«Ma chère Amélia,
«Je vous envoie l'Orphelin de la Forêt. Je me sentais trop mal pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville pour Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de l'aimable miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la de me pardonner et d'oublier tout ce que je lui ai dit dans l'excitation de ce fatal souper. Dès que je me sentirai mieux, car ma santé est fort ébranlée, j'irai passer quelques mois en Écosse.
«Votre bien affectionné,
«Joe Sedley.»
C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder la pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa tomber la lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de la pièce, elle alla se réfugier dans sa chambre, où son petit coeur éclata en sanglots.
Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses consolations; Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit un peu de courage.
«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas voulu vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée, excepté au commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, lisant les lettres de votre maman. Pinner dit qu'elle est toujours à fouiller dans votre boîte à bijoux et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le monde. Elle est sûre qu'elle a mis votre ruban blanc dans sa malle.
—Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia.
Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop sur miss Sharp.
«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes qui ne sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs et les allures de nos grandes dames, et souvent elles ne sont pas mieux payées que vous et moi.»
Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison, excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir; et grands et petits, toujours à l'exception d'une seule personne, pensaient que ce départ devait avoir lieu dans le plus bref délai. Cette bonne jeune fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs, passa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, dentelles, soieries et falbalas, choisissant une chose, puis l'autre, puis encore une autre, pour en faire un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant trouver son père, ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait promis autant de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner cet argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle ne manquait de rien.
George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne se fit pas prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau, le plus élégant spencer.
«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca, dit Amélia toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un comme lui.
—Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien reconnaissante!»
Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne qui a empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George Osborne en conséquence.
Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta tous les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis tout juste ce qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne manqua pas de jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance, tout en se gardant bien d'importuner cette bonne dame qui se trouvait un peu décontenancée et avait l'air de vouloir l'éviter. Elle baisa la main de M. Sedley, et lui demanda la permission de le considérer à l'avenir comme son meilleur ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque chose de si touchant dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur le point de lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa sensibilité, et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant! Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à la ville; ne l'oubliez pas.... James, à Mansion House.»
Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux amies.
Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre le joua en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses, les larmes les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre ainsi que les meilleurs sentiments du coeur purent trouver leur place, Rebecca et Amélia se séparèrent, la première jurant à son amie de l'aimer toute sa vie et encore au delà.
Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'Annuaire de la cour, l'an de grâce 18..., était celui de Crawley (sir Pitt), baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants. Ce nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé à ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de rôle quêter le suffrage des électeurs.
À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la reine Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley, pour y déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui présenta le Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et au jarret d'acier, la mit en si belle humeur qu'elle octroya au bourg de Crawley le droit d'envoyer à l'avenir deux membres au parlement. En souvenir de l'illustre visiteuse, ce pays reçut le nom de Crawley-la-Reine, et il l'a conservé jusqu'à ce jour. Par un effet des changements causés par le temps, des vicissitudes produites par les siècles dans les empires, les cités et les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être aussi populeux qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par tomber dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire, avait bien soin de répéter:
«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins quinze cents bonnes livres par an!
Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme à la chambre des communes, était fils de Walpole Crawley, premier baronnet, dispensateur des sceaux et parchemins sous le règne de Georges II. À l'exemple de tant d'honnêtes confrères de cette époque, il encourut l'accusation de péculat. Walpole Crawley, chose presque superflue à dire, était fils de John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus fameux capitaines du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique pendu dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le Crawley contemporain de Jacques Ier, et enfin le Crawley de la reine Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en cuirasse. De son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire où s'étalent les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté du nom de sir Pitt Crawley, le baronnet dont il est question dans ce chapitre, s'alignent les noms de son frère, le révérend Bute Crawley, recteur de Crawley-Snailby, et de différents autres descendants, tant mâles que femelles, de la famille des Crawley.
Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de Mungo Binkie, lord Binkie, et cousine en conséquence de M. Dundas. Elle l'avait rendu père de deux fils: Pitt, ainsi nommé non pas tant en l'honneur de son père qu'en celui de notre bien-aimé et fameux ministre, et Rawdon Crawley, appelé comme le favori du prince de Galles, si vite oublié par S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de milady, sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de Mudbury. Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp pour gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au milieu d'une famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par d'assez nobles alliances. Bientôt sa diplomatie allait avoir à s'évertuer sur un théâtre plus digne d'elle que le centre modeste de Russell-Square.
La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint sous une enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle était ainsi conçue:
«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et ses bas gages d'être issis mardi, car je m'en vas à Crawley-la-Reine demain matin de bonheur.
«Great-Gaunt-Street.»
Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à Amélia et le temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, cérémonie qui dura tout juste assez pour permettre à la voiture de dépasser le coin de la rue, elle mit son esprit au supplice pour se faire une idée de la tournure que pouvait avoir un baronnet.
«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle. Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume de cour. Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un oeil de poudre dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de hauteur; je serai assurément traitée par lui avec le dernier mépris. Il faut encore prendre mon mal en patience, car au moins je serai mêlée à des gens de bonne société, et non plus à cette petite bourgeoisie si vulgaire dans son genre.»
Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle empruntait la philosophie du renard de la fable devant une treille trop élevée.
Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, encaissée entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune portait un écusson au-dessus de la principale croisée, comme on en voit presque toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, où la mort, sans doute attirée par la tristesse du lieu, semble avoir élu domicile à perpétuité. Les volets des fenêtres du premier étage étaient fermés; ceux de la salle à manger, à moitié entr'ouverts, laissaient voir de vieux journaux enveloppant précieusement les cuivres des fenêtres.
