XLII
Cy dit à son père Phanie
Que pour son orgueilleuse vie
Il serait au gibet pendu;
Tel doit le songe être entendu.
Beau père, dit la damoiselle,
J'y vois douloureuse nouvelle:
Tout votre orgueil ne vaut deux clous;
Fortune se moque de vous.
Par ce songe poés entendre 6805
Qu'el vous vuet faire au gibet pendre;
Et quant serés pendus au vent,
Sans coverture et sans auvent,
Sus vous plovra, biaus sires rois,
Et li biaus solaus de ses rais
Vous essuera cors et face.
Fortune à ceste fin vous chace,
Qui tolt et donne les honors,
Et fait sovent des grans menors,
Et des menors refait greignors,
Et seignorir sus les seignors.
Que vous iroie-ge flatant?
Fortune au gibet vous atent,
Et quant au gibet vous tendra
La hart où col, el reprendra
La bele corone dorée
Dont vostre teste est coronée;
S'en iert uns autres coronés
De qui garde ne vous prenés.
Et por ce que je vous espoigne
Plus apertement la besoigne,
Jupiter qui l'iaue vous donne,
Ce est li airs qui pluet et tonne;
Et Phebus qui tient la toaille,
C'est le solel sans nule faille:
L'arbre par le gibet vous glose;
Je n'i puis entendre autre chose.
Passer vous convient ceste planche,
Fortune ainsinc le pueple vanche
Des bobans que vous demenés,
Cum orguilleus et forsenés.
Si destruit-ele maint prodomme,
Qu'el ne prise pas une pomme
Car par ce songe il faut entendre 6837
Qu'elle vous veut au gibet pendre;
Et quand serez bercé du vent
Sans couverture et sans auvent,
Lors sur vous tombera la pluie,
Pour que le soleil vous essuie
Corps et face de ses rayons.
Ainsi donc Fortune craignons
Qui donne et ravit la richesse,
Et bien souvent les grands abaisse,
Pour élever l'humble aux honneurs
Et faire esclaves les seigneurs.
Que servirait la flatterie?
Fortune au gibet vous épie,
Et quand au gibet vous tiendra
La hart au col, elle prendra
La belle couronne dorée
Dont votre tête est couronnée,
A quelqu'un pour en faire don
De qui vous n'avez nul soupçon.
Écoutez que je vous expose
Céans plus clairement la chose:
Le premier des dieux, Jupiter
Qui tonne et verse l'eau, c'est l'air,
Et Phoebus qui porte la toile
A nos yeux le soleil dévoile;
Quant à l'arbre, c'est le gibet.
Rien plus je n'y vois en effet,
La planche il faut passer, mon père.
Fortune ainsi venge la terre
De cette folle vanité
Dont vous êtes si transporté.
Ainsi Fortune maint prudhomme
Renverse et ne prise une pomme
Tricherie, ne loiauté, 6839
Ne vil estat, ne roiauté:
Ainçois s'en joë à la pelote,
Comme pucele nice et sote,
Et giete à grant desordenance
Richece, honor et reverance,
Dignités et poissance donne,
Ne ne prent garde à quel personne:
Car ses graces, quant les despent,
En despendant si les espent,
Que les giete en leu de poties,
Par putiaus et enfangeries;
Qu'el ne prise tout une bille
Fors que Gentillesce sa fille,
Cousine à prochaine chéance,
Tant la tient Fortune en balance.
Mès de cele est-il voirs sans faille
Que Fortune à nul ne la baille,
Comment qu'il aut du retolir.
S'il ne scet si son cuer polir,
Qu'il soit cortois, preus et vaillans:
Que nus n'est si bien bataillans,
Se de vilonie s'apresse,
Que Gentillesce ne le lesse.
Gentillesce est noble et si l'ain,
Qu'el n'entre mie en cuer vilain:
Por ce vous los, mon très-chier pere,
Que vilonie en vous n'apere.
Ne soyés orguilleus ne chiches,
Ayés, por enseignier les riches,
Large cuer, et cortois et gent,
Et piteus à la povre gent:
Ainsinc le doit chascuns rois faire.
Large, cortois et debonnaire
Ni traître coeur, ni loyauté, 6871
Ni vil état, ni royauté.
Elle s'en joue à la pelote
Comme pucele simple et sotte,
Et jette en désarroi grandeurs,
Richesses, révérence, honneurs,
Et dignités, puissance donne
Sans songer à quelle personne.
Car ses grâces, quand en fait don,
Les épand de telle façon,
Qu'elles tombent sur les ordures,
Bourbiers, fumiers et pourritures.
Rien ne lui vaut un pois vaillant,
Hormis Noblesse son enfant,
Cousine aussi de male chance,
Tant la tient Fortune en balance.
Mais Fortune qui cependant
Si bien Noblesse nous reprend,
Oncques ne la baille à personne,
S'il n'a l'âme moult pure et bonne,
S'il n'est courtois, preux et vaillant;
Et nul n'est si bien bataillant
Qui les lois de l'honneur oublie,
Que Noblesse aussitôt ne fuie.
J'aime Noblesse et son dédain
Pour tout coeur félon et vilain.
Père, aussi je vous en convie;
Qu'en vous ne règne vilenie,
Ayez coeur courtois, large et gent,
Et piteux à la pauvre gent,
Ainsi le doit chacun roi faire;
Large, courtois et débonnaire
Soit son coeur et plein de pitié,
S'il veut du peuple l'amitié.
Ait le cuer, et plain de pitié, 6873
S'il quiert du pueple l'amitié,
Sans qui rois en nule seson
Ne puet plus ne c'uns simples hon.
Ainsinc le chastioit Phanie,
Mais fox ne voit en sa folie,
Fors que sens et raison ensemble,
Si cum en son fol cuer li semble.
Cresus qui point ne s'umilie,
Tous plains d'orguel et de folie,
En tous ses fais cuide estre sages,
Combien qu'il féist grans outrages.
Cresus respond à sa fille.
Fille, dist-il, de cortoisie
Ne de sens ne m'aprenés mie;
Plus en sai que vous ne savés,
Qui ainsinc chastié m'avés;
Et quant par votre fol respons
M'avés mon songe ainsinc espons,
Servi m'avés de grans mençonges.
Car sachiés que cist nobles songes,
Où fauce glose volés metre,
Doit estre entendus à la letre;
Et ge méismes li entens,
Si cum vous le verrez en tens.
Qnques si noble vision
N'ot si vile exposicion:
Li Diex, sachiés, à moi vendront,
Et le servise me rendront
Qu'il m'ont par ce songe tramis,
Tant est chacuns d'aus mes amis,
Car bien l'ai pieça deservi.
Donnez le bon exemple au riche, 6905
Ne soyez orgueilleux ni chiche,
Car sans le peuple un roi n'est rien
Non plus qu'un simple citoyen.
Ainsi le conseillait Phanie;
Mais fol ne voit en sa folie
Rien que bon sens et que raison,
Et le fol n'en vit pas plus long.
Crésus qui point ne s'humilie,
Tout plein d'orgueil et de folie,
Se croit le plus sage des rois,
Si fol qu'il fût, comme tu vois:
Crêsus répond à sa fille.
Vous ne m'apprenez rien, Phanie,
Dit-il, de sens ni courtoisie;
Plus j'en sais que vous ne savez,
Vos avis pour vous conservez.
Servi m'avez de grand mensonge
En m'expliquant ce noble songe
Qu'interprétez si sottement;
Car ce songe certainement,
Où fausse glose voulez mettre,
Doit être compris à la lettre
Et comme il convient je l'entends,
Ainsi que le verrez céans.
Oncques vision si subtile
N'eut explication si vile.
Les dieux, ma fille, à moi viendront
Et le service me rendront
Qu'ils ont dépeint à mes yeux même,
Tant chacun d'eux m'estime et m'aime;
Dès longtemps je l'ai mérité.
Raison.
Vez cum Forturne le servi, 6904
Qu'il ne se pot onques deffendre
Qu'el nel' féist au gibet pendre.
N'est-ce donc chose bien provable[44]
Que sa roë n'est pas tenable;
Que nus ne la puet retenir,
Tant sache à grant estat venir?
Et se tu scés riens de logique,
Qui bien rest science autentique,
Puis que li grant seignor i faillent,
Li petit en vain se travaillent.
Et se ces prueves riens ne prises
D'anciennes istoires prises,
Tu les as de ton tens noveles
De batailles fresches et beles,
De tel biauté, ce dois savoir,
Comme il puet en bataille avoir.
C'est de Mainfroi roi de Sesile[45],
Qui par force tint et par guile
Lonc-tens en pès toute sa terre,
Quant li bons Karles li mut guerre,
Conte d'Anjou et de Provance,
Qui par devine porvéance,
Est ores de Sesile rois,
Qu'ainsinc le volt Diex li verois
Qui tous jors s'est tenus o li.
Cist bons rois Karles l'en toli,
Non pas sans plus la seignorie,
Ains li toli du cors la vie.
Quant à l'espée qui bien taille,
En la premeraine bataille
Raison.
Bien le servit en vérité 6996
Fortune. Il ne put s'en défendre,
Elle le fit au gibet pendre;
Car nul ne la peut retenir,
Tant sache à grand état venir;
Et si tu connais la logique
Qui science est bien authentique,
Où tombent les grands et les forts
Les petits perdent leurs efforts.
Et si ces preuves tu méprises
Des anciennes histoires prises,
Il en est, tu dois le savoir,
D'aussi sûres qu'on puisse en voir
De notre temps et plus nouvelles,
Par batailles grandes et belles.
D'abord en Sicile, Mainfroy[45b]
Qui par trahison sous sa loi
Longtemps en paix tint cette terre,
Quand le bon Charles lui fit guerre
Qui règne en Sicile aujourd'hui.
Comme tu le sais, ce fut lui,
Comte d'Anjou et de Provence,
Dans sa divine providence
Que Dieu pour être roi choisit.
Ce bon roi Charles lui ravit
Non seulement sa seigneurie,
Mais son armée avec la vie,
Lorsque de son glaive acéré,
Dès le premier combat livré,
L'assaillit pour le déconfire,
Courant échec et mat lui dire,
L'assailli por li desconfire, 6935
Eschec et mat li ala dire
Desus son destrier auferrant,
Du trait d'un paonnet errant
Où mileu de son eschiquier.
De Corradin parler ne quier[45],
Son neveu, dont l'exemple est preste,
Dont li rois Karles prist la teste
Maugré les princes d'Alemaigne:
Henri, frere le roi d'Espaigne,
Plain d'orguel et de traïson,
Fist-il morir en sa prison.
Cil dui, comme folz garçonnés,
Roz et fierges et paonnés,
Et chevaliers as gieus perdirent,
Et hors de l'eschiquier saillirent,
Tel paor orent d'estre pris
Au geu qu'il orent entrepris:
Car qui la vérité regarde,
D'estre mat n'avoient-il garde,
Puisque sans roi se combatoient:
Eschec et mat riens ne doutoient,
Ne cil haver ne les pooit,
Oui contre eus as eschiés jooit,
Fust à pié, fust sur les arçons;
Car l'en ne have pas garçons,
Fox, chevaliers, fierges ne ros;
Car se vérité conter os,
Si n'en quier-ge nulli flater,
Ainsinc cum il va du mater,
Puisque des eschiés me sovient,
Se tu riens en sés, il convient
Que cil soit roi, que l'en fait haves[46],
Quant tuit si homme sunt esclaves,
Dessus son puissant destrier, 6967
Au milieu de son échiquier,
Du trait d'une flèche mortelle.
Faut-il qu'aussi je te rappelle
De Conradin le triste sort[45]
Que le roi Charles mit à mort
Malgré les princes d'Allemagne,
Henri, frère du roi d'Espagne,
Plein d'orgueil et de trahison
Qu'il fit mourir en sa prison?
Ces deux écervelés sans peine
Cavaliers, pions, tours et reine
Perdirent là jusqu'au dernier
Et s'enfuirent de l'échiquier,
Tant craignaient dans cette partie
Se voir la liberté ravie.
Car ils ne devaient nullement
Craindre être échec et mat vraiment,
Puisqu'ils allaient sans roi combattre,
Et tant aurait-il pu les battre,
Que haver nul ne les pouvait
Qui contre eux aux échecs jouait,
Non, nul, soit à pied, soit en selle,
Car on ne have pas rebelle,
Vilain ni fou, ni cavalier,
Reine ni tour sur l'échiquier.
Car sans mensonge, à te vrai dire,
Pour le mater te bien décrire
(Des échecs puisqu'il me souvient),
Si tu ne le sais, il convient
Que soit roi celui qu'on fait haves[46b]
Lorsque tous les siens sont esclaves,
Quand, forcé par ses ennemis
Qui l'ont en telle passe mis,
Si qu'il se voit seus en la place, 6969
Ne n'i voit chose qui li place;
Ains s'enfuit par ses anemis
Qui l'ont en tel povreté mis:
L'en ne puet autrement haver,
Ce sevent tuit large et aver.
Car ainsinc le dist Athalus,
Qui des eschez controva l'us[47],
Quant il traitoit d'arismétique;
Et verras en Policratique[48]
Qu'il s'enflechi de la matire
Et des nombres devoit escripre,
Où ce biau geu jolis trova,
Que par demonstrance prova.
Por ce se mistrent-il en fuie
Por la prise qui lor ennuie:
Qu'ai-ge dit? por prise eschever,
Mès por la mort qui plus grever
Les péust et qui pis valoit,
Car li geus malement aloit,
Au mains par devers lor partie
Qui de Diex s'iere departie;
Et la bataille avoit emprise
Contre la foi de sainte Eglise;
Et qui eschec dit lor éust,
N'iert-il qui covrir le péust,
Car la fierche avoit esté prise
Au gieu de la premiere assise,
Où li rois perdit comme fos,
Ros, chevaliers, paons et fos,
Si n'ert-ele pas là présente;
Mès la chétive, la dolente
Ne pot foïr ne soi deffendre,
Puisque l'en li ot fait entendre
Il se voit tout seul en l'arène 7001
Sans espoir que secours lui vienne.
Or haver voilà ce que c'est,
Riche ou pauvre chacun le sait.
Ainsi dit Attalus le sage
Qui des échecs trouva l'usage[47b];
Car ce fut lui qui démontra
Ce beau jeu joli qu'il trouva
Quand il traitait d'Arithmétique.
On voit dans sa Polycratique[48b]
Comment la matière inventa
Et les calculs en combina.
De l'échiquier donc ils s'enfuirent,
Car d'être pris tous deux craignirent.
Qu'ai-je dit? Pour n'être tous deux
Pris? Non, mais pour éloigner d'eux
Une mort effroyable, impie;
Car en cette triste partie
Bien malement allait leur jeu
De qui s'était éloigné Dieu,
Puisqu'ils avaient guerre entreprise
Contre la foi de sainte Église.
Et si sur eux on fût venu
Leur dire échec, nul n'aurait pu
Les couvrir, car on prit la reine
Dès le premier combat sans peine
Où ce fol roi sut perdre tous
Ses cavaliers, pions et fous.
Aussi n'était-elle présente,
Mais la chétive, la dolente,
Apprenant que sanglant et froid,
Que mat et mort gisait Mainfroy,
Que mat et mort gisoit Mainfrois, 7003
Par chief, par pies, et par mains frois.
Et puis que cis bons rois oï
Qu'il s'en erent ainsinc foï,
Les prist-il fuitis ambedeus,
Et puis fist sa volenté d'eus,
Et de mains autres prisonniers,
De lor folie parçonniers.
Cis vaillans rois dont je te conte,
Que l'en soloit tenir à conte,
Cui nuis et jors, et mains et soirs,
L'ame, le cors et tous ses hoirs,
Gart Diex et deffende et conseille,
Cil donta l'orguel de Marseille[49],
Et prist des plus grans de la vile
Les testes, ains que de Sezile
Li fust li roiaumes donnés,
Dont il fu puis rois coronnés,
Et vicaires de tout l'empire.
Mais ne voil or de li plus dire;
Car qui tretout vodroit retraire,
Ung grant livre en convendroit faire.
Vez ci gens qui grans honors tindrent:
Or scés à quel chief il en vindrent.
N'est donc bien Fortune séure,
Rest bien fos qui s'i asséure,
Quant ceus qu'el scult par devant oindre,
Seult ausinc par derriere poindre;
Et tu qui la Rose baisas,
Par quoi de duel si grant fais as,
Que tu ne t'en sez apaisier,
Cuidoies-tu tous jors baisier,
Tous jors avoir aise et délices?
Par mon chief, tu es fox et nices.
