[1] GIULIANI, Commentaires de la Vita Nuova.

[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.

[3] Il Convito, Tratt. i, chapitre 11.


CHAPITRE XXX

On a pu remarquer, dans maint passage de la Vita nuova, comment Dante s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.

Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la Doctrine des Nombres.

Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait rien».

On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps. Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient, après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité infaillible.»[1] Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire, mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées.

NOTES:

[1] Voir Il Convito, Tratt. ii, chap. IV.


CHAPITRE XXXI

«Il écrivit aux princes de la terre....»

On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple. Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on n'ait pas songé que le mot terra s'appliquait souvent au territoire, c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute aux notabilités de la république Florentine qu'il s'adressait. Il faut se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle avec laquelle, dans la Comédie, il semble attribuer une si grande part dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue veuve[1], il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en jeu ses passions, ou même ses idées.

NOTE:

[1] Voir au chap. XLI.


CHAPITRE XXXII

Gli occhi dolenti per pietà del core....

Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve, après-qu'elle sera terminée, j'en marquerai les divisions avant de l'écrire, et je ferai ainsi désormais.[1]

Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à: Béatrice s'en est allée.... La troisième à: O ma pieuse canzone....

La première se divise en trois. Dans la première division, je dis pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde commence à: et comme je me souviens ... la troisième à: je dirai ensuite.... Quand je dis plus loin: Béatrice s'en est allée ... je parle d'elle, et je fais là deux parties.

Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie par: s'est séparée.... Cette partie se divise en trois: dans la première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre condition. La seconde commence à: mais tristesse et douleur.... La troisième à: Je ressens les angoisses....

Quand je dis ensuite: O ma plaintive canzone ... je m'adresse à ma canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près de qui elle doit rester.

NOTE:

[1] Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces divisions aux Commentaires, afin de ne pas interrompre le récit et les accens poétiques qui en font partie.


CHAPITRE XXXIII

Venite a intender li sospiri miei....

Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma condition misérable. Cette seconde partie commence à: ils s'échappent inconsolés....


CHAPITRE XXXIV

Quantunque volte, lasso! mi ricorda....

La canzone commence à: toutes les fois, hélas!... et elle a deux parties. Dans l'une, c'est-à-dire dans la première stance, se lamente ce cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à: dans mes souvenirs, je recueille....


Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, l'une comme frère, l'autre comme serviteur.

Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée d'introduire deux personnages dans ses vers.


CHAPITRE XXXV

Era venuta nella mente mia....

Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets de l'amour.

La deuxième commence à: l'amour qu.... La troisième à: et chacun sortait....

Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient certaines paroles différentes des autres.

La deuxième commence à: mais ceux qui en sortaient.... L'autre commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne dis pas dans l'autre.


CHAPITRE XXXVI

Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment, très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui rappelait les émotions ressenties naguère.

Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même) que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement par les marques d'une sincère et profonde sympathie.

Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice, aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.


On lit dans le Bullettino della società Dantesca, (vol. 11, fas. 1) «que la femme compatissante de la Vita nuova(c'est-à-dire la femme à la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la Philosophie, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la mort de Béatrice».

Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie. Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne rencontrerons plus aucune allusion.

Mais voilà que Il Convito nous fait assister à une rivalité ardente entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.

Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante nous initie dans Il Convito, avec de grands détails, aux consolations qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous conduit ici.

Au milieu de tout cela la Femme compatissante n'est plus qu'un épisode de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs.

NOTE:

[1] Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie publique (1295). Dans la Divine Comédie, il les célèbre avec éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici.

L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas avoir eu celle d'un dévot.


CHAPITRE XXXVII

J'ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu'il avait aperçu plus d'une fois sur le visage de Béatrice cette même pâleur (couleur d'amour) qu'il retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de Béatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et comme dans un moment d'oubli qu'il laisse échapper les témoignages qu'il a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.

Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir l'image de sa bien-aimée enveloppée d'un nuage où l'oeil ne découvre que de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera que lorsque, dans les régions célestes, l'enfant habillée de rouge et la jeune fille «couronnée de bonté et de modestie» sera transfigurée en une sainte auréolée d'un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de Béatrice sera devenue toute maternelle.


CHAPITRE XXXVIII

L'amaro lagrimar che voi faceste....

Ce sonnet a deux parties: dans la première, je parle à mes yeux comme je parlais à mon coeur en dedans de moi-même; dans la seconde, je n'ai aucun doute en montrant à qui je m'adresse, et cette partie commence à: ainsi parle.... On pourrait bien encore admettre d'autres divisions, mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair.


CHAPITRE XXXIX

Gentil pensiero che parla di vui....

Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le coeur, c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'âme, c'est-à-dire la raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux par gui il me plaît que ce soit compris.

Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement.

C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes dires n'est pas contraire à l'autre.

Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui répond. La seconde commence à: mon âme lui dit ... la troisième à: et mon coeur lui répond....


Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage, l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone elle-même.

L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme.

Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une fois le mot désir.

Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait éveillés en lui.

La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de l'auteur d'Il Convito, alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs», et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme et aux transports contraires qui l'agitent.[1]

Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.

Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la Vita nuova, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence réelle de cette figure énigmatique.

Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice.

NOTE:

[1] Il Convito. Canzone du Tratt. ii.


CHAPITRE XL

J'ai dit lasso (hélas) dans ce sens que je me sentais honteux de ce que mes yeux s'étaient ainsi égarés. Il n'y a pas de division à établir dans ce sonnet, le sens en étant très clair.

Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la fenêtre? Le repentir que le Poète témoigne «du désir dont il s'est lâchement laissé posséder» ne permet aucun doute sur le caractère qu'on doit lui assigner. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un épisode, comme d'autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement rejeté tout désir coupable, «volendo che cota desiderio malvagio e vana tentazione siano distrutti». Il ne s'occupera plus d'elles mais seulement de cette femme bénie «dont il dira des choses qui n'ont été dites d'aucune autre femme».

En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore s'élever à son tour entre lui et l'image de Béatrice. Mais cette fois elle sera uniquement symbolique: ce sera la Philosophie. Ici nous quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l'héroïne de la Vita nuova, la Philosophie sera l'héroïne de Il Convito, en attendant que la Donna gentile recouvre plus tard son empire dans le monde céleste.


CHAPITRE XLI

Deh peregrini che pensosi andate....[1]

Je dis pèlerins(peregrini) suivant la plus large acception de ce mot. Car pèlerin peut s'entendre de deux manières, l'une large et l'autre étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est peregrino; dans le sens étroit pèlerin s'entend seulement de celui qui s'en va à la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.

Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manières ceux qui vont au service du Très haut. On les appelle palmieri quand ils vont dans les pays d'outremer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle peregrini quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d'aucun autre des apôtres. On les appelle romei quand ils vont à Rome, là où allaient ceux que j'appelle pèlerins. Il n'y a pas de divisions dans ce sonnet parce que la signification en est manifeste.

NOTES:

[1] Peregrino ou Pellegrino, veut dire voyageur, il ne doit se traduire par pèlerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.

[2] Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son pays.


CHAPITRE XLII

Oltre la sfera che più larga gira....

Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités.

Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu'elle y voit c'est-à-dire une femme honorée. Et je l'appelle un esprit voyageur, parce qu'elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit telle, c'est-à-dire dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-à-dire que mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d'élévation) que mon intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit Aristote dans le deuxième chap. de la Métaphysique. Dans la cinquième partie, je dis que si je ne puis voir là où m'emmène ma pensée, c'est-à-dire à une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée.

Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis: mes chères dames, pour donner à entendre que c'est bien à des femmes que je m'adresse. La deuxième partie commence à: une nouvelle intelligence ... la troisième à: quand il est arrivé ... la quatrième à: il la voit si grande ... la cinquième à: je sais qu'il parle....

On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne m'en occupe pas davantage.


CHAPITRE XLIII

Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu clore par un épilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie nouvelle.

Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où Dante rencontre pour la première fois celle dont il devait faire sa Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction passagère, grâce à l'obsession même de souvenirs encore vivans, il se promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d'elle ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre femme.

C'est encore une vie nouvelle qui commence (incipit vita nuova), partagée entre les angoisses de l'étude et les orages de la vie publique, pour aboutir aux rêves héroïques d'un patriotisme indomptable et aux songes fantastiques d'une imagination effrénée.

Il poursuivra donc sa carrière, marquée d'abord d'une note d'infamie[1], puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalité. Et il fera participer à celle-ci Béatrice, qu'il nous avait montrée d'abord parée des grâces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbée de l'auréole paradisiaque

NOTE:

[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-à-dire trafic des choses de l'État, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Église, qu'avait été basée sa condamnation à l'exil, au feu s'il reparaissait dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens.

FIN DES COMMENTAIRES


PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE

Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels nous avons prêté tous les attributs de la vie.

Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de joies et de douleurs que nous avons partagées.

Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la Vita nuova, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour elle est apparue pour la première fois à celui qui devait l'immortaliser.

Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète?

L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore l'image de la divine Béatrice.

C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté.