John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu soucieux de descendre pour aller sonner, réclama ce service d'un petit gamin qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête se montra aux volets entre-bâillés de la salle à manger, et la porte s'ouvrit pour laisser passer un homme en culotte de drap commun, en grosses guêtres, avec une vieille veste tachée, une vieille cravate d'une couleur équivoque, enroulée autour d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face rubiconde et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours grimaçante.
«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de son siége.
—Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.
—Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.
—Enlevez-les vous-même, dit le portier.
—Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes? Allons, allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle vous donnera quelque chose pour la peine,» dit John avec un gros rire.
Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme; ses rapports avec la famille des Sedley allaient en rester là, et les domestiques n'avaient rien reçu d'elle à son départ.
Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culotte; puis, obéissant à l'injonction du cocher, il chargea la malle de miss Sharp sur son épaule et l'entra dans la maison.
«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte, dit miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée. Quant à vous, j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre conduite, dit-elle au cocher.
—Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique; vous n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes de mam'zelle Mélia, les avez-vous aussi? Elles devaient revenir à la femme de chambre. J'espère qu'elles seront à votre taille. Fermez la porte, Jim. C'est pas d'elle qu'on peut attendre quéque chose, continua John en faisant avec son pouce un geste démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle emplette pour vous, en vérité, une belle emplette!»
Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité, il nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, et il enrageait de la voir frustrée de ses petits profits.
En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage en guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de deuil qu'ils prennent tous quand leurs nobles habitants disent adieu à la ville. Les pièces semblent alors pousser la fidélité jusqu'à pleurer l'absence de leurs maîtres. Un tapis de pied roulé sur lui-même cachait son air boudeur sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de vieilles enveloppes de papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant aux yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. Du fond de son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contemplait la nudité du plancher et les chenets huilés pour prévenir la rouille. Sur la cheminée, des étuis veufs de cartes à jouer; l'étagère poussée derrière le tapis; les chaises les pieds en l'air et rangées contre le mur; à l'opposé de la statue, dans un coin non moins sombre, sur un petit guéridon, gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la forme attestait l'antiquité.
Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des pincettes se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait aux tièdes clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à côté d'un morceau de pain et de fromage, un chandelier en fer-blanc et un peu de porter dans un cruchon.
«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long pour votre estomac; voulez-vous une goutte de bière?
—Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air de majesté.
—Hi! hi! c'est moi qui est sir Pitt Crawley. Vous me devez un bon pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress Tinker si je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente miss Sharp. Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme de ménage, ho! ho!»
La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même instant son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et le tabac demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp; elle remit le tout entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin du feu.
«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces de six liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker!
—Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. Être baronnet pour liarder de la sorte!
—Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt arriver les guinées.
—C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma jeune dame; il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si près aux liards, dit mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à peu vous connaîtrez encore mieux l'homme.
—Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le vieux gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant d'être généreux.
—Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la Tinker.
—Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes principes. Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si vous avez envie de vous asseoir, et puis nous dirons un mot au souper.»
En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle et en retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un partage fait avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion, ainsi que mistress Tinker.
«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye à Tinker ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville, elle dîne avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, que vous n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?»
Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.
Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe; quand il fit tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur un brûle-tout, et tirant d'une poche sans fond une liasse formidable de dossiers, il se mit à les lire et à les mettre en ordre.
«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce qui me procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne de voyage.
—Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se versant à boire.
—Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma chère, Tinker dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès qu'aucun homme en Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: Crawley, baronnet, contre Snaffle. J'en aurai raison ou j'y perdrai mon nom de Pitt Crawley.—Podder et Ce, contre Crawley, baronnet;—les contrôleurs de la commune de Snailby contre Crawley, baronnet. Qu'ils prouvent donc que c'est du domaine public, je les en défie; ce terrain est bien à moi; il n'appartient pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker que voilà. Je les mettrai à quia, quand il devrait m'en coûter mille guinées. Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si le coeur vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main pour écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière est morte, j'ai besoin d'un aide.
—Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle était toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, elle a congédié quarante-huit domestiques.
—Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton de naïveté.
—Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme d'affaires.»
La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel, au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes ou mauvaises, les qualités de sir Pitt Crawley étaient mises par lui dans tout leur jour, sans qu'il cherchât le moins du monde à les déguiser. Il ne tarissait pas sur son compte, tantôt faisant usage du patois de l'Hampshire dans toute sa rudesse et sa vulgarité, et tantôt adoptant le langage de l'homme du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir, après recommandation à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq heures du matin.
«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un grand lit où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. Bonne nuit!»
Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de grands escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont toutes les serrures étaient recouvertes de papier; elle arriva enfin à la chambre où lady Crawley s'était endormie du dernier sommeil. L'aspect de cette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si triste que non-seulement on était disposé à croire que lady Crawley y avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme de la pauvre dame n'avait pas cessé de l'habiter. Rebecca allait et venait dans l'appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait les tiroirs fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de chambre s'occupait à dire ses prières.
«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans avoir la conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.
—Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma chère mistress Tinker.»
Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser tirer les vers du nez par des questions en l'air. Elle intima à miss Sharp que le lit était fait pour dormir et non pour causer; et bientôt, du coin où elle reposait, s'éleva un ronflement comme il n'en peut sortir que d'une conscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps, fort longtemps; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle, placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant de s'éteindre; la cheminée projeta une ombre épaisse sur la moitié d'un canevas pour marquer, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieusement encadré, et sur deux portraits de famille représentant deux jeunes garçons l'un en habit de collége, l'autre en veste rouge de soldat. Au moment de s'endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.
À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour donner un aspect joyeux même aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit et l'avertit de se préparer pour le départ; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir les échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et prit un fiacre à la station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans des détails sur le numéro de la voiture ou de constater que le cocher était venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer chez lui le payerait avec la générosité de l'ivresse.
Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il eut à se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait dans sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en sus du prix de la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, jeter dans le ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu'il en appellerait aux tribunaux pour se faire payer son dû.
«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous avez à faire à sir Pitt Crawley.
—Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je voudrais bien voir un homme qui oserait me faire aller!
—Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant les bagages du baronnet sur la voiture.
—Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au cocher.
—Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la rage dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune étudiant de Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss Sharp avait pris une place à l'intérieur de la voiture qui allait la transporter dans un monde nouveau.
Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements sur ses genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp obligée de quitter l'intérieur, vint prendre place à côté de lui; comment il la couvrit d'un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle humeur;
Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui jurait à tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait jamais voyagé en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une de ces dames dans les voitures publiques du temps, hélas! où elles existaient encore, car où sont-elles passées aujourd'hui?) et la grosse veuve avec sa bouteille de brandy prirent successivement leur place sur les banquettes de l'intérieur;
Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et recueillit six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux de la grosse veuve;
Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais au monde des souvenirs;
Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on voyait flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;
Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford et Bagshot;
Il n'est pas besoin de le dire ici.
Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années, parcouru cette route enchanteresse par une radieuse et belle matinée, y ramène sa pensée avec un sentiment de regret et de plaisir. Où est-elle maintenant cette route avec le plaisant chapitre des accidents de voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux et honnêtes cochers à la trogne rougie? Où sont-ils passés, je le demande, tous ces joyeux compagnons? Le vieux Welder est-il vivant ou mort? Et les garçons d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait le boeuf froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont ses descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui écrivent des nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé lecteur, ces hommes et ces choses passeront à l'état de légende, comme l'histoire de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la diligence va usurper la place des châteaux enchantés; un attelage de quatre chevaux bais ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale et l'Hippogriffe. Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient avec ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir frissonner, leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais, ils rentraient dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir accompli! Hélas! nous n'entendrons plus les notes joyeuses et fausses du conducteur lorsque les portes s'ouvraient à minuit pour laisser passer sa voiture? Mais où nous emporte en ce moment l'omnibus de Trafalgar?
Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la route, nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir comment va s'y trouver miss Rebecca Sharp.
MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.
Service de la chambre des communes
«Russell-Square, à Londres,
«Très-chère et très-douce Amélia,
«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume pour écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à aujourd'hui! Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais comme dans ma famille, je goûtais la tendre intimité d'une soeur que je chérirai toujours, oh! oui, toujours!
«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où vous appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous votre mère, le jeune soldat qui vous est fiancé. J'ai pensé à vous toute la nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre, entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m'a conduite dans la vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Crawley. Après m'avoir traitée avec la dernière impertinence (hélas! qu'avait-il à craindre en insultant la pauvreté, le malheur?), il m'a laissée entre les mains de sir Pitt. Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un vieux lit d'un aspect sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins effrayante. C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations, nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick nos romans de contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler à un Lovelace. Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre; vieux habits, guêtres râpées; il fume une ignoble pipe et fait lui-même cuire dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femme de charge, puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part la voiture sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande partie de la route.
«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée à l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de la voiture; mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous fûmes surpris par une averse assez forte, eh bien! vous aurez peine à le croire, il fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la voiture, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une place d'intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoir la pluie. Par bonheur, un étudiant du collége de Cambridge m'a donné l'hospitalité sous un de ses énormes paletots.
«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître fort bien sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun accord ils lui décernaient l'épithète de vieux pingre, ce qui signifie une personne très-chiche et très-avare. À les entendre, il n'aurait jamais donné d'argent à personne. J'étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune étudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le siége et était propriétaire de l'attelage pour cette partie du trajet.
«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, quand je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant de Cambridge.
«—Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le conducteur.
«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de M. Jacques pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de rire.
«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur leurs harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait à Leakington, à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entrée dans le parc du baronnet se fit en toute solennité. Une magnifique avenue longue d'un mille environ, conduit au château. Arrivés à la grille d'honneur, dont les piliers sont surmontés d'une colombe et d'un serpent, supports des armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les vieilles grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux Chiswick.
«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée d'arbres qui vous représente six mille livres en bois de charpente pour le propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?»
«Il dit une evenue et le propiétaire. Il fallait rire ou se mordre les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson, espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer saisies, ventes, irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matières au-dessus de ma portée. On avait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey était enfin parti pour l'hospice des indigents.
«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa famille étions à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à l'esprit que c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un autre aurait dit: étaient; mais les riches baronnets sont-ils tenus envers la grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes?
«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant avec grâce au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, au milieu d'une prairie et de quelques hangars, était bâtie une vieille maison rouge avec de grandes cheminées tapissées de lierre; les vitres étincelaient au soleil.
«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je.
«—Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère amie, il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment va la bête, Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma chère demoiselle, mon frère le ministre. Je l'appelle la bête, il ne manque plus que la belle. Ah! ah!»
«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et un mouvement de tête:
«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos récoltes.
«—Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il en employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en auront donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... Comment l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.»
«M. Hodson se tenait les côtés.
«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués sur John Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort.
«—Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.
«—Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua M. Hodson.
«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l'en empêcherait pas. Toutefois il reprit:
«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un membre de cette génération ne l'aura.»
«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son droit. Pour moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux tirés, comme cela arrive très-souvent entre frères et même entre soeurs. Vous rappelez-vous les deux miss Scratchley, à Chiswick? elles étaient toujours à se chamailler; et Maria Box, elle n'épargnait pas les bourrades à Louisa.
«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient des branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança de la voiture sur l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras raccourcis.
