Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné aux associations modernes, car elles sont aussi les principes fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.

Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée. C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des nombres.

Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore. Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et des dogmes à vivifier.

Toutefois, bien qu'il fondât ses théorèmes sur les mathématiques, Platon, abondant en formes harmonieuses et prodigue de merveilleuses hypothèses, fut plus poëte que géomètre. Un génie exclusivement calculateur, Aristote, devait tout remettre en question dans les écoles, et tout soumettre aux épreuves des évolutions numérales et de la logique des calculs. Aristote, excluant la foi platonicienne, veut tout prouver et tout renfermer dans ses catégories; il traduit le ternaire en syllogisme et le binaire en enthymème. La chaîne des êtres pour lui devient un sorite. Il veut tout abstraire, tout raisonner; l'Être même devient pour lui une abstraction perdue dans les hypothèses de l'ontologie. Platon inspirera les Pères de l'Église, Aristote sera le maître des scolastiques du moyen âge, et Dieu sait combien s'amasseront de ténèbres autour de cette logique qui ne croit à rien et qui prétend tout expliquer. Une seconde Babel se prépare, et la confusion des langues n'est pas loin.

L'Être est l'Être, la raison de l'Être est dans l'Être. Dans le principe est le Verbe et le Verbe (λογος) est la logique formulée en parole, la raison parlée; le Verbe est en Dieu et le Verbe est Dieu même manifesté à l'intelligence. Voilà ce qui est [128] au-dessus de toutes les philosophies. Voilà ce qu'il faut croire sous peine de ne jamais rien savoir et de retomber dans le doute absurde de Pyrrhon. Le sacerdoce gardien de la foi repose tout entier sur cette base de la science, et c'est dans son enseignement qu'il faut saluer le principe divin du Verbe éternel.


CHAPITRE II

LE MYSTICISME.

SOMMAIRE.--Origine et effets du mysticisme.--Il matérialise les signes sous prétexte de spiritualiser la matière.--Il se concilie avec tous les vices; il persécute les sages; il est contagieux.--Apparitions, prodiges infernaux.--Fanatisme des sectaires.--Magie noire à l'aide des mots et des signes inconnus.--Phénomènes des maladies hystériques.--Théorie des hallucinations.


La légitimité de droit divin appartient tellement au sacerdoce que sans elle le vrai sacerdoce n'existe pas. L'initiation et la consécration ont une véritable hérédité.

Ainsi le sanctuaire est inviolable pour les profanes et ne peut être envahi par les sectaires.

Ainsi les lumières de la révélation divine se distribuent avec une suprême raison, parce qu'elles descendent avec ordre et harmonie. Dieu n'éclaire pas le monde avec des météores et des foudres, mais il fait graviter paisiblement les univers chacun autour de son soleil.

Types Egyptiens de la Coëtie et de la Nécromancie.


Cette harmonie tourmente certaines âmes impatientes du devoir, et viennent des hommes qui ne pouvant forcer la révélation à s'accorder avec leurs vices, se posent en réformateurs de la morale. «Si Dieu a parlé, disent-ils, comme Rousseau, pourquoi n'en ai-je rien entendu?»--Bientôt ils ajoutent: «Il a parlé, mais c'est à moi;» ils l'ont rêvé, et ils finissent par le croire. Ainsi commencent les sectaires, ces fauteurs d'anarchie religieuse que nous ne voudrions pas voir livrer aux flammes, mais qu'il faudrait enfermer comme des fous contagieux.

Ainsi se formèrent les écoles mystiques profanatrices de la science. Nous avons vu par quels procédés les fakirs de l'Inde arrivaient par des éréthismes nerveux et des congestions cérébrales à ce qu'ils appelaient la lumière incréée. L'Egypte eut aussi ses sorciers et ses enchanteurs, et la Thessalie en Grèce fut pleine de conjurations et de maléfices. Se mettre directement en rapport avec les démons et les dieux, c'est supprimer le sacerdoce, c'est renverser la base du trône; l'instinct anarchique des prétendus illuminés le savait bien. Aussi est-ce par l'attrait de la licence qu'ils espéraient recruter des disciples, et ils donnaient d'avance l'absolution à tous les scandales des moeurs, se contentant de la rigidité dans la révolte et de l'énergie dans la protestation contre la légitimité sacerdotale.

Les bacchantes qui déchirèrent Orphée se croyaient inspirées d'un dieu, et sacrifièrent le grand hiérophante à leur ivresse divinisée. Les orgies de Bacchus étaient des excitations mystiques, et toujours les sectaires de la folie procédèrent par mouvements déréglés, excitations frénétiques et dégoûtantes convulsions; depuis les prêtres efféminés de Bacchus jusqu'aux gnostiques; depuis les derviches tourneurs jusqu'aux épileptiques de la tombe du diacre Pâris, le caractère de l'exaltation superstitieuse et fanatique est toujours le même.

C'est toujours sous prétexte d'épurer le dogme, c'est au nom d'un spiritualisme outré que les mystiques de tous les temps ont matérialisé les signes du culte. Il en est de même des profanateurs de la science des mages, car la haute magie, ne l'oublions pas, c'est l'art sacerdotal primitif. Elle réprouve tout ce qui se fait en dehors de la hiérarchie légitime et applaudit non pas au supplice, mais à la condamnation des sectaires et des sorciers.

Nous rapprochons à dessein ces deux qualifications, tous les sectaires ont été des évocateurs d'esprits et de fantômes qu'ils donnaient au monde pour des dieux; ils se flattaient tous d'opérer des miracles à l'appui de leurs mensonges. A ces titres donc ils étaient tous des goétiens, c'est-à-dire de véritables opérateurs de magie noire.

L'anarchie étant le point de départ et le caractère distinctif du mysticisme dissident, la concorde religieuse est impossible entre sectaires, mais ils s'entendent à merveille sur un point: c'est la haine de l'autorité hiérarchique et légitime. En cela donc consiste réellement leur religion, puisque c'est le seul lien qui les rattache les uns aux autres. C'est toujours le crime de Cham; c'est le mépris du principe de la famille, et l'outrage infligé au père, dont tous les dissidents proclament hautement l'ivresse, dont ils découvrent avec des rires sacrilèges la nudité et le sommeil.

Les mystiques anarchistes confondent tous la lumière, intellectuelle avec la lumière astrale; ils adorent le serpent au lieu de révérer la sagesse obéissante et pure qui lui met le pied sur la tête. Aussi s'enivrent-ils de vertiges et ne tardent-ils pas à tomber dans l'abîme de la folie.

Les fous sont tous des visionnaires et souvent ils peuvent se croire des thaumaturges, car l'hallucination étant contagieuse, il se passe souvent ou il semble se passer autour des fous des choses inexplicables. D'ailleurs les phénomènes de la lumière astrale attirée ou projetée avec excès, sont eux-mêmes de nature à déconcerter les demi-savants. En s'accumulant dans les corps, elle leur donne, par la distension violente des molécules, une telle élasticité, que les os peuvent se tordre, les muscles s'allonger outre mesure. Il se forme des tourbillons et comme des trombes de cette lumière, qui soulèvent les corps les plus pesants et peuvent les soutenir en l'air pendant un temps proportionnel à la force de projection. Les malades se sentent alors comme prêts d'éclater, et sollicitent des secours par compression et percussion. Les coups les plus violents et la compression la plus forte étant alors équilibrés par la tension fluidique, ne font ni contusions ni blessures, et soulagent le patient au lieu de l'étouffer.

Les fous prennent les médecins en horreur et les mystiques hallucinés détestent les sages, ils les fuient d'abord, ils les persécutent ensuite fatalement et malgré eux; s'ils sont doux et indulgents, c'est pour les vices; la raison soumise à l'autorité les trouve implacables: les sectaires en apparence les plus doux sont pris de fureur et de haine, lorsqu'on leur parle de soumission et de hiérarchie. Toujours les hérésies ont occasionné des troubles. Si un faux prophète ne pervertit pas, il faut qu'il tue. Ils réclament à grands cris la tolérance pour eux, mais ils se gardent bien d'en faire usage envers les autres. Les protestants déclamaient contre les bûchers de Rome à l'époque même où Jean Calvin, de son autorité privée, faisait brûler Michel Servet.

Ce sont les crimes des donatistes, des circoncellions et de tant d'autres qui ont forcé les princes catholiques à sévir, et l'Église même à leur abandonner les coupables. Ne dirait-on pas à entendre les gémissements de l'irréligion que les vaudois, les albigeois et les hussites étaient des agneaux? Étaient-ce des innocents que ces sombres puritains d'Écosse et d'Angleterre qui tenaient le poignard d'une main et la Bible de l'autre en prêchant l'extermination des catholiques? Une seule église au milieu de tant de représailles et d'horreurs à toujours posé et maintenu en principe son horreur du sang: c'est l'église hiérarchique et légitime.

L'Église, en admettant la possibilité et l'existence des miracles diaboliques, reconnaît l'existence d'une force naturelle dont on peut se servir, soit pour le bien, soit pour le mal. Aussi a-t-elle sagement décidé que si la sainteté de la doctrine peut légitimer le miracle, le miracle seul ne peut jamais autoriser les nouveautés de la doctrine.

Dire que Dieu, dont les lois sont parfaites et ne se démentent jamais, se sert d'un moyen naturel pour opérer les choses qui nous semblent surnaturelles, c'est affirmer la raison suprême et le pouvoir immuable de Dieu, c'est agrandir l'idée que nous avons de sa providence; ce n'est point nier son intervention dans les merveilles qui s'opèrent en faveur de la vérité, que les catholiques sincères le comprennent bien.

Les faux miracles occasionnés par les congestions astrales ont toujours une tendance anarchique et immorale, parce que le désordre appelle le désordre. Aussi les dieux et les génies des sectaires sont-ils avides de sang et promettent-ils ordinairement leur protection au prix du meurtre. Les idolâtres de la Syrie et de la Judée se faisaient des oracles avec des têtes d'enfants qu'ils arrachaient violemment du corps de ces pauvres petites créatures. Ils faisaient sécher ces têtes, et après leur avoir mis sous la langue une lame d'or avec des caractères inconnus, ils les plaçaient dans des creux pratiqués dans la muraille, leur faisaient un corps de plantes magiques environnées de bandelettes, allumaient une lampe devant ces affreuses idoles, leur offraient de l'encens et venaient religieusement les consulter; ils croyaient entendre parler cette tête dont les derniers cris d'angoisse avaient sans doute ébranlé leur imagination. D'ailleurs nous avons dit que le sang attire les larves. Dans les sacrifices infernaux, les anciens creusaient une fosse et la remplissaient de sang tiède et fumant; ils voyaient alors ramper, monter, descendre, accourir du creux de la terre, de toutes les profondeurs de la nuit, des ombres débiles et pâles. Ils traçaient avec la pointe de l'épée sanglante le cercle des évocations, allumaient des feux de laurier, d'aulne et de cyprès sur des autels couronnés d'asphodèle et de verveine, la nuit alors semblait devenir plus froide et plus sombre, la lune se cachait sous les nuages, et l'on entendait le faible frôlement des fantômes qui se pressaient autour du cercle pendant que les chiens hurlaient lamentablement dans toute la campagne.

Pour tout pouvoir, il faut tout oser, tel était le principe des enchantements et de leurs horreurs. Les faux magiciens se liaient par le crime, et ils se croyaient capables de faire peur aux autres quand ils étaient parvenus à s'épouvanter eux-mêmes. Les rites de la magie noire sont restés horribles comme les cultes impies qu'elle avait produits, soit dans les associations de malfaiteurs conspirant contre les civilisations antiques, soit chez les peuplades barbares. C'est toujours le même amour des ténèbres, ce sont toujours les mêmes profanations, les mêmes prescriptions sanglantes. La magie anarchique est le culte de mort. Le sorcier s'abandonne à la fatalité, il abjure sa raison, il renonce à l'espérance de l'immortalité et il immole des enfants. Il renonce au mariage honnête et fait voeu de débauche stérile. A ces conditions il jouit de la plénitude de sa folie, il s'enivre de sa méchanceté au point de la croire toute-puissante, et transformant en réalité ses hallucinations, il se croit maître d'évoquer à son gré toute la tombe et tout l'enfer.

Les mots barbares et les signes inconnus ou même absolument insignifiants sont les meilleurs en magie noire. On s'hallucine mieux avec des pratiques ridicules et des évocations imbéciles que par des rites ou des formules capables de tenir l'intelligence en éveil. M. Du Potet affirme avoir expérimenté la puissance de certains signes sur les crisiaques, et les signes qu'il trace de sa main dans son livre occulte, avec précaution et mystère, sont analogues, sinon absolument semblables, aux prétendues signatures diaboliques qui se trouvent dans les anciennes éditions du grand grimoire. Les mêmes causes doivent produire toujours les mêmes effets, et il n'y a rien de nouveau sous la lune des sorciers, non plus que sous le soleil des sages.

L'état d'hallucination permanent est une mort ou une abdication de la conscience; on est alors livré à tous les hasards de la fatalité des rêves. Chaque souvenir apporte son reflet, chaque mauvais désir crée une image, chaque remords enfante un cauchemar. La vie devient celle d'un animal, mais d'un animal ombrageux et tourmenté. On n'a plus conscience ni de la morale ni du temps. Les réalités n'existent plus, tout danse dans le tourbillon des formes les plus insensées. Une heure semble parfois durer des siècles; des années peuvent passer avec la rapidité d'une heure.

Notre cerveau, tout phosphorescent de lumière astrale, est plein de reflets et de figures sans nombre. Quand nous fermons les yeux, il nous semble souvent qu'un panorama tantôt brillant, tantôt sombre et terrible, se déroule sous notre paupière. Un malade atteint de la fièvre ferme à peine les yeux pendant la nuit, qu'il est ébloui souvent par une insupportable clarté. Notre système nerveux, qui est un appareil électrique complet, concentre la lumière dans le cerveau, qui est le pôle négatif de l'appareil, ou la projette par les extrémités qui sont les pointes destinées à remettre en circulation notre fluide vital. Quand le cerveau attire violemment une série d'images analogues à une passion qui a rompu l'équilibre de la machine, l'échange de lumière ne se fait plus, la respiration astrale s'arrête et la lumière dévoyée se coagule en quelque sorte dans le cerveau. Aussi les hallucinés ont-ils les sensations les plus fausses et les plus perverses. Il en est qui trouvent de la jouissance à se découper la peau en lanières et à s'écorcher lentement, d'autres mangent et savourent les substances les moins faites pour servir de nourriture. M. le docteur Brierre de Boismont, dans son savant Traité des hallucinations 8, a rassemblé plusieurs séries d'observations excessivement curieuses; tous les excès de la vie, soit en bien mal compris, soit en mal non combattu, peuvent exalter le cerveau et y produire des stagnations de lumière. L'ambition excessive, les prétentions orgueilleuses à la sainteté, une continence pleine de scrupules et de désirs, des passions honteuses satisfaites malgré les avertissements réitérés du remords: tout cela conduit à l'évanouissement de la raison, à l'extase morbide, à l'hystérie, aux visions, à la folie. Un homme n'est pas fou, remarque le savant docteur, parce qu'il a des visions, mais parce qu'il croit plus à ses visions qu'au sens commun. C'est donc l'obéissance et l'autorité seules qui peuvent sauver les mystiques; s'ils ont en eux-mêmes une confiance obstinée, il n'y a plus de remède, ils sont déjà les excommuniés de la raison et de la foi: ce sont les aliénés de la charité universelle. Ils se croient plus sages que la société; ils croient former une religion, et ils sont seuls; ils pensent avoir dérobé pour leur usage personnel les clefs secrètes de la vie, et leur intelligence est déjà tombée dans la mort.

Note 8: (retour) Brierre de Boismont, Des hallucinations, ou histoire raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l'extase, du magnétisme et du somnambulisme, 2e édition, 1852, 1 vol. in-8.


CHAPITRE III.

INITIATIONS ET ÉPREUVES.

SOMMAIRE.--La doctrine secrète de Platon.--Théosophie et théurgie.--L'antre de Trophonius.--Origines des fables de l'Achéron et du Ténare.--Le tableau symbolique de Cébès.--Les doctrines ultra-mondaines du Phédon.--La sépulture des morts.--Sacrifices pour apaiser les mânes.


Ce que les adeptes nomment le grand oeuvre n'est pas seulement la transmutation des métaux, c'est aussi et surtout la médecine universelle, c'est-à-dire le remède à tous les maux, y compris la mort.

L'oeuvre qui crée la médecine universelle, c'est la régénération morale de l'homme. C'est cette seconde naissance dont parlait le Sauveur au docteur de la loi, Nikodémos, qui ne le comprenait pas, et Jésus lui disait: «Quoi, vous êtes maître en Israël et vous ignorez ce mystère!» comme s'il voulait lui faire entendre qu'il s'agissait des principes fondamentaux de la science religieuse, et qu'il n'était pas permis à un maître de les ignorer.

Le grand mystère de la vie et de ses épreuves est représenté dans la sphère céleste et dans le cycle de l'année. Les quatre formes du sphinx correspondent aux quatre éléments et aux quatre saisons. Les figures symboliques du bouclier d'Achille, dans Homère, ont une signification analogue à celle des douze travaux d'Hercule. Achille doit mourir comme Hercule, après avoir vaincu les éléments et combattu contre les dieux. Hercule, victorieux de tous les vices figurés par les monstres qu'il doit combattre, succombe un instant au plus dangereux de tous, à l'amour; mais il arrache enfin de sa poitrine, avec des lambeaux de sa chair, la tunique brûlante de Déjanire; il la laisse coupable et vaincue; il meure affranchi et immortel.

Tout homme qui pense est un Oedipe appelé à deviner l'énigme du sphinx ou à mourir. Tout initié doit être un Hercule accomplissant le cycle d'une grande année de travaux et méritant, par les sacrifices du coeur et de la vie, les triomphes de l'apothéose.

Orphée n'est roi de la lyre et des sacrifices qu'après avoir tour à tour conquis et su perdre Eurydice. Omphale et Déjanire sont jalouses d'Hercule: l'une veut l'avilir, l'autre cède aux conseils d'une lâche rivale qui la pousse à empoisonner le libérateur du monde; mais elle va le guérir d'un empoisonnement bien autrement funeste, celui de son indigne amour. La flamme du bûcher va purifier ce coeur trop faible; Hercule expire dans toute sa force et peut s'asseoir victorieux près du trône de Jupiter!

Jacob, avant d'être le grand patriarche d'Israël, avait combattu pendant toute une longue nuit contre un ange.

L'ÉPREUVE, tel est le grand mot de la vie: la vie est un serpent qui s'enfante et se dévore sans cesse; il faut échapper à ses étreintes et lui mettre le pied sur la tête. Hermès, en le multipliant, l'oppose à lui-même, et dans un équilibre éternel il en fait le talisman de son pouvoir et la gloire de son caducée.

Les grandes épreuves de Memphis et d'Éleusis avaient pour but de former des rois et des prêtres, en confiant la science à des hommes courageux et forts. Il fallait, pour être admis à ces épreuves, se livrer corps et âme au sacerdoce et faire l'abandon de sa vie. On descendait alors dans des souterrains obscurs où il fallait traverser tour à tour des bûchers allumés, des courants d'eau profonde et rapide, des ponts mobiles jetés sur des abîmes, et cela sans laisser éteindre et s'échapper une lampe qu'on tenait à la main. Celui qui chancelait ou qui avait peur ne devait jamais revoir la lumière; celui qui franchissait avec intrépidité tous les obstacles était reçu parmi les mystes, c'est-à-dire qu'on l'initiait aux petits mystères. Mais il restait à éprouver sa fidélité et son silence, et ce n'était qu'au bout de plusieurs années qu'il devenait épopte, titre qui correspond à celui d'adepte.

La philosophie, rivale du sacerdoce, imita ces pratiques et soumit ses disciples à des épreuves. Pythagore exigeait le silence et l'abstinence pendant cinq ans: Platon n'admettait dans son école que des géomètres et des musiciens, il réservait d'ailleurs une partie de son enseignement pour les initiés et sa philosophie avait ses mystères. C'est ainsi qu'il fait créer le monde par les démons, et qu'il fait sortir tous les animaux de l'homme. Les démons de Platon ne sont autres que les Éloïm de Moïse, c'est-à-dire les forces par le concours et l'harmonie desquelles le principe suprême a créé. En disant que les animaux sortent de l'homme, il veut dire que les animaux sont l'analyse de la forme vivante dont l'homme est la synthèse. C'est Platon qui le premier a proclamé la divinité du verbe, c'est-à-dire de la parole, et ce verbe créateur, il semble en pressentir l'incarnation prochaine sur la terre; il annonce les souffrances et le supplice du juste parfait, réprouvé par l'iniquité du monde.

Cette philosophie sublime du verbe appartient à la pure kabbale, et Platon ne l'a point inventée. Il ne le cache pas d'ailleurs et déclare hautement qu'en aucune science il ne faut jamais recevoir que ce qui s'accorde avec les vérités éternelles et avec les oracles de Dieu. Dacier, à qui nous empruntons cette citation, ajoute que, «par ces vérités éternelles, Platon entend une ancienne tradition, qu'il prétend que les premiers hommes avaient reçue de Dieu et qu'ils avaient transmise à leurs descendants.» Certes, à moins de nommer positivement la kabbale, on ne saurait être plus clair. C'est la définition au lieu du nom: c'est quelque chose de plus précis en quelque manière que le nom même.

«Ce ne sont pas les livres, dit encore Platon, qui donnent ces hautes connaissances; il faut les puiser en soi-même par une profonde méditation et chercher le feu sacré dans sa propre source.... C'est pourquoi je n'ai jamais rien écrit de ces révélations et je n'en parlerai jamais.

»Tout homme qui entreprendra de les rendre vulgaires ne l'entreprendra jamais qu'inutilement, et tout le fruit qu'il tirera de son travail, c'est qu'excepté un petit nombre d'hommes à qui Dieu a donné assez d'intelligence pour voir en eux-mêmes ces vérités célestes, il donnera aux uns du mépris pour elles, et remplira les autres d'une vaine et téméraire confiance, comme s'ils savaient des choses merveilleuses qu'ils ne savent pourtant pas 9

Note 9: (retour) Dacier, la Doctrine de Platon (Bibliothèque des anciens philosophes), t. III, p. 81.

Il écrit à Denys le Jeune:

«Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus précieux et plus divin et ce que vous avez grande envie de savoir, puisque vous me l'avez envoyé exprès; car, selon ce qu'il m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous l'écrire par énigmes, afin que si ma lettre est interceptée sur terre ou sur mer, celui qui la lira n'y puisse rien comprendre.

»Toutes choses sont autour de leur roi, elles sont à cause de lui, et il est seul la cause des bonnes choses; second pour les secondes et troisième pour les troisièmes 10

Note 10: (retour) Dacier, loco citato.t. III, p. 194.

Il y a dans ce peu de paroles un résumé complet de la théologie des séphirots. Le roi, c'est Ensoph, l'être suprême et absolu. Tout rayonne de ce centre qui est partout, mais que nous concevons surtout de trois manières et dans trois sphères différentes. Dans le monde divin, qui est celui de la première cause, il est unique et premier. Dans le monde de la science qui est celui des causes secondes, l'influence du premier principe se fait sentir, mais on ne le conçoit plus que comme la première des causes secondes; il s'y manifeste par le binaire, c'est le principe créateur passif. Enfin, dans le troisième monde, qui est celui des formes, il se révèle comme la forme parfaite, le verbe incarné, la beauté et la bonté suprêmes, la perfection créée; il est donc à la fois le premier, le second et le troisième, puisqu'il est tout en tout, le centre et la cause de tout. N'admirons point ici le génie de Platon, reconnaissons seulement la science exacte de l'initié.

Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile. C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.

La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom de théosophie et embrassa dans la suite le dogme magique tout entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se rattachèrent successivement toutes les découvertes des chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences de la divination apprirent à la science comment on peut se passer du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi, lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»

Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence, la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent, les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'écritures diaboliques. La seule vue de ces caractères fait retomber les crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de l'Inde. Ce sont des hatchichims et des faquirs. Les avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce qu'ils ont voulu périr.

Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades, employaient une sorte d'homoeopathie; ils les terrifiaient en exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux, que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas: «Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»

Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie. Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon, d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette tête est le nom de IAO; on appelait cette figure khnoubis, mot égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.

Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif, tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils ont seuls la conscience de leur immortalité.

Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale, l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau, Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme. Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!

Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois à l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de l'enfer.

Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes. Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de l'Éternité, c'est le noviciat immortel.

Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce tableau, dont la description nous a été conservée et que plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette description, est un monument à la fois philosophique et magique. C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.

Ce secret est la royauté du sage, c'est la couronne de l'initié que nous voyons redescendre vainqueur du sommet des épreuves dans la belle allégorie de Cébès. Le grand arcane le rend maître de l'or et de la lumière qui sont au fond la même chose, il a résolu le problème de la quadrature du cercle, il dirige le mouvement perpétuel, et il possède la pierre philosophale. Ici les adeptes me comprendront. Il n'y a ni interruption dans le travail de la nature ni lacune dans son oeuvre. Les harmonies du ciel correspondent à celles de la terre, et la vie éternelle accomplit ses évolutions suivant les mêmes lois que la vie d'un jour. Dieu a tout disposé avec poids, nombre et mesure, dit la Bible, et cette lumineuse doctrine était aussi celle de Platon. Dans le Phédon, il fait discourir Socrate sur les destinées de l'âme d'une manière tout à fait conforme aux traditions kabbalistiques. Les esprits épurés par l'épreuve s'affranchissent des lois de la pesanteur, et surtout de l'atmosphère des larmes; les autres y rampent dans les ténèbres, et ce sont ceux-là qui apparaissent aux hommes faibles ou criminels. Ceux qui se sont affranchis des misères de la vie matérielle ne reviennent plus en contempler les crimes et en partager les erreurs: c'est vraiment assez d'une fois.

Le soin que prenaient les anciens d'ensevelir les morts protestait hautement contre la nécromancie, et toujours ceux-là ont été regardés comme des impies qui troublent le repos de la tombe. Rappeler les morts sur la terre, ce serait les condamner à mourir deux fois; et ce qui faisait craindre surtout aux hommes pieux des anciens cultes de rester sans sépulture après leur mort, c'était l'appréhension que leur cadavre ne fût profané par les Stryges et ne servît aux enchantements. Après la mort, l'âme appartient à Dieu, et le corps à la mère commune qui est la terre. Malheur à ceux qui osent attenter à ces refuges! Quand on avait troublé le sanctuaire de la tombe, les anciens offraient des sacrifices aux mânes irrités; et il y avait une sainte pensée au fond de cet usage. En effet, s'il était permis à un homme d'attirer vers lui par une chaîne de conjurations les âmes qui nagent dans les ténèbres en aspirant vers la lumière, celui-là se donnerait des enfants rétrogrades et posthumes qu'il devrait nourrir de son sang et de son âme. Les nécromanciens sont des enfanteurs de vampires, ne les plaignons donc pas s'ils meurent rongés par les morts!