CHAPITRE XXII.

Mariage et premiers quartiers de la lune de miel.

La garnison la plus déterminée et la plus courageuse ne peut tenir contre la famine. Le vieil Osborne comptait sur cet auxiliaire dans la lutte que nous lui avons vu engager avec son fils. Il ne doutait point que George ne vînt faire une soumission complète dès qu'il se trouverait à court d'espèces. Il était à regretter seulement que, le jour même du premier assaut, l'ennemi eût ravitaillé la place; mais les provisions ne devaient durer qu'un temps, et, suivant ses calculs, le vieil Osborne s'attendait avant peu à une reddition. Pendant plusieurs jours, toute communication cessa entre le père et le fils. Le premier s'étonnait de ce silence, sans en être autrement inquiet; car, ainsi qu'il disait avec son élégance habituelle, il savait fort bien où le bât blessait George, et il s'en rapportait à l'infaillibilité de ses prévisions. Il avait raconté minutieusement à ses filles les détails de sa querelle avec son fils, tout en leur enjoignant de rester étrangères à cette affaire et d'accueillir George à son retour comme si rien ne s'était passé. Le couvert du fils rebelle était mis tous les jours comme à l'ordinaire, et le vieux marchand se préoccupait peut-être beaucoup plus de son absence qu'il ne le disait et ne voulait le laisser paraître. Il envoya aux informations chez Slaughter, où l'on ne put rien lui dire, sinon que George et son ami le capitaine Dobbin avaient quitté la ville.

Par une matinée maussade et pleureuse de la fin d'avril, des giboulées balayaient par rafales le trottoir de la rue où se trouvait le café du vieux Slaughter; George Osborne arriva dans le café, l'air pâle et les yeux hagards. Sa mise cependant indiquait une certaine recherche; il portait un habit bleu aux boutons bronzés, et un gilet en peau de daim, suivant la mode du temps. Dobbin, qu'il retrouva dans cet endroit, avait, lui aussi, abandonné la casaque militaire et le pantalon gris dont il affublait d'ordinaire sa longue et osseuse personne, pour l'habit bleu aux boutons bronzés.

Dobbin venait de passer une heure et plus dans le café, à prendre successivement tous les journaux sans pouvoir venir à bout d'en lire un seul. Il avait plus de vingt fois jeté les yeux sur la pendule, puis dans la rue, où la pluie balayait la chaussée, où les passants faisaient retentir le pavé sous leurs socques, où leurs ombres mouvantes miroitaient en longs reflets sur les dalles humides. Tantôt il battait le rappel sur la table, puis rongeait ses ongles jusqu'à la racine, ce qui ajoutait à la beauté de ses mains monumentales; ensuite il mettait en équilibre sur le pot au lait une petite cuiller, et la poussait avec une pichenette, etc., etc.... L'impatience de son esprit se faisait jour dans ses moindres gestes et le portait à ces déplorables distractions qui sont le suprême recours d'un esprit en proie à toutes les anxiétés de l'attente.

Quelques camarades du régiment, habitués de ce café, le plaisantaient sur l'élégance de son costume et sur la surexcitation fébrile de ses nerfs. On lui demandait si, par hasard, il n'allait pas se marier? Dobbin riait du bout des lèvres et promettait à son ami, le major Wagstaff, de lui envoyer un morceau de gâteau aussitôt après la cérémonie. Enfin arriva le capitaine Osborne en grande tenue, comme nous l'avons dit, mais très-pâle et très-agité. Il essuya avec son foulard des Indes sa figure décomposée où perlait la sueur, et une forte odeur d'eau de Cologne se répandit dans toute la pièce. George serra ensuite la main de Dobbin, regarda à la pendule, dit à John le garçon de lui apporter du curaçao, dont il avala deux verres avec une précipitation fébrile, et son ami lui demanda comment il se portait.

«Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, Dob, dit celui-ci; j'ai eu le frisson et un mal de tête épouvantable. Levé à neuf heures, je suis sorti pour prendre un bain. C'est tout comme le jour où je me suis rendu sur le terrain avec Rocket, à Québec, si vous vous en souvenez, Dobbin.

—Je crois bien, répondit William, mes diables de nerfs me tiraillaient encore plus que vous ce matin-là; car même vous avez joliment mangé, sans reproche. Puisque cela vous a si bien réussi, recommencez, aujourd'hui.

—Vous êtes toujours bon et prévenant, Will. Je veux boire à votre santé, mon vieux, et au diable la....

—Non, non, deux verres c'est assez, fit Dobbin en l'arrêtant. John, enlevez ce carafon. Voilà du poivre de Cayenne pour mettre avec votre poulet, et dépêchez-vous, car nous devrions déjà être là-bas.»

La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux capitaines échangeaient ces quelques paroles. Un fiacre, où le domestique d'Osborne avait placé son nécessaire de voyage et sa valise, attendait à la porte depuis quelques instants. Les deux jeunes gens gagnèrent la voiture, abrités sous un parapluie, et le domestique grimpa sur le siége en maugréant contre l'averse et contre l'humidité du manteau du cocher, d'où se dégageait une épaisse vapeur.

«Nous trouverons heureusement une meilleure voiture à la porte de l'église,» se disait-il par manière de consolation.

Le fiacre traversa Piccadilly, où alors encore Apsley-House et l'hôpital Saint-Georges portaient leur robe de briques rouges, où l'on voyait encore des réverbères à l'huile, où Achille6 devait bientôt se dresser sur son socle de granit, où devait s'élever dans peu l'arc de triomphe de Pimlico, surmonté de ce monstre équestre7 qui semble vouloir enjamber tous les toits du voisinage. Enfin, ils s'arrêtèrent à Brompton, devant une petite chapelle, au carrefour de Fulham.

Note 6: Le duc de Wellington en statue de bronze avec un casque pour vêtement.
Note 7: Un char de triomphe attelé de plusieurs chevaux et placé à soixante pieds au-dessus du sol. (Note du traducteur.)

Une voiture de poste attelée de quatre chevaux attendait à la porte; par l'élégance de sa coupe, elle rappelait les voitures de remise; quelques oisifs seulement bravaient cette fâcheuse averse.

«Morbleu! dit George, je n'avais commandé que deux chevaux.

—Mon maître en a voulu quatre,» répondit le domestique de M. Joseph, posté sur le seuil en sentinelle.

Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient, tout en suivant leurs maîtres dans l'église, que c'était donner un croc en jambe aux convenances, que de faire une noce sans repas, sans bouquet, sans rubans.

«Ah! vous voici! dit à George Joseph Sedley, notre galant cavalier du Vauxhall; vous êtes de cinq minutes en retard, George, mon garçon! Quel temps, bon Dieu! Cela me rappelle la saison des pluies au Bengale. Mais soyez tranquille, ma voiture est imperméable. Entrons: Emmy et ma mère sont déjà à la sacristie.»

Joe Sedley était dans toute sa splendeur: jamais on ne l'avait vu si gras; jamais son faux-col n'était monté si haut, jamais sa face n'avait été plus rubiconde. Son jabot s'étalait avec orgueil sur son gilet à ramages; ses bottes à la hongroise resplendissaient sur la rotondité de ses mollets. Sur son habit vert clair s'épanouissait la rosette nuptiale, large et blanche comme la fleur du magnolia.

George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul mot explique la pâleur de sa figure, l'excitation de ses nerfs, ses insomnies et ses frissons. J'ai entendu des gens qui affrontaient la même épreuve avouer la même émotion. À la troisième ou quatrième fois on finit par s'y accoutumer sans doute, mais le premier plongeon coûte toujours beaucoup à faire.

La mariée avait une douillette de soie brune, comme me l'a appris depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau de paille avec un ruban rose et un voile en dentelle blanche de Chantilly. Le capitaine Dobbin, après lui en avoir demandé la permission, lui avait offert une montre avec sa chaîne d'or, qu'elle portait pour la cérémonie. Sa mère lui avait fait présent d'une broche en diamants, unique bijou resté en possession de mistress Sedley. Pendant le service, cette excellente mère, assise dans l'un des bancs, versait d'abondantes larmes, tandis que la servante irlandaise et mistress Clapp, son hôtesse, s'efforçaient de la consoler. Le vieux Sedley n'avait pas voulu assister au mariage. Joe remplaçait son père et conduisait la mariée à l'autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du côté de George, les fonctions de garçon d'honneur.