«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet à ces petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la prison, aussi sûr que je m'appelle sir Pitt.»
«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner sur les épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu'au château.
«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir et........................
«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un coup terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était? Sir Pitt en bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il était à peindre! Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers moi, et prenant ma chandelle:
«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me dit-il; allez vous coucher sans lumière, jolie petite friponne (c'est ainsi qu'il m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que je vienne éteindre votre lumière tous les soirs, souvenez-vous d'être au lit à onze heures.»
«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux éclats.
«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour éviter de nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux boules-dogues dont les hurlements se prolongèrent tout le reste de la nuit.
«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son homme, ce chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois j'appelais sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée, parce qu'elle était trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!»
«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie à l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées et des toits comme on en voyait sous le règne de la reine Beth, s'étend une terrasse où l'on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de la famille; la salle d'honneur a une porte sur cette terrasse. Cette grande salle, ma chère, est, j'en suis sûre, aussi triste et aussi lugubre que celle du château des Mystères d'Udolphe. Il y a un immense foyer où l'on pourrait faire tenir la moitié de l'institution de miss Pinkerton, et un gril d'assez belle dimension pour faire rôtir un boeuf pour le moins. Toutes les générations de Crawley sont accrochées au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes collantes sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours, qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère qui portent des corsets.
«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier en chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté s'ouvrent de grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant au billard, à la bibliothèque, au grand salon jaune et aux petits appartements. J'estime à vingt le nombre des chambres à coucher au premier étage. Dans l'une d'elles on montre encore le lit où a dormi la reine Elisabeth.
«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces beaux appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent pas peu, je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de ces pièces je m'attendais à tout instant à voir paraître un spectre au moindre rayon qui y pénétrait.
«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un côté sur le cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de mes jeunes élèves. Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, l'aîné des fils, qu'on désigne sous le nom de M. Crawley; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier comme quelqu'un de notre connaissance; il est en ce moment en campagne avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square dans cette maison et avoir encore de la place de reste.
«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. Je descendis avec mes deux élèves.—Ce sont deux petites créatures de huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand'chose. J'avais votre belle robe de mousseline, que cette détestable mistress Pinner ne vous pardonne pas de m'avoir donnée. Pour l'ordinaire on me traite comme une personne de la famille. Les jours de réception seulement, nous dînons dans nos chambres avec mes élèves.—Je vous disais donc que la cloche du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le petit salon où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère de mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de son mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des épaules élevées, et c'est à peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley, était également dans la chambre; sa mise était des plus correctes; son air est solennel comme celui d'un entrepreneur des pompes funèbres. Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jambes comme des allumettes, absence complète d'estomac, des favoris couleur de foin foncé et des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère encadrée au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de la noble maison de Binkie.
«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en allant à ma rencontre et en me prenant par la main; c'est miss Sharp.
«—Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête de mon côté, il se remit à lire une brochure dont la lecture semblait l'absorber.
«—Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley avec des yeux rouges et toujours larmoyants.
«—Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée.
«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à craindre.
«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de noir habillé et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec une collerette à la mode de la reine Elisabeth et empruntée à l'un des tableaux de la grande salle.
«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites filles à chaque main.
«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche d'argent. Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c'est-à-dire qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes grosses et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était couvert de vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler cette pièce à une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table, était aussi en argent. Deux laquais aux cheveux rouges et en livrée couleur canari se tenaient des deux côtés du buffet.
«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt répondit Amen, et l'on enleva les couvre-plats.
«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet.
«—Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady Crawley.
«—Mouton aux navets, ajouta avec gravité le sommelier; pour soupe, un potage de mouton à l'écossaise; pour entremets, des pommes de terre au naturel et des choux-fleurs à l'eau.
«—Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel était ce mouton, Horrocks, et quand l'avez-vous tué?
«—C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi.
«—Et qui est-ce qui en a pris?
«—Le boucher de Mudbury; il en a pris l'échine et les gigots; sir Pitt; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et qu'il y a tout perdu, sir Pitt.
«—Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit M. Crawley.
«—De l'excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le nom français dont on veut à toute force le décorer.
«—Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne société, reprit Crawley d'un air choqué, d'appeler ce plat comme je l'appelle.»
«Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans des assiettes creuses, en argent, par des laquais serin. Puis on apporta de l'ale et de l'eau qu'on nous présenta, à nous autres demoiselles, dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas à même de juger l'ale; mais je peux dire cependant, en toute conscience, que l'eau me paraît préférable à celle-là.
«Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir Pitt demanda de nouveau ce qu'étaient devenues les épaules du mouton.
«Je crois qu'on les a mangées à l'office, dit milady d'un ton de soumission.
«—Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres débris.»
«Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation avec M. Horrocks.
«Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé, maintenant?
«—Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le sommelier avec une gravité imperturbable.
«—Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà un rire fort déplacé et fort mal séant.
«—Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons du porc samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, John Horrocks; miss Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss Sharp?»
«Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation du dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d'eau chaude devant sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, du rhum. M. Horrocks servit à moi et à mes élèves trois petits verres à liqueur, et on versa un grand verre plein à milady.
«Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense et interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se mirent à jouer à la bataille avec un jeu de cartes couvert de crasse. Il n'y avait qu'une chandelle allumée, mais dans un magnifique et vieux bougeoir d'argent. Après quelques courtes questions de milady, elle me laissa le choix pour me distraire entre un volume de sermons et une brochure sur les céréales, celle que M. Crawley lisait avant dîner.
«Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un bruit de pas se fit alors entendre.
«Cachez vos cartes, mes enfants, s'écria milady tout effarée; mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp.»
«À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley entra dans la chambre.
«Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours d'hier à l'endroit où nous l'avons laissé, et chacune de vous lira à son tour. Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de vous entendre.»
«Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel sermon, prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, pour l'œuvre de la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable emploi de la soirée!
«À dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir Pitt et toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier, la figure enluminée et gardant peu d'aplomb dans son assiette; après lui, le sommelier, puis les canari, puis le valet de M. Crawley, puis trois autres hommes exhalant une forte odeur d'écurie; enfin quatre femmes, dont l'une, attifée avec une grande prétention, me jeta un regard de mépris en tombant lourdement sur ses genoux.
«Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous donna des chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est alors, comme je vous en ai fait part plus haut, que je fus troublée dans ma composition, ma très-chère et très-douce Amélia.
«Bonne nuit et mille millions de baisers!
«Samedi.—Ce matin, à cinq heures, j'ai entendu les vagissements du petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient présentée à lui et conduite dans les étables, au chenil, près du jardinier qui cueillait du fruit pour l'envoyer au marché. Elles lui demandèrent la permission de prendre un grappillon à la treille; mais il répondit que sir Pitt en avait numéroté les grains, et qu'il lui en coûterait sa place s'il leur en donnait. Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans le pré, et me demandèrent si je voulais aller dessus; puis elles se mirent elles-mêmes à l'enfourcher; le groom accourut en poussant d'épouvantables jurons et les mit en fuite.
«Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque soir une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, je crois, d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons pendant toute la soirée, et le matin il s'enferme dans son cabinet, ou se rend à cheval à Mudbury pour les affaires du comté, ou à Squashmore, pour y prêcher, devant les habitants de l'endroit, les vendredis et les lundis.
«Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre chère maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch? Oh! ma chère, ma chère, combien les hommes devraient se défier des effets du punch!
«Tout à vous et pour toujours,
«Rebecca.»
Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour notre chère Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit plus auprès d'elle; car, au demeurant, c'est une drôle de créature que Rebecca. Ces descriptions sur cette dame qui pleure sa beauté perdue, et ce monsieur aux favoris couleur de foin fané et aux cheveux jaune pâle, sont fort piquantes et témoignent d'une connaissance trop hâtive du monde. Et puis chacun de nous conviendra qu'étant agenouillée elle avait mieux à faire qu'à penser aux rubans de miss Horrocks. Mais notre cher lecteur se rappellera que cette histoire annonce sur son titre, en gros caractères, la Foire aux Vanités, et la foire aux Vanités est une place où l'on rencontre toutes les vanités, toutes les dépravations, toutes les folies, où l'on se coudoie avec toutes sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C'est que, voyez-vous, on est tenu de dire la vérité autant qu'on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la toque du sage. Toutefois, avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route des choses fort désagréables à répéter.
J'ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Conteurs haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire d'honnêtes fainéants s'emporter en belles colères contre les infâmes dont il déroulait et inventait les exécrables forfaits. L'auditoire suivait l'impulsion donnée, et bientôt, par un élan spontané, le conteur et la foule éclataient en injures et en imprécations contre le monstre imaginaire du récit. Le chapeau mis alors en circulation recevait quelque menue monnaie au milieu d'un déchaînement unanime de malédictions.
Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le peuple crier: ah gredin! ah monstre! puis se démener sur ses bancs en maudissant le traître. Les acteurs iront même jusqu'à refuser formellement le rôle des féroces Cosaques, et aimeront mieux, avec un moindre salaire, parader sous le costume des bons et généreux Français.
En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer que ce n'est pas dans des vues intéressées que le présent directeur veut mettre ses traîtres sous vos yeux et les livrer à votre indignation. Mais lui aussi leur a voué une haine implacable, il ne peut la contenir, elle s'échappera en de louables transports sinon en termes choisis.
Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter une histoire où vous rencontrerez les intrigues les plus atroces et les plus ténébreuses, et, j'en ai aussi la confiance, tout ce qu'il y a de plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne sont pas des coquins à l'eau de rose, je vous le promets. Quand nous irons dans le grand monde, nous prendrons un langage fleuri, n'est-ce pas? Mais avec le calme plat, il faut bien rester en place. Une tempête dans une cuvette serait une absurdité; nous réserverons cette sorte de spectacle pour le sublime océan, dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant sera des plus douillets. Les autres.... Mais il ne faut point anticiper.
À mesure que j'introduirai de nouveaux personnages, ce sont des hommes et vos frères, je vous demanderai la permission de vous les présenter, et même à l'occasion de leur faire quitter les planches pour aller causer avec vous. S'ils sont bons et honnêtes, vous leur accorderez votre estime et une poignée de main; s'ils sont niais et bêtes, le lecteur pourra en rire plus à son aise et tout bas dans sa barbe; s'ils sont dépravés et sans coeur, oh! alors nous les attaquerons avec toute l'énergie que permet la politesse.
Autrement vous pourriez m'attribuer à moi les moqueries dédaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de dévotion qu'elle trouve si ridicules, son rire insolent à la vue du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de là, au contraire, ce rire part d'une personne qui n'a de respect que pour l'opulence, d'admiration que pour le succès. On en voit beaucoup de cette espèce vivre et réussir dans le monde, gens auxquels il manque la foi, l'espérance et la charité. Attaquons-les, mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a d'autres encore qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est sottise et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on nous a donné le ridicule.
Sir Pitt Crawley était un philosophe aux goûts peu relevés. Son premier mariage avec la fille du noble Binkie avait été uniquement l'ouvrage de ses parents, et il avait souvent répété à lady Crawley, pendant leur hyménée, qu'elle était une carogne d'humeur si hargneuse et si fière, qu'à sa mort il ne se laisserait plus prendre à s'embarrasser d'une autre femme de sa caste. Au décès de milady il tint parole et prit pour seconde femme miss Rose Dawson, fille de John-Thomas Dawson, quincaillier de Mudbury. Voilà une Rose bien heureuse de devenir ainsi milady Crawley!
