Prima dies mensis maii quo quisque plantas
Per stradas ramos frondosos nomine mazzos.
«Le premier jour du mois, dit-il, on plante des rameaux verts nommés mais.» Ces mais étaient le plus souvent des peupliers. Dans certaines villes on en faisait des mâts de cocagne qu'on lissait avec de la graisse ou du savon et auxquels on accrochait des saucissons, des chapons, des foulards et des mouchoirs de poche. En d'autres contrées on dansait autour de l'arbre. La grande cour du Palais de Justice de Paris porte encore le nom de Cour-du-Mai. C'est que, nous apprend M. Garcin, «les clercs de la Basoche, jusqu'au XVIIIe siècle, y ballaient et chantaient pour la fête du printemps. Vingt-cinq d'entre eux, vêtus de rouge, à cheval et suivis de musiciens, faisaient, durant plusieurs jours, une procession dans Paris, donnant des aubades aux premiers magistrats; puis ils se rendaient en bel arroi dans la forêt de Bondy, y marquaient trois chênes et en coupaient un qu'ils venaient planter au bas du grand escalier du palais, dans la Cour-du-Mai, et autour duquel ils menaient leurs rondes fort avant dans la nuit.» Ailleurs le mai servait seulement aux fiancés. C'était alors un simple rameau d'acacia ou de troène fleuri, que les galants venaient planter le matin devant la fenêtre de leurs belles. Ils y attachaient quelques menues offrandes, des épingles ou des rubans, et chantaient une façon de ritournelle rustique où défilaient les douze premiers jours du mois:
Le premier jour du mois de mai,
Que donnerai-je à ma mie?
Une perdriole,
Qui va, qui vient, qui vole,
Une perdriole,
Qui vole dans le blé.
Mais la coutume la plus curieuse de ce mois de mai, c'est en Lorraine qu'il faut l'aller chercher. On y appelle trimazos «trois jeunes filles vêtues de robes blanches, parées de rubans et de fleurs, qui, le 1er mai, viennent chanter et danser devant chaque maison pour célébrer le retour du printemps. Dans certaines localités, le ruban qui orne leur corsage est disposé de manière à former un triangle. Leurs chants, dont les refrains sont répétés par toute la troupe joyeuse qui les suit, sont aussi appelés trimazos.» Ces trimazos sont, d'ordinaire, des chants pieux, analogues aux noëls, comme celui qui s'ouvre par ces jolis couplets:
La Vierge Marie
S'en va par les champs.
Sur ses bras elle porte
Son tant bel enfant.
Jésus, Notre-Dame,
Béni soit devant!
Sur ses bras elle porte
Son tant bel enfant.
—Pourquoi pleurer, mère,
Pourquoi pleurer tant?
Jésus, Notre-Dame,
Béni soit devant!...
Au dernier couplet, les jeunes filles font le tour de l'assistance. Donne qui veut et ce qu'il veut! Tel y va d'une pièce d'argent et tel d'un humble sol. Nos trimazos acceptent même les dons en nature, beurre, œufs, volailles, qu'elles revendent ensuite et dont elles consacrent le produit à décorer l'autel de la Vierge...
D'origine moins ancienne que la fête profane du 1er mai, la fête religieuse des Rogations, qui est particulière à nos campagnes, fut instituée en l'an 474 par saint Mamert, évêque de Vienne en Dauphiné, «pour attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre dauphinoise». Quelques années plus tard (511), le concile d'Orléans généralisait la pieuse décision et en étendait le bénéfice à la France tout entière. Les Rogations (du latin rogare, prier) se célèbrent pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension; le clergé de chaque paroisse, bannière en tête, parcourt les champs et les prés, suivi d'une foule recueillie, et bénit les moissons naissantes. Cette belle fête est la même dans la plupart de nos provinces de France et le programme n'en varie généralement pas, sauf en Rouergue et en Franche-Comté où, après le passage de la procession, il est d'usage que chaque propriétaire ou locataire d'un champ plante, dans ledit champ, une petite croix de frêne ou de noisetier faite de deux branches entrelacées... En Vendée, la croix est remplacée par une tige d'aubépine, verdoyante amulette dont la présence, dit-on, suffît «pour empêcher que, plus tard, le blé engrangé se mette à germer». Mais qui dira pourquoi, à Rochefort, le printemps éveille dans la population un goût si général et si vif pour la fricassée d'anguille, apprêtée et servie sur le pré d'Ablois avec des pâtisseries spéciales nommées emblées et coireaux?
Bien d'autres coutumes relatives au mois de mai mériteraient sans doute de trouver place ici. J'ai dû me borner aux principales. «On ne goûte bien le charme du printemps qu'à l'aube de la vie», a dit Toppfer. Et Lamartine:
Lorsque vient le soir de la vie,
Le printemps attriste le cœur.
N'en croyez rien. Mai n'est point si exclusif qu'il n'admette que les têtes blondes au partage de ses grâces: les têtes chenues y ont part aussi. S'il est vrai qu'aucun mois n'éveille de sensations plus charmantes, enfant, on en goûte la plénitude heureuse; vieillard, on se réchauffe encore à leur souvenir.
Les feux de la Saint-Jean!
C'était le soir, sur la place d'une petite ville, ou bien à la campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bûcher d'ajoncs ou de brindilles, tordus en cône autour d'une grande perche et surmontés d'un bouquet et de l'étendard de saint Jean, attendait les «processionneurs». M. le curé venait en tête, suivi du maire et des adjoints. La pieuse théorie faisait le tour du bûcher. Après quoi, M. le maire abaissait son cierge et allumait lui-même le tantad. La flamme montait dans un joyeux crépitement. Une lueur rouge baignait le ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadencées et vives, autour du brasier agonisant. Quelques gars, plus hardis, s'amusaient même à le traverser d'un bond...
J'ai assisté à l'une de ces scènes en Bretagne, au hameau de Saint-Jean-du-Doigt, qui possède une église merveilleuse et un bijou de fontaine, renommée pour son eau miraculeuse. Le tantad était dressé devant l'église... Un ange descendait sur un fil de fer et, du cierge qu'il tenait à la main, allumait le bûcher. On aurait pu craindre que le voisinage de l'église ne créât un danger d'incendie, et c'eût été mal connaître les Bretons. Ils savent, de notion certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au nord-est, de façon à porter les flammes dans la direction opposée. Ce changement du vent est l'indice de la présence du saint. Ari an aotrou sant Yan en he pardon. «Voici Monsieur saint Jean qui arrive à son Pardon», disent les bonnes gens.
Il n'y a plus guère de feux de la Saint-Jean qu'en Bretagne, en Vendée, et dans quelques cantons du Midi. À Bordeaux, on en allume encore sur les places publiques de certains quartiers populaires. Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d'usage, tel une caisse ou un panier défoncé. Des rondes se forment, les enfants tirent des pétards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un ménétrier mène le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la seule grande ville de France qui ait conservé l'usage des feux de la Saint-Jean. Encore, à Brest, les bûchers sont-ils remplacés par des torches promenées sur les glacis, qu'on lance en l'air et qui retombent en secouant une poussière lumineuse. En Poitou, la coutume est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les jantes d'un fort bourrelet de paille. La roue, allumée au moyen d'un cierge bénit, est promenée dans la campagne que ses étincelles doivent fertiliser. Il n'est point malaisé de voir là le souvenir d'une pratique païenne: la roue symbolise le soleil à son entrée dans le solstice. Et l'on sait de reste que les Celtes, le 24 juin, célébraient la fête du renouveau, de la jeunesse ressuscitée du monde. Leurs druides, suivant une tradition rapportée par M. Jules Perrin, faisaient cette nuit-là le recensement des enfants nés dans l'année et allumaient sur toutes les hauteurs des bûchers en l'honneur de Teutatès, père du feu. L'exquis auteur de Brocéliande put se croire rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu'aux environs de Ploërmel il assista, stupéfait et ravi, à l'embrasement de l'horizon.
«Un à un, dit-il, tous les villages s'allumaient. À la flamme de Taupont répondait celle de La Touche, et la lumière gagnait l'autre côté de la vallée, revenait vers Ploërmel par la Ville-Bernier, la Ville-Réhel; lentement les fumées ondulaient dans l'air, s'effaçaient et se perdaient sous l'ardent rayonnement des brasiers, et bientôt les flammes dégagées montèrent hautes et droites vers le ciel, perpétuant le souffle des vieux cultes consécrateurs du feu qui est la source première de la vie universelle.»
Cette survivance de traditions millénaires ne laisse pas en effet de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connaît l'âme bretonne et qui sait combien elle s'est peu modifiée à travers les âges, le phénomène paraît banal. En quelques paroisses de la Haute-Cornouaille, la cérémonie avait d'ailleurs une conclusion assez funèbre: quand les danses avaient cessé et que le feu était près de s'éteindre, on l'entourait de grandes pierres plates destinées, dans la pensée des assistants, à servir de siège aux anaon, aux mânes grelottants des pauvres morts de l'année, avides de se reposer quelques heures en tendant leurs mains débiles vers les cendres...
Paris,—inutile de le dire!—n'a plus de feux de Saint-Jean. Les derniers datent de l'ancien régime. On dressait alors le bûcher sur la place de Grève et c'était le roi en personne, assisté de toute sa cour, qui l'enflammait. L'historien Dulaure nous a laissé la description d'une de ces cérémonies, qui se passa sous Charles IX:
«Au milieu de la place de Grève était placé un arbre de soixante pieds de hauteur, hérissé de traverses de bois auxquelles on attacha cinq cents bourrées et deux cents cotrets; au pied étaient entassées dix voies de gros bois et beaucoup de paille. Cent vingt archers de la ville, cent arbalétriers, cent arquebusiers, y assistaient pour contenir le peuple. Les joueurs d'instruments, notamment ceux que l'on qualifiait de grande bande, sept trompettes sonnantes, accrurent le bruit de la solennité. Les magistrats de la ville, prévôt des marchands et échevins, portant des torches de cire jaune, s'avancèrent vers l'arbre entouré de bûches et de fagots, présentèrent au roi une torche de cire blanche, garnie de deux poignées de velours rouge; et Sa Majesté, armée de cette torche, vint gravement allumer le feu.»
Le dernier monarque qui alluma le feu de Grève de ses mains fut Louis XIV. Plus tard cet honneur revint au prévôt des marchands et, à son défaut, aux échevins. Par une bizarrerie véritable, la perche qui soutenait le bûcher était surmontée d'un tonneau ou d'un sac rempli de chats vivants. C'est ainsi qu'on lit dans les registres de la ville de Paris: «Payé à Lucas Pommereux, l'un des commissaires des quais de la ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois années finies à la Saint-Jean 1573, tous les chats qu'il falloit audit feu, comme de coutume, et même pour avoir fourni, il y a un an où le roi y assista, un renard pour donner plaisir à Sa Majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile où estoient lesdits chats.» Il arrivait, en effet, que, pour ajouter plus d'éclat à la fête, quand d'aventure Sa Majesté y assistait, on joignait aux chats quelque animal féroce, ours, loup, renard, dont l'autodafé constituait un divertissement de haut goût...
Mais la Saint-Jean n'avait pas que ses feux: elle avait aussi ses herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin, pieds nus, en état de grâce et avec un couteau d'or, donnaient pouvoir de chasser les démons et de guérir la fièvre. On sait que, parmi ces fleurs mystérieuses, se trouvait la verveine, la plante sacrée des races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en murmurant une formule bizarre, nommée la verven-Dieu et dont le sens s'est perdu.
Mais voici mieux: les Espagnols appellent la vigile de la Saint-Jean la verbena de San-Juan, la verveine de Saint-Jean. Dans toute l'Espagne, dit un savant docteur de l'Université de Madrid, M. Otero Acevedo, on allume ce soir-là de grands feux, appelés lumés, qui sont entretenus toute la nuit et que les enfants traversent en bondissant suivant un rythme qui rappelle les danses antiques. Sur la côte, la population va s'ébrouer dans la mer, malgré le froid souvent très vif, quoi qu'en disent les almanachs; ceux qui habitent les villages de l'intérieur vont dans les prairies, dont l'herbe est encore très courte, et se roulent dans la rosée; c'est, paraît-il, un préservatif et, au besoin, un remède souverain contre les maladies de la peau6. Les jeunes filles, ce soir-là, remplissent d'eau un vase qu'elles déposent au rebord de la fenêtre et, à minuit sonnant, elles y écrasent un œuf frais provenant d'une poule noire: suivant la forme que prend cet œuf, celle qui interroge ainsi le destin voit apparaître un novio, un château, un cercueil, etc. Inutile d'ajouter que c'est toujours le novio qui se laisse deviner. Quant à la verveine qui a donné son nom à la vigile, il est d'usage de l'aller cueillir au coucher du soleil, puis de la plonger dans l'eau et de l'y laisser jusqu'au jour, exposée aux rayons de la lune; cette eau sert, le lendemain, à se laver le visage. On dit également, en Espagne, de celui qui a l'habitude de se lever tôt, qu'il va cueillir la verveine, coge la verbena...
Semblablement, chez nous, de quelqu'un qui se couche tard, on pourrait dire: «Il est allé ramasser un charbon de Saint-Jean.» Le fait est que ces charbons passent en Bretagne pour avoir toutes sortes de propriétés merveilleuses. Il en suffit d'un recueilli dans les cendres du tantad et dévotement placé, au retour, dans un coin du foyer, pour préserver la maison de l'incendie et de la foudre. On dit encore qu'en balançant les nouveau-nés devant la flamme de trois tantads, on les garde à tout jamais contre le mal de la peur...
Croyances puériles, sans doute, et qui témoignent d'une âme singulière et naïve, agitée plus qu'aucune autre par le frisson du surnaturel. Mais la vérité est que les Bretons, en même temps que les plus superstitieux, sont les plus traditionnels des hommes. Où qu'ils aillent, ils apportent avec eux les coutumes de leur pays. C'est ainsi que, dans cette nuit sacrée du 24 juin, tandis que la Bretagne lointaine, là-bas, derrière l'horizon, s'étoile de points d'or et danse autour de ses tantads, la mer d'Islande, à son exemple, se fleurit de soudaines constellations.
Un baril, depuis le matin, sur la goélette, oscille lourdement à l'extrémité de la grande vergue. On y a empilé d'antiques défroques, mouffles, «cirages», vareuses, préalablement trempées dans le goudron et l'huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque homme y est allé de sa contribution personnelle de vieux chiffons. L'équipage, vers huit heures, a formé le cercle au pied du mât. Il ne fait pas nuit «à» Islande, du 1er mai au 1er octobre. Est-ce le jour, pourtant, ce crépuscule perpétuel, ces limbes blafards, où grelotte un soleil chlorotique?... Le novice grimpe dans les enfléchures, boute le feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d'opaque fumée noire, la flamme éclate, bondit, se propage, dirait-on, de bord à bord. Phénomène explicable, toutes les goélettes bretonnes ayant leur fouée traditionnelle, leur tantad aérien suspendu à l'extrémité de la grande vergue et qui déchaîne, dans l'instant qu'il s'allume, les acclamations frénétiques de l'équipage. Le tumulte s'apaise pour la récitation de la prière. Puis, le capitaine descend dans le poste payer «la double» à ses hommes.
Et, ce soir-là, les «Islandais» s'endorment en rêvant de la Bretagne.
L'été de 1898 fut une date pour la Bretagne. On y représenta, sur un théâtre construit par Ludovic Durand et dans des décors signés Maxime Maufra, un vieux mystère7 intitulé: la Vie de saint Gwénolé. Et ce mystère fut joué en plein air, sur la place de Ploujean, par une troupe composée tout entière d'artisans et de laboureurs; le chef de cette troupe, Thomas Parc, dit Parkic, cumule lui-même, dans le privé, les fonctions de cultivateur, de fournier, d'aubergiste et de barbier. Les troupes du moyen âge n'étaient point composées différemment. Il n'y avait point autrefois d'acteurs de profession: c'étaient des gens du peuple qui se réunissaient aux grands jours pour représenter les naïfs mystères ou les amusantes soties, dont le spectacle servait à régaler la foule.
Note 7:On appelle mystères les pièces qu'on représentait au moyen âge; presque toujours le sujet en était emprunté à l'Ancien ou au Nouveau Testament ou encore à la vie des Saints, tels que les traduisait l'imagination populaire. Elles étaient coupées d'ordinaire par de petites pièces profanes et burlesques, nommées soties, dont la Farce de Maître Pathelin est restée le type le plus achevé.
N'est-ce pas un fait singulier pourtant et bien caractéristique de la proverbiale ténacité des Bretons que cette persistance chez eux d'un théâtre qui a disparu des mœurs françaises depuis plus de trois cents ans? Sans doute les représentations de mystères ne se donnent plus en Bretagne que de loin en loin. Il n'en était pas de même il y a une cinquantaine d'années encore. Dans toutes les foires, dans tous les marchés et pardons de Bretagne, on voyait se dresser des échafaudages et des tréteaux de bois grossier, où quelque troupe d'acteurs indigènes représentait en dialecte celtique la Vie des Quatre fils Aymon, le Purgatoire de saint Patrice ou la Passion de notre maître Jésus.
Le peuple se portait en foule à ces représentations. «Elles devinrent bientôt pour lui, dit Luzel, un véritable besoin et comme un enseignement national.» Fort peu exigeant sur la mise en scène et le jeu des acteurs, il ne l'était pas davantage sur la couleur locale et la vérité historique ou géographique. Dans le Mystère de sainte Geneviève, Charles-Martel est général en chef des armées de Henri IV; dans la Vie de saint Guillaume, le Poitou est situé entre la Turquie, la Perse et l'Hibernie; dans la Vie de saint Gwénolé, les cabaretiers d'Is vendent du café,—au Ve siècle!
Ces anachronismes sont de règle dans le théâtre populaire. Nos mystères français ne se distinguent guère, sur ce point, des mystères bretons, et, d'ailleurs, ceux-ci dérivent très évidemment de ceux-là. C'est ainsi qu'ils leur ont emprunté la division en «journées». Le théâtre du moyen âge ne connaissait, en effet, ni les actes ni les scènes, mais seulement les «journées». Cela s'explique, si l'on veut bien réfléchir que tel de nos anciens mystères, comme celui de la Passion, n'avait pas moins de trente-cinq mille vers et qu'il fallait toute une semaine pour en venir à bout. Ces représentations dramatiques n'avaient lieu, il est vrai, dans le reste de la France comme en Bretagne, qu'à d'assez longs intervalles; il ne s'en faisait guère, en moyenne, plus d'une par an et par ville. D'où le prestige qu'elles exerçaient sur la foule. On s'y rendait de trente lieues à la ronde. Le jurisconsulte Chassanée parle ainsi d'une représentation de la Vie de saint Lazare, donnée à Autun en 1516, et pour laquelle on avait construit un amphithéâtre qui ne contenait pas moins de quatre-vingt mille personnes!
En Bretagne, le théâtre, fabriqué avec des planches posées sur des madriers et des barriques, s'élevait d'ordinaire au milieu de la place ou du champ de foire, quand il ne s'adossait pas tout uniment au mur du cimetière ou au pignon de l'église paroissiale.
«Quelquefois, dit Luzel, en contre-bas du théâtre principal, on en construisait un second, plus petit, destiné à jouer des intermèdes. Des deux côtés, il y avait des coulisses, reliées entre elles par un corridor circulaire; au fond existait un escalier par où les acteurs pouvaient descendre sous la scène pour attendre leur tour de reparaître, pour repasser leur rôle ou se rafraîchir.»
Toute représentation, en Bretagne, s'ouvre par une invocation à l'Esprit-Saint: excellente manière de nous rappeler que le théâtre est d'origine liturgique et prit naissance, au moyen âge, dans l'église même. Puis un des acteurs, «le plus habile et le mieux au fait des usages et des vieilles traditions, s'avance seul sur la scène, salue profondément, et, d'un ton lent et grave, moitié chantant, moitié déclamant, il récite une sorte de discours rimé, nommé prologue, où il réclame d'abord le silence et l'attention de l'auditoire, «clergé, nobles et commun», et le prie de se montrer indulgent pour ses fautes et pour celles de ses camarades, «pauvres gens qui ne sont pas instruits et qui n'ont jamais été à l'école, comme les fils des nobles et des riches bourgeois». Il expose ensuite la pièce brièvement. Précaution indispensable pour que ce public, d'intelligence vive, mais de culture un peu sommaire, ne soit pas trop dérouté par les brusques mouvements de la scène et suive, sans trop d'effort, l'action éminemment complexe qui va se dérouler sous ses yeux. Une coutume bizarre et non expliquée veut aussi que l'acteur qui récite ces prologues fasse, de quatre vers en quatre vers, une évolution autour du théâtre. C'est ce qu'on appelle la marche. Un vieux manuscrit, cité par Émile Souvestre, dit que, pendant ce temps, «rebecs et binious doivent sonner».
Le prologue achevé, la représentation commence. Elle dure en moyenne trois grandes heures et se termine par un épilogue. Mais, comme les pièces bretonnes ont généralement deux «journées», ce premier épilogue n'est en somme qu'un intermède ou plutôt une «annonce» rimée. Afin que le public ne s'y trompe pas, on a soin de le prévenir que la pièce n'est qu'«à sa moitié» et on l'invite à revenir le lendemain «sans faute», en lui promettant plus d'émotions et d'intérêt que dans la journée précédente, «attendu que le plus beau reste encore à jouer».
Le public manque rarement de répondre à l'invitation. La seconde «journée» commence, et l'affluence des spectateurs est encore plus grande que la veille. L'acteur chargé du prologue ou, comme l'appelaient abréviativement les Latins, le Prologue (par une majuscule), entre en scène et débite son petit sermon avec les flatteries et les compliments ordinaires à l'adresse de l'assistance. Cependant, et comme celle-ci peut avoir la mémoire courte ou qu'une partie de l'auditoire peut n'avoir pas assisté à la représentation précédente, les acteurs bretons recourent quelquefois à un expédient original auquel s'est laissé prendre plus d'un crédule spectateur.
«Une belle demoiselle, une étrangère, dit Luzel, paraît tout à coup à l'extrémité de la place, sur une haquenée blanche; elle traverse les rangs pressés de la foule, toute surprise, et pousse jusqu'au théâtre, où le Prologue est en train de débiter son discours. Elle s'arrête, adresse la parole à l'orateur et lui demande la raison d'un si grand rassemblement et pourquoi il pérore et gesticule de la sorte, comme un comédien sur le théâtre. Le Prologue, en galant artiste, lui tend la main, l'invite à monter près de lui et lui fait un résumé fidèle de ce qui a été représenté la veille, ainsi que de ce qui va suivre. La belle demoiselle, satisfaite, le remercie de sa complaisance et témoigne de son regret de ne pouvoir assister à la représentation; mais il faut qu'elle soit à Tréguier avant la nuit; elle remonte donc sur sa haquenée blanche, fait ses adieux et disparaît par la route qui mène vers la ville.»
Les acteurs reviennent alors en scène et entament la seconde partie de la pièce. Il est bien rare qu'elle soit terminée avant le coucher du soleil. L'action languit un peu dans les pièces bretonnes. Tout s'y passe en récits, et, par surcroît, ces récits sont coupés de cantiques interminables. Les récits eux-mêmes et jusqu'au dialogue, au lieu d'être déclamés comme chez nous, sont psalmodiés sur un air de plain-chant qui ralentit encore la marche de l'action. Vaille que vaille, on arrive au dénouement. Mais tout n'est point terminé avec la pièce, et il reste à entendre l'épilogue de la seconde journée ou bouquet.
C'est là que le poète doit montrer toute son adresse et sa science et répandre à pleines mains les fleurs de sa naïve rhétorique. Il s'agit en effet, après avoir amusé le peuple, de stimuler sa générosité. Entreprise délicate. Tandis que le Bouquet déploie ses grâces sur la scène, deux des confrères du récitant circulent dans les rangs de l'assistance. Le public breton ne se fait pas trop tirer l'oreille et les pièces de dix sols, mêlées au billon, pleuvent dans l'escarcelle des acteurs. Le produit de cette quête est tout leur bénéfice et ces braves gens sont satisfaits s'il suffit à payer le banquet pantagruélique qui les réunira, sous quelque tente de cabaret, à la fin de la dernière journée. Leurs frais, par ailleurs, sont assez médiocres. Telle est la passion dramatique du public breton que c'est à qui prêtera gratuitement sa collaboration aux acteurs: les menuisiers, charpentiers, forgerons, s'emploient à la construction de la scène; les paysans fournissent le charroi; les aubergistes, des fûts vides; les bourgeois, des ornements et des planches. Il n'était pas jusqu'aux familles nobles qui ne se fissent un devoir de fouiller dans leur garde-robe et d'y emprunter «des vieilles rapières rouillées, perruques, habits de marquis et de marquises, tentures à personnage, voire des costumes de gardes nationaux pour orner la scène et habiller les acteurs».
Le théâtre breton n'est cependant pas très riche en mystères originaux. Sur les quelque cent cinquante spécimens que nous en possédons et dont les sujets sont presque toujours empruntés aux romans de chevalerie et à la vie des saints, à peine ou cinq ou six traitent des sujets strictement bretons.
La vie de saint Gwénolé est du nombre. L'action nous transporte au Ve siècle, à la cour du roi Grallon, dans la légendaire ville d'Is. C'est une triste époque pour la Bretagne. Grallon, par sa faiblesse, a laissé la licence et les vices s'installer en maîtres dans sa capitale. À l'anarchie des mœurs s'ajoute la menace de l'invasion étrangère. Mais Dieu suscite à temps un sauveur dans la personne du jeune Gwénolé, neveu de Grallon et fils d'un seigneur de la Grande-Bretagne nommé Frégan et de sa femme, la princesse Alba. La curieuse gravure que nous donnons ici, d'après un «instantané» pris pendant les répétitions de Ploujean, représente la scène où Frégan et sa famille supplient le Seigneur de venir en aide aux Bretons. Cette prière est exaucée: l'invasion barbare est repoussée et Grallon se convertit au vrai dieu. Mais ses sujets, au lieu de l'imiter, le tournent en dérision et se ruent dans la débauche avec une furie nouvelle. Cette fois la patience divine est à bout. Is, en qui ressuscitent Gomorrhe et Sodome, connaîtra le même sort que ces villes maudites: elle périra par l'eau comme elles ont péri par le feu. Gwénolé, «le saint de la mer», est chargé d'en avertir Grallon.
GWÉNOLÉ.
La troisième nuit du troisième jour, Is sera engloutie; Dieu aura fait justice. Mais, ô mon oncle, avant de vous quitter, je vous conjure de bien guetter le chant du coq: à dix heures il chantera et vous vous préparerez à quitter la ville; et, quand il chantera pour la seconde fois, vous sauterez en selle; et, quand il chantera pour la troisième fois, alors il faudra faire galoper votre cheval haut et bas, sans regarder derrière vous...
GRALLON.
Mon saint neveu, je ferai comme vous avez dit; j'exécuterai toutes vos recommandations.
GWÉNOLÉ.
Adieu donc, mon oncle! Et à vous aussi, pauvres gens d'Is, qui n'avez pas voulu m'écouter et vous convertir, adieu! Désormais je ne puis rien pour vous.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'affabulation du mystère joué à Plonjean et dont la représentation, placée sous le patronage des plus hautes autorités du monde celtique, d'Arbois de Jubainville, Loth, Gaidoz, etc., et présidée par Gaston Paris, a obtenu tout le succès qu'on était en droit d'espérer. Sous différents noms, nous avons eu en ces derniers temps plusieurs essais de théâtre populaire. On n'a pas oublié, particulièrement, les représentations de la Motte-Sainte-Héraye, de Puiserguier, de Brives, surtout de Bussang, dans les Vosges, en un cadre plein de fraîcheur et de magnificence, où les sévères beautés de la montagne s'allient à la grâce fleurie des vallées et des plaines. Et l'on sait les efforts tentés, à Tardets et à Barcus, pour ranimer la pastorale basque. Ces théâtres en plein champ ont désormais leur pendant à la pointe extrême du territoire, en Bretagne. Il s'agit moins ici, à vrai dire, d'une création, comme à Bussang et à La Motte-Sainte-Héraye, que d'un essai de restauration. L'essai a réussi. Peut-être, s'il provoque d'autres tentatives, rendra-t-il, quelque vie à l'art dramatique breton et lui permettra-t-il de courir une nouvelle carrière dans le champ élargi de la tradition et de l'histoire8.
Note 8:Nous étions bon prophète en écrivant ces lignes: le théâtre breton, nouveau phénix, renaît un peu partout de ses cendres. Il y a aujourd'hui près de trente troupes d'acteurs en Bretagne et le répertoire de ces troupes s'enrichit chaque jour de quelque pièce nouvelle. Le barde Taldir (Jaffrennou) n'a pas composé à lui seul moins de sept pièces dont plusieurs, comme Pontkallee, fort remarquables: elles viennent d'être réanies en volume sous le titre: Teatr brezonek poblus.
On avait cru longtemps, sur la foi des dictionnaires, que la danse avait disparu dans la tourmente des invasions barbares pour renaître seulement au XVe siècle dans la Florence des Médicis. Grave erreur! M. Alfred Jeanroy a retrouvé nombre de chansons remontant au XIIIe siècle et M. Joseph Bédier vient de proposer de ces chansons une interprétation aussi ingénieuse que nouvelle.
Oui, l'on dansait au moyen âge; mais l'on y dansait aux chansons, comme on fait encore dans le peuple et chez les enfants. Nous n'irons plus au bois; Giroflé, Girofla; Il pleut, il pleut bergère; Compère Guilleri; le Chevalier du guet, etc., etc., autant de chansons populaires qui sont en même temps des airs de rondes enfantines...
Il eût été bien extraordinaire aussi qu'une race comme la nôtre se fût privée de «baller» et de «sauter» pendant huit ou neuf cents ans. Nos pères de ces temps reculés avaient surtout une danse qu'ils aimaient et qu'on appelait la carole. Cette carole était une chaîne, ouverte ou fermée, de danseurs et de danseuses, qui se mouvaient au son des voix, plus rarement au son des instruments. La danse consistait, à l'ordinaire, en une alternance de trois pas faits en mesure vers la gauche et de mouvements balancés sur place; un vers ou deux remplissait le temps pendant lequel on faisait les trois pas et un refrain occupait les temps consacrés aux mouvements balancés. Un coryphée conduisait le branle et chantait les airs à danser, que le chœur reprenait au refrain. Cela n'était pas très compliqué, sans doute, mais cela ne manquait point d'une certaine grâce rustique, comme on peut s'en convaincre en visitant les pays où nos anciennes danses populaires se sont conservées.
Car nos anciennes danses populaires vivent encore. Je ne suis pas sûr que la morisque, malgré son nom étrange et les grelots qu'on s'y attache aux genoux, remonte directement à la conquête sarrasine et je laisse à de plus savants de décider si le siège de Marseille par Jules César est pour quelque chose dans les Olivettes, ce joli pourchas mystérieux où les danseurs, couronnes de feuillage, se relancent d'arbre en arbre en chantant:
Allons! allons, Annette!
Dansons les Olivettes...
Mais je verrais volontiers dans la farandole provençale une réminiscence de la carole. La farandole aussi est une chaîne que mène un coryphée. Et tantôt la chaîne se noue, tantôt elle s'allonge en spirales, tantôt elle glisse sous l'arc des bras levés pour lui donner passage...
Ah! la jolie danse, si vive, si gaillarde, si franchement, si sainement populaire! Mais, pour la conduire, il faut un tambourin. Or il paraît que le tambourin se meurt; et, si je n'ajoute pas: le tambourin est mort, c'est qu'afin de lui rendre quelque vie, nos bons félibres, sur l'initiative d'un des leurs, M. Claude Brun, pétitionnent et s'agitent pour obtenir l'ouverture d'une classe de tambourinaires au Conservatoire de Marseille.
Vous me direz qu'il y avait déjà des «écoles» de tambourinaires à Aubagne, à Cannes, à Aix, etc. Pauvres écoles sans doute! Et vous m'objecterez le Valmajour d'Alphonse Daudet, qui n'avait pas eu besoin de professeur et s'était découvert une âme de tambourinaire «en entendant chanter le rossignol». Peut-être n'y a-t-il plus de rossignols en Provence. De toute manière M. Brun a raison, et il ne faut point attendre, si l'on veut sauver du trépas le peu qui subsiste chez nous de l'antique «ménestrandie» populaire. Ce n'est pas le tambourin seulement qui est menacé, c'est la cabrette auvergnate, la vielle et la musette berrichonnes, la bombarde et le biniou bas-bretons. Que viennent à disparaître ces instruments vénérables, et les airs qu'ils sonnaient, les danses qu'ils accompagnaient, disparaîtront avec eux. Notre patrimoine artistique en serait singulièrement diminué. Et la couleur locale n'en souffrirait pas moins. Vous imaginez-vous la Provence sans ses tambourinaires? «Le tambourinaire, dit Daudet, mais c'est la Provence faite homme!» Tout le corps de l'instrumentiste vibre à la fois: une des mains bat la caisse, l'autre se promène agilement sur les trous d'une petite flûte. Pan-pan, dit le tambourin; tu-tu, réplique le galoubet. Et en avant pour la farandole, la morisque ou les olivettes!
Mais il n'est pas de tambourin qu'en Provence, et le Béarn aussi a le sien, moins étroit, sinon moins léger, sorte de bedon à six ou sept cordes accordées en quintes. Comme en Provence, l'instrumentiste n'en joue que d'une main; l'autre tient un flûtet à cinq trous. Et les Béarnais, svelte race, jarrets d'acier, s'entendent à suivre le mouvement: ces «petits hommes noirs et brûlés», comme les appelle Michelet, ne craignent personne au déduit non plus qu'au feu. Un peu plus bas, vers le sud-ouest, chez les Basques, qui ont donné leur nom au petit tambour à grelots en usage dans toute l'Espagne et l'Afrique mauritane, une vieille danse, le monchico ou danse des mouchoirs, rapide, violente, toute en bonds, très chaste pourtant (les danseurs, sans se toucher, se tenant par le mouchoir), n'a pas cessé de garder la vogue. Elle se danse sur les places publiques, les jours de fête, aux sons du bedon et de la chirula, «fluteau de bois percé de trois trous, qui rend, dit M. Louis Labat, des sons vifs et grêles». Un certain abbé Poussatin, sous Louis XIV, excellait au monchico, et Hamilton, dans ses Mémoires, l'appelle «le premier prêtre du monde pour la danse basque».
Les savants, qui discernent facilement l'ascendance latine de la chirula et du galoubet, nés tous deux de la tibia, sont plus divisés sur les origines du tambourin. Il est certain que cet instrument fut en usage dans nos armées à partir du XIVe siècle. Du moins le tambourin des Suisses ressemble-t-il singulièrement au tambourin provençal, caisse étroite et légère que l'exécutant porte suspendue à son bras, gauche, tandis qu'il la frappe de la droite avec une petite baguette.
Il est possible, malgré tout, que le tambourin, tant béarnais que provençal, ne soit pas d'origine militaire. On m'affirme que, bien avant que nos armées connussent cet instrument, donc avant le XIVe siècle, les jongleurs méridionaux en faisaient usage; tambourin et galoubet auraient accompagné les «canzones» des troubadours populaires qui couraient les châteaux et les cités du Midi. Je ne demande qu'à le croire. Il faudrait donc que les tambourins fussent venus d'Orient à nos Méridionaux par l'intermédiaire des Sarrasins. Car, pour ceux-ci, il ne fait point de doute qu'ils se servaient de cet instrument, aux lieu et place de trompette, pour cadencer la marche de leurs fantassins. On sait, d'autre part, combien fut profonde l'empreinte sarrasinoise sur les populations de la vallée du Rhône et de la Garonne.
Peu nous chaut, d'ailleurs, que le tambourin vienne des Suisses ou des Sarrasins. L'important, c'est que ses batteries et roulements soient encore chers au peuple. Divisés à son propos, les savants se retrouvent d'accord sur les cabrettes, musettes, binious et cornemuses, postérité incontestable de l'antique utricularium ou tibia utricularis des pâtres du Latium. Les binious sont particuliers à la Bretagne; ils ne jouent jamais seuls, mais accompagnés de la bombarde, sorte de hautbois généralement en buis, quelquefois en ébène incrusté d'étain ou d'argent, et, si le biniou sert de tonique, c'est la bombarde qui mène le branle, tient le premier rôle.
Détail curieux, relevé par Narcisse Quellien: ces deux instruments, qui sont faits pour jouer et forcés de vivre ensemble, ne sont pas d'accord du tout; ils vont à l'unisson, mais à la distance d'un demi-ton ou quasi, l'un donnant l'ut, l'autre le si.
Nos Bretons, par bonheur, ne sont pas à un demi-ton près! Grands amateurs de danses, ils font fête à leurs ménétriers, experts en l'art de mener les jabadao, les passe-pieds et les dérobées. Marches et balancés se retrouvent dans ces danses comme dans la carole et ils se retrouvent également dans la fameuse bourrée auvergnate. «La bourrée est une danse et un chant, dit M. Jean Ajalbert; ce sont des airs de bourrée que joue la cabrette, et souvent le cabretaire chante les paroles en même temps.»
Cabrette vient évidemment de chèvre (cabre ou chavre en patois). Le gracieux nom, et si expressif! Vous l'avez peut-être entendue quelquefois, dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins des environs de la Roquette ou de la Bastille, cette cabrette auvergnate, dont l'outre de peau est habillée de velours rouge et qui n'a pas sa pareille pour entraîner les danseurs de bourrées. Mme de Sévigné, qui s'y connaissait, trouvait ces bourrées d'Auvergne «la plus surprenante chose du monde»; elle ne tarissait point d'éloges sur la justesse d'oreille et la légèreté de jarret des danseurs.
Les Auvergnats d'aujourd'hui—et youp là, la catarina!—sont les dignes héritiers des paysans et des paysannes dont s'enchantait la marquise. Jean Ajalbert nous décrit joliment ces cabretaires de Paris, juchés dans une logette, à laquelle ils accèdent par une échelle mobile qu'on retire dès qu'ils sont installés. Les danseurs sont en place aussitôt que la cabrette se gonfle. Et, dès la première note, ils partent, courent, glissent, martèlent le plancher à grands coups de talon, poussent par intervalle des cris aigus: You! You! en faisant claquer leurs doigts. Chaque bourrée coûte deux sous, que l'associé du cabretaire recueille au milieu de la danse; mais on en a pour son argent, comme on dit, et il est sans exemple qu'un cabretaire ne soit pas allé jusqu'au bout de la dernière mesure...
Il y eut une province, longtemps, qui, sur la foi de George Sand, passa pour le pays par excellence des maîtres-sonneurs: le Berry. Au soir tombant, les notes suraiguës de la cornemuse montaient, concert agreste, des traînes et des charrières. Et, les jours de rapports (foires), dans les vigeons (cabarets) et sur les places publiques, il faisait beau voir les robustes gars berriots «en habits tout flambants neufs, rubans au chapeau et à la boutonnière, les gentes filles réjouies sous leurs fins coffions brodés», danser la sauteuse et la montagnarde autour de l'estrade en planches où trônaient les cornemuseux. Hugues Lapaire a écrit tout un livre délicieux sur les instruments populaires du Berry, la musette et la vielle. Ce n'est point sa faute sans doute si son livre ressemble par endroits à un nécrologe. Mais il n'est que trop vrai que les Gadat, les Gadet-Trichot, les Balonjat, les Rivalet, les Grisol, dit Compagnon de Nevers, dont l'enseigne, sur la route de Fourchambault, portait cette mention étrange: «Compagnon, maître-musitien (sic) et marchand de sangsues», tous les grands maîtres-sonneurs d'autrefois ne sont plus qu'un souvenir chez nos Berriots. C'est à Paris, dans l'atelier du sculpteur Baffier, tenant suprême de la tradition expirante, qu'on peut ouïr les derniers sons de la musette berrichonne...
Qu'on m'apporte du houx
Pour y percer trois trous...
Du houx, du buis ou du sureau
Avec une peau de chevreau,
Pour faire une musette, lon la,
Pour chanter mes amours
Tout le long de mes jours!
Ainsi chantait Pierre Dupont, à peu près au même temps où «la bonne dame de Nohant» écrivait ses Maîtres-Sonneurs. Ironie des choses! C'est dans le pays même de Joset, de la Fadette et du Champi, que la musette berrichonne compte le moins de dévots.
«Il y a encore dans la Vallée-Noire quelques mauvais sonneurs, confiait mélancoliquement à Lapaire Maurice Rollinat. Quant aux maîtres, comme le Joset de George Sand, ils ont complètement disparu. Les abominables crins-crins et clarinettes sont en train de supplanter les si poétiques vielles et cornemuses. L'âme des solitudes n'aura bientôt plus pour pleurer que le chant perdu des crapauds.»
Eh quoi! dira-t-on, la vielle aussi? De tous les instruments dont se servaient les ménétriers d'autrefois, flûtes, violes, rebecs, théorbes, micamons, tambourins, c'était la vielle qui gardait leur préférence, comme ayant «plus clere vois et doux sons». Et l'on sait quel renouveau inattendu, à la fin du XVIIIe siècle, lui ouvrit toutes grandes les portes de Trianon, fit d'elle et du clavecin les délices d'une société qui préludait par des bergeries à la tragédie de 93. De la cour et des salons, la vielle descendit dans la rue avec Fanchon la Vielleuse; nos campagnes lui furent un dernier asile. J'ai connu des joueurs de vielle en Bretagne, entre autres Pierre Rondet, dont le souvenir est toujours vivant à Mégrit; et le père «Zim-Zim» qui se tenait en permanence au coin de la rue Saint-Léonard, à Nantes, et que la malignité publique accusait de «coucher sur une paillasse bourrée de billets de banque». Il y a peu de temps encore, au bois de Clamart, je rencontrai un vielleux auvergnat, Marion Bournazot, né natif de Saint-Laurent-des-Églises par Ambarzac (Haute-Vienne), qui, seul à l'écart, «tournait la manivelle», les yeux perdus dans son rêve. Si grêle, comme fêlé, l'antique instrument devait receler dans ses flancs un peu de l'âme du pays où il était né. Il était à sa manière un évocateur. Ne dit-on point qu'à Nantes, entre deux noyades, Carrier aimait jouer de la vielle? Si le farouche proconsul s'est quelquefois humanisé, ce n'a pu être qu'à ces heures-là, tandis que s'éveillaient au creux de l'instrument les vieux airs entendus dans son pays d'Aurillac.
Cette même vielle, chez les Savoyards, s'appelait fanfoni. C'était au temps, déjà lointain, où, costumés en ramoneurs, les enfants de la rude province battaient l'estrade en compagnie de leur inévitable marmotte. Il n'y a plus de ramoneurs ambulants: il n'y a que des fumistes sédentaires, et Mme Récamier, qui commença de concevoir des doutes sur sa beauté le jour où les petits Savoyards ne se détournèrent plus sur son passage, devrait recourir maintenant à un critérium moins infaillible.
Mais combien d'autres provinces qui ne se sont pas montrées plus respectueuses à l'égard de leurs musiques et de leurs danses traditionnelles! Où sont les galants joueurs de fifres qui précédaient, à la grande dukasse de Dunkerque, les mannequins du bonhomme Reuss et de sa femme Gentille? Où la zuarne enrubannée des fluteux morvandiaux? On dit que les fanfares militaires jouent encore, à Douai, l'air de danse de Gayant, arrangé en pas redoublé; mais, à Metz et dans toute la Lorraine, on ne danse plus les antiques trimazos: