Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035
Qui de vous servir s'angoissoit.
Si le baés à conchier,
Ne me quier mès en vous fier:
Car bien est ores esprouvée
La traïson qu'avez couvée.


XXI


Ci dit que le villain Dangier
Chaça l'Amant hors du vergier
A une maçue à son col[64]:
Si resembloit et fel et fol.


Plus n'osai ilec remanoir,
Por le vilain hidous et noir
Qui me menace à assaillir:
La haie m'a fait tressaillir
A grant paor et à grant heste;
Et li vilains crole la teste,
Et dist se jamès i retour,
Il me fera prendre ung mal tour.
Lors s'en est Bel-Acueil fois,
Et ge remès tous esbahis,
Honteus et mas, si me repens,
Quant onques dis ce que ge pens:
De ma folie me recors,
Si voi que livrés est mes cors
A duel, à poine et à martire,
Et de ce ai la plus grant ire,
Que ge n'osai passer la haie.
Nus n'a mal qui amors n'essaie:
Ne cuidiés pas que nus congnoisse,
S'il n'a amé, qu'est grant angoisse.

[p.195]

Bel-Accueil mal vous connaissait 3043
Qui de vous servir s'efforçait;
Car bien est maintenant prouvée
La trahison qu'avez couvée.
Ne songez pas à me tromper
Ni devers moi vous disculper.


XXI


Icile vilain Danger chasse
Le pauvre Amant hors de la place,
Une grand' massue à son col
[64b],
Il ressemblait félon et fol.


Je voyais, saisi d'épouvante,
Sa face noire et grimaçante
Qui menaçait de m'assaillir.
Je m'en fus vite refranchir
La haie, et cette horrible bête
De loin criait, branlant la tête:
Si jamais revenez un jour,
Je vous ménage un mauvais tour!
Bel-Accueil avait pris la fuite;
Epuisé de telle poursuite,
Je restai honteux, interdit,
Repassant ce que j'avais dit.
Alors je compris ma folie
Et combien mon âme remplie
Était d'amertume et d'horreur.
Ce qui plus torturait mon coeur,
C'était l'infranchissable haie.
Seul celui qui l'amour essaie
Connaît l'angoisse et la douleur,
Et la souffrance et le malheur.

[p.196]

Amors vers moi trop bien s'aquite 3065
De la poine qu'il m'avoit dite;
Cuers ne porroit mie penser,
Ne bouche d'omme recenser
De ma dolor la quarte part.
A poi que li cuers ne me part,
Quant de la Rose me souvient,
Que si eslongnier me convient.


XXII


Comment Raison de Dieu aymée,
Est jus de sa tour devalée,
Qui l'Amant chastie et reprent
De ce que fol Amour emprent.


En ce point ai grant piece esté, Illustration: Raison fu la dame apelée...
Voir image
Tant que me vit ainsinc maté
La dame de la haute garde,
Qui de sa tour aval esgarde:
Raison fu la dame apelée.
Lors est de sa tour devalée,
Si est tout droit vers moi venue.
El ne fu joine; ne chenue,
Ne fu trop haute, ne trop basse,
Ne fu trop megre, ne trop grasse,
Li oel qui en son chief estoient,
A deus estoiles resembloient:
Si ot où chief une coronne,
Bien resembloit haute personne.
A son semblant et à son vis
Pert que fu faite en paradis,
Car Nature ne séust pas
Ovre faire de tel compas.

[p.197]

Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073
De la peine qu'il m'a prédite.
Nul ne saurait même penser
Ni bouche d'homme recenser
Le quart de tout ce que j'endure,
Et quand de la Rose, vous jure,
Il me souvient, c'est à mourir;
Pourtant il me convient partir.


XXII


Comment de Dieu Raison aimée,
Tôt de sa tour est dévalée,
Qui l'Amant châtie et reprend,
Car fol amour il entreprend.


En ce point j'ai fait longue route
Tant qu'enfin m'aperçut sans doute
La dame du haut de sa tour
Qui fait bonne garde à l'entour;
Raison est la dame apelée.
Elle est de sa tour dévalée,
Et je la vis venir à moi,
Ni jeune, ni vieille, ma foi,
Et ni trop haute, ni trop basse,
Et ni trop maigre, ni trop grasse.
Les yeux qui en son chef étaient
A deux étoiles ressemblaient;
Ceignait son chef une couronne,
Bien ressemblait haute personne.
A son semblant, ses traits exquis,
On sentait que du paradis
Elle vint, car jamais Nature
Ne tailla telle créature.

[p.198]

Sachiés, se la lettre ne ment, 3095
Que Diex la fist noméement
A sa semblance et à s'ymage,
Et li donna tel avantage,
Qu'el a pooir et seignorie
De garder homme de folie,
Por qu'il soit tex que il la croie.
Ainsinc cum ge me démentoie,
Atant es-vous Raison commence.

Raison parle à l'Amant.

Biaus amis, folie et enfance
T'ont mis en poine et en esmai:
Mar véis le bel tens de mai
Qui fist ton cuer trop esgaier;
Maralas onques umbroier
Où vergier dont Oiseuse porte
La clef dont el t'ovrit la porte.
Fox est qui s'acointe d'Oiseuse,
S'acointance est trop périlleuse:
El t'a traï et décéu,
Amors ne t'éust pas néu
S'Oiseuse ne t'éust conduit
Où biau vergier où est Déduit.
Se tu as folement ovré,
Or fai tant qu'il soit rescovré,
Et garde bien que tu ne croies
Le conseil par quoi tu foloies.
Bel foloie qui se chastie;
Et quant jones hons fait folie,
L'en ne s'en doit pas merveillier.
Or te voil dire et conseillier
Que l'amors metes en obli,
Dont ge te voi si afoibli,

[p.199]

Sachez, si la lettre ne ment, 3103
Que Dieu la fit assurément
A sa semblance et son image,
Et lui donna tel avantage
Qu'elle peut les hommes guérir
De folie ou les garantir,
S'ils veulent ses conseils entendre.
Me voyant tant de pleurs répandre,
Lors ainsi Raison commença:

Raison parle à l'Amant.

Bel ami, ce qui te causa
Tant de mal, c'est folle jeunesse
Et du beau temps de mai l'ivresse
Qui ton coeur fit trop égayer.
Mal te prit d'aller ombroyer
Au verger dont Oyseuse porte
La clef dont elle ouvrit la porte.
Oui, c'est elle qui t'a trahi;
Sans elle Amour ne t'eût pas nui.
Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse,
Accointance trop périlleuse!
Pour ton mal elle t'a conduit
Au verger qu'habite Déduit.
Puisque tu connais ta folie,
Il faut la réparer. Oublie
D'abord et hâte-toi de fuir
Le conseil qui t'a fait faillir.
Belle erreur est qui se pallie,
Et si jeune homme fait folie,
L'on ne doit point s'émerveiller.
Or donc je te vais conseiller.
Éteins cette amoureuse envie,
Cause de la chétive vie

[p.200]

Et si conquis et tormenté. 3127
Je ne voi mie ta santé,
Ne ta garison autrement;
Car moult te bée durement
Dangier le fel à guerroier.
Tu ne l'as mie à essaier:
Et de Dangier noient ne monte
Envers que de ma fille Honte,
Qui les Rosiers deffent et garde,
Cum cele qui n'est pas musarde;
Si en dois avoir grand paor,
Car à ton oés n'i vois pior.
Avec ces deux est Male-Bouche
Qui ne sueffre que nus i touche;
Anciez que la chose soit faite,
L'a-il jà en cent leus retraite.
Moult as à faire à dure gent,
Or garde liquiex est plus gent,
Ou du lessier, ou du porsivre
Ce qui te fait à dolor vivre.
C'est li maus qui Amors a non,
Où il n'a se folie non;
Folie! se m'aïst Diex, voire.
Homs qui aime ne puet bien faire,
N'a nul preu de ce mont entendre,
S'il est clers, il pert son aprendre;
Et se il fait autre mestier,
Il n'en puet guères esploitier.
Ensorquetout il a plus poine
Que n'ont hermite, ne blanc moine.
La poine en est desmésurée,
Et la joie a corte durée.
Qui joie en a, petit li dure,
Et de l'avoir est aventure;