Mais faisons un peu l'inventaire de son bonheur. D'abord, elle dut rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lui avait fait une cour assidue, et qui dès lors se livra au braconnage, à la contrebande et autres mauvais métiers. Ensuite, elle se brouilla, comme de juste, avec tous les amis, toutes les compagnes de sa jeunesse, qui, naturellement, ne pouvaient tous être reçus par milady à Crawley-la-Reine.
Parmi les personnes de son rang et à château comme elle, aucune ne voulait la voir. Pouvait-il en être autrement? Sir Huddleston avait trois filles qui toutes avaient espéré devenir lady Crawley. La famille de sir Giles Wapshot enrageait de voir que la préférence dans ce mariage n'avait pas été pour l'une des demoiselles Wapshot, et les autres baronnets du comté s'indignaient d'une telle mésalliance chez un des leurs; mais, sans plus nous inquiéter de ces divers membres du parlement, nous les laisserons grogner sous l'anonyme.
Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus d'eux que d'un liard rogné. En somme, il avait sa petite Rose; satisfait de lui-même, que lui importait le reste? Par application de ce principe, il ne manquait jamais de vider son gobelet tous les soirs, de battre sa petite Rose de temps à autre, et de la laisser dans l'Hampshire tandis qu'il allait à Londres pour la session du parlement, sans compter un seul ami dans cette vaste capitale. Mistress Bute Crawley, la femme du ministre, refusait même de venir faire visite à la femme du baronnet; elle ne pouvait consentir, disait-elle, à céder le pas à la fille d'un marchand.
Comme lady Crawley n'avait reçu de la nature d'autres agréments que des joues pétries de rose et une peau de satin; comme elle n'avait, du reste, ni caractère, ni talents, ni volonté, ni occupations, ni amusements, ni cette âme fougueuse et ces passions ardentes qui sont souvent le partage des femmes privées de sens, elle n'exerçait qu'un bien faible pouvoir sur les affections de sir Pitt. Les roses de ses joues s'étaient fanées, sa figure avait perdu sa première fraîcheur par la naissance successive de deux enfants. Elle restait comme un ustensile dans la maison de son mari, à peu près aussi utile que la grande épinette de la dernière lady Crawley. Blonde, elle portait, comme toutes les blondes, des vêtements de couleur claire, et semblait arrêter ses préférences à un vert de mer sale et à un bleu de ciel fané. Elle s'adonnait, jour et nuit, au tricot et à d'autres ouvrages du même genre. Au bout de quelques années, tous les lits de Crawley-la-Reine étaient parés de courtes-pointes de sa façon.
Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre quelque intérêt; mais hors de là elle n'avait ni aversions ni préférences. Quand son mari n'était que brutal, elle restait dans son apathie; quand il la battait, elle criait. N'ayant pas assez d'énergie pour se tourner vers la boisson, elle se lamentait toute la journée, en souliers éculés et en papillottes.
Ô foire aux Vanités, foire aux Vanités! sans vous elle aurait peut-être été une aimable et bonne fille. Pierre Butt et Rose auraient fait un heureux ménage dans une ferme florissante avec de jolis marmots, le tout assaisonné d'une honnête portion de peines et de plaisirs, d'espérances et de luttes. Mais un titre, une voiture à quatre chevaux, sont, dans la foire aux Vanités, des hochets plus précieux que le bonheur; si Henri VIII et Barbe-Bleue vivaient encore et cherchaient une dixième femme, ils trouveraient toute prête, croyez-le bien, la plus jolie fille présentée cette année à la cour!
Cette sombre torpeur de la mère ne lui attirait pas, comme on peut le supposer, une grande tendresse de la part des petites filles; elles étaient surtout heureuses à l'office et à l'écurie. Le jardinier écossais ayant par bonheur une excellente femme et de bons enfants, toute leur société, toute leur instruction se bornait à ce qu'elles avaient trouvé dans la loge; c'était là que se faisait leur éducation avant l'arrivée de miss Sharp.
On n'avait engagé une institutrice que sur les remontrances de M. Pitt Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu'eût jamais trouvé lady Crawley; aussi, après ses filles, c'était la seule personne pour qui elle éprouvât un peu d'attachement. M. Pitt avait du sang des nobles Binkie, dont il descendait, et était l'homme de la politesse et de la convenance. Arrivé à l'âge viril, à sa sortie du collége de Christ-Church, il entreprit de réformer la discipline relâchée de la maison, en dépit de son père auquel il inspirait un grand effroi. Il était homme à porter la plus grande rigueur dans les moindres détails; il serait plutôt mort de faim que de dîner sans cravate blanche. Une fois, peu de temps après son départ du collége, Horrocks, le sommelier, lui ayant apporté une lettre sans avoir eu le soin de la placer sur un plateau, il lança un tel regard à ce domestique et lui administra un si vert sermon, qu'Horrocks tremblait toujours comme une feuille en sa présence.
Toute la maison se courbait devant lui quand il était au logis. Lady Crawley quittait plus matin ses papillottes, et l'on ne voyait point à sir Pitt ses guêtres crottées. Bien que cet incorrigible vieillard ne pût se défaire d'habitudes enracinées, en présence de son fils, cependant, il ne se grisait jamais et parlait à ses domestiques d'une façon beaucoup plus réservée et plus polie. Ceux-ci avaient remarqué que sir Pitt ne jurait jamais après lady Crawley quand son fils se trouvait dans la pièce.
C'était lui qui avait appris au sommelier à dire: Madame est servie, et qui tenait à donner le bras à milady pour se rendre à table. Il lui parlait rarement, mais c'était toujours avec les marques du plus profond respect. Il ne la laissait jamais sortir de l'appartement sans se lever de la manière la plus solennelle pour lui ouvrir la porte et la saluer selon les règles.
À Eton, on l'appelait miss Crawley, et là, je suis fâché de le dire, son jeune frère Rawdon le rossait d'importance. Bien que ses succès fussent loin d'être brillants, il rachetait son absence de moyens par une louable application. Pendant ses huit années de collége, on ne se rappelait point l'avoir vu en punition, prodige dont un chérubin peut seul être capable.
À l'université, sa conduite avait été des plus exemplaires. Il s'y était préparé à la vie politique, dans laquelle il devait faire son entrée sous le patronage de son grand-père lord Binkie, en étudiant avec une grande assiduité les orateurs anciens et modernes et en parlant sans relâche dans des conférences préparatoires. Mais, avec tout son flux de paroles débitées d'une petite voix flûtée, avec un air d'importance et de contentement de lui-même, il ne mettait jamais en avant que des opinions ou des sentiments vulgaires et rebattus, enchâssés par-ci par-là de quelques citations latines. Et cependant il ne réussissait pas, en dépit de sa médiocrité, gage certain de succès pour tout autre.
À sa sortie de l'université, il devint secrétaire particulier de lord Binkie. Nommé, ensuite attaché à la légation de Poupernicle, il remplit ce poste avec une probité parfaite. On le chargeait de dépêches pour l'Angleterre consistant en pâtés de Strasbourg à l'adresse du ministre des affaires étrangères d'alors. Après une attente de dix ans comme attaché, et son protecteur lord Binkie étant mort, il trouva l'avancement trop lent, prit en dégoût la carrière diplomatique et se fit gentilhomme campagnard.
Revenu en Angleterre, il écrivit une brochure sur la bière, car c'était un homme d'ambition, toujours avide de se poser devant le public; il prit une part active à la question de l'émancipation des nègres, puis devint l'ami de M. Wilberforce, dont il approuvait la conduite politique. Il eut une fameuse correspondance avec le révérend Lilas Hornblower sur les missions dans les Indes. Il allait à Londres, sinon pour la session du parlement, au moins en mai pour les meetings religieux. Dans sa province, il était magistrat et se faisait l'orateur infatigable des paysans privés d'instruction religieuse. On disait qu'il adressait ses soins à lady de La Bergerie, troisième fille de lord de La Moutonnière, dont la sœur, lady Emily, avait écrit de délicieux petits livres: la Boussole du Marin et la Marchande de pommes de Finchley-Common.
Le récit de miss Sharp sur ses occupations à Crawley-la-Reine n'était point chargé. M. Crawley contraignait les domestiques aux exercices de dévotion ci-dessus mentionnés, et forçait son père d'y prendre part (et tant mieux qu'il en fût ainsi!). Il avait pris sous son patronage une assemblée d'indépendants de la paroisse de Crawley; son oncle le recteur s'en indignait, et sir Pitt, par contre, s'en frottait les mains; il avait même assisté deux ou trois fois à ces réunions, ce qui avait provoqué de violents sermons dans l'église de Crawley; des diatribes avaient même été décochées en droite ligne au vieux banc gothique du baronnet. L'honnête sir Pitt ne se montrait nullement affecté de ces énergiques sorties et ne manquait jamais de ronfler pendant toute la durée du sermon.
M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de la nation et de la chrétienté, que le vieux gentilhomme lui cédât sa place au parlement; mais le papa ne voulait rien céder. Le père et le fils étaient du reste trop sages pour donner quinze cents livres par an, montant du second siége rempli à cette époque par M. Noiraud, avec carte blanche sur la traite des nègres. Les propriétés de la famille étaient obérées, et les revenus provenant du bourg passaient à l'entretien de la maison de Crawley-la-Reine: car on ne s'était jamais bien remis d'une lourde amende infligée à Walpole Crawley, premier baronnet, pour malversation dans l'envoi des sceaux et parchemins. Sir Walpole était un bon vivant, véritable bourreau d'argent (alieni appetens, sui profusus, aurait dit M. Crawley avec un soupir); de son temps on le chérissait dans le comté pour ses tonneaux toujours en perce et la bonne hospitalité que l'on rencontrait à coup sûr à Crawley-la-Reine. Les caves étaient garnies de bourgogne, les chenils de chiens de chasse, les écuries de bons chevaux. Maintenant, à Crawley-la-Reine, les quadrupèdes de cette dernière espèce allaient à la charrue ou traînaient l'omnibus de Trafalgar. C'est par un de ces attelages, un jour où on ne labourait pas, que miss Sharp fut conduite au château; car tout rustre qu'il était, sir Pitt se montrait chez lui fort chatouilleux sur le décorum. Il sortait rarement sans une voiture à quatre chevaux, il mangeait du mouton bouilli à son dîner, mais il se faisait toujours servir par trois laquais.
Si la lésinerie pouvait à elle seule faire la fortune d'un homme, sir Pitt Crawley aurait été l'homme le plus riche de la terre. Mettons-le avocat dans une ville de province, sans autre capital que sa cervelle, il en aurait tiré fort probablement un excellent parti, en se procurant avec son aide influence et crédit; mais malheureusement il sortait de bonne famille, il possédait une fortune considérable bien qu'embarrassée, cette complication était pour lui plus nuisible qu'utile. Il avait un goût prononcé pour la chicane, ce qui lui coûtait plusieurs milliers de livres sterling par an. Étant trop fin, comme il le disait, pour se laisser voler par un agent, il en chargeait une douzaine du soin de mal mener ses affaires, sans qu'aucun lui inspirât la moindre confiance.
