[2] Petit épagneul de la plus rare espèce, que Valcour avait donné à Aline. Il l'avait dressé à apporter, à sa maîtresse, un échaudé qui contenait un billet: Aline le recevait, lui en remettait un autre également rempli d'un billet que l'épagneul rapportait à son maître, avec la même fidélité. Ils s'écrivirent ainsi pendant deux ans, couvrant cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobriété du petit chien, qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui devait si bien aiguillonner sa gourmandise.
Paris, 17 Juin.
Si quelque chose peut adoucir les tourmens d'une âme honnête et sensible comme la tienne, mon cher Valcour, c'est la satisfaction de ceux qui te sont chers; j'ose à ce titre t'apprendre mon mariage avec Eugénie. Toutes les difficultés qui nous séparaient sont vaincues, et dans vingt-quatre heures je serai le plus heureux des époux, je n'ose pas dire des hommes, ta félicité manque à la mienne; et je ne pourrai jamais me croire véritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera dans l'infortune. Mais j'attends beaucoup pour toi des délais qu'obtient madame de Blamont; elle t'aime; sa fille t'adore; espère tout du coeur de ces deux charmantes femmes; tu sais qu'Eugénie, sa mère et moi, nous sommes du voyage de Vert-feuille; juge si nous nous en occuperons, et si nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d'avancer ton bonheur. Sois bien certain, mon cher Valcour, qu'il ne sera question que de cela. Mais je t'exhorte au courage et à la patience. Oter de la tête d'un robin une idée dont il est coëffé, est une entreprise qui n'est point facile. Je voudrais, moi, qu'on étudiât un peu ce d'Olbourg; ou je n'ai jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait peut-être un peu l'enthousiasme de notre cher Président. Je sais bien que voilà encore une de ces ruses de guerre, qui ne s'arrangera pas avec ta maudite délicatesse; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas où tu es; pesons même, si tu veux, ce procédé dans la balance de ta justice. A supposer que d'Olbourg ait quelque défaut capital qui dût faire le malheur de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le prévenir?
Adieu; les embarras de la veille d'une noce m'empêchent de t'entretenir plus long-tems; O mon ami! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous les soins de la tienne? Si tu me crois bon à quelque chose pour la circulation de ton commerce, dispose de moi; Eugénie me charge de t'offrir de même ses services; mais j'imagine que toutes vos précautions sont prises; quand on s'aime aussi vivement que vous le faites l'un et l'autre, rien n'échappe dans la recherche de tout ce qui peut être nécessaire au soulagement de ses peines.
Paris, 19 Juin.
J'apprends ton mariage avec la même joie que s'il s'agissait du mien, et je te félicite d'autant plus sincérement de cette union, qu'il est difficile de trouver une femme dont le charmant caractère quadre mieux avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d'où naît sans doute toute la félicité de la vie. Hélas! j'ai bien rencontré de même tous ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne;... mais que de difficultés, mon ami! Ah! je ne me flatte jamais de les vaincre; et puis ... te le dirai-je? t'avouerai-je encore une délicatesse que tu vas traiter d'enfantillage? La brillante fortune d'Aline ... le pitoyable état de celle de ton ami; tout cela, mon cher, me fait craindre que l'on n'imagine que mes sentimens ne sont fondés que sur l'envie de conclure, ce qu'on appelle dans le monde une bonne affaire; si jamais on allait le penser, si cette affreuse idée venait dans de certains instans de calme s'offrir à l'esprit de mon Aline!... O mon cher Déterville! je la fuirais pour ne la jamais revoir.... Ah! comme je désirerais à présent ce que j'ai toujours méprisé!... que je voudrais posséder des honneurs, des trésors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que j'adore!
A supposer même que les difficultés s'aplanissent, et que je parvienne à ce que j'appelle l'unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir pas apporté un bien digne d'elle, n'altérera-t-il pas ma félicité? L'illusion des plaisirs évanouie, ne redouterai-je pas qu'elle-même ne conçoive un jour ces regrets? O mon ami! cache-lui mes craintes, elle ne me pardonnerait pas de les avoir conçues.
Non, je n'approuve point tes recherches secrettes sur d'Olbourg, il y a une sorte de trahison, qui ne s'arrange pas avec la franchise de mon âme; je ne veux devoir qu'à moi seul la préférence d'Aline, il serait, ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de mon rival. S'il en a qui puissent faire le malheur d'Aline, sa mère saura les découvrir aussitôt, pour prévenir leur union. Tout sera à sa place alors; elle aura fait ce qu'elle doit, et je n'aurai pas fait ce que je ne dois pas.
Je n'userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont pris, ma reconnaissance n'en est pas moins la même.... Ah! que j'envie ta félicité, mon ami; tu la verras tous les jours ... à tout instant tes yeux pourront se fixer sur les siens; tu respireras le même air qu'elle; tu jouiras de ces mêlanges de traits ... mêlanges charmans qui viennent se peindre à toutes les heures sur sa délicieuse figure.... Car remarque-la bien: un sentiment ... un propos ... une influence dans l'air ... un repas ... chacune de ces choses modifie différemment ses traits. Elle n'est jamais jolie à une certaine heure comme elle la devient à l'autre; je n'ai vu de mes jours une physionomie si piquante et si différemment expressive. Je conviens qu'il faut être amant pour étudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le coeur y gagne, il n'est pas une seule de ces variations qui ne légitime mille raisons de l'aimer davantage.
Adieu ... je te trouble ... je dérobe des instans à ta félicité ... jouis ... jouis, heureux ami ... je ne veux point flétrir les roses de l'hymen, par les larmes amères de l'amour malheureux; je ne m'occupe plus que de ton bonheur.... Ah! crois qu'il est bien vivement partagé par l'ami le plus sincère que tu possèdes au monde.
Paris, ce 1 Juillet.
Il me paraît, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succès ne sont pas brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener à la campagne, après avoir si mal réussi à la ville? Toutes réflexions faites, on te déteste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems, dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme, pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons réduits à emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai à la battre en brèche, et pendant que tu formeras tes attaques, je te ménagerai des auxiliaires. Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre maître d'une ville, on est obligé de s'emparer des hauteurs ... on s'établit dans tout ce qui commande, et de-là on tombe sur la place sans redouter les résistances.
Ou bien on négocie ... on tourne ... on TERGIVERSE.
D'espoir ou de bonheur tour-à-tour on la BERCE.
Et si-tôt qu'on la tient, de sa crédulité
On la punit alors avec rigidité.
Ton imbécile franchise t'empêche de rien entendre à tout cela; ce n'est pas que tu ne sois roué dans les formes, mais tu l'es avec trop de bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point à deux battans, tu n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades; je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre métier qu'on apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s'agit, par exemple, de faire périr un innocent. Sur la quantité de faussetés, de mensonges, de subornations, de pièges, de manoeuvres insidieuses que nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que tout cela nous forme au métier des ruses, et à la science d'amener les événemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te fallait entreprendre seul cette grande aventure, et réussir seul. Tu irais-là avec une candeur ... une vérité ... pas une malheureuse petite énigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme on te débouterait bientôt de tes ridicules prétentions!... ce n'est plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que l'on doit tâcher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui sont cause de cela; à force de vouloir être fines, elles ont réussi à nous rendre faux. Les folles créatures! que j'aime à les voir se débattre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends dix points sur seize, et suis toujours sûr de les gagner de quatre ... enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs qu'on ne goûte pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on jouit.... Je t'attends ce soir chez nos déesses. Il y avait en vérité des siècles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-là.
[3] Il y a apparence que le goût des robins pour les énigmes, les emblèmes et l'argent, était la même du tems de Rabelais que de nos jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. «On arrêta à l'isle de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant voulu descendre au guichet, y furent arrêtés par ordre de GRIPPE-MINAUD, archiduc des CHATS FOURRÉS, qui leur proposa une énigme à deviner. Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser l'argent; et la pate bien graissée, ils accorderont enfin les passe-ports demandés pour leur route.»
Vert-feuille, 15 Juillet.
Nous sommes établis, Valcour, et notre vie est décidée; elle est libre et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre délicieuse; cette privation déjà sentie par la société, l'est bien plus vivement par mon coeur.
Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces détails vous plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus présente à votre imagination, et réellement l'absence en devient par-là moins cruelle.
Le château de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit se transporte, n'est pas très-magnifique, mais commode et d'une excessive propreté; il est situé à cinq lieues d'Orléans, sur les bords de la Loire.
La forêt voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes; les prairies vertes et fraîches qui l'environnent, toujours peuplées de troupeaux gras et bondissans, sont par-tout ornées de villages et de maisons de campagne; les jardins agréablement coupés par des canaux limpides, par des bosquets odoriférants, qu'égayent une multitude étonnante de rossignols; l'immense quantité de fleurs qui s'y succèdent neuf mois de l'année; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique l'objet soit de peu de conséquence, à en faire un séjour digne d'orner l'Élysée, et est mille fois préférable à toutes les belles terres de monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui à côté de la régularité.
On se lève ici tous les jours à neuf heures, et tant qu'il fait beau, le rendez-vous du déjeuner est sous un bosquet de lilas, où tout se trouve prêt dès qu'on arrive. Là, l'on prend ce qu'on veut, et ma mère a soin d'y faire trouver à peu-près tout ce qu'elle sait devoir plaire à chacun. Cette première occupation nous conduit à dix heures; alors on se sépare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques cabinets frais, avec des livres: on ne se réunit plus qu'à trois heures. C'est l'instant de servir, on fait un excellent dîner, et d'autant plus ample, que c'est le seul repas où l'on se mette à table.