[p.201]

Dont je te vois si tourmenté. 3135
Je n'entrevois pour toi santé
Ni guérison par autre voie,
Car Danger se fait moult grand' joie,
Le félon, de te guerroyer.
Ne va pas à lui t'essayer.
Encor Danger pour rien ne compte
A côté de ma fille Honte,
Qui les Rosiers garde et défend
D'un oeil actif et vigilant.
C'est elle surtout qu'il faut craindre
Pour ton fatal désir contraindre.
Et Malebouche les soutient;
Malheur à qui les toucher vient!
Devant que soit faite la chose,
Déjà par cent lieux il en glose.
Moult as à faire à dure gent;
Or vois lequel est plus urgent
Ou de laisser, ou de poursuivre
Ce qui te fait à douleur vivre.
De ce mal Amour est le nom,
Plutôt folie, et pourquoi non?
Folie, oui, pour Dieu! je préfère,
Car amoureux ne sait bien faire,
Nul profit n'en saurait avoir;
S'il est clerc, il perd son savoir,
Et s'il suit une autre carrière,
Il ne saurait l'exploiter guère,
Et de peines cent fois autant
Souffre qu'hermite ou moine blanc.
La peine en est démesurée,
Le plaisir de courte durée,
Et pour ce bonheur d'un instant
Qui leur échappe bien souvent,

[p.202]

Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161
Qui en la fin du tout i faillent.
Onques mon conseil n'atendis,
Quant au Diex d'Amors te rendis:
Le cuer que tu as trop volage
Te fist entrer en tel folage.
La folie fu tost emprise,
Mès à l'issir a grant mestrise.
Or met l'amor en nonchaloir,
Qui te fait vivre et non valoir:
Car la folie adès engraigne,
Qui ne fait tant qu'ele remaigne.
Pren durement as dens le frain,
Et donte ton cuer et refrain.
Tu dois metre force et deffense
Encontre ce que tes cuers pense:
Qui toutes hores son cuer croit,
Ne puet estre qu'il ne foloit.


XXIII


Si respond l'Amant à rebours
A Raison qui luy blasme Amours.


Quant j'oï ce chastiement,
Je répondi iréement:
Dame, ge vous veil moult prier
Que me lessiez à chastier.
Vous me dites que ge refraigne
Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne:
Cuidies-vous donc qu'Amors consente
Que je refraigne et que ge dente
Le cuer qui est tretout siens quites?
Ce ne puet estre que vous dites.

[p.203]

Combien leur existence jouent 3169
Qui la plupart au port échouent?
Pourquoi mon conseil n'attendis
Quand au Dieu d'Amours te rendis?
C'est ton coeur, hélas! trop volage
Qui subit ce fol esclavage;
Vite folie on entreprend,
Mais on en sort moult durement.
Or, ce fatal amour oublie
Dont tu vis, mais qui t'humilie,
Car la démence va croissant
Si contre elle on ne se défend.
Ton frein avec courage broie,
Dompte ce coeur qui te guerroie,
Car son coeur qui trop souvent croit
Toujours s'égare et se déçoit.
Résiste donc sans défaillance
Encontre ce que ton coeur pense.


XXIII


Cy répond l'Amant au rebours
A Raison blâmant Dieu d'Amours.


Quand j'ouïs cette réprimande,
Je lui dis en colère grande:
Dame, je veux vous demander
De ne plus tant me gourmander.
Vous me dites mon coeur contraindre
Pour qu'Amour ne le puisse atteindre.
Pensez-vous qu'il puisse accepter
Voir contraindre un coeur et dompter
Qu'il retient tout en sa puissance?
Vous me voyez dans l'impuissance.

[p.204]

Amors a si mon cuer donté, 3191
Qu'il n'est mès à ma volenté:
Ains le justise si forment,
Qu'il i a faite clef fermant.
Or m'en lessiés du tout ester,
Car vous porriés bien gaster
[65]
En oiseuse vostre françois:
Ge vodroie morir ainçois
Qu'Amors m'éust de fausceté
Ne de traïson arété.
Ge me voil loer ou blasmer
Au darrenier de bien amer,
Si m'en desplet qui me chastie.
Atant s'est Raison départie,
Qui bien voit que por sermonner
Ne me porroit de ce torner.
Ge remès d'ire et de duel plains:
Sovent plore et sovent me plains
Que ne soi de moi chevissance,
Tant qu'il me vint en remembrance
Qu'Amors me dist que ge quéisse
Ung compaignon cui ge déisse
Mon conseil tout outréement,
Si m'osteroit de grant torment.
Lors me porpensai que j'avoie
Ung compaignon que ge savoie
Moult à loial; Amis ot non;
Onques n'oi mieuldre compaignon.

[p.205]

Amour a mon coeur tant dompté 3199
Qu'il n'est plus à ma volonté;
Pour mieux assurer sa capture,
Il l'a fermé d'une clef sûre.
Or cessez de me tourmenter,
Car vous ne sauriez que gâter
Votre français en pure perte,
Et j'aimerais mieux mourir certe,
Qu'Amour, me pût de fausseté
Reprendre et de déloyauté.
Je veux aimer tout à mon aise
Jusqu'à la fin, ne vous déplaise;
Sont vos avis hors de saison.
Alors dut s'en aller Raison
Voyant sa science perdue
Contre une âme aussi résolue.
De deuil et de colère plein
Souvent pleure et souvent me plain
De rester ainsi sans défense;
Tant qu'enfin me vint souvenance
Qu'Amour m'avait dit d'esssyer
Compagnon à qui confier
Sans réserve toute ma peine,
Qui me console et me soutienne.
Alors je songeai que j'avais
Un compagnon que je savais
Loyal et bon. Ami s'appelle,
Oncques n'en eus de plus fidèle.

[p.206]

XXIV


Comment, par le conseil d'Amours, 3219
L'Amant vint faire ses clamours
A Amis, a qui tout compta,
Lequel moult le réconforta.


A li m'en vins grant aléure, Illustration: A li m'en vins grant aléure...
Voir image
Si li desclos Pencloéure
Dont ge me sentoie encloé,
Si cum Amors m'avoit loé,
Et me plains à lui de Dangier,
Qui par poi ne me volt mengier,
Et Bel-Acueil en fist aler,
Quant il me vit à lui parler
Du bouton à qui ge béoie,
Et me dist que le comparroie,
Se jamès par nule achoison
Me véoit passer la cloison.
Quant Amis sot la vérité,
Il ne m'a mie espoenté;


XXV


Comment Amys moult doucement
Donne réconfort à l'Amant.


Ains me dist: Compains, or soiés
Séur, et ne vous esmaiés;
Ge congnois bien pieça Dangier,
Il a apris à leidangier,
A leidir et à menacier
Ceus qui aiment au commencier.

[p.207]

XXIV


Comment, par le conseil d'Amour, 3227
L'Amant instruit sans nul détour
Ami de sa mésaventure
Qui le console et le rassure.


A lui lors je fus à grands pas
Découvrir tout mon embarras
Et mon inquiétude amère,
Et d'Amour la leçon entière.
Je me plaignis comment Danger
Pour un peu faillit me manger,
Et Bel-Accueil hors de la place
Fit aller, quand il vit qu'en grâce
Le bouton je lui demandais,
Et me dit que je le paierais
Si jamais encor d'aventure
Je venais franchir la clôture.
Quand Ami sut la vérité
Il ne m'a pas épouvanté;


XXV


Comment d'Ami douce parole
L'Amant reconforte et console.


Mais me dit: «Compagnon, soyez
Tranquille et ne vous effrayez.
Je le connais de longue date
Ce Danger qui si fort éclate
En cris, menaces, vains discours,
Contre novices en amours.