Dans l'église se trouvait seulement le clergé qui officiait. La pluie sur les vitraux et les sanglots de mistress Sedley étaient le seul bruit qui vint par moments interrompre le service divin. La voix du ministre ébranlait les tristes échos de ces voûtes désertes. Le oui d'Osborne se fit entendre grave et articulé. La réponse d'Emmy, s'échappant avec peine de son petit cœur, parvint mourante à ses lèvres, et n'arriva qu'aux seules oreilles du capitaine Dobbin.

La cérémonie terminée, Joe Sedley embrassa sa sœur; c'était plus qu'il n'en avait fait pour elle depuis plusieurs mois. George avait déposé son air triste et semblait maintenant tout radieux.

«À votre tour, William,» dit-il tout joyeux en frappant sur l'épaule de Dobbin.

Et Dobbin s'en alla embrasser Amélia sur la joue.

On alla ensuite à la sacristie pour signer le registre.

«Dieu vous bénisse, mon vieux Dobbin!» dit George en lui serrant la main, la vue presque troublée par les larmes.

William répondit par un mouvement de tête. Son cœur était trop ému pour lui permettre d'en dire plus long.

«Écrivez-nous régulièrement, et venez aussitôt que possible, n'est-ce pas, mon ami?» dit Osborne.

Après des adieux très-pathétiques qui eurent lieu entre mistress Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans la voiture.

«Gare là! petits polissons,» cria George à une troupe de gamins tout trempés de pluie qui stationnaient devant la porte de l'église.

L'averse cinglait sur la figure des deux époux, rien que pour monter dans la voiture; les rubans des postillons se collaient sur leur veste ruisselante. La troupe d'enfants poussa des hurlements diaboliques au moment où la voiture s'éloigna en les éclaboussant.

William Dobbin, de la porte de l'église, les regardait disparaître avec une expression singulière dans le regard; la petite troupe de curieux riait de son air bizarre; mais il se souciait bien des curieux et de leur rire!

«Allons manger un morceau, Dobbin,» lui cria une voix par derrière.

En même temps une main pesante s'abaissant sur son épaule coupait court aux rêveries du pauvre garçon; mais le capitaine ne se sentait pas le cœur à se rendre aux provocations gastronomiques de Joe Sedley. Il installa dans la voiture la vieille dame tout éplorée, vit Joe monter à côté d'elle et les domestiques sur le siége, puis les quitta sans leur faire de bien longs adieux; cette seconde voiture disparut comme la première, et les gamins la poursuivirent encore de leurs cris railleurs.

«Voilà pour vous, petits mendiants,» dit Dobbin en leur jetant de la menue monnaie; puis il s'en alla lui-même sans faire attention à la pluie.

Tout était donc fini. Il les voyait donc mariés et heureux, du moins Dobbin le demandait au ciel. Quant à lui, le pauvre garçon, jamais il ne s'était trouvé si seul et si abandonné. Il aurait déjà voulu être à quelques jours de là pour la revoir de nouveau.

Dix jours environ après la cérémonie dont nous venons de parler, trois jeunes gens de notre connaissance étaient à admirer ce magnifique panorama de Brighton, où d'un côté se déroulent devant les yeux du visiteur de délicieuses petites tourelles, et de l'autre l'azur de la mer. Tantôt le citadin émerveillé contemple l'Océan, dont le sourire des vents plisse la surface de rides sans nombre sur lesquelles mille voiles blanches étincellent au soleil, et que couronne une coquette ceinture de mystérieuses cabines. Tantôt un ami de la nature humaine, qui la préfère aux sites les plus pittoresques, se tourne du côté des tourelles, où un air de vie indique la présence de l'homme. Ici l'on entend gémir un piano qu'une jeune demoiselle en tire-bouchons martyrise six heures par jour pour le plus grand plaisir des autres locataires; là une gentille petite bonne, l'aimable Polly, fait sauter dans ses bras

Un petit nourrisson dont on se croit le père,

tandis que Jacob, pater quem nuptiæ demonstrant, mange des sauterelles à l'étage au-dessous et dévore le Times pour son déjeuner.

Là-bas ce sont des filles d'Ève qui regardent les jeunes officiers de dragons en promenade sur la plage; ou bien c'est encore un bon habitant de Londres en costume nautique, armé d'un télescope de la dimension d'un canon du calibre six, qui a pointé son instrument sur la mer et à l'inspection duquel n'échappe aucune barque de plaisance ou de pêche, aucune cabine de baigneuse allant à la mer ou on revenant, etc., etc.... Que n'avons-nous le loisir de décrire Brighton? car Brighton, c'est la voluptueuse Parthénope avec des lazzaroni aristocratiques; car Brighton a toujours l'air frais, aimable et pimpant comme le costume d'un arlequin, car Brighton, éloigné de sept heures de Londres à l'époque dont nous parlons, n'en est plus qu'à une centaine du minutes et s'embellira peut-être encore davantage, à moins que la flotte française ne juge à propos de venir le bombarder.

«Voilà une petite qui est diablement belle, dans cette maison, au-dessus des modistes, dit un des promeneurs à son voisin; hein, Crawley, avez-vous vu comme elle m'a fait de l'œil quand je suis passé?

—N'allez pas la blesser au cœur, Joe, mauvais sujet que vous êtes, répliqua l'autre; n'allez pas ainsi badiner avec les affections féminines, monsieur le Don Juan.

—Laissez-moi,» reprit Joe Sedley fort satisfait et jetant à la bonne des œillades assassines. Joe était encore plus brillant à Brighton qu'au mariage de sa sœur. Il avait un choix de gilets du dernier goût dont un seul eût suffi pour contenter un dandy plus modeste. Il portait un habit d'uniforme orné de brandebourgs, de franges et de boutons, mais avec des broderies tortueuses comme le Méandre. Il affectait un costume militaire et toutes les allures de l'emploi, se promenait avec ses deux amis, tous deux officiers dans l'armée, faisait sonner ses bottes à éperons en l'honneur de toutes les servantes qu'il jugeait dignes de ses regards meurtriers.

—Qu'allons-nous faire, mes enfants, jusqu'au retour de ces dames?» demanda notre lion.

Ces dames étaient allées faire une promenade en voiture à Rottingdean.

«Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis, le grand aux moustaches cirées.

—Non, diable! non, capitaine,» répliqua Joe un peu alarmé, pas de billard aujourd'hui, Crawley, mon garçon; c'est bien assez d'y avoir joué hier.

—Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit Crawley en riant; n'est-ce pas, Osborne? comme il est fort avec son fameux coup de cinq?

—Très-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au billard, sans compter le reste. Je voudrais bien qu'il fût possible de chasser le tigre dans les environs; nous serions allés en tuer quelques-uns avant dîner.—Tenez, la jolie fille, quelle jambe. Joe!—Racontez-nous donc l'histoire de votre chasse au tigre, et de l'entrevue que vous avez eue avec lui dans les fourrés de l'Inde. Ah! Crawley, voilà une bien merveilleuse histoire.»

George Osborne manqua se casser la mâchoire par un énorme bâillement.

«Que la vie est ennuyeuse ici-bas! continua-t-il; eh bien! que faire?

—Si nous allions voir les chevaux qui viennent d'arriver de la foire Lewes? dit Crawley.

—Pourquoi ne pas aller plutôt chercher des petits gâteaux qui doivent sortir du four? proposa ce scélérat de Joe, qui songeait à faire d'une pierre deux coups. Elle est fort jolie, la pâtissière.

—Encore mieux, allons au-devant de l'Éclair qui va arriver; car voici son heure,» dit George.

Ce dernier avis l'emporta; on remit à un autre jour la visite à la pâtissière et aux chevaux, et l'on se dirigea vers les bureaux de l'Éclair.

Sur leur route ces trois messieurs rencontrèrent la voiture découverte de Joe Sedley, ornée de magnifiques armoiries. C'était dans ce splendide équipage qu'il avait coutume de se produire en public, majestueux dans son isolement, les bras croisés sur la poitrine, son chapeau à cornes sur l'oreille, ou bien, dans ses jours de bonne fortune, ayant des dames à ses côtés.

Deux personnes occupaient alors la voiture: une jeune femme aux cheveux un peu rouges, et mise à la dernière mode, et une autre en douillette de soie brune, avec un chapeau de paille et des rubans roses encadrant une figure ronde et vermeille qui faisait plaisir à voir. Cette dernière fit arrêter la voiture quand elle fut proche des trois jeunes gens, puis, comme toute honteuse de cet acte d'autorité, elle s'empressa de rougir de la façon la plus ridicule.

«Nous avons fait une délicieuse promenade, George, se mit-elle à dire; et.... nous sommes bien aises d'être rentrées. Et... Joseph, ne faites pas rentrer mon mari trop tard.

