A vous de lointaine venue, 8583
Les eussiez-vous pris dans la rue.
Donnez encore avec raison
De beaux glaïeuls en la saison,
Bouquets de roses vermeillettes,
Fleurs de printemps et violettes.
Jolis dons changent bien les gens,
Ferment la bouche aux médisants.
L'obligé, loin d'être nuisible,
De vous dit tout le bien possible.
Beaux dons soutiennent maints baillis
Qui sans eux seraient bien petits[80b];
De vins, de mets belles offrandes
Ont fait donner maintes prébendes.
On vante l'homme généreux,
Qui donne est toujours vertueux;
Les beaux dons font, n'en doutez mie,
Trouver témoins de bonne vie;
Beaux dons donnent los aux donneurs,
Comme ils enchaînent les preneurs[81b],
Et leur naturelle franchise
Asservissent par convoitise.
Que vous dirai-je encor? Beaux dons
Dieu, comme l'homme, trouve bons.
Ainsi, sachez me bien comprendre,
Et si bien savez vous y prendre,
Le Dieu d'Amour ne manquera,
Quand le castel assaillira,
D'accomplir toute sa promesse.
Car, avec Vénus la déesse,
Tant ces geôliers ils combattront
Que la forteresse abattront,
Et vous pourrez cueillir la Rose,
Si durement qu'elle soit close.
Si porrez lors coillir la Rose, 8571
Jà si fort ne sera enclose.
Mès quant l'en a la chose aquise,
Si reconvient-il grant mestrise
En bien garder et sagement,
Qui joïr en vuet longuement.
Car la vertu n'est mie mendre
De bien garder et de deffendre
Les choses, quant el sunt aquises[82],
Que del aquerre en quelques guises.
S'est bien drois que chétis se claime
Valez, quant il pert ce qu'il aime,
Por quoi ce soit par sa defaute;
Car moult est digne chose et haute
De bien savoir garder s'amie,
Si que l'en ne la perde mie,
Méismement, quant Diex la donne
Sage, cortoise, simple et bonne,
Qui s'amor doint et point ne vende.
Car onques amor marchéande
Ne fu par fame controvée,
Fors par ribaudie provée;
N'il n'i a point d'amor, sans faille,
En fame qui por don se baille.
Tel amor fainte, Mal-Feu l'arde[83]!
Là ne doit-l'en pas metre garde.
Si sunt-eles voir presque toutes
Convoiteuses de prendre, et gloutes
De ravir et de devorer,
Si qu'il n'i puist riens demorer,
A ceus qui plus por lor se claiment,
Et qui plus loiaument les aiment:
Car Juvenaus si nous raconte,
Qui de Berine tient son conte,
Mais quand acquise vous sera, 8617
Par grande adresse il vous faudra
La bien garder et grand' prudence,
Pour avoir longue jouissance;
Car souvent acquérir, ami,
Combien qu'il nous cause d'ennui,
Est plus facile, quoi qu'on dise,
Que de garder la chose acquise[82b].
A bon droit plaint ses tristes jours
Qui perd l'objet de ses amours,
Quand même ce serait sa faute.
Car c'est chose bien digne et haute
Que savoir amante garder,
Sans partage la posséder,
Surtout lorsque Dieu nous la donne
Sage et courtoise, et simple et bonne,
Sans rien demander en retour.
Car oncques mercenaire amour
Ne vint que d'âme corrompue
Et par la débauche perdue.
Oncques la femme qui se vend
D'un pur amour n'aima d'amant;
A cet amour infâme et lâche
Nul coeur honnête ne s'attache.
Plus on se donne aveuglément,
Plus on aime loyalement,
Plus les femmes sont rigoureuses,
Presque toutes, et convoiteuses
De tout ravir et dévorer,
Tant qu'il y peut rien demeurer.
Car Juvénal ce nous raconte,
Qui d'Ibérine fait son conte,
Que miex vosist ung des yex perdre[84] 8605
Que soi à ung seul homme aerdre;
Car nus seus n'i peuist soffire,
Tant estoit de chaude matire;
Car jà fame n'iert si ardans,
Ne ses amors si bien gardans,
Que de son chier ami ne vuelle
Et les deniers et la despuelle.
Or vez que les autres feroient,
Qui por dons as hommes s'otroient.
Nesune ne puet-l'en trover
Qui ne se vueille ainsinc prover;
Tant l'ait homme en subjeccion,
Toutes ont ceste entencion.
Vez ci la rigle qu'il en baille;
Mès il n'est rigle qui ne faille,
Car des mauveses entendi,
Quant ceste sentence rendi.
Mès s'el n'est tiex cum ge devis,
Loial de cuer, simple de vis,
Ge vous dirai que l'en doit faire.
Valez cortois et debonnaire
Qui vuet à ce metre sa cure,
Gart que du tout ne s'aséure
En sa biauté, ne en sa forme:
Drois est que son engin enforme
De meurs et d'ars et de sciences;
Car qui les fins et les provences
De biauté sauroit regarder,
Biauté se puet trop poi garder:
Tantost a faite sa vesprée
Com les floretes en la prée;
Car biauté est de tel matire,
Que el plus vit, et plus empire.
Qu'elle eût mieux aimé perdre un oeil[84b] 8649
Qu'à un seul homme faire accueil;
Un seul ne lui pouvait suffire,
Tant était chaude en son délire.
Coeur de femme n'est si ardent
Ni ses amours si bien gardant,
Que du cher ami la dépouille
Et l'or plus ou moins ne chatouille.
Jugez par là ce que femme est
Qui son corps aux enchères met.
Ainsi toutes, ami, sont faites
Les femmes, toutes sont coquettes;
Quelque soit leur affection,
Toutes ont même intention.
Tel est la règle qu'il en baille,
Mais il n'est règle qui ne faille;
Car des mauvaises il parlait
Quand cette sentence il rendait.
Et si votre amante n'est telle,
Mais d'attraits simple et de coeur belle,
Il vous faudra faire autrement.
Courtois et débonnaire amant
A bien aimer qui met sa cure
Ne doit pas que sur sa tournure
Compter, ses grâces, sa beauté;
Il lui faut un esprit doté
Encor d'utiles connaissances;
Car pour qui sait juger les chances
Et avantages de beauté,
Elle n'est que fragilité,
Elle est tantôt évanouie
Comme fleurettes de prairie;
Car ainsi qu'elles beauté vit,
Plus elle va, plus dépérit.
Mès le sens, qui le vuet acquerre, 8639
Tant cum il puet vivre sor terre,
Fait à son mestre compaignie,
Et miex vaut au chief de sa vie
Qu'il ne fist au commencement;
Tous jors va par avancement:
Jà n'iert par tens apetisiés,
Bien doit estre amés et prisiés
Valez de noble entendement,
Quant il en use sagement.
Moult redoit estre fame liée,
Quant ele a s'amor emploiée
En biau valet cortois et sage,
Qui de sens a tel tesmoignage.
Neporquant s'il me requeroit
Consel, savoir se bon seroit
Qu'il féist rimes jolietes,
Motez, fabliaux, ou chançonnetes
Qu'il vueille à s'amie envoier
Por li chevir et apoier:
Ha, las! de ce ne puet chaloir,
Biau dit i puet trop poi valoir.
Li diz, espoir, loé seront,
D'autre preu petit i feront;
Mès une grant borse pesans,
Toute farsie de besans[85],
Se la véoit saillir en place,
Tost i corroit à plaine brace;
Qu'eles sunt mès si aorsées,
Que ne corent fors as borsées[86].
Jadis soloit estre autrement,
Or va tout par empirement.
Jadis au tens des premiers peres
Et de noz premeraines meres,
Mais le sens, pour toute la vie, 8683
Tient à son maître compagnie,
Mieux vaut à la fin qu'au début,
Et plus il approche du but
Moins sur lui le temps a de prise.
Aussi femme chérit et prise
Amant de noble entendement,
Quand il en use sagement.
Aussi doit être bien heureuse
Entre toutes femme amoureuse
Qui sut octroyer son amour
A beau serviteur, en retour
Qui lui donna courtois et sage
De sens semblable témoignage.
Cependait s'il me demandait
Conseil, savoir si bon serait
De faire rimes joliettes,
Motets, fabliaux, chansonnettes
Qu'il veuille à sa mie envoyer
Pour lui plaire et pour l'égayer,
Hélas! ami, c'est triste à dire,
Mais beaux dits ne sauraient suffire.
Peut-être loués ils seront,
Autre profit ne porteront.
Mais si grande bourse et pesante
De besans pleine et résonnante[85b]
Elles voyaient céans saillir,
Vite à bras ouverts d'y courir,
Tant femmes sont intéressées
Qu'elles ne courent qu'aux boursées[86b].
Jadis soulait être autrement.
Mais tout dégénère à présent.
Jadis au temps des premiers pères,
Au temps de nos premières mères,
Si cum la letre le tesmoigne, 8673
Par qui nous savons la besoigne,
Furent amors loiaus et fines,
Sans covoitise et sans rapines;
Li siecles ert moult précieus,
N'estoit pas si délicieus
Ne de robes, ne de viandes;
Il coilloient és bois les glandes
Por pain, por char et por poissons,
Et cerchoient par ces boissons,
Par vaus, par plains et par montaingnes,
Pommes, poires, noiz et chastaingnes,
Boutons et mores et pruneles,
Framboises, freses et ceneles,
Feves et poiz, et tex chosetes,
Cum fruis, racines et herbetes;
Et des espis des blés frotoient,
Et des roisins és chans grapoient,
Sans metre en pressouer, n'en esnes.
Li miel décoroient des chesnes,
Dont habundamment se vivoient,
Et de l'iaue simple bevoient,
Sans querre piment ne claré,
N'onques ne burent vin paré;
N'iert point la terre lors arée,
Mès si cum Diex l'avoit parée
Par soi-méismes aportoit
Ce dont chascun se confortoit;
Ne queroient saumons ne luz[87],
Et vestoient les cuirs veluz,
Et faisoient robes de laines,
Sans taindre en herbes ne en graines[88],
Si cum el venoient des bestes.
Covertes ierent de genestes,
Comme l'histoire le prétend, 8717
Car c'est elle qui nous l'apprend,
Était amour loyale et fine,
Sans convoitise et sans rapine.
Durant ces siècles précieux
Tant n'était le monde envieux
De fins mets, de parures vaines;
Au bois il cueillait glands et faînes
Au lieu de chairs et de poissons,
Et cherchait parmi les buissons
Boutons et mûres et prunelles,
Framboises, fraises et cinelles,
Pommes, poires, fèves et noix,
Châtaignes, racines et pois,
Herbes et fruits de la campagne,
Par val, par plaine et par montagne,
Et les épis de blé frottait,
Et raisins aux champs grapillait,
Des cuviers sans se mettre en peine,
Du miel découlant d'un vieux chêne
Abondamment se nourrissait
Et d'eau de source s'abreuvait,
Sans chercher piment ni piquette
Ni vin vieilli dans la feuillette.
Le sol n'était pas labouré,
Et tel que Dieu l'avait paré
Engendrait tout en abondance
Et donnait à l'homme l'aisance.
Point de brochets ni de saumons;
Il se revêtait de toisons
Ou se faisait robe de laine,
Sans teinture d'herbe ou de graine[88b],
Comme la portaient les agneaux.
Les chaumières dans les hameaux
De foillies et de ramiaus 8707
Lor bordetes et lor hamiaus,
Et fesoient en terre fosses,
Es roches et es tiges grosses
Des chesnes crués se rebotoient,
Quant les tempestes redotoient.
XLVII
Comment les gens du temps passé
N'avoient nul tresor amassé[89],
Fors tout commun par bonne foy;
Et n'avoient ne prince ne roy.
Et quant par nuit dormir voloient,
En leu de coites aportoient
En lor casiaus monceaus de gerbes,
De foilles, ou de mousse, ou d'erbes;
Et quant li airs iert apaisiés,
Et li tens cler et aésiés,
Et li vens mol et delitables,
Si cum en printens pardurables,
Et cil oisel chascun matin
S'estudient en lor latin
A l'aube du jor saluer
Qui tout lor fait les cuers muer:
Zephirus et Flora sa fame,
Qui des flors est déesse et dame,
Cil dui font les floretes nestre,
Flors ne congnoissent autre mestre:
Car par tout le monde ensement,
Les vont cil et cele sement,
Et les forment et les colorent
Des colors dont les flors honorent
De frais genêt étaient couvertes, 8751
De rameaux et de feuilles vertes;
Ou fosse en terre il se faisait
De rocs et branches qu'il coupait,
Ou se mettait au creux d'un chêne,
S'il craignait tempête prochaine.
XLVII
Comment les gens du temps passé
N'avaient nul trésor amassé,
La terre à tous était commune
Et royauté n'était aucune.
Et quand la nuit dormir voulait,
Au lieu de couettes apportait
En sa case monceaux de gerbes,
De mousses, de feuilles ou d'herbes;
Et quand l'air était apaisé,
Le temps serein et reposé,
Et le vent doux et délectable
En ce printemps invariable,
Les oiseaux lors chaque matin
S'étudiaient en leur latin
A saluer du jour l'aurore
Qui fait leur petit coeur éclore;
Des fleurs la reine aux yeux si doux,
Flore et Zéphir son tendre époux
Faisaient ci-bas fleurettes naître,
Fleurs ne connaissent d'autre maître.
Car c'est pour les fins amoureux
Qu'en grand amour ils ont tous deux,
Qu'ils les sèment et les colorent
Des couleurs dont les fleurs honorent
Puceles et valez proisiés, 8737
De biaus chapelez renvoisiés,
Por l'amor des fins amoreus;
Car moult ont en grant amor eus.
De floretes lor estendoient
Les coustepointes qui rendoient
Tel resplendor par ces herbaiges,
Par ces prés et par ces ramaiges,
Qu'il vous fust avis que la terre
Vosist emprendre estrif et guerre
Au ciel d'estre miex estelée,
Tant iert par ses flors revelée.
Sor tex couches cum ge devise,
Sans rapine et sans covoitise,
S'entr'acoloient et baisoient
Cil cui li geu d'Amors plaisoient;
Cil arbre vert par ces gaudines,
Illustration: Cil arbre vert par ces gaudines...
Voir image
Lor paveillons et lor cortines,
De lor rains sor eus estendoient
Qui du soleil les deffendoient.
Là démenoient lor karoles,
Lor geu et lor oiseuses foles
Les simples gens asséurées,
De toutes cures escurées,
Fors de mener jolivetés
Par loiaus amiabletés.
N'encor n'avoit fet roi ne prince
Meffais qui l'autrui tolt et pince.
Trestuit pareil estre soloient,
Ne riens propre avoir ne voloient.
Bien savoient cele parole
Qui n'est mençongiere ne fole:
Qu'onques Amor et seignorie[90]
Ne s'entrefirent compaignie,
Des puceles et des varlets 8781
Les beaux et brillants chapelets.
Pour eux ils tendaient des fleurettes
Les courtepointes joliettes
Dont partout buissons et forêt
Et la plaine respendissait,
Au point de croire que la terre
Au ciel eût déclaré la guerre,
A qui serait mieux, étoilé,
Tant son orgueil était gonflé.
Sur ces couches dont je devise,
Sans rapine et sans convoitise,
Chacun s'accolait et baisait
A qui le jeu d'amour plaisait.
Les arbres par les verts bocages,
Rideaux et pavillons sauvages,
Leurs rameaux étendaient sur eux
Du soleil pour calmer les feux;
Et là tous menaient leurs karoles,
Leurs jeux, leurs joyeusetés folles,
Les hommes heureux, sans soucis,
De toutes peines affranchis,
Fors de mener joyeuse vie
Et loyale folâtrerie.