[p.208]

Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245
Se vous l'avez felon trouvé,
Il iert autres au derrenier:
Ge le congnois cum ung denier.
Il se set bien amoloier,
Par chuer et par soploier
[66];
Or vous dirai que vous ferés:
Ge lo que vous li requerés
Qu'il vous pardoint sa mal-voillance,
Par amors et par acordance;
Et li metés bien en convent,
Que jamès dès or en avant
Ne ferés riens qui li desplese.
C'est la chose qui plus li plese,
Qui bien le chue et le blandist.

L'Amant.

Tant parla Amis et tant dist,
Qu'il m'a auques réconforté,
Et hardement et volenté
Me donna d'aler essaier
Se Dangier porroie apaier.


XXVI Illustration: A Dangier suis venu honteus... Voir image


Comment l'Amant vient à Dangier,
Luy prier que plus ledangier
Ne le voulsist, et par ainsi
Humblement luy crioit mercy.


A Dangier suis venu honteus,
De ma pès faire convoiteus;
Mès la haie ne passai pas,
por ce qu'il m'ot véé le pas.

[p.209]

Croyez-en mon expérience, 3253
Si le premier jour sa démence
Effraie, il est autre au dernier,
Je le connais comme un denier.
Rien n'adoucit mieux ce cerbère
Que la caresse et la prière
[66b].
Or, voici ce que vous ferez:
D'abord vous lui demanderez
Qu'il vous pardonne votre injure
Par amour, bienveillance pure,
Et jurez-lui, la main levant,
Que jamais plus dorénavant
Ne ferez rien qui lui déplaise;
Car il n'est rien qui tant lui plaise
Que caresse de bon flatteur.»

L'Amant.

Parlait avec tant de chaleur
Ami, que mon âme ravie
Reprit courage. Alors l'envie
Me vint aussitôt d'essayer
Si je pourrais l'apitoyer.


XXVI


Comment l'Amant vient et supplie
Danger que ses torts il oublie,
Pour l'apaiser, et puis ainsi
Humblement lui criait merci.


A Danger vins d'un pas timide
Et de faire ma paix avide,
Mais sans la clôture franchir
Pour ne pas lui désobéir.

[p.210]

Ge le trové en piés drecié, 3273
Fel par semblant et corrocié,
En sa main ung baston d'espine.
Ge tins vers lui la chiere encline,
Et li dis: Sire, je sui ci
Venus por vous crier merci;
Moult me poise, s'il péust estre,
Dont ge vous fis onques irestre;
Mès or sui prest de l'amender
Si cum vous vodrois commender.
Sans faille Amors le me fist faire,
Dont ge ne puis mon cuer retraire;
Mès jamès jor n'aurai béance
A riens dont vous aies pesance;
Ge voil miex soffrir ma mesaise,
Que faire riens qui vous desplaise.
Or vous requiers que vous aiés
Merci de moi, et apaiés
Vostre ire qui trop m'espoente,
Et ge vous jur et acréante
Que vers vous si me contendrai,
Que jà de riens ne mesprendrai:
Por quoi vous me voilliés gréer
Ce que ne me poés véer.
Voilliés que j'aim tant solement,
Autre chose ne vous demant;
Toutes vos autres volentés
Ferai, se ce me créantés.
Si nel' poés-vous destorber,
Jà ne vous quier de ce lober;
Car j'amerai puisqu'il me siet,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet;
Mès ne vodroie por mon pois
D'argent, qu'il fust sus votre pois.

[p.211]

Là seul sur ses pieds il se dresse 3281
Feignant grand' fureur et rudesse,
Brandissant son bâton noueux.
La tête basse et tout honteux
Je lui dis: Vous me voyez, Sire,
Accouru pour pardon vous dire
Et combien je suis attristé
De vous avoir tant irrité.
S'il faut que mon crime j'amende,
Je suis prêt, que Danger commande.
Mais Amour possède mon coeur,
Lui seul est cause de l'erreur.
Mon seul désir est de ne faire
Que ce qui peut vous satisfaire,
Et j'aime mieux cent fois souffrir
Que votre vengeance encourir.
Avoir de moi merci vous prie,
Or, apaisez votre furie
Qui me glace de grand effroi,
Et je vous jure par ma foi
Que je saurai si bien me prendre
Que jamais n'y pourrez reprendre.
Veuillez mon pardon m'octroyer,
Ce ne pouvez me dénier.
Ah! permettez que j'aime encore,
Nulle autre chose je n'implore;
Toutes vos autres volontés
Ferai si ce me permettez.
Ne repoussez pas ma prière;
Jusqu'au bout je serai sincère,
Car ne peut plus qu'aimer mon coeur
Pour mon bien ou pour mon malheur;
Mais pour mon poids d'argent je n'ose
Rien faire qui vous indispose.

[p.212]

Moult trovai Dangier dur et lent 3307
De pardonner son maltalent;
Et si le m'a-il pardonné
En la fin, tant l'ai sermonné,
Et me dist par parole briéve:

Dangier.

Ta requeste riens ne me griéve,
Si ne te voil pas escondire:
Saches ge n'ai vers toi point d'ire.
Se tu aimes, à moi qu'en chaut?
Ce ne me fait ne froit, ne chaut:
Adès aime, mès que tu soies
Loing de mes Roses toutesvoies,
Jà ne te porterai menaie,
Se tu jamès passes la haie.

L'Amant.

Ainsinc m'otroia ma requeste;
Et je l'alai conter en heste
A Amis qui s'en esjoï,
Cum bon compains, quant il l'oï.

Amis.

Or va, dist-il, bien vostre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Dangier qui fait à maint lor bon,
Quant il a monstré son bobon;
S'il iere pris en bonne voine,
Pitié auroit de vostre poine.
Or devés soffrir et atendre
Tant qu'en bon point le puissiés prendre;

[p.213]

Danger hésita longuement 3315
A calmer son ressentiment.
A la fin, je fus si tenace
Qu'il daigna m'accorder ma grâce
Et me répondit brèvement:

Danger.

C'est parler raisonnablement,
Et je ne veux pas t'éconduire;
Sache que n'ai vers toi point d'ire.
Que m'importe? Aime s'il le faut,
Ce ne me fait ni froid, ni chaud.
Aime donc; mais fort tu t'exposes
Toutefois trop près de mes Roses,
Et si tu veux mon bras sentir,
Viens-t'en la clôture franchir!

L'Amant.

Ainsi m'octroya ma requête.
Et d'Ami lors me mis en quête
Pour lui conter. Quand il l'ouït,
Ce bon compagnon s'éjouit.

Ami.

Or va, dit-il, bien votre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Danger; maint en a profité
Quï sut flatter sa vanité.
S'il était pris en bonne veine,
Il eût pitié de votre peine,
Car il n'est si féroce coeur
Que n'attendrisse la douleur.

[p.214]

J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333
Par soffrir, felon et refraint.

L'amant.

Moult me conforta doucement
Amis, qui mon avancement
Vousist autresi bien cum gié;
Atant ai pris de li congié.
A la haie que Dangier garde
Sui retornés, que moult me tarde
Que le bouton encore voie,
Puis qu'avoir n'en puis autre joie.
Dangier se prent garde sovent
Se ge li tiens bien son convent;
Mès ge resoing si sa menace,
Que n'ai talent que li mefface,
Ains me suis pené longuement
De faire son commandement,
Por li acointier et atraire;
Mès ce me torne à grant contraire
Que sa merci trop me demore:
Si voit-il sovent que ge plore,
Et que ge me plains et sospir,
Por ce qu'il me fait trop cropir
Delez la haie, que ge n'ose
Passer por aler à la Rose.
Tant fis qu'il a certainement
Véu à mon contenement
Qu'Amors malement me justise,
Et qu'il n'i a point de faintise
En moi, ne de desloiauté;
Mès il est de tel cruauté,
Qu'il ne se daingne encor refraindre,
Tant me voie plorer ne plaindre.

[p.215]

Or sachez souffrir et attendre 3341
Tant qu'en bon point le puissiez prendre.

L'Amant.

