[Entre LE CHŒUR.]
[Il se passe assurément quelque chose d'étrange au château; Camille a refusé d'épouser Perdican; elle doit retourner aujourd'hui au couvent dont elle est venue. Mais je crois que le seigneur son cousin s'est consolé avec Rosette. Hélas! la pauvre fille ne sait pas quel danger elle court en écoutant les discours d'un jeune et galant seigneur.
DAME PLUCHE, entrant.
Vite, vite, qu'on selle mon âne!
LE CHŒUR.
Passerez-vous comme un songe léger, ô vénérable dame? Allez-vous si promptement enfourcher derechef cette pauvre bête qui est si triste de vous porter?
DAME PLUCHE.
Dieu merci, chère canaille, je ne mourrai pas ici.
LE CHŒUR.
Mourez au loin, Pluche, ma mie; mourez inconnue dans un caveau malsain. Nous ferons des vœux pour votre respectable résurrection.
DAME PLUCHE.
Voici ma maîtresse qui s'avance.]
[À Camille qui entre.]
Chère Camille, tout est prêt pour notre départ; le baron a rendu ses comptes, et mon âne est bâté.
CAMILLE.
Allez au diable, vous et votre âne! je ne partirai pas aujourd'hui.
Elle sort.
[LE CHŒUR.
Que veut dire ceci? Dame Pluche est pâle de terreur; ses faux cheveux tentent de se hérisser, sa poitrine siffle avec force et ses doigts s'allongent en se crispant.]
DAME PLUCHE.
Seigneur Jésus! Camille a juré!
Elle sort.
[ Entrent LE BARON ET MAÎTRE BRIDAINE.]
[MAÎTRE BRIDAINE.
Seigneur, il faut que je vous parle en particulier. Votre fils fait la cour à une fille du village.
LE BARON.
C'est absurde, mon ami.
MAÎTRE BRIDAINE.
Je l'ai vu distinctement passer dans la bruyère en lui donnant le bras; il se penchait à son oreille et lui promettait de l'épouser.
LE BARON.
Cela est monstrueux.
MAÎTRE BRIDAINE.
Soyez-en convaincu; il lui a fait un présent considérable, que la petite a montré à sa mère.
LE BARON.
Ô ciel! considérable, Bridaine? En quoi considérable?
MAÎTRE BRIDAINE.
Pour le poids et pour la conséquence. C'est la chaîne d'or qu'il portait à son bonnet.
LE BARON.
Passons dans mon cabinet; je ne sais à quoi m'en tenir.]
[Ils sortent.]
16La chambre de Camille.
Entrent CAMILLE ET DAME PLUCHE.
CAMILLE.
Il a pris ma lettre, dites-vous?
DAME PLUCHE.
Oui, mon enfant; il s'est chargé de la mettre à la poste.
CAMILLE.
Allez au salon, dame Pluche, et faites-moi le plaisir de dire à Perdican que je l'attends ici.
Dame Pluche sort.
Il a lu ma lettre, cela est certain; sa scène du bois est une vengeance, comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver qu'il en aimait une autre que moi, et jouer l'indifférent malgré son dépit. Est-ce qu'il m'aimerait, par hasard?
Elle lève la tapisserie.
Es-tu là, Rosette?
ROSETTE, entrant.
Oui, puis-je entrer?
CAMILLE.
Écoute-moi, mon enfant; le seigneur Perdican ne te fait-il pas la cour?
ROSETTE.
Hélas! oui.
CAMILLE.
Que penses-tu de ce qu'il t'a dit ce matin?
ROSETTE.
Ce matin? Où donc?
CAMILLE.
Ne fais pas l'hypocrite.—Ce matin, à la fontaine, dans le petit bois.
ROSETTE.
Vous m'avez donc vue?
CAMILLE.
Pauvre innocente! Non, je ne t'ai pas vue. Il t'a fait de beaux discours, n'est-ce pas? Gageons qu'il t'a promis de t'épouser.
ROSETTE.
Comment le savez-vous?
CAMILLE.
Qu'importe comment je le sais? Crois-tu à ses promesses, Rosette?
ROSETTE.
Comment n'y croirais-je pas? il me tromperait donc? Pour quoi faire?
CAMILLE.
Perdican ne t'épousera pas, mon enfant.
ROSETTE.
Hélas! je n'en sais rien.
CAMILLE.
Tu l'aimes, pauvre fille; il ne t'épousera pas, et la preuve, je vais te la donner; rentre derrière ce rideau, tu n'auras qu'à prêter l'oreille et à venir quand je t'appellerai.
Rosette sort.
CAMILLE, seule.
Moi qui croyais faire un acte de vengeance, ferais-je un acte d'humanité? La pauvre fille a le cœur pris.
Entre Perdican
Bonjour, cousin, asseyez-vous.
PERDICAN.
Quelle toilette, Camille! À qui en voulez-vous?
CAMILLE.
À vous, peut-être; je suis fâchée de n'avoir pu me rendre au rendez-vous que vous m'avez demandé; vous aviez quelque chose à me dire?
PERDICAN, à part.
Voilà, sur ma vie, un petit mensonge assez gros, pour un agneau sans tache; je l'ai vue derrière un arbre écouter la conversation.
Haut.
Je n'ai rien à vous dire qu'un adieu, Camille; je croyais que vous partiez; cependant votre cheval est à l'écurie, et vous n'avez pas l'air d'être en robe de voyage.
CAMILLE.
J'aime la discussion; je ne suis pas bien sûre de ne pas avoir eu envie de me quereller encore avec vous.
PERDICAN.
À quoi sert de se quereller, quand le raccommodement est impossible? Le plaisir des disputes, c'est de faire la paix.
CAMILLE.
Êtes-vous convaincu que je ne veuille pas la faire?
PERDICAN.
Ne raillez pas; je ne suis pas de force à vous répondre.
CAMILLE.
Je voudrais qu'on me fît la cour; je ne sais si c'est que j'ai une robe neuve, mais j'ai envie de m'amuser. Vous m'avez proposé d'aller au village, allons-y, je veux bien; mettons-nous en bateau; j'ai envie d'aller dîner sur l'herbe, ou de faire une promenade dans la forêt. Fera-t-il clair de lune, ce soir? Cela est singulier, vous n'avez plus au doigt la bague que je vous ai donnée.
PERDICAN.
Je l'ai perdue.
CAMILLE.
C'est donc pour cela que je l'ai trouvée; tenez, Perdican, la voilà.
PERDICAN.
Est-ce possible? Où l'avez-vous trouvée?
CAMILLE.
Vous regardez si mes mains sont mouillées, n'est-ce pas? En vérité, j'ai gâté ma robe de couvent pour retirer ce petit hochet d'enfant de la fontaine. Voilà pourquoi j'en ai mis une autre, et, je vous dis, cela m'a changée; mettez donc cela à votre doigt.
PERDICAN.
Tu as retiré cette bague de l'eau, Camille, au risque de te précipiter? Est-ce un songe? La voilà; c'est toi qui me la mets au doigt! Ah! Camille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d'un bonheur qui n'est plus? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu? pourquoi restes-tu? Pourquoi, d'une heure à l'autre, changes-tu d'apparence et de couleur, comme la pierre de cette bague à chaque rayon du soleil?
CAMILLE.
Connaissez-vous le cœur des femmes, Perdican? Êtes-vous sûr de leur inconstance, et savez-vous si elles changent réellement de pensée en changeant quelquefois de langage? Il y en a qui disent que non. Sans doute, il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir; vous voyez que je suis franche; mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment? Avez-vous bien réfléchi à la nature de cet être faible et violent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes qu'on lui impose? Et qui sait si, forcée à tromper par le monde, la tête de ce petit être sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle ment par nécessité?
PERDICAN.
Je n'entends rien à tout cela, et je ne mens jamais. Je t'aime, Camille, voilà tout ce que je sais.
CAMILLE.
Vous dites que vous m'aimez, et vous ne mentez jamais?
PERDICAN.
Jamais.
[CAMILLE.
En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois.17
[Elle lève la tapisserie; Rosette paraît dans le fond, évanouie sur une chaise.]
Que répondrez-vous à cette enfant, Perdican, lorsqu'elle vous demandera compte de vos paroles? Si vous ne mentez jamais, d'où vient donc qu'elle s'est évanouie en vous entendant me dire que vous m'aimez? [Je vous laisse avec elle; tâchez de la faire revenir.]
Elle veut sortir.
PERDICAN.
Un instant, Camille, écoutez-moi.
CAMILLE.
Que voulez-vous me dire? c'est à Rosette qu'il faut parler. Je ne vous aime pas, moi; je n'ai pas été chercher par dépit cette malheureuse enfant au fond de sa chaumière, pour en faire un appât, un jouet; je n'ai pas répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées à une autre; je n'ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir d'une amitié chérie; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou; je ne lui ai pas dit que je l'épouserais.
PERDICAN.
Écoutez-moi, écoutez-moi!
CAMILLE.
N'as-tu pas souri tout à l'heure quand je t'ai dit que je n'avais pu aller à la fontaine? Eh bien! oui, j'y étais et j'ai tout entendu; mais, Dieu m'en est témoin, je ne voudrais pas y avoir parlé comme toi. Que feras-tu de cette fille-là, maintenant, quand elle viendra, avec tes baisers ardents sur les lèvres, te montrer en pleurant la blessure que tu lui as faite? Tu as voulu te venger de moi, n'est-ce pas, et me punir d'une lettre écrite à mon couvent? tu as voulu me lancer à tout prix quelque trait qui pût m'atteindre, et tu comptais pour rien que ta flèche empoisonnée traversât cette enfant, pourvu qu'elle me frappât derrière elle. Je m'étais vantée de t'avoir inspiré quelque amour, de te laisser quelque regret. Cela t'a blessé dans ton noble orgueil? Eh bien! apprends-le de moi, tu m'aimes, entends-tu; mais tu épouseras cette fille, ou tu n'es qu'un lâche!
PERDICAN.
Oui, je l'épouserai.
CAMILLE.
Et tu feras bien.
PERDICAN.
Très bien, et beaucoup mieux qu'en t'épousant toi-même. Qu'y a-t-il, Camille, qui t'échauffe si fort? [Cette enfant s'est évanouie; nous la ferons bien revenir, il ne faut pour cela qu'un flacon de vinaigre;] tu as voulu me prouver que j'avais menti une fois dans ma vie; cela est possible, mais je te trouve hardie de décider à quel instant. Viens, aide-moi à secourir Rosette.18
[Ils sortent.]
LE BARON ET CAMILLE.
LE BARON.
Si cela se fait, je deviendrai fou.
CAMILLE.
Employez votre autorité.
LE BARON.
Je deviendrai fou, et je refuserai mon consentement, voilà qui est certain.
CAMILLE.
Vous devriez lui parler et lui faire entendre raison.
LE BARON.
Cela me jettera dans le désespoir pour tout le carnaval, et je ne paraîtrai pas une fois à la cour. C'est un mariage disproportionné. Jamais on n'a entendu parler d'épouser la sœur de lait de sa cousine; cela passe toute espèce de bornes.
CAMILLE.
Faites-le appeler, et dites-lui nettement que ce mariage vous déplaît. Croyez-moi, c'est une folie, et il ne résistera pas.
LE BARON.
Je serai vêtu de noir cet hiver, tenez-le pour assuré.
CAMILLE.
Mais parlez-lui, au nom du ciel! C'est un coup de tête qu'il a fait; peut-être n'est-il déjà plus temps; s'il en a parlé, il le fera.
LE BARON.
Je vais m'enfermer pour m'abandonner à ma douleur. Dites-lui, s'il me demande, que je suis enfermé, et que je m'abandonne à ma douleur de le voir épouser une fille sans nom.
Il sort.
CAMILLE.
Ne trouverai-je pas ici un homme de cœur? En vérité, quand on en cherche, on est effrayé de sa solitude.
Entre Perdican.
Eh bien! cousin, à quand le mariage?
PERDICAN.
Le plus tôt possible; j'ai déjà parlé au notaire, au curé, et à tous les paysans.
CAMILLE.
Vous comptez donc réellement que vous épouserez Rosette?
PERDICAN.
Assurément.
CAMILLE.
Qu'en dira votre père?
PERDICAN.
Tout ce qu'il voudra; il me plaît d'épouser cette fille; c'est une idée que je vous dois, et je m'y tiens. Faut-il vous répéter les lieux communs les plus rebattus sur sa naissance et sur la mienne? Elle est jeune et jolie, et elle m'aime; c'est plus qu'il n'en faut pour être trois fois heureux. Qu'elle ait de l'esprit ou qu'elle n'en ait pas, j'aurais pu trouver pire. On criera, on raillera; je m'en lave les mains.
CAMILLE.
Il n'y a rien là de risible; vous faites très bien de l'épouser. Mais je suis fâchée pour vous d'une chose: c'est qu'on dira que vous l'avez fait par dépit.
PERDICAN.
Vous êtes fâchée de cela? Oh! que non.
CAMILLE.
Si, j'en suis vraiment fâchée pour vous. Cela fait du tort à un jeune homme, de ne pouvoir résister à un moment de dépit.
PERDICAN.
Soyez-en donc fâchée; quant à moi, cela m'est bien égal.
CAMILLE.
Mais vous n'y pensez pas; c'est une fille de rien.
PERDICAN.
Elle sera donc de quelque chose, lorsqu'elle sera ma femme.
CAMILLE.
Elle vous ennuiera avant que le notaire ait mis son habit neuf et ses souliers pour venir ici; le cœur vous lèvera au repas de noces, et le soir de la fête vous lui ferez couper les mains et les pieds, comme dans tous les contes arabes, parce qu'elle sentira le ragoût.
PERDICAN.
Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas; quand une femme est douce et sensible, fraîche, bonne et belle, je suis capable de me contenter de cela, oui, en vérité, jusqu'à ne pas me soucier de savoir si elle parle latin.
CAMILLE.
Il est à regretter qu'on ait dépensé tant d'argent pour vous l'apprendre; c'est trois mille écus de perdus.
PERDICAN.
Oui; on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.
CAMILLE.
Ce sera vous qui vous en chargerez, du moins pour les pauvres d'esprit.
PERDICAN.
Et ils me donneront en échange le royaume des cieux, car il est à eux.
CAMILLE.
Combien de temps durera cette plaisanterie?
PERDICAN.
Quelle plaisanterie?
CAMILLE.
Votre mariage avec Rosette.
PERDICAN.
Bien peu de temps; Dieu n'a pas fait de l'homme une œuvre de durée: trente ou quarante ans, tout au plus.
CAMILLE.
Je suis curieuse de danser à vos noces!
PERDICAN.
Écoutez-moi, Camille, voilà un ton de persiflage qui est hors de propos.
CAMILLE.
Il me plaît trop pour que je le quitte.
PERDICAN.
Je vous quitte donc vous-même, car j'en ai tout à l'heure assez.
CAMILLE.
Allez-vous chez votre épousée?
PERDICAN.
Oui, j'y vais de ce pas.
CAMILLE.
Donnez-moi donc le bras; j'y vais aussi.
Entre Rosette.
PERDICAN.
Te voilà, mon enfant! Viens, je veux te présenter à mon père.
ROSETTE, se mettant à genoux.
Monseigneur, je viens vous demander une grâce. Tous les gens du village à qui j'ai parlé ce matin m'ont dit que vous aimiez votre cousine, et que vous ne m'avez fait la cour que pour vous divertir tous deux; on se moque de moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans le pays, après avoir servi de risée à tout le monde. Permettez-moi de vous rendre le collier que vous m'avez donné, et de vivre en paix chez ma mère.
CAMILLE.
Tu es une bonne fille, Rosette; garde ce collier; c'est moi qui te le donne, et mon cousin prendra le mien à la place. Quant à un mari, n'en sois pas embarrassée, je me charge de t'en trouver un.
PERDICAN.
Cela n'est pas difficile, en effet. Allons, Rosette, viens que je te mène à mon père.
CAMILLE.
Pourquoi? Cela est inutile.
PERDICAN.
Oui, vous avez raison, mon père nous recevrait mal; il faut laisser passer le premier moment de surprise qu'il a éprouvée. Viens avec moi, nous retournerons sur la place. Je trouve plaisant qu'on dise que je ne t'aime pas quand je t'épouse. Pardieu! nous les ferons bien taire.
Il sort avec Rosette.
CAMILLE.
Que se passe-t-il donc en moi? Il l'emmène d'un air bien tranquille. Cela est singulier: il me semble que la tête me tourne. Est-ce qu'il l'épouserait tout de bon? Holà! dame Pluche, dame Pluche! N'y a-t-il donc personne ici?
Entre un valet.
Courez après le seigneur Perdican; dites-lui vite qu'il remonte ici, j'ai à lui parler.
Le valet sort.
Mais qu'est-ce donc que tout cela? Je n'en puis plus, mes pieds refusent de me soutenir.
Entre Perdican.
PERDICAN.
Vous m'avez demandé, Camille?
CAMILLE.
Non,—non.
PERDICAN.
En vérité, vous voilà pâle; qu'avez-vous à me dire? Vous m'avez fait rappeler pour me parler?
CAMILLE.
Non, non!—Ô Seigneur Dieu!
[Elle sort.]
[Un oratoire.]
[Entre] CAMILLE, elle se jette au pied de l'autel.
M'avez-vous abandonnée, ô mon Dieu? Vous le savez, lorsque je suis venue, j'avais juré de vous être fidèle; quand j'ai refusé de devenir l'épouse d'un autre que vous, j'ai cru parler sincèrement devant vous et ma conscience; vous le savez, mon père; ne voulez-vous donc plus de moi? Oh! pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même? Pourquoi suis-je si faible? Ah! malheureuse, je ne puis plus prier!
Entre Perdican.
PERDICAN.
Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi? [La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage.] Elle aurait pu m'aimer, et nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
CAMILLE.
Qui m'a suivie? Qui parle sous cette voûte? Est-ce toi, Perdican?
PERDICAN.
Insensés que nous sommes! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper l'autre? Hélas! cette vie est elle-même un si pénible rêve! pourquoi encore y mêler les nôtres! Ô mon Dieu! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d'ici-bas! Tu nous l'avais donné, pêcheur céleste, tu l'avais tiré pour nous des profondeurs de l'abîme, cet inestimable joyau; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l'un vers l'autre avec une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon! il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser! Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes! Ô insensés! nous nous aimons.
Il la prend dans ses bras.
CAMILLE.
Oui, nous nous aimons, Perdican; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas; il veut bien que je t'aime; il y a quinze ans qu'il le sait.
PERDICAN.
Chère créature, tu es à moi!
Il l'embrasse; on entend un grand cri [derrière l'autel].
CAMILLE.
C'est la voix de ma sœur de lait.
PERDICAN.
Comment est-elle ici? Je l'avais laissée dans l'escalier, lorsque tu m'as fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi sans que je m'en sois aperçu.
CAMILLE.
Entrons dans cette galerie; c'est là qu'on a crié.
PERDICAN.
Je ne sais ce que j'éprouve; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.
CAMILLE.
La pauvre enfant nous a sans doute épiés; elle s'est encore évanouie; viens, portons-lui secours; hélas! tout cela est cruel.
PERDICAN.
Non, en vérité, je n'entrerai pas; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener.
Camille sort.
Je vous en supplie, mon Dieu! ne faites pas de moi un meurtrier! Vous voyez ce qui se passe; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort; mais notre cœur est pur; ne tuez pas Rosette, Dieu juste! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute; elle est jeune, elle sera heureuse; ne faites pas cela, ô Dieu! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien! Camille, qu'y a-t-il?
Camille rentre.
CAMILLE.
Elle est morte. Adieu, Perdican!
FIN DE ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR.
1.—PAGE 282.
Ainsi donc, mes bons amis, qu'on mette ma mule à l'écurie.
2.—PAGE 284.
Vous êtes des butors et des mal appris!
BRIDAINE, entrant.
Voici M. le baron qui s'avance.
LE CHŒUR.
Mettons-nous respectueusement à l'écart. Ou je me trompe fort, etc.
3.—PAGE 285.
Je vous présente maître Bridaine, tabellion du pays.
4.—PAGE 288.
Depuis que le roi m'a nommé gouverneur de cette province.
5.—PAGE 288.
...étaient destinées à mettre par écrit l'heureuse confirmation, etc.
6.—PAGE 298.
Je ne sais que penser de vous.
DAME PLUCHE, à part.
Une pécore! Est-ce à moi qu'on parle ainsi?
Elle sort.
7.—PAGE 301.
...la sœur de lait de votre cousine Camille.
PERDICAN.
Tu étais là, Rosette, et tu ne le disais pas, méchante fille, etc.
8.—PAGE 302.
Elle n'est pas encore venue au village.
PERDICAN.
Va-t'en vite mettre ta robe neuve; tu viendras dîner au château.
ROSETTE.
Oui, monseigneur.
Elle sort.
PERDICAN, CAMILLE.
CAMILLE, entrant.
Perdican, j'ai à vous parler de choses sérieuses. Votre père veut nous marier, etc.
(Suit la scène Ire du IIe acte, jusqu'à ces mots:)
Faites ce que je vous dis.
DAME PLUCHE.
Jamais, mademoiselle!
CAMILLE.
Voici mon oncle, venez.
Elles sortent.
LE BARON et BLAZIUS, entrant.
BLAZIUS.
Oui, seigneur, le tabellion est un ivrogne.
LE BARON.
Fi donc! cela ne se peut pas, etc.
(Suit la scène V, du Ier acte.)
LE BARON.
Et mon fils séduit toutes les filles du village en faisant des ricochets.
FIN DE L'ACTE PREMIER.
9.—PAGE 311.
Paysage pittoresque.—À droite un gros arbre.—Un peu plus haut, une fontaine avec un bassin. À gauche, un banc de gazon. Du même côté, la porte d'une ferme dont on ne voit pas la maison.
ROSETTE, PERDICAN, assis sur le banc.
ROSETTE.]
Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me donnez? etc.
10.—PAGE 313.
ROSETTE.
Que vous ai-je fait pour que vous pleuriez?
Perdican s'éloigne lentement; elle le regarde sortir.
Pauvre jeune homme! Est-il possible que Camille ne l'aime pas?
Voyant entrer le baron.
Ah! voici M. le baron; il a l'air aussi triste que son fils.
Elle sort.
LE BARON, BLAZIUS.
LE BARON, poussant un soupir.
Des ricochets!
BLAZIUS, entrant par le fond.
Seigneur, j'ai une chose singulière à vous dire, etc.
11.—PAGE 319.
Avez-vous eu des amours?
PERDICAN.
J'en ai eu.
CAMILLE.
Vous avez aimé?
PERDICAN.
De tout mon cœur.
CAMILLE.
Et les femmes que vous avez aimées, où sont elles maintenant? etc.
12.—PAGE 320.
Tu es une drôle de fille, et voilà d'étranges questions.
13.—PAGE 322.
CAMILLE.
Eh bien! si nous étions mariés, que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne m'aimez plus?—Vous ne répondez pas.—Écoutez-moi: J'ai pour amie une sœur, etc.
14.—PAGE 333.
...un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
CAMILLE.
Je leur dirai ce que vous m'avez répondu.
Elle sort.
PERDICAN.
Va, je te conseille de te faire religieuse.
Il sort.
BRIDAINE, entrant seul par le fond.
Cela est certain, on lui donnera encore, ce soir, la place d'honneur.
(Suit tout le monologue,—scène II, jusqu'à ces mots: le second dans Rome.)
BLAZIUS, sans voir Bridaine.
Ô disgrâce imprévue! etc.
15.—PAGE 346.
Tu seras ma femme.
ROSETTE.
Sa femme! est-ce possible?
Perdican et Rosette sortent en se donnant le bras. Camille les suit lentement jusqu'au milieu de la scène.
DAME PLUCHE, entrant.
Chère Camille, tout est prêt pour votre départ, etc... Seigneur Dieu! Camille a juré!
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
16.—PAGE 349.
Un petit salon. Porte au fond avec une portière en tapisserie. À gauche, un prie-Dieu.
CAMILLE, DAME PLUCHE.
CAMILLE.
Il a pris ma lettre, dites-vous, etc.
17.—PAGE 354.
CAMILLE.
En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois.
Elle soulève la tapisserie du fond; on voit Rosette s'enfuir en pleurant.
18.—PAGE 356.
PERDICAN.
... je te trouve hardie de décider dans quel instant. Allons consoler Rosette.
Il sort.
CAMILLE, appelant.
Mon oncle! mon oncle, venez donc. Votre fils veut épouser ma sœur de lait.
LE BARON.
Ô ciel! qu'entends-je? une paysanne! Si cela se fait, j'en deviendrai fou, etc.
FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
On pourrait croire que l'auteur, en écrivant cette pièce, avait fait la gageure d'en rendre la représentation impossible. Cependant, en 1861, lorsque M. Édouard Thierry, administrateur de la Comédie-Française, témoigna le désir de la faire représenter, on reconnut que la mise en scène n'offrirait pas même autant de difficultés que celle des Caprices de Marianne. En effet, à peine eut-on besoin d'ajouter quelques mots pour ménager des entrées et des sorties de personnages, conformément aux usages du théâtre, et le troisième acte se trouva tout arrangé pour la scène sans avoir de changement à subir. La pièce fut jouée pour la première fois le 18 novembre 1861; elle produisit une vive impression sur le public. De soi-disant admirateurs d'Alfred de Musset, ayant peut-être des raisons de souhaiter qu'une étude si profonde du cœur humain et une œuvre si originale demeurât éternellement dans un livre, ont prétendu qu'elle y était mieux à sa place que sur un théâtre, et qu'on en avait défiguré les beautés. Il suffit, pour apprécier la bonne foi de ce reproche, de jeter un coup d'œil sur les quelques lignes de variantes que nous venons de donner. Quoique ces légers changements n'aient point été exécutés par l'auteur lui-même, nous ayons pensé qu'ils ne seraient pas sans intérêt pour le lecteur. Parmi les passages retranchés au théâtre, on reconnaîtra facilement ceux dont la commission d'examen a exigé le sacrifice.
La scène est en Hongrie.