Méfait qui prend le bien d'autrui
Rois ni princes n'avait bâti,
Tous étaient égaux sur la terre,
A posséder ne songeaient guère;
Car ils connaissaient bien ce mot
Qui n'est ni mensonger ni sot:
Oncques Amour et seigneurie[90b]
N'ont voyagé de compagnie,
Oncques ne purent s'épouser,
Car gouverner, c'est diviser.
Ne ne demorerent ensemble; 8771
Cil qui mestrie, les dessemble.
XLVIII
Ici commence le Jaloux
Illustration: Ici commence le Jaloux...
Voir image
A parler et dire, oyans tous,
A sa femme qu'elle est trop baulde,
Et l'appelle faulse ribaulde.
Pour ce voit-l'en des mariages,
Quant li mariz cuide estre sages,
Et chastie sa femme et bat,
Et la fait vivre en tel débat,
Qu'il li dit qu'ele est nice et fole,
Dont tant demore à la karole,
Et dont el hante si sovent
Des jolis valez le convent,
Que bonne amor n'i puet durer,
Tant s'entrefont maus endurer,
Quant cil vuet la mestrise avoir
Du cors sa fame et de l'avoir.
Trop estes, fait-il, vilotiere,
Si avés trop nice maniere:
Quant sui en mon labor alés,
Tantost espringués et balés,
Et démenés tel esbaudie,
Que ce semble grant ribaudie;
Et chantés cum une seraine.
Diex vous mete en male semaine[91]!
Et quant vois à Romme ou en Frise
Porter notre marchéandise,
Vous devenés tantost si cointe,
Car ge sai bien qui m'en acointe,
XLVIII
Ici l'homme jaloux commence8815
A crier et sa femme tance
Devant tous, l'appelant catin,
Coureuse et mauvaise putain.
Pour ce voit-on en mariage,
Quand le mari pense être sage,
Qu'il gourmande sa femme et bat
Et la fait vivre en tel débat,
Qu'il lui dit qu'elle est sotte et folle
De tant muser à la karole
Et de rechercher si souvent
Des gents varlets l'accointement,
Et qu'il n'est bonne amour qui dure
Lorsque de tels maux on endure,
Ce parce qu'il veut seul avoir
Le corps de sa femme et l'avoir.
Vous êtes trop, dit-il, fringante
Et trop d'allures provocante.
Sitôt qu'à mon travail je cours,
Tôt vous sautez, balez toujours
Et chantez comme une syrène
(Dieu vous mette en male semaine!)[91b],
Et menez tels amusements
Qu'ils semblent vils déportements.
Quand je vais à Rome ou en Frise
Débiter notre marchandise,
Si coquette on vous voit tantôt,
Car je sais bien quel est mon lot,
Que par tout en va la parole; 8801
Et quant aucuns vous en parole
Porquoi si cointe vous tenés
En tous les leus où vous venés,
Vous respondés: Hari, hari,
C'est por l'amor de mon mari.
Por moi, las! dolereus chétis,
Qui set se ge forge ou ge tis,
Ou se ge sui ou mors ou vis?
L'en me devroit flatir où vis
Une vessie de mouton.
Certes ge ne vail ung bouton,
Quant autrement ne vous chasti;
Moult m'avés or grant los basti
Quant de tel chose vous vantés:
Chascun set bien que vous mentés.
Por moi, las! doleureus, por moi,
Maus gans de mes mains enformoi,
Et crueusement me déçui
Quant onques vostre foi reçui
Le jor de nostre mariage,
Por me mener tel rigolage.
Por moi menés-vous tel bobant,
Qui cuidiés-vous aler lobant?
Jà n'ai-ge mie le pooir
De tiex cointeries véoir,
Que cil ribauz saffre, friant,
Qui ces putains vont espiant,
Entor vous remirent et voient,
Quant par ces ruës vous convoient.
A cui parés-vous ces chastaignes[92]?
Qui me puet faire plus d'engaignes?
Vous faites de moi chape à pluie,
Quant orendroit lés vous m'apuie.
Qu'incontinent chacun en glose, 8843
Et s'il vous demande la cause
Pourquoi si belle vous tenez
En tous les lieux où vous venez
De votre époux pendant l'absence,
Alors avec grande impudence,
Vous répondez: «Hari, hari,
C'est pour l'amour de mon mari.»
Pour moi, combien que je pâtisse,
Qui sait si je forge ou je tisse,
Si je suis mort ou bien vivant?
Je ne vaux un bouton vaillant
Quand autrement ne vous châtie;
On me devrait une vessie
De mouton envoyer au nez.
Le beau renom que me donnez!
Car moi, malheureux, pris au piége,
De quels gants mes deux mains ganté-je?
Quand de ceci vous vous vantez,
Chacun sait bien que vous mentez.
Pour moi faites-vous telle chère?
Qui pensez-vous tromper, ma chère?
Je fus cruellement déçu,
Votre foi lorsque j'ai reçu
Le jour de notre mariage,
Pour me mener tel rigolage!
Vous savez bien que n'ai pouvoir
De tant de belles choir voir,
Mais ces ribauds qu'elles attirent,
Ces vils goinfres qui vous admirent
Et vous suivent par les chemins
Comme tretoutes ces putains;
Je suis votre capote à pluie
Lorsqu'à votre bras je m'appuie.
Ge voi que vous estes plus simple 8835
En cel sorcot, en cele guimple,
Que torterele ne coulons;
Ne vous chaut s'il est cors ou lons,
Quant sui tous seus lés vous presens.
Qui me donroit quatre besens,
Combien que debonnaire soie,
Se por honte ne le laissoie,
Ne me tendroie de vous batre,
Por vostre grant orguel abatre:
Et sachiés qu'il ne me plest mie
Qu'il ait en vous nule cointie,
Soit à karole, soit à dance,
Fors solement en ma présence.
XLIX
Comment le Jaloux si reprent
Sa femme, et dit que trop mesprent
De démener ou joie ou feste,
Et que de ce trop le moleste.
D'autre part nel' puis plus celer,
Entre vous et ce bacheler
Robichonet au vert chapel[93],
Qui si tost vient à vostre apel,
Avés-vous terres à partir?
Vous ne poés de li partir.
Tous jors ensemble flajolés,
Ne sai que vous entrevolés,
Que vous poés-vous entredire:
Tout vif m'estuet enragier d'ire
Pour qui donc cuisent ces marrons[92b]? 8877
Peut-on me faire plus d'affronts!
Plus que tourterelle ou poulette
Je vous vois, sous votre cornette,
L'air simple et doux; mais ce jupon,
Que vous chaut qu'il soit court ou long,
Quand tous deux sommes tête à tête?
N'était la honte qui m'arrête,
Et si bon que je sois encor,
Qui m'offrirait cinq besans d'or
Ne me retiendrait de vous battre,
Pour votre grand orgueil abattre.
Sachez enfin qu'il me déplaît
Que tant de luxe ma femme ait
A la karole ou à la danse,
Fors seulement en ma présence.
XLIX
Ici le Jaloux à sa femme
Fait remontrances et la blâme
De mener tels déportements
Et qu'ils lui pèsent trop longtemps.
De plus, s'il faut que je le nomme,
Entre vous et puis ce jeune homme,
Robichonnet au vert chapeau[93b],
Qui sitôt vient à votre appeau,
Avés-vous partages de terre?
Vous ne pouvez vous en défaire.
Toujours ensemble flageolez;
Ne sais quoi vous entrevoulez,
Ce que pouvez vous entredire:
Vous me faire enrager d'ire
Par vostre fol contenement. 8863
Par iceli Diex qui ne ment,
Se vous jamès parlés à li,
Vous en aurés le vis pali,
Voires certes plus noir que more[94]:
Car de cops, se Diex me secore,
Ains que ne vous ost le musage,
Vous donrai tant par ce visage,
Qui tant est as musars plaisans,
Que vous tendrés coie et taisans.