Moult me conforte doucement
Ami, qui mon contentement
Tout aussi bien que moi désire.
Enfin je dus adieu lui dire
Pour courir bien vite au verger;
Car il faut que malgré Danger
Le bouton encore je voie,
Puisqu'avoir n'en puis autre joie.
Danger, lui, prend garde souvent
Si je viole mon serment;
Mais sa menace est si sévère
Que vouloir n'ai de lui méfaire,
Et me suis peiné longuement
De faire son commandement
Pour le séduire et pour lui plaire.
Cependant je me désespère
D'attendre sa paix si longtemps;
Il ouït mes gémissements
Près la clôture que je n'ose
Passer pour aller à la Rose;
Il me voit soupirer, gémir,
Mais toujours me laisse languir.
Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense,
A cette morne contenance
Combien Dieu d'Amours m'opprimait,
Et que mon âme ne tramait
Ni déloyauté, ni feintise.
Pourtant sa cruauté méprise
Mes larmes et mon déconfort,
Et ne daigne se fondre encor.

[p.216]

XXVII


Comment Pitié avec Franchise 3365
Allerent par très-belle guise
A Dangier parler por l'Amant,
Qui estoit d'amer en torment.


Si cum j'estoie en ceste pene, Illustration: Atant ez-vos que Diex amene...
Voir image
Atant ez-vos que Diex amene
Franchise, et avec li Pitié.
N'i ot onques plus respitié,
A Dangier vont andui tout droit:
Car l'une et l'autre me vodroit
Aidier, s'el pooit, volentiers,
Qu'el voient qu'il en est mestiers.
La parole a première prise
Soe merci dame Franchise,
Et dist:

Franchise.

Dangier, se Diex m'amant,
Vous avez tort vers cel Amant
Quant par vous est si mal menez.
Sachiés vous vous en avilés,
Car ge n'ai mie encor apris
Qu'il ait vers vous de riens mespris.
S'Amors le fait par force amer,
Devez le vous por ce blasmer?
Plus i pert-il que vous ne faites,
Qu'il en a maintes poines traites.
Mès Amors ne veut consentir
Que il s'en puisse repentir;

[p.217]

XXVII


Comment Pitié avec Franchise3373
Allèrent par très-belle guise
A Danger parler pour l'Amant
Qui d'aimer était en tourment.


Comme j'étais en cette peine,
Voilà que Dieu soudain amène
Franchise et Pitié pour m'aider.
Toutes deux alors sans tarder
A Danger tout droit se dirigent,
Car mes maux l'une et l'autre affligent;
Elles viennent secours m'offrir
En me voyant ainsi souffrir.
Première a la parole prise
La compatissante Franchise:

Franchise.

Danger, dit-elle, Dieu m'entend.
Vous avez tort envers l'Amant
Que votre rage tant malmène,
Et c'est chose par trop vilaine,
Car je n'ai mie encore appris
Qu'il se soit envers nous mépris.
Or si d'aimer le veut contraindre
Amour, pourquoi donc vous en plaindre?
Las! il est encore plus cruel
Que vous au tendre damoisel.
Amour sans cesse le tourmente
Et ne veut pas qu'il se repente;

[p.218]

Qui le devrait tout vif larder, 3391
Ne s'en porroit-il pas garder.
Mès, biau sire, que vous avance
De lui faire anui ne grevance?
Avez-vous guerre à lui emprise,
Por ce que il vous aime et prise,
Et que il est vostre subgiez?
S'Amors le tient pris en ses giez,
Et le fait à vous obéir,
Devez le vous por ce haïr?
Ains le déussiés esparnier
Plus qu'ung orguillous pautonnier.
Cortoisie est que l'en sequeure
Celi dont l'en est au desseure
[67]:
Moult a dur cueur qui n'amolie,
Quant il trove qui l'en suplie.

Pitié.

Pitié respont: C'est vérités,
Engriété vaint humilités;
Et quant trop dure l'engrestié,
C'est felonnie et mavestié.
Dangier, pour ce vous voil requerre
Que vous ne maintenez plus guerre
Vers cel chetis qui languist là,
Qui onques Amors ne guila.
Avis m'est que vous le grevés
Assés plus que vous ne devés;
Qu'il trait trop maie pénitence,
Dès-lors en çà que l'acointance
Bel-Acueil li avés toloite,
Car c'est la riens qu'il plus convoite.
Il iere avant assés troublés,
Mès ore est ses anuis doublés:

[p.219]

Aussi tout vif dût-il brûler 3399
Il ne peut son joug secouer.
Mais, beau sire, que vous avance
De tant lui faire violence?
De vous aimer puisqu'il promet
En bon et fidèle sujet,
Pourquoi lui déclarer la guerre?
En ses lacs si l'a pris naguère
Amour, et le fait vous servir,
Pour ce le devez-vous haïr?
Il faut l'épargner au contraire,
Et mieux qu'un libertin vulgaire;
Toute âme généreuse doit
Secourir plus petit que soi
[67b].
Moult a dur coeur qui ne se plie
Quand un malheureux le supplie.

Pitié.

Pitié répond: C'est vérité;
Malice vainc humilité,
Mais quant la malice est trop dure
Elle devient cruauté pure.
Pour ce, je vous requiers, Danger,
De votre guerre ménager
Envers l'innocente victime
Qu'Amour pour sa droiture estime.
Avis m'est que vous l'éprouvez
Beaucoup plus que vous ne devez.
C'est déjà male pénitence
Que le priver de l'accointance
De Bel-Accueil son confident,
Car il ne convoite rien tant.
Sa peine était déjà bien dure,
Vous avez doublé sa torture;

[p.220]

Or est-il mort et mal-baillis, 3423
Quant Bel-Acueil li est faillis.
Por quoi li faites tel contraire?
Trop li fesoit Amors mal traire:
Il a tant mal que il n'éust
Mestier de pis, s'il vous pléust.
Or ne l'alés plus gordoiant,
Que vous n'i gaignerés noiant:
Soffrés que Bel-Acueil li face
Dès ores mes aucune grace:
De péchéor miséricorde,
Puis que Franchise s'i accorde,
Et le vous prie et amoneste,
Ne refusés pas sa requeste;
Moult par est fel et deputaire,
Qui por nous deus ne veut riens faire.

L'Amant.

Lors ne pot plus Dangier durer,
Ains le convint amésurer.

Dangier.

Dames, dist-il, ge ne vous ose
Escondire de cette chose,
Que trop seroit grant vilonnie:
Je voil qu'il ait la compaignie
Bel-Acueil, puis que il vous plaist;
Ge n'i metrai jamès arrest.

L'Acteur.

Lors est à Bel-Acueil alée
Franchise la bien emparlée,
Et li a dit cortoisement:

[p.221]

Or, est-il mort, anéanti, 3431
Que Bel-Accueil lui soit ravi.
Amour assez le persécute,
Faut-il encor qu'il soit en butte
A de plus grands malheurs? Hélas!
Les grandir vous ne sauriez pas;
C'est cruauté bien inutile,
Laissez-le donc aimer tranquille.
Franchise et ses voeux exaucez,
Bel-Accueil désormais laissez
Qu'aucune grâce il lui accorde,
A tout pécheur miséricorde.
Moult est trop cruel et félon
Qui refuse à nous un pardon;
Qu'au moins pour nous Danger le fasse.
Nous vous le demandons en grâce.

L'Amant.

Danger ne peut plus refuser;
Lors il consent à s'apaiser.

Danger.

Dame, dit-il, je ne vous ose
Éconduire pour cette chose,
Car ce serait par trop félon.
Je lui rends son gent compagnon
Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire.
Je n'y veux plus défense faire.

L'Auteur.

Adonc à Bel-Accueil d'aller
Franchise au séduisant parler.
Et lors de sa voix la plus tendre:

[p.222]

Franchise.

Trop vous estes de cel Amant, 3450
Bel-Acueil, grant piece eslongniés,
Que regarder ne le daigniés;
Moult a esté pensis et tristes,
Puis cele hore que nel' véistes.
Or pensez de li conjoïr,
Se de m'amor voulés joïr,
Et de faire sa volenté:
Sachiés que nous avons denté
Entre moi et Pitié, Dangier
Qui vous en faisoit estrangier.

Bel-Acueil.

