[1] Vie de Pompée.
[2] Appien, XCII.
[3] Histoire romaine, V, 2.
Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance. Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie), auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires.
Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000 fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que, lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence. Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute, avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur d'Asie, de les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie. Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.
[1] «Sinum aureum», Florus, III, 7.
[2] Vie de César; Suétone, id., IV.
Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée et n'osaient plus l'appeler «nostrum mare».
Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui anéantissait l'Italie.
Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne firent rien de mémorable.
Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle expédition.
A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus, puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale, Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses compagnons.
Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité.
Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom d'Isauricus. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe. Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des Isauriens[2].
[1] Histoire romaine, V, 2.
[2] Florus, III, 7; Cicéron, In Verrem, II, liv. I, 31, liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus, XII.
Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie; écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L. Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre, à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de Crète.
[1] Guerre contre Mithridate, XCIII.
[2] Histoire ancienne de l'Italie (Univers pittoresque), p. 357.
[3] Florus, III, 7.
Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point, en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges, mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates[1].
Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens, condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]».
Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne trouvaient nul gain illégitime[3].
[1] Plutarque, Vie de Pompée.
[2] Plutarque, Vie de Thésée.
[3] Polybe, VI, 46.
Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1]».
On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois. Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de crétiser avec un Crétois[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger et à ne rien faire.»[4]
[1] Excerpt. Vatican., p. 118-120.
[2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8.
[3] πρός κρητά κρητιζέιν.
[4] Épitre à Tite, I, 12.
La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux Romains.
Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité. Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète (74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable; malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates. Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22 millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à défendre son antique indépendance[2].
[1] Florus, III, 8.
[2] Diodore de Sicile, Excerpt. de Legat., p. 631, 632.
Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui. Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya, pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants. Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les honneurs du triomphe avec le surnom de Créticus. Plutarque rapporte que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux. Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.).
[1] Velleius Paterculus, Hist. rom., XXXIV.
[2] Florus, Hist. rom.; Plutarque, Vie de Pompée; Appien, De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt.; XXX. De Légat.
Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des Servilius l'Isaurique et des Métellus le Crétique. En effet, quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et, grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites.
[1] Histoire romaine, liv. IV, ch. II.
[2] Duruy, Histoire des Romains, XXIII.
La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus, marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av. J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1].
Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires, ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de 1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère, s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie du culte de la famille impériale sous les Antonins[3].
[1] Plutarque, Vie de Lucullus.
[2] 146 ans av. J. C.
[3] Preller, Les dieux de l'ancienne Rome; Plutarque, Vie de Pompée.
Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de Conrad de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire, voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!»
[1] Vie de Pompée.
[2] Le Corsaire.
Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent. Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après, Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux, débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre, infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le noyaient[6].
Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces, vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses cinq boisseaux par mois, donna l'empire.
[1] Plutarque, Vie de César.
[2] Appien, Bell. civil., II, 23.
[3] Pro lege Manilia.
[4] Cicéron, In Verr., II, V, 35 et suiv.
[5] Plutarque, Vie de Pompée; Appien, Bell. Mithrid., XCIII; Cicéron, Pro lege Manilia, XIII.
[6] Plutarque, Vie de Pompée.
[7] Histoire des Romains, XXIII.
L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable, du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait, d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.
[1] Environ vingt lieues; Plutarque, Vie du Pompée; Velleius Paterculus, II, 31.
Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000 chevaux.
A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de Pompée avait terminé la guerre.
Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient chacun l'imperium dans le département qui lui était assigné. Tibère Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.
Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage, ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches.
En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de Rome furent abondamment pourvus.
Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui. Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos.
Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits, ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition; ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à forcer et presque inaccessibles.
Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires, dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius, l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts, trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des cénotaphes.
En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait 20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1].
[1] Appien, De bell. Mith, 91-93; Plutarque, Vie de Pompée; Florus, Hist. rom. III, 7; Velleius Paterculus, 31-36.
Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors, les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie, telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants. La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.
Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du pillage. Ce vieillard corycien, Corycium senem, si content de son sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche qu'un roi,