TABLE DE LA VITA NUOVA

Préface.—pg.1

Introduction.—pg.5

I.—Esquisse de la vie de Dante.—pg.5

II.—La jeunesse de Dante.—pg.8

III.—La littérature du moyen âge.—pg.16

IV.—Construction de la Vita Nuova.—pg.19

V.—Caractère de la traduction.—pg.22


LA VITA NUOVA

Chapitre premier.—p.27

Chap. II.—pg.27

Chap. III.—Sonnet: A ciascun alma presa e gentil
cuore
... A toute âme éprise et à tout noble coeur.—pg.31

Chap. IV.—pg.33

Chap. V.—pg.36

Chap. VI.—pg.37

Chap. VII.—Sonnet: O voi che per la via d'Amore
passate
... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.—pg.38

Chap. VIII.—Sonnet: Piangete amanti, perchè piange
Amore
... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....—pg.40

Chap. IX.—Sonnet: Cavalcando l'altr'ier per un cammino ...
Chevauchant avant-hier sur un chemin....—pg.42

Chap. X.—pg.44

Chap. XI.—pg.45

Chap. XII.—Ballade: Ballata io vo' che tu ritruori
Amore
... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.—p.46

Chap. XIII.—Sonnet: Tutti li miei pensier parlan
d'Amore
... Toutes mes pensées parlent d'Amour....—pg.52

Chap. XIV. —Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ...
Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....—pg.56

Chap. XV.—Sonnet: Cio che m'incontra nella mente
muore
... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....—pg.57

Chap. XVI.—Sonnet: Spesse fiate vennemi alla mente ...
Souvent me revient à l'esprit....—pg.59

Chap. XVII.—pg.60

Chap. XVIII.—pg.61

Chap. XIX.—Canzone: donna ch' avete intelletto d'Amore ...
Femmes qui comprenez l'amour....—pg.63

Chap. XX.—Sonnet: Amor e cor gentil sono una cosa ...
Amour et noblesse de coeur sont une même chose....—pg.67

Chap. XXI.—Sonnet: Negli occhi porta la mia donna Amore ...
Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....—pg.68

Chap. XXII.—Sonnets: Voi che portate la sembianza umile ...
Vous dont la contenance affaissée ... Se tu colui
c'hai trattato sovente
... Es-tu celui qui a parle si
souvent....—pg.72

Chap. XXIII.—Canzone: Donna pietosa e di novella etate ...
Une femme jeune et compatissante....—pg.77

Chap. XXIV.—Sonnet: Io mi sentii svegliar dentro allo core ...
J'ai senti se réveiller dans mon coeur....—pg.80

Chap. XXV.—pg. 83

Chap. XXVI.—Sonnet: Tanto gentile e tanto onesta pare ...
Ma Dame se montre si aimable....—pg.89

Chap. XXVII.—Sonnet: Vette perfettamente ogni salute ...
Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.—pg.89

Chap. XXVIII.—Canzone: Si lungamente m'ha trattato Amore ...
L'amour m'a possédé si longtemps....—pg.90

Chap. XXIX.—pg.92

Chap. XXX.—pg.93

Chap. XXXI.—pg.93

Chap. XXXII.—Sonnet: Gli occhi dolenti per pietà del core ...
Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.—p.96

Chap. XXXIII.—Sonnet: Venite a intendere li sospiri miei ...
Venez entendre mes soupirs....—pg.100

Chap. XXXIV.—Canzone: Quantunque volte, lassa! mi rimembra ...
Toutes les fois, hélas! que me revient....—pg.102

Chap. XXXV.—Sonnet: Era venuto nella mente mia ...
A mon esprit était venue....—pg.103

Chap. XXXVI—-Sonnet: Videro gli occhi miei quanta pietate ...
Mes yeux ont vu combien de compassion....—pg.105

Chap. XXXVII.—Sonnet: Color d'amore e di pietà sembianti ...
Couleur d'amour et signes de compassion....—pg.107

Chap. XXXVIII.—Sonnet: L'amaro lagrimar che voi faceste ...
Les larmes amères que vous versiez....—pg.108

Chap. XXXIX.—Sonnet: Gentil pensiero che mi parla di vui ...
Une pensée charmante s'en vient souvent....—pg.110

Chap. XL.—Sonnet: Lasso! per forza de' molti sospiri ...
Hélas, par la forre des soupirs....—pg.112

Chap. XLI.—Sonnet: Deh! peregrini che pensosi amiate ...
O pèlerins, qui marchez en pensant....—pg.114

Chap. XLII.—Sonnet: Oltre la spera che più larga gira ...
Bien au delà de la sphère....—pg.116