Ne jamès hors sans moi n'irés;
Mès à l'ostel me servirés
En bons aniaus de fer rivée.
Déables vous font si privée
De ces ribaus plains de losenge,
Dont vous déussiés estre estrange.
Ne vous pris-ge por moi servir?
Cuidiés-vous m'amor deservir
Par acointier ces ors ribaus,
Por ce qu'il ont les cuers si baus,
Et qu'il vous retruevent si baude?
Vous estes mauvese ribaude,
Si ne me puis en vous fier:
Maufé me firent marier[95].
Ha! se Theofrates créusse[96],
Jà fame espousée n'éusse;
Il ne tient pas homme por sage
Qui fame prent par mariage,
Soit bele, ou lede, ou povre, ou riche:
Car il dit, et por voir l'affiche
En son noble livre Auréole
Qui bien fait à lire en escole,
Par votre fol déréglement. 8907
Par Dieu le père qui ne ment,
Si je vous vois tous deux, je jure
Que pâlira votre figure
Ou noircira plus qu'Africain[94b];
Car, Dieu m'aide, avant votre sein
Purger de tel libertinage,
Tant frapperai votre visage
A tous ces ribauds si coquet,
Que j'abattrai votre caquet.
Jamais n'irez seule en la rue;
En bons anneaux de fer tenue
Me servirez à la maison.
Assurément c'est le démon
Qui vous a faite ainsi l'amie
Des ribauds pleins de flaterie,
Et qu'au moins vous devriez fuir.
Ne vous pris-je pour me servir?
Pensez-vous donc ainsi, ma femme,
Mériter l'amour de mon âme
En accueillant ces vils manants?
S'ils sont si fort entreprenants,
C'est qu'ils vous trouvent provocante;
Vous êtes catin impudente
Et ne puis en vous me fier,
Le diable me fit marier[95b]!
Quand il nous dit que nul n'est sage
De prendre femme en mariage,
Que Théophraste n'ai-je cru[96b]?
Belle ou laide n'eusse voulu,
Pauvre ni riche prendre femme.
Dans l'Auréole il le proclame.
Oyez ce que ce noble écrit,
Bon à lire en école, dit:
Qu'il i a vie trop grevaine, 8895
Plaine de travail et de paine,
Et de contens et de riotes,
Par les orguelz des fames sotes,
Et de dangiers et de reprouches
Que font et dient par lor bouches,
Et de requestes et de plaintes
Que truevent par ochoisons maintes:
Si ra grant paine en eus garder,
Por lor fox voloirs retarder.
Et qui vuet povre fame prendre,
A norrir la l'estuet entendre,
Et à vestir et à chaucier;
Et se tant se cuide essaucier
Qu'il la prengne riche forment,
A soffrir la a grant torment;
Tant la trueve orguilleuse et fiere,
Et sorcuidée et bobanciere,
Que son mari ne prisera
Riens, et par tout desprisera
Ses parens et tout son lignage,
Par son outrecuidé langage.
S'ele est bele, tuit i aqueurent,
Tuit la porsivent, tuit l'eneurent,
Tuit i hurtent, tuit i travaillent,
Tuit i luitent, tuit i bataillent,
Tuit à li servir s'estudient,
Tuit li vont entor, tuit la prient,
Tuit i musent, tuit la convoitent,
Si l'ont en la fin, tant exploitent:
Car tor de toutes pars assise
Envis eschape d'estre prise.
S'el rest lede, el vuet à tous plaire;
Et comment porroit nus ce faire
La vie est trop pesante et pleine,
Hélas! de travail et de peine,
De maux, de querelles, de deuil,
Des sottes femmes par l'orgueil,
Qui cherchent occasions maintes,
Par leurs requêtes et leurs plaintes
Et leur babil sempiternel,
De nous causer ennui mortel.
Combattre et vaincre leur folie,
Les garder, c'est peine inouïe!
Qui veut femme pauvre choisir,
S'il la prend, c'est pour la nourrir
Et lui donner robe et chaussure;
Et si, par ambition pure,
La prend riche, il a grand tourment
A la supporter seulement;
Tant il la trouve dédaigneuse,
Fière, hautaine et vaniteuse,
Que son mari ne prisera
Rien, et partout méprisera
Ses parents et tout son lignage,
Par son outrecuidant langage.
Est-elle belle? tous d'accourir,
La suivre, flatter et servir;
Tous y heurtent, tous y travaillent,
Tous y luttent, tous y bataillent;
C'est à qui le mieux lui plaira,
Plus autour d'elle tournera.
Tous y musent, tous la convoitent
Et l'ont en la fin, tant exploitent:
Car fort de toutes parts pressé
Est bientôt pris ou renversé.
Est-elle laide? A tous veut plaire.
Chose à qui tretous font la guerre
Qu'il gart chose que tuit guerroient, 8929
Ou qui vuet tous ceus qui la voient?
S'il prent à tout le monde guerre,
Il n'a pooir de vivre en terre;
Nus nes garderait d'estre prises
Por tant qu'el fussent bien requises.
Penelope néis prendroit
Qui bien à li prendre entendroit;
Si n'ot-il meillor fame en Grece.
Si feroit-il par foi Lucrece,
Jà soit ce qu'el se soit occise,
Por ce qu'à force l'avoit prise
Le fiz au roi Tarquinius;
N'onc, ce dit Titus Livius,
Maris, ne peres, ne parens
Ne li porent estre garens,
Por poine qui nus i méist,
Que devant eus ne s'océist.
Du duel lessier moult la requistrent,
Moult de beles raisons li distrent,
Et ses maris méismement
La confortoit piteusement,
Et de bon cuer li pardonnoit
Tout le fait, et li sermonnoit,
Et s'estudioit à trover
Vives raisons por li prover
Que ses cors n'avoit pas pechié,
Quant li cuers ne volt li pechié:
Car cors ne puet estre pechierres
Se li cuers n'en est consentierres[97].
Mès ele qui son duel menoit,
Ung coutel en son sein tenoit
Repost, que nus ne le véist,
Quant por soi ferir le préist,
Et qui s'offre au premier venant, 8975
Qui donc garderait, et comment?
S'il prend à tout le monde guerre,
Il n'a pouvoir de vivre en terre,
Malgré tout prise elle sera
Aussitôt qu'on la pressera.
La meilleure femme de Grèce,
Hélas! avec un peu d'adresse,
Pénélope voire on prendrait;
Lucrèce, même on séduirait,
Malgré qu'elle se soit occise,
Parce qu'à force l'avait prise
Le fils du roi Tarquinius.
Oncques, dit Titus Livius,
Ni parents, ni mari, ni père,
Combien qu'ils sussent dire ou faire,
Ne purent la dissuader
Devant eux de se poignarder.
De se calmer moult la requirent
Et moult belles raisons lui dirent,
Et son mari pareillement
La consolait piteusement,
Et tout à sa chère Lucrèce
Pardonnait de bon coeur; sans cesse
Il s'étudiait à trouver
Vives saisons pour lui prouver
Que son corps n'était pas coupable,
Son coeur étant irréprochable,
Car corps ne peut être pécheur
Si consentant n'est pas le coeur[97b].
Mais elle en sa douleur s'obstine,
Saisit soudain sur sa poitrine
Un couteau que caché tenait
Et que personne ne voyait,
Et lor respondi sans aloigne: 8963
Biaus seignors, qui que me pardoigne
L'ort pechié dont si fort me poise,
Ne comment que du pardon voise,
Ge ne m'en pardoint pas la paine.
L
Illustration: Comment Lucrece par grant ire...
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Comment Lucrece par grant ire
Son cuer point, derrompt et dessire,
Et chiet morte sur terre adens,
Devant son mari et parens.
Lors fiert de grant angoisse plaine,
Son cuer, si le fent, et se porte
Illustration: Lors fiert de grant angoisse plaine...
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Devant eus à la terre morte;
Mès ains pria qu'il travaillassent
Tant por li, que sa mort venjassent.
Cest exemple volt procurer
Por les fames asséurer
Que nus force ne lor méust,
Qui de mort morir ne déust;
Dont li rois et ses fiz en furent
Mis en exil, et la morurent.
N'onc puis Romains por ce desroi
Ne voldrent faire à Romme roi.
Si n'est-il mès nule Lucrece,
Ni Penelope nule en Grece,
Ne prodefame nule en terre,
S'il iert qui les séust requerre.
Ainsinc le dient li païen,
N'onques nus n'i trova moien;
Maintes néis par eus se baillent,
Quant li requeréors deffaillent:
Et leur répond impatiente: 9009
Quoique votre bonté consente
A me pardonner, beaux seigneurs,
L'outrage source de mes pleurs,
Lucrèce n'en tient aucun compte
Et ne pardonne pas sa honte.
L
Comment Lucrèce par grande ire
Son coeur perce, rompt et déchire
Et tombe expirante céans,
Devant ses époux et parents.
Lors irritée en son coeur porte
De cruels coups et tombe morte;
Mais avant les voulut charger
De son affreux trépas venger.
Cet exemple elle vous procure,
Pour que les femmes il assure
Que quiconque les veut forcer
On le doit faire trépasser;
Aussi le roi et ses fils furent
En exil mis et là moururent,
Et depuis ce grand désarroi
Rome ne voulut plus de roi.
Mais, las! il n'est plus de Lucrèce,
Non plus de Pénélope en Grèce
Ni d'honnête femme ici-bas;
Et croyez-moi, n'en cherchez pas,
Car ce serait peine perdue,
C'est chose des païens connue.
Maintes même on en voit s'offrir
Quand nul ne les vient requérir.
Et cil qui font les mariages. 8993
Si ont trop merveilleus usages,
Et coustume si despareille,
Qu'il me vient à trop grant merveille.
Ne sai dont vient ceste folie,
Fors de rage et de desverie.
Je voi que qui cheval achete,
N'iert jà si fox que riens i mete,
Comment que l'en l'ait bien couvert,
Se tout nel' voit à descouvert,
Par tout le regarde et descuevre;
Mès la fame si bien se cuevre,
Ne jà n'i sera descouverte,
Ne por gaaigne, ne por perte,
Ne por solas, ne por mesese,
Por ce sans plus qu'el ne desplese
Devant qu'ele soit espousée;
Et quant el voit la chose outrée,
Lors primes monstre sa malice,
Lors pert s'ele a en li nul vice;
Lors fait au fol ses meurs sentir,
Que riens n'i vaut le repentir.
Si sai-ge bien certainement,
Combien qu'el se maint sagement,
N'est nus qui marié se sente,
S'il n'est fox, qui ne s'en repente.
Prodefame, par saint Denis,
Dont il est mains que de fenis,
Si cum Valerius tesmoigne,
Ne puet nus amer qu'il n'en poigne
De grans paors et de grans cures,
Et d'autres meschéances dures:
Mains que de fenis, par ma teste,
Par comparoison plus honeste,
Les partisans du mariage 9039
Ont un trop singulier usage
Et si bizarre, à mon avis,
Que constamment il m'a surpris.
Ne sais d'où vient cette folie
Fors de rage ou de frénésie.
Car qui veut cheval acquérir
N'est pas si fol d'un prix offrir,
Combien qu'avec soin on le couvre,
Si tout entier ne le découvre,
Partout regarde et n'omet rien;
Mais femme se couvre si bien
Que ne se montre découverte
Jamais, ni pour gain ni pour perte,
Pour mésaise ni pour soulas,
Pour, sans plus, ne déplaire pas
Devant que ne soit épousée.
Mais la chose une fois passée,
Lors fait au fol ses moeurs sentir;
Trop tard lui vient le repentir,
Quand elle montre sa malice
Et ne voile plus aucun vice.
Aussi, combien que sagement
Femme se tienne, assurément
Nul n'est qui marié se sente,
S'il n'est fol, qui ne s'en repente.
Femme honnête, par saint Denis!
Il en est moins que de Phénix.
Valérius nous dit lui-même:
Sans souffrir grands tourments nul n'aime
Et grands soucis et grandes peurs
Et niaints autres affreux malheurs.
Moins que de phénix, par ma tête!
Par comparaison plus honnête,
Voire mains que de blans corbiaus, 9027
Combien qu'el aient les cors biaus.
Et ne porquant, quoi que g'en die,
Por ce que ceus qui sunt en vie,
Ne puissent dire que ge queure
A toutes fames trop aseure:
Qui prodefame vuet congnoistre,
Soit seculiere, ou soit de cloistre,
Se travail vuet metre en li querre,
C'est oisel cler semé en terre,
Si legierement congnoissable,
Qu'il est au cine noir semblable[98].
Juvenaus néis le conferme,
Qui redit par sentence ferme:
Se tu trueves chaste moillier,
Va-t'en au temple agenoillier,
Et Jupiter enclin aore[99],
Et de sacrefier labore
A Juno la dame honorée
Une vache toute dorée:
Qu'onc puis merveilleuse aventure
N'avint à nule créature.
Et qui vuet les males amer,
Dont deçà mer et delà mer,
(Si cum Valérius raconte,
Qui de voir dire n'a pas honte),
Sunt essains plus grans que de mouches,
Qui se recuillent en lor rouches,
A quel chief en cuide-il venir?
Mal se fait à tel rain tenir,
Et qui s'i tient, bien le recors,
Il en perdra l'ame et le cors.
Valerius qui se doloit
De ce que Rufin se voloit
Voire moins que de blancs corbeaux, 9073
Combien que fussent leurs corps beaux.
Et cependant, quoi que j'en die,
Afin que ceux qui sont en vie
Ne puissent répondre, qu'à tort
Toutes les loge en même bord:
C'est oiseau clair semé sur terre;
Qui veut, nonnain ou séculière,
Honnête femme dénicher,
Peut tout son temps perdre à chercher
Cet oiseau bien reconnaissable
Et tout au cygne noir semblable[98b].
Voici, du reste, ce qu'écrit
Juvénal confirmant mon dit:
«Si jamais trouves femme honnête,
Cours au temple, courbe la tête,
Jupiter adore à genoux[99b],
Immole ainsi qu'à son époux,
A Junon la dame honorée,
Une vache toute dorée,
Car jamais n'apparut aux yeux
Événement plus merveilleux.»
D'autre part, Valérius conte,
Et de l'affirmer n'a pas honte:
«Si males femmes veux aimer,
Deçà comme delà la mer
En sont essaims plus drus qu'abeilles
Se rassemblant en leurs corbeilles.»
A quelle fin veut-il venir?
Mal fait telle branche tenir,
Et qui s'y tient, je le proclame,
Y perdra son corps et son âme.
Valérius qui se peinait
De ce que Rufin se voulait
Marier, qui ses compains iere, 9061
Si li dist par parole fiere:
Diex tous-poissans, dist-il, amis,
Gart que tu ne soies jà mis
Es las de fames tant poissant,
Toutes choses par art froissant.
Juvenaus méismes escrie
A Postumus qui se marie:
Postumus, vués-tu fame prendre[100]?
Ne pués-tu pas trover à vendre
Ou hars, ou cordes, ou chevestres,
Ou saillir hors par les fenestres
Dont l'en puet hault et loing véoir,
Ou lessier toi d'un pont chéoir?
Quel forsenerie te maine
A cest tonnent, à ceste paine?
Li rois Phoroneus méismes[101]
Qui, si comme nous apréismes,
Ses lois au pueple grec donna,
Où lit de sa mort sermonna,
Et dist à son frere Leonce:
Frere, fait-il, ge te dénonce
Que très benéuré morusse,
S'onc fame espousée n'éusse;
Et Leonce tantost la glose
Li demanda de ceste chose:
Tuit li maris, dist-il, l'espruevent,
Et par experiment le truevent;
Et quant tu auras fame prise,
Tu le sauras bien à devise.
