«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les paumes de mes deux mains à l'endroit où n'était plus mon front: «Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras, j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants, tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les deux bras dans un combat.»

«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et jurer à vos grandeurs une éternelle amitié, en prenant le feu même à témoin.»

Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse: Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle est sa demeure, ni quelle est sa puissance.

«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués nous-mêmes au secours des opprimés

À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou, habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé dans mon ancienne forme.

«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué, creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»

À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana, élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois, déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire le bûcher par-dessus.

Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.

Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant, comme un Dieu, sans cligner ses paupières et portant sur des habits sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et, tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel, il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant l'âme et les yeux.

L'être fortuné qui marchait dans les cieux et qui naguère était Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un pradakshina.

«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva, fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux; mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le flambeau du soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des singes.»

«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire où vous êtes engagés.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.


Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur le dos gazonné des montagnes, ces héros continuent leur voyage le premier jour dès l'aube naissante.

Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de la Pampâ.

Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son enfance du matin. En contemplant cette rivière limpide, fortunée, charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la création à la voix des rishis.


La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit assiégé de mille pensées, le roi des singes résolut de quitter la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; et, le cœur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les points de l'espace.

Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»

Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre cime de la montagne.

Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une continuelle inquiétude.»

À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en ces paroles d'une grande beauté: «Au cœur de qui n'entrerait pas la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître: mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent ici.»

Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les deux Raghouides.

Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage insinuant: «Pénitents aux vœux parfaits, vous qui ressemblez au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts; vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas en ce moment le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion, ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra?

«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?

«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et qui paraissez venir du monde des grands Dieux?

«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences; j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de servir les intérêts de Sougrîva.»

Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé, qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.»

Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil de son maître sur le mont Rishyamoûka, et de porter enfin toute l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez longue extension.

À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la fin du jour suit, dans l'autre hémisphère, le soleil aux clartés flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.

«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois déserts, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction. Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce renseignement.»

Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures, qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui sont tels que vous êtes, méritent de gouverner la terre.»

Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de Bâli et renversé du trône, comme toi, ce prince, qui s'est vu aussi ravir son épouse, tremble sans cesse au milieu des bois. Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma, ne peut manquer de s'associer à vous dans la recherche de la Vidéhaine.»

Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait dans l'attente.


Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva: «Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana.

«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune, ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à ton côté.»

Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et lions entre nous un attachement solide.»

Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée. Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne pouvaient s'en rassasier les yeux.

Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée, Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes choses.

«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations qui enleva ton épouse: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents dans les serres de Garouda. Elle me vit elle-même sur un plateau de montagne, où j'étais moi cinquième avec ces quatre singes; elle nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»

«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?»

Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte, Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible de la montagne.

Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, revint, les mit sous les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»

À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas! s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir, il porta ces parures à son cœur; plusieurs fois il poussa de longs soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.

«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui, pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»

Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras, et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes:

«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide.

«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes, une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi, j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un cœur le rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je n'abandonne pas ma fermeté.

«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre pas que rien abatte sa constance; mais l'homme qui laisse toujours le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»

«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes paroles, venues d'un cœur ami et cesse de gémir.»

Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et, replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite, Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana. Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie dans une terre féconde.»

Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme, conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je, ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis, c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons pris le feu à témoin.»

Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat les vit assis tous deux, il s'approcha d'un sandal, rompit une branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.

Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse, je suis venu chercher un asile dans les bois du Rishyamoûka; mais, redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts. Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du monde entier!»

À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.»

«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage, l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant déjà la torpeur du sommeil, s'en va de la mer occidentale à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui destinons.»

Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas, réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui, son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?»

«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: eh bien! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!»

À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:

«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui vous divise à tel point.»

À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les circonstances de cette rivalité fraternelle:

«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer dans la tombe: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les affaires un serviteur obéissant.

«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour, à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.

«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en approchant, les grandes herbes nous enveloppent et nous dérobent sa vue. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli, transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus: «Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival tué, je sorte d'ici!»

«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous mes efforts d'arrêter sa résolution; ce fut en vain, il s'engagea malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une trahison.

«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux; et tout mon cœur en fut troublé. En même temps il vint du milieu de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins, assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que j'eus comblé avec des rochers l'entrée de cet antre fatal et versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation d'eau funèbre en l'honneur de mon frère.

«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce trône vacant. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice, Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une soudaine colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou, j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les repoussa tous.

«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi, que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide. Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit, accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je furieux avec Sougrîva; arrête!»

«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival: attends-moi donc à la porte de cette caverne.»

«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte d'une catacombe intérieure.

«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille. Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche; et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins chez moi sain et sauf, comme j'en étais parti. Il m'avait donc enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier l'amitié qu'il devait à son frère!»

«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, que m'a donné la nature, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà, fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.

«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne et me fit trembler, en levant sur ma tête un arbre épouvantable. Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre, fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les mers, qui la revêtent de leur humide manteau. Enfin, j'arrivai au Rishyamoûka, et, comme une puissante cause oblige cet invincible Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.

«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou, daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici, tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce farouche Bâli.»

À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois, ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le cruel Bâli. Oui! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des bonnes mœurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»

Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc même du puissant Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept palmiers, déchaîna contre eux ce merveilleux projectile. Le trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint d'où elle était partie et rentra d'elle-même au carquois de son maître.

Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable, Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front et se mit à glorifier le noble Raghouide:

«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi!

«Quel être mâle est capable de résister à celui, de qui la main put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon chagrin est dissipé; maintenant mon cœur est inondé par la joie; maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce Bâli, toujours ivre de combats!»

À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le noble singe à la parole agréable et de lui répondre en ces termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au combat cet ennemi, qui a dépouillé les formes du frère!» Sur les paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines, tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel, resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.


Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors, s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte: telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre les deux planètes Angâraka et Bouddha30.

Note 30: Mars et Mercure.

Ils se frappaient l'un l'autre dans cet horrible duel avec leurs paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des montagnes!

En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. Dans cette parfaite ressemblance, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche au milieu du combat.

Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce qu'il s'imaginait une trahison du Raghouide, son allié, Sougrîva se mit à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt. À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte d'une malédiction, jadis fulminée contre lui, et s'en retourna en disant: «Tu m'as échappé!»

Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit: «Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?

«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de ton amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser de vivre?»

Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin, Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes, qui me retint de lancer ma flèche.

«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre, station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche: «Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?»

«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans ce combat de l'un contre l'autre.

«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.»

«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta flèche lui porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs, ne tarde point à nous donner son fruit!»

«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance, ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.»


Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable, que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une éclipse.

Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus épanouis. Le roi des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros! abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la couche, tu rejettes une guirlande froissée!

«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici, fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, pour ainsi dire, sous ta main.

«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution, ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère importance.

«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.

«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.

«Qu'Angada, notre fils, s'en aille, emportant avec lui tous les joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre de ta part ces richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois. Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les prévenir.»

Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles, eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un ennemi qui vient rugir à ma porte avec une telle arrogance, et qui n'est après tout que le voleur de ma couronne? Pour des héros, qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus difficile que la mort!

«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais je ne veux pas lui ôter la vie.

«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et ma prochaine victoire; oui! je reviendrai, moi qui te parle, aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.»

Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était bien chère à ses yeux; toute en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son cœur désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de rentrer suivie des femmes dans son gynœcée; et, quand Târâ eut regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa.

Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine, il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de colère, il jeta ces mots à Sougrîva:

«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.

Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur et lève un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit un moment son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et vacille.

Cependant Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère. Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et l'envoie frapper au cœur Bâli à la grande force, à la guirlande tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux, Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé lâchement caché et tandis que ce duel absorbait toute mon attention!»

Après la chute de ce héros, le monarque des singes, on vit la face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée dans les nuages. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or, était comme attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de ce quadrumane, le plus noble des singes.


La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes, précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course légère comme des gazelles épouvantées, quand un chasseur a tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et tremblants?»

À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes: «Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada! La mort sous la forme de Râma emporte l'âme de Bâli, qu'elle a tué!»

Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre. Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas! mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle, héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur! Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils? Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son protecteur!»

Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ! s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée mortellement. Ceux qui formaient la cour du magnifique Bâli et les dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.

Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, noble singe, et chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés. Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le Destin arrangea les choses d'une autre manière.

«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois; car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes, Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!

«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui réside en elle se répandra sur toi!»

Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva, Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils: «Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans une maigre condition, n'est point, à bien dire, misérable, fils de Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune. Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses largesses tous les vœux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté Angada, mon fils, aux bracelets d'or.»

Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition des âmes, dit ces mots avec amour au jeune quadrumane:

«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude, mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux extrêmes.»

Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du trait acéré que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite, ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face glacée de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé comme une liane roulée autour d'un grand arbre.

Quand l'aîné des Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: c'est assez! car, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir, l'utile et l'agréable.

«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort donnée le fruit amer de son œuvre: que l'on célèbre maintenant les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est rentré dans le devoir, à la fin de sa vie, le Paradis lui fut donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»

Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes, parentes du mort, suivent, poussant des cris, le cercueil du roi des simiens.

Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.

Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne, environnait de ses ondes; et, l'ouvrage terminé, les principaux des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent, déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans le recueillement.

Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, ton enfant, accablé sous le poids du chagrin?

«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»

Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris, fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la grande vigueur.


Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis, Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville, et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes! Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur, et que ta vue répande la joie parmi les singes.»

À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père. Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada, que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.

«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont Rishyamoûka, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides, aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami, tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, souviens-t'en! ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante; puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.»

Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des singes pénétra dans cette aimable cité, le cœur joyeux et tous ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent de tous les côtés.

Tout le peuple des sujets, la tête prosternée jusqu'à terre, salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant: «Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux sérail de son frère.

En sortant du gynœcée, il fut sacré par les plus nobles des singes à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le Dieu aux mille regards.


Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y avait que le souci dont il reçût la visite.

Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne, sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de l'automne.


Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi, qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile, vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour: «Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis, dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.

«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton ami; tu oublies que le moment est venu pour aller à la recherche de sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir, s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier: veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»

À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à propos, que, maître de lui-même et plein de cœur, il prit aussitôt sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide, se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de cœur. Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment sur la vie: telle est ma sentence!»


Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé, Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté, laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au succès:

«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!

«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole, soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.

«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule pas stérilement.

«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat avec toi, la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille avec toi!»

Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux, se dirigea donc lestement vers la cité des singes. Bientôt il aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande vigueur, hauts comme des montagnes, les yeux attentifs au signe du maître. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.

Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.

Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville, sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre, poussèrent à l'envi le rugissement des lions.

Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la voix de Târâ avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour délibérer avec ses ministres.

Le plus éminent des conseillers, Hanoûmat, le fils du Vent, commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels: «Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux, Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»

À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père adoptif: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche; fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la cause de sa colère.»

Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide. Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les insinuations d'une faute dont je suis innocent.

«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa faveur

À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de ses ministres quadrumanes:

«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance; car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à celle du puissant Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute; et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, de qui la société ajoute à sa fortune.

«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes, conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»

FIN DU PREMIER VOLUME