Comme propriétaire, il se montrait si dur qu'il ne se présentait pour être fermiers chez lui que des banqueroutiers. Par avarice il rognait à la terre sa portion de semence, et la nature, pour s'en venger, lui rognait ses récoltes et réservait ses libéralités à des cultivateurs plus généreux. Il se lançait dans toute espèce de spéculations; il travaillait dans les mines, achetait des actions de canaux, montait des services de voitures, passait des traités avec le gouvernement, et était l'homme et le magistrat le plus affairé du comté. Trouvant que d'honnêtes employés pour ses carrières lui coûtaient trop cher, il avait la satisfaction d'apprendre que quatre de ses gérants étaient partis en emportant avec eux la caisse en Amérique. Faute de précautions convenables, ses mines de charbon se remplissaient d'eau. Le gouvernement lui laissait pour compte ses fournitures de bœuf gâté, et quant à ses voitures, tous les autres entrepreneurs savaient qu'il était, de tout le comté, celui qui perdait le plus de chevaux, pour les acheter trop bon marché et ne pas les nourrir.
Il était d'humeur assez sociable et assurément loin d'être fier. Il préférait la société d'un fermier et d'un maquignon à celle d'un gentilhomme comme milord son fils. Il prenait son plaisir à boire, à jurer et à caresser les filles des fermiers. On ne l'avait jamais vu donner un schelling ou faire une bonne action; mais c'était un joyeux et rusé compère, faisant volontiers la pointe et vidant sa cruche avec un fermier, sauf à le surfaire le lendemain, et badinant avec un braconnier, tout prêt à le faire transporter sans en avoir plus de chagrin. Ses prévenances pour le beau sexe avaient déjà été notées par miss Rebecca Sharp; en un mot, parmi tous les baronnets, les pairs et les députés de l'Angleterre, il n'y avait pas un être plus rusé, plus bas, plus égoïste, plus bête et plus mal famé que ce vieux ladre. Les grosses mains rouges de sir Pitt Crawley ne pouvaient se trouver qu'au bout de ses bras. C'est avec le plus vif chagrin et la plus grande douleur que nous sommes obligés de reconnaître l'existence de si mauvaises qualités chez une personne dont le nom est inscrit au livre d'or de la pairie.
Une des principales causes de la puissance de M. Crawley sur les inclinations de son père résultait d'affaires d'argent. Le baronnet devait à son fils une somme assez ronde sur la fortune de sa mère, et il ne jugeait pas à propos de la lui payer; à vrai dire, l'idée de payer quoi que ce fût lui donnait mal au cœur, et la force seule pouvait le réduire à acquitter ses dettes. Miss Sharp calculait (car, ainsi que nous le verrons bientôt, elle fut vite initiée à tous les secrets de la famille) que le seul payement de ses créanciers coûtait en frais à l'honorable baronnet plusieurs centaines de livres par an; mais c'était un plaisir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait une joie féroce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de procès en procès, de termes en termes, l'époque de la satisfaction.
«À quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour payer ses dettes?»
Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de sa chaise curule.
Foire aux Vanités! foire aux vanités! Voilà un homme à peine capable d'épeler et ne se souciant point de lire; un homme qui a les allures et la ruse d'un paysan, dont la passion est la chicane, sans autres goûts, sans autres émotions, sans autres plaisirs que ceux d'une âme sordide et bête, et il possède cependant rang, honneur et puissance; il compte parmi les dignitaires du pays, les piliers de l'État; il est grand shérif et va en équipage doré. De grands ministres, des hommes d'État lui font la cour. Dans la foire aux Vanités, il a une place plus élevée que celle du plus brillant génie, de la vertu la plus immaculée.
Sir Pitt avait une belle-sœur demoiselle, à laquelle sa mère avait laissé une immense fortune. Le baronnet lui avait bien déjà proposé de lui prendre son argent avec hypothèque; mais miss Crawley avait refusé cette offre et aimait mieux placer ses fonds en immeubles. Elle avait toutefois manifesté l'intention de partager également sa fortune entre le second fils de sir Pitt et la famille du ministre. Elle avait en outre, une fois ou deux, payé les dettes de Rawdon Crawley au collége et à l'armée. Miss Crawley était en conséquence l'objet de la plus grande vénération quand elle venait à Crawley-la-Reine; car elle avait chez son banquier une balance capable de la faire aimer partout où elle se serait présentée.
Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance chez le banquier! De quel œil indulgent nous voyons ses fautes si c'est une parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine de la sorte! Quel excellent caractère nous trouvons à cette vieille créature! Avec quel air souriant les commis des plus grands magasins la reconduisent à sa voiture marquée du bienheureux losange5, et surmontée d'un cocher gras et bouffi! Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons soin d'instruire fort à propos nos amis de son rang dans le monde! nous disons, et c'est la vérité toute pure:
«Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec la signature de miss Marc Whirter.
—Elle ne s'en apercevrait même pas, reprend votre femme.
—C'est ma tante,» ajoutez-vous avec un air insouciant et dégagé, alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter est votre parente.
Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas en tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe toujours dans la chambre où elle vous fait visite, tandis que votre femme lace son corset sans feu. La maison, pendant son séjour, prend un air de fête, de propreté, de chaleur, d'entrain, de bien-être qu'on ne lui connaît point à toute autre époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même négligez votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners vous faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du plus vieux; et l'on va et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson plus frais.
Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac Whirter, la bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme de chambre prend ses repas, on ne regarde pas à la consommation du thé et du sucre. Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle à la bourgeoisie.
Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une tante, une tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa voiture et un devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants lui feraient des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce vision! chimères de l'esprit!