Je ferai quanque vous vodrois,
Fet Bel-Acueil, car il est drois,
Puis que Dangier l'a otroié.

L'Amant.

Lors le m'a Franchise envoié.
Bel-Acueil au commencement
Me salua moult doucement:
S'il ot esté vers moi iriés,
Ne se fu de riens empiriés,
Ains me monstra plus bel semblant
Qu'il n'avoit onques fait devant.
Il m'a lores par la main pris
Por mener dedans le porpris
Que Dangier m'avoit chalongié:
Or oi d'aler par tout congié.

[p.223]

Franchise.

Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458
Bel-Accueil, loin de votre amant,
Sans le regarder seulement?
Son âme est sombre et abattue
Loin de vous et de votre vue.
Si vous tenez à mon amour,
A lui revenez sans séjour,
Et faites tout pour lui complaire;
Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire
Que Danger ne fût courroucé,
Qui loin de vous l'avait chassé.

Bel-Accueil.

Je ferai selon votre guise,
Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,
Puisque Danger l'a octroyé.

L'Amant.

Lors me l'a Franchise envoyé.
Moult doucement, à sa venue,
Bel-Accueil d'abord me salue.
Contre moi s'il fut courroucé,
Son courroux s'était effacé,
Car il me fit meilleur visage
Qu'autrefois même avant l'orage.
Alors il m'a par la main pris
Pour mener dedans le pourpris
Dont Danger m'interdit l'entrée,
Et je vais partout où m'agrée.

[p.224]

XXVIII


Comment Bel-Acueil doucement3475
Maine l'Amant joyeusement
Au vergier pour véoir la Rose,
Qui luy fut doulcereuse chose.


Or sui chéois, ce m'est avis,
De grant enfer en paradis;
Car Bel-Acueil par tout me moine,
Qui de mon gré faire se poine.
Si cum j'oi la Rose aprochée,
Ung poi la trovai engroissée,
Et vi qu'ele iere plus créue
Que ge ne l'avoie véue.
La Rose auques s'eslargissoit
Par amont, si m'abelissoit
Ce qu'ele n'iert pas si overte,
Que la graine en fust descoverte;
Ainçois estoit encore enclose
Entre les foilles de la Rose,
Qui amont droites se levoient,
Et la place dedans emploient.
Ele fu, Diex la benéie,
Assés plus bele et espanie,
Qu'el n'iere avant et plus vermeille
Moult m'esbahi de la merveille
De tant cum el iert embelie;
Et Amors plus et plus me lie,
Et tout adès estraint ses las,
Tant cum g'i oi plus de solas.
Grant piece ai ilec demoré,
Qu'à Bel-Acueil grant amor é,

[p.225]

XXVIII


Comment Bel-Accueil doucement 3483
Mène l'Amant joyeusement
Par le verger pour voir la Rose
Qui lui fut doucereuse chose.


Or je suis chu, ce m'est avis,
De grand enfer en paradis;
Car Bel-Accueil partout me mène
Qui de mon gré faire se peine,
Et quand à la Rose arrivai,
Un peu plus grasse la trouvai,
Et vis qu'elle s'était accrue
Depuis que je ne l'avais vue.
La Rose alors s'élargissait
Par le haut et me ravissait,
Mais sans être à ce point ouverte
Que la graine en fût découverte;
Les feuilles se dressaient tout droit
Et s'arrondissaient en un toit
Qui couvrait le coeur de la Rose
Où la graine encore était close.
Mais je trouvai, Dieu soit béni!
Le bouton plus épanoui,
Plus beau, de couleur plus merveille
Qu'auparavant; c'était merveille
Combien il était embelli!
J'étais là d'extase rempli;
Cependant plus grande est ma joie,
Plus Amour enserre sa proie!
Longtemps je suis là demeuré
De Bel-Accueil énamouré

[p.226]

Et grant compaignie trovée; 3505
Et quant ge voi qu'il ne me vée
Ne son solas, ne son servise,
Une chose li ai requise,
Qui bien fait à amentevoir:
Sire, fis-ge, sachiés de voir
Que durement sui envieus
D'avoir ung baisier savoreus
De la Rose qui soef flaire;
Et s'il ne vous devoit desplaire,
Ge le vous requerroie en don.
Por Diex, sire, dites-moi don
Se il vous plaist que ge la baise,
Que ce n'iert tant cum vous desplaise.

Bel-Acueil.

Amis, dist-il, se Dieu m'aïst,
Se Chastéé ne m'en haïst,
Jà ne vous fust par moi véé;
Mais ge n'ose por Chastéé,
Vers qui ge ne voil pas mesprendre:
Ele me seult tous jors deffendre
Que du baisier congé ne doigne
A nul amant qui m'en semoigne.
Car qui au baisier puet ataindre,
A poine puet à tant remaindre;
Et sachiés bien cui l'en otroie
Le baisier, qu'il a de la proie
Le miex et le plus avenant,
Si a erres du remenant.

[p.227]

Et de sa douce compagnie. 3513
Voyant enfin qu'il ne dénie
Vers moi service ni faveur,
J'osai demander à son coeur
Une chose bien téméraire.
Vous voyez, lui dis-je, mon frère,
Que durement suis envieux
D'avoir un baiser savoureux
De la Rose qui si bon flaire,
Et s'il ne vous devait déplaire,
De vous j'implorerais ce don.
Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,
S'il ne vous plaît que je la baise.
Est-il rien là qui vous déplaise?

Bel-Accueil.

Ami, Dieu m'aide! en vérité,
Si ne craignais tant Chasteté,
Je vous ferais don de la Rose
Céans; mais Chasteté je n'ose
Tromper en aucune façon
Qui dit toujours en sa leçon
Qu'à nul amant baiser ne donne,
Combien qu'il m'en prie et raisonne.
Car baiser qui peut obtenir
A peine là peut s'en tenir,
Et l'amant à qui l'on octroie
Le baiser, il a de la proie
Le mieux et le plus avenant
Et des arrhes sur le restant.

[p.228]

L'Amant.

Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533
Ge nel' voil plus de ce semondre,
Car gel' cremoie correcier:
L'en ne doit mie homme enchaucier
Outre son gré, n'engoissier trop.
Vous savés bien qu'au premier cop
Ne cope-l'en mie le chesne,
Ne l'en n'a pas le vin de l'esne,
Tant que li pressoirs soit estrois.
Adès me tarda li otrois
Du baisier que tant desiroie;
Mès Venus qui tous dis guerroie
Chastéé, me vint au secors:
Ce est la mere au Diex d'Amors
Qui a secoru maint amant.
Ele tint ung brandon flamant
En sa main destre, dont la flame
A eschauffée mainte dame.
El fu si cointe et si tifée,
El resemblait Déesse ou Fée:
Du grant ator que ele avoit,
Bien puet cognoistre qui la voit,
Qu'el n'ert pas de religion.
Ne feré or pas mencion
De sa robe et de son oré,
Ne de son trecéor doré,
Ne de fermail, ne de corroie,
Espoir que trop i demorroie;
Mès bien sachiés certainement
Qu'ele fu cointe durement,
Et si n'ot point en li d'orgueil.
Venus se trait vers Bel-Acueil,

[p.229]

L'Amant.

Lors entendant cette réponse, 3541
A le presser plus je renonce,
De crainte de le courroucer.
Il ne faut personne presser
Ni tourmenter outre mesure;
Du chêne la vaste ceinture
Nul n'a tranché du premier coup,
Et du vin nul ne sait le goût
Si la vendange n'est foulée.
Longtemps eût été reculée
La faveur qui tant me séduit,
Si Vénus, qui toujours poursuit
Chasteté, lors ne fût venue
Aux amants toujours bien venue;
C'est la mère du Dieu d'Amours
Vénus qui vient à mon secours.
Sa dextre brandit une flamme
Dont elle a chauffé mainte dame.
Marquaient ses atours, sa beauté,
Une fée, une déité;
Du reste, sans lui faire injure,
Il ne semblait à sa parure
Qu'elle fût de religion.
Je ne ferai pas mention
De sa robe et de sa bordure,
De son fermail, de sa ceinture,
Ni de son beau tressoir doré,
Car je serais trop encombré.
Mais sachez qu'elle était moult belle
Et gracieuse, et puis qu'en elle
Il n'y avait l'ombre d'orgueil.
Vénus va droit à Bel-Accueil

[p.230]

Si li a commencié à dire: 3565

Venus.