Pieds et mains et front dans la cendre, 7033
Ne put ni fuir ni se défendre.
Ce bon roi, lorsqu'il eut ouï
Qu'ainsi tous deux ils avaient fui
Du combat, les fit tantôt prendre
Et châtier sans plus attendre,
Avec maints autres prisonniers
De leur folie associés.
Ce vaillant roi que je te conte,
Ce héros dont maint et maint conte
Célèbre aujourd'hui les hauts faits
(Que Dieu nuit et jour à jamais
Et le défende et le conseille,
Et matin et soir sur lui veille,
Pour que sa maison règne en paix!),
Dompta l'orgueil des Marseillais[49b],
Et prit des plus grands de la ville
La tête, avant que de Sicile
Lui fût le royaume donné,
Dont fut depuis roi couronné
Et vicaire de tout l'empire.
De lui je ne veux plus rien dire,
Car qui voudrait tout raconter
Un gros livre en pourrait dicter.
Or vois à quelle fin ils vinrent
Ces gens qui si grands honneurs tinrent.
Par devant toujours caressant
Et par derrière nous blessant,
Fortune ainsi souvent varie;
Certes bien fol est qui s'y fie;
Et toi qui la Rose baisas,
Chose pourquoi si grand deuil as
Que ta douleur jamais n'apaises,
Pensais-tu toujours avoir aises
Por que cis duel plus ne te tiengne, 7037
De Mainfroi voil qu'il te soviengne,
De Henri et de Corradin,
Qui firent pis que Sarradin,
De commencier bataille amere,
Contre sainte Eglise lor mere;
Et des faits des Marsiliens,
Et des grans hommes anciens,
Comme Neron, comme Cresus,
Dont je te contai ci-dessus,
Qui Fortune tenir ne porent
O tous les grans pooir qu'il orent.
Par foi frans hons qui tant se prise,
Qu'il s'orguillist por sa franchise,
Il ne scet mie en quel aage
Cresus li rois vint en servage,
Ne d'Ecuba, mient escient[50],
Qui fu fame le roi Prient
Ne tient-il pas en sa mémoire,
Ne de Sisicambis l'istoire[51],
Mere Daire le roi de Perse,
Cui Fortune fu si perverse,
Que franchise et roiaumes tindrent,
Et serves en la fin devindrent?
D'autre part ge tiens à grant honte,
Puis que tu sés que letre monte,
Et que estudier te convient,
Quant il d'Omer ne te souvient,
Puisque tu l'as estudié;
Mais tu l'as, ce semble, oblié,
Et n'est-ce poine vaine et vuide,
Tu mès es livres ton estuide,
Et délices, toujours baiser? 7067
Pauvre fol d'ainsi t'abuser!
Pour que ce deuil plus ne te tienne,
De ce Mainfroy qu'il te souvienne,
Et d'Henri et de Conradin,
Qui firent pis que Sarrazin,
De commencer bataille amère
Contre sainte Église leur mère,
Et de l'orgueil des Marseillais
Et des anciens que tu connais,
Qui Fortune arrêter ne purent
Malgré le grand pouvoir qu'ils eurent,
Comme Néron, comme Crésus
Dont je t'ai parlé ci-dessus.
Par ma foi ne sait à quel âge
Tomba Crésus en esclavage,
L'homme libre qui de fierté
Se gonfle pour sa liberté.
Il ne retient en sa mémoire
Ni d'Hécube la sombre histoire[50b],
Femme du roi Priam; non plus
La mère du roi Darius
Sisygambis, reine de Perse[51b],
Qui vit Fortune si perverse;
Toutes régnaient en liberté
Et churent en captivité.
D'autre part, je tiens à grand' honte,
Puisque tu sais ce que raconte
L'histoire, d'avoir oublié
Ce que tu as étudié,
Tout ce que sur cette matière
Nous rapporte le grand Homère.
Tu as sur les livres usé
Ton temps en travail insensé,
Et tout par négligence oblies! 7069
Que vaut quanque tu estudies,
Quant li sens au besoing te faut,
Et solement par ton defaut?
Certes tous jors en remembrance
Déusses avoir sa sentence;
Si devroient tuit homme saige
Et si fichier en lor coraige,
Que jamès ne lor eschapast
Tant que la mort les atrapast:
Car qui la sentence sauroit,
Et tous jors en son cuer l'auroit,
Et la scéust bien soupeser,
Jamès ne li devroit peser
De chose qui li avenist,
Que tous jors fers ne se tenist
Encontre toutes aventures,
Bonnes, males, moles ou dures.
Si rest-ele voir si commune,
Selonc les ovres de Fortune,
Que chascuns chascun jor le voit,
Se bon entendement avoit.
Merveilles est que ne l'entens
Qui ta cure as mise tant ens;
Mès tu l'as autre part tornée,
Par ceste amor desordenée,
Si la te voil or ramentoivre
Por toi faire miex aparçoivre.
Jupiter en toute saison[52]
A sor le suel de sa maison,
Ce dit Omers, deus plains tonneaus;
Si n'est viex hons, ne garçonneaus,
N'il n'est dame, ne damoisele,
Soit vielle ou jone, laide ou bele,
Si tout par négligence oublies. 7101
Que sert ce que tu étudies
Si le bons sens défaut te fait
Par ta faute quant besoin est?
Certes toujours en souvenance
Tout homme sage sa sentence
Doit conserver, sans contredit,
Et la ficher en son esprit,
Pour que toujours elle y demeure
Entière, jusqu'à ce qu'il meure.
Car qui sa sentence saurait
Et toujours en son coeur l'aurait
Et la saurait comprendre toute,
Sans sortir de la droite route,
Nulle infortune ne craindrait
Et toujours ferme se tiendrait
Encontre toutes aventures
Males, bonnes, molles ou dures.
Car elle peint si nettement
De Fortune l'agissement,
Que chacun le voit sans doutance
Avec un peu d'intelligence.
Comment ne la comprends-tu pas,
Toi qui pourtant l'étudias?
Mais ton âme ailleurs s'est tournée
Par cet amour désordonnée.
Je vais donc te la rappeler
Pour le sens mieux t'en dévoiler.
Jupiter a, nous dit Homère[52b],
Devant son palais de lumière,
Deux tonneaux en toute saison.
Il n'est vieillard, jeune garçon,
Il n'est dame ni damoiselle,
Soit vieille ou jeune, laide ou belle,
Qui vie en ce monde reçoive, 7103
Qui de ces deus tonneaus ne boive.
C'est une taverne planiere,
Dont Fortune la taverniere
Trait aluine et piment en coupes[53]
Por faire à tout le monde soupes;
Tous les en aboivre à ses mains,
Mès les uns plus, les autres mains.
N'est nus qui chascun jor ne pinte
De ces tonneaus ou quarte ou pinte,
Ou mui, ou setier, ou chopine,
Si cum il plest à la meschine,
Ou plaine paume ou quelque goute
Que Fortune où bec li agoute:
Car bien et mal à chascun verse,
Si cum ele est douce ou perverse.
Ne jà nus si liés ne sera,
Quant il bien se porpensera,
Qu'il ne truist en sa greignor aise
Quelque chose qui li desplaise;
Ne jà tant de meschief n'aura,
Quant bien porpenser se saura,
Qu'il ne truisse en son desconfort
Quelque chose qui le confort,
Soit chose faite, ou chose à faire,
S'il pensoit bien à son afaire,
S'il ne chiet en desesperance,
Qui les pechéors desavance;
Ne nus hons n'i puet consel metre,
Tant ai léu parfont en letre.
Que te vaut donc le corrocier,
Le lermoier et le groucier?
Mès pren bon cuer et si t'avance
De recevoir en pacience
Qui le jour reçoive ici-bas, 7135
Que ces tonneaux n'abreuvent pas.
C'est une taverne pleinière
Où Fortune la tavernière
Verse l'absinthe et le piment[53b]
Et nous abreuve incessamment,
Plus ou moins emplit notre coupe,
A tout le monde fait la soupe.
Chaque jour y venons bayer
Et des tonneaux, muids ou setier,
Suivant qu'il lui plaît, la coquine,
Ou quarte, ou pinte, ou bien chopine,
Ou quelque goutte, ou pleine main,
Au bec nous verse avec dédain;
Car bien ou mal à chacun verse
Suivant qu'elle est douce ou perverse.
