Colonisation de la Virginie--Des sauvages de ce pays; confédération Pohatane--Vahunsonaca; ses conquêtes--Le capitaine Smith tombe entre ses mains--Héroïsme de Pocahontas--Visite et réception de Sir John Newport--Le roi d'Angleterre envoie des présens à Vahunsonaca--Son couronnement--Blocus de Jamestown--Arrivée de Lord Delaware--Chances diverses de la guerre--Nouvelle alliance--Mort du Sachem; son caractère--Ses enfans.
Les Anglais connaissaient déjà depuis quelques années la Virginie, qu'ils avaient ainsi nommée pour faire honneur à la reine Elizabeth, que s'était piquée de règner sans maître qui partageât son autorité.
Le pays, alors, depuis le rivage de la mer jusques à l'Allegany, et depuis l'extrémité sud des eaux connues sous le nom de «James River», jusques à la rivière Patuxent dans le Maryland, était occupé par trois nations principales, divisées chacune en tribus, bourgades, clans et familles. C'étaient les Pohatans, les Monacans, et les Monohacks. La confédération pohatane, sans contredit la plus nombreuse, habitait depuis l'Océan jusques à la chûte des rivières dans les régions qui touchent à la Caroline et au Maryland. Tout ce territoire comprenait environ huit mille milles carrés. La nature l'avait doué de nombreux avantages, et, bien différentes des contrées situées plus vers le nord, celles en question, étaient peu exposées au froid, moins encore à la famine. Les sauvages fréquentaient, pour la pêche, les rivières Nansamond, Iork et Chickahomine, abondantes en poissons délicieux. De riches moissons étaient le prix d'une culture réduite chez les Américains au plus simple travail: le sol avait à peine besoin d'être remué pour produire. Les forêts fournissaient avec profusion le gibier et les fruits. Transplantés sur ce sol heureux, les Pohatans étaient cependant un peuple endurci aux fatigues de la guerre, et les Mnacans et les Monohacks, bien que protégés par un pays de montagnes, avaient besoin d'une solide union pour leur résister. Se Sachem principal, ou l'empereur, comme disent les chroniqueurs du temps, était appellé par les Anglais, Pohatan 58, quoique son nom véritable fut Vahunsonaca.
Note 58: (retour) Pohatans était aussi le nom de la nation.
Né vers l'an 1560, il ne fut d'abord le chef que de dix tribus, qui formaient en premier lieu la confédération pohatane. Mais, jeune encore, il les conduisit à la guerre contre les peuples voisins, qu'il s'assujettit par ses nombreux exploits, et forma un petit empire qui, à l'arrivée des Anglais, offrait une agglomération formidable de trente tribus.
Notre monarque américain; car voilà bien un royaume sauvage, accueillit Sir John Newport et sa colonie avec la plus généreuse hospitalité. Un grand Ouirohance 59 le reçut sur le rivage, et lui offrit des rafraîchissemens et du terrein, ou, comme il s'exprimait, un grand lit pour ses enfans. Ce fut dans cet endroit que fut fondée la ville de Jamestown. Vahunsonaca ne prévoyait point que ces étrangers, en qui il ne voyait qu'une troupe de frères, qu'il fallait refaire des fatigues d'un pénible voyage, détruiraient un jour sa famille et sa nation.
Note 59: (retour) Ouirohance signifie un homme très noble, un grand.
Les Anglais ne tardèrent pas à tourner leurs armes contre ceux qui les avaient accueillis avec tant de générosité. Le célèbre capitaine Smith, homme peu difficile sur le point d'honneur, commença la petite guerre pour la subsistance de la colonie. Dans une de ses rencontres, il s'empara d'une idole ou dieu sauvage 60. Vahunsonaca paya sa rançon, mais en même temps, il se prépara à repousser la force par la force. Smith surpris en explorant la rivière Chickahomine, fut pris, malgré son intrépidité, et traîné de tribu en tribu jusques à Ouirohocomo, résidence temporaire Du Sachem. C'était un homme de belle taille, à l'air grave et majestueux. Il était assis devant un feu, sur un siège recouvert de peaux, envellopé lui-même dans un immense manteau de Rarowcum 61, peau précieuse, dont les queues pendantes relevaient encore sa richesse. A ses côtés étaient ses deux filles, Pocahontas et Matanchanna, ainsi qu'une femme de distinction que l'on disait être la reine d'Appamatuck. Plus loin, et sur deux lignes, était rangée la noblesse, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. La reine d'Appamatuck présenta à Smith de l'eau pour se laver, et une de ses suivantes apporta une touffe de plumes comme manière d'essuie-mains. Après ce cérémonial Vahunsonaca ouvrit le conseil, qui prononça la mort. On sait des deux côtés de l'Atlantique, que Smith dut son salut à la célèbre Pocahontas. L'indomptable Sachem, que les larmes seules de cette tendre enfant pouvaient fléchir, arrêta la justice prête à frapper, et renvoya le capitaine. Il lui donna même son amitié, et le pria de lui envoyer deux canons, lui promettant, en retour, de l'adopter pour son fils, et de lui céder la terre de Cappahowsick.
Note 60: (retour) On a avancé à tort que les peuples de la Virginie étaient dépourvus d'idées religieuses. Cette idole semble déjà prouver le contraire. Ils avaient un sacerdoce, et, nous dit Madame de Genlis, on fesait faire aux prêtres une manière de noviciat, sous un arbre. Des hommes armés de boucliers formaient une barrière autour d'eux. D'autres cherchaient à lancer contre eux des baguettes, mais on les garantissait. Puis on abattait l'arbre, on allumait un feu, et l'on formait des guirlandes et des couronnes pour les jeunes gens. Vahunsonaca bâtit un Temple qui avait cent quarante pieds de long. Les quatre angles portaient chacun une figure en bois. La première représentait un homme, la seconde un dragon, la troisième une panthère, et la quatrième un aigle.
Note 61: (retour) Ainsi écrit M. Thatcher, C'est, je suppose, le Racoon des naturalistes. V. McLock's Natural Hist., Chneider, de Villebrune, etc. etc.
Sir John Newport, rassuré par des procédés si honorables, ne craignit pas de s'engager lui-même dans l'intérieur avec une escorte de trente hommes. Il fut défendu à toutes les tribus d'attaquer le chevalier sur son passage, et Vahunsomaca le reçut d'une manière digne de lui. Il y eut un festin que se prolongea durant toute la nuit. Sir John donna au Sachem un jeune anglais nommé Savadge, qui parut lui plaire beaucoup, et il en reçut en retour un petit sauvage appellé Nemontack. Durant les quatre jours que dura la visite, Vahunsonaca fit voir tant de dignité et de discrétion que Smith et Newport ne purent s'empêcher de l'admirer. Sir John, suivant l'esprit de sa nation, conduisait avec lui une multitude d'objets de trafic, au moyen desquels il espérait se procurer une immense quantité de blé. Les sauvages du commun se pressaient autour de lui, mais leur roi demeurait sur sa natte, ornée de perles et de coquillages. Le gouverneur s'avisa de l'engager à faire comme les autres, mais Vahunsonaca lui dit avec dignité: «Sachem, je suis un grand Ouirohance, et je t'estime tel. Laisse à ma disposition toutes tes marchandises; je prendrai celles qui me plaisent, et je te donnerai en retour ce qui me paraîtra d'une valeur proportionnée. Sir John se laissa prendre; Vahunsonaca choisit froidement, et fit verser quatre boisseaux de blé à ceux qui en avaient espéré vingt muids. Mais comme le sauvage, habile à tromper, se laisse aussi facilement jouer lui-même, le capitaine Smith eut sa revanche. Il montra divers petits objets, qu'il mit au jour pour en faire ressortir le brillant. Ces oripeaux attirèrent les regards du Chef, qui donna trois cents boisseaux de blé pour deux livres de grains bleux, lorsqu'on lui dit qu'ils étaient d'une substance fort rare, et faits pour être portés exclusivement par les plus grands monarques. Il devinrent en usage chez les plus grands chefs, auxquels seuls il permit d'en porter, par un ordre qu'il donna en 1608, son conseil assemblé à cet effet.
Mais les objets de luxe n'étaient point les seuls dont Vahunsonaca cherchât à se mettre en possession. Il avait été à même d'observer la supériorité que les armes à feu donnaient aux Anglais. Il mit tout en oeuvre pour s'en procurer, et lorsque Sir John Newport se prépara à faire un voyage en Angleterre, il lui envoya de grands présens, et en obtint vingt-cinq épées. N'ayant as trouvé l'honorable Smith aussi complaisant, il en fut si piqué, qu'il commanda à tous ses sujets de saisir les armes des Anglais, partout où ils les trouveraient. Il s'en suivit plusieurs escarmouches dans lesquelles les sauvages ne furent point les plus forts. Le Sachem revenu de son emportement, envoya Pocahontas à Jamestown, pour solliciter la mise en liberté des captifs. Smith, peu délicat envers sa bienfaitrice, ne les lui remit qu'après les avoir fait battre de verges.
Cependant Sir John Newport revint d'Angleterre avec de grands renforts. Il était porteur de magnifiques présens du roi Jacques à son «bien-aimé frère et allié, Pohatan». Ce prince lui envoyait, outre un grand nombre d'objets précieux, un bassin en argent avec une aiguière, un lit royal et des habits de valeur. Il avait donné commission au chevalier, de confirmer le «droit divin» de son allié en Virginie, par les cérémonies d'un couronnement; et il envoyait à cet effet un trône, la couronne, le sceptre, et un manteau écarlate et broché d'or.
Smith, envoyé pour prévenir Pohatan de venir à Jamestown, pour recevoir les insignes de la royauté, en reçut cette réponse fière: Moi aussi je suis Sachem, et c'est ici mon domaine, j'y resterai huit jours, pour attendre les présens dont tu me parles. Ton père (Sir John Newport) doit venir à moi. Quant aux Monacans, je sais venger mes injures. Et pour ce que tu dis d'Appamatuck, il n'est pas situé où tu dis» en disant ces mots, il saisit une canne, et traça sur le sable la géographie de ce lieu. Il fut inflexible, et il fallut que le représentant du roi des Anglais vint trouver ce sauvage jusques à Ouirohocomo. Pohatan se laissa revêtir des habits royaux; mais lorsqu'on voulut le faire agenouiller pour recevoir la couronne, il exerça la patience de tous les officiers. Enfin, l'un d'eux, s'appuyant fortement sur les épaules royales, fit plier sa sauvage Majesté, tandis que trois autres lui mirent le riche diadême sur la tête. Aussitôt la garde salua le nouveau couronné d'une telle volée de mousqueterie, qu'il fut saisi d'effroi; toute sa cour d'enfuit dans ces épaisses forêts américaines, comme étonnées elles-mêmes qu'on les rendît témoins d'un cérémonial si nouveau et si effrayant. Cependant tout redevenait calme. Le monarque revenu de sa frayeur, donna naïvement son manteau de peau et ses mocassins à Sir John, qui ne se crut pas peu honoré de posséder les vieux insignes de la royauté virginienne. Mais les couronnans s'en allèrent sans avoir obtenu de secours contre les Monacans, ni même que les restrictions sur le commerce fussent levées.
Au mois de Décembre, le Sachem invita Smith à le venir voir, et lui promit un plein bateau de blé, pourvu qu'il l'aidât à bâtir un palais, et qu'il lui procurât cinquante épées. Le chevaleresque anglais s'aventura avec cinquante hommes. Pohatan fit travailler ses gens, puis lui laissa voir qu'il l'avait joué. Le bouillant capitaine voulut employer la force; mais il fallut retraiter à la fin, et le Sachem retira tout le fruit de son adresse. Son gendre, Opechancana, ne put retarder Smith, et en reçut même un affront, mais douze députés envoyés sous main à Jamestown obtinrent, au nom du capitaine, cinquante épées et trois cents haches. Ce ne fut pas assez pour les Anglais d'être ainsi dupés; Pohatan, après avoir marché trente lieues à la poursuite de Smith, revint à Ouirohocomo, assembla toutes ses forces et fondit sur la colonie. Il intercepta et fit prisonniers le capitaine Radcliffe et quarante anglais, et assiégea Jamestown. Au bout de six mois, les assiégés se virent réduits de six cents à soixante. Dans cette extrémité, ils évacuèrent Jamestown, et s'embarquèrent pour l'établissement des Bermudas.
Pohatan semblait redevenir maître sans contrôle de la Virginie, lorsque le sort voulut que les colons fugitifs rencontrassent le lord Delaware, qui venait d'Angleterre avec une suite considérable. Ils rentrèrent à Jamestown. Le Sachem dut frémir de douleur en abandonnant ses débris, et les Anglais bruler du désir de la vengeance à la vue des cendres d'un établissement naguère si florissant.
Sir Thomas Dale, qui succéda bientôt à lord Delaware, pénétra jusques à Appamatuck, rase les forts des Pohatans, et y fonda New-Bermudas. Vahunsonaca vengea en quelque sorte cet affront par le drame sanglant de Fort-Henry.
L'enlèvement de Pocahontas, en 1612, vint mettre fin à la guerre. Harassés de toutes parts, les Anglais parvinrent à se faire livrer la princesse, en corrompant un Sachem, vassal de Pohatan. Peu contens de la rançon qu'il leur offrait, il s'avancèrent par eau, au nombre de cent cinquante, jusques à Ouirohocomo. Le Sachem les reçut avec intrépidité. Il leur demanda le but de leur marche, en leur disant, que s'ils étaient venus pour combattre, ils éprouveraient le sort de Radcliffe. Il y eut une attaque, qui fut inutile; car les sauvages se cachèrent dans les bois, après avoir fait leurs bravades. Pohatan alla se fortifier à Orapakes avec quatre cents guerriers. Il y reçut de la part des Anglais une députation plus pacifique. Les envoyés ne furent pas admis en sa présence, mais Opechancana les reçut avec faveur. Un des députés était le jeune Rolfe, que fut pas longtemps dédaigné: il obtint la main de Pocahontas, et cette alliance fut le gage de la paix, qui dura jusques à la mort de Pohatan, qui arriva en 1618.
On a vanté la haute stature, la bonne mine et la majesté de ce sauvage, remarquable sous des rapports bien plus importans. Pour parler de sa puissance, son pouvoir, loin de décheoir par le voisinage des Anglais, s'était accru, et, de l'est à l'ouest, depuis le rivage de la mer jusques à l'Allegany, tout lui obéissait. Les Monacans étaient contenus, ainsi que les Massahomis. Ces peuples, qui ne peuvent être que les Iroquois, commençaient à harceler sans relâche les tribus de la confédération situées plus au nord.
Pohatan marchait toujours accompagné d'une garde de cinquante hommes choisis, et fesait observer à ses guerriers une discipline régulière. Ainsi nous voyons que lors d'une visite de Sir John Newport, il passe en revue trois cents de ses sujets, et leur fait simuler un combat avec des évolutions très compliquées. Lorsque cet ordre devint inutile en présence des armes à feu, il employa mille expédiens pour s'en procurer, et il y réussit assez bien. Il employa plusieurs Allemands à discipliner ses soldats, et à construire un arsenal, qui contenait les insignes envoyés par Jacques Ier, et des armes pour équipper mille combattans. Il y avait aussi un trésor, et il était considérable.
On rapporte que deux transfuges l'ayant laissé avec promesse de lui livrer le capitaine Smith et un grand amas d'armes, il les fit exécuter sur le champs, lorsqu'il les vit revenir les mains vides; car, dit-il, ceux qui avaient voulu trahir le capitaine, le pouvaient trahir lui-même. Pyrrhus ne trouva que dans un ancien Romain une grandeur d'âme au-dessus de celle de Pohatan.
Ce sauvage était encore estimable comme homme social, je citerai à l'appui un bel exemple. M. Hamer, envoyé de Sir Thomas Dale, trouve le Sachem entouré d'une garde de deux cents hommes. Après avoir présenté le calumet à l'ambassadeur, il s'informe de la santé de Sir Thomas, puis de Madame Rolfe (Pocahontas). Hamer lui répondant que la princesse est si heureuse, que lors même qu'elle serait libre, elle resterait à Jamestown, il se réjouit avec sa candeur ordinaire du bonheur de sa fille. Enfin, il demande le but de la visite. Hamer lui dit qu'il a des choses particulières à lui communiquer, et alors le Sachem fesant retirer tout le monde à l'exception de deux de ses femmes, l'on se met à parler d'affaires. L'envoyé était chargé de demander pour Sir Thomas, la main de Matanchanna. A cette proposition Pohatan proteste de son amitié pour les Anglais, et ne veut de preuve de la leur que leur parole; mais il ne songe point à de nouvelles alliances. La politesse déployée dans cette entrevue est admirable; mais ce qui l'est encore plus, c'est que jusques à la mort du Sache, il n'y eut plus aucunes rixes entre ses sujets et les colons.
Les vieux écrivains sont partagés sur mon héros. Stith, après l'avoir appellé «un prince de talens et de grand sens» le dit insidieux et cruel. «Quant aux grandes vertus morales, ajoute-t-il, comme la vérité, la bonne foi, la magnanimité, il semble s'en être peu soucié.» Burke parle autrement. «Ce prince, dit-il, dans un moment d'enthousiasme, sera sans doute traité de barbare et de tyran par les peuples civilisés, mais ses titres à la grandeur, quoiqu'il n'ait pas eu les mêmes moyens, sont aussi légitimes que ceux d'un Gengis ou d'un Tamerlan.» M. Thatcher cite avec complaisance cette comparaison: je dirai pour ma part, qu'un homme placé par le sort à la tête d'une confédération de peuplades incultes, la plupart soumises par la terreur, les gouvernant en despote, et maintenant son pouvoir malgré les Anglais, les Monacans et les Iroquois, me semble digne de l'admiration des hommes. Pohatan laissa, outre ses trois filles 62, deux fils, Opitchipan et Keketaugh, peu dignes de lui succéder.
Note 62: (retour) Opechancana avait épousé l'aînée.
Suite des Sachems pohatans--Sasapin et Mangopeomen--Ce dernier réunit les Chickahominis à la confédération--Ligue contre les Anglais; soixante et dix forts sont détruits ou abandonnés--Bataille de Pamunky, armistice--Mangopeomen est pris--Sa mort et son caractère--Particularités intéressantes de la vie de Pocahontas.
