[p.141]

XVII


Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161
L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne
Les règles qu'il baille à l'Amant
Écrites en ce beau Roman.


D'abord, dit Amour, Vilenie
Qu'à tout jamais ton coeur renie!
Je le commande et je le veux
Sous peine de trahir tes voeux;
Car je maudis, j'excommunie
Tous ceux qui aiment Vilenie.
C'est elle qui fait les vilains;
Aussi, je la hais et la plains:
Vilain est traître, impitoyable,
D'amour, de service incapable.
Puis garde-toi de publier
[43b]
Ce qu'il faut taire et oublier;
C'est lâcheté que de médire.
Que toujours ton âme s'inspire
Du sénéchal Keux, dont le fiel[44b]
Fit un sot méchant et cruel.
Vois Gauvain, son âme loyale[45b]
Et courtoise était sans rivale,
Tandis qu'était honni ce Keux,
Parmi tous ces chevaliers preux,
Pour sa langue vile et méchante
Et querelleuse, et médisante.
Surtout sois raisonnable et doux,
Sage et gracieux envers tous,
Grands et petits; et par la rue,
Pour souhaiter la bienvenue,

[p.142]

Gar que tu soies costumiers 2189
De saluer les gens premiers;
Et s'aucuns avant te salue,
Si n'aies pas la langue mue,
Ains te garni du salu rendre
Sans demorer et sans atendre.
Après, garde que tu ne dies
Ces ors moz, ne ces ribaudies;
Jà por nomer vilaine chose
Ne doit ta bouche estre desclose:
Je ne tiens pas à cortois homme,
Qui orde chose et lede nomme.
Toutes fames sers et honore,
D'eles servir poine et labore;
Et se tu os nul mesdisant
Qui aille fames desprisant
[46],
Blasme-le, et dis qu'il se taise.
Fai, se tu pués, chose qui plaise
As dames et as damoiseles,
Si qu'els oient bonnes noveles
Dire de toi et raconter;
Par ce porras en pris monter.
Après tout ce, d'orgoil te garde,
Car qui, bien entent et esgarde,
Orguex est folie et pechiés;
Et qui d'orgoil est entechiés,
Il ne puet son cuer aploier
A servir ne à souploier.
Orguilleux fait tout le contraire
De ce que fins amans doit faire.
Mais qui d'amer se vuelt pener,
Il se doit cointement mener;
Hons qui porchace druerie,
Ne vaut noient sans cointerie.

[p.143]

Garde-toi d'être le dernier; 2191
Et si quelqu'un tout le premier
A ta rencontre te salue,
Jamais ta langue irrésolue
Ne doit un seul instant rester
Sans salut rendre et s'acquitter.
Puis veille à ne dire paroles
Sales, libertines et folles;
Jamais pour vilains mots choisir
Ta bouche ne se doit ouvrir,
Car je ne tiens pour courtois homme
Qui chose sale ou laide nomme.
Puis toute femme honore et sers,
A les servir ta peine perds;
Si tu entends langues infâmes
Mépriser, rabaisser les femmes
[46b],
Blâme et fais taire ces hargneux.
Cherche à plaire autant que tu peux
Aux dames et aux damoiselles,
Pour que de toi bonnes nouvelles
Elles entendent raconter,
Tu n'y pourras qu'en prix monter.
Après tout ce, d'orgueil te garde;
Pour qui bien entend et regarde,
Orgueil est folie et péché,
Et qui d'orgueil est entaché
Se plaît à faire le contraire
De ce que fin amant doit faire;
Il ne saurait son coeur plier
A servir ni à supplier;
Mais l'amant fin et véritable
Se doit montrer facile, aimable,
Car pour réussir en amours
Il faut être affable toujours.

[p.144]

Cointerie n'est mie orguiez, 2223
Qui cointes est, il en vaut miez:
Por quoi il soit d'orgoil vuidiés,
Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés.
Mene-toi bel selonc ta rente,
De robes et de chaucemente;
Bele robe et biau garnement
Amendent les gens durement:
Et si dois ta robe baillier
A tel qui sache bien taillier,
Et face bien séans les pointes,
Et les manches joignans et cointes.
Solers à las, ou estiviaus
Aies souvent frès et noviaus,
Et gar qu'il soient si chauçant,
Que cil vilain aillent tençant
En quel guise tu i entras,
Et de quel part tu en istras.
De gans, d'aumosniere de soie,
Et de çainture te cointoie:
Et se tu n'as si grant richece
Qu'avoir les puisses, si t'estrece;
Mès au plus bel te dois deduire
Que tu porras sans toi destruire.
Chapel de flors qui petit couste,
Ou de roses à Penthecouste,
Ice puet bien chascun avoir,
Qu'il n'i convient pas grant avoir.
Ne sueffre sor toi nul ordure,
Lave les mains, et tes dens cure
[47]:
S'en tes ongles a point de noir,
Ne l'i lesse pas remanoir.
Cous tes manches, tes cheveus pigne,
Mais ne te farde ne ne guigne:

[p.145]

L'homme affable l'orgueil méprise, 2225
Et tout le monde mieux l'en prise;
Seuls les sots et les vaniteux
Sont vers les autres orgueilleux.
Selon ta rente choisis belles
Jambières et robes nouvelles,
Car belles robes, beaux atours
Moult favorisent les amours.
Rappelle-toi qu'il est utile
De rechercher tailleur habile,
Qui coupe pointes gentiment
Et manches fasse tout joignant.
Souliers lacés, fine chaussure
Porte frais, de bonne mesure,
Et garde qu'ils te serrent tant
Que les vilains aillent glosant,
Comment pour entrer tu pus faire
Et pour en sortir la manière.
Prends l'aumônière de satin
Et coquette ceinture enfin;
Et si tu n'es, pour telle mise,
Pas assez riche, économise;
Mais fais ton corps le plus priser
Que tu pourras, sans t'épuiser.
Chapel de fleurs des champs, sans faute,
Ou roses à la Pentecôte
Chacun peut certes bien avoir,
Il n'est besoin d'un grand avoir;
Ne souffre sur toi nulle ordure,
Lave tes mains et tes dents cure
[47b],
Et si tes ongles ont du noir,
Ote-le vite et sans surseoir.
Couds tes manches, tes cheveux peigne,
Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne:

[p.146]

Ce n'apartient s'as dames non, 2257
Ou à ceus de mavès renon,
Qui amors par mal aventure
Ont trouvée contre nature.
Après ce te doit sovenir
D'envoiséure maintenir;
A joie et à déduit t'atorne,
Amors n'a cure d'omme morne;
C'est maladie moult cortoise,
L'en en rit, et geue et envoise.
Il est ensi queli amant
Ont par ores joie et torment;
Amans sentent les maulx d'amer
Une hore dous, autre hore amer.
Mal d'amer est moult outrageus,
Or est li amans en ses geus,
Or est destrois, or se demente,
Une hore plore, et autre chante.
Se tu sés nul bel déduit faire,
Par quoi tu puisses as gens plaire,
Je te comant que tu le faces:
Chascun doit faire en toutes places
Ce qu'il set qui miex li avient,
Car los et pris et grace en vient.
Se tu te sens viste et legier,
Ne fai pas de saillir dangier;
Et se tu siez bien à cheval,
Tu dois poindre amont et aval;
Et se tu sés lances brisier,
Tu t'en pués moult faire prisier.
Se as armes es acesmés,
Par ce seras dis tans amés;
Se tu as la voiz clere et saine
[48],
Tu ne dois mie querre essoine

[p.147]

Ceci pour les dames est bon, 2259
Ou pour ceux de mauvais renom
Qui cherchent par male aventure
Honteux amour contre nature.
Ensuite il te doit souvenir
Que seuls inspirent le plaisir
Gais atours, riante figure,
Des fronts ridés amour n'a cure;
C'est un mal avant tout courtois,
Enjoué, badin et grivois.
Mais sache aussi qu'il nous octroie
Heure de peine, heure de joie,
Ses maux les amants sentent tous.
Une heure amer, une heure doux.
L'amour est en tous points extrême;
Tantôt l'amant bienheureux aime,
Tantôt s'afflige et dépérit,
Une heure pleure, une autre rit.
Si tu sais quelque beau jeu faire
Par quoi tu puisses aux gens plaire,
Fais-le, tu t'en trouveras bien,
Car los et prix et grâce en vient.
Chacun doit faire en toute place
Ce qui fait mieux valoir sa grâce.
Si tu te sens preste et léger,
Saute donc sans te ménager.
Rien auprès des belles n'avance
Comme savoir rompre une lance.
Et si tu sieds bien à cheval,
Tu dois courir amont, aval;
Bonne prestance sous les armes
Enfin décupleront tes charmes.
Si tu as claire et saine voix
[48b],
Ne t'excuse pas quelquefois

[p.148]

De chanter, se l'en t'en semont, 2291
Car bel chanter abelist mont;
Si avient bien à bacheler
Que il sache de viéler,
De fléuter et de dancier;
Par ce se puet moult avancier.
Ne te fai tenir por aver,
Car ce te porroit moult grever;
Il est raison que li Amant
Doignent du lor plus largement
Que cil vilains entule et sot;
Onques hons riens d'Amors ne sot,
Cui il n'abelist à donner:
Se nus se viaut d'amors pener,
D'avarice trop bien se gart.
Car cis qui a por ung regart,
Ou por ung ris dous et serin
Donné son cuer tout enterin,
Doit bien, après si riche don,
Donner l'avoir tout à bandon.
Or te vueil briément recorder
Ce que t'ai dit por remembrer:
Car la parole mains est griéve
A retenir quand ele est briéve.
Qui d'Amors vuet faire son mestre,
Cortois et sans orguel doit estre,
Cointes se tiengne et envoisiés
Et de largece soit proisiés.
Après te doins en pénitence,
Que nuit et jor sans repentence
En bien amer soit ton penser,
Adès i pense sans cesser,
Et te membre de la douce hore
Dont la joie tant te demore;

[p.149]

Si de chanter dame te prie, 2293
Car bien chanter ne déplaît mie;
Et si jeune tu danses bien,
Si tu es bon musicien,
De ces talents fais bon usage,
On en tire grand avantage.
Ne te fais pour chiche tenir;
Ce te pourrait moult desservir.
Car il faut, et plus que personne,
Qu'amant son bien largement donne,
Plus que vilain avare et sot.
D'Amour ne sait le premier mot
Celui qui sa bourse ménage.
Que d'avarice avec courage
Trop bien se garde l'amoureux;
Car celui qui, pour les beaux yeux,
Pour un doux souris de sa mie
[49],
Lui donne et son coeur et sa vie,
Doit bien, après si riche don,
De son or faire l'abandon.
Lors donc, je te vais tout mon dire,
En deux mots brèvement réduire.
Mieux s'apprend un commandement,
S'il est résumé sobrement:
Qui d'Amour veut faire son maître,
Courtois et sans orgueil doit être,
Elégant, affable, enjoué,
Enfin de largësse doué.
Puis je te donne en pénitence,
Que nuit et jour sans repentance
A bien aimer soit ton penser;
Penses-y toujours sans cesser,
Et souviens-toi de la douce heure
Dont le plaisir tant te demeure,

[p.150]

Et por ce que fins Amans soies, 2325
Voil-je et commans que tu aies
En ung seul leu tout ton cuer mis,
Si qu'il n'i soit mie demis,
Mès tous entiers sans tricherie,
Car ge n'ains pas moitoierie.
Qui en mains leus son cuer départ,
Par tout en a petite part
[50];
Mès de celi point ne me dout,
Qui en un leu met son cuer tout:
Por ce vueil qu'en ung leu le metes,
Mès gardes bien que tu nel' prestes;
Car se tu l'avoies presté,
Gel' tenroie à chetiveté.
Ainçois le donne en don tout quite
Si en auras greignor mérite;
Car bontés de chose prestée
Est tost rendue et aquitée;
Mès de chose donnée en dons
Doit estre grans li guerredons.
Donne-le dont tout quitement,
Et le fai débonnairement:
Car l'en a la chose moult chiere
Qui est donnée à bele chiere;
Mès ge ne pris le don ung pois
Que l'en donne desus son pois.

Quant tu auras ton cuer donné,
Si cum ge t'ai ci sermonné,
Lors t'avendront les aventures
Qui as Amans sunt griés et dures.
Souvent, quand il te souvendra
De tes amors, te convendra
Partir des gens par estovoir,

[p.151]

Et pour que tu sois fin amant, 2327
Je veux, j'ordonne absolument
Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes,
A demi non, mais le promettes
Tout entier sans jamais tricher,
Car je n'aime pas partager.
Qui son coeur en maints lieux adresse,
Partout petite part en laisse
[50b];
Celui-là seul a mon aveu
Qui met son coeur en un seul lieu.
Aussi je veux que ton coeur mettes
En un lieu seul et ne le prêtes;
Car si jamais l'avais prêté
Je le tiendrais à vileté.
Plutôt le donne en don tout quitte,
Et plus grand sera ton mérite;
Car de chose donnée en don
Moult grand doit être le guerdon[51],
Mais grâce de chose prêtée
Est tôt rendue et acquittée.
Donne-le donc tout quittement,
Et fais-le débonnairement,
Car présent oncques ne s'efface
S'il est offert de bonne grâce;
Mais je ne prise même un pois
Le don qui pèserait grand poids
Au coeur de celui qui le donne.
Fais donc comme je te l'ordonne,
Et quand ton coeur auras donné,
Comme ici je t'ai sermonné,
Lors t'adviendront les aventures
Qui sont aux vrais amants si dures.
Souvent quand il te souviendra
De tes amours, il te faudra

[p.152]

Qu'il ne puissent aparcevoir 2358
Les maus dont tu es angoisseus.
A une part iras tous seus,
Lors te vendront soupirs et plaintes,
Friçons et autres dolors maintes,
En plusors sens seras destrois,
Une hore chaus, et autre frois,
Vermaus une hore, une autre pales,
Onques fievres n'éus si males,
Ne cotidianes, ne quartes.
Bien auras, ains que tu t'en partes,
Les dolors d'amors essaiées;
Si t'avendra maintes foiées
Qu'en pensant t'entroblieras,
Et une grant piece seras
Ainsinc cum une ymage muë,
Qui ne se crole, ne remuë,
Sans piés, sans mains, sans dois croler,
Sans yex movoir, et sans parler.
A chief de piéce revendras
En ta memoire et tressaudras
Au revenir en effraor,
Ausinc cum hons qui a paor,
Et soupirras de cuer parfont;
Et saiches bien qu'ainsinc le font
Cil qui ont les maus essaiés
Dont tu ies ores esmaiés.

Après est drois qu'il te soviegne
Que t'amie t'est trop lointiegne;
Lors diras: Diex, cum suis mavès
Quant là où mes cuers est, ne vès!
Mon cuer seul por quoi i envoi?
Adès i pens, et riens n'en voi.

[p.153]

Partir des gens par convenance, 2361
Pour que tes maux et ta souffrance
Ils ne puissent apercevoir;
Tout seul tu t'en iras douloir
[52].
Lors te viendront soupirs et plaintes,
Frissons et autres douleurs maintes;
De cent façons tu souffriras,
Une heure chaud, puis froid seras,
Une heure rouge, une heure blême,
Et d'amour essaieras quand même
Tous les tourments avant partir;
Jamais tant ne t'ont fait pâtir
Fièvres quartes, quotidiennes.
Maintes fois à toutes tes peines
En pensant tu t'entroublieras,
Et moult longtemps demeureras
Tout droit comme une image mue[53]
Qui ne branle ni ne remue,
Sans pied, sans main, sans doigt branler,
Sans yeux mouvoir et sans parler.
En la fin, après longue attente,
Comme un homme qui s'épouvante,
En ta mémoire reviendras,
Au revenir tressauteras
En soupirant à longue haleine.
C'est ainsi que sont à la gêne
Ceux qui les maux ont essayé
Dont tu seras lors guerroyé.
Après, droit est qu'il te souvienne
Que ta mie est moult trop lointaine.
Lors diras: «Dieu, que suis mauvais
Quand là, où mon coeur est, ne vais!
Mon coeur seul pourquoi j'y envoie?
Faut-il qu'y pensant rien n'en voie?