Et nul si joyeux ne sera
Quand toujours il découvrira,
Au milieu de sa plus grande aise,
Quelque chose qui lui déplaise;
Et tant de malheur il n'aura
Quand toujours il découvrira,
S'il pense bien à son affaire,
Soit chose faite ou chose à faire,
Que toujours en son déconfort
Se trouve un peu de reconfort,
S'il ne tombe en désespérance
Qui les pécheurs guère n'avance.
Nul n'y saurait remède voir
Si grand que soit tout son savoir;
A quoi donc servent tes colères,
Murmures et larmes amères?
En patience et de bon coeur
Accepte donc, c'est le meilleur,
Tout quanque Fortune te donne, 7137
Soit bele ou laide, ou male ou bonne.
De Fortune la semilleuse,
Et de sa roë perilleuse
Tous les tors conter ne porroie.
C'est li gieu de boute-en-corroie,
Que Fortune set si partir,
Que nus devant au départir
Ne puet avoir science aperte
S'il i prendra gaaing ou perte;
Mès à tant de li me tairai,
Fors tant qu'encor m'i retrairai
Ung petitet por mes requestes,
Dont je te fai trois moult honestes:
Car volentiers recorde bouche
Chose qui près du cuer li touche;
Et se tu les vués refuser,
N'est riens qui t'en puist escuser
Que trop ne faces à blasmer:
C'est que tu me vueilles amer,
Et que le diex d'Amors desprises,
Et que Fortune riens ne prises.
Et se tu trop fiébles te fais
A soustenir ce treble fais,
Je le sui preste d'alegier
Por le porter plus de legier.
Pren la premiere solement,
Et se tu m'entens sainement,
Tu seras des autres délivres,
Car se tu n'es ou fox ou yvres,
Savoir dois, et bien le recorde,
Quicunques à Raison s'acorde,
Jamès par amors n'amera,
Ne Fortune ne prisera.
Tout ce que Fortune te donne, 7169
Belle ou laide, mauvaise ou bonne.
Je ne saurais en tous mes jours,
L'inconstante, conter ses tours,
Quand sur sa roue elle tournoie;
C'est le jeu de boute en courroie.
Ses dons Fortune ainsi départ
Que nul, quand il attend sa part,
Ne peut avoir science ouverte
S'il y doit prendre gain ou perte.
A présent, d'elle me tairai,
Fors pourtant que j'y reviendrai
Un petitet pour mes requêtes
Dont te ferai trois moult honnêtes;
Car on aime dire souvent
Ce qui nous touche fortement,
Et si ces requêtes refuses,
A mes yeux tu n'auras d'excuses
Et tu seras bien à blâmer:
C'est que tu me veuilles aimer,
Et que le Dieu d'Amours méprises,
Et que Fortune rien ne prises;
Et si trop faible tu te fais
Pour soutenir ce triple faix,
De l'alléger ferai-je en sorte,
Pour que ton coeur mieux le supporte.
Prends la première seulement,
Et si tu m'entends sainement
Des deux autres je te délivre.
A moins d'être fol ou d'être ivre,
Certes tu dois savoir tantôt
Et te rappeler mot à mot
Ce que te disais tout à l'heure:
Quiconque avec Raison demeure
Por ce fu Socrates itiex, 7171
Qui fu mes amis veritiex:
Li Diex d'Amors onc ne cremut,
Ne por Fortune ne se mut;
Por ce voil que tu li resembles,
Et que ton cuer au mien assembles:
Car se tu l'as où mien planté,
Il me soffist à grant planté.
Or vois cum la chose s'apreste,
Ge ne te fais c'une requeste;
Pren la premiere que t'ai dite,
Et ge te claim des autres quite.
Or ne tiens plus ta bouche close,
Respon: Feras-tu ceste chose?
Nule autre chose ne demant,
Ne me sers jamès autrement,
Et lesse ta pensée fole,
Et le fol Diex qui si t'afole;
Amors qui te fait en li croire,
Te tolt ton sens et ta mémoire,
Et de ton cuer les iex avugle,
Et tenir te fait por avugle.
Cy respond l'Amant à Raison.
Dame, fis-ge, ne puet autre estre,
Il me convient servir mon mestre
Qui moult plus riche me fera
Cent mile tans quant li plaira:
Car la Rose me doit baillier,
Se ge m'i sai bien travaillier;
Et se par li la puis avoir,
Mestier n'auroie d'autre avoir.
Jamais par Amour n'aimera 7203
Ni Fortune ne prisera.
Tel fut Socrate ferme et stable
Qui fut mon ami véritable,
Le Dieu d'Amours jamais ne crut
Et pour Fortune ne se mut.
Or je veux que tu lui ressembles
Et que ton coeur au mien assembles;
Car si ton coeur mets avec moi,
Je n'attends mieux ni plus de toi.
Si tu le veux, c'est chose faite,
Je ne te fais qu'une requête;
Prends la première et bien feras,
Et des autres quitte seras.
Or ne tiens plus ta bouche close,
Réponds, feras-tu cette chose?
Rien plus ne veux pour le moment;
Ne me sers jamais autrement,
Et laisse la passion folle
Et le fol Dieu qui tant t'affole.
Amour qui te fait croire en lui,
Sens et mémoire t'a ravi,
Et de ton coeur les yeux aveugle
Et te fait passer pour aveugle.
Cy répond l'Amant à Raison.
Dame, lui dis-je, je ne puis
Faire autrement que j'ai promis.
Non; autrement il ne peut être,
Il faut que je serve mon maître
Qui moult plus riche me fera
Cent mille fois, quand il voudra;
Car il me doit bailler la Rose
Si je fais bien ce qu'il m'impose,
Ge ne priseroie trois chiches 7201
Socrates combien qu'il fust riches,
Ne plus n'en quier oïr parler.
A mon mestre m'en vuel aler,
Tenir li vuel ses convenans;
Car il est drois et avenans,
S'en enfer me devoit mener,
N'en puis-ge mon cuer refrener;
Mon cuer jà n'est-il mie à moi.
Onc encores ne l'entamoi,
Ne ne bé pas à entamer
Mon testament por autre amer:
A Bel-Acuel tout le lessai,
Car tretout par cuer mon laiz sai,
Et di par grant impacience
Confession sans repentance:
Si ne vodroie pas la Rose
Changier à vous por nule chose:
Là convient que mes pensers voise.
Si ne vous tieng mie à cortoise,
Quant ci m'avés coilles nomées,
Qui ne sunt pas bien renomées
En bouche à cortoise pucele.
Vous qui tant estes saige et bele,
Ne sai comment nomer l'osastes,
Au mains quant le mot ne glosastes
Par quelque cortoise parole,
Si cum prode fame parole.
Sovent voi néis ces norrices,
Dont maintes sunt baudes et nices,
Quant lor enfant lavent et baingnent,
Qu'el les debaisent et aplaingnent,
Si les nomment-el autrement:
Vous savés or bien se ge ment.
Et si par lui la puis avoir, 7235
Point n'ai besoin d'un autre avoir;
Je ne priserais un pois chiche
Socrate, combien qu'il fût riche,
Et n'en veux plus ouir parler.
Je m'en veux à mon maître aller.
Je lui veux tenir ma promesse
Pour sa droiture et sa tendresse;
En enfer me dût-il mener,
Mon coeur se laisserait damner.
Il est à lui, point ne l'ignore,
Ne l'entamai jamais encore,
Ni pour un autre aimer, vraiment,
N'entamerai mon testament.
J'ai fait, en grande impatience,
Confession sans repentance;
A Bel-Accueil j'ai tout laissé,
Mon legs est dans mon coeur tracé,
Et ne voudrais à vous la Rose
Oncques changer pour nulle chose,
Car tous mes pensers je lui dois.
Mais peu courtoise je vous vois
Vous qui tant êtes sage et belle;
Car bouche à courtoise pucelle
N'a jamais couille prononcé;
C'est un mot là fort déplacé.
Je ne sais comment telle chose
Vous avez pu nommer sans glose,
Sans la voiler d'un mot courtois,
En prude femme. Ainsi je vois,
Par exemple, mainte nourrice,
Naïve gent et sans malice;
Quand lave et baigne son enfant
Et le va baisant, caressant,
Lors se prist Raison à sorrire, 7235
En sorriant me prist à dire:
Raison.
Biaus amis, ge puis bien nomer,
Sans moi faire mal renomer,
Apertement par propre non
Chose qui n'est se bonne non.
Voire du mal séurement
Puis-ge bien parler proprement:
Car de nule riens je n'ai honte,
Se tele n'est qu'à pechié monte[54];
Mès chose où pechié se méist,
N'est riens qui faire me féist.
Onc en ma vie ne pechié,
N'encor ne fais-ge pas pechié,
Se ge nome sans metre gloses
Par plain texte les nobles choses
Que mes peres en paradis
Fist de ses propres mains jadis;
Et tous les autres estrumens
Qui sunt piliers et argumens
A soustenir nature humaine,
Qui sans eus fust et casse et vaine.
Car volentiers, non pas envis,
Mist Diex en coilles et en vits
Force de generacion,
Par merveilleuse entencion,
Por l'espece avoir tous jors vive
Par renovelance naïve.
C'est par naissance rechéable,
C'est par chéance reversable,
Autrement ne les nomme-t-elle? 7269
Dites-moi si je mens, ma belle.
Raison à sourire se prit
Alors, et souriant me dit:
Raison.
A bon droit, bel ami, j'appelle,
Sans mériter nulle querelle,
Franchement, de son propre nom,
Chose où rien n'est qui ne soit bon.
De nulle chose je n'ai honte
Si telle n'est qu'à péché monte.
Voire du mal assurément
Puis-je bien parler proprement;
Mais ne voudrais pour rien au monde
Nul péché faire ou chose immonde.
Jamais de mes jours ne péchai,
Et céans ne fais point péché
Quand je nomme sans mettre gloses,
Et par leur nom, les nobles choses
Que Dieu mon père en paradis,
De ses propres mains, fit jadis
Pour soutenir nature humaine,
Qui deviendrait et faible et vaine
Sans ces précieux instruments,
Ses piliers et ses arguments.
Car Dieu, qui certes rien ne souille,
Mit volontiers en vit et couille
Force de génération
Par merveilleuse intention,
Pour l'espèce avoir toujours vive
Par rénovation native.
Ainsi par mortel manquement
Et naturel enfantement
Par quoi Diex les fait tant durer, 7263
Qu'el ne puet la mort endurer.
Ainsinc fist-il as bestes muës
Qui par ce resont soustenuës:
Car quant les unes bestes meurent,
Les formes as autres demeurent.
L'Amant.
Or vaut pis, dis-ge, que devant,
Car bien voi ore apertement
Par votre parléure baude,
Que vous estes fole ribaude:
Car tout ait Diex les choses faites
Que ci devant m'avés retraites,
Les mos au mains ne fist-il mie
Qui sunt tuit plain de vilonie.
Raison.
Biaus amis, dist Raison la sage,
Folie n'est pas vasselage,
N'onc ne fu, ne jà ne sera.
Tu diras quanqu'il te plera,
Car bien en as tens et espace
De moi qui t'amor et ta grace
Voil avoir, n'estuet-il douter,
Car ge sui preste d'escouter
Et de souffrir, et de moi taire,
Mès que te gardes de pis faire,
Combien qu'à ledengier m'acueilles.
Si semble-il par fois que tu vueilles
Que je te responde folie;
Mais ce ne te ferai-ge mie,
Dieu fait tout durer sur la terre 7301
Malgré la mort qui tout altère.
Ainsi fit-il aux animaux
Que nous voyons toujours égaux,
Car si les uns tour à tour meurent,
Aux autres les formes demeurent.
L'Amant.
Vous valez, dis-je, pis qu'avant;
Car je vois bien apertement,
A votre lascive parole,
Que vous étes ribaude et folle.
Car si Dieu toutes choses fit,
Comme l'avez ci-devant dit,
Au moins les mots ne fit-il mie
Qui sont tout pleins de vilenie.
Raison.
Parle, ami, tant qu'il te plaira;
Jamais ne fut ni ne sera
Folie un acte de courage,
Me répondit Raison la sage;
Je t'en laisserai le loisir,
Car je veux ta grâce acquérir
Et ton amour, oncques n'en doute.
Aussi je reste et je t'écoute,
Prête à me taire, à tout souffrir,
Afin de pis te garantir,
Combien que durement m'accueilles.
C'est à croire que tu me veuilles
Faire répondre follement.
Je ne le ferai pas vraiment,
Ge qui por ton preu te chastoi, 7293
Ne sui mie de tant à toi
Que tel vilonie encommence,
Que ge mesdie, ne ne tence:
Qu'il est voirs et ne te desplese,
Tous jors est venjance mauvese;
Et si dois savoir que mesdire
Est encores venjance pire.
Moult autrement me vengeroie,
Se venjance avoir en voloie;
Car se tu meffais ou mesdis,
Ou par tes fais, ou par tes dis,
Secréement t'en puis reprendre,
Por toi chastoier et aprendre,
Sans blasme et sans diffamement,
Ou vengier néis autrement,
Se tu ne me voloie croire
De ma parole bonne et voire,
Par plaindre, quant tens en seroit,
A juge qui droit m'en feroit;
Ou par quelque fait raisonnable
Prendre autre venjance honorable.
Je ne voil mie as gens tencier,
Ne par mon dit desavancier,
Ne diffamer nule personne,
Quelqu'ele soit, mauvese ou bonne.
Port chascuns endroit soi son fès,
S'il vuet, si s'en face confès.
S'il ne vuet, jà ne s'en confesse.
Ge ne li en ferai jà presse.
N'ai talent de folie faire
Par quoi ge m'en puisse retraire,
Ne jà néis n'iert par moi dite:
Si rest taire vertu petite;
Moi qui pour ton bien te châtie. 7329
Assez ne te suis ennemie
Pour vilainement m'abaisser
A médire ou me courroucer.
Il est certain, ne t'en déplaise,
Que toujours vengeance est mauvaise,
Et sur ce nous serons d'accord
Que médisance est pire encor.
Pour me venger de ton offense
Je chercherais autre vengeance;
Car si tu méfais ou médis,
Ou par tes faits ou par tes dits,
Secrètement t'en puis reprendre
Pour te corriger et t'apprendre,
Sans blâme et sans diffamement;
Ou me venger même autrement,
Si tu ne voulais pas entendre
Ma leçon si sage et si tendre,
En me plaignant, quand temps serait,
Au juge qui droit m'en ferait;
Ou par quelque fait raisonnable
Prendre autre vengeance honorable.
Je ne veux pas les gens tancer
Ni par ma langue rabaisser,
Ni diffamer nulle personne,
Qui que ce soit, mauvaise ou bonne.
Que chacun porte son paquet,
Ou s'en confesse, s'il lui plaît,
S'il ne veut pas, ne s'en confesse;
Ce n'est pas moi, vrai, qui l'en presse.
Par tel chemin n'en sortirai;
Non, folie oncques ne ferai,
Oncques par moi ne sera dite,
Si se taire est vertu petite,
Mès dire les choses à taire, 7327
C'est trop grant déablie à faire.
Langue doit estre refrenée:
Car nous lisons de Tholomée[55]
Une parole moult honeste
Au commencier de s'Almageste,
Que sages est cis qui met paine
A ce que sa langue refraine,
Fors sans plus quant de Diex parole;
Là n'a-l'en pas trop de parole,
Car nus ne puet Diex trop loer,
Ne trop por seignor avoer,
Trop criendre, ne trop obéir,
Trop amer, ne trop benéir,
Crier merci, ne graces rendre:
A ce ne puet nus trop entendre,
Car tous jors reclamer le doivent
Tuit cil qui biens de li reçoivent.
Caton méisme s'i acorde,
S'il est qui son livre recorde:
Là pués en escript trover tu
Que la premeraine vertu
C'est de metre en sa langue frain[56]
Donte donc la toie et refrain
De folie dire et d'outrages,
Si feras que preus et que sages:
Qu'il fait bon croire les paiens,
Cum de lor dit grans biens aiens.
Mès une chose te puis dire
Sans point de haïne ne d'ire,
Et sans blasme et sans ataïne,
Car fox est qui gens ataïne,
Que, sauve ta grace et ta pez,
Tu vers moi, qui t'aim et t'apez,
Dire chose qu'on doit cacher 7363
Est par trop vilement pécher.
Langue doit être refrénée,
Car nous lisons dans Ptolémée[55b]
Un mot honnête et moult décent
Son Almageste en commençant.
Il dit: Sage est qui met sa peine
A ce que sa langue refrène,
Fors lorsqu'il va de Dieu parlant,
Là n'est jamais trop abondant.
Car nul jamais Dieu trop ne loue,
Pour son seigneur trop ne l'avoue,
Ne le peut trop craindre et servir,
Ni trop aimer, ni trop bénir,
Crier merci, ni grâces rendre;
A ce nul ne peut trop entendre.
Car toujours doivent l'invoquer
Ceux qu'il lui plaît de biens combler.
Caton pense la même chose
Et dans son livre nous l'expose.
En cet écrit trouver peux-tu
Que la souveraine vertu
Est à qui sa langue refrène[56b];
Dompte donc, refrène la tienne.
Il fait bon croire les païens,
En leurs préceptes sont grands biens;
Or comme un fol plus ne m'outrage,
Tu feras comme preux et sage.
Une chose dirai pourtant
Sans haine et sans emportement,
Sans amertume et sans querelle,
Car fol est qui les gens querelle.
Envers moi qui t'aime et te fais
Du bien, qui ne veux que ta paix,
Trop mesprens qui si te reveles, 7361
Qui fole ribaude m'apeles,
Et sans deserte me ledenges,
Quant mes peres li Rois des anges,
Diex li cortois sans vilonie,
De qui muet toute cortoisie,
Et m'a norrie et enseignie,
Ne m'en tiens à mal enseignie,
Ainçois m'aprist ceste maniere:
Par son gré sui-ge coustumiere
De parler proprement des choses
Quant il me plest, sans metre gloses.
Et quant me reveus oposer,
Tu qui me requiers de gloser,
Veus oposer, ainçois m'oposes,
Que tout ait Diex faites les choses,
Au mains ne fist-il pas le non;
Ge te respon, espoir que non;
Au mains celi qu'eles ont ores,
Si les pot-il bien nomer lores
Quant il premierement cria
Tout le monde et quanqu'il i a;
Mais il volt que non lor trovasse
A mon plesir, et les nomasse
Proprement et communément,
Por croistre nostre entendement:
Et la parole me donna
Où moult très-précieux don a;
Et ce que si t'ai récité
Pués trover en auctorité:
Car Platon disoit en s'escole
Que donnée nous fu parole
Por faire nos voloirs entendre,
Por enseignier et por aprendre.
Tu montres trop d'ingratitude 7397
En m'accusant de turpitude,
En m'insultant, ami, pourquoi?
Car mon père, des anges roi,
Dieu le courtois sans vilenie,
De qui vient toute courtoisie,
Qui m'enseigna, qui me nourrit,
Et qui rien de mal ne m'apprit,
M'instruisit de telle manière:
Par son gré suis-je coutumière
De parler de tout à souhait
Sans mettre gloses, s'il me plaît.
Et quand, pour que j'y mette gloses,
Tu dis que Dieu fit toutes choses,
Mais pourtant ne fit point le nom,
Je te réponds: c'est vrai que non,
Au moins du nom dont on les nomme.
Bien eût-il pu le faire, en somme,
Quand premièrement il créa
Le monde et tout ce qu'il y a.
Il voulut que nom leur trouvasse
A mon plaisir et les nommasse
Proprement et communément,
Pour croître notre entendement,
Et, don précieux, la parole
A moi donna que tu dis folle.
Mais tu peux en autorité
Trouver ce que t'ai récité;
Car Platon dit en son école
Que Dieu nous donna la parole
Pour nos volontés désigner,
Pour apprendre et pour enseigner.
Ceste sentence ci rimée7395
Troveras escripte en Thimée
De Platon qui ne fu pas nices;
Et quant tu d'autre part obices
Que lait et vilain sunt li mot,
Ge te di devant Diex qui m'ot,
Se ge, quant mis les noms as choses,
Que ci reprendre et blasmer oses,
Coilles reliques apelasse,
Et reliques coilles clamasse,
Tu qui si m'en mors et depiques,
Me redéisses de reliques
Que ce fust lais mos et vilains.
Coilles est biaus mos, et si l'ains;
Si sunt par foi coillon et vit,
Onc nus plus biaus gaires ne vit.
Ge fis les mos, et sui certaine
Qu'onques ne fis chose vilaine;
Et quant por reliques m'oïsses
Coilles nomer, le mot préisses
Por si bel; et tant le prisasses,
Que par tout coilles aorasses,
Et les baisasses en eglises,
En or et en argent assises;
Et Diex qui sages est et fis,
Tient à bien fait quanque je fis.
Comment, par le cors Saint Omer,
N'oseroi-ge mie nomer
Proprement les ovres mon pere?
Convient-il que ge le compere?
Noms convenoit-il qu'il éussent,
Ou gens nomer ne les séussent,
Et por ce tex nons lor méismes,
Qu'en les nomast par ceus méismes.
Cette sentence ici rimée7429
Tu trouveras dans le Thimée
De Platon qui n'était pas sot;
Et quand tu m'objectais tantôt
Qu'il est des mots vilains sans doute,
Je dis devant Dieu qui m'écoute:
Toi qui les noms céans blâmais
Qu'aux choses donnai, si j'avais
Couilles reliques appelées
Et reliques couilles nommées,
Toi qui telle noise m'en fais,
Alors reliques trouverais
Un mot vilain et laid de même;
Couille est un beau mot et je l'aime,
Comme, ma foi, couillon et vit;
De plus beaux oncques nul ne vit.
Je fis les mots et suis certaine
De n'avoir fait chose vilaine,
Et si les reliques j'avais
Couilles nommé, tu trouverais
Ce mot si beau, qu'en nos églises,
Dans l'or et dans l'argent assises,
T'en irais couilles admirer,
Baiser et pieux adorer.
Or Dieu, la sagesse suprême,
Trouva bien ce que fis moi-même.
Par le corps du grand saint Omer,
Comment, je n'oserais nommer,
Ami, les oeuvres de mon père?
Me convient-il noise lui faire?
Bien fallait-il nom leur donner
Pour que l'on pût les désigner.
C'est pourquoi de tels noms ces choses
Avons nommé sans mettre gloses,
Se fames nes noment en France, 7429
Ce n'est fors desacoustumance:
Car le propre non lor pléust,
Qui acoustumé lor éust:
Et se proprement les nomassent,
Jà certes de riens n'i pechassent.
Acoustumance est trop poissans[57],
Et se bien la sui congnoissans,
Mainte chose desplest novele,
Qui par acoustumance est bele:
Chascune qui les va nomant,
Les apele ne sai comment,
Borces, hernois, riens, piches, pines,
Ausinc cum se fussent espines;
Mès quant les sentent bien joignans,
Ne les tiennent pas à poignans.
Or les noment si cum el suelent,
Quant proprement nomer nes vuelent.
Ge ne lor en ferai jà force;
Mès à riens nule ne m'efforce,
Quant riens voil dire apertement,
Tant cum à parler proprement.
Si dist-l'en bien en nos escoles
Maintes choses par paraboles,
Qui moult sunt beles à entendre;
Si ne doit l'en mie tout prendre
A la letre quanque l'en ot.
En ma parole autre sens ot,
Dont si briément parler voloie,
Au mains quant des coilles parloie,
Que celi que tu i vués metre:
Et qui bien entendroit la letre,
Pour que de ces noms seulement 7463
On les nommât, pas autrement.
Si point ne les nomment en France
Les dames, c'est faute d'usance,
Et le propre nom leur plairait
Si telle la coutume était,
Car nommer par son nom la chose
Ne serait lors de péché cause.
Coutume est un lien puissant[57b],
Et si la suis bien connoissant,
Mainte chose déplaît nouvelle
Qui par accoutumance est belle.
Chacune qui les va nommant
Les appelle ne sais comment,
Bourses, harnais, pieux, choses, pines,
Comme si c'était des épines;
Mais quand elle les sent tout près
Du piquant ne se plaint jamais.
Suivant son habitude, en somme,
Chacune par un nom les nomme.
Je ne veux pas leur reprocher;
Mais moi, quand je veux m'attacher
A clairement dire une chose,
Je ne saurais y mettre glose.
En nos écoles maint savant
Dit en paraboles souvent
Vérités belles à entendre;
Mais il ne faudrait pas tout prendre
A la lettre ce qu'on ouït.
En mon discours autre sens gît
Que celui que tu veux y mettre.
C'était pour mon penser émettre
Plus bref, quand des couilles parlais;
Mais si bien la lettre entendais,
Le sens verroit en l'escripture 7461
Qui esclarcist la chose oscure.
La vérité dedens reposte
Seroit clere, s'ele iert esposte:
Bien l'entendras, se bien répetes
Les argumens as grans poëtes;
Là verras une grant partie
Des secrés de philosophie,
Où moult te voldras déliter,
Et si porras moult profiter.
En délitant profiteras,
En profitant déliteras:
Car en lor gieus et en lor fables
Gisent profit moult delitables,
Sous qui lor pensées covrirent,
Quant le voir des fables ovrirent:
Si te convendroit à ce tendre,
Se bien vués la parole entendre.
Mès puis t'ai tiex deus mos rendus,
Se tu les as bien entendus,
Qui pris doivent estre à la letre
Tout proprement, sans glose metre.
L'Amant.
Dame, bien les i puis entendre,
Qu'il i sunt si légiers à prendre,
Qu'il n'est nus qui françois séust,
Qui prendre ne les i déust.
N'ont mestier d'autres déclarences,
Mais des poëtes les sentences,
Les fables et les métafores
Ne bé-ge pas à gloser ores;
Mès se ge puis estre garis,
Et li servises m'iert meris,
Le sens verrais en l'écriture 7497
Qui éclaircit la chose obscure.
Lève le voile où vérité
Se cache et verras sa clarté;
Bien l'entendras si tu répètes
Les arguments des grands poètes,
Et tu pourras en profiter,
Tout en sachant te délecter.
Car là verras en grand' partie
Les secrets de philosophie;
En profitant t'amuseras,
En t'amusant profiteras.
Car en leurs jeux comme en leurs fables
Gisent profits moult délectables,
Quand ils vont leurs pensers couvrant
Dessous un voile transparent,
Et c'est ce que tu peux apprendre
Si bien veux la parole entendre.
Mais depuis t'ai deux mots rendus
Si tu les as bien entendus,
Qui doivent pris être à la lettre,
Tout proprement sans glose y mettre.
L'Amant.
Dame, qui sait bien son français
Les doit comprendre ou bien jamais;
Aussi je crois bien les entendre,
Car ils sont aisés à comprendre.
Pas n'ai besoin d'autres raisons;
Des poètes les fictions,
Fables, sentences, paraboles,
Ne veux point gloser en écoles.
Je gloserai tout à loisir
(Si Dieu mon coeur daigne guérir
Dont si haut guerredon atens, 7493
Bien les gloserai tout à tens,
Au mains ce qui m'en afferra,
Si que chascuns cler i verra.
Si vous tieng por bien escusée
De la parole ainsinc usée,
Et des deus mos dessus només,
Quant si proprement les només,
Qu'il ne m'i convient plus muser,
Ne mon tens en gloses user.
Mès ge vous cri por Dieu merci,
Ne me blasmez plus d'amer ci:
Se ge sui fox, c'est mon damage;
Mès au mains fis-ge lors que sage,
De ce cuit-ge bien estre fis,
Quant hommage à mon mestre fis;
Et se ge sui fox, ne vous chaille.
Je voil amer, comment qu'il aille,
La Rose où ge me sui voés.
Jà n'iert mes cuers d'autre doés;
Et se m'amor vous prometoie,
Jà voir promesse n'en tendroie.
Lors si seroie décevierre
Vers vous, ou vers mon mestre lierre,
Se je vous tenoie convent;
Mès ge vous ai bien dit souvent
Que ge ne voil aillors penser
Qu'à la Rose où sunt mi penser[58]:
Et quant aillors penser me faites
Par vos paroles ci retraites
Que ge sui jà tous las d'oïr,
Jà m'en verrez de ci foïr,
Se ne vous en taisiez atant,
Puis que mes cuers aillors ne tent.
Et si de ma longue constance 7529
Il me donne la récompense),
Au moins sur ce qui m'adviendra,
Tant que chacun clair y verra.
Je vous tiens pour bien excusée
D'avoir tant votre langue usée
Et des deux mots ci-haut nommés
Et si proprement exprimés.
Aussi dès lors plus je ne muse,
Ni mon temps à gloser je n'use.
Pour Dieu, je demande merci,
Cessez de me blâmer ainsi.
Si je suis fol, c'est mon affaire;
Mais du moins je croyais bien faire,
De ceci je suis sûr, le jour
Où fis hommage au Dieu d'Amour.
Si je suis fol, n'en prenez peine,
Je veux aimer, quoi qu'il advienne,
La Rose à qui me suis donné,
Mon coeur par elle est dominé.
Si je vous donnais ma tendresse,
J'enfreindrais alors ma promesse;
Je serais envers vous trompeur,
Ou bien vers mon maître voleur,
Si j'acceptais telles avances.
J'ai dit en maintes circonstances
Que ne voulais ailleurs penser,
Qu'à la Rose est tout mon penser[58b],
Et si penser ailleurs me faites
Par vos paroles indiscrètes
Que je suis ennuyé d'ouïr,
Vous me verrez d'ici m'enfuir
Si ne voulez faire silence,
Puisqu'elle est ma seule espérance.
XLIII
Comment Raison laisse l'Amant 7527
Mélancolieux et dolant,
Puis s'est tourné devers Amis
Qui en son cas confort a mis.
Quant Raison m'ot, si s'en retorne,
Illustration: Quant Raison m'ot, si s'en retorne...
Voir image
Si me relest pensant et morne.
Adonc d'Amis me resovint,
Esvertuer lors me convint.
Aler y voil à quelque paine,
Es-vos Amis que Diex m'amaine;
Et quant il me vit en ce point,
Que tel dolor au cuer me point:
Amis.
Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis,
Qui vous a en tel torment mis?
Illustration: Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis ...
Voir image
Bien voi qu'il vous est meschéu,
Dès que vous voi si esméu;
Mès or me dites quex noveles.
L'Amant.
M'aït Diex, ne bonnes, ne beles.
Amis.
Contés moi tost.
L'Amant.
Et ge li conte,
Si cum avés oï où conte:
Jà plus ne vous iert recordé.
XLIII
Comment Raison lors sans réplique7563
Laisse l'Amant mélancolique;
Il s'en retourne vers Ami
Qui son courage a raffermi.
A ces mots Raison interdite
Pensif et morne là me quitte,
Soudain d'Ami me ressouvient
Et d'aller à lui me convient.
Je m'y décide non sans peine;
Mais le voici, Dieu me l'amène,
Et quand il voit quelle douleur
Tourmente et déchire mon coeur:
Ami.
Doux Ami, dit-il, quelle peine
Derechef ainsi vous malmène?
Car bien vois à votre pâleur
Qu'il vous est arrivé malheur;
Voyons, dites, quelles nouvelles?
L'Amant.
Dieu m'assiste, bonnes ni belles!
Ami.
Parlez donc.
L'Amant.
Lors je lui contai
Ce que j'ai plus haut raconté,
Pas n'est besoin que je le die.
Ami.
Avoi, dist-il, por le cors Dé, 7548
Dangier aviés apaisié,
S'aviés le bouton baisié;
De noiant estes entrepris,
Se Bel-Acuel à esté pris;
Puis que tant s'est abandonnés
Que le baisier vous fu donnés,
Jamès prison ne le tendra;
Mais sans faille il vous convendra
Plus sagement à maintenir,
S'à bon chief en volés venir.
Confortés-vous: car bien sachiés
Qu'il iert de la prison sachiés,
Où il a por vous esté mis.
L'Amant.
Ha! trop i a fors anemis.
S'il n'i avoit que Male-Bouche;
C'est cis qui plus au cuer me touche:
Cis a les autres esméus;
Jà n'i éusse esté séus,
Se li glous ne chalemelast,
Paor et Honte me celast
Moult volentiers; néis Dangier
M'avoit lessié à ledengier.
Tuit trois s'estoient coi tenu,
Quant li déable i sunt venu
Que li glous i fist assembler.
Qui véist Bel-Acuel trembler,
Quant Jalousie l'escria,
(Car la vielle trop mal cria:)
Ami.
Mais, dit-il, par la sainte hostie! 7584
Danger vous aviez apaisé,
Le bouton vous aviez baisé,
Et de Bel-Accueil la capture
A ce point, ami, vous torture!
S'il s'est à vous abandonné
Tant qu'un baiser vous fut donné,
Il n'est prison qui le retienne.
Or donc, que votre coeur comprenne,
S'il veut à bonne fin venir,
Que plus sage il se doit tenir.
Consolez-vous, car sans nul doute
Il sortira, coûte que coûte,
Du fort où pour vous on l'a mis.
L'Amant.
Ah! trop forts sont ses ennemis!
Et sans ce maudit Malebouche
(C'est lui qui plus au coeur me touche,
Lui qui tous les autres émut),
Personne soupçonné ne m'eût.
Si n'eût tant bavardé ce traître,
Honte et Peur volontiers peut-être
M'eussent caché; voire Danger
S'était, ma foi, laissé toucher,
Tous trois s'étaient tenus tranquilles,
Lorsque surgirent ces reptiles
Que le coquin fit assembler.
Qui Bel-Accueil eût vu trembler
Lorsque s'écria Jalousie
(Car la vieille horriblement crie),
Grant pitié li en péust prendre; 7577
Je m'en foï sans plus atendre.
Lors fu le chastel maçoné
Où li dous est emprisoné.
Por ce, Amis, à vous me conseil,
Mort sui se n'i metés conseil.
Lors dist Amis cum bien apris,
Car d'Amors ot assés apris:
Amis.
Compains, ne vous desconfortés,
En bien amer vous desportés;
Li Diex d'Amors, et nuit et jor
Servés loiaument sans séjor:
Vers li ne vous desloiautés,
Trop seroit grant desloiautés
S'il vous en trovoit recréu,
Trop se tendroit à décéu
De ce qu'à homme vous reçut:
Onques cuers loiaus nel' déçut.
Faites quanqu'il vous encharja,
Tous ses commans gardés; car jà
A son propos, combien qu'il tarde,
Ne faudra hons qui bien les garde,
S'il ne li meschiet d'autre part,
Si cum Fortune se départ.
Du Diex d'Amors servir pensés,
En li soit tous vostres pensés.
C'est douce pensée et jolie,
Por ce seroit trop grant folie
Du lessier, puisqu'il ne vous lesse;
Neporquant il vous tient en lesse,
Si vous convient vers li plessier,
Quant vous ne le poés lessier.
Eût été d'épouvante pris; 7613
Sans plus attendre je m'enfuis.
Lors s'éleva la tour de pierre
Où Bel-Accueil se désespère.
Aussi vers vous, Ami, j'accours,
Je suis mort sans votre secours.
Lors dit Ami d'une voix tendre,
Lui qui savait l'amour comprendre:
Ami.
Ami, loyalement Amour
Servez sans cesse et nuit et jour;
Que votre coeur mieux lutter sache,
Et qu'à bien aimer il s'attache.
Soyez vers lui franc et loyal;
Car ce serait trop déloyal
A vous d'être lâche et parjure,
Ce serait peine à lui trop dure,
Lui qui votre hommage a reçu;
Oncques fin coeur ne l'a déçu.
Suivez donc ses leçons sans crainte
Et ses commandements sans feinte;
Car celui qui fidèlement
Le sert, jamais ne s'en repent,
A moins que Fortune inconstante
D'un autre côté le tourmente.
A servir Dieu d'Amours pensez,
En lui mettez tous vos pensers;
C'est douce pensée et jolie,
Et ce serait trop grand' folie
De le laisser injustement.
Il vous tient en laisse pourtant;
Mais il faut à lui vous soumettre
Et ne point en oubli le mettre.
Or vous dirai que vous ferés:7609
Une pièce vous tarderés
Du fort chastel aler véoir;
N'alés ne joer, ne séoir,
N'oïs n'i soiés ne véus,
Tant que cis vens soit tous chéus,
Au mains tant comme vous solés;
Jà soit ce que pas ne volés,
Près des murs, ne devant la porte;
Et, s'aventure là vous porte,
Faites semblant, comment qu'il aille,
Que de Bel-Acuel ne vous chaille;
Mès se de loing le véés estre
Ou à crenel, ou à fenestre,
Regardés-le piteusement,
Mès trop soit fait couvertement.
S'il vous revoit, liez en sera,
Jà por gardes nel' lessera;
Mès n'en fera chiere ne cin,
Se n'est, espoir, en larrecin;
Ou sa fenestre espoir clorra,
Quant as gens parler vous orra;
S'agueitera par la fendace
Tant cum vous serés en la place,
Jusques vous en serés tornés,
Se par autre n'est destornés.
Prenés-vous garde toutevoie
Que Male-Bouche ne vous voie:
S'il vous voit, si le salués,
Mès gardés que vous ne mués,
Ne ne faites chiere nesune
De haïne ne de rancune;
Et se vous aillors l'encontrés,
Nul maltalent ne li monstrés:
Or voici ce que vous ferez:7645
Un petitet vous attendrez
Avant d'aller à la tour sombre
Rêver et rôder comme une ombre,
Et laissez le vent dévier.
Pas plus que n'êtes coutumier,
Avant tout, faites bien en sorte
Que près des murs, devant la porte,
Ne soyez vu ni jour ni nuit.
Si le hasard vous y conduit,
De Bel Accueil, quoi qu'il advienne,
Semblez ne point vous mettre en peine;
Mais toutefois discrètement
Regardez-le piteusement,
Si de loin le voyez paraître
Sur les créneaux, à la fenêtre;
Lui, s'il vous voit, content sera,
Malgré les gardes restera
Sans remuer ni main ni tête
(Si ce n'est peut-être en cachette),
Ou sa fenêtre fermera
Quand aux gens parler vous verra,
S'aguettera par la fendace
Tant que resterez en la place
Et ne serez en retourné,
A moins qu'il n'en soit détourné.
Surtout veillez bien qu'en la voie
Ce Malebouche ne vous voie.
Saluez-le s'il peut vous voir,
Mais gardez de vous émouvoir;
Qu'en vos traits n'apparaisse aucune
Marque de haine ou de rancune.
Ailleurs si vous le rencontrez,
Nulle colère ne montrez;
Sages hons son maltalent cuevre. 7643
Si sachiés que cis font bone uevre,
Qui les décevéors déçoivent.
Sachiés qu'ainsinc faire le doivent
Chascun amant, au mains li sage.
Male-Bouche et tout son linage,
S'il vous devoient acorer,
Vous lo servir et honorer.
Offrés lor tout par grant faintise,
Cuer et cors, avoir et servise:
L'en seult dire, et voirs est, ce cuit,
Encontre vezié recuit.
De ceus bouler n'est pas pechiés
Qui de bouler sunt entechiés:
Male-Bouche si est boulierres,
Ostés bou, si demorra lierres.
Lierres est-il, sachiés de voir,
Bien le poés aparcevoir;
Nil ne doit avoir autre non,
Qui emble as gens lor bon renon,
N'il n'a jamès pooir du rendre;
L'en le déust miex mener pendre
Que tuit ces autres larronciaus
Qui deniers emblent à monciaus.
S'uns laronciaus emble deniers,
Robe à perche, blé en greniers,
Por quatre tans au mains iert quites,
Selonc les lois qui sunt escrites[59],
Et soit pris en present forfait.
Mès Male-Bouche trop forfait
Par s'orde vil langue despite
Qui ne puet, dès que il l'a dite
De sa goule mal renomée,
Restorer bonne renomée,
Le sage couvre sa colère. 7679
Sachez que c'est bonne oeuvre faire
Que savoir tromper un trompeur.
C'est ainsi qu'un bon serviteur
Se doit conduire s'il est sage.
Malebouche et tout son lignage,
Dussent-ils tous vous éventrer,
Il faut servir et honorer.
Offrez-lui, par grand artifice,
Coeur et corps, avoir et service.
On dit, et c'est la vérité,
Contre fin soyez raffiné.
Bouler les gens n'est pas mal faire
Quand eux ils ne s'en privent guère.
Bouler, c'est tromper, ce dit-on,
Comme lierre est un larron;
Or Malebouche est boulierre,
Otez bou, restera lierre.
Il ne doit porter autre nom
Volant aux gens leur bon renom,
Mais sans pouvoir jamais le rendre.
Mieux devrait-on le mener pendre
Que tous ces autres larronneaux
Qui deniers volent à monceaux;
Car larron, quand deniers dérobe,
Grains en greniers, sur perche robe,
En flagrant délit s'il est pris,
La loi par quatre fois le prix
Lui fait payer le préjudice[59b].
Mais Malebouche et sa malice,
Tant sa langue sale forfait,
Ne peut, le mal une fois fait,
Avec sa gueule mal famée
Restaurer bonne renommée,