Porquoi vous fetes-vous, biau sire,
Vers cel Amant si dangereus?
D'avoir ung baisier doucereus
Ne li déust estre véés:
Car vous savés bien et véés
Qu'il sert et aime en léauté;
Si a en li assés biauté,
Par quoi est digne d'estre amés.
Véés cum il est acesmés,
Cum il est biaus, cum il est gens,
Et dous et frans à toutes gens;
Et avec ce il n'est pas viex,
Ains est jeunes, dont il vaut miex.
Il n'est dame ne chastelaine
Que ge ne tenisse à vilaine,
S'ele nel' daingnoit aésier
D'avoir ung savoreux besier.
Ne li doit pas estre véés,
Moult iert en li bien emploiés:
Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine,
Et sa bouche n'est pas vilaine,
Ains semble estre faite à estuire
Por solacier et por déduire;
Qu'il a les lèvres vermeilletes,
Et les dens si blanches et netes
Qu'il n'i pert taigne, ne ordure.
Bien est, ce m'est avis, droiture
Que uns baisiers li soit gréés,
Donnés li, se vous m'en créés;
Car tant cum vous plus atendrez,
Tant plus sachiés, de tens perdrez.

[p.231]


Et céans commence à lui dire: 3573

Vénus.

Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire,
Vers cet amant si dédaigneux,
Et de ce baiser savoureux
Pourquoi si longtemps vous défendre?
Car vous devez voir et comprendre
Qu'il aime en toute loyauté,
Et suffisante est sa beauté
Pour vaincre votre indifférence.
Quelle grâce, quelle élégance!
Comme il est beau, comme il est gent,
A tout le monde doux et franc!
Puis il est à la fleur de l'âge,
Ce n'est pas son moindre avantage.
Si, dédaignant de l'apaiser,
Lui refuser ce doux baiser
Je voyais dame ou châtelaine,
Je la tiendrais pour moult vilaine.
Accordez-lui cette douceur,
Mieux n'emploirez votre faveur.
Car il a, je crois, douce haleine,
Et sa bouche n'est pas vilaine,
Il semble fait pour les désirs,
Pour les soulas et les plaisirs;
Il a les lèvres vermeillettes
Et les dents si blanches et nettes
Qu'ordure ou tache l'on n'y voit;
A mon avis, c'est à bon droit
Qu'un baiser au moins on lui donne;
Faites-le donc, je vous l'ordonne,
Car plus vous aurez attendu,
Plus vous aurez de temps perdu.

[p.232]

XXIX


Comment l'ardent brandon Venus 3597
Aida à l'Amant plus que nus,
Tant que la Rose ala baiser,
Por mieulx son amours apaiser.


Bel-Acueil, qui sentit l'aïer
Du brandon, sans plus delaier
M'otroia ung baisier en dons,
Tant fist Venus et ses brandons:
Onques n'i ot plus demoré.
Ung baisier dous et savoré
Ai pris de la Rose erraument;
Se j'oi joie nus nel' dement:
Car une odor m'entra où cors,
Qui en a trait la dolor fors,
Et adoucit les maus d'amer
Qui me soloient estre amer.
Onques mès ne fu si aése,
Moult est garis qui tel flor bese,
Qui est si sade et bien olent.
Ge ne serai jà si dolent,
S'il m'en sovient, que ge ne soie
Tous plains de solas et de joie;
Et neporquant j'ai mains anuis
Soffers et maintes males nuis,
Puis que j'oi la Rose baisie:
La mer n'iert jà si apaisie,
Qu'el ne soit troble à poi de vent;
Amors si se change sovent.
Il oint une hore, et autre point,
Amors n'est gaires en ung point.

[p.233]

XXIX


Comment Vénus l'ardente dame, 3605
Plus que nul aida de sa flamme
L'Amant, tant qu'il alla baiser
La Rose et ses maux apaiser.


Bel-Accueil, quand il sentit prendre
En lui le feu, sans plus attendre,
D'un baiser m'octroya le don.
Tant fit Vénus et son brandon
Qu'il n'osa faire résistance.
Lors vers la Rose je m'élance
Cueillir le savoureux baiser.
Quel bonheur, vous devez penser!
Soudain un doux parfum m'inonde
Dissipant ma douleur profonde,
Et adoucit le mal d'aimer
Qui tant me soulait être amer.
Onques tant ne me sentis d'aise,
Moult guérit qui telle fleur baise
Si suave et qui si bon sent.
Je ne serai plus si dolent,
Il suffira qu'il m'en souvienne
Et de joie aurai l'âme pleine!
Et pourtant j'ai bien des ennuis
Soufferts et de bien tristes nuits
Dépuis que j'ai baisé la Rose!
Jamais tant la mer ne repose
Que ne la trouble un peu de vent.
Amour aussi change souvent;
Il blesse et guérit en une heure,
En un point guère ne demeure.

[p.234]

Dès ore est drois que ge vous conte 3627
Comment ge fui meslés à Honte
Par qui je fui puis moult grevés,
Et comment li murs fu levés,
Et li chastiaus riches et fors
Qu'amors prist puis par ses effors.
Toute l'estoire voil porsuivre,
Jà paresce ne m'iert d'escrivre,
Par quoi je cuit qu'il abelisse
A la bele que Diex garisse,
Qui le guerredon m'en rendra
Miex que nuli, quant el vodra.
Male-Bouche qui la couvine
De mains amans pense et devine,
Et tout le mal qu'il scet retrait,
Se prist garde du bel atrait
Que Bel-Accueil me daignoit faire,
Et tant qu'il ne s'en pot plus taire,
Qu'il fu filz d'une vielle irese
[68],
Si ot la langue moult punese,
Et moult poignant, et moult amere;
Bien en retraioit à sa mere.
Male-Bouche dès-lors en çà
A espier me commença;
Et dist qu'il metroit bien son oel
Que entre moi et Bel-Acuel
Avoit mauvès acointement.
Tant parla li glos folement
De moi et du filz Cortoisie,
Qu'il fist esveillier Jalousie,
Qui se leva en effréor,
Quant ele oï le jangléor:
Et quant ele se fu levée,
Ele corut comme desvée

[p.235]

Maintenant je vous vais conter 3635
Comment vint me persécuter
Honte qui me fut si fatale,
Comment fut la tour infernale
Bâtie et le beau château-fort
Qui tant d'Amour brava l'effort.
Toute l'histoire en veux poursuivre
Et céans mettre dans mon livre.
Je l'espère, elle charmera
La belle qui m'en donnera,
S'elle y consent, la récompense
Mieux que nulle autre, sans doutance.
Malebouche qui le projet
Des amants prévient et défait,
Pour le plaisir de leur mal faire
Et jamais ne saurait se taire,
S'aperçut du tendre méfait
Que pour moi Bel-Accueil a fait.
Ce fils d'une vieille grogneuse
[68b],
La langue amère et venimeuse
Et piquante et mordante avait,
Tout par lui sa mère savait.
Malebouche dès lors commence
A nous épier en silence,
Et dit qu'il gage bien un oeil
Qu'entre moi et puis Bel-Accueil
Se trame quelque male chose.
Tant le fol fait sur nous de glose,
Le fils de Courtoisie et moi,
Qu'enfin toute pleine d'effroi
S'éveille et lève Jalousie
Quand la nouvelle elle eut ouïe.
Soudain sur ses pieds elle fut,
Et comme une folle courut

[p.236]

Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661
Estre à Estampes, ou à Miaus.


XXX


Comment par la voix Male-Bouche,
Qui des bons souvent dit reprouche,
Jalousie moult asprement
Tence Bel-Acueil pour l'Amant.


Lors l'a par parole assaillis:
Gars, porquoi es-tu si hardis,
Qui bien velz estre d'un garçon
Dont j'ai mauvese soupeçon?
Bien pert que tu crois les losenges
De legier as garçons estranges.
Ne me voil plus en toi fier:
Certes ge te ferai lier
Ou enserrer en une tour,
Car je n'i voi autre retour.
Trop s'est de toi Honte eslongnie,
Si ne s'est mie bien poignie
De toi garder et tenir court:
Si m'est avis qu'ele secourt
Moult mauvesement Chastéé,
Quant lesse ung garçon desréé
[69]
En notre porprise venir,
Por moi et li avilenir.

L'Amant.

Bel-Acueil ne sot que respondre,
Ainçois se fust alé repondre,
S'el ne l'éust ilec trové,
Et pris avec moi tout prové;

[p.237]

A Bel-Accueil qui voudrait être 3669
A Étampes ou Meaux peut-être.


XXX


Comment Jalousie âprement
Tance Bel-Acueil pour l'Amant
Par ce Malebouche avertie
Qui les bons souvent calomnie.


Elle a Bel-Accueil assailli:
Vilain, qui te rend si hardi
De rechercher ainsi cet homme
Dont j'ai mauvais soupçon en somme?
Bien aisément, à mon avis,
Les étrangers prends pour amis.
En toi désormais ne me fie,
Et puisque n'ai d'autre sortie,
Je te vais de liens serrer
Ou dans une tour enserrer.
Trop s'est de toi Honte éloignée
Et ne s'est pas assez donnée
A te garder et tenir court,
Et m'est avis qu'elle secourt
Bien mal Chasteté, puisque laisse
Le premier venu, par simplesse,
Dedans notre pourpris entrer,
Pour tous deux nous déshonorer.

L'Amant.

Bel-Acceuil, la langue interdite,
Hésitait; il eût pris la fuite,
Mais elle l'avait là trouvé
Et pris avec moi tout prouvé.

[p.238]

Mès quant ge vi venir la grive 3689
Qui contre nous tence et estrive,
Je fui tantost tornés en fuie,
Por sa riote qui m'ennuie.
Honte s'est lores avant traite,
Qui moult se crient estre meffaite:
Si fu humilians et simple,
Ele ot ung voile en leu de gimple,
Aussinc cum nonain d'abéie;
Et por ce qu'el fu esbahie,
Commença à parler en bas.

Ci parle Honte à Jalousie.

Por Dieu, dame, ne créés pas
Male-Bouche le losengier;
C'est uns homs qui ment de legier,
Et maint prod'omme a réusé
S'il a Bel-Acueil accusé,
Ce n'est pas ore li premiers:
Car Male-Bouche est coustumiers
De raconter fauces noveles
De valez et de damoiseles.
Sans faille ce n'est pas mençonge,
Bel-Acueil a trop longue longe:
L'en li a soffert à atraire
Tex gens dont il n'avoit que faire;
Mais certes ge n'ai pas créance
Qu'il ait éu nule béance
A mauvestié ne à folie;
Mès il est voir que Cortoisie,
Qui est sa mere, li enseigne
Que d'acointier gens ne se feigne.
Qu'el n'ama onques homme entule.
En Bel-Acueil n'a autre trule,

[p.239]

Aussi quand je vis la fâcheuse 3697
Courir hurlante et furieuse,
Je m'esquivai moult inquiet,
Ennuyé de tout ce caquet.
Honte s'est alors avancée
Qui toujours craint d'être tancée,
L'air humble et de simple apparat,
Un voile en forme de rabat
Tout comme un nonnain d'abbaye,
Et comme elle était ébahie,
Se mit à débiter tout bas:

Honte à Jalousie.

Par Dieu, Dame, ne croyez pas
Malebouche et sa médisance,
Car il ment avec trop d'aisance,
Et maint prudhomme a déprisé.
S'il a Bel-Accueil accusé,
Ce n'est pas son coup d'essai, dame,
Toujours Malebouche diffame
Et tient propos méchants et laids
Des damoiseles et varlets.
Toutefois, c'est vrai, sans mensonge,
Bel-Accueil a trop longue longe;
On eut tort de trop le laisser
De telles gens s'embarrasser.
Mais certes je n'ai pas créance
Qu'il y ait chez lui malveillance,
Égarement, mauvais instinct;
Car sa mère, il est bien certain,
Lui dit, la sage Courtoisie
Qui n'aima vilain de sa vie,
D'être à toutes gens gracieux.
Bel-Accueil n'est pas vicieux,

[p.240]

Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721
Fors qu'il est plains d'envoiséure,
Et qu'il geue as gens et parole.
Sans faille j'ai esté trop molle
De li garder et chastier,
Si vous en voil merci crier:
Se j'ai esté ung poi trop lente
De bien faire, g'en sui dolente;
De ma folie me repens:
Mès ge metrai tout mon apens
Dès ore en Bel-Acueil garder,
Jamès ne m'en quier retarder.

Jalousie parle à Honte.

Honte, Honte, fet Jalousie,
Grant paor ai d'estre trahie,
Car lecherie est tant montée
Que tost porroie estre assotée.
N'est merveilles se ge me dout,
Car Luxure regne par tout:
Son pooir ne fine de croistre.
En abaïe, ne en cloistre
N'est mès Chastéé asséur;
Por ce ferai de novel mur
Clore les Rosiers et les Roses,
Nés lerrai plus ainsinc descloses,
Qu'en vostre garde poi me fi,
Car ge voi bien et sai de fi
Que en meillor garde pert-l'en.
Ja ne verroie passer l'an
Que l'en me tendroit por musarde,
Se ge ne m'en prenoie garde;
Mestiers est que ge m'en porvoie.
Certes ge lor clorrai la voie

[p.241]

Son seul défaut, sur ma parole, 3729
C'est sa jeunesse ardente et folle
Qui le fait rire et bavarder.
Je reconnais qu'à le garder
Je fus trop molle et le reprendre,
Aussi merci je n'ose attendre.
Mais si j'oubliai mon devoir,
Vous me voyez au désespoir
De ma coupable négligence.
Dès lors toute ma vigilance
Veux mettre à Bel-Accueil garder
Sans d'un seul pas m'en écarter.

Jalousie à Honte.

Honte, Honte, fait Jalousie,
J'ai grand' peur d'être encor trahie,
Car le monde est si corrompu
Que tôt j'aurais l'esprit perdu.
Or n'est merveille que je craigne,
Puisque Luxure partout règne;
Son pouvoir ne fait que grandir
Et pour Chasteté garantir
Plus n'est d'abbaye assez close.
Pour ce les Rosiers et la Rose
Je veux clore de nouveaux murs,
Enfermés ils seront plus sûrs.
En vous je n'ai plus confiance,
Je le sais par expérience,
Le meilleur gardien est volé.
Avant que l'an soit écoulé
On me tiendrait folle et musarde
Si je ne m'en prenais pas garde;
J'y vais de ce pas aviser.
Et ceux qui pour me mépriser

[p.242]

A ceus qui por moi conchier 3753
Viennent mes Roses espier.
Il ne me sera jà peresce
Que ne face une forteresce
Qui les Roses clorra entor:
Où milieu aura une tor
Por Bel-Acueil metre en prison,
Car paor ai de traïson.
Ge cuit si bien garder son cors,
Qu'il n'aura pooir d'issir hors,
Ne de compaignie tenir
As garçons qui por moi honnir
De paroles le vont chuant;
Trop l'ont trové ici truant,
Fol et legier à décevoir;
Mais se ge vif, sachiés de voir,
Mar lor fist onques bel semblant.

L'Acteur.

A ce mot vint Paor tremblant;
Mès ele fu si esbahie,
Quant ele ot Jalousie oïe,
C'onques ne li osa mot dire
Porce qu'el la savoit en ire;
En sus se trait à une part,
Et Jalousie atant s'en part:
Paor et Honte let ensemble,
Tout li megre du cul lor tremble.
Paor qui tint la teste encline,
Parla à Honte sa cousine.

Paour.