[p.154]

Quant g'i puis mes piés envoier 2391
Après, por mon cuer convoier,
Se mi oil mon cuer ne convoient,
Ge ne pris riens quanque il voient.
Se doivent-il ci arrester?
Nennil, mès voisent viseter
Le saintuaire précieus
Dont mon cuer est si envieus;
Quant mon cuer en a tel talent,
Ge me puis bien tenir à lent,
Se de mon cuer suis si lointiens,
Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens.
Or irai, plus nel' laisserai,
Jamès aése ne serai
Devant qu'aucune enseigne en voie:
Lores te metras à la voie,
Et si iras par tel convent,
Qu'à ton esme faudras souvent,
Et gasteras en vain tes pas,
Ce que tu quiers ne verras pas,
Si convendra que tu retornes,
Sans plus faire, pensis et mornes.
Lors reseras à grant meschief,
Et te vendront tout derechief
Soupirs, espointes et friçons,
Qui poignent plus que heriçons.
Qui ne le set, si le demant
A ceus qui sunt loial Amant.
Ton cuer ne porras apaier,
Ainsi iras encor essaier
Se tu verras par aventure
Ce dont tu ies en si grant cure;
Et se tu te pues tant pener
Qu'au véoir puisses assener,

[p.155]

Quand j'y veux après envoyer 2395
Mes pieds, pour mon coeur convoyer,
Si mes yeux mon coeur ne convoient
Rien je ne prise ce qu'ils voient.
Ici doivent-ils s'arrêter?
Nenni, mais veulent visiter
Le moult précieux sanctuaire
Qu'à si grand deuil mon coeur espère.
Quand si vite court mon désir,
Je me puis bien pour lent tenir;
Quand mon coeur est de ma pensée
Si loin, je la tiens insensée.
Or j'irai; mon coeur je suivrai
Et jamais aise ne serai
Devant qu'aucune chose en voie!»
Lors tu te mettras en la voie;
Mais tu marcheras de tel train
Qu'échouera souvent ton dessein,
Et tu reviendras en arrière
Pensif et morne sans plus faire,
Et seront perdus tous tes pas,
Ce que tu cherches ne verras.
Lors reseras en grand' misère
Et derechef de te méfaire
Soupirs, élancements, frissons
Qui piquent plus que hérissons.
Qui ne le sait, qu'il en réfère
A l'amant loyal et sincère.
Ton coeur ne pourras contenter,
Mais tu voudras encor tenter
Si tu verrais par aventure
Ce dont seras en si grand cure;
Et si tu fais tant que la voir
Puisses un jour à ton vouloir,

[p.156]

Tu vodras moult ententis estre 2425
A tes yex saouler et pestre:
Grant joie en ton cuer demenras
De la biauté que tu verras;
Et saches que du regarder
Feras ton cuer frire et larder,
Et tout adès en regardant
Aviveras le feu ardant.
Qui ce qu'il aime plus regarde,
Plus alume son cuer et l'arde;
Cil art, alume et fait flamer
Le feu qui les gens fait amer.
Chascuns Amans suit par coustume
Le feu qui l'art et qui l'alume.
Quant il le feu de plus près sent,
Et il s'en va plus apressant.
Le feu si est ce qui remire
S'amie qui tout le fet frire;
Quant il de li se tient plus près
Et il plus est d'amer engrès:
Ce sevent bien sage et musart,
Qui plus est près du feu, plus art.

Tant cum t'amie ainsinc verras,
Jamès movoir ne t'en querras;
Et quant partir t'en convendra,
Tout le jor puis t'en sovendra
De ce que tu auras véu;
Si te tendras à decéu
D'une chose trop lédement,
Que onques cuer ne hardement
N'eus de li araisonner,
Ains as esté sans mot sonner

[p.157]

Moult attentif tu voudras être 2429
A tes yeux en saoûler et paître.
Grand' joie en ton coeur sentiras
De la beauté que tu verras;
Mais rien qu'à regarder sa dame
Le coeur et pétille et s'enflamme,
Et là, toujours la regardant,
Aviveras le feu ardent.
Qui plus l'objet aimé regarde,
Plus allume son coeur et l'arde
[54],
Car c'est lui qui fait enflammer
Le feu qui les gens fait aimer.
Chacun amant suit par coutume
Le feu qui l'art et le consume;
Quand le feu de plus près il sent,
Plus il va de lui s'approchant.
Or le feu, c'est sa douce amie
Qu'il admire en si grande envie
Et qui le fait ainsi rôtir;
Car plus près il se veut tenir
Près de la belle qu'il adore,
Et plus il veut aimer encore.
Or sages et fous, chacun dit:
Plus près le feu, plus il nous cuit.
Ainsi, plus tu verras ta mie,
Moins de partir n'auras l'envie,
Et quand partir il te faudra,
Tout le jour il te souviendra
De celle que tu auras vue,
Et ton âme sera déçue
Encore plus cruellement
De n'avoir eu tant seulement
De lui dire un seul mot l'audace,
Toujours là planté dans la place

[p.158]

Lez li, cum fox et entrepris. 2457
Bien cuideras avoir mespris,
Quant tu n'as la bele emparlée
Ainçois qu'ele s'en fust alée.
Tourner te doit à grant contraire,
Car se tu n'en péusses traire
Fors seulement ung biau salu,
Si t'éust-il cent mars valu.
Lors te prendras à devaler,
Et querras achoison d'aler
Derechief encore en la rue
Où tu auras cele véue,
Que tu n'osas metre à raison;
Moult iroies en sa maison
Volentiers, s'achoison avoies.
Il est drois que toutes tes voies,
Et tes alées et ti tour
Soient tuit adès là entour;
Mès vers la gent très-bien te cele,
Et quiers autre achoison que cele
Qui cele part te face aler;
Car c'est grant sens de soi celer.
S'il avient que tu aparçoives
T'amie en leu que tu la doives
Araisonner ne saluer,
Lors t'estovra color muer;
Si te fremira tous li sans,
Parole te faudra et sens,
Quant tu cuideras commencier;
Et se tant te pués avancier
Que ta raison commencier oses,
Quant tu devras dire trois choses,
Tu n'en diras mie les deus,
Tant seras vers li vergondeus.

[p.159]

Auprès d'elle comme un niais. 2463
Son dédain craindras désormais,
Pour ne l'avoir interpelée
Devant qu'elle s'en fût allée;
Et grand'peine devras souffrir,
De n'avoir pu même obtenir
Seulement une révérence,
T'en coûtât-il cent marcs de France.
Lors te prendras à dévaler,
Cherchant occasion d'aller
Déréchef encore en la rue
Où naguère tu l'auras vue
Sans oser la mettre à raison.
Moult irais-tu dans sa maison,
Si tu pouvais, jusque chez elle.
Alors tout autour de ta belle,
Par tous chemins tu t'en iras
De ci de là portant tes pas;
Mais les valets surtout évite,
Et toute autre raison médite
Que celle qui t'y fait aller,
Car c'est grand sens de soi celer.
S'il advient que tu aperçoives
Ta mie en tel lieu que tu doives
La saluer, l'entretenir,
Lors sentiras ton sang frémir,
La pâleur blêmir ton visage,
Ta voix se perdre et ton courage.
Et quand tu voudras commencer,
Si tu te peux tant avancer
Que ton discours commencer oses,
Quand tu devras dire trois choses,
Tu n'en diras pas même deux,
Tant seras près d'elle honteux.

[p.160]

Il n'iert jà nus si apensés 2491
Qui en ce point n'oblit assés,
S'il n'est tiex que de guile serve;
Mès faus Amans content lor verve
Si cum il veulent, sans paor,
Qu'il sunt trop fort losengéor:
Il dient ung, et pensent el
[55],
Li traïtor felon mortel.
Quant ta raison auras fenie,
Sans dire mot de vilenie,
Moult te tenras à conchié,
Quant tu auras riens oblié
Qui te fust avenant à dire:
Lors reseras en grant martire:
C'est la bataille, c'est l'ardure,
C'est li contens qui tous jors dure.
Amans n'aura jà ce qu'il quiert,
Tous jors li faut, jà en pez n'iert;
Jà fin ne prendra ceste guerre
Tant cum l'en veille la pez querre.
Quant ce vendra qu'il sera nuis,
Lors auras plus de mil anuis:
Tu te coucheras en ton lit
Où tu auras poi de délit;
Car quant tu cuideras dormir,
Tu commenceras à fremir,
A tresaillir, à demener,
Sor costé t'estovra torner,
Une heure envers, autre eure adens,
Cum fait hons qui a mal as dens.
Lors te vendra en remembrance
Et la façon et la semblance
A cui nule ne s'apareille.
Si te dirai fiere merveille:

[p.161]

Il n'est homme, tant soit-il sage, 2497
Qui lors ne perde son bagage,
A moins qu'il ne soit faux amant.
Ceux-là vont leur verve exprimant
Avec une parfaite aisance;
Trop forte est leur outrecuidance;
Ils disent un et pensent deux
[55b],
Traîtres, félons et venimeux.
Quand auras ta raison finie
Sans dire mot de vilenie,
Lors tu te croiras méprisé,
Et quand tu auras épuisé
Tout ce qu'avais d'aimable à dire,
Lors reseras en grand martyre.
C'est la bataille, le tourment,
Qui toujours dure au bon amant,
Jamais ne finira la guerre;
Vainement la paix il espère,
Ce qu'il cherche il n'aura jamais
Et toujours souffre et n'aura paix.
Et puis quand il sera nuit close,
Lors ce sera bien autre chose.
En vain chercheras sur ton lit
Un peu de calme et de répit;
A t'endormir comme tu penses,
Vite à frémir tu recommences,
A tressaillir, te démener,
Sur un côté te retourner,
Une heure pile, une autre face,
Comme un homme que dent tracasse.
Alors viendra devant tes yeux
La belle au maintien gracieux
Qui n'a jamais eu sa pareille,
Et ce sera fière merveille.

[p.162]

Tex fois sera qu'il t'iert avis 2525
Que tu tendras cele au cler vis
Entre tes bras tretoute nue,
Ausinc cum s'el ert devenue
Du tout t'amie et ta compaigne;
Lors feras chatiaus en Espaigne
[56],
Et auras joie de noient,
Tant cum tu iras foloiant
En la pensée delitable
Où il n'a fors mençonges et fable;
Mès poi i porras demorer.
Lors commenceras à plorer,
Et diras: Diex! ai-ge songié?
Qu'est-ice, où estoie-gié?
Ceste pensée, dont me vint?
Certes dis fois le jor, ou vint
Vodroie qu'ele revenist:
Ele me pest et replenist
De joie et de bonne aventure;
Mès ce m'amort que poi me dure[57].
Diex! verrai-ge jà que ge soie
En itel point cum ge pensoie?
Gel' vodroie par convenant
Que ge morusse maintenant;
La mort ne me greverait mie,
Se ge moroie ès bras m'amie.
Moult me griéve Amors et tormente,
Sovent me plains et me demente;
Mais se tant fait Amors que j'aie
De m'amie enterine joie,
Bien seront mi mal racheté.
Las! ge demant trop chier cheté;
Ge ne me tiens mie por sage,
Quant ge demant itel outrage:

[p.163]

Tantôt tu croiras embrasser 2531
Ta belle amante, doux penser,
Entre tes bras tretoute nue,
Pensant qu'elle soit devenue
Ta mie et compagne à jamais.
Lors en Espagne des palais,
Sans fond bâtiras sur les sables,
Bercé de mensonges et fables
Heureux d'un rien, te complaisant
Dans ce songe doux et plaisant.
Mais tôt s'évanouit ce leurre,
Il te faut recommencer, pleure:
«Dieu puissant, ai-je bien songé?
Où étais-je? Qu'est-ce que j'ai?
D'où donc me vint cette pensée?
Je voudrais l'âme avoir bercée
Dix fois le jour par elle ou vingt,
Elle m'a tout rempli soudain
De joie et de bonne aventure,
Mais trop me mord que si peu dure.
Dieu! pourrai-je voir que je sois
En tel point comme je pensois?
La mort ne me grèverait mie
Mourant dans les bras de ma mie;
Aussi de rien ne me plaindrais
Si dès maintenant je mourais.
Moult me grève Amour et tourmente,
Souvent me plains et me lamente;
Mais si pouvait me faire Amour
Avoir ma mie entière un jour,
J'aurais bien payé ma souffrance.
Mais, hélas! c'est trop d'exigence,
Et je suis fol, j'en ai bien peur,
De demander telle faveur:

[p.164]

Car qui demande musardie, 2559
Il est bien drois qu'en l'escondie.
Ne sai comment dire ge l'ose,
Car maint plus preus et plus alose
De moi auroient grant honor
En ung loier assez menor;
Mès se sans plus d'ung seul baisier
Me daignoit la bele aésier,
Moult auroie riche desserte
De la poine que j'ai sofferte;
Mès fort chose est à avenir,
Ge me puis bien por fol tenir,
Quant j'ai mon cuer mis en tel leu
Dont ge n'aten avoir nul preu.
Si dis-ge que fox et que gars,
Car miex vaut de li uns regars,
Que d'autre li deduis entiers.
Moult la véisse volentiers
Orendroites, se Diex m'aïst;
Garis fust qui or la véist.
Diex! quant sera-il ajorné?
Trop ai en ce lit séjorné:
Ge ne pris gaires tel gesir,
Quant je n'ai ce que je desir.
Gesir est ennuieuse chose,
Quant l'en ne dort ne ne repose:
Moult m'ennuie certes et griéve
Que orendroit l'aube ne criéve,
Et que la nuit tost ne trespasse;
Car, s'il fust jor, ge me levasse.
Ha solaus! por Diex car te heste,
Ne sejorne, ne ne t'areste:
Fai départir la nuit obscure,
Et son anui qui trop me dure.

[p.165]

Car qui demande une sottise 2565
Mérite bien qu'on reconduise.
Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi!
Maint plus preux, plus digne que moi
Aurait grand honneur, sans doutance,
De bien plus mince récompense.
Mais si, sans plus, d'un seul baiser
Me daignait la belle apaiser,
Je serais trop cher payé, certe,
De la peine que j'ai soufferte.
Mais sombre est pour moi l'avenir
Et me puis bien pour fol tenir
Quand mon coeur mis en telle place
Dont je n'attends la moindre grâce.
Mais que dis-je? J'en suis honteux!
Car un seul regard de ses yeux
Vaut mieux qu'une autre toute entière!
Exauce, mon Dieu, ma prière,
Laisse-moi cet être chéri
Revoir, et je serai guéri!
Quand donc verrai-je la lumière?
Sur ce lit maudit je n'ai guère
Trouvé le repos de longtemps,
Et mon désir en vain j'attends.
Un lit est ennuyeuse chose
Quand on ne dort ni ne repose.
Je souffre, et grand est mon ennui,
De ne voir trépasser la nuit
Et l'aube à mon chevet reluire;
Au jour pour me lever j'aspire.
Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi,
Point ne séjourne, éclaire-moi,
Fais départir la nuit obscure
Et son ennui qui trop me dure!»

[p.166]

La nuit ainsine te contendras, 2593
Et de repos petit prendras,
Se j'onques mal d'amors connui
[58];
Et quant tu ne porras l'ennui
Soffrir en ton lit de veillier,
Lors t'estovra apareillier,
Chaucier, vestir et atorner,
Ains que tu voies ajorner.
Lors t'en kas en recelée,
Soit par pluie, soit par gelée,
Tout droit vers la maison t'amie,
Qui sera espoir endormie,
Et à toi ne pensera guieres.
Une hore iras à l'uis derrieres
Savoir s'il, est remés deffers,
Et jucheras iluec defors
Tout seus à la pluie et au vent;
Après iras à l'uis devant,
Et se tu treuves fendéure,
Ne fenestre, ne serréure,
Oreille et ascoute parmi
S'il se sunt léens endormi;
Et se la bele sans plus veille,
Ge te loe bien et conseille
Qu'el t'oie plaindre et dolaser
Si qu'el sache que reposer
Ne pués en lit, por s'amitié.
Bien doit fame aucune pitié
Avoir de celi qui endure
Tel mal por li, se moult n'est dure.
Si te dirai que tu dois faire
Por l'amor de la débonnaire
De qui tu ne pues avoir aise;
Au départir la porte baise,

[p.167]

La nuit ainsi te conduiras 2599
Et de repos petit prendras,
Si de l'amour j'ai connaissance.
Enfin, rongé d'impatience
Et las en ton lit de veiller,
Tu te mettras à t'habiller,
Chausser et ta toilette faire
Sans attendre que l'aube éclaire.
Lors t'en iras en grand secret,
Par la pluie et le froid seulet,
Droit à la maison de ta mie
Qui sera sans doute endormie,
Ne songeant guère à son amant.
Par derrière, une heure durant,
Iras voir si l'huis, d'aventure,
N'est pas ouvert. Là, sur la dure,
T'assiéras à la pluie, au vent,
Puis à la porte de devant
Iras chercher une ouverture,
Une fenêtre, une serrure,
Pour écouter silencieux
Si tout repose dans ces lieux.
Et si la belle encore veille,
Heureux amant, je te conseille
Qu'elle entende plaindre et gémir
Tant qu'elle sache que dormir
Ne peux au lit pour l'amour d'elle.
Comment encor rester cruelle
Pour un amant qui souffre tant,
A moins d'avoir coeur trop méchant!
Écoute ce que tu dois faire
Pour l'amour de la débonnaire
Dont tu ne peux aise obtenir:
La porte baise au départir,

[p.168]

Et por ce que l'en ne te voie 2627
Devant la maison, n'en la voie,
Gar que tu soies repairiés
Anciez que jors soit esclairiés.
Icis venirs, icis alers,
Icis veilliers, icis parlers,
Font as amans sous lor drapiaus
Durement ameigrir lor piaus:
Bien le sauras par toi-méismes,
Il convient que tu t'essaïmes.
Car bien saches qu'Amors ne lesse
Sor fins amans color ne gresse:
A ce sunt cil bien cognoissant
Qui vont les dames traïssant,
Qui dient por eus losengier
Qu'il ont perdu boivre et mengier;
Et ge les voi, les jengléors,
Plus cras qu'abbés ne que priors.
Encor te commant et encharge
Que tenir te faces por large
A la pucele de l'ostel:
Ung garnement li donne tel,
Qu'el die que tu es vaillans.
T'amie et tous ses bien-veillans
Dois honorer et chiers tenir,
Grans biens te puet par eus venir:
Car cil qui sunt d'ele privé,
Li conteront qu'il t'ont trové
Preu, cortois et bien affaitié:
Miex t'en prisera la moitié.
Du païs gaires ne t'esloigne,
Et se tu as si grant besoigne
Que esloigner il te conviengne,
Garde bien que tes cuers remaigne,

[p.169]

Et prends garde qu'on ne te voie 2633
Devant le seuil ou sur la voie
Avant que le jour n'ait paru,
Car tu peux être reconnu.
Tous ces allers et ces venues,
Ces promenades par les rues
La nuit, font les amants maigrir
Durement et leur peau blémir;
Et toi-même en verras la preuve,
Car il te faut subir l'épreuve.
Sache qu'Amour ne laisse point
Aux amants fleur ni embonpoint;
A ce sont bien reconnaissables
Les amants trompeurs, méprisables,
Qui disent pour se louanger
Qu'ils ont perdu boire et manger,
Et que je vois plus gras que moines,
Abbés, et prieurs, et chanoines.
De plus, je te commande et veux
Que tu passes pour généreux
Du logis envers la servante;
Donne-lui parure si gente
Qu'elle proclame ta valeur.
Tu dois tenir en grand honneur
Tous les familiers de ta belle,
Ils pourront te servir près d'elle;
Car peut-être en l'intimité,
Par hasard auront-ils vanté
Ton esprit et ta courtoisie;
Moitié mieux t'aimera ta mie.
Le pays ne quitte jamais;
Mais si telle besogne avais
Qu'il te fallût partir quand même,
Ton coeur laisse à celle qu'il aime

[p.170]

Et pense de tost retorner, 2661
Tu ne dois gaires séjorner:
Fai semblant qu'à véoir te tarde
Cele qui a ton cuer en garde.
Or t'ai dit comment n'en-quel guise
Amant doit faire mon servise:
Or le fai donques, se tu viaus
De la bele avoir tes aviaus.

L'Amant parle.

Quant Amor m'ot ce commandé,
Je li ai lores demandé:
Sire, en quel guise ne comment
Puéent endurer cil amant
Les maus que vous m'avés contés?
Forment en sui espoentés,
Comment vit hons et comment dure
En tele poine, n'en tel ardure?
En duel, en sospirs et en lermes,
Et en tous poins, et en tous termes
Est en souci et en esveil.
Certes durement me merveil
Comment hons, s'il n'iere de fer,
Puet vivre ung mois en tel enfer.
Li Diex d'Amors lors me respont,
Et ma demande bien m'espont.

Amor parle.

Biaus amis, par l'ame mon pere
Nus n'a bien, s'il ne le compere;
Si aime-l'en miex le cheté,
Quand l'en l'a plus chier acheté;
Et plus en gré sunt reçéu
Li biens dont l'en a mal éu
[59].

[p.171]

Et pense à bientôt retourner, 2667
Tu ne dois guère séjouner:
Fais semblant que ravoir te tarde
Celle qui a ton coeur en garde.
Je t'ai dit tout au long comment
Doit servir un loyal amant.
Or donc, reste à mes lois fidèle
Si tu veux jouir de ta belle.

L'Amant parle.

Tel était son commandement.
Lors je lui répondis: Comment
Les amants peuvent-ils donc, sire,
Endurer si cruel martyre
Que tout à l'heure avez conté?
Vraiment j'en suis épouvanté.
Comment vit homme, et comment dure
En tel deuil, en telle torture,
Toujours en pleurs, gémissements
Et longs soupirs, et par tous temps
Rongé d'inquiétude horrible?
Ce m'est chose incompréhensible
Comment homme, s'il n'est de fer,
Peut vivre un mois ert tel enfer.
Le Dieu d'Amours lors me réplique
Et ma demanda ainsi, m'explique:

Amour parle.

Par l'âme de mon père, amis,
Nul n'a bien, s'il n'y met le prix;
Car jouissance est mieux goûtée,
Quand on l'a plus cher achetée,
Et les biens mous semblent meilleurs,
Venant après de longs malheurs
[59b].

[p.172]

Il est voirs que nus maus n'ataint 2691
A celi qui les amans taint.
Ne qu'en puet espuisier la mer,
Ne porroit-l'en les maus d'amer
Conter en rommant, ne en livre;
Et toutes voies convient vivre
Les amans, qu'il lor est mestiers:
Chascuns fuit la mort volentiers.
Cil que l'en met en chartre oscure,
Et en vermine et en ordure,
Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine,
Ne se muert mie por la poine;
Espérance confort li livre,
Qu'il se cuide véoir délivre
Encor par aucune chevance:
Et tretout autele béance
A cis qu'Amors tient en prison,
Il espoire sa garison.
Ceste espérance le conforte,
Et cuer et talent li aporte
De son cors à martire offrir:
Espérance li fait soffrir
Tant maus que nus n'en sait le conte,
Por la joie qui cent tans monte.
Espérance par soffrir vaint
[60],
Et fait que li amant vivaint.
Benéoite soit Espérance
Qui les amans ainsinc avance!
Moult est Espérance cortoise,
Qu'el ne laira jà une toise
Nul vaillant homme jusqu'au chief,
Ne por péril, ne por meschief;
Neis au larron que l'en veut pendre
Fait-ele adés merci atendre.

[p.173]

Certes nul mal ne peut atteindre 2697
Ceux qu'on voit les amants étreindre.
Nul ne peut épuiser la mer,
Nul ne saurait les maux d'aimer
Conter en roman ni en livre;
Pourtant les amants veulent vivre,
Si douloureux que soit leur sort;
Chacun fuit volontiers la mort.
Le captif, en cellule obscure,
Rongé de vermine et d'ordure,
Mange son pain d'avoine noir
Et ne meurt pas de désespoir.
Toujours le soutient l'espérance
De sa prochaine délivrance
Par la ruse ou par le hasard.
On peut l'amant mettre en regard
Qu'Amour en sa prison enserre
Et qui sa guérison espère;
Le réconforte cet espoir
Et lui donne coeur et pouvoir
De se livrer à sa torture.
Grâce à lui des maux il endure
Sans nombre, un bonheur attendant
Qui montera cent fois autant.
Amants fait vivre l'Espérance
Et vainc à force de souffrance
[60b].
Bénite l'Espérance soit
Qui les amants ainsi rassoit!
Moult est l'Espérance courtoise
Et n'abandonne d'une toise
Nul vaillant coeur jusqu'à la fin
Dans sa détresse et son chagrin,
Et jusqu'au larron qu'on va pendre
Lui fait toujours sa grâce attendre.

[p.174]

Iceste te garantira, 2725
Ne jà de toi ne partira
Qu'el ne te secore au besoing;
Et avecqnes ce ge te doing
Trois autres biens, qui grans soias
Font à ceus qui sunt en mes las.
Li primerains biens qui solace
Ceus que li maus d'amer enlace,
C'est Dous-Pensers qui lor recorde
Ce où Espérance s'acorde,
Quant li amant plaint et sospire,
Et est en duel et en martire:
Dous-Pensers vient à chief de pièce
Qui l'ire et le corrous despièce,
Et à l'amant en son venir
Fait de la joie sovenir,
Que Espérance li promet,
Et après au devant li met
Les yex rians, le nez tretis,
Qui n'est trop grans, ne trop petits,
Et la bouchete colorée,
Dont l'alaine est si savorée:
Si li plait moult quant il li membre
De la façon de chascun membre.
Encor va ses solas doublant,
Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant
Li membre, ou d'une bele chiere
Que fait li a s'amie chiere,
Dous-Pensers ainsinc assoage
Les dolors d'amors et la rage.
Icestui bien voil que tu aies,
Et se tu l'autre refusoies,
Qui n'est mie mains doucereus,
Tu seroies moult dangereus.

[p.175]

C'est elle qui te soutiendra, 2731
Jamais de toi ne partira
Sans qu'au besoin secours te donne.
Avec elle je t'abandonne
Trois autres biens qui grands soulas
Font à ceux qui sont dans mes lacs.
Le premier de ces biens que trouvent
Ceux qui les maux d'aimer éprouvent,
C'est Doux-Penser qui leur apprend
Où l'Espérance les attend.
Quand l'amant se plaint et soupire
Et grand deuil souffre et grand martyre,
Doux-Penser vient lors doucement
Dépecer l'ire et le tourment,
Et lui retrace en sa pensée
Des biens l'image carressée
Que l'Espérance lui promet,
Et devant les yeux lui remet
Cette bouchette colorée,
Dont l'haleine est si savourée,
Les yeux riants, le nez gentil
Qui n'est trop grand ni trop petit,
Et moult lui plaît quand lui rappelle
Tretous les charmes de sa belle
Et va ses soulas redoublant,
Quand d'un souris, d'un beau-semblant
Le berce, ou de l'accueil aimable
Que lui fit sa mie adorable.
Ainsi Doux-Penser adoucit
Les maux dont Amour le poursuit.
Donc ce premier don je t'octroie
Et si le deuxième avec joie
N'acceptais non moin doucereux,
Tu serais par trop dédaigneux.

[p.176]

Li secons biens est Dous-Parlers 2759
Qui a fait à mains bachelers
Et à maintes dames secors:
Car chascuns qui de ses amors
Oit parler, moult s'en esbaudist.
Si me semble que por ce dist
Une dame qui d'amer sot,
En sa chançon, ung cortois mot:
Moult sui, fet-ele, à bonne escole,
Quant de mon ami oi parole;
Se m'aïst Diex, il m'a garie
Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die.
Cele de Dous-Parler savoit
Quanqu'il en iert, car el l'avoit
Essaié en maintes manieres.
Or te lo, et veil que tu quieres
Ung compaignon sage et célant,
A qui tu die ton talent,
Et desqueuvres tout ton courage;
Cis te fera grant avantage.
Quant ti mal t'angoisseront fort,
Tu iras à li par confort,
Et parlerés andui ensemble
De la bele qui ton cuer emble,
De sa biauté, de sa semblance,
Et de sa simple contenance.
Tout ton estat li conteras,
Et conseil li demanderas
Comment tu porras chose faire
Qui à t'amie puisse plaire.
Se cil qui tant iert tes amis,
En bien amer a son cuer mis,
Lors vaudra miex sa compagnie.
Si est raison que il te die

[p.177]

Doux-Parler sera le deuxième, 2765
Qui porte au malheureux qui aime,
Dame ou damoiseau, bon secours;
Car entendre de ses amours
Parler, c'est douce jouissance.
C'est pour cela que dit, je pense,
Une dame qui bien aimait
En sa chanson ce joli trait:
«Je suis, fait-elle, à bonne école,
Oyant sur mon ami parole,
Car, Dieu m'assiste, est tout guéri
Mon coeur quand on parle de lui.»
De Doux-Penser bien savait-elle
Tous les secrets, et dut la belle
L'essayer de maintes façons.
Donc choisis en tes compagnons
Un ami moult discret et sage,
Car on tire grand avantage
D'ouvrir son coeur à quelque ami
Et son désir, et son ennui.
Quand l'angoisse sera trop forte,
A lui va, qu'il te réconforte.
Tous deux parlerez à l'envi
D'Elle, qui ton coeur a ravi,
De sa beauté, de sa semblance,
De son aimable contenance.
Tout ton état lui conteras,
Et conseil lui demanderas
Comment tu pourras chose faire
A ta belle qui puisse plaire.
Et si ce meilleur des amis
En bien aimer son coeur a mis,
Lors vaudra mieux sa compagnie.
Il sera lors droit qu'il te die

[p.178]

Se s'amie est pucele ou non[61], 2793
Qui ele est, et comment a non,
Si n'auras pas paor qu'il muse
A t'amie, ne qu'il t'encuse;
Ains vous entreporterés foi,
Et tu à luy, et il à toi.
Saches que c'est moult plesant chose
Quant l'en a homme à qui l'en ose
Son conseil dire et son segré.
Cel déduit prendras moult en gré,
Et t'en tendras à bien paié,
Puis que tu l'auras essaié.
Li tiers biens vient du regarder;
C'est Dous-Regars, qui seult tarder
A ceus qui ont amors lontaignes.
Mès ge te lo que tu te taignes
Bien près de li por Dous-Regart,
Que ses solas trop ne te tart:
Car il est moult as amoreus
Delitables et savoreus.
Moult ont au matin bone encontre
Li oel, quant Dame-Diex lor monstre
Le saintuaire précieux
De quoi il sunt si envieus.
Le jor que le puéent véoir
Ne lor doit mie meschéoir;
Il ne doutent pluie ne vent,
Ne nule autre chose grevant;
Et quant li oel sunt en déduit,
Il sunt si apris et si duit,
Que seus ne sevent avoir joie,
Ains vuelent que li cuers s'esjoie,
Et font les maus assoagier:
Car li oel cum droit messagier,

[p.179]

Si sa mie est pucelle ou non[61b] 2799
Qui elle est, comment elle a nom.
Lors n'auras peur qu'il en abuse
Près de ta mie, ou qu'il t'accuse;
Vous vous entreporterez foi,
Toi devers lui, lui devers toi.
Tu sauras quelle bonne chose
C'est d'avoir homme à qui l'on ose
Son coeur ouvrir et confier,
Bonheur que tu dois envier,
Puissant remède à ta souffrance,
Crois-moi, fais en l'expérience.
Le troisième bien vient des yeux:
C'est Doux-Regard. Aux amoureux
De longue date, patience
Il donne; avec persévérance
Près d'elle sois pour Doux-Regard;
De ses faveurs crains le retard.
Car c'est un bien si désirable,
Aux amoureux si délectable!
Heureux ceux à qui, le matin,
Dieu montre parmi leur chemin
Le moult précieux sanctuaire
Qu'à si grand deuil leur coeur espère!
Le jour qu'ils ont pu l'admirer,
Tout malheur ils vont conjurer;
Ils ne craignent ni vent, ni pluie,
Nul accident, nulle avanie.
Quand des amoureux l'oeil jouit,
Il est si gent et bien instruit,
Qu'il ne sait seul goûter sa joie;
Mais il veut que le coeur festoie
Dont il court les maux soulager.
Car les yeux, en prompt messager,

[p.180]

Tout maintenant au cuer envoient 2827
Noveles de ce que ils voient;
Et por la joie convient lors
Que li cuer oblit ses dolors,
Et les ténèbres où il iere:
Car, tout ausinc cum la lumiere
Les ténèbres devant soi chace,
Tout ausinc Dous-Regars efface
Les ténèbres où li cuers gist,
Qui nuit et jor d'amors languist:
Car li cuers de riens ne se diaut,
Quant li cel voient ce qu'il viaut.
Or t'ai, ce m'est vis, desclaré
Ce dont ge te vi esgaré,
Car je t'ai conté sans mentir
Les biens qui puéent garentir
Les amans, et garder de mort.
Or sez qui te fera confort;
Au mains auras-tu Espérance,
S'auras Doulx-Penser sans doutance,
Et Dous-Parler, et Dous-Regart.
Chascuns de ceus veil qu'il te gart
Tant que tu puisses miex atendre
Autres biens qui ne sunt pas mendre,
Ains greignors auras çà avant,
Mès ge te doing dès ore itant.


XVIII


Comment l'Amant dit cy qu'Amours
Le laissa en ses grans doulours.


Tout maintenant que Amors m'ot
Di son plaisir, ge ne soi mot

[p.181]

Aussitôt vers le coeur envoient 2833
Les nouvelles de ce qu'ils voient,
Et dans ses transports sent le coeur
Dissiper avec sa douleur
Les ténèbres qui l'obscurcissent.
Tel qu'au matin s'évanouissent
Soudain les ombres de la nuit,
Tel Doux-Regard anéantit
Les ténèbres où coeurs languissent
Qui nuit et jour d'amour gémissent;
Car le coeur de tout s'éjouit
Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit.
Je t'ai fait, je pense, en bon maître,
Tes fautes, tes erreurs connaître;
Car je t'ai conté, sans mentir,
Les biens qui peuvent garantir
Les amants et sauver leur vie.
Or donc, ces trois présents n'oublie;
Je te donne ainsi pour ta part
Et Doux-Parler, et Doux-Regard,
Et Doux-Penser, et l'Espérance;
Ils te donneront assistance
Et te feront attendre mieux
D'autres biens non moins précieux,
Mais meilleurs encor par la suite;
De ceux-ci dès ce jour profite.


XVIII

Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours
Le laissa sans plus de discours.


Sitôt sa sentence rendue,
Ne sais comment, mais de ma vue

[p.182]

Que il se fu esvanouis, 2857
Et ge remés essabouis,
Quant ge ne vi lez-moi nului;
De mes plaies moult me dolui,
Et soi que garir ne pooie,
Fors par le bouton où j'avoie
Tout mon cuer mis et ma béance.
Si n'avoie en nului fiance,
Fors où Diex d'Amors, de l'avoir;
Ainçois savoie tout de voir,
Que de l'avoir noient estoit,
S'Amors ne s'en entremetoit.
Li Rosiers d'une haie furent
Clos environ, si cum il durent;
Mès ge passasse la cloison
Moult volentiers por l'achoison
Du bouton qui sent miex que basme,
Se ge n'en crainsisse avoir blasme;
Mès assés tost péust sembler
Que les Roses vousisse embler.


XIX

Comment Bel-Acueil humblement Illustration: Ge vi vers moi tout droit venant...
Voir image
Offrit à l'Amant doucement
A passer pour véoir les Roses
Qu'il désiroit sor toutes choses.


Ainsinc que je me porpensoie
S'oultre la haie passeroie,
Ge vi vers moi tout droit venant
Ung varlet bel et avenant,
En qui il n'ot riens que blasmer:
Bel-Acueil se faisoit clamer,

[p.183]

Amour s'est tôt évanoui, 2863
Et je restai tout ébloui
Vers moi ne voyant plus personne.
Déréchef mon mal m'aiguillonne,
Et je sais que guérir ne puis
Que par le bouton où j'ai mis
Tout mon coeur et mon espérance.
Or, en nul je n'ai confiance
Fors en Amour pour l'obtenir.
Du premier coup j'ai dû sentir
Que n'en avais nulle puissance
Sans sa gracieuse assistance.
Les rosiers étaient entourés
D'un cercle d'arbrisseaux fourrés;
Or, j'aurais franchi la clôture
Moult volontiers pour la capture
Du bouton bel et parfumé,
Si n'eusse craint d'être blâmé;
Mais tôt pouvait-on me surprendre
Sans me laisser les roses prendre.


XIX


Comment Bel-Accueil humblement
Offrit à l'Amant doucement
Le passage pour voir les Roses
Qu'il désirait sur toutes choses.


Comme à me demander j'étais
Si la haie outrepasserais,
Droit à moi je vis d'aventure
Varlet venir de gente allure
En qui rien n'était à blâmer.
Bel-Acueil se faisait nommer,

[p.184]

Filz fu Cortoisie la sage. 2887
Cis m'abandonna le passage
De la haie moult doucement,
Et me dist amiablement:

Bel-Acueil parle.

Biaus amis chiers, se il vous plest,
Passés la haie sans arrest,
Por l'odor des Roses sentir;
Ge vous i puis bien garantir,
N'i aurés mal ne vilonnie,
Se vous vous gardés de folie.
Se de riens vous i puis aidier,
Jà ne m'en quiers faire prier;
Car près sui de vostre servise,
Ge le vous di tout sans faintise.

L' Amant respond.

Sire, fis-ge à Bel-Acueil,
Ceste promesse en gré recueil:
Si vous rens graces et merites
De la bonté que vous me dites;
Car moult vous vient de grant franchise.
Puisqu'il vous plaist, vostre servise
Suis prest de prendre volentiers.
Par ronces et par esglentiers
Dont en la haie avoit assés,
Sui maintenant oultre passés.
Vers le bouton m'en vois errant,
Qui mieudre odor des autres rent,
Et Bel-Acueil me convoia.
Si vous di que moult m'agréa,
Dont ge me poi si près remaindre,
Que au bouton péusse ataindre.

[p.185]

Fils de la sage Courtoisie. 2893
Lors de passer il me convie
Outre la haie, et doucement
Me dit moult amicalement:

Bel-Accueil parle.

«Vous plairait-il passer la haie,
Bel ami, qui tant vous effraie,
Pour l'odeur des roses sentir?
Je puis combler votre désir.
Vous n'aurez mal ni vilenie
Si vous vous gardez de folie.
Si je puis en rien vous aider,
Je ne me ferai pas prier,
Et je m'offre en toute franchise
A vous servir à votre guise.

L'Amant répond.

A Bel-Accueil j'ai répondu:
Sire, j'accepte confondu
Votre promesse et vous rends grâce,
Car votre bonté me surpasse;
Mais vous parlez si franchement
Que je ne puis faire autrement
Que d'accepter par déférence.»
Lors donc, grâce à son assistance,
Je franchis ronces, églantiers,
Qui me séparaient des rosiers,
Et fus cherchant la fleur aimée
Plus que toute autre parfumée,
Et Bel-Accueil m'accompagnait.
Lors bien heureux mon coeur était
D'approcher de si près la rose
Que je voyais là fraîche éclose,

[p.186]

Bel-Acueil moult bien me servi, 2917
Quant le bouton de si près vi;
Mès uns vilains qui grant honte ait,
Près d'ilecques repost s'estoit.
Dangiers ot nom, si fu closiers
Et garde de tous les Rosiers.
En ung destor fu li cuvers,
D'erbes et de fuelles couvers
Por ceus espier et sorprendre
Qu'il voit as Roses la main tendre.
Ne fu mie seus li gaignons,
Ainçois avoit à compaignons
Male-Bouche le gengléor,
Et avec lui Honte et Paor.
La miex vaillans d'aus si fu Honte;
Et sachiés que qui à droit conte
Son parenté et son linage,
El fu fille Raison la sage,
Et ses peres ot non Meffez,
Qui est si hidous et si lez,
Conques o lui Raison ne jut,
Mès du véoir Honte conçut,
Et quant Diex ot fait Honte nestre,
Chastéé, qui dame doit estre
Et des Roses et des boutons,
Iert assaillie des gloutons,
Si qu'ele avoit mestiers d'aïe,
Car Venus l'avoit envaïe,
Qui nuit et jor sovent li emble
Boutons et Roses tout ensemble.
Lors requist à Raison sa fille
Chastéé, que Venus essille:
Por ce que desconseillie iere
Volt Raison fere sa priere,

[p.187]

Et Bel-Accueil moult je bénis 2923
Quand de si près le bouton vis.
Mais, hélas! fâcheuse rencontre!
Un vilain dormait à rencontre;
C'était Danger, l'affreux closier
Et le gardien du beau rosier.
Pour ceux épier et surprendre
Qu'il voit au rosier la main tendre,
Il était, le traître, couché
Sous l'herbe et les feuilles caché.
Le chien n'était pas seul, du reste,
Car je vis, compagnon funeste,
Malebouche le clabaudeur
Après lui traînant Honte et Peur.
De tous la meilleure était Honte;
Car aussi bien si l'on remonte
A sa naissance et sa maison,
Elle est de la sage Raison
La fille, et Méfait est son père,
Monstre hideux et sanguinaire.
Jamais Raison ne lui céda,
Un regard seul la féconda;
Et lorsque Dieu Honte fit naître,
Chasteté qui dame doit être
Et des roses et des boutons,
Seule à la merci des gloutons,
En vain implorait assistance.
Vénus l'avait en sa puissance,
Vénus qui, le jour et la nuit,
Et roses et boutons ravit.
Chasteté par Vénus navrée
A Raison vint toute éplorée
Et sa fille lui demanda.
Raison sa prière exauça

[p.188]

Et li presta à sa requeste 2951
Honte qui est simple et honeste:
Et por les Roses miex garnir,
I fist Jalousie venir
Paor qui bée durement
A faire son commandement.
Or sunt as Roses garder troi,
Por ce que nus, sans lor otroi,
Ne Rose, ne bouton n'emport.
Ge fusse arivés à bon port,
Se d'els troi ne fusse aguetiés:
Car li frans, li bien afetiés
Bel-Acueil se penoit de faire
Quanqu'il savoit qui me doit plaire.
Sovent me semont d'aprochier
Vers le bouton, et d'atouchier
Au Rosier qui l'avoit chargié
[62];
De ce me donnoit-il congié.
Por ce qu'il cuide que gel' voille,
A-il coillie une vert foille
Lez le bouton qu'il m'a donnée,
Por ce que près ot esté née.
De la foille me fis moult cointe;
Et quant ge me senti acointe
De Bel-Acueil, et si privés,
Ge cuidai bien estre arrivés.
Lors ai pris cuer et hardement
De dire à Bel-Acueil comment
Amors m'avoit pris et navré.
Sire, fis-ge, jamès n'auré
Joie, se n'est par une chose,
Que j'ai dedans le cuer enclose
Une moult pesant maladie;
Ne sai comment ge le vous die,

[p.189]

Et lui prêta sur sa requête 2957
Honte qui est simple et honnête,
Et pour les roses mieux garnir,
Jalousie aussi fit venir
Peur toujours prête à son service
Contre Vénus et sa malice.
Ainsi, ces trois gardiens fâcheux
Veillaient que nul audacieux
Ne vînt rose ou bouton soustraire.
Au bout de ma dure carrière,
J'étais, si ne fusse épié;
Car mon gent et doux allié,
Bel-Accueil, s'efforçait de faire
Tout ce qu'il savait pour me plaire,
Souvent m'exhortait d'approcher
Vers le bouton, et de toucher
Du moins le Rosier qui le porte,
M'encourageant de toute sorte.
Il fut, prévenant mon désir,
Une verte feuille cueillir
Tout proche de la rose née
Et qu'aussitôt il m'a donnée.
De la feuille alors je me fis
Parure, et quand je me sentis
Bel-Accueil aussi favorable,
Je crus mon succès véritable,
Et mon courage ranimant,
Je dis à Bel-Accueil comment
D'Amour j'étais, une victime:
«Sire, à moi nul bonheur n'estime
Que par une chose advenir,
Car je sens en mon coeur sévir
Une cruelle maladie.
Mon audace excuser vous prie,

[p.190]

Car ge vous criens à correcier: 2985
Miex vodroie à cotiaus d'acier
Piece à piece estre depéciés,
Que vous en fussiés correnciés.

Bel-Acueil

Dites, fet-il, vostre voloir,
Que jà ne m'en verrez doloir
De chose que vous puissiés dire.

L'Amant.

Lors li ai dit: Sachiés, biau sire,
Amors durement me tormente.
Ne cuidiés pas que ge vous mente;
Il m'a où cuer cinq plaies faites.
Jà les dolors n'en seront traites,
Se le bouton ne me bailliés,
Qui est des autres miex tailliés.
Ce est ma mort, ce est ma vie,
De nule riens n'ai plus envie.
Lors s'est Bel-Acueil effraés,

Bel-Acueil.

Et me dist: Frere, vous baés
A ce qui ne puet avenir:
Comment! me voulés-vous honnir?
Vous m'averiés bien assoté,
Se le bouton aviés osté
De son Rosier; n'est pas droiture
Que l'en l'oste de sa nature.
Vilains estes du demander,
Lessiés-le croistre et amander;

[p.191]

Car j'ai peur de vous courroucer: 2993
Mieux voudrais me voir dépecer
A couteaux d'acier pièce à pièce
Que de rien faire qui vous blesse.

Bel-Accueil.

Dites, fait-il, votre vouloir,
Jamais ne me verrez douloir
De rien que vous me puissiez dire.

L'Amant.

Lors je lui dis: Sachez, beau sire,
Qu'Amour me fait beaucoup souffrir,
A vous je n'oserais mentir.
Il m'a fait au coeur cinq blessures,
Point ne guériront mes tortures
Si le bouton ne m'est baillé
Plus que tout autre bien taillé;
Il est ma mort, il est ma vie,
Et rien de plus mon coeur n'envie.»
Alors Bel-Accueil plein d'effroi:

Bel-Accueil.

«Frère, répondit-il, pourquoi
Vous bercez-vous d'une espérance
Dont jamais n'aurez jouissance?
Comment, me voulez-vous honnir?
Car ce serait moult me trahir
Que de vouloir ôter la rose
Du rosier où elle repose.
C'est d'un coeur pervers, insensé,
Que l'oter d'où Dieu l'a placé.

[p.192]

Nel' voudroie avoir deserté 3011
Du Rosier qui l'a aporté,
Por nule riens vivant, tant l'ains.

L'Acteur.

Atant saut Dangiers li vilains
De là où il estoit muciés.
Grans fu, et noirs et hériciés,
S'ot les yex rouges comme feus,
Le nés foncié, le vis hideus,
Et s'escrie cum forcenés:

Dangier.

Bel-Acueil, por quoi amenés
Entor ces Roses ce vassaut?
Vous faites mal, se Diex me saut,
Qu'il bée à vostre avilement:
Dehait ait, fors vous solement
[63],
Qui en ces porpris l'amena!
Qui felon sert, itant en a.
Vous li cuidiés grant bonté faire,
Et il vous quiert honte et contraire.


XX Illustration: Comment Dangier villainement... Voir image


Comment Dangier villainement
Bouta hors despiteusement
L'Amant d'avecques Bel-Acueil,
Dont il eut en son coeur grant dueil.


Fuiés, vassaus; fuiés de ci,
A poi que ge ne vous oci:

[p.193]

Moult vilaine est votre demande, 3017
Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende,
Car ne voudrais le voir ravir
Au rosier qui l'a fait fleurir,
Sachez-le bien, pour rien au monde.»

L'Auteur.

Soudain surgit Danger l'immonde,
Du gîte où il s'était glissé,
Grand et noir, le poil hérissé,
Les yeux comme une flamme ardente,
Nez camus, face repoussante,
Il criait comme un forcené:

Danger.

«Bel-Accueil, qu'avez-vous mené
Ce vassal auprès de la Rose?
Par Dieu, vous fîtes belle chose,
Il veut votre avilissement.
Malheur! si de vous seulement
[63b]
Ne me venait cette avanie?
Félon servir, c'est félonie.
Or vous lui faites grand' bonté;
Lui vous rend honte et vileté.


XX


Comment Danger dans sa furie
Expulse avec ignominie
L'Amant d'avecque Bel-Accueil,
Dont il eut en son coeur grand deuil.


Fuyez, vassal, loin de ma vue;
Hors de là, sinon je vous tue!

[p.194]