les villes du royaume la proclamation suivante:
«Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible nation Mahratte.
«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible et juste de faire rentrer dans son sein le glorieux Holkar après qu'il eut chassé devant lui ces barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour tuer les fidèles sectateurs de Brahma, emporter leurs trésors et emmener leurs femmes et leurs enfants en esclavage.
«Il a plu également au glorieux Holkar de m'adopter pour son fils et de me donner pour femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière descendante du noble Rama, le héros invincible, vainqueur de Ravana et des démons noctivagues.
«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur en gouvernant le royaume suivant la loi sacrée des Védas et les conseils des sages brahmines, de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le faible, de mettre ma main sur la tête de la veuve et sur l'orphelin.»
Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord tous les zémindars à Bhagavapour; de plus, il invitait tous les Mahrattes à élire trois cents députés (un par cinquante mille habitants) qui seraient chargés de faire des lois, d'examiner les dépenses publiques, de signaler tous les abus et d'indiquer le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) ne se chargeait que de l'exécution des lois. Tout homme âgé de vingt ans était électeur et éligible.
Ce dernier article déplut à Sougriva.
«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra siéger à côté d'un brahmine!
—Pourquoi non?
—Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans les eaux sacrées de la Nerbuddah.
—Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait jamais trop prendre.
—Mais....
—Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?»
Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur.
«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, dit Corcoran.
—Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez pas. Vous vous en trouverez mal. On vous quittera aussi vite qu'on vous a pris et le colonel Barclay reviendra et prendra votre place.
—Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi légitime, moi. Mon père n'était fils ni de Raghou ni du grand Mogol. Il était pêcheur de Saint-Malo. A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur que tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire a parlé, et il était citoyen français, ce qui est à mes yeux supérieur à tout; mais enfin ce n'était qu'un homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme, c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a jamais commis une action méchante ou basse. C'est le seul héritage que j'aie reçu de lui, et je veux le garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de donner à Holkar et à vous tous un fort coup de main pour battre les Anglais—ce qui était peut-être ma vocation naturelle; le même hasard m'a donné pour femme ma chère Sita, la plus belle et la meilleure des filles des hommes, ce qui fait de moi depuis quinze jours un puissant monarque. Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que tu me citais hier, ma royauté de fraîche date ne m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant de plaisir à courir le monde sur mon brick, ne connaissant d'autre maître que moi-même, qu'à gouverner tout l'empire des Mahrattes. Si je consens à tenir le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux parias comme aux brahmines et aux paysans comme aux zémindars. Si l'on veut m'en empêcher je déposerai ma couronne dans un coin et je partirai emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, la lune et les étoiles. Après cela, vous vous arrangerez avec Barclay comme vous pourrez. Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. J'aime les hommes jusqu'à me dévouer pour eux, mais non pas malgré eux.
—Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je crois que vous êtes la onzième incarnation de Wichnou, tant vos discours sont pleins de sens et de raison.
—Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton en riant, tu me dois obéissance. Fais donc afficher ma proclamation, et prépare une vaste salle pour les représentants du peuple mahratte, car je veux dans trois semaines, jour pour jour, ouvrir mes états généraux.»
Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle comptait bien avoir sa place à la droite du trône où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et la belle Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et terribles dangers que son ami allait courir.