A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les cannes et les coëffes se prennent, et Dieu sait où l'on va se perdre! A moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller à pied et toujours extrêmement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup; nous appelons cela des aventures. Déterville est le seul homme qui nous accompagne, et en vérité à la manière dont nous nous égarons, je ne doute pas qu'incessamment les aventures que nous prétendons chercher, ne nous arrivent.
Madame de Senneval qu'on prendrait bien plutôt pour la soeur aînée d'Eugénie, que pour sa mère, appelle cela des imprudences, et madame de Blamont, ma chère et délicieuse maman, plus folle qu'aucune de nous, assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les Gaules, Gauvain, le sénéchal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces honnêtes gens, protecteurs-nés du sexe, n'ont jamais fait de mal aux femmes, et que par conséquent nous sommes en sûreté.
On revient dès que le jour baisse; on se jette sur des canapés, rendus, comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le léger repas pris, chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soirée. Déterville ou ma mère, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'à minuit, heure où chacun se sépare pour aller prendre les forces nécessaires à recommencer le lendemain; cette vie ainsi coupée, a l'art de nous faire passer les jours avec tant de rapidité, qu'excepté moi, mon ami, qui trouve toujours trop longs les instans où je dois exister sans vous, chacun en vérité croit n'être ici que d'hier.
On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si quelque géant.... Ferragus, par exemple, le fléau du brave chevalier Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le déloyal?... oui, mais si Aline était déjà la femme du géant.
O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma mère est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me console si bien!... elle laisse naître avec tant de bonté dans mon coeur, l'espoir heureux d'être un jour à tout ce que j'aime, qu'elle adoucit un peu le chagrin d'en être séparé.
Elle me disait hier: Si votre père vous déshéritait, il ne pourrait pas vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien sûrement à vous, sans que jamais rien puisse vous en priver; voilà pourquoi je l'arrange, pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige à penser à moi quand je ne serai plus ... et moi que cette idée trouble et désespère, moi qui ne peux l'admettre sans frémir ... je me précipite dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir qu'ensemble.... Eh bien, ne voilà-t-il pas ma gaîté qui me quitte, j'avais bien affaire aussi d'aller vous détailler ces circonstances.... Adieu, aimez-moi et écrivez-nous.
Paris, 20 Juillet.
Je vous écris à la hâte, dans l'affreuse inquiétude où je suis; prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je brûle d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous menez est délicieuse, votre bonheur s'y peint, cette idée me console; mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre; quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher Déterville, vous m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous défendre seul, contre une troupe armée.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je me fie peu à ce qu'ils disent, leur fausseté m'effraie plus que leurs promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande à genoux à madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sincère de mon respectueux attachement.
Vert-feuille, 25 Juillet.
Oui, c'est moi qui reçois cette lettre pressée, et c'est moi qui ris de toute mon âme de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous, nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enlèvement, c'est en vérité tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrêmités, n'avons-nous pas le brave Déterville, qui, quoique seul, romprait plutôt douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les deux amies de son ami; à l'égard des gens qui promettent, j'ai plus de confiance que vous en leur parole; ils m'ont juré du repos cet été, et j'y crois. La confiance bien ou mal placée, calme le sang; ne troublez pas le plaisir qu'elle me donne.
Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui s'intéresse toujours bien vivement à vous. C'est le comte de Beaulé; son grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne amitié pour moi; toutes ces raisons l'ont engagé à venir me donner quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honnête militaire, sous lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d'émotion respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la manière dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de ces loix si prodigieusement oubliées de nos jours ... de ces loix précieuses, remplacées par de l'impertinence et des vices;... mais quelle est cette petite tête qui s'approche de la mienne?... Vites-vous jamais un procédé pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon écritoire, ne voilà-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon épaule ... et puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que je gronde.—Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance regarde, vous l'avez dit.—Eh bien, mademoiselle, j'ai changé d'avis, vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs.—Oh maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier être pourtant qu'une petite fille dont le coeur est pris.—Tenez, mademoiselle, changeons de rôle, votre père veut que j'écrive à monsieur d'Olbourg, chargez-vous-en.—A monsieur d'Olbourg, maman?—A lui-même.—Et qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi?—Comment! n'est-ce pas lui qui doit devenir mon gendre?—Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la sacrifier ainsi.—Et bien, oui, mais votre père?—Vous le vaincrez.—Je n'en réponds pas.—Je mourrai donc?—Allons, venez que je vous embrasse encore une fois avant cette mort, à l'anglaise, et laissez-moi finir ma lettre.—On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'écrivais. Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et pleure à-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis écrire.
Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugénie, que nous ne devrions plus nommer que madame Déterville, aime passionnément son mari, et elle en est adorée. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est à la campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s'aimer se goûte mieux selon moi, et où l'on se plaît mieux à en contempler le spectacle.... Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises moeurs forment le bon air, ou l'indécence est une grâce, la fausseté de la finesse et la calomnie de l'esprit. On ne connaît rien de ce que dicte la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens; on y trouve plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton! Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n'étiez pas encore amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole, soyez sage, et tout ira bien.
Vertfeuille ce 6 Août.
Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne vie, il était devenu nécessaire de l'interrompre. Monsieur Debaulé se promène peu, et malgré ses intances pour ne pas nous déranger, nous avons dû lui tenir compagnie; que ce début ne vous alarme point. Encore une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les ferions pas, s'il y avoit la moindre chose à craindre.
Ma mère entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le oui qu'on répond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il craint bien qu'on ne réussisse pas à vaincre le président; il a souri en disant que d'Olbourg et lui étaient intimément liés, et souri d'une façon qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui étaye cette indigne association. Quelques frêles que dussent être ces sociétés, peut-être sont-elles plus difficiles à rompre que celles que la vertu soutient, et j'en redoute étonnamment les effets; ils lient, prétend-on, leurs maîtresses entre elles, comme ils le sont eux-mêmes, et ce quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit à l'insçu de ma mère; garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une maîtresse.... Et quelle est donc la créature abandonnée ... il est vrai que quand on n'est riche.... Mon ami cet homme a une maîtresse! et si cela est, pourquoi veut-il m'épouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'où-vient prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on achète,... ah! j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa cheminée ... c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage! et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour être la femme de cet homme-là! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?
Déterville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs dépravées de ce financier, il m'a dit votre délicatesse, je ne puis m'empêcher de l'approuver, et la mienne à-présent m'impose les mêmes lois; car, si cette liaison vicieuse est constatée entre mon père et d'Olbourg, Déterville ne dévoilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de l'autre au jour.... Le dois-je? ma mère est malheureuse, je serais bien fâchée, qu'une aussi triste découverte vint augmenter l'horreur de sa situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, après les procédés de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur âge est si diffèrent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment blessé, peut faire naître, sont peut-être aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ... je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon père nous a fait espérer du repos cet Été. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eugénie le craint, j'en frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit à ma mère, mais si cet homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma présence, je ne résisterais pas à l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour, ôtez-moi ces tristes idées, elles troublent mon repos, et je ne puis les vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez frémir autant que moi....
Paris, 14 Août.
Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que vous, le caractère de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous alarmer tous les deux; cette sécurité où sa promesse vous tient, enveloppe peut-être un piège dans lequel il veut vous surprendre. Il voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de troubler ... et qui sait s'il n'amènera pas son d'Olbourg? cependant il n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment qui vous cause autant de répugnance; n'est-on pas convenu de vous laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette mère qui vous adore, et que nous chérissons si bien tous les deux, prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de nouveaux délais ... hélas! je vous rassure et je frémis moi-même; je veux calmer des troubles qui me dévorent, je veux consoler Aline et je suis plus affligé qu'elle.
Il est vrai que je me suis opposé aux recherches que me proposait Déterville, et d'après ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature nous à asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne se trouvait pas liée, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire que ce soin la regarde; mais si l'association soupçonnée est sûre, elle ne le peut plus. Non qu'elle ne le dût, si elle était incertaine; mais si la chose est prouvée, le silence est son lot. Que faire? que devenir? qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose être sûr d'y régner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons à cette multitude d'obstacles, la fermeté que donne la constance et nous triompherons un jour; mais si vous faiblissez, si les persécutions vous déterminent ... si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien moins cruelle.
Vertfeuille, ce 26 Août.
Tu l'avais deviné, mon cher Valcour, il devait nécessairement nous arriver quelqu'aventure à ces promenades éloignées, si fort du goût de madame de Blamont, et si désapprouvées par ta prudence; mais ne t'inquiète pas, aucune diminution à la somme totale de nos hôtes, nulle atteinte à aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ... une recrue fort singulière, et pour que ton imagination, que je connais impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la vérité, et ne la change aussi-tôt en d'affreux revers, écoute avant que de prévoir.
Depuis que les jours diminuent, on dîne plutôt à Vertfeuille, afin de se trouver toujours à peu-près la même quantité d'heures de promenade. En conséquence, hier nous étions, malgré l'extrême chaleur, partis à trois heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la forêt, derrière lequel se trouve un hameau charmant, où ton Aline a une bonne amie, nommée Colette qui lui donne toujours d'excellent lait ... on voulait donc aller goûter du lait de Colette; mais il fallait se presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on craignait, devait étendre ses voiles lugubres à près de sept heures. Il y a deux lieues de Vertfeuille chez Colette; ainsi, pas un moment à perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva à cinq heures et demie, chez la jolie laitière; on but son lait. Aline qui lui portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui plaire, en fut reçue comme tu l'imagines; mais toutes les montres marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait à peine le tems de respirer ... que j'étais plus effrayé que les femmes, et mille autres mauvaises plaisanteries, qui ne me démontèrent point, parce que si j'étais alarmé, les chères dames devaient rien voir que ce n'était que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous partîmes.
A peine engagés dans la route du bois, dont le débouché touche aux avenues de Vertfeuille, nous entendîmes des cris perçans qui nous parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu de la forêt. Tout le monde s'arrête ... c'était déjà nuit; l'étonnement fait place à la peur, et voilà toutes nos héroïnes tellement effarouchées, que l'une, Eugénie, tombe évanouie dans mes bras, et que les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent tomber au pied des arbres.
Si je désirais qu'on ne se trouvât pas ce nuit au milieu d'une telle route, c'est que je prévoyais bien ce qu'il arriverait au plus léger accident; et l'embarras qui en résulterait pour moi; rassurer, approfondir, défendre, telle était ma besogne, et j'étais bien plus embarrassé des deux premiers soins que du troisième. Je les calmai donc de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'élance où j'entends les cris. Il n'était pas aisé de trouver l'endroit d'où ils partaient; la malheureuse qui les jetait était hors de la route, elle paraissait enfoncée dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-même, quoique j'appelasse ... trop occupée de sa douleur, l'infortunée ne me répondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route, m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de fougère, au pied d'un grand chêne, une jeune fille venant de mettre au jour une malheureuse petite créature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques que venait d'éprouver la mère, faisait pousser à cette mère désolée de lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord, l'épée à la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous mon habit si-tôt que je m'aperçus que je n'avais affaire qu'à une femme, je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins promptement à la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je n'ai le tems ni de vous écouter ni de vous secourir, je dois rejoindre des dames qui m'attendent ici près, que je ne puis abandonner seules à l'entrée de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position me paraît embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite créature, donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue, vos soins me sont précieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assurée d'y trouver des secours.—Je ne connais point de village de Berseuil dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le présent que ce que je viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais être obligé de vous quitter.—Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le baise. Malheureuse créature, s'écria-t-elle en l'entortillant d'un mouchoir et le plaçant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon déshonneur, devais-je croire que tu serais privée d'abri dès en voyant le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous regagnâmes au plutôt l'endroit où j'avais laissé ces dames. Nous les revîmes bientôt ... mais dans quel état! les deux filles tenaient leurs mères embrassées, et quoiqu'elles fussent elles-mêmes dans une agitation prodigieuse, elles s'efforçaient de les rassurer. Tu juges de l'effet de mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extrêmement confuse, témoigna son respect comme elle put. On examina, on caressa l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de repos à la mère, tant par humanité que pour s'instruire un peu plus à fond de ce qui pouvait éclaircir une aussi singulière aventure; mais faisant observer à ces dames que la nuit s'épaississait de plus en plus, et qu'il nous restait près de trois quarts de lieues, je décidai le départ le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la mère à laquelle je donnai le bras; Eugénie aida des siens les deux dames, et nous sortîmes en diligence du bois. Point d'éclaircissemens que nous ne soyons au château, dis-je à Madame de Blamont qui voulait toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette jeune personne déjà très-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port. Il était tems; à peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas, pouvait-elle se traîner. Ce qui fit dire à Madame de Blamont qu'assurément elle serait morte si elle eût persisté dans son projet de se rendre à ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui se trouvait à six grandes lieues de l'endroit où la rencontre s'était faite. Le premier soin de la maîtresse du logis, fut d'établir cette infortunée dans une des meilleurs chambres du château avec son enfant, et après lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures après une rôtie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer.
Comme on n'avait voulu d'elle ce soir là aucun éclaircissement pour ne la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interprétée de toutes sortes de manières, chacun dit son mot, et par une fatalité, assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une vérité plus importante que l'on ne le pensait.
Le lendemain matin, c'est-à-dire aujourd'hui, on doit, aussi-tôt qu'on supposera la belle aventurière éveillée, se transporter dans son appartement pour apprendre d'elle le récit de son histoire, si la sage-femme qu'on a envoyé chercher sur-le-champ, la trouve assez bien pour lui permettre de nous la raconter, ce récit fera donc le sujet de ma première lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je t'embrasse.
Vertfeuille, ce 28 août.
Le courrier ne partant point hier, je n'ai pu reprendre le fil de notre aventure qu'aujourd'hui ... ô mon ami, que d'idées tout ceci va faire naître en toi, et quels soupçons singuliers se forment ici dans toutes les têtes! Serait-il possible que le hasard eût voulu placer dans nos mains, le premier anneau d'une chaîne, dont l'extrêmité peut tenir au but d'éclaircissement que nous nous proposons avec tant d'ardeur! Mais comme rien ne peut s'affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter, toi de soupçonner, de conjecturer et d'approfondir, même si tu veux.
La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune personne, nous apprit peu après que la nuit avait été agitée, qu'il y avait eu un peu de fièvre, mais que ces accidens n'ayant rien d'étranger à l'état, nous pouvions entrer si nous le désirions et apprendre tout ce qui la concernait; elle consentait à nous instruire. Il n'y eut d'admis que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas décent d'y mener Aline, heureux caractère qui modèle toujours ses désirs sur ses devoirs! cette privation ne lui coûta rien, sa curiosité ne l'emporta pas sur sa pudeur.... Eugénie lui tint compagnie. Nous entrâmes après quelques civilités de part et d'autres: tels furent, mon cher Valcour, les termes dans lesquels s'exprima notre aventurière.
HISTOIRE DE SOPHIE.
On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant à madame de Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma naissance, je ne connais que mon père, et j'ignore les particularités qui ont pu me donner le jour. Je fus élevée dans le village de Berseuil, par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre quand vous m'avez trouvée, elle m'a servi de nourrice, et m'a prévenue, dès que je pus entendre raison, qu'elle n'était point ma mère, et que je n'étais chez elle qu'en pension. Jusqu'à l'âge de treize ans, je n'ai eu d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le même, à ce que dit Isabeau, qui m'avait apporté chez elle, et qu'elle m'assura secrètement être mon père. Rien de plus simple et de plus monotone que l'histoire de mes premiers ans, jusqu'à l'époque fatale où l'on m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me précipiter malgré moi, dans l'abyme de la débauche et du vice.
J'allais atteindre ma treizième année, lorsque l'homme dont je vous parle vint me trouver pour la dernière avec un de ses amis du même âge que lui, c'est-à-dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau et m'examinèrent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que je devais prendre pour mon père fit beaucoup d'éloges de moi ... j'étais selon lui charmante, faite à peindre ... hélas! c'était la première fois que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent être la cause de tous mes malheurs! L'examen des deux amis était entremêlé de légères caresses; quelquefois même on s'en permettait où la décence n'était rien moins que respectée ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les vis même rire ... eh quoi! la gaîté peut donc naître où se médite le crime! l'âme peut donc s'épanouir au milieu des complots formés contre l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'étais loin d'en augurer les suites! Elles devaient être bien amères pour moi. On fit revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune élève, dit M. Delcour, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en père) elle plaît à M. de Mirville, dit-il, et montrant son ami, il va la conduire à sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se mit à pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous mêlâmes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en s'adressant à M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur même, je ne lui connais nul défaut ... je vous la recommande, monsieur, je serais au désespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs? interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune. ISABEAU.—Que le ciel au moins la préserve de la faire au dépends de son honneur. MIRVILLE.—Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU à M. Delcour.—Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur, à votre dernière visite que vous la laisseriez au moins jusqu'à ce qu'elle eût rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.—De religion? ISABEAU.—Oui monsieur. M. DELCOUR.—Eh bien! est-ce que cela n'est pas fait? ISABEAU—Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite; monsieur le curé l'a remise à l'année prochaine. M. DE MIRVILLE—Oh parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-là, je l'ai promise pour demain à ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de ces misères-là par-tout? M. DELCOUR.—Par tout, et aussi-bien chez vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse être dans la capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village de Berseuil?... Puis se tournant vers moi—Sophie, voudriez-vous mettre des entraves à votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus petit retard. Hélas! monsieur, interrompis-je naïvement, dès que vous me parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans les bras de cette tendre mère ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va, mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te remercie de ta bonne volonté, mais tu ne m'appartiens pas ... obéis à ceux de qui tu dépens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu tombes dans la disgrâce, Sophie, souviens-toi de ta bonne mère Isabeau, tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te coûte quelque peine à gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas le prix de la honte ... il ne sera pas arrosé des larmes du regret et du désespoir.... Bonne femme, en voilà assez ce me semble, dit Delcour, en m'arrachant des bras de ma nourrice, cette scène de pleurs toute pathétique qu'elle puisse être, met du retard à nos désirs ... partons.... On m'enlève, on se précipite dans une berline qui fend l'air et nous rend à Paris le même soir.
Si j'avais eu un peu plus d'expérience, ce que je voyais, ce que j'entendais, ce que j'éprouvais, auraient dû me convaincre avant que d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait étaient bien différens de ceux que je remplissais à Berseuil, qu'il entrait bien d'autres projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort ma bonne nourrice était bien près d'être outragée. M. de Mirville, à côté duquel j'étais dans la voiture, me mit bientôt au point de ne pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurité favorisait ses entreprises, ma simplicité les encourageait, M. Delcour s'en divertissait et l'indécence était à son comble ... mes larmes coulèrent alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions arrivés ... mais je n'aime pas à entendre brailler.... Eh! bon, bon, répondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa victoire?... Quand nous fûmes l'autre jour chercher ta fille, auprès de Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une scène de larmes ... et cependant, avant que d'être à Paris, j'eus l'honneur d'être ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de chasse, vous ne faites jamais si bien la curée que quand vous avez forcé la bête. Jamais je ne vis d'âmes si dures que celles de ces suppôts de Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soupçonnés d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne l'égorgeons-nous pas. Notre réputation est mieux établie que la vôtre, et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par l'indignité des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles horreurs dis-je, nous conduisirent à Paris, et nous arrivâmes.
La maison où nous descendîmes n'était pas tout-à-fait dans Paris, j'en ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire qu'elle était située près de la barrière des Gobelins. Il était environ dix heures du soir quand on arrêta dans la cour; nous descendîmes.—La voiture fut renvoyée et nous entrâmes dans une salle où le souper paraissait prêt à être servi; une vieille femme, et une jeune fille de mon âge, étaient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut avec elles que nous nous mimes à table; il me fut facile de voir pendant le souper que cette jeune fille nommée Rose, était à monsieur Delcour, ce qu'il me parut que monsieur de Mirville désirait que je lui fusse. Quand à la vieille, elle était destinée à être notre gouvernante, son emploi me fut expliqué tout de suite, et en m'apprit en même-tems que cette maison était celle où je devais loger avec ma jeune compagne, qui n'était autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur Delcour et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'étaient réciproquement donné leurs deux filles pour maîtresses, sans que l'une de ces deux malheureuses créatures, connût mieux que l'autre la seconde partie des liens qui les attachaient à ces deux pères.
Vous me permettrez de taire, madame, les indécens détails, et de ce souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit et plus artistement meublé, fût destiné à ces honteuses circonstances; Rose et monsieur Delcour y passèrent avec nous; celle-ci déjà au fait, n'opposa nuls refus, son exemple me fut proposé pour adoucir la rigueur des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilité, on me fit craindre la force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame, je frémis ... je pleurai ... rien n'arrêta ces monstres et mon innocence fut flétrie.
Vers les trois heures du matin les deux amis se séparèrent, chacun passa dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suivîmes ceux qui nous étoient destinés.
Là, monsieur de Mirville acheva de me dévoiler mon sort; «vous ne devez plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous entretenir; votre état vient d'être éclairci de manière à ne plus vous laisser de soupçon.—Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien brillante ni à une vie très-dissipée; le rang que monsieur et moi tenons dans le monde, nous oblige à des précautions, qui rendent votre solitude un devoir. La vieille femme que vous avez vue près de Rose, et qui doit également prendre soin de vous, nous répond de votre conduite à l'un et à l'autre une incartade ... une évasion, serait sévérement punie, je vous en préviens: du reste soyez avec moi, soumise, honnête, prévenante et douce, et si la différence de nos âges s'oppose à un sentiment de votre part dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du bien que je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'obéissance sur laquelle je devrais compter, si vous étiez ma femme légitime. Vous serez nourrie, vêtue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos fantaisies; cela est médiocre, je le sais; mais à quoi vous servirait le surplus dans la retraite où je suis obligé de vous tenir, d'ailleurs j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'êtes pas ma seule pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans leur genre ont des qualités qui vous aideront à mener une vie douce, et sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse».
Cette belle harangue débitée, monsieur de Mirville se coucha, et m'ordonna de prendre ma place auprès de lui.—Je tire le rideau sur le reste, madame, en voilà assez pour vous faire voir quel était l'affreux sort qui m'était destiné; j'étais d'antant plus malheureuse qu'il me devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul être qui eût de l'autorité sur moi ... mon père même me contraignait à m'y résoudre et me donnait l'exemple du désordre.
Les deux amis partirent à midi, je fis plus ample connaissance avec ma gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne différaient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que moi. Elle avait comme moi passé sa vie dans un village, élevée par sa nourrice, et n'était à Paris que depuis trois jours, mais la distance énorme du caractère de cette fille au mien, s'est toujours opposé à ce que je fisse aucune liaison avec elle, étourdie, sans coeur, sans délicatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la modestie que j'avais reçues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant d'indécence et de vivacité, j'étais obligée de vivre avec elle, les liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amitié.
Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son âge; impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup plus ma compagne que moi; il n'y avait rien là, comme vous voyez, qui dût m'attacher fort à elle, et le temps que j'ai été dans cette maison, je l'ai presqu'entièrement passé dans ma chambre, livrée à la lecture que j'aime beaucoup, et dont j'ai pu faire aisément mon occupation, moyennant l'ordre que M. de Mirville avait donné de ne me jamais laisser manquer de livres.
