Like the lovers pinch wich hurts and is desired.

(Shakespeare, Antonius and Cleopatra.)

Note 60: (retour)

Nous trouvons des faits analogues chez les animaux inférieurs. Les chenilles du poumon (Pulmonata Cuv.) possèdent une soi-disant «flèche d'amour», baguette de chaux pointue qui se trouve dans une pochette particulière de leur corps et qu'elles font sortir au moment de l'accouplement. C'est un organe d'excitation sexuelle qui, d'après sa constitution, doit être un excitant douloureux.

De là il n'y a pas loin à conclure que le désir d'éprouver une très forte impression de la part du consors amène, dans le cas d'une accentuation pathologique de l'ardeur amoureuse, à l'envie de recevoir des coups, la douleur étant toujours un moyen facile pour produire une forte impression physique. De même que, dans le sadisme, la passion sexuelle aboutit à une exaltation dans laquelle l'excès de l'émotion psychomotrice déborde dans les sphères voisines, il se produit de même, dans le masochisme, une extase dans laquelle la marée montante d'un seul sentiment engloutit avidement toute impression venant de la personne aimée et la noie dans la volupté.

La seconde cause, la plus puissante du masochisme, doit être cherchée dans un phénomène très répandu qui rentre déjà dans le domaine d'un état d'âme insolite et anormal, mais pas encore dans celui d'un état perverti.

J'entends ici ce fait fréquent qu'on observe dans des cas très nombreux et sous les formes les plus variées, qu'un individu tombe d'une façon étonnante et insolite sous la dépendance d'un individu de l'autre sexe, jusqu'à perdre toute volonté, dépendance qui force l'assujetti à commettre et à tolérer des actes compromettant souvent gravement ses propres intérêts, contraires et aux lois et aux mœurs.

Dans les phénomènes de la vie normale, cette dépendance varie selon l'intensité du penchant sexuel qui est ici en jeu et le peu de force de volonté qui devrait contrebalancer l'instinct. Il n'y a donc qu'une différence quantitative, mais non pas qualitative, comme c'est le cas dans les phénomènes du masochisme.

J'ai désigné sous le nom de servitude sexuelle ce fait de dépendance anormale, mais non encore perverse, d'un homme vis-à-vis d'un individu de l'autre sexe, fait qui offre un grand intérêt, surtout au point de vue médico-légal. Je l'ai nommé ainsi parce que les conditions qui en résultent sont empreintes d'une marque de servitude61. La volonté du sujet dominateur commande à celle du sujet asservi, comme la volonté du maître à celle du serviteur62.

Note 61: (retour)

Comparer l'essai de l'auteur «Sur la servitude sexuelle et le masochisme» dans Psychiatrische Jahrbücher, t. X, p. 169, où ce sujet a été traité à fond, surtout au point de vue médico-légal.

Note 62: (retour)

Bien qu'on les emploie au figuré pour de pareilles situations, j'ai cru devoir éviter ici les expressions esclave et esclavage, parce que ce sont des termes qu'on emploie de préférence pour le masochisme dont il faut bien distinguer la «servitude».

L'expression de servitude ne doit pas être confondue non plus avec la sujétion de la femme de J. St. Mill. Mill désigne par cette expression des mœurs et des lois, des phénomènes historiques et sociaux. Mais ici nous ne parlons que de faits nés de mobiles individuels particuliers et qui sont en contradiction avec les lois et les mœurs en usage. En outre, il est question des deux sexes.

Cette servitude sexuelle est, comme nous le disions, un phénomène anormal, même au point de vue psychique.

Elle commence là où la règle extérieure, les limites de la dépendance d'une partie sur l'autre ou de la dépendance mutuelle, tracées par la loi et les mœurs, sont transgressées à la suite d'une particularité individuelle due à l'intensité de mobiles qui en eux-mêmes sont tout à fait normaux. La servitude sexuelle n'est pas du tout un phénomène pervers: les agents moteurs sont les mêmes que ceux qui mettent en mouvement, quoique avec moins de vivacité, la vita sexualis psychique renfermée dans les limites et les règles normales.

La peur de perdre sa compagne, le désir de la contenter toujours, de la conserver aimable et disposée aux rapports sexuels, sont ici les mobiles qui poussent le sujet asservi.

D'un côté un amour excessif qui, surtout chez la femme, n'indique pas toujours un degré excessif de sensualité; de l'autre, une faiblesse de caractère: tels sont les premiers éléments de ce processus insolite63.

Note 63: (retour)

Le fait le plus important, dans ces cas, c'est peut-être que l'habitude d'obéir développe une sorte de mécanisme d'obéissance inconsciente qui fonctionne avec une exactitude automatique et qui n'a pas à lutter contre des idées contraires, parce qu'il est au delà de la limite de la conscience nette, et qu'il peut être manié comme un instrument inerte par la partie régnante.

Le mobile de l'autre sujet, c'est l'égoïsme, qui peut se donner libre cours.

Les faits de servitude sexuelle sont très variés dans leurs formes, et leur nombre est très grand64.

Note 64: (retour)

Dans les littératures de tous les pays et de toutes les époques, la servitude sexuelle joue un grand rôle. Les phénomènes insolites mais non pervers de la vie de l'âme sont pour le poète des sujets heureux et qu'il lui est permis de traiter. La description la plus célèbre de la «servitude» chez l'homme, est celle de l'abbé Prévost dans sa Manon Lescaut. Une description parfaite de la servitude chez la femme se trouve dans le roman Leone Leoni, de George Sand. Il faut citer ici la Kæthchen von Heilbronn de Kleist, qui lui-même désigne cette pièce comme l'opposé de sa Penthésilée (sadisme), enfin la Griselidis de Halm et beaucoup d'autres poésies analogues.

Nous rencontrons à chaque pas dans la vie des hommes tombés dans la servitude sexuelle. Il faut compter parmi les gens de cette catégorie les maris qui vivent sous la domination de leur femme, surtout les hommes déjà vieux qui épousent de jeunes femmes et qui veulent racheter leur disproportion d'âge et de qualités physiques par une condescendance absolue à tous les caprices de l'épouse; il faut aussi classer dans cette catégorie les hommes trop mûrs qui, en dehors du mariage, veulent renforcer leurs dernières chances d'amour par d'immenses sacrifices, et aussi les hommes de tout âge qui, pris d'une violente passion pour une femme, se heurtent à une froideur calculée et doivent capituler dans de dures conditions; les gens très amoureux qui se laissent entraîner à épouser des catins connues; les hommes qui, pour courir après des aventurières, abandonnent tout, jouent leur avenir; les maris et les pères qui délaissent épouse et enfants, et qui placent les revenus d'une famille aux pieds d'une hétaïre.

Quelque nombreux que soient les exemples de servitude chez l'homme, tout observateur un peu impartial de la vie conviendra que leur nombre et leur importance sont bien inférieurs à ceux observés chez la femme. Ce fait est facilement explicable. Pour l'homme, l'amour n'est presque toujours qu'un épisode; il a une foule d'autres intérêts importants; pour la femme, au contraire, l'amour est la vie: jusqu'à la naissance des enfants, l'amour tient le premier rang, et souvent même après la naissance des enfants. Ce qui est encore plus important, c'est que l'homme peut dompter son penchant ou l'apaiser dans des accouplements pour lesquels il trouve de nombreuses occasions. La femme, dans les classes supérieures, quand elle est alliée à un homme, est obligée de se contenter de lui seul, et, même dans les basses couches sociales, la polyandrie se heurte encore à des obstacles considérables.

Voilà pourquoi, pour la femme, l'homme qu'elle possède signifie le sexe tout entier. Son importance pour elle devient par ce fait immense. De plus, les rapports normaux, tels que la loi et les mœurs les ont établis entre l'homme et la femme, sont loin d'être établis d'après les règles de la parité et destinent déjà la femme à une grande dépendance.

Sa servitude deviendra encore plus grande par les concessions qu'elle fait à l'amant pour obtenir de lui cet amour qui pour elle ne peut se remplacer; dans la même mesure s'augmenteront les prétentions des hommes qui sont décidés à mettre à profit leurs avantages et à faire métier d'exploiter l'abnégation illimitée de la femme.

Tels sont: le coureur de dot qui se fait payer des sommes énormes pour détruire les illusions qu'une vierge s'était faite de lui; le séducteur réfléchi et calculateur qui compromet une femme et spécule en même temps sur la rançon et le chantage; le soldat aux galons d'or, l'artiste musicien à la crinière de lion qui savent provoquer chez la femme un brusque: «Toi ou la mort!» un bon moyen pour payer les dettes ou pour s'assurer une vie facile; le simple troupier qui, dans la cuisine, fait payer son amour par la cuisinière en bons repas; l'ouvrier-compagnon qui mange les économies de la patronne qu'il a épousée; et enfin le souteneur qui force par des coups la prostituée, dont il vit, à lui gagner chaque jour une certaine somme. Ce ne sont là que quelques-unes des diverses formes de la servitude dans laquelle la femme tombe forcément par suite de son grand besoin d'amour et des difficultés de sa position.

Il était nécessaire de donner une courte description de la servitude sexuelle, car il faut évidemment voir en elle le terrain propice d'où la principale racine du masochisme est sortie. La servitude ainsi que le masochisme consistent essentiellement en ce que l'individu atteint de cette anomalie se soumet absolument à la volonté d'une personne d'un autre sexe et subit sa domination65.

Note 65: (retour)

Il peut se produire des cas où la servitude sexuelle se traduise par les mêmes actes que ceux qui sont particuliers au masochisme. Quand des hommes brutaux battent leurs femmes et que celles-ci le tolèrent par amour, sans cependant avoir la nostalgie des coups, il y a dans cette servitude un trompe-œil qui peut nous faire croire à l'existence du masochisme.

On peut cependant faire une démarcation nette entre les deux phénomènes, car ils diffèrent non pas par leur gradation, mais par leur nature. La servitude sexuelle n'est pas une perversion; elle n'a rien de morbide. Les éléments auxquels elle doit son origine, l'amour et la faiblesse de la volonté, ne sont pas pervers; seule la disproportion de leurs forces mutuelles donne un résultat anormal qui souvent est opposé aux intérêts personnels, aux mœurs et aux lois. Le mobile auquel la partie subjuguée obéit en subissant la domination, c'est le penchant normal vers la femme (ou réciproquement vers l'homme), penchant dont la satisfaction est le prix et la compensation de la servitude subie. Les actes de la partie subjuguée, actes qui sont l'expression de la servitude sexuelle, sont accomplis sur l'ordre de la partie dominante pour servir à la cupidité de cette dernière. Ils n'ont pour la partie assujettie aucun but indépendant, ils ne sont pour elle que des moyens d'obtenir ou de conserver la possession de la partie dominatrice, ce qui est le vrai but final. Enfin, la servitude est une conséquence de l'amour pour une personne déterminée; elle n'a lieu que lorsque cet amour s'est déclaré.

Les choses sont tout autres dans le masochisme qui est nettement morbide, et qui, en un mot, est une perversion. Là, le mobile des actes et des souffrances de la partie assujettie se trouve dans le charme que la tyrannie exerce sur elle. Elle peut, en même temps, désirer aussi le coït avec la partie dominante; dans tous les cas, son penchant vise aussi les actes servant d'expression à la tyrannie comme objets directs de sa satisfaction. Ces actes dans lesquels le masochisme trouve son expression, ne sont pas pour le subjugué un moyen d'arriver au but comme c'est le cas dans la servitude, car ils sont eux-mêmes le but final. Enfin, dans le masochisme, la nostalgie de la soumission se manifeste a priori, avant qu'il y ait une affection pour un objet d'amour concret.

La connexité qu'on peut admettre entre la servitude et le masochisme vient du trait commun des phénomènes externes de la dépendance, malgré la différence des mobiles; la transition de l'anomalie à la perversion se produit probablement de la façon suivante.

Celui qui reste pendant longtemps en état de servitude sexuelle sera plus enclin à contracter de légères tendances masochistes. L'amour, qui supporte volontiers la tyrannie pour l'amour de la personne aimée, devient alors directement un amour de la tyrannie. Quand l'idée d'être tyrannisé s'est longtemps associée à une représentation de l'objet aimé, accompagnée d'un sentiment de plaisir, cette manifestation de la sensation de plaisir finit par se reporter sur la tyrannie même et il se produit de la perversion. Voilà comment le masochisme peut être acquis66.

Note 66: (retour)

C'est un fait bien intéressant et qui repose sur l'analogie qui existe entre la sujétion et le masochisme, relativement à leur manifestation extérieure, que pour décrire la servitude sexuelle on emploie généralement, soit par plaisanterie, soit au figuré, des expressions comme celles-ci: «esclavage, être enchaîné, porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un à son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la culotte, etc.», toutes choses qui, prises au pied de la lettre, sont pour le masochiste, l'objet de ses désirs pervers.

Ces locutions imagées sont d'un fréquent usage dans la vie ordinaire et sont presque devenues triviales. Elles ont pris leur origine dans la langue poétique. De tout temps la poésie a vu dans l'image d'ensemble d'une violente passion amoureuse, l'état de dépendance de l'objet qui peut ou qui doit se refuser, et les phénomènes de la servitude se sont toujours présentés à l'observation des poètes. Le poète, en choisissant des termes comme ceux que nous venons de citer, pour représenter avec des images frappantes la dépendance de l'amoureux, suit absolument le même chemin que le masochiste qui, pour se représenter d'une manière frappante sa dépendance (qui est pour lui le but), cherche à réaliser des situations correspondant à son désir.

Déjà la poésie antique désigne l'amante par le mot domina et emploie de préférence l'image de la captivité chargée de fers (Horace, Od., IV, 11). Dès cette époque et jusqu'aux temps modernes, (comparez Grillparzer, Ottokar, IVe acte: «Régner est si doux, presque aussi doux qu'obéir») la poésie galante de tous les siècles est remplie de phrases et de métaphores semblables. Sous ce rapport, l'histoire de l'origine du mot «maîtresse» est aussi très intéressante.

Mais la poésie réagit sur la vie. C'est de cette façon qu'a pu prendre naissance le service des dames chez les courtisanes du moyen âge. Ce service avec adoration des femmes comme «maîtresses» dans la société aussi bien que dans les liaisons d'amour isolées, en assimilant les rapports entre féaux et serfs avec les rapports entre le chevalier et sa dame, avec la soumission à tous les caprices féminins, aux épreuves d'amour et aux vœux, à l'engagement d'obéissance à tous les ordres des dames, apparaît comme un développement et un perfectionnement systématique de la servitude amoureuse. Certains phénomènes extrêmes, commue, par exemple, les souffrances d'Ulric de Lichtenstein ou de Pierre Vidal au service de leurs dames, ou les menées de la confrérie des «Galois» en France qui cherchaient le martyre par amour et se soumettaient à toutes sortes de tortures, portent déjà une empreinte bien visible du caractère masochiste, et montrent la transition naturelle d'un état vers l'autre.

Un faible degré de masochisme peut bien être engendré par la servitude et peut, par conséquent, être acquis. Mais le vrai masochisme complet et profondément enraciné, avec sa nostalgie brûlante de soumission dès la première enfance, tel que le dépeignent les personnes mêmes qui en sont atteintes, est toujours congénital.

La meilleure explication de l'origine du masochisme complet, perversion toutefois assez rare, serait dans l'hypothèse que cette perversion est née de la servitude sexuelle, anomalie de plus en plus fréquente, qui parfois se transmet par hérédité à un individu psychopathe de façon à dégénérer en perversion. On a démontré plus haut qu'un léger déplacement des éléments psychiques qui jouent ici un rôle, peut amener cette transition. Ce que peut faire, pour les cas possibles de masochisme acquis, l'habitude associative, l'hérédité peut le faire pour les cas bien établis de masochisme congénital. Aucun élément nouveau ne s'ajoute alors à la servitude; au contraire, un élément disparaît, le raisonnement qui rattache l'amour à la dépendance, et qui constitue la différence entre l'anomalie et la perversion, entre la servitude et le masochisme. Il est tout naturel que ce soit la partie d'instinct seule qui se transmette par hérédité.

Cette transition de l'anomalie à la perversion par transmission héréditaire s'effectuera facilement, surtout dans le cas où la disposition psychopathique du descendant fournit un autre facteur pour le masochisme, c'est-à-dire l'élément que nous avons appelé la première cause du masochisme: la tendance des natures sexuellement hyperesthésiées à assimiler aux impressions sexuelles toute impression qui part de l'objet aimé.

C'est de ces deux éléments, la servitude sexuelle d'une part, et d'autre part la prédisposition à l'extase sexuelle qui accepte avec plaisir les mauvais traitements, c'est de ces deux éléments, disons-nous, dont les causes peuvent être ramenées jusqu'au domaine des faits physiologiques, que le masochisme tire son origine, quand il trouve un terrain psychopathique propice et que l'hyperesthésie sexuelle amène jusqu'au degré morbide de la perversion les circonstances physiologiques et anormales de la vita sexualis67.

Note 67: (retour)

Quand on voit, ainsi que cela a été démontré plus haut, que la «servitude sexuelle» est un phénomène qui a été constaté bien plus fréquemment et avec une intensité plus grande dans le sexe féminin que dans le sexe masculin, la conclusion s'impose: que le masochisme (sinon toujours, du moins habituellement) est un legs de la «servitude» des ascendants féminins. De cette façon, il entre en rapport, bien qu'éloigné, avec l'inversion sexuelle, en raison de ce fait qu'une perversion qui devrait être particulière à la femme, se transmet à l'homme. Cette manière d'envisager le masochisme comme une inversion sexuelle rudimentaire, comme une effeminatio partielle qui, dans ce cas, n'atteint que les traits secondaires du caractère de la vita sexualis (manière de voir que j'ai déjà, dans la 6e édition de cet ouvrage, exprimée d'une façon très nette), est encore corroborée par les dépositions des malades des observations 44 et 49, citées plus haut, et dont les sujets sont aussi marqués d'autres traits d'effémination, tous les deux désignant comme leur idéal une femme relativement plus âgée qui les aurait recherchés et conquis.

Il faut cependant noter le fait que la sujétion joue aussi un rôle considérable dans la vita sexualis masculine, et que, par conséquent, le masochisme peut s'expliquer sans l'hypothèse de la transmission des éléments féminins à l'homme. Il ne faut pas oublier non plus, à ce propos, que le masochisme et son opposé le sadisme se rencontrent quelquefois en combinaisons irrégulières avec l'inversion sexuelle.

En tout cas, le masochisme, en tant que perversion sexuelle congénitale, représente aussi dans le tableau de l'hérédité un signe de dégénérescence fonctionnelle, et cette constatation clinique a été en particulier confirmée par mes propres observations de masochisme et de sadisme.

Il est facile de prouver que cette tendance psychiquement anormale et particulière par laquelle le masochisme se manifeste, représente une anomalie congénitale; elle ne se greffe pas sur l'individu porté à la flagellation, par suite d'une association d'idées, comme le supposent Rousseau et Binet.

Cela ressort de ces cas nombreux, même de la majorité de ces cas, où la flagellation n'est jamais venue à l'idée du masochiste, mais où le penchant pervers visait exclusivement des actes symboliques, qui expriment la soumission sans causer de douleurs physiques.

Les détails de l'observation 52 nous renseignent à ce sujet.

Mais on arrive à la même conclusion, c'est-à-dire à la constatation que la flagellation passive ne peut pas être le noyau qui réunit tous les autres éléments autour de lui, même quand on examine de plus près les cas dans lesquels la flagellation passive joue un rôle, comme dans les observations 44 et 49.

Sous ce rapport, l'observation 50 est particulièrement instructive, car il ne peut pas y être question d'une stimulation sexuelle produite par une punition reçue dans l'enfance. Dans ce cas, il est surtout impossible de relier le phénomène à un fait ancien, car l'objet du principal intérêt sexuel n'est pas réalisable, même avec un enfant.

Enfin l'origine purement psychique du masochisme est prouvée par la comparaison du masochisme avec le sadisme. (Voir plus loin.)

Si la flagellation passive se rencontre si fréquemment dans le masochisme, cela s'explique simplement par le fait que la flagellation est le moyen le plus efficace d'exprimer l'état de soumission.

Je ne puis que répéter que ce qui différencie absolument la simple flagellation passive de la flagellation basée sur un désir masochiste, c'est que, dans le premier cas, l'acte est un moyen pour rendre possible le coït ou l'éjaculation, tandis que, dans le dernier cas, c'est un moyen pour obtenir une satisfaction de l'âme dans le sens des désirs masochistes.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les masochistes se soumettent aussi à d'autres mauvais traitements et à des souffrances pour lesquelles il ne peut être question d'une excitation voluptueuse réflexe. Comme ces faits sont très nombreux, il faut examiner dans quelle proportion existent la douleur et le plaisir dans de pareils actes, et aussi dans la flagellation des masochistes.

De la déposition d'un masochiste, il résulte le fait suivant.

La proportion n'est pas telle que l'individu éprouve simplement comme plaisir physique ce qui ordinairement cause de la douleur; mais l'individu se trouvant en extase masochiste, ne sent pas la douleur, soit que, grâce à son état passionnel, (comme chez le soldat au milieu de la mêlée et de la bataille), il n'ait pas la perception de l'impression physique produite sur les nerfs de son épiderme, soit que, grâce à la trop grande abondance de sensations voluptueuses (comme chez les martyrs ou dans l'extase religieuse), l'idée des mauvais traitements n'entre dans son esprit que comme un symbole et sans les attributs de la douleur.

Dans la deuxième alternative, il y a pour ainsi dire une surcompensation de la douleur physique par le plaisir psychique, et c'est cet excédent qui reste seul comme plaisir psychique dans la conscience. Cet excédent de plaisir est encore renforcé soit par l'influence des réflexes spinaux, soit par une accentuation particulière des impressions sensibles dans le sensorium; il se produit une espèce d'hallucination de volupté physique, avec une localisation vague de la sensation projetée au dehors.

Des phénomènes analogues paraissent se produire dans l'auto-flagellation des extasiés religieux (fakirs, derviches hurlants, flagellants), seulement les images qui provoquent la sensation de plaisir ont une autre forme. Là aussi on perçoit l'idée de la torture sans ses attributs de douleur, la conscience étant trop remplie par l'idée accentuée du plaisir de servir Dieu en subissant des tortures, de racheter ses péchés, de gagner le ciel, etc.

MASOCHISME ET SADISME

Le sadisme est l'opposé complet du masochisme. Tandis que celui-ci veut supporter des douleurs et se sentir soumis, celui-là cherche à provoquer la souffrance et à violenter.

Le parallélisme est complet. Tous les actes et toutes les scènes qui sont exécutés par le sadiste d'une façon active, constituent l'objet des désirs du masochiste dans son rôle passif. Dans les deux perversions ces actes passent graduellement des procédés symboliques aux tortures les plus graves. L'assassinat par volupté lui-même, comble du sadisme, trouve sa contre-partie passive dans le masochisme, bien entendu uniquement comme imagination, ainsi que cela résulte de l'observation 53. Ces deux perversions peuvent, dans des circonstances favorables, subsister à côté d'une vita sexualis normale; dans les deux cas, les actes par lesquels elles se manifestent servent de préparatifs au coït ou bien le remplacent68.

Note 68: (retour)

Naturellement toutes deux ont à combattre des contre-motifs esthétiques et éthiques dans le for intérieur. Mais, lorsqu'il les a vaincus, le sadisme, en se manifestant dans le monde extérieur, entre en conflit avec le Code pénal. Tel n'est pas le cas du masochisme, ce qui explique la plus grande fréquence des actes masochistes. Par contre, à la réalisation de ces derniers s'opposent l'instinct de la conservation et la crainte de la douleur physique. La signification pratique du masochisme n'existe que dans ses rapports avec l'impuissance psychique, tandis que celle du sadisme a surtout une portée médico-légale.

L'analogie ne concerne pas seulement les symptômes extérieurs; elle s'étend aussi à l'essence intime des deux perversions.

On doit les considérer toutes les deux comme des psychopathies congénitales chez des individus dont l'état psychique est anormal et qui sont atteints surtout d'hyperæsthesia sexualis psychique, et habituellement d'autres anomalies accessoires; dans chacune de ces deux perversions on peut établir l'existence de deux éléments constitutifs qui tirent leur origine de faits psychiques intervenant dans la zone physiologique.

Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, pour le masochisme, ces éléments consistent dans les faits suivants: 1º Dans la passion sexuelle, chaque action partant du consors provoque par elle-même et indépendamment de la nature de cette action une sensation de plaisir qui, dans le cas d'hyperæsthesia sexualis, peut aller jusqu'à compenser et au delà toute sensation de douleur; 2º La «servitude sexuelle» produisant dans la vie psychique des phénomènes qui en eux-mêmes ne sont pas de nature perverse, peut, dans des conditions pathologiques, devenir un besoin de soumission morbide s'accompagnant de sensations de plaisir, ce qui—quand même l'hypothèse d'une hérédité maternelle serait laissée de côté—indique une dégénérescence pathologique de l'instinct physiologique de soumission qui caractérise la femme.

De même, pour expliquer le sadisme, on trouve deux éléments constitutifs dont l'origine peut être ramenée jusque dans le domaine physiologique: 1º Dans la passion sexuelle, il peut se produire une sorte d'émotion psychique, un penchant à agir sur l'objet aimé de la façon la plus forte possible ce qui, chez des individus sexuellement hyperesthésiés, peut devenir une envie de causer de la douleur; 2º Le rôle actif de l'homme, la nécessité de conquérir la femme, peuvent, dans des circonstances pathologiques données, se transformer en désir d'obtenir d'elle une soumission illimitée.

Ainsi le masochisme et le sadisme se présentent comme la contre-partie complète l'un de l'autre. Ce qui corrobore ce fait, c'est que, pour les individus atteints de l'une ou de l'autre de ces deux perversions, l'idéal est toujours une perversion opposée à la leur et qui se manifesterait chez une personne de l'autre sexe. Comme exemples à l'appui, il suffit de citer les observations 44 et 49 ainsi que les Confessions de Rousseau.

La comparaison du masochisme et du sadisme peut encore servir à écarter complètement cette hypothèse que le masochisme tirerait son origine primitive de l'effet réflexe de la flagellation passive, et que tout le reste ne serait que le produit d'associations d'idées se rattachant au souvenir de la flagellation, ainsi que l'a soutenu Binet dans son explication du cas de Jean-Jacques Rousseau et ainsi que Rousseau lui-même l'a cru. De même la torture active qui, pour le sadiste, est le but du désir sexuel, ne produit aucune excitation des nerfs sensitifs; par conséquent l'origine psychique de cette perversion ne saurait être mise en doute. Mais le sadisme et le masochisme sont tellement similaires, ils se ressemblent tellement en tous points, que la conclusion par analogie de l'un à l'autre est permise, et qu'elle suffirait à elle seule à établir le caractère psychique du masochisme.

La comparaison de tous les éléments et phénomènes du masochisme et du sadisme étant faite, si nous résumons le résultat de tous les cas observés plus haut, nous pouvons établir que: le plaisir à causer de la douleur et le plaisir à la subir ne sont que deux faces différentes d'un même processus psychique dont l'origine essentielle est l'idée de la soumission active ou passive, tandis que la réunion de la cruauté et de la volupté n'a qu'une importance psychologique d'ordre secondaire. Les actes cruels servent à exprimer cette soumission, tout d'abord parce qu'ils constituent le moyen le plus fort de traduire cet état, et puis, parce qu'ils représentent la plus forte impression que, sauf le coït et en dehors du coït, un individu peut produire sur un autre.

Le sadisme et le masochisme sont le résultat d'associations d'idées dans le même sens que tous les phénomènes compliqués de la vie psychique. La vie psychique consiste, à part la production des éléments primitifs de la conscience, uniquement en associations et disjonctions de ces éléments.

Le résultat principal des analyses que nous venons de faire, c'est que le masochisme et le sadisme, ne sont point le produit d'une association de hasard due à un incident occasionnel, à une coïncidence de temps, mais qu'ils sont bien nés d'associations dont la préformation, même dans les circonstances normales, est très rapprochée, ou qui, dans certaines conditions (hyperesthésie sexuelle), se nouent très facilement. Un instinct sexuel accru d'une façon anormale se développe non seulement en hauteur mais aussi en largeur. En débordant sur les sphères voisines, il se confond avec elles et accomplit ainsi l'association pathologique qui est l'essence de ces deux perversions69.

Note 69: (retour)

V. Schrenk-Notzing qui, dans l'explication de toutes les perversions, met au premier rang l'occasion et qui préfère l'hypothèse d'une perversion acquise grâce aux circonstances extérieures à l'hypothèse de la prédisposition congénitale, donne aux phénomènes du masochisme et du sadisme (qu'il appelle «algolagnie active et passive») une place intermédiaire entre la perversion acquise et congénitale. Ces phénomènes, il est vrai, ne peuvent, dans certains cas, s'expliquer que par une prédisposition congénitale; mais, ajoute-t-il, dans une partie des autres cas, l'acquisition par une coïncidence de hasard doit évidemment jouer le rôle principal (op. cit., p. 179).

La démonstration de cette dernière assertion est faite avec casuistique. L'auteur reproduit deux observations de la Psychopathia sexualis de l'édition actuelle, et il montre comment, dans ces cas, une coïncidence occasionnelle, l'aspect d'une fille saignante ou d'un enfant fouetté, d'une part, une excitation sexuelle du spectateur, d'autre part, peut fournir la raison suffisante d'une association pathologique.

En présence de cette hypothèse, il faut cependant considérer comme concluant le fait, que chez tout individu hyperesthésique, les excitations et les mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé au point de vue du temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis que les associations pathologiques, ne se relient qu'à certains faits peu nombreux et bien déterminés (faits sadistes et masochistes). Nombre d'élèves se sont livrés aux excitations et aux satisfactions sexuelles pendant les leçons de grammaire, de mathématiques, dans la salle de classe et dans des lieux secrets, sans que des associations perverses en soient résultées.

Il en ressort jusqu'à l'évidence que l'aspect des scènes de flagellation et d'actes semblables peut bien faire sortir de son état latent une association pathologique, déjà existante, mais qu'il ne peut pas en créer une, sans compter que, parmi les faits nombreux qui se présentent, ce sont précisément avec ceux qui normalement provoquent le déplaisir que l'instinct sexuel éveillé se met en rapport.

Ce que nous venons de dire servira également de réponse à l'opinion de Binet qui, lui aussi, veut expliquer par des associations de hasard tous les phénomènes dont il est ici question.

Bien entendu, les choses ne se passent pas toujours de cette manière, et il y a des cas d'hyperesthésie sans perversion. Les cas de pure hyperæsthesia sexualis, du moins ceux qui sont d'une intensité frappante, sont plus rares que les cas de perversion. Ce qui est intéressant, mais ce qui est bien difficile à expliquer, ce sont les cas où le masochisme et le sadisme se manifestent simultanément chez le même individu. Telles sont les observations 49 et 57, mais surtout l'observation 30, qui montre que c'est précisément l'idée de la soumission soit active, soit passive, qui forme la base du désir pervers. On peut, dans bien d'autres cas, reconnaître aussi les traces plus ou moins nettes d'un état de choses analogue. Évidemment c'est toujours l'une des deux perversions qui l'emporte et de beaucoup.

Étant donnée cette prédominance décisive de l'une des deux perversions et leur manifestation tardive dans ce cas, on peut supposer que seule l'une des deux, la perversion prédominante, est congénitale, tandis que l'autre a été acquise. Les idées de soumission et de mauvais traitements actifs ou passifs, accompagnées de sensations de plaisir, se sont profondément enracinées chez l'individu. À l'occasion, l'imagination essaie de se placer dans la même sphère de représentation, mais avec un rôle inverse. Elle peut même arriver à une réalisation de cette inversion. Ces essais, soit en imagination, soit en réalité, sont, dans la plupart des cas, bientôt abandonnés comme n'étant pas adéquats à la tendance primitive.

Le masochisme et le sadisme se trouvent aussi combinés avec l'inversion sexuelle en des formes et des degrés très variés. L'individu atteint d'inversion sexuelle peut être sadiste aussi bien que masochiste. Comparez à ce sujet l'observation 48 de ce livre, l'observation 49 de la 7e édition et les nombreux cas d'inversion sexuelle qui seront traités plus loin.

Toutes les fois que sur la base d'une individualité névropathique s'est développée une perversion sexuelle, l'hyperesthésie sexuelle, qu'il faut supposer dans ce cas, peut aussi produire les symptômes du masochisme et du sadisme; tantôt une de ces deux perversions, tantôt toutes les deux ensemble, de sorte que l'une est engendrée par l'autre. Le masochisme et le sadisme se présentent donc comme les formes fondamentales des perversions sexuelles qui peuvent se montrer sur tout le terrain des aberrations de l'instinct génital.

3.—ASSOCIATION DE L'IMAGE DE CERTAINES PARTIES DU CORPS OU DU VÊTEMENT FÉMININ AVEC LA VOLUPTÉ.—FÉTICHISME

Dans nos considérations sur la psychologie de la vie sexuelle normale, qui ont servi d'entrée en matière à ce livre, nous avons montré que, même dans les limites de l'état physiologique, l'attention particulièrement concentrée sur certaines parties du corps de personnes de l'autre sexe et surtout sur certaines formes de ces parties du corps, peut devenir d'une grande importance psycho-sexuelle. Qui plus est, cette force d'attraction particulière pour certaines formes et certaines qualités agit sur beaucoup d'hommes et même sur la plupart; elle peut être considérée comme le vrai principe de l'individualisation en amour.

Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère physique de personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de laquelle il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot «fétichisme», en m'appuyant sur Binet (Du fétichisme en amour, Revue Philosophique, 1887) et sur Lombroso (préface de l'édition allemande de son ouvrage). En effet, l'enthousiasme et l'adoration de certaines parties du corps ou d'une partie de la toilette, à la suite des ardeurs sexuelles, rappelle à beaucoup de points de vue l'adoration des reliques, des objets sacrés, etc., dans les cultes religieux. Ce fétichisme physiologique a été déjà traité à fond plus haut.

Cependant, sur le terrain psycho-sexuel, il y a, a côté du fétichisme physiologique, un fétichisme incontestablement pathologique et érotique, sur lequel nous possédons déjà de nombreux documents humains et dont les phénomènes présentent un grand intérêt en clinique psychiatrique et même dans certaines circonstances médico-légales. Ce fétichisme pathologique ne se rapporte pas uniquement à certaines parties du corps vivant, mais même à des objets inanimés qui cependant sont toujours des parties de la toilette de la femme et par là se trouvent en connexité étroite avec son corps.

Ce fétichisme pathologique se rattache par des liens intermédiaires et graduels avec le fétichisme physiologique, de sorte que—du moins pour le fétichisme du corps—il est presque impossible d'indiquer par une ligne de démarcation nette où la perversion commence. En outre, la sphère totale du fétichisme corporel ne se trouve pas en dehors de la sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme stimulants de l'instinct génital; au contraire, il y trouve sa place. L'anomalie consiste seulement, en ce qu'une impression d'une partie de l'image de la personne de l'autre sexe, absorbe par elle-même tout l'intérêt sexuel, de sorte qu'à côté de cette impression partielle, toutes les autres impressions s'effacent ou laissent plus ou moins indifférent.

Voilà pourquoi il ne faut pas considérer le fétichiste d'une partie du corps comme un monstrum per excessum, tel que le sadiste ou le masochiste, mais plutôt comme un monstrum per defectum. Ce n'est pas la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c'est plutôt le fait que les autres parties n'ont plus de charme pour lui; c'est, en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel, qui constitue ici l'anomalie. Il est vrai que cet intérêt sexuel resserré dans des limites plus étroites, éclate avec d'autant plus d'intensité, et avec une intensité poussée jusqu'à l'anomalie. On pourrait bien indiquer comme un moyen pour déterminer la ligne de démarcation du fétichisme pathologique, d'examiner tout d'abord si l'existence du fétiche est une conditio sine qua non pour pouvoir accomplir le coït. Mais, en examinant les faits de plus près, nous verrons que la délimitation basée sur ce principe n'est exacte qu'en apparence. Il y a des cas nombreux où, malgré l'absence du fétiche, le coït est encore possible, bien qu'incomplet, forcé (souvent avec le secours de l'imagination qui représente des objets en rapport avec le fétiche); mais c'est surtout un coït qui ne satisfait pas et même fatigue. Ainsi, en examinant de plus près les phénomènes psychiques et subjectifs, on ne trouve que des cas intermédiaires dont une partie n'est caractérisée que par une préférence purement physiologique, tandis que pour les autres il y a impuissance psychique en l'absence du fétiche.

Il vaudrait peut-être mieux chercher le critérium de l'élément pathologique du fétichisme corporel sur le terrain de la subjectivité psychique.

La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée du corps, sur une partie—ce sur quoi il faut insister—qui n'a aucun rapport direct avec le sexus (comme les mamelles ou les parties génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction sexuelle, mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la partie du corps qu'ils considèrent comme fétiche. Ce penchant dévoyé peut être considéré, chez le fétichiste corporel, comme le critérium de l'état morbide, que l'individu atteint soit capable ou non de faire le coït.

Mais le fétichisme des choses ou des vêtements peut, dans tous les cas, être considéré comme un phénomène pathologique, son objet se trouvant en dehors de la sphère des charmes normaux de l'instinct génital.

Là aussi les symptômes présentent une analogie apparente avec les faits de la vita sexualis physiquement normale; mais en réalité l'ensemble intime du fétichisme pathologique est de nature tout à fait différente. Dans l'amour exalté d'un homme physiquement normal, le mouchoir, le soulier, le gant, la lettre, la fleur «qu'elle a donné», la mèche de cheveux, etc., peuvent aussi être des objets d'idolâtrie, mais uniquement parce qu'ils représentent une forme du souvenir de l'amante absente ou décédée, et qu'ils servent à reconstituer la totalité de la personnalité aimée. Le fétichiste pathologique ne saisit pas les rapports de ce genre. Pour lui, le fétiche est la totalité de sa représentation. Partout où il l'aperçoit il en ressent une excitation sexuelle, et le fétiche produit sur lui son impression70.

Note 70: (retour)

Dans Thérèse Raquin, de Zola, où l'homme embrasse plusieurs fois les bottines de l'amante, il s'agit d'un fait tout différent de celui des fétichistes du soulier ou des bottines qui, à l'aspect de n'importe quelle bottine au pied d'une dame, ou même d'une bottine seule, entrent en extase voluptueuse et arrivent même à l'éjaculation.

D'après les faits observés jusqu'ici, le fétichisme pathologique paraît ne se produire que sur le terrain d'une prédisposition psychopathique et héréditaire ou sur celui d'une maladie psychique existante. De là vient qu'il se montre combiné avec d'autres perversions primitives de l'instinct génital et qui ont la même source. Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, chez les sadistes et les masochistes, le fétichisme se rencontre souvent sous ses formes les plus variées. Certaines formes du fétichisme corporel (le fétichisme de la main ou du pied) ont même avec le masochisme et le sadisme des relations plus ou moins obscures.

Bien que le fétichisme se base sur une disposition psychopathique générale et congénitale, cette perversion en elle-même n'est pas primitive de sa nature comme celles que nous avons traitées jusqu'ici; elle n'est pas congénitale, comme nous l'avons dit du sadisme et du masochisme. Tandis que, dans le domaine des perversions sexuelles qui nous ont occupé jusqu'ici, l'observateur n'a rencontré que des cas d'origine congénitale, il trouvera dans le domaine du fétichisme des cas exclusifs de perversion acquise.

Tout d'abord, pour le fétichisme, on peut souvent établir qu'une cause occasionnelle a fait naître cette perversion.

Ensuite, on ne trouve pas dans le fétichisme ces phénomènes physiologiques qui, dans le domaine du sadisme et du masochisme, sont poussés par une hyperesthésie sexuelle générale jusqu'à la perversion, et qui justifient l'hypothèse de leur origine congénitale. Pour le fétichisme, il faut chaque fois un incident qui fournisse matière à la perversion. Ainsi que je l'ai dit plus haut, c'est un phénomène de la vie sexuelle normale, de s'extasier devant telle ou telle partie de la femme: mais c'est précisément la concentration de la totalité de l'intérêt sexuel sur cette impression partielle, qui constitue le point essentiel, et cette concentration doit s'expliquer par un motif spécial pour chaque individu atteint de ce genre d'aberration.

On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la vie de tout fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des sensations de volupté l'accentuation de cette impression isolée. Cet incident doit être placé à l'époque de la plus tendre jeunesse, et coïncide ordinairement avec le premier éveil de la vita sexualis. Ce premier éveil a eu lieu simultanément avec une impression sexuelle provoquée par une apparition partielle (car ce sont toujours des choses qui ont quelque rapport avec la femme); il enregistre cette impression partielle et la garde comme objet principal de l'intérêt sexuel pour toute la durée de sa vie.

Ordinairement, l'individu atteint ne se rappelle pas l'occasion qui a fait naître l'association d'idées. Il ne lui reste dans la conscience que le résultat de cette association. Dans ce cas, c'est en général la prédisposition aux psychopathies, l'hyperesthésie qui est congénitale71.

Note 71: (retour)

Quand Binet prétend, au contraire, que toute perversion sexuelle, sans exception, repose sur un incident pareil agissant sur un individu prédisposé—(il entend par prédisposition uniquement l'hyperesthésie en général),—il faut remarquer que cette hypothèse n'est ni nécessaire ni suffisante pour expliquer les autres perversions sexuelles, excepté le fétichisme, ainsi que nous l'avons démontré précédemment. On ne peut pas comprendre comment, la vue d'un individu qu'on flagelle, aurait précisément pour effet d'exciter sexuellement un autre individu, même très excitable, si l'alliance physiologique entre la volupté et la cruauté, chez cet individu anormalement excitable n'avait produit un sadisme primitif. Cependant, les associations d'idées sur lesquelles repose le fétichisme érotique, ne sont pas tout à fait dues au hasard. De même que les associations sadistes et masochistes sont préformées par le voisinage d'éléments respectifs dans l'âme du sujet, de même la possibilité des associations fétichistes est préparée par les attributs de l'objet et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les impressions d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il s'agit dans ce cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard n'ont pu être constatées que dans très peu des cas qui seront cités plus loin.

Comme les perversions que nous avons étudiées jusqu'ici, le fétichisme peut se manifester à l'extérieur par les actes les plus étranges, les plus contraires à la nature et même par des actes criminels: satisfaction sur le corps de la femme loco indebito, vol et rapt d'objets agissant comme fétiches, souillure de ces objets, etc.

Là aussi tout dépend de l'intensité du penchant pervers et de la force relative des contre-motifs éthiques.

Les actes pervers des fétichistes peuvent, comme ceux des individus atteints d'autres perversions, remplir à eux seuls toute la vita sexualis externe, mais ils peuvent aussi se manifester à côté de l'acte sexuel normal, selon que la puissance physique et psychique, l'excitabilité par les charmes normaux se sont plus ou moins conservées. Dans le dernier cas, la vue ou l'attouchement du fétiche sert souvent d'acte préparatoire nécessaire.

D'après ce que nous venons de dire, la grande importance pratique qui se rattache aux faits de fétichisme pathologique se montre dans deux circonstances.

Premièrement, le fétichisme pathologique est souvent une cause d'impuissance psychique72.

Note 72: (retour)

On peut considérer comme une sorte de fétichisme psychique, le fait très fréquent, que de jeunes maris qui autrefois ont beaucoup fréquenté les prostituées, se trouvent impuissants en présence de la chasteté de leurs jeunes épouses. Un de mes clients n'a jamais été puissant en présence de sa jeune femme, belle et chaste, parce qu'il était habitué aux procédés lascifs des prostituées. S'il essayait de temps en temps le coït avec les puellæ, il était parfaitement puissant. Hammond rapporte un cas tout à fait analogue et très intéressant. Il est vrai que dans de pareils cas le remords ainsi que la crainte d'être impuissant jouent un certain rôle.

Comme l'objet sur lequel se concentre l'intérêt sexuel du fétichiste, n'a par lui-même aucun rapport immédiat avec l'acte sexuel normal, il arrive souvent que le fétichiste cesse, par sa perversion, d'être sensible aux charmes normaux, ou que, du moins, il ne peut faire le coït qu'en concentrant son imagination sur le fétiche. Dans cette perversion, de même que dans beaucoup d'autres, il y a tout d'abord, par suite de la difficulté à obtenir une satisfaction adéquate, une tendance continuelle à l'onanisme psychique et physique, surtout chez les individus encore jeunes et chez d'autres encore que des contre-motifs esthétiques font reculer devant la réalisation de leurs désirs pervers. Inutile de dire que l'onanisme, soit psychique soit physique, auquel ils ont été amenés, réagit d'une façon funeste sur leur constitution physique et sur leur puissance.

Secondement, le fétichisme est d'une grande importance médico-légale. De même que le sadisme peut dégénérer en assassinat, provoquer des coups et des blessures, le fétichisme peut pousser au vol et même à des actes de brigandage.

Le fétichisme érotique a pour objet, ou une certaine partie du corps du sexe opposé, ou une certaine partie de la toilette de la femme, ou même une étoffe qui sert à l'habillement. (Jusqu'ici on ne connaît des cas de fétichisme pathologique que chez l'homme; voilà pourquoi nous ne parlons que du corps et de la toilette de la femme.)

Les fétichistes se divisent donc en trois groupes.

A.—LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU CORPS DE LA FEMME

Dans le fétichisme physiologique, ce sont surtout l'œil, la main, le pied et les cheveux de la femme qui deviennent souvent fétiches; de même dans le fétichisme pathologique, ce sont la plupart du temps ces mêmes parties du corps qui deviennent l'objet unique de l'intérêt sexuel. La concentration exclusive de l'intérêt sur ces parties pendant que toutes les autres parties de la femme s'effacent, peut amener la valeur sexuelle de la femme à tomber jusqu'à zéro, de sorte qu'au lieu du coït, ce sont des manipulations étranges avec l'objet fétiche qui deviennent le but du désir. Voilà ce qui donne à ces cas un caractère pathologique.


Observation 73 (Binet, op. cit.).—X..., trente-sept ans, professeur de lycée; dans son enfance a souffert de convulsions. À l'âge de dix ans il commença à se masturber, avec des sensations voluptueuses se rattachant à des idées bien étranges. Il était enthousiasmé pour les yeux de la femme; mais comme il voulait à tout prix se faire une idée quelconque du coït et qu'il était tout à fait ignorant in sexualibus, il en arriva à placer le siège des parties génitales de la femme dans les narines, endroit qui est le plus proche des yeux. Ses désirs sexuels très vifs tournent, à partir de ce moment, autour de cette idée. Il fait des dessins qui représentent des profils grecs très corrects, des têtes de femmes, mais avec des narines si larges que l'immissio penis devient possible.

Un jour, il voit dans un omnibus une fille chez laquelle il croit reconnaître son idéal. Il la poursuit jusque dans son logement, demande sa main, mais on le met à la porte; il revient toujours jusqu'à ce qu'on le fasse arrêter. X... n'a jamais eu de rapports sexuels avec des femmes.

Les fétichistes de la main sont très nombreux. Le cas suivant que nous allons citer n'est pas encore tout à fait pathologique. Nous le citons comme cas intermédiaire.


Observation 74.—B..., de famille névropathique, très sensuel, sain d'esprit, tombe en extase à la vue d'une belle main de femme jeune, et sent alors de l'excitation sexuelle allant jusqu'à l'érection. Baiser et presser la main, c'est pour lui le suprême bonheur.

Il se sent malheureux tant qu'il voit cette main recouverte d'un gant. Sous prétexte de dire la bonne aventure, il cherche à s'emparer des mains. Le pied lui est indifférent. Si les belles mains sont ornées de bagues, cela augmente son plaisir. Seule la main vivante, et non l'image d'une main, lui produit cet effet voluptueux. Mais, quand il s'est épuisé à la suite de coïts réitérés, la main perd alors pour lui son charme sexuel. Au début, le souvenir des mains féminines le troublait même dans ses travaux. (Binet, op. cit.)

Binet rapporte que ces cas d'enthousiasme pour la main de la femme sont très nombreux.

Rappelons à ce propos qu'il y a enthousiasme pour la main de la femme dans l'observation 24 pour des motifs sadistes et dans l'observation 46 pour des raisons masochistes. Ces cas admettent donc des interprétations multiples.

Mais cela ne veut pas dire que tous les cas de fétichisme de la main ou même la plupart de ces cas demandent ou nécessitent une interprétation sadiste ou masochiste.

Le cas suivant, très intéressant et observé minutieusement, nous apprend que, bien qu'au début un élément sadiste ou masochiste ait été en jeu, cet élément semble avoir disparu à l'époque de la maturité de l'individu et après que la perversion fétichiste se fut complètement développée. On peut supposer que, dans ce cas, le fétichisme a pris naissance par une association accidentelle; c'est une explication très suffisante.


Observation 75.—Cas de fétichisme de la main communiqué par le docteur Albert Moll.—P. L..., vingt-huit ans, négociant en Westphalie. À part le fait que le père du malade était un homme d'une mauvaise humeur excessive et d'un caractère un peu violent, aucune tare héréditaire ne peut être notée dans sa famille.

À l'école, le malade n'était pas très appliqué; il n'a jamais pu concentrer pendant longtemps son attention sur un sujet; en revanche, dès son enfance, il avait beaucoup d'amour pour la musique. Son tempérament fut toujours un peu nerveux.

En 1890 il est venu me voir, se plaignant de maux de tête et de ventre qui m'ont fait l'effet de douleurs neurasthéniques. Le malade avoue en outre qu'il manque d'énergie. Ce n'est qu'après des questions bien déterminées et bien précises, que le malade m'a donné les renseignements suivants sur sa vie sexuelle. Autant qu'il peut se rappeler, c'est à l'âge de sept ans que se sont manifestés chez lui les premiers symptômes d'émotion sexuelle. Si pueri ejusdem fere ætatis mingentis membrum adspexit, valde libidinibus excitatus est. L... assure que cette émotion était accompagnée d'érections manifestes.

Séduit par un autre garçon, L... a été amené à l'onanisme à l'âge de sept ou huit ans. «D'une nature très facile à exciter, dit L..., je me livrai très fréquemment à l'onanisme jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sans que j'aie eu une conception nette ni des conséquences fâcheuses ni de la signification de ce procédé.» Il aimait surtout cum nonnulis commilitonibus mutuam masturbationem tractare; mais il ne lui était pas du tout indifférent d'avoir tel ou tel garçon; au contraire, il n'y avait que peu de ses camarades qui auraient pu le satisfaire dans ce sens. Je lui demandai pour quelle raison il préférait un garçon à un autre; L... me répondit que ce qui le séduisait dans la masturbation mutuelle avec un camarade d'école, c'était quand un de ses camarades avait une belle main blanche. L... se rappelle aussi que souvent, au commencement de la leçon de gymnastique, il s'occupait à faire des exercices seul sur une barre qui se trouvait dans un coin éloigné; il le faisait dans l'intention ut quam maxime excitaretur idque tantopere assecutus est, ut membro manu non tacto, sine ejuculatione—puerili ætate erat—voluptatem clare senserit. Il est encore un incident fort intéressant de sa première jeunesse dont le malade se rappelle. Un de ses camarades favoris N..., avec lequel L... pratiquait la masturbation mutuelle, lui fit un jour la proposition suivante: ut L... membrum N...i apprehendere conaretur; N... se débattrait autant que possible et essayerait d'en empêcher L... L... accepta la proposition.

L'onanisme était donc directement associé à une lutte des deux garçons, lutte dans laquelle N... était toujours vaincu73.

Note 73: (retour)

C'est ainsi une sorte de sadisme rudimentaire chez L... et de masochisme rudimentaire chez N...

La lutte se terminait régulièrement ut tandem coactus sit membrum masturbari. L... m'affirme que ce genre de masturbation lui a procuré un plaisir tout à fait particulier de même qu'à N... Il se masturba fréquemment jusqu'à dix-huit ans. Instruit par un ami des conséquences de ses pratiques, L... fit tous les efforts possibles et usa de toute son énergie pour lutter contre sa mauvaise habitude. Cela lui réussit peu à peu, jusqu'à ce qu'il eut accompli son premier coït, ce qui lui arriva à vingt et un ans et demi; il abandonna alors complètement l'onanisme qui lui paraît maintenant incompréhensible, et il est pris de dégoût en songeant qu'il a pu trouver du plaisir à pratiquer l'onanisme avec des garçons. Aucune puissance humaine, dit-il, ne pourrait aujourd'hui le décider à toucher le membre d'un autre homme; la vue seule du pénis d'autrui lui est odieuse. Tout penchant pour l'homme a disparu chez lui et le malade ne se sent attiré que vers la femme.

Il faut cependant rappeler que malgré son penchant bien prononcé pour la femme, il subsiste toujours chez L... un phénomène anormal.

Ce qui l'excite surtout chez la femme, c'est la vue d'une belle main; L... est de beaucoup plus émotionné en touchant une belle main de femme, quam si eamdem feminam plane nudatam adspiceret.

Jusqu'à quel point va la prédilection de L... pour une belle main de femme? Nous allons le voir par le fait suivant.

L... connaissait une belle jeune femme, douée de tous les charmes; mais sa main était quelque peu trop grande et n'était peut-être pas toujours aussi propre que L... l'aurait désiré. Par suite de cette circonstance, il était non seulement impossible à L... de porter un intérêt sérieux à cette dame, mais il n'était même pas capable de la toucher. Il dit qu'il n'y a rien qui le dégoûte autant que des ongles mal soignés; seul l'aspect d'ongles malpropres le met dans l'impossibilité de tolérer le moindre contact avec une dame, fût-elle la plus belle. D'ailleurs, pendant les années précédentes, L... avait souvent remplacé le coït ut puellam usque ad ejaculationem effectam membrum suum manu tractare jusserit.

Je lui demande ce qui l'attire particulièrement dans la main de la femme, s'il voit surtout dans la main le symbole du pouvoir et s'il éprouve du plaisir à subir une humiliation directe de la femme. Le malade me répond que c'est uniquement la belle forme de la main qui l'excite, qu'être humilié par une femme ne lui procurerait aucune satisfaction et que, jusqu'ici, jamais l'idée ne lui est venue de voir dans la main le symbole ou l'instrument du pouvoir de la femme. Sa prédilection pour la main de la femme est encore aujourd'hui si forte chez lui, ut majore voluptate afficiatur si manus feminæ membrum tractat, quam coitu in vaginam. Pourtant, le malade préfère accomplir le coït, parce que celui-ci lui paraît naturel, tandis que l'autre procédé lui semble être un penchant morbide. Le contact d'une belle main féminine sur son corps cause au malade une érection immédiate; il dit que l'accolade et les autres genres de contact sont loin de lui faire une impression aussi puissante.

Ce n'est que dans les dernières années que le malade a fait plus souvent le coït, mais toujours il lui en coûtait de s'y décider.

De plus, il n'a pas trouvé dans le coït la satisfaction pleine et entière qu'il cherchait. Mais quand L... se trouve près d'une femme qu'il désire posséder, son émotion sexuelle augmente au seul aspect de cette femme, au point de provoquer l'éjaculation. L... affirme formellement que, dans une pareille occurrence, il s'abstient intentionnellement de toucher ou de presser son membre. L'écoulement du sperme qui a lieu dans ce cas procure à L... un plaisir de beaucoup plus grand que l'accomplissement du coït réel74.

Note 74: (retour)

Donc hyperesthésie sexuelle à un très haut degré (comparez plus haut).

Les rêves du malade, dont nous avons encore à nous occuper, ne concernent jamais le coït. Quand, au milieu de la nuit, il a des pollutions, celles-ci arrivent sous l'influence d'idées tout autres que celles qui hantent, dans des circonstances analogues, les hommes normaux. Ces rêves du malade sont des reconstitutions des scènes de son séjour à l'école. Pendant cette période, le malade avait, en dehors de la masturbation mutuelle dont il a été question plus haut, des éjaculations toutes les fois qu'il était saisi d'une grande anxiété.

Quand, par exemple, le professeur dictait un devoir et que L... ne pouvait pas suivre dans la traduction, il avait souvent une éjaculation75. Les pollutions nocturnes qui se produisent parfois maintenant, sont toujours accompagnées de rêves portant sur un sujet analogue ou identique aux incidents de l'école dont nous venons de parler.

Note 75: (retour)

Cela est aussi de l'hyperesthésie sexuelle. Toute émotion forte, de quelque nature qu'elle soit, met la sphère sexuelle en ébullition (Binet, Dynamogénie générale). Le docteur Moll me communique à ce sujet le cas suivant:

«Un fait analogue m'est rapporté par M. E..., âgé de vingt-huit ans. Celui-ci, un commerçant, avait souvent à l'école et aussi en dehors de l'école une éjaculation avec un sentiment de volupté, quand il était pris d'une forte angoisse. En outre, presque toute douleur morale ou physique lui produit un effet analogue. Le malade E... prétend avoir un instinct génital normal, mais il souffre d'impuissance nerveuse.»

Le malade croit que, par suite de son penchant et de ses sensations contre nature, il est incapable d'aimer une femme longtemps.

Jusqu'ici, on n'a pu entreprendre un traitement médical de la perversion sexuelle du malade.

Ce cas de fétichisme de la main ne repose certainement ni sur le masochisme ni sur le sadisme; il s'explique simplement par l'onanisme mutuel que le malade a pratiqué de très bonne heure. Il n'y a pas là d'inversion sexuelle non plus. Avant que l'instinct génital ait pu se rendre nettement compte de son objet, la main d'un condisciple a été employée. Aussitôt que le penchant pour l'autre sexe se dessine, l'intérêt concentré sur la main en général est reporté sur la main de la femme.

Chez les fétichistes de la main, qui, selon Binet, sont très nombreux, il se peut que d'autres associations d'idées arrivent au même résultat.

À côté des fétichistes de la main je rangerai, comme suite naturelle, les fétichistes du pied. Mais tandis que le fétichisme de la main est rarement remplacé par le fétichisme du gant, qui appartient, à proprement parler, au groupe du fétichisme d'objets inanimés, nous trouvons l'enthousiasme pour le pied nu de la femme, qui présente bien rarement quelques signes pathologiques très peu accusés, mais qui est remplacé par les innombrables cas de fétichisme du soulier et de la bottine.

La raison en est bien facile à comprendre. Dans la plupart des cas le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d'une chaussure. Ainsi les associations d'idées de la première heure qui déterminent chez les fétichistes la direction de la vita sexualis, se rattachent naturellement à la main nue; mais quand il s'agit du pied, elles se rattachent au pied couvert d'une chaussure.

Le fétichisme de la chaussure pourrait trouver sa place dans le groupe des fétichistes du vêtement qui sera étudié plus loin; mais à cause de son caractère masochiste qu'on a pu prouver dans la plupart des cas, il a été analysé en grande partie dans les pages précédentes.

En dehors de l'œil, de la main et du pied, la bouche et l'oreille remplissent encore souvent le rôle de fétiches. A. Moll fait en particulier mention de pareils cas. (Comparez aussi le roman de Belot La bouche de Madame X... qui, d'après l'assertion de l'auteur, repose sur une observation prise dans la vie réelle.)

Dans ma pratique j'ai rencontré le cas suivant qui est assez curieux.


Observation 76.—Un homme très chargé m'a consulté pour son impuissance, qui le pousse au désespoir.

Tant qu'il fut célibataire, son fétiche était la femme aux formes plantureuses. Il épousa une femme de complexion correspondant à son goût; il était parfaitement puissant avec elle et très heureux. Quelques mois plus tard, sa femme tomba gravement malade et maigrit considérablement. Quand, un jour, il voulut de nouveau remplir ses devoirs conjugaux, il fut tout à fait impuissant et il l'est resté. Mais quand il essaye le coït avec des femmes fortes, il redevient tout de suite puissant.

Des défauts physiques même peuvent devenir des fétiches.


Observation 77.—X..., vingt-huit ans, issu d'une famille gravement chargée. Il est neurasthénique, se plaint de manquer de confiance en lui-même, il a de fréquents accès de mauvaise humeur, avec tendance au suicide, contre laquelle il a souvent une forte lutte à soutenir. À la moindre contrariété, il perd la tête et se désespère. Le malade est ingénieur dans une fabrique, dans la Pologne russe; il est de forte constitution physique, sans stigmates de dégénérescence. Il se plaint d'avoir une «manie» étrange, qui souvent, le fait douter qu'il soit un homme sain d'esprit. Depuis l'âge de dix-sept ans, il n'est sexuellement excité que par l'aspect des difformités féminines, particulièrement des femmes qui boitent et qui ont les jambes déformées. Le malade ne peut pas se rendre compte des premières associations qui ont attaché son libido à ces défauts de la beauté féminine.

Depuis la puberté, il est sous l'influence de ce fétichisme, qui lui est très pénible. La femme normale n'a pour lui aucun charme; seule l'intéresse la femme boiteuse, avec des pieds-bots ou des pieds défectueux. Quand une femme est atteinte d'une pareille défectuosité, elle exerce sur lui un puissant charme sensuel, qu'elle soit belle ou laide.

Dans ses rêves de pollutions, il ne voit que des femmes boiteuses. De temps à autre, il ne peut pas résister à l'impulsion d'imiter une femme qui boite. Dans cet état, il est pris d'un violent orgasme et il se produit chez lui une éjaculation, accompagnée de la plus vive sensation de volupté. Le malade affirme être très libidineux et souffrir beaucoup de la non-satisfaction de ses désirs. Toutefois, il n'a pratiqué son premier coït qu'à l'âge de vingt-deux ans, et, depuis, il n'a coïté qu'environ cinq fois en tout. Bien qu'il soit puissant, il n'y a pas éprouvé la moindre satisfaction. S'il avait la chance de coïter une fois avec une femme boiteuse, cela serait pour lui bien autre chose. Dans tous les cas, il ne pourrait se décider au mariage, à moins que sa future ne soit une boiteuse.

Depuis l'âge de vingt ans, le malade présente aussi des symptômes de fétichisme des vêtements. Il lui suffit souvent de mettre des bas de femme ou des souliers ou des pantalons de femme. De temps en temps, il s'achète ces objets de toilette féminine, s'en revêt en secret, en éprouve alors une excitation voluptueuse et arrive, par ce moyen, à l'éjaculation. Des vêtements qui ont déjà été portés par des femmes n'ont pour lui aucun charme. Ce qu'il aimerait le mieux, ce serait de s'habiller en femme aux moments de ses excitations sensuelles, mais il n'a pas encore osé le faire, de crainte d'être découvert.

Sa vita sexualis se borne aux pratiques sus-mentionnées. Le malade affirme avec certitude et d'une façon digne de foi qu'il ne s'est jamais adonné à la masturbation. Depuis ces temps derniers, il est très fatigué par des pollutions en même temps que ses malaises neurasthéniques augmentent.

Un autre exemple est Descartes, qui (Traité des Passions, CXXXVI) a fait lui-même des réflexions sur l'origine des penchants étranges à la suite de certaines associations d'idées. Il a toujours eu du goût pour les femmes qui louchent, parce que l'objet de son premier amour avait ce défaut (Binet, op. cit.).

Lydstone (A Lecture on sexual perversion, Chicago 1890), rapporte le cas d'un homme qui a entretenu une liaison amoureuse avec une femme à qui on avait amputé une cuisse. Quand il fut séparé de cette femme, il rechercha sans cesse et activement des femmes atteintes de la même défectuosité. Un fétiche négatif!

Quand la partie du corps féminin qui constitue le fétiche peut être détachée, les actes les plus extravagants peuvent se produire à la suite de cette circonstance.

Aussi les fétichistes des cheveux constituent-ils une catégorie très intéressante et en outre importante au point de vue médico-légal. Comme ces admirateurs des cheveux de la femme se rencontrent fréquemment aussi sur le terrain physiologique, et que probablement, les différents sens (l'œil, l'odorat, l'ouïe par les froissements, et même le sens tactile chez les fétichistes du velours et de la soie), perçoivent aussi dans les conditions physiologiques des émotions qui se traduisent par une sensation voluptueuse, on a constaté par contre toute une série de cas pathologiques de forme semblable, et on a vu, sous l'impulsion puissante du fétichisme des cheveux, des individus se laisser entraîner à commettre des délits. C'est le groupe des coupeurs de nattes76.

Note 76: (retour)

Moll (op. cit.) rapporte: «Le nommé X... est très excité sexuellement toutes les fois qu'il aperçoit une femme avec une natte; des cheveux tombant librement ne sauraient produire sur lui la même impression, fussent-ils des plus beaux.»

Il n'est pas juste, toutefois, de prendre pour des fétichistes tous les coupeurs de nattes; car, dans certains cas, l'âpreté au gain matériel est le mobile; la natte est une marchandise et non pas un fétiche.


Observation 78.—Un coupeur de nattes, P..., quarante ans, ouvrier serrurier, célibataire, né d'un père temporairement frappé d'aliénation mentale et d'une mère très nerveuse. Il s'est bien développé dans son enfance, était intelligent, mais de bonne heure, il fut atteint de tics et d'obsessions. Il ne s'est jamais masturbé; il aimait platoniquement, avait souvent des projets de mariage, ne coïtait que rarement avec des prostituées, mais ne se sentait jamais satisfait dans ses rapports avec ces dernières: au contraire, il en éprouvait plutôt du dégoût. Il y a trois ans, il eut de gros malheurs (ruine financière); en outre, il traversa une affection fébrile, aggravée par des accès de délire. Ces épreuves ont gravement atteint le système nerveux central du malade qui, du reste, est chargé héréditairement. Le soir du 28 août 1889, P... a été arrêté en flagrant délit, place du Trocadéro, à Paris, au moment où, dans la foule, il avait coupé la natte d'une jeune fille. On l'arrêta la natte en main, et une paire de ciseaux en poche. Il allégua un trouble momentané des sens, une passion funeste et indomptable, et il avoua avoir déjà coupé à dix reprises des nattes qu'il gardait chez, lui et qu'il contemplait de temps en temps avec délices.

Dans la perquisition à son domicile, on trouva chez lui 65 nattes et queues assorties et mises en paquets. Déjà, le 15 décembre 1886, P... avait été arrêté une fois dans des circonstances analogues, mais on l'avait relâché, faute de preuves suffisantes.

P... déclare que, depuis trois ans, il se sent anxieux, ému et pris de vertige toutes les fois qu'il reste le soir seul dans sa chambre; et c'est alors qu'il est saisi de l'envie de toucher des cheveux de femme. Lorsqu'il a eu l'occasion de tenir effectivement dans la main la natte d'une jeune fille, libidine valde excitatus est neque amplius puella tacta, erectio et ejaculatio evenit. Il s'en étonne d'autant plus qu'autrefois, dans ses relations les plus intimes avec les femmes, il n'avait jamais éprouvé une sensation pareille. Un soir il ne put résister au désir de couper la natte d'une fille. Arrivé chez lui, la natte dans sa main, l'effet voluptueux se renouvela. Il avait le désir de se passer la natte sur le corps et d'en envelopper ses parties génitales. Enfin, après avoir épuisé ces pratiques, il en avait honte, et pendant quelques jours il n'osait plus sortir. Après plusieurs mois de tranquillité, il fut de nouveau poussé à porter la main sur des cheveux de femme, de n'importe quelle femme. Quand il arrivait à son but, il se sentait comme possédé d'un pouvoir surnaturel et hors d'état de lâcher sa proie. S'il ne pouvait atteindre l'objet de sa convoitise, il en devenait profondément triste, rentrait chez lui, fouillait dans sa collection de nattes, les touchait, les palpait, ce qui lui donnait un violent orgasme qu'il satisfaisait alors par la masturbation. Les nattes exposées dans les vitrines des coiffeurs le laissaient tout à fait froid. Il lui fallait des nattes tombant de la tête d'une femme.

Au moment précis où il commettait ses attentats, P... prétend avoir été toujours saisi d'une si vive émotion qu'il n'avait qu'une perception incomplète de tout ce qui se passait autour de lui, et que, par conséquent, il n'en a pu garder qu'un souvenir fort vague. Aussitôt qu'il touchait les nattes avec des ciseaux, il avait de l'érection et, au moment de les couper, il avait une éjaculation.

Depuis qu'il a éprouvé, il y a trois ans, des revers de fortune, sa mémoire, prétend-il, s'est affaiblie; son esprit se fatigue vite; il est tourmenté d'insomnies, de soubresauts, quand il dort. P... se repent vivement de ses actes.

On a trouvé chez lui, non seulement des nattes, mais aussi des épingles à cheveux, des rubans et autres objets de toilette féminine qu'il s'était fait donner en cadeaux. De tout temps, il eut une véritable manie à collectionner des objets de ce genre, de même que des feuilles de journaux, des morceaux de bois et autres objets sans aucune valeur, mais dont jamais il n'aurait voulu se désaisir. Il avait aussi une répugnance étrange et qu'il ne pouvait s'expliquer, à traverser certaines rues; quand il essayait de le faire, il se sentait tout à fait mal.

L'examen des médecins a démontré qu'on avait affaire à un héréditaire, que les actes incriminés avaient un caractère impulsif dénué de tout libre arbitre, et qu'ils lui étaient imposés par une obsession renforcée par des sentiments sexuels anormaux. Acquittement. Internement dans un asile d'aliénés. (Voisin, Socquet, Motet, Annales d'hygiène, 1890, avril.)