Pierres Abailart reconfesse[102]
Que suer Heloïs, l'abbesse
Du Paraclet, qui fu s'amie,
A corder ne se voloit mie
Marier, son ami d'enfance, 9107
Lui faisait telle remontrance:
«Dieux tout-puissants, ami, dit-il,
Es-tu déjà pour ton péril
Pris dans les lacs puissants des femmes
Toutes perfides et infâmes »
Et Juvénal ainsi priait
Postumus qui se mariait:
«Postumus, tu veux femme prendre[100b]?
Ne peux-tu donc trouver à vendre
Ou hart, ou licol, ou cordeau,
Du haut d'un pont sauter à l'eau,
Ou par fenêtre d'où la vue
Mesure une immense étendue?
Pourquoi courir si follement
A cette peine, à ce tourment?»
Le roi Phoronéus encore[101b]
Qui jadis, aucun ne l'ignore,
Ses lois au peuple grec donna,
A son lit de mort sermonna,
Comme suit, son frère Léonce:
«Mon frère, dit-il, je t'annonce
Que bien heureux j'expirerais
Si femme onc épousé n'avais.»
Et Léonce tantôt la glose
Lui demandant de cette chose:
«Tous l'ont éprouvé les maris
Et par expérience appris,
Et lorsque tu auras pris femme,
Bien le sauras-tu, sur mon âme!»
Et Pierre Abeilard l'avouait[102b],
Que l'abbesse du Paraclet,
Soeur Héloïse, son amie,
Réprimandait, ne voulant mie
Por riens qu'il l'a préist à fame: 9095
Ains li faisoit la genne dame
Bien entendant et bien letrée,
Et bien amant, et bien amée,
Argumens à li chastier
Qu'il se gardast de marier;
Et li provoit par escritures,
Et par raisons, que sunt trop dures
Condicions de mariage,
Combien que la fame soit sage.
Car les livres avoit léus,
Et estudiés et séus,
Et les meurs feminins savoit,
Car tous essaiés les avoit;
Et requeroit que il l'amast,
Mès que nul droit n'i reclamast
Fors que de grace et de franchise,
Sans seignorie et sans mestrise,
Si qu'il péust estudier,
Tous siens, tous frans, sans soi lier;
Et li redisoit toutevoies,
Que plus plesans érent lor joies,
Et li solas plus en croissoient,
Quant plus à tart s'entrevéoient.
Mès il, si cum escript nous a,
Qui tant l'amoit, puis l'espousa
Contre son amonestement,
Si l'en meschéi ledement:
Car puis qu'el fu, si cum moi semble,
Par l'acors d'ambedeus ensemble,
D'Argenteil nonain revestue,
Fu la coille à Pierre tolue
A Paris, en son lit, de nuis,
Dont moult ot travail et ennuis,
Pour rien sa femme devenir; 9141
Mais pour combattre son désir,
Bien entendue et bien lettrée,
Et bien aimante, et bien aimée,
Ne cessait de le supplier
De ne jamais se marier,
Et lui prouvait, par écritures
Et par raisons, que sont trop dures
Les lois du mariage à tous,
Combien soient sages les époux.
Car elle avait l'histoire lue,
Étudiée au long et sue,
Et les moeurs des femmes savait,
Par l'essai qu'elle en avait fait,
Et le priait de l'aimer telle
Sans réclamer nul droit sur elle,
Fors droit de franchise et d'amour,
Sans s'imposer et sans détour,
Et de se livrer à l'étude
Tout entier et sans servitude.
Et puis ensuite elle ajoutait
Que plus doux leur plaisir était
Et plus vive leur jouissance,
Quand plus longue était leur absence.
Mais Pierre, comme écrit nous a,
Si fort l'aimait, qu'il l'épousa
Malgré sa longue résistance,
D'où lui vint dure méchéance.
Car d'un commun accord après,
Elle ayant été, comme sais,
D'Argenteuil nonnain revêtue,
Fut la couille à Pierre tondue,
A Paris, en son lit, de nuit,
Dont eut grand' peine et grand ennui,
Et fu puis ceste meschéance 9129
Moine de saint Denis en France,
Puis abbé d'une autre abbaie,
Puis fonda, ce dit en sa vie,
Une abbaie renomée,
Qui du Paraclet fut nomée,
Dont Heloïs fu abéesse,
Qui devant iert nonain professe,
Ele méismes le raconte,
Et escrit, et n'en a pas honte,
A son ami que tant amoit,
Que père et seignor le clamoit,
Une merveilleuse parole
Que moult de gens tindrent à fole,
Qui est escrite en ses epistres,
Qui bien cercheroit les chapitres,
Qu'el li manda par letre expresse,
Puis qu'el fu néis abéesse;
Se li empereres de Romme
Sous qui doivent estre tuit homme,
Me daignoit voloir prendre à fame,
Et faire moi du monde dame,
Si vodroie-ge miex, dist-ele,
Et Diex à tesmoing en apele,
Estre ta putain apelée,
Que empereris coronée.
Mès ge ne croi mie, par m'ame,
Conques puis fust une tel fame.
Si croi-ge que la lectréure
La mist à ce que la nature
Que des meurs feminins avoit,
Vaincre et danter miex en savoit.
Certes, se Pierres la créust,
Onc espousée ne l'éust.
Et fut depuis sa méchéance 9175
Moine de Saint-Denis en France,
Puis d'une autre abbaye abbé;
Une autre ensuite il a fondé,
Comme il le dit, bien renommée.
Qui fut du Paraclet nommée,
Dont sa mie abbesse il nomma,
Nonnain professe jusque-là.
Elle-même nous le raconte
Et même écrit, et n'a pas honte,
A son ami que tant aimait
Que père et seigneur le clamait,
Une merveilleuse parole,
Que maintes gens tiennent pour folle,
Qu'en ses épîtres trouverait
Qui bien chapitres chercherait.
Elle lui dit par lettre expresse
Aussitôt qu'elle fut abbesse:
«Oui, si l'empereur des Romains,
Sous qui doivent tous les humains
Fléchir, daignait me prendre à femme
Et faire moi du monde dame,
J'aimerais mieux, et sur ce point
Je prends Dieu lui-même à témoin,
Être ta putain appelée
Qu'impératrice couronnée.»
Mais, par mon âme, à mon avis,
Telle femme ne fut depuis.
Je crois que grâce à sa science
Et la profonde connaissance
Que du coeur féminin avait,
Mieux se vaincre et dompter savait,
Et si Pierre l'eût écoutée,
Oncques ne l'eût-il épousée.
Mariages est maus liens, 9163
Ainsinc m'aïst saint Juliens[103]
Qui pelerins errans herberge,
Et saint Lienart qui defferge[104]
Les prisonniers bien repentans,
Quant les voit à soi démentans:
Miex me venist estre alé pendre
Au jor que ge dui fame prendre,
Quant si cointe fame acointai;
Mors sui quant fame si cointe ai.
Mès, par le fiz sainte Marie,
Que me vaut ceste cointerie,
Ceste robe cousteuse et chiere
Qui si vous fait haucier la chiere,
Et tant me grieve et ataïne[105],
Tant est longue et tant vous traïne?
Por quoi tant d'orguel demenés,
Que g'en deviens tous forcenés.
Que me fait-ele de profit,
Combien qu'ele as autres profit?
A moi ne fait-ele fors nuire:
Car quant me voil à vous déduire,
Ge la trueve si encombreuse,
Si grevaine et si ennuieuse,
Que ge n'en puis à chief venir,
Ne vous i puis adroit tenir,
Tant me faites et tors et ganches
De bras, de trumiaus et de hanches,
Et tant vous alés détortant.
Ne sai comment ce va, fors tant
Que bien voi que ma druerie[106]
Ne mes solas ne vous plaist mie:
Néis au soir quant ge me couche,
Ains que vous reçoive en ma couche,
Mariage est mauvais lien; 9209
Aussi, m'assiste saint Julien[103b],
Asile aux pèlerins qui prête,
Et saint Léonard qui rachète[104b]
Les prisonniers bien repentants,
Quand vers lui les voit lamentants,
Mieux j'eusse fait de m'aller pendre
Le jour où je dus femme prendre
Et si coquette la choisis,
Si coquette que mort j'en suis.
Mais que me vaut (fils de Marie!),
Toute cette coquetterie,
Ces atours si chers, si coûteux,
Qui vous font l'air si glorieux?
Plus votre robe est longue et traîne,
Plus elle m'agace et me gêne,
Car tant d'orgueil vous a donné
Que j'en deviens tout forcené.
En quoi m'est-elle profitable?
Pour tous les autres agréable,
Toujours elle me fait gémir;
Car si je veux de vous jouir,
Je la trouve si encombrante,
Si ennuyeuse et si gênante,
Qu'à mes fins je ne puis venir
Ni dans mes bras vous retenir.
Tant faites mouvements de manches,
De reins, de jambes et de hanches,
Et tant vous allez démenant
Que ne puis rien; et clairement
Je vois que ma galanterie
Et mes jeux ne vous plaisent mie.
Et quand je me couche le soir,
Au lit prêt à vous recevoir,
Si cum prodons fait sa moillier, 9197
Là vous estuet-il despoillier:
N'avés sor chief, sor cors, sor hanche
C'une coiffe de toile blanche,
Et les treçons yndes ou vers,
Espoir sous la coiffe couvers;
Les robes et les pennes grises
Sunt lores à la perche mises
Toute la nuit pendans à l'air.
Que me puet or tout ce valair,
Fors à vendre ou à engagier?
Vif me véés-vous enragier,
Et morir de la male-rage,
Si ge ne veut tout et engage;
Car, puis que par jor si me nuisent,
Et par nuit point ne me déduisent,
Quel profit i puis-ge autre atendre,
Fors que d'engagier ou de vendre?
Ne vous, se par le voir alés,
De nule riens miex n'en valés,
Ne de sens, ne de loiauté,
Non, par Dies, néis de biauté.
Et se nuz homs, por moi confondre,
Voloit oposer ou respondre
Que les bontés des choses bonnes
Vont bien és estranges personnes,
Et que biaus garnemens font beles
Les dames et les damoiseles;
Certes quiconques ce diroit,
Ge diroie qu'il mentiroit:
Car la biautez des beles choses,
Soient violetes ou roses,
Comme tout bon mari doit faire, 9243
Vous vous dépouillez tout entière,
Où votre tête et votre sein
Couvrez d'une coiffe de lin,
Où les rubans bleus, verts et roses,
Sont clos; toutes ces belles choses,
Robes, tissus d'un prix si cher,
Toute la nuit pendent en l'air.
A quoi donc peuvent m'être utiles
Ces riens encombrants et futiles,
Fors à vendre ou bien engager?
Vous me verrez vif enrager
Et mourir de la male rage,
Si tôt ne les vends et n'engage.
Car si tout cela tant me nuit
Le jour et ne me sert la nuit,
Quel profit pourrais-je en attendre
A moins de l'engager ou vendre?
Et vous-même, pour en finir,
Si la raison pouvez ouïr,
Sachez que vous n'y gagnez guère
Ni pour la sagesse, ma chère,
Par Dieu, ni pour la loyauté,
Encore moins pour la beauté.
Et si quelqu'un, pour me confondre,
Voulait opposer ou répondre,
Que rehaussent nos qualités
Des bonnes choses les bontés,
Et que beaux ornements font belles
Les dames et les damoiselles,
Certes quiconque le dirait
Je proclame qu'il mentirait.
Car la beauté des belles choses,
Soit violettes, fraîches roses,
Ou dras de soie, ou flors de lis, 9229
Si cum escrit où livres lis,
Sunt en eus et non pas ès dames;
Car savoir doivent toutes fames
Que jà fame jor qu'ele vive,
N'aura fors sa biauté naïve;
Et tout autant dis de bonté,
Cum de biauté vous ai conté.
Si di, por ma parole ovrir,
Qui vodroit un femier covrir
De dras de soie ou de floretes
Bien colorées et bien netes,
Si seroit certes li femiers,
Qui de puir est coustumiers,
Tex cum avant estre soloit;
Et se nus hons dire voloit,
Se li femiers est lait par ens
Defors est-il plus biaus parens:
Tout ainsinc les dames se perent
Por ce que plus beles en perent,
Ou por lor ledure repondre.
Par foi ci ne sai-ge respondre,
Fors tant que tel décepcion
Vient de la fole vision
Des yex qui parées les voient,
Par quoi li cuers si se desvoient
Por la plesant impression
De lor imaginacion,
Qu'il ne sevent aparcevoir
Ne la mençonge, ne le voir,
Ne le sofime devisier
Par defaut de bien avisier.
Mès s'il éussent yex de lins,
Jà por lor mautiaus sebelins,
Ou draps de soie ou fleurs de lys, 9277
Comme dans les livres je lis,
Est leur bien, non celui des dames;
Car savoir doivent toutes femmes
Que rien ne peut être ajouté
A leur naturelle beauté.
Ce que pour la beauté j'expose
Est pour la bonté même glose.
Pour mon penser mieux définir,
Qui voudrait un fumier couvrir
De drap de soie ou de fleurettes
Aux couleurs brillantes et nettes,
Certes resterait le fumier,
Qui de puer est coutumier,
Tel comme avant il soulait être;
Et si quelqu'un voulait émettre
Que le fumier est laid dedans,
Mais beau grâce à ses ornements,
Comme se parent damoiselles,
Afin de paraître plus belles
Ou pour déguiser leur laideur;
Contre une si bizarre erreur,
Ma foi, je ne saurais que dire,
Sinon pourtant que tel délire
Et que telle déception
Vient de la folle vision
Des yeux, qui la parure voient,
Sans plus, d'où les coeurs se dévoient
Par la plaisante impression
De leur imagination;
Car ils ne savent, comme en songe.
Distinguer le vrai du mensonge
Ni le sophisme deviser,
Par défaut de bien aviser.
Ne por sorcos, ne por coteles, 9263
Ne por guindes, ne por toeles,
Ne por chainses, ne por pelices,
Ne por joiaus, ne por dévices,
Ne por lor moës desguisées,
Qui bien les auroit avisées,
Ne por lor luisans superfices
Dont eus resemblent artefices,
Ne por chapiaus de flors noveles,
Ne lor semblassent estre beles,
Car le cors Alcipiadès[107],
Qui de biauté avoit adès,
Et de color et de feture,
Tant l'avoit bien formé nature,
Qui dedans véoir le porroit,
Por trop lait tenir le vorroit.
Ainsinc le raconte Boëce,
Sages hons et plains de proëce,
Et trait à témoing Aristote
Qui la parole ainsinc li note;
Car lins a la regardéure
Si fort, si perçant et si dure,
Qu'il voit tout quanque l'en li moustre,
Et dehors et dedans tout outre.
Si dit c'onques en nul aé
Biauté n'ot pez o Chastéé[108];
Tous jors i a si grant tençon,
C'onques en fable n'en chançon,
Dire n'oï ne recorder
Que riens les péust acorder:
Qu'il ont entr'eus si mortel guerre,
Que jà l'une plain pied de terre
A l'autre ne lerra tenir,
Tant cum puist au dessus venir.
Mais du lynx s'ils avaient la vue, 9311
Jamais pour robe bien vêtue,
Corsage, guimpe, justaucorps,
Dentelles et brillants dehors
Toujours faux, agaçantes mines,
Manteaux de marthes zibelines,
Joyaux riches et précieux,
Tant fussent éblouis leurs yeux,
Ni pour chapel de fleurs nouvelles,
Femmes ne leur sembleraient belles;
Car d'Alcibiade le corps[107b]
Si florissant, si beau dehors,
De si noble et gente structure,
Tant l'avait bien formé Nature,
Qui par dedans le voir pourrait,
Pour trop laid certes le tiendrait.
Ainsi le raconte Boèce,
Homme sage et plein de prouesse,
Aristote à témoin prenant
Et ses paroles rapportant,
Car le lynx a si forte vue
Et si perçante et si aiguë,
Qu'il voit tous les objets céans
Aussi bien dehors que dedans.
Au surplus, jamais de la vie
Beauté de vertu n'est l'amie[108b].
Elles se livrent tels assauts,
Que jamais en nos fabliaux,
En nos chansons et poésies,
Rien qui pût ces deux ennemies
Mettre d'accord n'ouïs conter.
Entre elles on les voit lutter
Toujours en si mortelle guerre,
Que jamais l'une un pied de terre
Mès la chose est si mal partie, 9297
Que Chastéé pert sa partie
Quant assaut, ou quant se revanche:
Tant set poi de luite et de ganche,
Que li convient ses armes rendre,
Qu'el n'a pooir de soi deffendre
Contre biauté qui trop est fiere.
Leidor néis sa chamberiere,
Qui li doit honor et service,
Ne l'aime pas tant, ne ne prise,
Que de son ostel ne la chace,
LI
Illustration: Beaulté si Chasteté guerroye...
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Beaulté si Chasteté guerroye,
Et Laidure aussi la maistroye
De servir à vertus leur dame[109],
Qui des chastes à malle fame.
Et li cort sus, au col la mace,
Qui tant est grosse et tant li poise
Que merveilleusement li poise
Dont sa dame en vie demore
La montance d'une sole hore.
S'est Chastéé trop mal baillie,
Quant de deus pars est assaillie,
Si n'a de nule part secors,
Si l'en estuet foïr le cors:
Car el se voit en l'estor seule,
S'el l'avoit juré sus sa gueule,
Séust néis assés de luite,
Quant aucuns encontre li luite,
Ne laissera l'autre tenir 9345
Tant qu'au-dessus puisse venir.
Mais la chance est mal répartie,
Et Chasteté perd la partie,
Et succombe au combat toujours;
Tant sait peu de lutte et de tours,
Qu'il lui convient les armes rendre
Et n'a pouvoir de se défendre
Contre Beauté trop fort lutteur.
Sa servante même, Laideur,
Qui lui doit honneur, assistance,
Si peu lui porte révérence,
Si peu l'aime, que, sans façon,
Vous la chasse de sa maison,
LI
Beauté tant Chasteté guerroie,
Laideur aussi tant la rudoie,
Qu'ils lui font leur dame servir,
Qui chastes femmes fait honnir.
Et lui court sus parmi la place,
Saillante au col sa grosse masse
Si lourde qu'il semble vraiment
Que ce lui soit moult grand tourment
Que sa maîtresse encor demeure
Vivante l'espace d'une heure.
Ainsi trop faible est Chasteté;
En lutte de chaque côté
Et de nulle part défendue,
Elle s'enfuit toute éperdue.
Car seule au combat se voyant,
L'eût-elle juré par serment,
N'oseroit-ele contrester, 9325
Si qu'el n'i puet riens conquester.
Laidor ait ores mal dehé,
Quant si guerroie Chastéé,
Que deffendre et tenser déust;
Néis se mucier la péust
Entre sa char et sa chemise,
Si l'i déust-ele avoir mise.
Moult refait certes à blasmer
Biauté qui la déust amer,
Et procurer, s'ele péust,
Que bonne pès entre eus éust;
Son pooir au mains en féist,
Ou qu'en sa merci se méist;
Que bien li déust faire hommage,
S'ele fust preus, cortoise et sage,
Non pas faire honte et vergoigne;
Car la letre néis tesmoigne
Où sisiesme livre Virgile,
Par l'auctorité de Sebile,
Que nus qui vive chastement,
Ne puet venir à dampnement.
Dont ge jur Diex, le roi celestre,
Que fame qui bele vuet estre,
Ou qui du ressembler se paine,
Et se remire et se demaine
Por soi parer et cointoier,
Qu'el vuet Chastéé guerroier,
Car moult a certes d'anemies.
Par cloistres et par abbaies,
Sunt toutes contre li jurées;
Jà si ne seront enmurées
Elle ne sait assez de lutte, 9375
Quand tel lutteur contre elle lutte,
Pour oser même résister,
Sans espoir de rien conquêter.
Que Laideur tombe en male voie
Quand si fort Chasteté guerroie
Que protéger elle devrait!
Si même cacher la pouvait
Entre sa chair et sa chemise,
Elle devrait l'y avoir mise.
Beauté certe est bien à blâmer
Aussi, qui la devrait aimer,
Et, s'il se peut, faire qu'entre elles
Bonne paix finît leurs querelles,
En faire au moins tout son pouvoir
Et ses lois mêmes recevoir.
Si courtoise elle était et sage,
Elle devrait lui faire faire hommage
Et non pas honte ni dépit.
Car le témoigne ainsi l'écrit,
Au sixte livre de Virgile,
Par la bouche de la sibylle:
«Que nul qui vive chastement
Ne peut venir à damnement,»
D'où je jure par Dieu le Père:
«Femme qui veut belle se faire
Et qui, pour le sembler au moins,
A se parer met tous ses soins
Et s'admirer, c'est que la guerre
Elle veut à Chasteté faire.»
Aussi que d'ennemis ardents!
Par les cloîtres et les couvents,
Toutes contre elle conjurées,
Femmes ne sont assez murées
Que Chastéé si fort ne héent, 9357
Que toutes à honir ne béent.
Toutes font à Venus hommage,
Sans regarder preu ne dommage,
Et se cointoient et se fardent
Por ceus bouler qui les regardent;
Et vont traçant parmi ces ruës,
Por véoir, por estre véuës[110];
Por faire as compaignons desir
De voloir avec eus gesir.
Por ce portent-eus les cointises
As karoles et as eglises:
Car jà nule ce ne féist,
S'el ne cuidast qu'en la véist,
Et que par ce plus tost pléust
A ceus que decevoir péust.
Mès certes qui le voir en conte,
Moult font fames à Diex grant honte,
Comme foles et desvoiées,
Quant ne se tiennent apoiées
De la biauté que Diex lor donne.
Chascune a sor son chief coronne
De floretes d'or ou de soie,
Et s'en orguillist et cointoie
Quant se va monstrant par la vile;
Par quoi trop malement s'avile
La maléurée, la lasse,
Quant chose plus vile et plus basse
De soi vuet sor son chief atraire,
Por sa biauté croistre ou parfaire;
Et vet ainsinc Diex despisant,
Qu'el le tient por non soffisant,
Pour Chasteté ne point haïr 9409
Ni s'efforcer de la honnir.
Toutes font à Vénus hommage
Sans voir ni profit ni dommage,
Se parent, se couvrent de fards
Afin d'abuser les regards,
Et s'en vont traçant par les rues,
Pour voir, surtout pour être vues[110b]
Et donner aux hommes désir
De les vouloir au lit saillir.
Aussi toutes leurs marchandises,
Aux karoles comme aux églises,
Portent-elles également,
Et nulle, bien certainement,
Ne sortirait ainsi vêtue,
Si ne désirait être vue,
Adonc, en séduisant les yeux,
Tromper les gens plus vite et mieux.
Mais pour celui qui juste compte,
Moult à Dieu font femmes grand' honte,
Quand, dans leur fol égarement,
Ne se contentent simplement
De la beauté que Dieu leur donne.
Chacune sa tête couronne
De fleurettes de soie ou d'or,
Et vaine s'enorgueillit fort
Quand se va montrant par la ville.
Ainsi plus méprisable et vile
La malheureuse alors se fait,
Quand d'un plus bas et vil objet
Qu'elle-même, à s'orner s'ingère,
Pour sa beauté croître ou parfaire.
Elle s'en va Dieu méprisant
Et le proclame insuffisant,