—N'allez pas conduire nos maris à leur perte, monsieur Sedley, esprit tentateur que vous êtes, reprit l'autre dame en menaçant Joe d'un joli petit doigt précieusement serré sous un gant français. Point de billard, point de fumerie! Soyez sage!

—Ma chère mistress Crawley, je vous le jure.... sur mon honneur!...»

Ce furent les seuls mots que l'éloquence de Joe put proférer pour toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin de prendre une pose académique; il inclina légèrement la tête sur son épaule, souffla d'une manière expressive en regardant sa victime d'autrefois; en même temps une de ses mains reposait derrière lui sur sa canne, tandis que l'autre, sur laquelle scintillait un gros brillant, chiffonnait son jabot et jouait avec son gilet. Quand la voiture repartit, il envoya mille baisers aux dames. Combien n'eût-il pas donné pour que tout Brighton, tout Londres et tout Calcutta pussent le voir dans cette attitude galante, au milieu des saluts qu'il adressait à une si piquante beauté, et dans la compagnie d'un lion aussi renommé que Crawley des Gardes!

Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la célébration de leur mariage et avaient passé, dans un appartement de l'hôtel de la Marine, quelques jours de calme et de bonheur, en attendant l'arrivée de Joe. Toutefois, ils se trouvèrent bien vite en pays de connaissance; car une après-midi, en revenant d'une promenade au bord de la mer, ils se rencontrèrent nez à nez avec Rebecca et son mari.

Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley et Osborne se serrèrent la main avec assez de cordialité, et Becky, en quelques heures, trouva le moyen de faire oublier à ce dernier les paroles un peu dures de leur dernière entrevue.

«Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, chez miss Crowley? je vous ai un peu maltraité, mon cher capitaine: c'est que vous aviez l'air d'être refroidi pour notre chère Amélia. Voilà ce qui me fâchait, m'irritait jusqu'à me rendre méchante et même ingrate. Votre main, capitaine, et passons l'éponge!»

Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâce si franche et si irrésistible, qu'Osborne ne trouva rien de mieux que de la prendre et de croire à la sincérité de la démarche de Becky.

Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire; chacun fit à l'autre le récit de son mariage et raconta ses projets d'avenir avec une franchise et un intérêt réciproques. Le mariage de George devait être annoncé à son père par son ami le capitaine Dobbin, et le jeune Osborne tremblait un peu des suites de cette communication; miss Crawley, à laquelle se rattachait toutes les espérances de Rawdon, lui tenait encore rigueur. Consigné à la porte de sa maison de Park-Lane, il avait, avec sa femme, suivi cette chère tante à Brighton et posté dans sa rue des émissaires en permanence.

«Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma chère, dit Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d'un créancier ou celle d'un bailli avec son assesseur? Deux abominables gredins qui sont toute la semaine à nous épier de la boutique de l'épicier, de telle sorte que nous ne pouvons sortir que le dimanche. Si la tante ne s'apprivoise pas, gare au dénoûment!»

Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine de tours fort divertissants qu'il avait joués à ses créanciers, et la manière adroite dont Rebecca leur donnait congé. Il affirma avec un gros juron qu'il n'y avait pas en Europe une femme qui fût comparable à la sienne pour le talent d'envoyer paître les créanciers. Presque aussitôt après son mariage, elle avait eu à recourir à ce don naturel, et son mari avait pu alors l'apprécier à sa juste valeur. Ils avaient su se créer un crédit illimité; mais ils avaient aussi des protêts à revendre, et ils poursuivaient leurs projets au milieu d'une disette absolue de vil métal. Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouillards sur la bonne humeur de Rawdon? Aucun.

Le meilleur moyen pour vivre au sein de l'opulence, c'est d'être criblé de dettes; on n'a rien alors à se refuser, et, dans cette situation, l'esprit se trouve toujours allègre et dispos. Rawdon et sa femme occupaient le plus bel appartement du plus bel hôtel de Brighton; l'hôte, en leur présentant chaque plat, les saluait comme ses plus gros consommateurs; Rawdon engloutissait ses dîners et son vin avec un aplomb de magnat ou de prince russe. Des allures de grand seigneur, des bottes et un costume irréprochables, de l'arrogance dans la tournure, enfin une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux un homme que des fonds placés chez un banquier.

Les deux couples ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Au bout de deux ou trois jours, les messieurs organisèrent pour le soir une table de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient dans un coin à causer. Les cartes avec George, le billard avec Joe Sedley, qui ne tarda pas à arriver dans sa grande voiture découverte, aidèrent à combler les vides de la bourse de Rawdon et lui procurèrent les avantages de cet argent comptant, dont la disette met dans l'embarras les plus grands génies eux-mêmes.

Mais revenons à nos trois jeunes gens, qui s'en allaient au-devant de l'Éclair. La voiture, d'une exactitude rigoureuse, était remplie à l'intérieur et couverte au dehors d'êtres vivants. Le conducteur tira de son cor ses modulations habituelles. L'Éclair entra dans la rue avec une rapidité digne de son nom et s'arrêta devant le bureau des voitures.

«Bravo! voilà Dobbin,» s'écria George enchanté de voir son vieil ami perché sur l'impériale.

Sa visite, différée de jour en jour, était impatiemment attendue.

«Comment vous portez-vous, mon brave garçon? Vous êtes bien aimable d'être venu. Emmy va être enchantée de vous voir,» dit Osborne donnant une cordiale poignée de main à son ami quand celui-ci fut descendu de son poste élevé. Puis, d'une voix plus basse: «M'apportez-vous des nouvelles? Avez-vous été à Russell-Square? Que dit le père Rabat-joie? ne me cachez rien.»

La figure de Dobbin était pâle et grave.

«J'ai vu votre père, répondit-il; comment va Amélia.... Mrs. George? vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus grande de toutes, c'est que....

—Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxiété.

—On nous envoie en Belgique; l'armée entière est commandée pour le départ, le régiment des gardes comme les autres. Heavytop a ses accès de goutte et enrage de ne pouvoir bouger. O'Dowd le remplace. Nous nous embarquons à Chatham la semaine prochaine.»

Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur nos amants, les plongèrent dans de sérieuses et tristes méditations.

CHAPITRE XXIII.

Où le capitaine fait preuve de diplomatie.

Qui pourra nous expliquer par quel mystère William Dobbin, qui, sur les instances de ses parents, n'aurait fait aucune difficulté à aller chercher sa cuisinière par la main pour l'épouser ensuite, et qui était d'une humeur si indolente et si molle qu'en vue de son intérêt personnel il n'eût pas trouvé le courage de traverser la rue, qui pourra nous dire par quelle merveilleuse influence ce même Dobbin se révéla tout à coup et à point nommé, dans la conduite des affaires de George Osborne, comme le tacticien le plus actif, et montra au profit de son ami l'habileté dont un diplomate consommé n'eût peut-être pas été capable dans la poursuite de ses projets ambitieux?

Pendant que George et sa femme étaient à Brighton, où ils s'enivraient à longs traits des douceurs de la lune de miel, l'honnête William restait à Londres en qualité de plénipotentiaire et avec mission de faire toutes les démarches nécessitées par le mariage de son ami. Il avait à voir le vieux Sedley, à le mettre de bonne humeur, à pousser Joe à rejoindre son beau-frère, afin que l'éclat de sa position et de son crédit comme receveur de Boggley-Wollah servît à couvrir le désastre de son père, à faire tomber les préjugés du vieil Osborne contre ce mariage en question, et à finir par l'apprendre au vieillard en ménageant le plus possible son humeur irritable.

Toutefois, avant de s'aventurer dans la maison d'Osborne avec les nouvelles dont il était porteur, Dobbin réfléchit qu'il y aurait de la politique de sa part à se créer des intelligences parmi les membres de la famille, et à mettre au moins les dames de son côté.

«Au fond du cœur, se disait-il, elles ne sauraient être fâchées de tout ceci. Quelle femme a jamais été fâchée de voir entrer un peu de roman dans un mariage? Il y aura bien sûr des larmes de répandues, mais elles ne tarderont pas à se ranger du côté de leur frère; nous serons trois alors à poursuivre le vieil Osborne dans ses derniers retranchements.»

Notre machiavélique capitaine se demandait ensuite à l'aide de quel heureux stratagème il pourrait glisser en douceur, dans l'oreille des demoiselles Osborne, le terrible secret de leur frère.

Grâce à un interrogatoire préalable qu'il fit subir à sa mère sur l'emploi de ses soirées, il se trouva bien vite au courant des salons où il avait chance de rencontrer les sœurs de George. Malgré son horreur pour les bals, horreur, hélas! partagée par plus d'un homme sensé, il s'assura d'une invitation pour une soirée à laquelle devaient assister les demoiselles qu'il cherchait. À peine arrivé, il s'empressa de les faire danser à plusieurs reprises, se montra plein de prévenances et de petits soins à leur égard, et poussa le courage jusqu'à demander à miss Osborne quelques minutes d'entretien dans la matinée du lendemain. C'était, dit-il, pour lui communiquer des nouvelles de la dernière importance.

Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle à tressaillir de la sorte, puis à regarder son cavalier, puis à baisser modestement les yeux vers le sol, enfin à manquer de s'évanouir dans les bras de son danseur, lorsque le capitaine lui écrasant maladroitement le pied, la rappela fort à propos à un sentiment plus net de la réalité? Pourquoi, en un mot, cette requête lui causa-t-elle une si vive agitation? Voilà un mystère que jamais on ne pourra approfondir. On sait seulement que le lendemain, quand le capitaine arriva à Russell-Square, Maria n'était point au salon avec sa sœur, et que miss Wirt sortit sous prétexte d'aller la chercher. Le capitaine et miss Osborne restèrent donc en tête à tête. Un si profond silence régna d'abord, qu'on pouvait très-distinctement entendre le tic tac de la pendule placée sur la cheminée et représentant le sacrifice d'Iphigénie.

«Quelle délicieuse soirée que celle d'hier! fit miss Osborne, comme pour encourager son interlocuteur; vous voilà maintenant passé maître à la danse, capitaine Dobbin. Vous avez pris des leçons, je gage, continua-t-elle avec une aimable espièglerie.

—Ah! je voudrais que vous me vissiez danser une bourrée écossaise avec mistress la major O'Dowd de notre régiment!... Et une gigue!... avez-vous jamais vu danser une gigue? Mais qui ne danserait pas bien avec vous, miss Osborne, vous qui dansez si bien?

—La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine? continua la jolie questionneuse. C'est une bien terrible chose que d'être la femme d'un soldat! Je m'étonne qu'on ait le cœur à la danse dans ces temps de guerre! Si vous saviez, capitaine Dobbin, comme je tremble quelquefois en pensant à notre cher George, aux dangers des pauvres soldats! Y a-t-il beaucoup d'officiers mariés dans le ***e, capitaine Dobbin?

—Elle joue trop à cartes découvertes,» pensa miss Wirt en elle-même.

Cette observation ne se place ici que comme parenthèse, et ne s'entendit point à travers la fente de la porte, où la gouvernante la murmura entre ses dents.

«Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobbin se dirigeant vers son but; c'étaient d'anciennes affections, et les jeunes gens sont pauvres comme des rats d'église.

—Mais c'est charmant, mais c'est romantique,» s'écria miss Osborne, comme le capitaine achevait ces mots: anciennes affections, pauvres comme des rats d'église.

Cette marque de sympathie l'encouragea.

«C'est le plus beau garçon de notre régiment, continua-t-il; l'armée entière ne compte pas dans ses rangs de plus brave et de plus brillant officier. Et puis une femme accomplie! rien qu'à la voir, j'en suis sûr, vous vous prendriez à l'aimer, miss Osborne.»

La jeune demoiselle se crut à deux doigts du dénoûment. Il était bien permis d'avoir cette pensée en présence de l'agitation nerveuse de Dobbin se trahissant aux contractions de sa figure, au mouvement saccadé de son large pied retombant en cadence sur le parquet, à l'infatigable activité de ses mains à boutonner et à déboutonner son habit, etc., etc.

Miss Osborne supposa que la respiration avait manqué au capitaine, et qu'il attendait que ses poumons se fussent remplis d'air pour lui faire une confidence complète qu'elle se préparait à recevoir de grand cœur. L'horloge de l'autel d'Iphigénie commença à sonner midi. Quand les dernières vibrations eurent cessé d'agiter les rouages, miss Osborne pensa qu'il était au moins une heure, tant lui paraissaient longues les minutes qui tenaient en suspens son anxieuse curiosité.

«Mais ce n'est pas en vue d'un mariage que je viens vous parler.... ou plutôt c'est à propos d'un mariage.... c'est-à-dire.... je ne voudrais pas vous laisser croire.... Enfin, ma chère miss Osborne, c'est de ce cher George qu'il s'agit.

—De George?» dit-elle d'un ton désappointé, qui excita l'hilarité de Maria et de miss Wirt derrière la porte, et provoqua un sourire sur les lèvres de ce traître de Dobbin; car il savait à quoi s'en tenir, et plus d'une fois George lui avait dit en badinant:

«Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille Malcy? vous n'avez qu'à la demander pour l'avoir. Je vous parie cent contre deux qu'elle dira oui.

—Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lancé. Il s'est élevé une querelle entre lui et M. Osborne; or, vous savez que je l'aime comme un frère, ce cher George, et je voudrais faire en sorte d'étouffer ce débat à sa naissance; nous allons partir pour l'étranger, miss Osborne. Demain peut-être vont arriver les ordres d'embarquement; qui oserait répondre des suites de la campagne? Allons, plus de calme, miss Osborne, il faut au moins faire en sorte que le père et le fils se séparent bons amis.

—Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une bouderie comme il y en a si souvent entre eux, reprit la jeune demoiselle. Nous attendons George d'un jour à l'autre. Ce qu'en disait son père, c'était pour son bien. Il n'a qu'à revenir et il n'y paraîtra plus; il n'y a pas jusqu'à cette chère Rhoda, qui ne soit prête, j'en suis sûre, à lui pardonner. Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon trop facile.

—Cela est vrai, surtout de vous, de votre cœur, dit Dobbin, avec la plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable à un homme de causer de la peine à une femme. Vous, par exemple, que deviendriez-vous si l'homme qui vous a juré sa foi vous était infidèle?

—Oh! alors, j'en mourrais! Je me précipiterais par la fenêtre! j'avalerais du poison! je succomberais à l'excès de ma douleur! Oh! oui, bien sûr, s'écria la sensible demoiselle, qui déjà avait vu plusieurs amants lui échapper et n'en était pas moins vivante et très-vivante.

—Vous n'êtes pas la seule à penser de la sorte, continua Dobbin; il y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle point de l'héritière des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre fille que George a aimée autrefois, et qui, depuis son enfance, a fait de lui l'unique objet de ses pensées. Je l'ai vue dans la misère, résignée à son malheur, toujours pure, toujours irréprochable. Je vous parle de miss Sedley. Ah! chère miss Osborne, votre cœur généreux peut-il en vouloir à votre frère de lui avoir été fidèle? Un remords éternel s'emparerait de lui, s'il délaissait cette pauvre fille. Ainsi, à votre tour, aimez celle qui vous a toujours aimé.... Je viens de la part de George vous dire qu'il se regarde lié envers elle par des serments irrévocables, et vous prie, vous au moins, de vous rallier à sa cause.»

Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte émotion, il éprouvait toujours quelque embarras à trouver ses premières paroles; mais bientôt le reste suivait avec la plus grande volubilité, et, à dire vrai, ce flux oratoire fit dans le cas présent une très-vive impression sur la personne dont il devait gagner le suffrage.

«Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier. Refuser un si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a trouvé en vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il que tous ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous le dis, continua-t-elle après une pause, cette pauvre miss Sedley peut compter sur mes sympathies les plus vraies et les plus sincères. Quant à ce mariage, il ne nous a jamais paru bien sortable, bien qu'ici nous ayons toujours témoigné à miss Sedley beaucoup d'affection, oh! oui, beaucoup! mais jamais, j'en suis sûre, vous n'aurez le consentement de mon père.... D'ailleurs une jeune fille bien élevée.... qui a de bons principes, devrait.... George lui-même devrait n'y plus penser, entendez-vous, mon cher capitaine Dobbin!

—Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu'il aimait du moment où le malheur vient à la frapper? dit Dobbin en lui tendant la main. Ah! chère miss Osborne, mes oreilles me trompent sans doute. Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la tendrement. George ne peut plus, il ne doit plus renoncer à elle. Croyez-vous qu'on renoncerait à vous, si vous tombiez dans la pauvreté?»

Cette adroite question impressionna vivement le cœur de miss Jane Osborne.

—J'ignore, capitaine, jusqu'à quel point, nous autres pauvres filles, devons ajouter foi à toutes vos belles paroles, messieurs. La tendresse des femmes les rend toujours trop confiantes, et vous n'en profitez que pour nous abuser cruellement.»

Dobbin sentit une pression non équivoque de la main de miss Osborne, restée négligemment dans la sienne. Il fit un soubresaut sans savoir où il en était, et les deux mains se trouvèrent séparées.

«Nous des trompeurs! dit-il; non, chère miss Osborne, il n'en est point ainsi de tous les hommes. Rayez d'abord votre frère de la liste. George aimait et aime encore Amélia Sedley; tous les trésors de la terre ne pourraient le décider à en épouser une autre. Serait-ce bien vous qui lui conseilleriez de l'abandonner?»

La réponse était difficile pour miss Jane, surtout avec ses vues personnelles. Elle s'empressa de l'éluder:

«Eh bien, alors, si vous n'êtes pas un trompeur, vous êtes au moins très-romantique.»

Le capitaine William laissa passer cette observation sans broncher d'un pas, et lorsqu'enfin, à l'aide de nouveaux compliments, il pensa miss Osborne assez préparée pour recevoir la grande nouvelle, il lui glissa à l'oreille les paroles suivantes:

«George Osborne ne peut plus désormais renoncer à Amélia, car ils sont mariés.»

Il entra alors dans le détail de toutes les circonstances que nous connaissons déjà, et lui raconta comme quoi la pauvre petite serait morte de chagrin, si son amant n'avait pas été fidèle à la foi jurée; comme quoi le vieux Sedley avait refusé d'assister à ce mariage; comme quoi Joe Sedley était venu de Cheltenham pour conduire la fiancée à l'autel, et comme quoi les nouveaux époux étaient partis dans la voiture à quatre chevaux de Joe, pour passer à Brighton leur lune de miel; comme quoi enfin George comptait sur ses chères et excellentes sœurs, sur ces cœurs de femmes si dévoués et si sincères, pour réconcilier le père et le fils. Il termina en demandant à miss Osborne la permission de venir la revoir encore, et la jeune demoiselle s'y prêta avec un empressement des plus gracieux.

Bien persuadé, et pour cause, que les nouvelles qu'il venait de communiquer seraient, avant cinq minutes, portées à la connaissance des autres dames, le capitaine Dobbin fit un profond salut et se retira.

À peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Maria et miss Wirt étaient déjà dans le salon auprès de miss Jane, qui les mettait au courant de la surprenante nouvelle. Pour être juste à l'égard des deux sœurs, nous devons dire que ni l'une ni l'autre ne se montra bien courroucée. Un mariage par enlèvement plaît toujours par quelque côté à de jeunes demoiselles, et Amélia avait presque fait des progrès dans l'estime de ses belles-sœurs par le courage qu'elle avait déployé en cette circonstance. Tandis que chacune disait son mot, et que les conjectures allaient leur train sur ce que pourrait dire et faire le père de George, le marteau retentit sur la porte comme le tonnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjurées jusque dans les plis de leurs robes. Voilà notre père, fut la pensée commune. Ce n'était point lui, mais simplement M. Frédérick Bullock, qui arrivait de la Cité au rendez-vous donné par ces dames pour les conduire à une exposition d'horticulture.

Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite du secret. Mais à cette nouvelle sa figure exprima une surprise bien différente de la rêverie sentimentale qui se peignait dans les traits des deux sœurs. M. Bullock, en homme d'affaires, en jeune associé d'une riche maison, savait apprécier tout ce que vaut et tout ce que peut l'argent; aussi ses petits yeux brillèrent d'une satisfaction manifeste à cette révélation inattendue. Il regardait Maria en souriant et calculait que par la folie de George elle allait lui représenter trente mille livres de plus qu'il ne l'avait d'abord évaluée!

«Pardieu, Jane, dit-il en jetant un œil de convoitise sur la sœur aînée, comme si la cadette ne lui suffisait plus, Eels va s'arracher les cheveux de vous avoir plantée là, car, savez-vous, vos actions vont monter de trente mille livres, valeur vénale.»

Les deux sœurs n'avaient pas jusqu'alors réfléchi à la question d'argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet avec une humeur si enjouée pendant tout le temps de cette excursion matinale, que peu à peu elles finirent par grandir considérablement dans leur estime et qu'elles étaient devenues à leurs yeux de fort grandes dames quand elles rentrèrent pour le dîner.

CHAPITRE XXIV.

Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille.

Après avoir pris ses précautions auprès des deux sœurs, Dobbin s'empressa de se rendre dans la Cité: c'était là qu'il lui restait à poursuivre sa tâche de médiateur dans sa partie la plus épineuse et la plus difficile. La pensée de se trouver face à face avec le vieil Osborne lui donnait la chair de poule, et plus d'une fois il songea à laisser aux jeunes dames le soin de révéler à l'inexorable père un secret que leur discrétion féminine ne pouvait leur permettre de porter bien loin. Mais il avait promis à George de lui rendre compte de la manière dont le vieil Osborne aurait reçu la nouvelle. Il partit donc pour la Cité, où se trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut le soin, toutefois, de se faire précéder d'un billet pour le père de George, lui demandant un entretien de quelques instants pour parler avec lui des affaires de son fils. Le messager de Dobbin lui rapporta, avec les compliments de M. Osborne, l'assurance que celui-ci aurait grand plaisir à le voir sans plus tarder.

Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec une conscience un peu troublée et la perspective d'une conversation désagréable et orageuse. Sa démarche était chancelante, son air mal assuré. Il traversa la première pièce, où trônait M. Chopper. Le commis de confiance le regarda passer du haut de son tabouret avec une maligne bonhomie qui acheva de décontenancer le pauvre capitaine. M. Chopper cligna de l'œil, secoua la tête et désigna du bout de sa plume la porte du cabinet de son maître.

«Entrez, le patron vous attend,» dit-il avec un ton de bonne humeur.

Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitôt, et lui donnant une cordiale poignée de main:

«Comment va la santé, mon cher?» lui dit-il.

À cet accueil franc et amical, l'ambassadeur de George se sentit pris de nouveaux remords et sa main resta insensible sous l'étreinte du vieil Osborne. Sa conscience lui criait qu'il était le vrai coupable dans tout ce qui venait de se passer. C'était lui qui avait ramené George aux pieds d'Amélia; c'était lui qui avait approuvé, encouragé, conduit tout ce mariage; et lorsqu'enfin il se présentait pour dévoiler au père l'abîme où il avait poussé le fils, il trouvait une figure riante, et s'entendait appeler mon bon ami Dobbin. Ah! certes, il y avait bien là de quoi rougir et baisser la tête.

Osborne avait l'intime conviction que Dobbin lui apportait la soumission de son fils. Déjà, à l'arrivée du message qui annonçait sa venue, M. Chopper et son patron, en causant de cette brouille de famille, étaient tombés d'accord que George se rendait enfin aux ordres paternels, et envoyait l'adhésion attendue depuis plusieurs jours.

«Dans peu vous verrez une fameuse noce,» disait M. Osborne avec un air de triomphe à son commis; et en même temps il faisait claquer ses gros doigts, et remuait les guinées confondues dans ses poches avec les schellings.

Lorsque Dobbin fut entré, Osborne, se prélassant dans son fauteuil, continua avec une satisfaction toujours croissante à tirer de ses poches un son métallique; pendant ce temps, le capitaine se tenait pâle et silencieux sous ce regard où s'épanouissaient la sottise et la présomption.

«Quelle tournure de paysan pour un capitaine? pensait le vieil Osborne. George aurait bien dû le dégrossir un peu et le styler aux belles manières.»

Dobbin finit par appeler tout son courage à son aide et prit le premier la parole:

«Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur sont de la plus haute gravité. Je me suis rendu ce matin aux Horse-Guards, et notre régiment recevra infailliblement son ordre de départ pour la Belgique avant la fin de la semaine. Or, vous savez, monsieur, que nous ne reviendrons ici qu'après une bataille qui pourra être fatale à plus d'un parmi nous.»

La figure d'Osborne prit une expression plus sérieuse.

«Mon fils.... le régiment fera son devoir, j'en suis sûr, monsieur, répondit-il.

—Les français sont nombreux, continua Dobbin; il faudra encore du temps aux troupes russes et autrichiennes pour arriver à notre aide: le premier choc sera pour nous, monsieur, et comptez que Bonaparte s'arrangera pour qu'il soit le plus rude possible.

—Où voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur, mal à l'aise et fronçant le sourcil. Ce ne sont pas ces damnés Français, j'imagine, qui pourraient faire trembler un soldat des armées britanniques, monsieur?

—Certainement non, monsieur; mais j'ai seulement voulu vous dire qu'en présence des périls nombreux et inévitables qui nous menacent, vous feriez bien, monsieur, de passer l'éponge sur les petites fâcheries qui peuvent exister entre vous et George, et de vous donner la main, vous m'entendez? S'il lui arrivait quelque chose, ce serait pour vous, j'en suis sûr, un sujet d'éternel regret de ne vous être pas quittés bons amis.»

En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les différentes nuances du rouge pour arriver au violet. Il faisait intérieurement son mea culpa de toute cette malheureuse affaire; car, sans lui peut-être, ce déchirement domestique n'aurait jamais eu lieu. Pourquoi avoir tant pressé le mariage de George? Ne pouvait-il pas attendre quelque temps? Amélia, délaissée par son fiancé, en eût conçu sans doute une douleur mortelle; mais le temps, en grand médecin, aurait peut-être fini par guérir les chagrins d'Amélia. Il fallait donc s'en prendre à lui de ce mariage, de ses fâcheuses conséquences. Quel mobile l'avait poussé à toutes ces démarches? Ah! c'est qu'il l'aimait tant, qu'il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse. Peut-être aussi les tortures de l'incertitude étaient-elles si cuisantes à son âme qu'il avait hâte de les étouffer. C'est ainsi qu'après un décès, on se dépêche d'en finir avec les funérailles ou l'on devance le moment du départ lorsqu'on doit quitter ceux qu'on aime.

«Vous êtes un brave garçon, William, dit M. Osborne d'une voix radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitter fâchés, c'est impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse pour lui j'ai fait tout ce qui est au pouvoir d'un père. Il a eu de moi trois fois plus d'argent que votre père, j'en suis sûr, ne vous en a jamais donné. Ce n'est pas pour le lui reprocher si j'en parle, mais je ne saurais vous dire toutes les préoccupations dont il a été sans cesse l'objet de ma part; tout ce que j'ai dépensé pour lui de talent et d'énergie. Interrogez Chopper, George lui-même, interrogez toute la Cité. Eh bien! quand je lui propose un mariage à rendre jaloux les plus grands seigneurs de la terre, pour la première chose que je lui demande il me refuse; dites, monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon côté? La brouille vient-elle de mon fait? Ce que je veux, n'est-ce pas son bien? son bien en vue duquel je travaille comme un galérien depuis sa naissance? Non, non, personne ne pourra dire que c'est l'égoïsme qui me pousse. Qu'il revienne, et voilà ma main, je lui promets oubli et pardon. Quant à se marier maintenant, il ne peut en être question, il fera sa paix avec miss Swartz, et plus tard on avisera au mariage. À son retour, avec le grade de colonel, car il sera colonel, morbleu! s'il ne lui faut que des écus pour cela. Enfin je suis bien aise que vous l'ayez ramené à de bons sentiments. C'est à vous que j'en suis redevable, Dobbin, je le sais. Vous avez déjà été son Mentor en plus d'une occasion. Qu'il revienne donc, et il trouvera de l'indulgence. Son couvert sera mis ce soir à Russell-Square pour le dîner, même heure, même rue, même numéro. Il se trouvera en face d'un cuisseau de chevreuil et à l'abri de toutes récriminations.»

Ces paroles confiantes et affectueuses émurent vivement le cœur de Dobbin. Plus l'entretien prenait cette tournure, plus une voix intérieure l'accusait de la plus noire des trahisons.

«Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois; je puis même vous affirmer que George a trop de noblesse dans l'âme pour s'abaisser à un mariage d'argent, et quand à une menace d'exhérédation en cas de désobéissance, elle n'aurait d'autre résultat que d'amener une résistance plus formelle de sa part.

—Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace l'offre de huit à dix mille livres de rente? dit le vieil Osborne dans un accès de belle humeur. Si miss Swartz voulait de moi, je lui dirais de suite: «Me voilà.» Pour une nuance de peau un peu plus ou un peu moins claire, faut-il donc faire le dégoûté?»

Le vieux marchand, charmé de sa plaisanterie, poussa un grognement expressif accompagné de gros éclats de rire.

«Vous oubliez, monsieur, les engagements antérieurs du capitaine Osborne, dit son ambassadeur avec gravité.

—Qu'est-ce à dire, monsieur, de quels engagements venez-vous nous parler? continua M. Osborne, dont la colère et la surprise, s'éveillant à cette pensée subite, firent pressentir les plus terribles éclats. Vous ne voulez pas dire, j'imagine, que mon fils est assez misérablement fou pour se sentir encore épris de la fille d'un escroc et d'un banqueroutier? Vous n'êtes pas venu, ici, je suppose, pour me faire entrevoir son intention de l'épouser. L'épouser? une belle fin qu'il ferait là. Mon fils, mon sang s'allier à la fille d'un gueux, d'un mendiant! Il peut bien aller au diable, si jamais il lui prend fantaisie pareille. Je lui conseille alors d'acheter un balai et de se faite boueux. Oh! je me la rappelle bien, toujours autour de lui, avec ses agaceries et ses œillades. C'était un manége combiné, j'en suis sûr, avec son vieux coquin de père.

—M. Sedley a été un de vos bons amis, fit Dobbin, l'arrêtant tout court et charmé de trouver un prétexte pour se mettre en colère. Il fut un temps où vous saviez lui donner d'autres noms que ceux d'escroc et de coquin. Qui plus que vous, d'ailleurs, a travaillé à cette alliance? George n'a pas le droit de jouer ainsi à pile ou face avec...

—Pile ou face! pile ou face! hurla le vieil Osborne. Ah çà! le diable m'emporte, ce sont les mêmes mots que mon gentilhomme de fils m'a jetés à la figure, il y a eu jeudi quinze jours, quand il faisait son rodomont, qu'il me menaçait de l'armée britannique et voulait en remontrer à son père. C'est donc vous qui l'avez poussé à cette rébellion? Je le vois maintenant, capitaine, et vous en remercie; mais apprenez que je n'ai que faire de mendiants dans ma famille. Grand merci encore une fois, capitaine! Épouser cette fille, et pourquoi donc, s'il vous plaît? Croyez-vous donc qu'il ne puisse avoir ses faveurs à meilleur marché?

—Monsieur, dit Dobbin rouge de colère et mettant de côté tout ménagement, je ne permettrai à personne de tenir de pareils propos en ma présence, et à vous encore moins qu'à tout autre.

—C'est donc, maintenant un cartel? Alors je vais sonner pour qu'on nous apporte des pistolets pour deux. M. George vous a envoyé ici pour insulter son père, sans doute, dit Osborne en sautant sur le cordon de la sonnette.

—M. Osborne, dit Dobbin d'une voix étouffée, c'est vous qui insultez la plus douce créature que Dieu ait mise sur la terre. Vous feriez, mieux, monsieur, de la ménager, car c'est la femme de votre fils.»

À ces mots, Dobbin sortit, sentant qu'il n'avait rien à ajouter, et Osborne retomba sur son fauteuil en jetant autour de lui un regard furieux et sauvage. Un commis accourut au bruit de la sonnette, et Dobbin était à peine au bas de l'escalier, qu'il vit descendre à toutes jambes M. Chopper, le principal employé, courant après lui nu tête et hors d'haleine.

«Pour l'amour de Dieu, qu'y a-t-il? demanda M. Chopper, en saisissant le capitaine par la basque de son habit. Le patron est en état de convulsion. Qu'a fait M. George, capitaine Dobbin?

—Il a épousé miss Sedley depuis cinq jours, répondit Dobbin; j'étais son garçon d'honneur, M. Chopper, et vous serez toujours du nombre de ses amis.»

Le vieux commis branla la tête.

«Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera inflexible.»

Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l'informer de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se dirigea tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir des consolations pour le passé.

À l'heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva ce jour-là dans la salle à manger son chef assis à sa place ordinaire, mais l'expression sombre et triste de sa figure fit régner un morne silence parmi les convives. Les demoiselles Osborne et M. Bullock, qui était du dîner, virent bien vite que le père de George était déjà au courant de la grande nouvelle. Ses traits soucieux et moroses comprimaient la joie intérieure de M. Bullock, réduisaient au silence son amabilité et glaçaient sa belle humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et d'égards pour miss Maria, à côté de laquelle il était assis, et pour sa sœur, qui présidait au haut bout de la table.

Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place; il y avait une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupée par le couvert de George que l'on continuait à mettre en attendant le retour de l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et le silence de ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses du souriant M. Frédérick et le bruit heurté de la vaisselle et des porcelaines.

Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on eût dit à leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui dans un morne silence; il laissa enlever son assiette sans avoir presque touché à son morceau. Mais en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne faisait que remplir son verre.

Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table et se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George; il fit un geste avec l'index de sa main gauche comme pour le désigner aux domestiques; ses filles regardaient sans comprendre, et les domestiques ne s'expliquaient pas davantage le sens de cet ordre silencieux.

«Enlevez cette assiette,» dit enfin M. Osborne, en se levant avec un jurement.

Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa chambre.

Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de cabinet à M. Osborne. C'était là le sanctuaire du maître de la maison. M. Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il ne voulait pas aller à l'église, et y lisait son journal, étendu sur son grand fauteuil de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque vitrés renfermaient les ouvrages les plus connus, reliés en veau et dorés sur tranches. Du 1er janvier au 31 décembre, jamais une main profane ne dérangeait les livres de leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait osé, pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois le dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne à dîner, on tirait de leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières placé à côté d'un exemplaire du Dictionnaire de la Pairie. Les domestiques étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, d'une voix aigre, et emphatique, procédait devant la famille assemblée à la lecture du service du soir.

Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pièce sans un certain frisson d'épouvante. C'était là que M. Osborne révisait les comptes du majordome et examinait le livret du sommelier. Des fenêtres de son cabinet, qui avaient vue sur une cour bien sablée et à l'aide d'une sonnette qui le mettait en communication avec l'écurie, il donnait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses jurements. Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pièce pour toucher ses appointements, et les demoiselles Osborne y allaient aussi recevoir leur pension trimestrielle. Plus d'une fois, dans son enfance, George y avait été fouetté, tandis que sa mère, tout en émoi, comptait sur le palier les coups du martinet. Jamais ces corrections n'avaient arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et l'embrassait en secret après le supplice et lui donnait de l'argent pour le consoler.

Au-dessus de la cheminée s'élevait un tableau de famille qu'on avait transporté à cette place depuis la mort de Mrs. Osborne. On y voyait George sur un poney; sa sœur aînée tenait un gros bouquet à la main, et sa cadette se cachait dans les jupes de sa mère. Tous ces personnages avaient des roses sur les joues, des cerises sur les lèvres, et se renvoyaient de l'un à l'autre le sourire traditionnel des portraits de famille. Depuis longtemps la pauvre mère était descendue dans le tombeau; depuis longtemps aussi on l'avait oubliée. Frère et sœurs, chacun allait de son côté, et bien que membres de la famille, ils étaient comme étrangers dans leurs rapports. Au bout de quelque vingtaine d'années, quand les personnages représentés sur des toiles ont atteint un certain âge, quelle amère épigramme ne trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille! Que reste-t-il souvent de ces sourires menteurs, de tout ce fard sentimental? Le portrait en pied d'Osborne, de son encrier d'argent massif, de son fauteuil de cuir, avaient pris la place d'honneur occupée jadis, dans la salle à manger, par cette grande toile de famille.

Lorsque le vieil Osborne se fut retiré dans son cabinet, le reste des convives, fort soulagé par son départ et celui des domestiques, s'entretint à voix basse d'une manière fort animée. Les demoiselles montèrent ensuite à l'étage supérieur, où M. Bullock les accompagna sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le courage de rester seul à vider des bouteilles, et surtout dans le voisinage du cabinet où le terrible vieillard s'était enfermé.

Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le sommelier, ne recevant point d'ordres, s'aventura à frapper à la porte du cabinet, pour donner à M. Osborne de la lumière et le thé. Le maître de la maison, assis dans son fauteuil, paraissait tout occupé de la lecture du journal. Quand le domestique eut placé devant son maître la bougie et le plateau, il se releva, et M. Osborne alla fermer la porte au verrou. Il n'y avait plus à s'y méprendre! une vague terreur répandue dans la maison faisait pressentir une grande catastrophe suspendue sur la tête de George et prête à le frapper d'un coup terrible.

Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne était spécialement affecté aux papiers concernant son fils. Là se trouvait réuni tout ce qui se rattachait à lui depuis son enfance. La étaient les prix qu'il avait remportés, les albums qu'il avait faits en collaboration de son maître, ses premières lettres avec leurs jambages indécis et vacillants: en général il y présentait ses tendresses à son papa et à sa maman suivies de requête pour avoir des gâteaux. Son cher parrain Sedley y était nommé plus d'une fois. Les malédictions se pressaient sur les lèvres livides du vieil Osborne; un ressentiment, une haine implacable torturaient son cœur toutes les fois que ce nom lui apparaissait au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrangés, étiquetés et liés ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l'un: Lettre de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18.... Répondu le 25 avril. Sur une autre: De George, pour un poney, 13.... et ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait: Note du docteur Swishtail.... Notes acquittées du tailleur de George.... Billets tirés sur moi par G. Osborne, juin, etc. Puis venaient les lettres écrites de l'Inde, les lettres de son correspondant, les journaux contenant sa nomination au grade de lieutenant; il s'y trouvait aussi un fouet avec lequel George avait joué étant enfant, et dans un papier un médaillon renfermant une boucle de ses cheveux, bijou qui n'avait point quitté sa mère.

Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à contempler ces souvenirs l'un après l'autre et à méditer sur le passé. Tout était là, vanités, ambitions, espérances, qui jadis avaient fait battre son cœur. N'avait-il pas placé tout son orgueil dans son fils? Comme enfant, en vit-on jamais un plus beau? Chacun le disait digne du sang d'un grand seigneur. Une princesse royale l'avait remarqué parmi tous les autres et demandé son nom. Quel bourgeois de Londres eût pu à plus juste titre être fier de sa progéniture? Aussi quel fils de prince était l'objet de plus de gâteries et de soins?

À l'école, George avait toujours des schellings neufs à distribuer à ses camarades. Quand George fut sur le point de partir avec son régiment pour le Canada, son père avait donné à tous les officiers un dîner qui n'eût pas été indigne de l'héritier de la couronne. L'avait-on jamais vu refuser aucune lettre de change tirée par George? Il les payait toujours sans la moindre observation. Plus d'un général de l'armée pouvait lui envier ses chevaux de selle. À propos des moindres circonstances, le passé de cet enfant de prédilection se présentait à son esprit. Il le voyait encore après dîner traînant sa chaise à côté de son père pour vider son verre avec la dignité d'un lord; il le voyait à Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le meilleur cavalier, et encore le jour où il avait été présenté au petit lever du prince régent, et où dans tout Saint-James on n'aurait pu trouver un plus brillant militaire; tous ces rêves, tout cet édifice de grandeur s'écroulait par son mariage avec la fille d'un banqueroutier, par sa désertion devant le devoir et la fortune. Ô honte! ô désespoir! ô tortures d'une âme déchirée dans ses ambitions et ses tendresses! Quelle blessure et quel outrage pour la vanité et les affections de ce vieux sectateur du monde et de ses pompes!

Après un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi au milieu des souffrances que cause cette affliction sans espoir réservée aux âmes dont le bonheur doit se borner désormais à un amer retour sur le passé, le père de George tira tous ces objets du tiroir où il les tenait depuis si longtemps, les enferma dans son secrétaire, après les avoir entourés d'un ruban sur lequel il apposa son sceau. Il ouvrit ensuite la bibliothèque, prit la grande Bible rouge si rarement ouverte et toute resplendissante de dorures. Sur le frontispice, on voyait le sacrifice d'Abraham. Suivant l'usage, M. Osborne avait écrit à la première page, d'une écriture boiteuse, la date de son mariage, de la mort de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs prénoms: Jane venait la première, ensuite George Sedley Osborne, puis Maria Frances; le jour de leur baptême se trouvait aussi indiqué.

M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les noms de George.

Puis, quand la page fut sèche, il remit la volume à la place où il l'avait pris. Dans un autre tiroir où il serrait ses papiers personnels, il tira une autre pièce écrite, la lut, la chiffonna, l'alluma à l'une des bougies et la regarda brûler dans le foyer: c'était son testament. Quand il ne resta plus que des cendres, il s'assit, écrivit une lettre, sonna son domestique et la lui remit avec ordre de la porter à son adresse dans la matinée. Il faisait jour quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brillait des premiers feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient sous les frais ombrages de Russell-Square.


Désireux de se faire le plus de recrues possible parmi les gens de la maison Osborne et d'assurer à George leurs bonnes dispositions pour l'heure de l'adversité, William Dobbin, qui connaissait la puissance de la bonne chère et du bon vin sur l'âme humaine, écrivit à sa rentrée à l'hôtel la lettre la plus aimable à Thomas Chopper, esquire, avec prière d'accepter à dîner pour le lendemain, chez Slaughter. Le billet parvint à M. Chopper avant son départ de la Cité, et il répondit aussitôt:

«M. Chopper présente ses respectueux compliments au capitaine Dobbin, et aura l'honneur et le plaisir d'être exact au rendez-vous.»

L'invitation et le brouillon de la réponse furent montrés à mistress Chopper et à ses filles, lorsque le brave commis revint de son bureau. La famille, assise autour de la table pour le thé, n'en finissait point de s'extasier sur les gens de guerre et les grands seigneurs du royaume britannique. Quand les filles eurent été se mettre au lit, M. Chopper et sa femme s'entretinrent des singuliers événements qui se passaient dans la famille de leur patron. Jamais le commis n'avait vu son maître si ému que ce jour-là. Après le départ du capitaine Dobbin, lorsque M. Chopper était accouru auprès du père, la figure cramoisie et en proie à un tremblement nerveux, lui indiquèrent assez que quelque scène violente avait dû avoir lieu entre M. Osborne et le jeune capitaine. Chopper avait reçu l'ordre de faire le relevé des sommes comptées au capitaine Osborne dans le cours des trois dernières années.

«Et il a mené l'argent grand train,» disait le principal commis, plein de respect pour son vieux maître et d'admiration pour son fils qui savait si généreusement faire rouler les guinées.

Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus profond et beaucoup plus calme que celui de son patron. Il embrassa ses enfants après avoir déjeuné du meilleur appétit du monde, bien que, pour lui, les douceurs de la vie se bornassent à mêler un peu de cassonade à la coupe de la vie; il partit pour son bureau dans son plus bel habit des dimanches et avec sa chemise à jabot, en promettant à sa femme, ravie d'admiration pour sa tournure, de ne point abuser du porto du capitaine Dobbin.

L'extérieur de M. Osborne, lorsqu'il arriva à son heure ordinaire, frappa de surprise tous ses employés; il paraissait pâle et défait. À midi arriva M. Higgs, homme d'affaires avec lequel il avait rendez-vous. M. Higgs fut introduit dans le cabinet du patron et y resta plus d'une heure enfermé avec lui. Dans l'intervalle, M. Chopper reçut un billet du capitaine Dobbin avec un pli pour M. Osborne, auquel le commis s'empressa d'aller le remettre. Quelque temps après, M. Chopper et M. Birch, le second employé, furent appelés pour donner leurs signatures.

«C'est un nouveau testament que je viens de faire,» dit M. Osborne.

Ses deux employés signèrent comme témoins. Pas un mot ne fut prononcé. M. Higgs en traversant l'antichambre avait une figure grave et sérieuse; il jeta un coup d'œil sur M. Chopper, mais on n'échangea aucune parole. Le reste du jour, M. Osborne se montra bienveillant et affable, à la grande surprise de ceux qui avaient mal auguré de ses sinistres allures; il ne dit de sottises à personne, et on ne l'entendit point jurer. Il quitta son bureau de bonne heure, mais avant de partir il appela son principal commis; il lui fit des recommandations générales, puis, après quelque hésitation, il lui demanda s'il pensait que le capitaine Dobbin fût à la ville.

Chopper dit qu'il le pensait. Du reste, tous deux savaient parfaitement à quoi s'en tenir.

Osborne chargea alors son commis d'une lettre pour cet officier, en priant M. Chopper de la remettre le plus tôt possible à Dobbin en personne.

«Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son chapeau, et avec une singulière expression dans la figure, je me sens bien mieux dans mon assiette.»

À deux heures, probablement d'après un rendez-vous convenu, M. Frédérick Bullock vint le prendre, et ils sortirent ensemble.

Le colonel du ***e régiment dont faisaient partie les compagnies de MM. Dobbin et Osborne était un vieux général qui avait fait ses premières armes sous Wolf, à Québec, et que son âge et sa faiblesse avaient mis depuis longtemps hors d'état de commander. Il prenait toutefois un vif intérêt au régiment dont il était le chef nominal et recevait de temps à autre, à sa table, quelques jeunes sous-officiers. Le capitaine Dobbin était l'un des privilégiés du vieux général. Dobbin connaissait assez la littérature de sa profession pour savoir qui était le grand Frédéric et l'impératrice Marie-Thérèse; il était même en mesure, à propos des guerres de ces souverains, de discuter avec le vieux général, assez indifférent aux victoires contemporaines et admirateur exclusif des tacticiens du dernier siècle.

Cet officier supérieur envoya à Dobbin une invitation à déjeuner le matin même où M. Osborne avait changé son testament et où M. Chopper avait mis sa chemise à jabot. Il apprit, au moins deux jours plus tôt, à son jeune favori l'ordre de départ, attendu depuis si longtemps par le régiment. Avant la fin de la semaine, les cadres étant portés au complet, les troupes devaient commencer à s'embarquer. Le vieux général espérait que les hommes qui l'avaient aidé à battre Montcalm au Canada et à mettre en déroute M. Washington, à Long-Island, soutiendraient leur réputation traditionnelle sur les champs de bataille des Pays-Bas, illustrés déjà par tant de trophées.

«Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vous remue par là, dit le vieux général en prenant une prise de tabac de ses doigts décharnés et en montrant du doigt la place où, sous sa robe de chambre, son cœur ne donnait plus que de faibles battements, si vous avez quelque Philis à consoler, à dire adieu à papa et à maman, à mettre en ordre votre testament, faites au plus vite; il n'y a pas de temps à perdre.»

Là dessus, le vieux général tendit un doigt à son jeune ami, et de sa tête poudrée et portant une queue lui fit un amical salut. Puis, quand la porte se fut refermée sur Dobbin, le vieux guerrier se mit à écrire un poulet dans un français dont il était très-fier, et mit l'adresse à Mlle Aménaïde, du théâtre de Sa Majesté.

En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son âme s'assombrir; il pensa à ses amis de Brighton. Il se fit un reproche de ce qu'Amélia venait toujours la première à sa pensée, avant qui que ce fût, avant père et mère, sœurs et devoirs; dès son réveil, pendant la nuit, tout le long de la journée, il avait toujours son image présente à l'esprit. De retour à son hôtel, il envoya à M. Osborne un petit billet où il l'instruisait des renseignements qu'il venait de recueillir, espérant l'ébranler par là et amener une réconciliation entre George et son père.

Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille de l'invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne employé. Le billet était à son adresse, et, en déchirant l'enveloppe, il tremblait d'y voir remis le dîner pour lequel il avait fait de si grands frais de toilette; il éprouva un grand soulagement en s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui rappeler le rendez-vous qu'il n'avait pas oublié.

«Je vous attends à cinq heures et demie,» lui écrivait le capitaine Dobbin.

Chopper était sans doute fort attaché à son patron; mais, que voulez-vous! un bon dîner passait pour lui avant toute autre considération.

La communication du général à Dobbin n'avait rien de confidentiel. Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé à la répéter aux autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de ses pérégrinations. Le premier qui s'offrit à lui fut le jeune enseigne Stubble qui, n'écoutant que son ardeur belliqueuse, alla sur-le-champ choisir une épée neuve chez l'armurier. Cet officier avait dix-sept ans environ, soixante-six pouces de haut et une constitution déjà débilitée par l'abus prématuré du brandy et de l'eau, mais du reste un courage indomptable et un cœur de lion. Il pesa, plia, essaya la lame, avec laquelle il pensait tailler des croupières aux Français, faisant des hop là! et frappant de son petit pied avec une énergie furibonde. Il porta deux ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les para en riant avec sa canne de bambou.

M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreur, avait sa place marquée parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney, au contraire, un gros et gras garçon, était du nombre des grenadiers du capitaine Dobbin. Ce dernier s'occupait à essayer un gros chapeau à poils tout neuf, sous lequel il avait l'air bien plus farouche que ne le comportait son âge. Ces deux jeunes gens s'étaient rendus chez Slaughter, où, après avoir ordonné un dîner splendide, ils se mirent à écrire des lettres pour consoler leurs excellents parents. Dans ces lettres, il y avait beaucoup de sentiment, beaucoup de tendresse, un peu d'esprit et des fautes d'orthographe. À cette époque, que de cœurs, en Angleterre, palpitaient d'inquiétude et de crainte! Plus d'une mère dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes et à la prière.