OPITCHIPAN, successeur de Pohatan, pris le nom de Sasapin 63. Il n'eut de Sachem que le nom, et s'associa son beau frère, Opechancana, que règna sous le nom de Mangopeomen. Grand chef de guerre sous son beau père, ce Sachem avait fait prisonnier le capitaine Smith. Moins heureux plus tard, il en avait été terrassé, et traité avec ignominie: il se vengea en semant le carnage dans la journée de Fort-Henry. Ce sage Ouirohance prit sur son beau frère tout l'ascendant que son génie lui promettait, et ouvrit son gouvernement par une manoeuvre d'une politique adroite. Dissimulé avec les Anglais, auxquels il ne pouvait pardonner la prise d'Appamatuck, il renouvella l'ancienne alliance de 1619, pour mieux voiler ses desseins. L'artifice par lequel il réunit à la confédération pohatane la nation des Chickahominis, justifie assez les craintes que les habitans de Jamestown commençaient à concevoir. Cette peuplade ayant refusé de payer à la colonie un tribut annuel, le président Yeardly entra sur son territoire avec des troupes; mais Mangopeomen persuada les Chickahominis de le reconnaître pour Sachem, et il engagea le général à retraiter. Cette annexe qu'il fit à sa puissance, devait le servir dans l'exécution du nouveau plan de défense que son intelligence voyait nécessité par l'accroissement journalier des ressources de la colonie.
Note 63: (retour) Cet usage de prendre un nom en arrivant à l'autorité suprême, était commun à toute l'Amérique. Ouingina prend le nom de Pemissapan, comme Opitchipan celui de Sasapin. Vahunsonaca avait apparemment adopté celui de Pohatan. Le même usage ne fut pas moins répandu dans l'ancien monde, et c'est ainsi que tant de rois, en Irlande, portèrent les noms de Laogaire ou d'Eochaid; tant d'autres, celui de Donald, chez les Calédoniens.
Sir Thomas Wyatt succéda à Yeardly, en 1621. Mangopeomen qui n'était pas prêt à éclater, envoya à Jamestown un orateur qui débita une harangue de compliment. Pour rendre la déception plus parfaite, il offrit de fournir des guides pour conduire les Anglais dans des lieux où ils pensaient trouver des mines de cuivre. Mais après avoir sondé les dispositions de Namenacus, Sachem de Patuxent, et des tribus de l'est, il résolut enfin de fondre sans plus tarder, sur la colonie.
Le 21 mars, 1622, jour néfaste dans les annales virginiennes, les diverses tribus engagées dans la ligue se trouvèrent stationnées sur les différens théâtres du massacre, avec une célérité et une précision qui étaient dues à Mangopeomen, l'âme de ces masses, si difficiles à contenir. Cette fois, quoique plusieurs partis eussent à traverser un chemin immense parmi les forêts, guidés seulement par les astres, aucun ne s'égara. Soudain les coups tombèrent. Le terrible Sachem, semblable à Mars parmi les siens, alimentait le carnage. Un massacre épouvantable eut lieu, et trois cent quarante-sept personnes furent les premières victimes de cette boucherie, qui eut des suites encore plus funestes. Caanco, sauvage chrétien, avait cependant donné l'alarme; le danger fut connu de toutes parts, et toute la colonie se mit sous les armes. Frémissant de rage, Mangopeomen rallia, comme Attila arrêté devant Orléans, ses guerriers répandis dans le pays, et il attendit de pied ferme l'ennemi, que cette scène de dévastation déployée à ses yeux, excitait à la vengeance. Une guerre à mort suivit, dans laquelle les Anglais égalèrent en barbarie les Pohatans, qui leur donnèrent dès-lors le nom de «Grands Couteaux». De quatre-vingts forts que les colons possédaient, il n'en resta que huit sur pied, et la population totale se trouva réduite à 1700 âmes, en 1624. Lorsque l'on envoya proposer la paix, l'implacable sauvage fit une réponse pleine de fierté, et foula aux pieds l'image du roi d'Angleterre, qu'on lui avait présentée. La guerre la plus dévastatrice continua avec une furie toujours croissante.
En 1625, Sir Thomas Wyatt entra en personne sur le territoire des Pohatans. Mangopeomen l'attendit à Pamunky, à la tête de neuf cents guerriers. Un combat fut livré dans lequel les Anglais parurent d'abord victorieux; mais ils ne purent pousser jusques à Matapony, principal fort, qui n'était qu'à quatre milles du champ de bataille, et furent contraints de retraiter. De nouvelles ouvertures de paix furent encore rejetées; et ce ne fut qu'en 1632, que les sauvages se prêtèrent à une trève.
Mangopeomen la rompit, lorsque à l'arrivée d'un nouveau Gouverneur et d'une nouvelle colonie, la guerre civile se mit entre les Européens.
Quoiqu'avancé en âge, il fesait, avec une extrême célérité, parvenir ses ordres aux tribus les plus éloignées. Il voulut faire lui-même la principale attaque à la tête des cinq tribus les plus considérables; tandis que les efforts subordonnés furent confiés aux Chefs respectifs, système qui étendit le massacre des bouches de la Chesapeake jusqu'aux extrémités des eaux qui s'y jettent. Cinq cents personnes furent tuées, et grand nombre traînées en captivité. Sir John Berkeley 64, à la tête de toutes les forces de la colonie livra plusieurs combats désespérés qui le conduisirent jusque dans le centre du pays des sauvages. Mangopeomen était alors si décrépit par l'âge et les infirmités, qu'il était réduit à se faire porter dans une espèce de litière, d'où il dirigeait la marche en avant, ou la retraite de ses guerriers. Poursuivi chaudement par un parti de cavaliers, il fut pris et conduit à Jamestown, où, à leur grand honneur, les Anglais le traitèrent avec égards, ensevelissant généreusement le souvenir de leurs défaites, à la vue de l'infortune présente de leur plus terrible ennemi. Il y eut un Anglais qui fut inaccessible à ces nobles sentimens. Le Sachem vécut plusieurs jours, entouré de ses serviteurs, qui avaient eu la permission de le suivre; mais il fut lâchement assassiné par un de ses gardes, sans autre offense que le courage qu'il montrait dans le malheur. Quelques jours avant sa mort, il entendit un grand remuement autour de sa personne. Ayant fait lever ses paupières, ce qu'il ne pouvait plus faire seul, il aperçut un groupe de curieux. Il fit aussitôt demander le Gouverneur, et lorsqu'il parut, il dit avec dignité «que si Mangopeomen avait eu la fortune de faire prisonnier le Sachem des Anglais, il ne l'aurait point donné en spectacle à ses sujets;» étrange leçon d'un soi-disant barbare à un chevalier.
Note 64: (retour) Cet officier, qui fit ses premières armes contre les Pohatans, s'illustra, je crois, dans les guerres civiles de son pays, et lors de la Restauration, il proclama Charles II en Amérique.
Aucun sauvage, sans en excepter Metanco, ou le roi Philippe, ne fit plus de mal aux Anglais. Sa haine ne parut pas provoquée comme celle du vainqueur de Swanzey; mais il prévoyait sans doute la ruine de sa nation, et le patriotisme parle en sa faveur.
Beverley nous apprend qu'il était d'une haute stature, et qu'il avait le port extrêmement noble. Stith l'appelle «un prince fier et politique». Burk, «l'Annibal de la Virginie». Locke l'a mentionné dans son immortel ouvrage sur l'Entendement 65. Sa mort fut le prélude de la dissolution prochaine de la confédération pohatane.
Note 65: (retour) Si Opechancana, roi de Virginie, eût été élevé en Angleterre, peut-être aurait-il été aussi bon théologien et mathématicien que qui que ce soit dans ce Royaume. Toute la différence qu'il y a entre ce roi et un anglais, consiste simplement en ce que l'exercice de ses facultés a été borné aux usages et aux idées de son pays.--(Ess. sur l'ent., Tome 1, Liv I, Chap. III, p. 87, penes me.)
Je terminerai ce chapitre par ce qu'offre de plus intéressant la vie de Pocahontas.
Née en 1595, avec toute les qualités du coeur, cette enfant de la nature est surtout célèbre par l'acte extraordinaire d'humanité et de courage qui sauva le romanesque capitaine Smith. Déjà l'exécuteur lève ha hache de guerre sur le prisonnier, lorsque Pocahontas, âgé alors de douze ans, s'élance entre lui et le capitaine. Tenant embrassée la tête de Smith, elle conjure son père de l'épargner. Elle était plus que tous ceux de sa famille en possession de ce coeur fier, et le toucha en faveur du criminel.
Plus tard, Jamestown est visitée par la famine. La fille de Pohatan y fait parvenir des vivres, qui soutiennent les Anglais jusques au retour de Sir John Newport.
Cependant les sauvages, à la vue de l'accroissement des Anglais, ont conjuré leur perte. Pocahontas s'évade au milieu de la nuit, et, s'engageant dans les épaisses forêts de son pays, elle traverse mille dangers pour avertir les colons de celui qui les menace. Des bienfaits aussi signalés eurent bientôt porté de l'autre côté de l'Océan le nom de l'héroïne virginienne; mais quelle en fut la récompense? Argall, le même qui porte le fer et le feu dans les établissements de la marquise de Guercheville, officier dont la vie est semée d'actions héroïques, nobles parfois, et aussi de faits déshonorans, paraît sur la scène. Naviguant sur la rivière Potomac, en 1612, il apprend que la princesse est dans les environs. Il lui fait une visite, et l'invite à monter sur son vaisseau, promettant de la remettre sur le rivage après une courte promenade. Elle se laisse prendre; on la respecte, mais on ne lui tient point parole.
Durant son séjour à Jamestown, la beauté de Pocahontas, sa simplicité naïve, et ces manières gracieuses qui accompagnent toujours l'innocence du coeur, lui attirèrent les regards du jeune Rolfe, colon distingué, qui l'épousa avec la permission de Pohatan. Cet hymen fut le gage d'une heureuse paix. Elle reçut le baptême, et fut appellée Rebecca, mais Pocahontas était le plus beau nom qu'elle pût porter, et la postérité le lui a conservé.
En 1616, elle dit adieu à son pays, et partit pour l'Angleterre, avec son époux et Sir Thomas Dale. La renommée l'avait précédée à Londres, une de ces immenses cités desquelles le bruit d'une victoire, quelquefois, n'atteint pas l'enceinte; mais un récit romanesque se fait jour au milieu du tumulte qui y règne. L'héroïne américaine devait y attirer tous les regards. Le roi Jacques, que Stith appelle «un pédent couronné», monarque en tout singulier, et qui n'a eu son égal qu'en un czar de Russie, trouva fort mauvais que le jeune Rolfe eût eu la présomption d'épouser, sans son agrément, «une princesse fille d'un roi son allié»; mais sa Majesté se calma, et les deux époux furent introduits à la cour par lord Delaware et l'honorable Smith. Un vieux chroniqueur dit de la princesse virginienne, qu'elle était plus favorisée de la nature, plus gracieuse et mieux proportionnée que plusieurs dames de la cour, au jugement même des courtisans et plus beaux sirs.
Après avoir joui quelque tems de la faveur de la bonne reine Anne, à laquelle Smith avait présenté un mémoire sur ses belles actions, Pocahontas se retira à Benford, fatiguée du tumulte de la capitale.
Enfin, en 1617, des raisons particulières l'engageant à retourner en Amérique, elle devait monter sur un vaisseau amiral à Gravesend, lorsqu'elle mourut, âgée de vingt-deux ans. Les derniers momens de sa vie ne démentirent pas sa plus tendre jeunesse. Elle laissait un jeune enfant sous la tutelle de Sir Lewis Stewkely, mais ce seigneur ayant perdu toute sa fortune dans le malheur de Rawleigh, il passa sous celle de son oncle, John Rolfe, de Londres. Il; vint plus tard en Amérique, hérita d'une grande partie du territoire de son aïeul, et laissa une fille qui fut mariée au Colonel Bolling. Ce dernier maria deux de ses filles aux Colonels Randolphe et Fleming. L'honorable Randolphe, de Roanoake, est encore un descendant de Pocahontas au sixième degré, selon M. Thatcher.
L'histoire n'offre rien qui égale l'héroïsme déployé par cette femme forte; et le roman n'a rien imaginé de supérieur. Quelle héroïne, en effet, posséda à un degré plus éminent ces belles qualités qui ornent le coeur humain, la candeur, l'amitié constante, et la compassion pour le malheur. L'indépendance de son caractère, et la dignité de toutes ses démarches, ne parlent pas moins en sa faveur. Les auteurs du Dictionnaire Historique on consacré un article à Pocahontas, digne de figurer dans toutes les histoires.
De quelques autre sachems pohatans--Tomocomo--Nemattanoi--Voyage du premier en Angleterre--Bravoure du second--Extinction de la confédération pohatane dans la personne de Topotomoi--Histoire de Japazawa, Sachem des Potomacs.
PARMI les Américains qui jouent un rôle secondaire dans les annales de la Virginie, se trouvent Tomocomo et Nemattanoi.
Tomocomo, gendre et premier conseiller de Pohatan, fut préféré à Sir Thomas Dale, et obtint la main de Matanchanna. Il fut chargé par son beau-père d'accompagner Pocahontas en Angleterre, et de compter tous les Anglais. Le bon Tomocomo, arrivé à Plymouth, prit une canne dont il donnait un bout à chaque homme qu'il rencontrait; mais bientôt l'horizon du sauvage s'agrandit, et il jeta le dernier bout de son bâton. De retour en Virginie, où il revint avec le capitaine Argall, il ne put rendre compte à son maître qu'en égalant le nombre des Anglais aux astres du firmament et aux feuilles de la forêt. Pendant qu'il était encore à Londres, il vit l'honorable Smith, et le pria de lui faire voir son Dieu et son roi. Pour la Divinité, le capitaine s'en excusa de son mieux. Mais il lui prouva qu'il avait vu le roi et la reine. Oh! s'écria alors Tomocomo, quand tu donnas au Sachem un petit chien blanc, il le nourrit comme lui-même; et moi, qui suis meilleur qu'un chien blanc, ton roi ne m'a rien donné.
Nemattanoi était un personnage d'un autre genre. C'était l'Ajax virginien, et il passa longtems pour le premier homme de guerre de sa nation. Ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'était qu'il se fût trouvé dans une multitude de rencontres avec les Anglais sans être jamais blessé. Sa bonne fortune, jointe à son ambition le mit à même de passer pour invulnérable parmi les siens. Mais Opechancana le livra aux Anglais, qui le fusillèrent.
Topotomoi avait succédé à Mangopeomen, sans hériter de sa gloire. Un agent anglais régna pour lui. L'assemblée de Virginie passa un acte qui lui assignait telles terres qu'il se choisirait sur la rivière Iork, et elle nomma des commissaires qui l'amenèrent à Jamestown, et le reconduisirent dans son pays.
Plus tard une peuplade éloignée s'étant avancée pour s'établir en Virginie, Topotomoi alla au secours des Anglais avec cent guerriers, et fut tué dans le combat. Le satirique auteur d'Hudibrias 66, a immortalisé par ces vers, le dernier des Pohatans:
A precious brother having slain
In time of peace an Indian
The mighty Tottipotimoy
Sent to our elders an envoy
Complaining sorely of the breach.
Note 66: (retour) Butler.
La dynastie pohatane avait régné près d'un siècle depuis Vahunsonaca.
A une distance assez considérable des Pohatans vivaient les Potomacs. Japazawa, leur Sachem, fit un traité avec le capitaine Smith, en 1608. On prétend même qu'il s'entendit avec Argall, et lui livra Pocahontas. Quoiqu'il en soit, il parut à Jamestown, en 1619, et permit aux Anglais d'envoyer deux navires sur la Potomac. Le capitaine Croshaw, chef de cette croisière, entra si fort dans les faveurs du Sachem, qu'il fut nommé Chef de guerre contre les Pazaticans, peuple féroce, ennemi des Potomacs.
Mangopeomen lui envoya un député avec un présent de deux corbeilles de perles, et le fit prier de tuer le capitaine; mais il répondit fièrement que les Anglais étaient ses alliés, et Sasapin son frère.
Les complaisances de Japazawa ne furent pas bien récompensées. Iago, Sachem d'une tribu lointaine, s'étant réfugié chez lui, et n'ayant pu obtenir du secours, le perdit dans l'esprit des Anglais. Isaac Madison, envoyé pour se joindre à Croshaw, l'arrêta avec toute sa famille, et le conduisit à Jamestown, où il languit dans une longue captivité. Quoique les Anglais se montrassent bien injustes envers lui, il était peu digne que l'on plaignît son sort, malgré l'épithète de «bon roi», que Smith lui prodigue.
Digression concernant la découverte de la chûte de Niagara--Entrevue de Mayouck avec MM. Price et Willmington--Son récit de la cataracte--Excursion.
La nouvelle Angleterre venait à peine de fixer une retraite aux mécontens des trois Royaumes, que l'on songea à y envoyer des missionnaires qui, par défaut de prosélytes exploitaient les beautés des régions qu'ils parcouraient, suivant en cela le génie du clergé de l'Eglise d'Angleterre, presqu'entièrement composé de savans. Price et Willmington reçurent l'ordre de pénétrer vers le nord. S'étant reposés dans le bourg naissant de Boston 67, ils dirigèrent leur course vers le but qui leur avait été indiqué. Déjà ils avaient franchi une chaîne de montagnes, lorsqu'ils tombèrent dans un pays plat. Après avoir marché plusieurs jours sans rencontrer aucune créature humaine, ils aperçurent enfin dans une clairière et à travers les arbres, un groupe de sauvages qui, s'approchant d'eux, leur parlèrent un langage agréable, mais qu'ils ne comprenaient pas. Les gestes de ces sauvages marquaient leur surprise à la vue d'hommes si différens d'eux, et n'ayant pour arme que ce qui leur semblait un bâton poli. Au milieu de cet ébahissement une bande d'oies passa au-dessus de leurs têtes. Ils décochèrent leurs flèches; mais ce fut sans effet. Nos visiteurs tirèrent en même temps, et, au grand étonnement de la troupe deux oies tombèrent expirantes sur le sol.
Note 67: (retour) V. l'histoire des E.-U.
Le Chef, qui s'appellait Mayouck, pria les étrangers de le suivre dans on village, pour montrer à son peuple le merveilleux effet de leurs bâtons. On arriva bientôt à un nouveau groupe, occupé à élever une cabane d'écorce. Mayouck fit entendre que ce n'était là que le lieu de chasse, et que le village était encore éloigné dans la direction du soleil, qui se dérobait alors derrière les arbres. On le trouva enfin sur la rive de la rivière Oneida. Price et Willmington voulurent passer au-delà, et demandèrent des renseignements au Sagamo sur la route qu'ils devaient suivre. Il leur donna à entendre que la rivière qu'ils avaient traversée conduisait à un immense bassin, formé par la décharge de plusieurs grandes rivières, mais que bien peu de guerriers de sa tribu avaient jamais été jusque-là. Il y avait pourtant un ancien qui, dans sa jeunesse, s'était avancé avec son canot durant plusieurs soleil. Il avait raconté qu'il avait vu une énorme rivière tombant dans une mer d'eau douce, et qu'ayant débarqué pour chasser, il avait entendu un bruit terrible d'eaux qui tombaient. Ayant traversé vis-à-vis les bois, d'où le bruit semblait venir, il vit que le courant devenait si rapide qu'il n'était pas possible d'avancer. La crainte le força de faire rebrousser son canot, et depuis ce temps aucun sauvage n'osa s'aventurer. Les deux ministres furent plus hardis, et ils engagèrent Mayouck à les accompagner. Après qu'ils eurent navigué plusieurs jours, ils aperçurent l'Ontario, dont la vue les frappa d'étonnement; car ce fleuve leur parut une mer sans bornes. Comme ils rangeaient la côte, les daims sortaient de leurs bosquets pour les voir, ou traversaient à la nage les embouchures de rivières et de ruisseaux. Mais on s'occupait plutôt à admirer la beauté de la scène qui s'offrait à la vue, qu'à interrompre les jeux et les gambades des bêtes fauves. On avançait toujours sans se douter de rien, lorsque un matin que l'on fit plusieurs milles avant que le soleil n'eût dissipé la brume épaisse qui couvrait le lac, on entra dans une grande rivière qui vient se jeter dans l'Ontario. On continua de naviguer, mais le courant devint si rapide, que l'on fut obligé d'aller par terre. Le vent, qui soufflait légèrement, fesait un murmure continuel parmi les arbres, mêlé à un bruit sourd que Mayouck jugea venir de plus loin. Il ordonna à un jeune guerrier, qui l'accompagnait, de monter sur un pin élevé qui était proche. Le jeune homme fut à peint à la moitié de l'arbre, qu'il poussa un cri de surprise, et, en ayant descendu, il dit qu'il avait vu des nuages immenses d'écume au-dessus des arbres. Comme on continuait de marcher, le bruit devenait plus distinct et plus fort à chaque instant, et la vitesse du courant fit croire que l'on approchait d'un rapide furieux; mais on sortit d'un bois épais, et l'on se trouva tout-à-coup sur le bord d'un rocher nu, qui était comme suspendu sur un vaste gouffre, dans lequel deux courans et une rivière se précipitaient avec un bruit qui noyait toutes les acclamations de surprise, et qui surpassait les mugissemens de lamer dans sa fureur. Se retirant avec effroi, les voyageurs fixèrent leurs regards étonnés sur le torrent bruyant et écumeux, sans faire attention que la partie du rocher sur laquelle ils se trouvaient, il n'y avait qu'un instant, s'ébranlait et se détachait: cet immense bloc tomba, et le bruit de sa chute retentit dans tous les bois d'alentour, plus fort que celui de la cataracte. Les deux Anglais se retirèrent comme malgré eux au milieu des arbres, n'osant revenir vers le point d'où ils avaient vu crouler le rocher; et dans cette position, ils purent contempler avec lus de sang froid le grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux.
Comme ils étaient ainsi occupés, Mayouck jeta un cri, et dirigea leur attention sur un grand daim, qui luttait vainement contre la force irrésistible du courant près de la chute: il était entraîné vers sa destruction. Il arriva dans un calme trompeur; ses regards devinrent égarés, ses narines s'élargirent, son cou s'allongea, et il semblait crier; mais sa voix était étouffée par le bruit de la cataracte, et il fut précipité dans l'abyme qui bouillonnait au-dessous. Le Sagamo iroquois donna à la chute le nom de Niagara ou «des Eaux Tonnantes». On vint plus tard de toutes les parties du globe pour contempler la plus grande merveille de la nature. Parmi ses plus illustres visiteurs, De Larochefoucault Liancourt et De Castelnau ont écrit des descriptions magnifiques de ce qu'ils ont vu.
Confédération des Pokanokets--Massassoit--Ambassades et liaisons--Sa mort--Observations sur son caractère--Son successeur--Sauvages du Massachusetts--Nanepashemet, Vonohoquaham et Metoouampas--Justice des Anglais--Maladie contagieuse--Histoire de Chickatabot.
A l'époque de la fondation de Plymouth, on trouve la Nouvelle Angleterre coupée par cinq Confédérations principales: les Pecquots à l'est du Connecticut, les Narraghansetts dans le Rhode Island, les Patukets au sud de New-Hampshire, les Massachusetts autour de la baie de ce nom, et les Pokanokets dans le comté de Bristol. Ces derniers formaient neuf tribus qui avaient chacune leur chef respectif; mais ils étaient vassaux d'un Sachem général résidant à Montaup 68. Massassoit gouvernait à l'arrivée des Anglais.
Note 68: (retour) Nos voisins ont appelé ce lieu Mount-Hope par corruption: je l'ai ainsi écrit dans mon article de Metanco, inséré dans les Mélanges Religieux de Montréal.
Dermet naviguant aux frais de Sir Francis Gorges, ayant débarqué dans le pays en 1620, guidé par un sauvage nommé Squanto, le Sachem lui permit de construire le fort de Plymouth. Il envoya son conseiller, Samoset, vers les colons, et voulut aller à eux en personne. Edward Winslow, gouverneur, le reçut et débita un long discours, dont la teneur était, que le roi Jacques saluait son frère le Sachem, et lui offrait son amitié. Massassoit parut faire plus de cas de l'épée de Winslow que de sa harangue. On songea à l'introduire dans l'intérieur du fort. Le capitaine Standish l'escortait avec une garde de six hommes depuis un ruisseau où l'on érigea un arc triomphal pour perpétuer le souvenir de cette entrevue. De là on le conduisit dans une des meilleures maisons, où on lui donna un grand festin. Il est vrai que le Sachem et le Gouverneur ne se séparèrent qu'après s'être embrassés et avoir contracté une alliance; mais il est faux que Massassoit reconnut Jacques pour son souverain, puisque la copie du traité, encore existante, ne le mentionne pas.
Je trouve que de toutes les colonies qui vinrent s'établir en Amérique, aucune ne se livra à l'agriculture. Edward Winslow se rendit à Montaup, en 1621, pour tenter d'ouvrir une traite sur le blé. Massassoit revêtu d'un habit brillant et tout galonné d'or, entendit le message en homme qui est de bonne humeur, et accorda tout ce que l'on voulut.
Sa fidélité ne tarda cependant pas à être mise à l'épreuve. Le transfuge Squanto répandit le bruit qu'il assemblait ses guerriers pour fondre sur la colonie. Habanoc, autre sauvage, nia le fait, et conseilla d'envoyer à Montaup pour s'en assurer. M. Winslow et Hampden, de Londres, y trouvèrent tout dans une parfaite tranquillité.
Massassoit tomba malade l'année suivante. A la première nouvelle, Winslow lui fut envoyé. Prévenu de son arrivée, Massassoit lui saisit le main, en disant: Es-tu Winslow?... O Winslow! Massassoit ne te verra plus.--On le rétablit néanmoins avec quelques cordiaux. Il manifesta sa reconnaissance en dévoilant une ligne des tribus du Massachusetts, et en recommandant des mesures qui furent exécutées par le capitaine Standish.
En 1632, les Narraghansetts s'avancèrent jusqu'à Montaup. Massassoit les repoussa avec le secours de quelques Anglais. Il ne mourut que longtems après.
On a peine à comprendre qu'un Chef aussi dévoué aux Anglais, fut tellement ennemi de leur religion que de leur faire promettre de ne jamais convertir un seul de ses sujets. Les missionnaires catholiques firent quelques progrès; mais les difficultés étaient partout les mêmes. Un jeun Huron disait au P. Bréboeuf: «tu nous débites de fort belles choses; mais cela est bon pour vous autres qui êtes venus de l'autre bord du grand lac. Ne vois-tu pas que nous, habitans d'un monde si différent, ne pouvons arriver au Paradis par le même chemin.»
Massassoit ne se distingua guère comme guerrier. Il n'est que plus étonnant qu'il ait pu maintenir son autorité sur une grande confédération de peuples passionnés pour la guerre; bien différent en cela, et plus heureux que grand nombre de ses semblables, qui n'ont fait que hâter la ruine de leur race. Il régna sous le nom d'Ousamequin. Son fils aîné Vansutta, lui succéda sous celui de Moanan. Ce n'est pas le temps de raconter les malheurs de ce généraux Sache, qui suscitèrent un vengeur aux hommes rouges dans Metanco ou le Roi Philippe. Mais je passe aux Massachusetts, peuples voisin des Pokanokets.
La tradition nous apprend que quelques années avant l'arrivée des Anglais, un grand Sachem, Nanepashemet, ayant rassemblé autour de sa personne un grand nombre de guerriers, que sa valeur lui tenait attachés, étendit sa domination sur toutes les tribus qui habitaient le Massachusetts, lorsqu'il fut tué par on ne sait quel ennemi. Des voyageurs découvrirent un de ses forts en 2621. Construit dans une vallée, il était environné d'un large fossé et consistait en une forte palissade en pieux, haute de trente pieds. Il n'était accessible que d'un côté par une espèce de pont fort étroit. Le tombeau du Sachem se trouvait sous un grand bâtiment qui semblait avoir été la demeure de sa famille. Un petit monument sur une colline, indiquait le lieu où il était tombé. Sa femme connue sous le nom de Squaw-Sachem, appelée quelquefois la reine du Massachusetts, ne l'était point de fait; car après la mort de son mari, chaque tribu se mie en devoir de reconquérir sa liberté. Elle fit la guerre, mais la terrible peste de 1622, qui réduisit les guerriers de trois mille à quatre cents, l'empêcha de penser plus longtems à soutenir ses prétentions. Elle épousa le grand prêtre de sa tribu, Vacapovet, qui céda le territoire de Concord aux Anglais.
Nanepashemet avait laissé deux fils, Vonohoquaham et Metovampas. Le premier, Sachem de Ouinnesimet, fut un des plus fidèles amis des Anglais. On le connut toujours franc et poli. Lorsque les annales de ce Continent me feront voir les Européens se soumettant à la justice envers les sauvages, je m'empresserai de le consigner dans les pages de cette histoire. Ainsi dans ces tems de barbarie et de cruauté, où les Anglais massacraient sans remords, en citant de sang froid un passage de la Bible contre les Philistins ou les Madianites, Sir Richard Salstonstale et le gouvernement de Charleston se renfermaient dans des bornes que l'honneur et l'humanité défendent de franchir, et les deux races vécurent dans une heureuse harmonie sur un petit point de la Nouvelle Angleterre.
Metoouampas ou Metovampas, bien différent de son frère, était un esprit remuant. Il attaqua en 1631, les Tarradines, peuple féroce, qui le blessèrent et emmenèrent sa femme captive. La colonie ne crut pas devoir venger un affront si bien mérité, et elle eu plusieurs fois à faire ce discernement. Les deux frères moururent de la peste, en 1633. Vonohoquaham laissa en mourant son fils Mattamoï, sous la tutelle du R. Docteur Wilson.
Le même maladie enleva Chickatabot, ancien vassal de Nanepashemet. C'était un des meilleurs amis des Anglais. Le gouverneur Dudley n'écrivait pas moins à la comtesse de Lincoln: «Il y avait alors un marchand, M. Weston, qui envoya des planteurs sur la rivière Ouesaguscus. Mais comme ils n'étaient pas si bien intentionnés que ceux de Plymouth, ils ne réussirent pas au même point, et périrent presque tous. Ceux qui survécurent furent retirés des mains de Chickatabot et des sauvages, qui maltraitaient ces faibles Anglais.» Il est digne de remarque que l'on ne demanda jamais à Chickatabot d'autre raison de cette affaire. Ses descendans jusques à la troisième génération, ont cultivé l'amitié des Anglo-américains, et possédé de grands domaines.