Honte, fet-ele, moult me poise,
Quant il nous convient avoir noise

[p.243]

Viennent rôder autour des Roses 3761
Ne trouveront que portes closes.
Je n'aurai le coeur satisfait
Que lorsqu'un château j'aurai fait
Pour les Roses partout enclore,
Puis au centre une tour encore
Pour Bel-Acueil mettre en prison
De peur de male trahison.
Je veux si bien là-haut le prendre
Qu'il ne puisse dehors descendre
Ni ces libertins rencontrer
Qui vont pour me déshonorer,
Le flattant de douce parole.
Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle,
Fol et facile à décevoir;
Mais, si je vis, vous pourrez voir
Le prix de son humeur galante.

L'Auteur.

A ces mots, s'en vient Peur tremblante;
Mais était si grand son effroi
Que sans mot dire resta coi
Entendant gronder Jalousie,
Et d'un si grand courroux transie
Un peu se tenait à l'écart.
Jalousie alors se départ
Et laisse Honte et Peur ensemble,
Tout le maigre du cul leur tremble.
Peur tête basse et l'air contrit
A sa cousine Honte dit:

Peur.

Honte, fait-elle, moult me pèse
Quand il nous faut avoir mésaise

[p.244]

De ce dont nous ne poons mès: 3783
Maintes fois est avril et mès
Passés c'onques n'éusmes blasme;
Or nous ledenge, or nous mesame
Jalousie qui nous mescroit.
Allons à Dangier orendroit,
Si li monstron bien et dison
Qu'il a faite grant mesprison,
Dont il n'a greignor poine mise
A bien garder ceste porprise:
Trop a à Bel-Acueil soffert
A faire son gré en apert.
Si convendra qu'il s'en ament,
Ou, ce sache-il tout vraiement,
Foïr l'en estuet de la terre;
Il ne durroit mie à la guerre
Jalousie, n'a s'ataïne,
S'ele l'acueilloit en haïne.


XXXI


Comment Honte et Paor aussy
Vindrent à Dangier par soucy
De la Rose le ledengier
Que bien ne gardist le vergier.


A cel conseil se sunt tenuës,
Puis si sunt à Dangier venuës,
Si ont trové le païsant
Desous ung aube-espin gisant.
Il ot en leu de chevecel,
Sous son chief d'erbe ung grant moncel,
Si commençoit à someillier;
Mais Honte l'a fait esveillier,

[p.245]

De ce dont nous ne pouvons mais. 3791
Maintes fois sont avrils et mais
Trépassés sans le moindre blâme;
Or nous insulte, or nous infâme
Jalousie avec ses soupçons.
A Danger de ce pas allons,
Toutes deux montrons-lui sans fable
De quel méfait il fut coupable
Pour n'avoir pas plus de soin mis
A bien garder notre pourpris.
Laisser Bel-Accueil à sa guise
Agir, c'était trop grand' sottise.
Il lui faudra tôt s'amender,
Ou, disons-lui sans marchander,
S'enfuir par force de la terre;
Il ne saurait soutenir guerre
Contre Jalousie en effet,
S'elle en haine un jour le prenait.


XXXI


Comment Honte et puis Peur aussi
Viennent à Danger par souci
Bien fort le gourmander, pour cause
D'avoir si mal gardé la Rose.


Sur ce point une fois d'accord,
Elle vont à Danger d'abord.
Le paysan est qui rumine
Couché dessous une aubépine.
Sur un monceau d'herbe et de foin
Sa tête, en guise de coussin,
S'appuie et tranquille sommeille.
Mais Honte le tance et l'éveille,

[p.246]

Qui le laidenge et li cort sore. 3813

Honte.

Comment dormez-vous à ceste hore,
Fet-ele, par male avanture?
Fox est qui en vous s'asséure
De garder Rose ne bouton,
Ne qu'en la queue d'ung mouton:
Trop estes recréans et lasches,
Qui déussiés estre farasches,
Et tout le monde estoutoier.
Folie vous fist otroier
Que Bel-Acueil céans méist
Homme qui blasmer nous féist:
Quant vous dormés, nous en avons
La noise, qui mès n'en povons.
Estiés-vous ore couchiés
[70]?
Levés tost sus, et si bouchiés
Tous les partuis de ceste haie,
Et ne portés nului manaie:
Il n'afiert mie à vostre non,
Que vous faciès se anui non.
Se Bel-Acueil est frans et dous,
Et vous, soies fel et estous,
Et plains de ramposne et d'outrage:
Vilains qui est cortois, c'est rage;
Ce oï dire en reprovier,
Que l'en ne puet fere espervier
En nule guise d'ung busart[71].
Tuit cil vous tiennent por musart,
Qui vous ont trové débonnaire.
Voulez-vous donques as gens plaire,
Ne faire bonté, ne servise?
Ce vous vient de recréantise:

[p.247]

Lui court sus et lui dit grondant: 3821

Honte.

Comment, fait-elle, le croquant,
A cette heure dormir il ose!
Bien fol en lui qui se repose
Pour garder rose ni bouton,
La queue autant vaut d'un mouton.
C'est par trop paresseux et lâche!
Vous savez bien que votre tâche
Est de tous gourmer et chasser.
Fol que vous étiez de laisser
Bel-Accueil céans introduire
Cet intrus ainsi pour nous nuire!
Vous dormez, et nous en avons
La noise, qui mais n'en pouvons.
Sans doute, vous dormiez encore?
Levez-vous donc, et courez clore
De la barrière tous les trous
Et chasser bien loin tous les fous.
Pour votre nom c'est raillerie
De n'oser faire une avanie.
Si Bel-Accueil est franc et doux,
Vous, soyez félon et jaloux,
Plein d'amertume et plein d'outrage;
Vilain qui courtois est, c'est rage.
Et le proverbe est bien connu:
Jamais homme n'est parvenu
A faire épervier d'une buse
[71b].
De votre sottise s'amuse
Qui vous trouve facile et doux.
Aux gens plaire voudriez-vous
Et les obliger à leur guise?
C'est chez vous pure couardise.

[p.248]

Si aurés mès par tout le los 3845
Que vous estes lasches et mos,
Et que vous créés jangléors.
Lors a après parlé Paors.

Paor.

Certes, Dangier, moult me merveil
Que vous n'estes en grant esveil
De garder ce que vous devés;
Tost en porrés estre grevés,
Se l'ire Jalousie engraingne,
Qui est moult fiere et moult grifaingne,
Et de tencier apareillie:
Ele a hui moult Honte assaillie,
Et a chacié par sa menace
Bel-Acueil hors de ceste place,
Et jure qu'il ne puet durer
Qu'el nel' face vif enmurer.
C'est tout par vostre mauvestié,
Qu'en vous n'a mès point d'engrestié.
Ge cuit que cuer vous est faillis,
Mès vous en serés mal baillis,
Et en aurés poine et anui,
S'onques Jalousie connui.

L'Acteur.

Lors leva li vilains la hure,
Frote ses yex et ses behure,
Fronce le nés, les yex rooille,
Et fu plains d'ire et de rooille,
Quant il s'oï si mal mener.

[p.249]

Bientôt vous aurez le renom 3853
D'un lâche et d'un stupide ânon
Que le premier trompeur enjôle!
Peur à son tour prit la parole:

Peur.

Certes, je m'étonne, Danger,
De vous voir si sot, si léger.
Dit-elle, en votre surveillance;
Il vous en cuirait fort, je pense,
Si de Jalousie en devait
L'ire grandir, que chacun sait
Si dure et cruelle et sévère.
Elle a tancé Honte naguère
Et d'ici Bel-Accueil chassé
De ses menaces tout glacé,
Disant: Je n'aurai nulle joie
Qu'en prison tout vif ne le voie.
Or, c'est par pure lâcheté
Que vous l'avez si bien traité.
Le coeur vous a manqué sans doute,
Mais grands maux pour vous je redoute
Et grandes peines désormais,
Si Jalousie or je connais.

L'Auteur.

Lors le vilain lève la hure,
Frotte ses yeux et sa figure,
Fronce le nez, roule les yeux,
Et puis soudain tout furieux
Voyant ainsi qu'on le malmène: