The Project Gutenberg eBook of La conquête d'une cuisinière II

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Title: La conquête d'une cuisinière II

Author: Eugène Chavette

Release date: October 3, 2005 [eBook #16796]
Most recently updated: December 12, 2020

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II ***

LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II

LE
TOMBEUR-DES-CRANES1



PAR



EUGÈNE CHAVETTE

Note 1: (retour)

L'épisode qui précède a pour titre: Seul Contre Trois Belles-Mères.




I


Qu'était devenu Gustave Cabillaud?

Tous les renseignements recueillis par le docteur Cabillaud père, à la recherche de son fils, étaient de la plus exacte vérité. A la sortie de chez M. Grandvivier, le groupe de ses invités, en arrivant au premier étage, s'était d'abord séparé de Fraimoulu, qui rentrait dans son appartement où il allait trouver Pietro se vautrant dans son lit et recevoir de l'Auvergnat ivre la série de horions qui devait le métamorphoser en tigre.

A la porte de la maison une autre scission avait eu lieu. Gontran, après de brefs adieux, avait filé de son pied léger pour retourner au plus vite auprès d'Henriette.

Puis Cabillaud père, qui comptait s'en aller de compagnie avec son fils, était parti de son côté après que Gustave, qui se disait la tête lourde, avait déclaré vouloir, avant de se coucher, faire un peu de promenade en reconduisant ces messieurs.

Ils s'étaient trouvés réduits à trois quand, à mi-chemin, le baron de Walhofer s'était séparé d'eux pour aller, disait-il, achever la soirée à son cercle.

Gustave et Camuflet avaient d'abord reconduit Ducanif à son domicile où ce dernier, en se séparant de Gustave, lui avait dit qu'il l'attendrait demain à déjeuner, invitation que le jeune médecin avait acceptée en promettant d'être exact.

Après quoi il s'était remis en route avec Camuflet, qu'il avait mené jusqu'à sa porte, et dont il s'était séparé en annonçant qu'il allait regagner son lit.

Et le lendemain matin il n'était pas encore rentré!

Quand son père, tout inquiet, dans sa tournée aux informations, s'était présenté chez Ducanif, ce dernier, loin de partager les alarmes paternelles, avait pensé qu'à l'heure dite il allait voir apparaître Gustave pour prendre sa part du déjeuner auquel il l'avait invité la veille.

Après le départ de Cabillaud père, il avait dit à sa cuisinière Héloïse qui, muette et sombre, avait assisté à l'entretien:

—Ce farceur de Gustave, en revenant hier chez lui, aura sans doute rencontré l'occasion de passer agréablement sa nuit... Il va nous arriver affamé.

Mais, à l'heure du déjeuner, le jeune médecin n'avait pas fait acte de présence.

—Il déjeune sans doute là où il a couché, avait supposé Ducanif sans plus s'en étonner.

Mais il n'en avait pas été de même d'Héloïse, dont Gustave était l'amant. Jalousie, d'une part; crainte d'un malheur, de l'autre; elle avait obtenu de Ducanif qu'il l'envoyât s'informer chez Cabillaud père si le disparu était revenu ou avait donné de ses nouvelles.

—Est-ce un mauvais tour du Walhofer? Lui seul peut avoir fait disparaître Gustave, se disait-elle, la face contractée, en marchant d'un pas pressé.

Chez Cabillaud père, qui n'était pas encore revenu de ses recherches, elle n'avait trouvé que Clarisse, le cordon bleu du docteur, qui, craintive au sujet de cette absence prolongée de son jeune maître, n'avait pu lui donner que ce seul renseignement:

—Ce n'est pas à tort que le père s'effraye. Pas plus tard qu'hier, M. Gustave lui a dit que s'il ne rentrait pas un beau jour, ce serait qu'il lui serait arrivé un malheur.

Là-dessus Héloïse était repartie, retournant droit chez Ducanif et se répétant:

—C'est du Walhofer que nous vient ce coup de Jarnac. J'en suis certaine!

Arrivée à la maison de Ducanif, au lieu de monter chez son maître, elle s'était arrêtée à l'étage au-dessous, où logeait M. de Walhofer, et avait sonné à la porte du baron.

Comme il n'avait pas été répondu à plusieurs coups de sonnette successifs, Héloïse redescendit chez le concierge, se disant envoyée par Ducanif à son ami M. de Walhofer.

—M. le baron est parti ce matin en m'annonçant, suivant son habitude, qu'il s'absentait pour quelques jours, déclara le concierge.

—Savez-vous où il est allé?

—Sans doute, comme il lui arrive souvent, faire un tour dans ses terres.

—Où sont-elles, ses terres?

—En Belgique. Mais, par exemple, je ne saurais vous dire en quel coin de la Belgique... Vous le savez, le baron n'est pas causeur et il n'aime pas les questions, continua le concierge.

Loin de remonter chez Ducanif, sa cuisinière regagna la rue et se remit en route.

—Je sais où elles sont situées, tes fameuses terres, et je vais aller t'y relancer, se disait-elle en activant le pas.

Il fallait qu'elle fût bien certaine de ne pas confondre l'un avec l'autre deux personnages dont la position sociale était, pourtant, bien différente, car elle se dirigea vers la rue de Turenne.

—Gustave et moi, nous avons voulu le jouer. A son tour, il a pris sa revanche, se disait-elle.

Aux deux tiers de la rue de Turenne, elle s'engagea dans une ruelle à droite et, cent mètres plus loin, pénétra dans cette même allée puante et obscure de la masure où, quelques jours auparavant, était entré Camuflet.

Comme la première fois, le portier, dans la sorte de niche qui lui servait de loge, ressemelait de vieux souliers.

—Où allez-vous, ma belle fille? cria-t-il à Héloïse qui filait devant la loge sans rien demander.

—Chez le Tombeur-des-Crânes.

—Alors il est inutile de vous mettre cinq étages dans les mollets. Vous trouveriez là-haut visage de bois, ma charmante, affirma le savetier.

Héloïse crut à une consigne donnée et qu'il lui fallait forcer.

—Mais il m'attend! avança-t-elle.

—Alors, pas si tôt, car il n'est pas encore arrivé, dit le portier.

Et, croyant à un rendez-vous galant, le pipelet fit une risette à Héloïse en ajoutant:

—L'heureux drôle est vraiment inexcusable de n'être pas là pour vous recevoir.

La cuisinière jugea utile de plaider le faux pour savoir le vrai.

—Peut-être, dit-elle, le Tombeur-des-Crânes est-il retenu par la cause qui l'a forcé de sortir quand il savait que j'allais venir.

—Sortir? répéta le pipelet étonné.

—Oui, sortir ce matin, appuya Héloïse.

—Le Tombeur-des-Crânes n'est pas sorti ce matin pour cette bonne raison que voici cinq jours qu'il n'a pas mis le pied ici.—Depuis qu'il est attaché comme prévôt à une salle d'armes, par là-bas, dans les beaux quartiers, il ne fait ici que de rares apparitions. Je ne sais même pas pourquoi, puisqu'il est logé à sa salle d'armes, il garde ici sa chambre.

Puis, se reprenant vite d'un ton badin:

—Si, si, je le sais, c'est pour recevoir la visite de Vénus.

Héloïse était difficile à persuader. Elle mit deux francs dans la main du savetier en disant:

—Vrai! il n'est pas chez lui?

Alors, jouant la jalousie:

—Vous ne me laissez pas monter parce qu'il y a là-haut une autre femme, j'en suis sûre.

Le savetier se redressa d'une seule pièce et une main sur son coeur, pendant que l'autre s'avançait tenant une vieille botte, il prononça gravement:

—Que le nez me tombe à l'instant du visage si je vous mens d'un seul mot!

De ce que le nez lui restait planté au milieu de la face, cela n'aurait pas suffi pour convaincre Héloïse, si le portier, charmé par le don des quarante sous, n'avait ajouté:

—Mon locataire, pendant ses absences, me laisse sa clef. Voulez-vous que je vous la confie? Vous monterez pour vous assurer par vous-même que la chambre est vide de tout habitant de l'un ou de l'autre sexe.

A cette offre, la conviction se fit en Héloïse. Mais alors elle s'alarma. Personne chez le baron de Walhofer. Personne chez Alfred, le Tombeur-des-Crânes. Est-ce que la même cause qui avait fait disparaître Gustave ne pouvait pas avoir aussi supprimé l'autre?

Elle était donc là pensive, debout devant la porte de la loge dont elle empêchait l'entrée, quand, derrière elle, se fit entendre la voix d'une femme qui demandait:

—Alfred est-il chez lui?

Héloïse se retourna brusquement. Mais son mouvement avait été moins prompt que celui de l'arrivante qui, après s'être présentée, par oubli sans doute, avec le visage découvert, venait de rabattre sur sa figure un voile épais.

La cuisinière se trouva donc en présence d'une femme d'allure un peu massive, d'une mise bourgeoise et dont le voile empêchait de deviner l'âge. La voix, néanmoins, avait frappée Héloïse par son accent éraillé et légèrement trivial.

Mais si le voile, rabattu à temps, avait caché à la cuisinière les traits de la dame, il n'en était pas de même du portier auquel la visiteuse s'était d'abord adressée à visage découvert.

—Où ai-je déjà vu cette face-là? était en train de se demander le digne savetier.

Comme, tout ahuri, il ne répondait pas, la dame lâcha cette phrase qui n'accusait pas positivement une princesse:

—Quand vous resterez là à me faire vos yeux de chat sur la cendre, vous figurez-vous que je vais moisir à attendre votre réponse, grand daim?

Les traits de la dame devaient avoir frappé fort le portier, car, au lieu de se rendre à cette invitation de parler, il resta bouche béante et se disant:

—Pour sûr, j'ai déjà vu cette binette-là!

—Ah çà! il s'est donc fourré des bottes dans les oreilles en guise de coton? gronda la dame.

Forçant la voix, elle cria en répétant sa demande:

—Eh! vieux pot! Alfred est-il chez lui?

—Non, madame, dit enfin le portier.

—Ah! fit la visiteuse déconcertée par cette absence. Quand rentrera-t-il?

—Je l'ignore.

Elle parut se consulter, puis:

—Êtes-vous capable au moins de faire une commission, espèce de dévissé? demanda-t-elle.

—J'y tâcherai, promit le savetier qui, s'il ne se formalisait pas de cette familiarité, en était empêché par la préoccupation de se rappeler où il avait vu cette dame.

—Alors vous direz à Alfred que je lui apportais l'avoine qu'il m'a demandée. Vous comprenez?

—Si madame veut bien me laisser son nom? demanda le pipelet insidieusement.

—Tiens! tiens! voyez-vous ça! ricana la dame. Il faut t'asseoir sur ta curiosité, mon bonhomme, cela te tiendra chaud aux cheveux.

Et elle répéta:

—Son avoine, tu m'entends bien? Son avoine, et tu ajouteras que, s'il veut la recevoir, il vienne la chercher où il sait.

Sur ce, elle jeta une pièce de cinq francs sur la table de la loge en disant:

—Tiens! voilà pour te boucher un oeil!

Après quoi, sans un seul regard à Héloïse qui, muette et immobile, avait assisté à la scène, elle suivit l'allée et disparut aux yeux du savetier qui, du seuil de sa niche, la suivait du regard en se répétant:

—Je connais cette tête-là!

Soudain il se frappa le front en s'écriant:

—J'y suis! Je me souviens! Saperlotte! Elle est joliment décatie! Quel dégommage!... C'est la Belle-Flamande!

—Et qu'est-ce que la Belle-Flamande? demanda Héloïse.

—L'ancienne reine de toutes les foires du Nord... Ah! j'ai été fièrement toqué d'elle quand je faisais partie du cirque Balengrin où j'étais clown!... On me citait pour mon exercice des six chaises sur le nez.

Du passé du pipelet, la cuisinière de Ducanif ne se souciait guère. Un seul point l'intéressait. Elle voulut en avoir le coeur net.

—Quel lien unit donc le Tombeur-des-Crânes à la Belle-Flamande? demanda-t-elle.

—C'est sa mère.

A cette révélation, Héloïse tressauta.

A son tour, elle jeta une pièce de vingt francs sur la table en disant à l'ancien clown:

—Voici de quoi vous boucher l'autre oeil.

Elle se lança aux trousses de la Belle-Flamande qu'à sa sortie de la masure, elle aperçut marchant à une centaine de mètres devant elle.

—A suivre la jument, je finirai par trouver le poulain... ne fût-ce que quand il viendra chercher l'avoine en question, pensa la cuisinière.

En conséquence, elle emboîta la piste de l'ex-reine des foires du Nord, qui s'en allait de son pas lourd et traînant.

La Belle-Flamande, sans se douter qu'elle était suivie, gagna les boulevards qu'elle se mit à suivre en vraie flâneuse. Elle s'arrêtait aux devantures de boutiques, examinant les montres de lingerie, de bijoux, de nouveautés.

Un moment, devant le magasin d'un miroitier, elle se posa en face d'une glace de l'étalage, et se mit à rajuster le noeud de ses brides de chapeau.

—Hue donc! vieille coquette! gronda Héloïse impatiente, attendant à vingt pas qu'il plût à l'autre de reprendre sa marche.

La Belle-Flamande continua son chemin jusqu'au boulevard Saint-Martin où, sur la droite, elle entra dans une maison de belle apparence.

—C'est là qu'elle demeure? Attendons un peu qu'elle soit remontée chez elle avant que j'aille faire bavarder son concierge, pensa Héloïse.

Elle était là depuis cinq minutes, quand, de la maison, sortirent deux hommes, porteurs de fardeaux dont l'un, en passant à côté de la cuisinière, dit à l'autre:

—Hum! c'est commode, n'est-ce pas? Ça évite un rude détour.

—Grand merci de m'avoir indiqué cette maison à double issue, répondit l'autre qui haletait sous sa charge.

Ces deux phrases suffirent à Héloïse.

—Je suis refaite! murmura-t-elle furieuse.

A son tour elle pénétra dans la maison. La cour avait une seconde sortie sur la rue Meslay.

—Oui, je suis refaite! se répéta le cordon bleu quand, après être arrivée rue Meslay, son regard eut vainement cherché au loin la Belle-Flamande.

Il se pouvait que cette dernière fût passée par la maison sans y entendre malice, simplement parce que cela lui raccourcissait le chemin. Mais Héloïse, en fille rusée, ne pouvait s'arrêter à cette supposition.

—Comment cette finaude a-t-elle pu s'apercevoir qu'elle était suivie? Pas une seule fois, pendant la route, elle n'a retourné la tête, se demanda-t-elle.

Alors le souvenir lui revint de cette pause faite par la Belle-Flamande devant le miroir qui lui avait servi à renouer les brides de son chapeau.

—Elle m'a vue dans la glace, arrêtée à vingt pas derrière elle, et m'a reconnue pour la femme qui venait d'assister à son entretien avec le portier du Tombeur-des-Crânes, pensa Héloïse.

Comme rien ne l'écartait plus de sa voie, elle reprit le chemin de la demeure de son maître Ducanif en se disant comme fiche de consolation:

—Quand ce ne serait que d'avoir appris que le Tombeur-des-Crânes, le prétendu baron, a pour mère une ancienne illustration des foires, appelée la Belle-Flamande, ça peut toujours servir à quelque chose.

Ensuite, ramenée à la situation:

—Où est passé ce gredin que je n'ai trouvé à aucun de ses deux domiciles? se demanda-t-elle.

Puis, en sachant sans doute bien à fond tout ce dont était capable le Tombeur-des-Crânes, elle ajouta avec un petit frisson de peur:

—Qu'est devenu Gustave?

Après quoi, elle poussa un soupir de désolation qu'elle fit suivre de cette pensée n'annonçant pas une conscience des plus pures:

—Mettre la police sur le dos du baron, c'est cracher en l'air pour que ça vous retombe sur le nez.

Mais, parut-il, sa série à la noire était terminée. Elle rentrait dans la maison de Ducanif, quand le concierge l'arrêta au passage en demandant:

—Ce matin, quand vous sortiez, ne vous êtes-vous pas informée du baron de Walhofer?

—Oui, de la part de mon maître qui voulait lui parler, répondit la cuisinière répétant son mensonge.

—Et je vous ai annoncé qu'il était parti pour ses terres, en Belgique?

—Oui. Après?

—Eh bien! il est revenu, il y a dix minutes.

—Allons donc! En trois heures, il est allé en Belgique et il en est revenu! Que me contez-vous donc, mauvais farceur?

—Non, non; il a manqué le train.

—C'est lui qui vous l'a dit?

—Je l'ai entendu comme il en parlait au docteur Gustave Cabillaud avec lequel il venait de se rencontrer devant ma loge... Le baron est, pour ainsi dire, arrivé sur le dos du médecin.

Héloïse avait eu besoin de se remettre de son émotion de joie subite.

—Vous avez vu M. Gustave? fit-elle.

—Oui, tout à l'heure, il est monté en visite chez votre maître.

—Et il n'est pas encore parti?

—Il est toujours là-haut.

Quatre à quatre, la cuisinière escalada les marches de l'escalier.

Au moment où elle glissait sa clé dans la serrure de la porte d'entrée du logement de Ducanif, une pensée troubla sa satisfaction.

—Pendant ces trois heures d'absence, qu'a donc fait le baron qui, m'a dit le concierge, est arrivé sur les talons de Gustave? se demanda-t-elle.

Quand elle pénétra dans le salon où se tenaient le jeune homme et Ducanif, son maître, sans penser à lui demander d'où elle revenait ainsi après une absence de trois heures, s'écria joyeusement:

—Il est retrouvé, Héloïse, il est retrouvé! N'est-ce pas que son père avait vraiment perdu la tête, ce matin, quand il est venu nous le demander?

—Mais enfin, pourquoi n'êtes-vous pas rentré au domicile paternel, monsieur Gustave? dit Héloïse.

Un coup d'oeil du docteur l'avertit qu'il allait mentir.

—Je me suis laissé entraîner à une partie de baccarat par un camarade rencontré hier soir quand je retournais chez moi. Ce matin, au grand jour, nous avions encore les cartes en main. Nous ne les avons quittées que pour nous asseoir devant un festin qui s'est prolongé jusqu'à midi.

—Et pendant ce temps-là, moi qui vous attendais pour déjeuner, j'ai dû m'attabler devant votre place vide, prononça Ducanif d'un petit ton de reproche.

—Aussi suis-je venu pour réparer ma faute en vous priant de m'inviter à dîner ce soir.

—Est-ce sérieusement dit? s'écria Ducanif joyeux.

—Très sérieusement... Aussitôt que j'aurai visité quelques-uns de mes malades, je vous reviendrai.

—Convenu! convenu! répéta Ducanif.

Et, après une courte pause:

—Dites donc, Gustave, si j'invitais le baron? proposa-t-il.

—Invitez.

—Et ce M. Camuflet avec lequel vous m'avez reconduit hier soir jusqu'à ma porte. Je ne le connais que pour l'avoir rencontré hier à la table de M. Grandvivier, mais il m'a plu tout de suite. Ce doit être un bon vivant.

Un peu d'hésitation avait paru dans l'oeil du docteur en entendant parler de Camuflet, mais la voix de Ducanif sonnait trop franche pour qu'on pût soupçonner une arrière-pensée sous ses paroles.

—Va donc aussi pour M. Camuflet! dit Gustave.

—Je vais le prévenir par un petit mot. Il m'a donné hier son adresse chez M. Grandvivier... il demeure au 29 de la rue... de la rue...

Et Ducanif s'arrêta devant son oubli de mémoire.

Mais, se souvenant d'un fait:

—Parbleu! fit-il, vous devez la connaître, cette rue, vous, Gustave, puisque M. Camuflet est le dernier auquel, hier soir, vous ayez fait la conduite.

Encore une fois, le médecin sembla hésiter.

—Rue Méhul, dit-il enfin.

Ducanif se leva et passa dans son cabinet en laissant la porte ouverte derrière lui, ce qui permettait de l'entendre dire:

—Oui, rue Méhul, c'est bien cela. Je vais lui écrire mon mot d'invitation que je vous serai très obligé, cher ami, quand vous descendrez, de remettre à un commissionnaire qui le portera.

—Comptez sur moi.

Pendant qu'on entendait grincer la plume sur le papier, Héloïse se rapprocha doucement de Gustave et lui souffla bien bas:

—As-tu couru quelque danger de la part du baron?

Sur le même ton, le docteur répondit:

—Non. Bien au contraire, j'ai passé ma nuit à lui préparer un mauvais tour qui m'a été indiqué par le hasard.

Mais se reprenant:

—Ou plutôt par ce même Camuflet auquel ton maître est en train d'écrire.

Nom et personnage étaient complètement inconnus à Héloïse, qui demanda:

—Quel homme est-ce?

—D'abord un imbécile, dit Gustave avec un sourire de mépris.

—Et ensuite?

—Ensuite, c'est l'homme que j'avais enfermé l'autre jour chez le baron et qui en est sorti je ne sais comment. Je me suis trouvé hier nez à nez avec lui au dîner du juge.

—T'a-t-il reconnu?

—Pour cela, il faudrait qu'il m'eût vu quand je lui ai joué le tour, ce dont il a été empêché par le tapis que je lui avais jeté sur la tête.

Dites de bouche à oreille, ces phrases ne pouvaient parvenir à Ducanif, qui faisait entendre un gai fredon tout en écrivant.

—Il faut absolument savoir de lui comment il est parvenu à sortir de chez le baron.

—J'y tâcherai, ce soir, après le dîner, en le reconduisant encore jusqu'à son domicile.

La curiosité tenait trop fort Héloïse pour qu'elle s'en tînt au peu qu'avait dit Gustave sur l'emploi de sa nuit. Elle revint à la charge en demandant:

—Quel est ce tour que tu prépares au baron?

Gustave, au lieu de répondre, porta vivement à ses lèvres un doigt qui recommandait le silence, car Ducanif revenait à eux en disant:

—Là, c'est fait. Je compte que mon invitation sera acceptée par ce joyeux luron... Ne vous a-t-il pas semblé tel, Gustave?... De quoi avez-vous causé ensemble pendant que vous le reconduisiez?

—Des ennuis de la campagne.

—Ah! il ne savoure pas le calme des champs?

—Pour lui, la plus belle nature ne vaut pas le trottoir des boulevards.

—Absolument comme moi, dit Ducanif qui, tout en riant, tendait au docteur le billet que celui-ci devait faire porter par le premier commissionnaire qu'il rencontrerait sur sa route.

Il n'en fallait probablement pas beaucoup pour exciter la méfiance de Cabillaud fils. Tout ce que venait de faire et de dire Ducanif était bien simple, bien naïf, bien sincère. Pourtant le jeune médecin eut cette pensée:

—C'est drôle! il ne me paraît plus aussi bête que par le passé!

Cependant Ducanif disait à sa cuisinière:

—Preste et leste! ma fille! il s'agit, ce soir, de se signaler et de mettre les petits plats dans les grands.

—Je cours aux provisions, annonça Héloïse qui s'éloigna après avoir jeté à Cabillaud fils un regard semblant l'inviter à partir avec elle.

—Moi, je vais visiter mes clients afin d'être libre ce soir, dit Gustave en dessinant un départ.

Mais Ducanif lui passa son bras sur le sien pour le retenir, en disant:

—Je descends avec vous jusqu'à la porte du baron que je vais inviter de vive voix.

Quand, après avoir vu Ducanif entrer chez M. de Walhofer, le docteur eut continué sa route et qu'il eut atteint l'angle de la rue Caumartin et du boulevard, il retrouva Héloïse qui l'attendait.

—Voyons, fit-elle, dis-moi quel vilain atout tu réserves au baron.

—Nix, ma fille! Je veux te laisser le plaisir de la surprise, refusa Gustave.

Puis, en la regardant dans les yeux, il ajouta:

—Qu'il le suffise de savoir que, de ce coup-là, le baron...

Au lieu d'achever sa phrase, le docteur fendit l'air du coupant de sa main en lâchant un: Pfuii!!!

Si certain de l'avenir que fût Cabillaud en faisant son sinistre Pfuii! sa confiance ne fut pas partagée par Héloïse.

—Méfie-toi! dit-elle.

—Me méfier de quoi?

—Ce matin le Tombeur-des-Crânes a disparu pendant trois heures. Où est-il allé? à quoi a-t-il pu avoir employé ce temps? Peut-être est-ce à éventer le piège que tu lui tends... Tout aussitôt il est rentré derrière toi, sur tes talons, comme s'il te suivait à la piste.

Après avoir hoché la tête, Héloïse continua lentement, d'une voix un peu alarmée, qui prêchait la prudence:

—Et puis encore... hier au soir, au retour du dîner chez le juge, quand le baron vous a quittés en chemin en disant qu'il allait à son cercle, es-tu certain qu'il s'y soit rendu?... Qui sait s'il ne t'a pas suivi alors que tu reconduisais les autres, guettant le moment où tu rentrerais seul?

—Tu! tu! tu! lâcha Gustave, en riant des craintes exagérées de sa maîtresse.

Mais celle-ci persista à lui sonner la cloche d'alarme.

—Qui sait encore, poursuivit-elle, si, cette nuit, en cette occupation qui t'a pris tes heures... et que tu refuses de m'apprendre... tu n'avais pas derrière toi, dans l'ombre, notre ennemi épiant tes faits et gestes?

Cabillaud fils, avec un sourire d'assurance aux lèvres, remua négativement la tête en répondant:

—Calme-toi, ma belle. En l'endroit où je suis allé cette nuit, j'étais seul, bien seul.

Puis, railleusement:

—Si le baron t'inspire une telle peur, je ne vois qu'un moyen bien simple de n'avoir rien à redouter de lui.

—Quel moyen?

—C'est de lui donner loyalement son lot le jour où nous nous partagerons la dépouille de Ducanif.

Ce moyen proposé parut n'être pas du goût d'Héloïse qui, oubliant sa peur, se redressa en articulant:

—Non... Tout ou rien!

—Alors, ma bonne, si tu veux le «tout», il faut aussi vouloir les moyens, débita Gustave en faisant subir cette variante au proverbe connu.

—Méfie-toi! redit encore Héloïse.

Ce nouvel appel à la prudence agaça le docteur qui croyait l'avoir convaincue.

—Tu te répètes, ma fille, tu n'auras que deux sous, dit-il d'un ton sec.

Et, sur ce, plantant sa maîtresse en plein trottoir, il s'éloigna d'un pas rapide.




II


Héloïse n'avait pourtant pas tout à fait tort et, sur un point, elle avait supposé juste.

Non, M. de Walhofer n'était pas monté à son cercle comme il l'avait annoncé à Gustave, qui allait reconduire à leur porte Ducanif et Camuflet.

—A coup sûr, c'est Camuflet que le docteur ramènera le dernier chez lui... J'ai le temps d'arriver avant eux, s'était-il dit en regardant le groupe s'éloigner.

Alors il avait pris sa course et, en quelques minutes, il avait atteint la rue Méhul. Au pied de la maison de Camuflet, il avait lancé deux longs et stridents coups de sifflet. Puis, allant se poster près de la porte cochère, il avait attendu la personne que son signal allait faire sortir de la maison.

Au lieu que la porte s'ouvrît, un petit psitt, tout prudent, se fit entendre à travers les volutes des panneaux en fonte qui décoraient chaque battant de la porte cochère.

Le baron, à ce psitt, vint se coller à la porte et s'adressant à la personne qui, de derrière le panneau, l'appelait ainsi, il demanda:

—Pourquoi ne sors-tu pas?

—Pas moyen, fiston... Moi et les autres, depuis deux jours, nous sommes à couteaux tirés avec ces canailles de concierges qui prétendent que nous avons inondé leur escalier... On est presque à se manger le nez... Je leur demanderais le cordon, que ces empotés feraient semblant de dormir comme des loirs et que, demain, ils conteraient la chose à Camuflet... car je crois qu'ils sont passés à son bord, les sagouins!

Et la voix qui disait cela ajouta hargneusement:

—Ah! si je connaissais le galapiat qui, avec son inondation, nous a flanqué les pipelets à dos!!!

Le baron n'avait pas le temps d'écouter ces doléances. Il alla au plus pressé en demandant:

—As-tu l'argent?

—Non, je ne l'aurai que demain. Alors, tout de suite, je te le porterai chez toi, là-bas, au Marais.

—J'y compte, dit vivement le baron pressé de s'éloigner, car, dans le silence de la nuit, il entendait résonner sur la dalle du trottoir des pas qui se rapprochaient.

—C'est Gustave et Camuflet qui arrivent, pensa-t-il en franchissant la rue d'un bond pour aller se blottir dans l'ombre d'un porche voisin.

C'était bien, en effet, le docteur ramenant à sa porte l'homme aux trois belles-mères.

Il y eut échange de poignées de main, puis on se sépara sur cette dernière phrase dite par Gustave au moment où Camuflet franchissait la porte qui venait de s'ouvrir à son coup de sonnette:

—Dormez bien... Je vais en faire autant, car je gagne tout droit mon lit.

Aussi le baron, qui avait entendu ces adieux, fut-il fort étonné de voir le docteur, quand il fut seul, remonter la rue Méhul.

—Mais ce n'est pas du tout la route de son lit, se dit-il.

Et, quittant sa retraite, il prit curieusement la piste du jeune médecin.

Ce dernier marchait d'un pas sec et pressé qui, claquant sur le granit du trottoir, l'empêchait d'entendre la marche de celui qui le suivait.

Minuit, qui allait tinter, rendait rares les boutiques encore ouvertes. Sur sa route, Gustave rencontra un magasin d'épicerie dont les employés étaient en train de mettre les volets, dans lequel il entra.

Walhofer arriva à temps pour pouvoir, à travers une travée de la devanture non encore fermée, plonger son regard dans le magasin, où il vit un garçon servir au client retardataire l'engin d'éclairage vulgairement appelé rat-de-cave.

Du coup, le baron resta penaud. Cet achat dénotait simplement la précaution d'un homme qui, rentrant chez lui après minuit, s'attend à trouver éteint le gaz de l'escalier et qui ne veut pas se casser le nez dans l'obscurité.

—Quoi! pensa le baron surpris, il a fait un tel détour pour acheter un rat-de-cave qu'il eût trouvé chez dix épiciers encore ouverts sur sa route!

L'étonnement de Walhofer s'amoindrit à la vue de la direction prise par Gustave en sortant de la boutique.

—Décidément, il tourne le dos à son lit et ce n'est pas pour s'éclairer dans son escalier qu'il a fait cette acquisition, se dit-il en reprenant la piste du médecin.

Bientôt le docteur atteignit la rue de Rivoli qu'il suivit dans la direction des Champs-Elysées.

A cette heure avancée, beaucoup de fiacres, dont la remise était située à Passy, remontaient à vide les Champs-Elysées.

En trois bonds, Walhofer fut derrière une de ces voitures que son cocher venait d'arrêter sur un signe de Gustave. Ainsi caché, le baron tendit l'oreille au dialogue entamé entre le docteur et le cocher.

—C'est pour aller du côté de mon remisage, pas vrai, bourgeois? demandait l'automédon avant d'accepter son voyageur, car, si près de son lit, il ne tenait pas à rentrer dans Paris.

—Pour aller à Billancourt, annonça le médecin.

—Oh! alors, ça peut encore se tirer. J'en serai quitte pour faire attendre mon traversin un petit quart d'heure.

—Non, non, fit vivement Gustave. Une fois à Billancourt, il faudra m'attendre pour me ramener au boulevard Poissonnière.

—Si c'est ça, impossible, bourgeois. La journée a été rude, voyez-vous. Homme et cheval ont besoin de repos... Impossible, je vous le répète, bourgeois...

—Dix francs de l'heure! articula Gustave.

Le cocher, qui avait déjà le fouet levé pour faire partir sa bête, arrêta son geste.

—Et combien d'heures? demanda-t-il.

—Deux, trois... je ne saurais préciser le temps que me prendra l'accouchement que je vais faire à Billancourt.

Etaient-ce les dix francs de l'heure promis? Fut-ce la galanterie qui plaida dans le coeur du cocher? Toujours est-il qu'il s'écria:

—Ah! il s'agit d'un accouchement?... Alors, tout pour les dames!!! Montez, docteur!

Aux paroles du médecin, le baron était resté déconfit. Etait-il bête d'avoir cru à un mystère! Quoi de plus simple qu'un médecin se déplaçât, à pareille heure, pour une cliente en mal d'enfant? C'était si simple, si logique, si facile à soupçonner d'abord, qu'un enfant, au lieu de chercher midi à quatorze heures, y eût pensé tout de suite!

Et le baron fit un pas pour s'éloigner du fiacre dans lequel Gustave venait de monter.

Mais il y avait en lui un fond de méfiance qui lui faisait regarder à trois fois un charbon avant de reconnaître qu'il est noir.

Au moment où la voiture allait s'ébranler, il s'accrocha aux ferrures de l'arrière-train en se disant:

—Il y a neuf sur dix à parier que je fais une bêtise, mais je veux savoir à quoi m'en tenir.

Et il se laissa emporter par le fiacre dont le cocher fouettait sa rosse à tour de bras, en répétant:

—Tout pour les dames!!!

Il avait des poignets d'acier, le cher baron, car il ne lâcha prise qu'à la voix de Gustave qui criait:

—Cocher, arrêtez-vous ici!

On était arrivé à Billancourt, sur la berge, en face du bac qui, l'été, transporte sur l'autre rive les promeneurs qui veulent aller à Sèvres en s'évitant le long détour à faire pour prendre par le pont de Saint-Cloud.

Pendant que Gustave faisait jouer avec effort la poignée fort dure de la portière du fiacre, Walhofer, franchit une haie formant la clôture d'une propriété riveraine... propriété de bien mince valeur, consistant en un étroit terrain qui, jadis, avait dû être un jardin, aujourd'hui complètement inculte, au milieu duquel s'élevait une maisonnette dont le délabrement attestait, que, depuis longtemps, elle était inhabitée.

Abrité derrière sa haie, Walhofer n'avait plus qu'à attendre, pour continuer sa chasse, la direction qu'allait prendre Gustave descendu de voiture.

—Allez stationner au pont de Saint-Cloud, commanda le médecin au cocher après avoir mis pied à terre.

Au lieu d'entrer dans le village, il resta sur place, regardant la voiture s'éloigner. Ce fut seulement quand le fiacre eut disparu dans la nuit que Gustave se mit en marche, suivant la berge.

—Parbleu! c'est de la chance! dit-il à mi-voix quand quelques pas l'eurent amené devant la haie de l'autre côté de laquelle était tapi le baron.

Et Walhofer, immobile, l'entendit qui ajoutait:

—C'est à ne pas s'y tromper. Haie en clôture, jardin inculte, puits au milieu, masure à trois fenêtres de façade avec petite tourelle sur la gauche, servant de pigeonnier.

Puis il lâcha un petit rire joyeux, qu'il fit suivre de ces mots:

—Je n'aurai pas eu à chercher longtemps cette baraque!... Voyons, maintenant si le reste est bien tel qu'il m'a été dit.

Une brusque secousse agita la haie.

C'était Gustave qui, à un mètre plus loin que la cachette du baron, venait, à son tour, de franchir la clôture.

Sans tarder, il marchait droit à la maison.

Arrivé à un petit perron, il introduisit la main dans un trou de la muraille, et il en tira une clé qui lui servit à ouvrir la porte de la maison.

—Hé! hé! pensa gaiement le baron, c'est le second mouvement qui est le bon!... Quand je pense que, tout d'abord, j'avais cru à la blague de l'accouchement!

Ensuite, presque aussitôt:

—Bon! fit-il, je comprends pourquoi il a acheté son rat-de-cave!

En effet, à travers les fissures des volets délabrés, on voyait filtrer la lumière du rat-de-cave que le docteur venait d'allumer.

—Ah çà! mais je suis aussi de la fête, moi! ricana le baron.

Alors, quittant sa cachette, il se dirigea d'une marche prudente vers la maison.

Le baron avait le pas léger. Sans le moindre bruit, il se glissa dans la maison dont Gustave avait laissé la porte entre-bâillée derrière lui.

Bien lui en prit d'avoir usé de précaution, car, pour un peu, il tombait, pour ainsi dire, sur le dos du docteur qui, son rat-de-cave à la main, suivait un couloir partageant l'habitation et conduisant à un escalier dont la double évolution desservait l'étage supérieur et la cave.

—Que va-t-il chercher en bas? se demanda le baron en voyant le médecin s'engager dans la descente de la cave.

Avec une prestesse de chat maigre, il s'élança sur la trace de Gustave avant que la lumière, qui disparaissait à la main de son porteur, en s'enfonçant dans la profondeur de la cave, l'eût laissé en pleine obscurité.

Sur les dernières marches, il s'arrêta dans l'ombre, sans dépasser l'entrée d'un caveau où avait pénétré le médecin.

—Part à deux, s'il vient déterrer un trésor, pensa le baron en voyant Gustave coller, à l'aide de suif fondu, son rat-de-cave sur une paroi humide du caveau.

Délivré du soin de tenir sa lumière, le médecin promena son regard dans le caveau. Se croyant bien seul, nulle méfiance ne l'empêchait de parler tout haut.

—Maintenant, cherchons! prononça-t-il.

Dans un angle, sur le sol, se trouvait une courte solive en chêne qui avait dû, jadis, faire partie du chantier sur lequel se plaçaient les pièces de vin.

—Voici ce qui fera bien mon affaire, dit-il en ramassant le lourd morceau de bois.

Et, du bout de cette solive qu'il soulevait et laissait ensuite retomber, il se mit pas à pas, à faire sonner le sol du caveau.

Aux deux tiers de sa tâche, il s'arrêta.

—M'aurait-il trompé? dit-il d'un ton qui semblait se désespérer.

Immobile, retenant son souffle, le baron attendait, tout impatient de savoir ce que cherchait le médecin.

Gustave s'était remis à l'oeuvre.

—Voici! voici! s'écria-t-il, quand, à la troisième tentative, son coup retentit plus sonore qu'aux essais précédents.

Alors, se servant de son bois en guise de pelle, il se mit à creuser la terre en se répétant:

—C'est là! c'est là!

Un moment le baron plia sur ses jarrets pour prendre son élan et fondre sur le chercheur. Mais il se rappela que, tout à l'heure, l'expérience lui avait prouvé que c'est toujours le second mouvement qui est le bon. En conséquence, il suspendit son attaque.

—Sachons d'abord ce qu'il va déterrer, se dit-il.

Cependant le docteur avait continué son travail. Bientôt il se baissa sur le trou qu'il venait de creuser; puis, en poussant un: Ouf! pénible, il se releva avec effort, soulevant, au bout de ses bras tendus, par un anneau qui s'y trouvait scellé, une lourde dalle carrée.

—Voilà le moment! pensa le baron qui se ramassa sur ses jambes, tout prêt à s'élancer sur Gustave quand il s'accroupirait à nouveau pour vider la cachette ainsi mise à découvert.

Mais, au lieu de se baisser, le docteur resta debout, regardant, de son haut, le trou béant à ses pieds.

—Est-ce bien profond? prononça-t-il bientôt.

Alors, de son portefeuille, il tira une lettre qu'il déplia en son entier. Il en approcha un coin de la lumière et, quand le papier eut pris feu, il le laissa tomber dans le trou.

—Une jolie petite oubliette! murmura-t-il après que, penché sur l'ouverture, il eut constaté, à la lueur du papier en flammes, l'existence, sous ses pieds, d'un second caveau.

Il fit entendre un petit rire cruel, puis ajouta:

—Le fait est que celui qu'on descendrait là dedans cesserait d'être une pratique pour le boulanger.

Et tout gaiement:

—Allons, fit-il, je n'ai pas perdu mon temps à écouter cet imbécile bavard.

—Quel est celui qui lui a indiqué ce caveau? se demanda le baron, revenu de son espérance que Gustave allait découvrir un trésor.

Oui, qui lui avait appris l'existence de ce caveau? Quel était, suivant Gustave, l'imbécile bavard qui lui avait révélé cette cachette dans laquelle on pouvait faire disparaître un homme?

Pour le savoir, il faut remonter au moment où Gustave, reconduisant Ducanif et Camuflet, après avoir quitté le premier à sa porte, était reparti avec l'homme aux trois belles-mères.

Depuis qu'à la table de M. Grandvivier le docteur avait reconnu Camuflet pour l'individu que, certain jour, il avait enfermé chez le baron, il n'avait plus eu qu'une seule préoccupation, celle de tenir sous sa coupe le petit homme pour lui faire adroitement avouer comment il s'était échappé du logis du baron où il était sous clé et, surtout, pour apprendre s'il avait trouvé cette lettre que lui, Gustave, avait volée dans l'appartement de Walhofer et qu'il avait perdue dans sa fuite.

Donc, ayant repris sa marche avec Camuflet qu'il ramenait à son domicile, Gustave s'était mis à l'oeuvre pour sonder adroitement son homme.

A tout hasard, il avait entamé la conversation par cette phrase:

—N'étiez-vous pas, monsieur Camuflet, l'associé de ce Bazart dont le nom a retenti, naguère, si tristement dans les journaux et dont on a constaté le suicide, après qu'on avait cru à son assassinat?

—Effectivement, Bazart était mon associé... Un excellent homme, je vous l'affirme.

—Euh! euh! excellent!... Pas pour sa femme, dans tous les cas, puisqu'il l'avait tuée...

—Madame Bazart lui en avait fait voir de trop grises, il faut tout dire, insinua Camuflet à la décharge de son associé.

—Ce crime serait resté bien longtemps inconnu sans la Compagnie d'expropriation qui, en abattant la maison, à découvert la cachette où était enfermé le cadavre. Dire que si l'immeuble, au lieu d'être démoli, était passé aux mains d'un acquéreur, celui-ci aurait pu vivre et mourir dans la maison sans avoir le soupçon de cette cachette!

—Il aurait eu cela de commun avec bien des propriétaires, avança Camuflet.

Tout en parlant, Gustave cherchait le joint pour arriver à l'affaire de la lettre. Il fit une pause qui permit à Camuflet de continuer.

—Oui, reprit-il, bien des propriétaires. Au moment de nos grands travaux, si vous saviez combien souvent, à Bazart et à moi, en jetant à bas des masures, il nous est arrivé de mettre à jour des cachettes ignorées! Jadis, il y a cent ou deux cents ans, elles avaient été faites par quelqu'un qui, emporté, probablement, par une mort subite, n'avait pas eu le temps d'en révéler le secret, et elles étaient restées inconnues jusqu'au jour où notre pioche les découvrait.

Et, s'arrêtant pour mieux affirmer son dire, Camuflet poursuivit:

—Tenez, moi, dans une maison, je connais une cachette dont bien des propriétaires successifs ont ignoré l'existence.

—Pourquoi n'en avoir pas averti le propriétaire actuel? demanda Gustave, toujours à la recherche de son entrée en matière sur la lettre.

—Je ne l'ai pas averti pour l'excellente raison que ce propriétaire, c'est moi... Et je puis bien dire que c'est le pur hasard qui amené ma découverte... Voulez-vous que je vous conte la chose?

—Je suis tout oreilles, dit Gustave avec l'espoir que le récit lui fournirait l'occasion guettée d'amener la lettre dans le dialogue.

—Figurez-vous, commença Camuflet, que ma seconde femme avait deux goûts qui faisaient mon malheur. Elle aimait la campagne et adorait les chats... Moi, j'exècre cet animal et ne prise nullement les plaisirs des champs... Mais, à elle, rien ne semblait préférable au chant du rossignol, au coucher du soleil, au bord de l'eau, au murmure des peupliers caressés par la brise, etc., etc., etc... Bref ma femme pour avoir une maison de campagne, me fit une guerre qui aurait duré longtemps si l'occasion de la satisfaire ne m'avait été forcément imposée par la faillite d'un de mes débiteurs dont l'actif ne m'offrit qu'une masure à la campagne... D'une mauvaise créance, vous le savez, on tire ce qu'on peut... Voilà donc comment je devins propriétaire à Billancourt.

—A la porte de Paris.

—Heureusement! appuya Camuflet. Cette proximité me permit de venir à mes affaires et de laisser ma femme au chant du rossignol et au frémissement des peupliers dans ce qu'elle appelait son oasis et que, moi, je traitais d'ignoble baraque.

—C'était donc bien laid?

—Un trou à rhumatismes, car c'était au bord de l'eau; n'offrant aucune sûreté, vu qu'on n'était séparé de la berge que par une haie qu'un cul-de-jatte eût facilement franchie... Un jardin potager, brûlé du soleil, sans un arbre. Quand on voulait dîner en plein air, pour avoir un peu d'ombre, il fallait se mettre sous la table... Et, avec ça, une maison rongée par l'humidité, délabrée, étroite, car elle n'avait que trois fenêtres de façade, et rendue ridicule par une tourelle gothique qui servait de pigeonnier. Ajoutez, au milieu du potager, un puits qui, faute d'avoir été curé depuis soixante ans, ne fournissait que de la boue.

—Du moment que votre femme se plaisait en cette maison, c'était le principal pour vous qui n'y veniez passer que de rares heures.

—Oui, mais ces rares heures étaient troublées par le chat, un vieil animal puant, galeux, que ma femme adorait et qui me prenait pour son oreiller. J'étais à peine assis que la sale bête sautait sur mes genoux. Avec des frissons de dégoût dans le dos, j'étais obligé, en présence de ma femme, de faire des mamours à son chéri.

—Je vois que vous n'aimez pas les chats.

—Pas même en gibelotte! Pour en finir, un jour que ma femme était sur la berge à écouter le murmure de l'eau et le frémissement des peupliers, j'attrapai le chat et couic!... mon intention était de jeter le cadavre à l'eau. En attendant le moment propice, je le descendis à la cave, me promettant de le faire disparaître le lendemain; car il faut vous dire que si mon épouse aimait le coucher du soleil, son lever lui plaisait moins, ce qui lui permettait de faire la grasse matinée.

Malgré lui, Gustave avait prêté attention au récit de l'ex-entrepreneur.

—Et la cachette? demanda-t-il.

—Attendez. J'y arrive. Donc, le lendemain, je descendis à la cave. En présence du chat mort, je me demandai s'il était prudent de remonter pour le jeter à la rivière. Je pouvais être vu. On en parlerait à ma femme. J'en aurais pour un mois de larmes et de malédictions. Mieux valait l'enterrer dans la cave, où mon épouse, dans sa sainte horreur des rats, ne mettait jamais les pieds... J'allai chercher une bêche au jardin et je revins creuser ma fosse. A mon dixième coup de bêche, l'instrument heurta un corps dur. C'était une dalle munie d'un anneau. Je la soulevai. Elle fermait l'entrée d'une cave creusée en dessous de celle où j'étais. J'y lançai mon chat et je remis la dalle que j'enterrai à nouveau.

—Et comment expliquez-vous l'existence de ce caveau? demanda Gustave, pris d'un intérêt subit pour la découverte.

—Oh! bien simplement! En ma qualité d'ex-constructeur, la vérité m'a été facile à deviner... Jadis la berge a dû être exhaussée. Alors, la maison se trouvant en contre-bas, le propriétaire... qui, à coup sûr, était un maçon... pour se soustraire à l'humidité, a surélevé sa maison, c'est-à-dire que le rez-de-chaussée est devenu cave et que le premier s'est transformé en rez-de-chaussée qu'on a coiffé d'un étage nouveau. Puis on a remblayé le terrain à niveau de la berge... Admettez que ce propriétaire-là... ou son successeur... soit mort tout à coup... Après lui, un acquéreur est entré dans la maison sans se douter de l'existence de ce caveau.

Et, en se mettant à rire, Camuflet ajouta:

—Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens qu'on enfermerait là dedans pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.

Ces paroles durent éveiller une pensée subite en l'esprit de Cabillaud fils, car il tressaillit et, d'une voix un peu hésitante, il demanda:

—Vous l'habitez en été, monsieur Camuflet, cette maison de Billancourt?

—Du tout! du tout! fit vivement le petit homme. Depuis la mort de ma seconde femme, je n'y suis jamais retourné... J'ai pris en horreur cette cahute que je laisse tomber en ruines... A ceux qui se présentent pour l'acheter je réponds: «Voici mon prix, je n'en démordrai pas; maintenant, allez la visiter si vous voulez; vous trouverez la clef dans la muraille, à droite du perron...» Et comme mon prix est exagéré, attendu que je veux rentrer dans l'argent que m'a fait perdre le failli qui m'a cédé cette masure, je ne vois revenir aucun des amateurs.

Tout en écoutant l'ex-entrepreneur, Gustave entendait bourdonner dans sa pensée cette phrase de Camuflet:

—Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens qu'on enfermerait là dedans, pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas du domicile de Camuflet quand le docteur adressa cette dernière question:

—Et s'il se présente un acheteur pour votre maison, il va sans dire que vous le préviendrez de l'existence de ce caveau?

Le petit homme se redressa tout étonné d'une pareille demande.

—A quoi bon? fit-il. Pourquoi irais-je apprendre à cet acheteur que je lui vends un nid à rhumatismes, car, en hiver, quand la Seine monte, ce caveau devient une citerne. Non, pas de ça, Lisette! Je plaiderais trop contre mon saint!... J'ai acheté chat en poche, je vendrai chat en poche.

—Alors, dit Gustave en appuyant sur ce point, votre acquéreur ne saura rien de ce caveau?

—Absolument rien... à moins qu'il ne fasse comme moi... qu'il ne le découvre, affirma l'homme aux trois belles-mères au moment où il atteignait sa demeure.

Sur ce, il avait pris congé de Gustave, qui le quitta en annonçant, ainsi que l'avait entendu le baron à l'affût sous une porte cochère voisine, qu'il allait, tout droit, regagner son lit.

Quelque sinistre dessein avait probablement germé en l'esprit du docteur, car, à peine Camuflet fut-il rentré dans sa maison, qu'il murmura:

—Il faut que je m'assure si ce caveau existe.

Et, immédiatement, il était parti dans la direction dont s'était étonné Walhofer venant de lui entendre affirmer qu'il retournait à son domicile, circonstance qui, en éveillant les soupçons du baron, l'avait mis aux trousses de Gustave.

On sait le reste.

Nous retournerons donc à la maison de Billancourt où nous avons laissé le médecin, sans se douter du témoin qui l'épiait dans l'ombre, en train de recouvrir de terre la dalle dont il avait refermé l'orifice du caveau.

—Aussitôt qu'il aura fini ce travail, il va décamper. C'est donc pour moi le vrai moment de filer, se dit le baron.

Aussi léger qu'une plume, il remonta l'escalier, sortit de la maison, gagna la haie et, en un saut, se retrouva sur la berge.

—C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, pensa-t-il en prenant sa course vers le pont de Saint-Cloud.

A l'endroit désigné stationnait la voiture dont le cocher, renversé sur son siège, dormait à poings fermés.

En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurité, le cocher, que Walhofer venait de secouer par le bras, n'était pas assez bien éveillé pour que la substitution fût un tour difficile. Il crut donc toujours avoir affaire au médecin revenant de son accouchement.

—Eh bien! docteur, fit-il, ça s'est-il bien passé?... Est-ce une fille ou un garçon?

—Trois garçons! cria Walhofer du fond du fiacre.

—Mazette! Pas fainéante la dame!!! articula le cocher d'un ton approbateur en lançant à sa bête le coup de fouet du départ.

Le fiacre était parti depuis vingt minutes quand, à son tour, arriva Gustave. Pestant et jurant, il lui fallut, avec l'espoir qu'il rencontrerait un autre véhicule sur sa route, regagner Paris à pied. Ce fut seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant la barrière, qu'il trouva une voiture pour se faire ramener dans le coeur de Paris, car il se fit descendre place de la Bourse au moment où l'horloge tintait quatre coups.

En route, il s'était dit que, pour n'avoir pas à justifier de ces quatre heures, il fallait inventer un emploi de sa nuit entière. Le souvenir lui revint que, cette nuit même, chez un de ses amis, se donnait une partie monstre de baccarat que devait terminer un déjeuner pantagruélique.

Dix minutes plus tard, Gustave, après s'être encore servi, pour expliquer son arrivée tardive de son mensonge d'un accouchement, s'asseyait devant la table de jeu.

On le voit, il n'avait donc pas positivement menti en disant à Ducanif, quand il reparut chez ce dernier, qu'il revenait d'un déjeuner donné par un ami, à la suite d'une partie de baccarat.

Il était donc enchanté de son expédition, ce brave Gustave... Il la croyait parfaitement ignorée de tous. Peut-être sa satisfaction se fût-elle amoindrie de beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du baron pendant que lui avait le verre en main à ce déjeuner qui s'était terminé à midi.

Grâce au fiacre qui l'avait ramené, Walhofer, à trois heures du matin, était dans son lit où il avait dormi jusqu'à neuf heures. A ce moment, il avait quitté son domicile en se disant:

—A mon tour d'aller à Billancourt.

Pourquoi retournait-il à la masure? Qu'y avait-il fait quand, au bout de trois heures, il reparut en disant à son concierge, auquel il avait annoncé son départ pour ses terres, qu'il avait manqué le train de Bruxelles?

Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont Gustave avait refusé de lui rendre compte, Héloïse, sachant le départ matinal et le retour du baron, était donc, à propos de cette absence de trois heures, parfaitement dans la vérité quand, sous l'empire d'un pressentiment, elle avait répété à son amant:

—Méfie-toi!!!

Voilà donc qu'elle avait été la cause de l'absence de Gustave, absence dont s'était tant alarmé Cabillaud père, qu'il avait couru à la ronde, en quête de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille, avaient été les convives de M. Grandvivier.

Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner le père, que nous avons vu terminer sa tournée par Gontran chez lequel il était arrivé pour interrompre l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder le déjeuner que le jeune architecte allait offrir à son conteur.