Chap. XLIII....—pg.117

Épilogue.—pg.118

La vie amoureuse de Dante. Légende et tradition.—pg.118

Apparition de Béatrice dans le Purgatoire.—pg.121


TABLE DES COMMENTAIRES


Chapitre premier.—Sur le titre de la Vita Nuova.—pg.125

Sur le mot Gentile.—pg.126
Sur le mot Donna.—pg.127

Chap. II.—La réalité de l'existence de Béatrice.—pg.128

Première rencontre de Dante avec Béatrice, d'après Boccace.—pg.129
Conditions sociales à Florence.—pg.130
Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Béatrice.—pg.132
Doutes et suppositions.—pg.132

Chap. III.—Argument du sonnet A ciascun alma.—pg.134

Réponses au sonnet de Dante.—pg.134
Sonnet de Cino da Pistoja.—pg.135
Sonnet de Guido Cavalcanti.—pg.135
Interprétation du sonnet de Dante.—pg.136
Interprétation du sonnet de Guido Cavalcanti.—pg.138
La voix de Béatrice. Hésitations et scrupules du Poète.—pg.141

Chap. VII.—Argument du sonnet: O voi che.—pg.143
Ballade: in abito di saggia messagera.—pg.144

Chap. VIII.—Argument du sonnet: Piangete amantipg.145
Argument du sonnet: Morte villana.—pg.146
Hantise de la mort.—pg.146
Leopardi (Amore e morte).—pg.147

Chap. IX.—Argument du sonnet: Cavalcando l'altr'ier ...
Perplexités de Dante. Organisation militaire à Florence.—pg.148

Chap. XI.—Rapprochement d'une pensée de Vauvenargues.—pg.153

Chap. XII.—Argument de la ballade: Ballata, io vo' ...
Interprétation de la ballade.—pg.154

Chap. XIII.—Argument du sonnet: Tutti li miei pensieri.—pg.157

Chap. XIV.—Argument du sonnet: Coll' altre donne ...
Phénomènes de névrosisme.—pg.157

Chap. XV.—Argument du sonnet: Cio che m'incontra.—pg.159

Chap. XVI.—Argument du sonnet: Spesse fiate.—pg.161

Chap. XVIII.—La publicité des vers et des correspondances
rimées an trecento.—pg.161

Chap. XIX.—Argument de la canzone: Donne ch'avete ...
Interprétations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse
du Poète.—pg.164

Chap. XX.—Argument du sonnet: Amar e cor gentil ...
L'amour en puissance, et l'amour en acte.—pg.171

Chap. XXI.—Argument du sonnet: Negli occhi.—pg.172

Chap. XXII.—Argument du sonnet: Voi che portate ...
Le testament de Folco Portinari.—pg.174

Chap. XXIII.—Argument de la canzone: Donna pietosa ...
La soeur de Dante.—pg.175

Chap. XXIV.—Argument du sonnet: Io mi sentii svegliar ...
Réconciliation de Dante et de Béatrice. Sonnet compris dans les
Rime spettanti alla Vita Nuova.—pg.177

Chap. XXVI.—Argument du sonnet: Tanto gentile ...
Portrait idéal de Béatrice.—pg.181

Chap. XXVII.—Argument du sonnet: Vede perfettamente ...
Les amplifications poétiques et les hyperboles de la Vita nuova répondent
toujours à des sentiments humains et à des sensations réelles.—pg.183

Chap. XXIX.—Le plan de la Divine Comédie n'existait pas dans
l'esprit du Poète quand il composait la Vita Nuova. Pour quelles
raisons il ne nous entretient pas de la mort de Béatrice.—pg.185

Chap, XXX.—Dissertation sur le nombre 9.—pg.188

Chap. XXXI.—Qui étaient les princes de la terre à qui il
adresse ses lamentations?—pg.189

Chap. XXXII.—Argument de la canzone: Gli occhi dolenti.—pg.190

Chap. XXXIII.—Argument du sonnet: Venite a intender.—pg.192

Chap. XXXIV.—Argument du sonnet: Quantunque volte. Cette
canzone est adressée à deux personnes, lui et le frère de Béatrice.—pg.192

Chap. XXXV.—Argument du sonnet: Era venuta....pg.193

Chap. XXXVI.—Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.
Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.—pg.194

Chap. XXXVII.—Grande délicatesse du Poète pour tout ce qui
concerne Béatrice.—pg.197

Chap. XXXVIII.—Argument du sonnet: L'amaro lagrimar.

Chap. XXXIX.—Argument du sonnet: Gentil pensiero ...
Dissertation sur l'appétit ou le désir, et la raison ou l'amour.—pg.199

Chap. XL.—Argument du sonnet: Lasso ... Que faut-il
penser de la dame à la fenêtre (la dame compatissante)?—pg.203

Chap. XLI.—Argument du sonnet : Deh peregrini.—pg.204

Chap. XLII.—Argument du sonnet: Otre la spera.—pg.206

Chap. XLIII.—Fin de la Vita Nuova.—pg.207

PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE.—pg.209