Rien de plus réglé que notre vie; nous nous promenions à volonté dans un fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors, se réunissaient, soupaient avec nous, se livraient à leurs plaisirs, l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'après-souper, et allaient de-là finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps.... Quelle indécence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les pères aux yeux de leurs filles! Ma chère amie, dit madame de Senneval, m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortunée nous apprendrait peut-être des atrocités d'un bien autre genre.—Que savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment honnête et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ... mais n'est-il jamais arrivé pis? Et comme elle vit que Sophie ne la comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle voulait dire.
Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-être le seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame, reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause d'une retenue.... Qui dans de telles âmes n'eut sûrement jamais la vertu pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je le sais, mais tant d'autres écarts ... tant d'autres turpitudes ont si bien su me convaincre de la dépravation de moeurs de ces deux amis, que je ne dois assurément attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez dire, qu'à un sentiment plus impérieux que leur débauche; or, je n'en ai point vu qui l'emportât sur leur jalousie.—Elle est difficile à entendre avec cette communauté de plaisirs dont vous nous parlez, dit madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.—Je l'avoue, mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce ici un de ces cas où le choc violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que le désir de conserver chacun leur bien, désir né de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta toujours dans leur coeur, et les empêcha d'exécuter ... des horreurs ... dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru plus affreuses que la mort même.—Poursuivez, dit madame de Blamont, et ne trouvez pas mauvais que l'intérêt que vous m'avez inspiré, m'ait fait frémir pour vous.
Jusqu'à l'événement qui m'a valu votre protection, madame, continue Sophie, en s'adressant toujours à madame de Blamont; il me reste fort peu de choses à vous apprendre. Depuis que j'étais dans cette maison, mes appointemens m'étaient payés avec la plus grande exactitude, et n'ayant aucun motif de dépense, je les économisais dans la vue de trouver peut-être un jour l'occasion de les faire tenir à ma bonne Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer cette intention à monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me procurât lui-même la moyenne d'exécuter l'action que je méditais.... Innocente! Où allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais dans le sein du vice et du libertinage!—Il vous faut oublier tous ces sentimens villageois, me répondit brutalement monsieur de Mirville, cette femme a été beaucoup trop payée des petits soins qu'elle a eus de vous; vous ne lui devez plus rien.—Et ma reconnaissance, monsieur, ce sentiment si doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire éclater.—Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances là. Je n'ai jamais vu qu'on en retirât quelque chose, et je n'aime à nourrir que les sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.—Rejetée de l'un, je voulus recourir à l'autre, et je parlai de mon projet à monsieur Delcour. Il le désapprouve plus durement encore, il ma dit qu'à la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque je ne songeais qu'à jeter mon argent par la fenêtre; il me fallut renoncer à cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.
Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les deux pères s'étaient plus d'une fois, devant nous, cédé leur autorité sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne les point ménager quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer des chaînes; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette autorité respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me traitait sur-tout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de son imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne prenait pas plus ma défense, que Mirville ne prenait celle de sa fille, quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; entièrement coupable, entièrement complice du malheureux commerce où j'étais entraînée, la nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir davantage, elle voulut faire éclore dans mon sein, un gage de mon déshonneur. Ce fut à-peu-près vers ce temps que ma compagne impatientée de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une évasion. Je ne veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouvé des moyens d'intéresser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il m'offre de me rendre libre; tu es la maîtresse de partager notre sort ... peut-être vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches ... je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami, il viendra te retirer d'ici, et nous nous réunirons si tu le veux. Ce dernier plan de liaison ne me convenait guères, et si je désirais ma liberté, c'était pour mener un genre de vie bien différent de celui qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai néanmoins ses offres, je convins avec elle qu'il valait mieux que je n'exécutasse cette fuite qu'après mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle fût elle-même, les préparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put être arrangé qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant était venu, elle allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle avait choisi pour son départ, et la veille également de celui où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier qui devait lui faire trouver un appartement tout prêt; elle me pria de rester avec ce jeune homme qui pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrêter, et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale époque de mon infortune! ou plutôt de mon bonheur, puisque cette même circonstance fut celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans; M. de Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire à ses regards, il s'évada cependant fort vite, mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la première arme dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si j'étais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me traîne au travers de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'était accourue et ne m'eut arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que personne n'entre, et que cette prostituée monte à l'instant dans sa chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, par cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait bien de dire un mot, et la foudre n'éclata que sur moi.... Je fus bientôt suivi de mon tyran, ses yeux étincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le firent paraître en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les peindre.... Il m'ordonne de quitter mes vêtemens ... je me jette à ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortuné, agitant mon sein de ses palpitations, il semblait déjà se courber sur les genoux de son père ... on eut dit qu'il implorait sa grâce.... Mon état ne toucha point Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à l'infidélité qu'il soupçonnait; tout ce que j'alléguais n'était qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui en imposer ... je me mis donc dans l'état qu'il désirait, dès que j'y fus, des lieus barbares lui répondirent de ma contenance....