A.—LE SENS HOMOSEXUEL COMME PERVERSION ACQUISE.

L'important ici est de prouver qu'il y a penchant pervers pour son propre sexe, et non pas de constater des actes sexuels accomplis sur des individus de même sexe. Ces deux phénomènes ne doivent pas être confondus; on ne doit pas prendre la perversité pour de la perversion. Souvent on a l'occasion d'observer des actes pervers sexuels qui ne sont pas basés sur la perversion. C'est surtout le cas dans les actes sexuels entre personnes de même sexe et notamment dans la pédérastie. Là il n'est pas toujours nécessaire que la paræsthesia sexualis soit en jeu, mais il y a souvent de l'hyperesthésie avec impossibilité physique ou psychique d'une satisfaction sexuelle naturelle.

Ainsi nous rencontrons des rapports homosexuels chez des onanistes ou des débauchés devenus impuissants, ou bien chez des femmes ou des hommes sensuels détenus dans les prisons, chez des individus confinés à bord d'un vaisseau, dans les casernes, dans les pensionnats, dans les bagnes, etc.

Ces individus reprennent les rapports sexuels normaux aussitôt que les obstacles qui les empêchaient cessent d'exister.

Très souvent, la cause d'une pareille aberration temporaire est la masturbation avec ses conséquences chez les individus jeunes. Rien n'est aussi capable de troubler la source des sentiments nobles et idéaux que fait naître le sentiment sexuel avec son développement normal, que l'onanisme pratiqué de bonne heure: il peut même la faire tarir complètement. Il enlève au bouton de rose qui va se développer et le parfum et la beauté, et ne laisse que le penchant grossièrement sensuel et brutal pour la satisfaction sexuelle. Quand un individu corrompu de cette manière arrive à l'âge où il peut procréer, il n'a plus ce caractère esthétique et idéal, pur et ingénu, qui l'attire vers l'autre sexe. Alors l'ardeur du sentiment sensuel est éteinte et l'inclination pour l'autre sexe diminue considérablement. Cette défectuosité influence d'une façon défavorable la morale, l'éthique, le caractère, l'imagination, l'humeur, le monde des sentiments et des penchants du jeune onaniste, homme ou femme; avec les circonstances, elle amène le désir pour l'autre sexe à tomber à zéro, de sorte que la masturbation est préférée à toute satisfaction naturelle.

Parfois le développement de sentiments sexuels élevés pour l'autre sexe est contrarié par la peur hypocondriaque d'une infection vénérienne ou par une infection contractée effectivement, ou par une fausse éducation qui, avec intention, a rappelé ces dangers et les a exagérés, chez les filles par la crainte légitime des suites du coït (peur de devenir enceinte), ou bien par le dégoût de l'homme par suite de ses défectuosités physiques et morales. Alors la satisfaction devient perverse et le penchant se manifeste avec une violence morbide. Mais la satisfaction sexuelle perverse pratiquée de trop bonne heure n'atteint pas seulement les facultés mentales, elle atteint aussi le corps, car elle produit des névroses de l'appareil sexuel (faiblesse irritative du centre d'érection et d'éjaculation, sensations de volupté défectueuses au moment du coït, etc.), tout en maintenant l'imagination dans une émotion continuelle et en excitant le libido.

Pour presque tous les masturbateurs il vient un moment où, effrayés d'apprendre les conséquences de leur vice en les constatant sur eux-mêmes (neurasthénie), ou bien poussés vers l'autre sexe soit par séduction soit par l'exemple d'autrui, ils voudraient fuir leur vice et rendre leur vita sexualis normale.

Les conditions morales et physiques sont, dans ce cas, les plus défavorables qu'on puisse imaginer. La chaleur du pur sentiment est éteinte, le feu de l'ardeur sexuelle manque de même que la confiance en soi-même, car tout masturbateur est plus ou moins lâche. Quand le jeune pécheur réunit ses énergies pour essayer le coït, il en revient déçu, car la sensation de volupté manque et il n'a pas de plaisir, ou bien la force physique pour accomplir l'acte lui fait défaut. Cet échec a la signification d'une catastrophe et l'amène à l'impuissance psychique absolue. Une conscience qui n'est pas nette, le souvenir d'échecs honteux empêchent toute réussite en cas de nouveaux essais. Mais le libido sexualis qui continue à subsister, exige impérieusement une satisfaction, et la perversion morale et physique éloigne de plus en plus l'individu de la femme.

Pour différentes raisons (malaises neurasthéniques, peur hypocondriaque des suites, etc.), l'individu se détourne aussi des pratiques de la masturbation. Dans ce cas il peut pour un moment et passagèrement être poussé à la bestialité. L'idée des rapports avec les gens de son propre sexe s'impose alors facilement; elle est amenée par l'illusion de sentiments d'amitié qui, sur le terrain de la pathologie sexuelle, se lient aisément avec des sentiments sexuels.

L'onanisme passif et mutuel remplace alors les procédés habituels. S'il se trouve un séducteur, et il y en a tant malheureusement, nous avons alors le pédéraste d'éducation, c'est-à-dire un homme qui accomplit des actes d'onanisme avec des personnes de son propre sexe, et qui se plaît dans un rôle actif correspondant à son véritable sexe, mais qui, au point de vue des sentiments de l'âme, est indifférent non seulement aux personnes de l'autre sexe, mais aussi à celles de son propre sexe.

Voilà le degré auquel peut arriver la perversité sexuelle d'un individu de disposition normale, exempt de tare et jouissant de ses facultés mentales. On ne peut citer aucun cas où la perversité soit devenue une perversion, une inversion du penchant sexuel81.

Note 81: (retour)

Garnier (Anomalies sexuelles, Paris, pp. 568-569 rapporte deux cas (Observations 222 et 223) qui semblent être en contradiction avec cette thèse, surtout le premier, où le chagrin éprouvé à la suite de l'infidélité de l'amante a fait succomber le sujet aux séductions des hommes. Mais il ressort clairement de cette observation que cet individu n'a jamais trouvé de plaisir aux actes homosexuels. Dans l'observation 223, il s'agit d'un efféminé ab origine, du moins d'un hermaphrodite psychique. L'opinion de ceux qui rendent une fausse éducation et les états psychologiques exclusivement responsables de l'origine des sentiments et penchants homosexuels, est tout à fait erronée.

On peut donner à un individu exempt de toute tare l'éducation la plus efféminée, et à une femme l'éducation la plus virile; ni l'un ni l'autre ne deviendront homosexuels. C'est la disposition naturelle qui est importante et non pas l'éducation et les autres éléments accidentels comme, par exemple, la séduction. Il ne peut être question d'inversion sexuelle que lorsque la personne exerce sur une autre du même sexe un charme psycho-sexuel, c'est-à-dire qu'elle provoque le libido, l'orgasme, et surtout lorsqu'elle produit l'effet d'une attraction psychique. Tout autres sont les cas où, par suite d'une trop grande sensualité et d'une absence de sens esthétique, l'individu se sert, faute de mieux, du corps d'un individu de même sexe pour pratiquer avec lui un acte d'onanisme (non le coït dans le sens d'un entraînement de l'âme).

Moll, dans son excellente monographie, signale, d'une manière très claire et très convaincante, l'importance décisive de la prédisposition héréditaire en présence de l'importance très relative des causes occasionnelles (Comparez op. cit., pp. 156-175). Il connaît beaucoup de cas «où des rapports sexuels pratiqués avec des hommes pendant une certaine période n'ont pu amener la perversion». Moll dit aussi d'une manière très significative: «Je connais une épidémie de ce genre (onanisme mutuel) qui s'est produite dans une école berlinoise où un élève, aujourd'hui acteur, avait introduit d'une manière éhontée l'onanisme mutuel. Bien que je connaisse les noms de nombreux uranistes berlinois, je n'ai pu établir avec probabilité qu'aucun des anciens élèves de ce lycée soit devenu uraniste; par contre, je sais assez exactement que beaucoup d'entre eux, à l'heure qu'il est, se comportent, au point de vue sexuel, d'une façon normale.»

Tout autre est la situation de l'individu taré. La sexualité perverse latente se développe sous l'influence de la neurasthénie causée par la masturbation, l'abstinence ou d'autres causes.

Peu à peu le contact avec des personnes de son propre sexe met l'individu en émotion sexuelle. Ces idées sont renforcées par des sensations de plaisir et provoquent des désirs correspondants. Cette réaction, nettement dégénérative, est le commencement d'un processus de transformation du corps et de l'âme, processus qui sera décrit plus loin en détail et qui présente un des phénomènes psycho-pathologiques les plus intéressants. On peut reconnaître dans cette métamorphose divers degrés ou phases.

Premier degré: Inversion simple du sens sexuel.

Ce degré est atteint quand une personne du même sexe produit sur un individu un effet aphrodisiaque, et que ce dernier éprouve pour l'autre un sentiment sexuel. Mais le caractère et le genre du sentiment restent encore conformes au sexe de l'individu. Il se sent dans un rôle actif; il considère son penchant pour son propre sexe comme une aberration et cherche éventuellement un remède.

Avec cette amélioration épisodique de la névrose il se peut qu'au début des sentiments sexuels normaux se manifestent et se maintiennent. L'observation suivante nous paraît tout à fait apte à montrer par un exemple frappant cette étape sur la route de la dégérérescence psycho-sexuelle.


Observation 94.—Inversion acquise.

Je suis fonctionnaire; je suis né, autant que je sais, d'une famille exempte de tares; mon père est mort d'une maladie aiguë, ma mère vit: elle est assez nerveuse. Une de mes sœurs est devenue depuis quelques années d'une religiosité exagérée.

Quant à moi, je suis de grande taille et j'ai tout à fait le caractère viril dans mon langage, ma démarche et mon maintien. Je n'ai pas eu de maladies, sauf la rougeole; mais, depuis l'âge de treize ans, j'ai souffert de ce qu'on appelle des maux de tête nerveux.

Ma vie sexuelle a commencé à l'âge de treize ans, en faisant la connaissance d'un garçon un peu plus âgé que moi, quocum alter alterius genitalia tangendo delectabar. À l'âge de quatorze ans, j'eus ma première éjaculation. Amené à l'onanisme par deux de mes camarades d'école, je le pratiquai, tantôt avec eux, tantôt solitairement, mais toujours en me représentant dans mon imagination des êtres du sexe féminin. Mon libido sexualis était très grand; il en est encore de même aujourd'hui. Plus tard, j'ai essayé d'entrer en relations avec une servante jolie, grande, ayant de fortes mammæ; id solum assecutus sum, ut me præsente superiorem corporis sui partem enudaret mihique concederet os mammasque osculari, dum ipsa penem meum valde erectum in manum suam recepit eumque trivit. Quamquam violentissime coitum rogavi hoc solum concessit, ut genitalia ejus tangerem.

Devenu étudiant à l'Université, je visitai un lupanar et je réussis le coït sans effort.

Mais un incident est arrivé qui a produit en moi une évolution. Un soir, j'accompagnais un ami qui rentrait chez lui et, comme j'étais un peu gris, je le saisis ad genitalia en plaisantant. Il ne se défendit pas beaucoup; je montai ensuite avec lui dans sa chambre, nous nous masturbâmes, et nous pratiquâmes assez souvent dans la suite cette masturbation mutuelle; il y avait même immissio penis in os avec éjaculation. Ce qui est étrange, c'est que je n'étais pas du tout amoureux de ce camarade, mais passionnément épris d'un autre de mes camarades dont l'approche ne m'a jamais produit la moindre excitation sexuelle et, dans mon idée, je ne mettais jamais sa personne en rapport avec des faits sexuels. Mes visites au lupanar, où j'étais un client bien vu, devenaient de plus en plus rares; je trouvais une compensation chez mon ami et ne désirais plus du tout les rapports sexuels avec les femmes.

Nous ne pratiquions jamais la pédérastie; nous ne prononcions pas même ce mot. Depuis le commencement de cette liaison avec mon ami, je me suis remis à me masturber davantage; naturellement l'idée de la femme fut de plus en plus reléguée au second rang; je ne pensais qu'à des jeunes gens vigoureux avec de gros membres. Je préférais surtout les garçons imberbes de seize à vingt-cinq ans, mais il fallait qu'ils soient jolis et propres. J'étais surtout excité par les jeunes ouvriers en pantalon d'étoffe de manchester ou de drap anglais; les maçons principalement me produisaient cette impression.

Les personnes de mon monde ne m'excitaient pas du tout; mais, à l'aspect d'un fils du peuple, vigoureux et énergique, j'avais une émotion sexuelle bien prononcée. Toucher ces pantalons, les ouvrir, saisir le pénis, puis embrasser le garçon, voilà ce qui me paraissait le plus grand bonheur.

Ma sensibilité pour les charmes féminins s'est un peu émoussée, mais, dans les rapports sexuels avec la femme, surtout quand elle a des seins forts, je suis toujours puissant sans avoir besoin de me créer dans mon imagination des scènes excitantes. Je n'ai jamais essayé de séduire à mes vils désirs un jeune ouvrier ou quelqu'un de son monde, et je ne le ferai jamais; mais j'en ai souvent envie. Quelquefois je fixe dans ma mémoire l'image d'un de ces garçons et je me masturbe chez moi.

Je n'ai aucun goût pour les occupations féminines. Je n'aime pas trop à être dans la société des dames; la danse m'est désagréable. Je m'intéresse vivement aux beaux arts. Si j'ai parfois un sentiment d'inversion sexuelle, c'est, je crois, en partie une conséquence de ma grande paresse qui m'empêche de me déranger pour entamer une liaison avec une fille; toujours fréquenter le lupanar, cela répugne à mes sentiments esthétiques. Aussi je retombe toujours dans ce maudit onanisme auquel il m'est bien difficile de renoncer.

Je me suis déjà dit cent fois que, pour avoir des sentiments sexuels tout à fait normaux, il me faudrait avant tout étouffer ma passion presque indomptable pour ce maudit onanisme, aberration si répugnante pour mes sentiments esthétiques. J'ai pris tant et tant de fois la ferme résolution de combattre cette passion de toute la force de ma volonté! Mais jusqu'ici je n'ai pas réussi. Au lieu de chercher une satisfaction naturelle quand l'instinct génital devenait trop violent chez moi, je préférais me masturber, car je sentais que j'en éprouverais plus de plaisir.

Et cependant l'expérience m'a appris que j'étais toujours puissant avec les filles, sans difficulté et sans avoir recours à des images des parties génitales viriles, sauf une seule fois ou je ne suis pas arrivé à l'éjaculation, parce que la femme—c'était dans un lupanar—manquait absolument de charme. Je ne peux pas me débarrasser de l'idée ni me défendre du grave reproche que je me fais à ce sujet, que l'inversion sexuelle dont sans doute je suis atteint à un certain degré, n'est que la conséquence de mes masturbations excessives, et cela me cause d'autant plus de dépression morale que j'avoue ne guère me sentir la force de renoncer par ma propre volonté à ce vice.

À la suite de mes rapports sexuels avec un condisciple et ami de longue date, rapports qui n'ont commencé que pendant notre séjour à l'Université et après sept ans de relations amicales, le penchant pour les satisfactions anormales du libido s'est renforcé en moi.

Permettez-moi de vous raconter encore un épisode qui m'a préoccupé pendant des mois entiers.

L'été 1882 je fis la connaissance d'un collègue de l'Université, de six ans plus jeune que moi, et qui m'avait été recommandé par plusieurs jeunes gens, à moi et à d'autres personnes de ma connaissance. Bientôt j'éprouvai un intérêt profond pour ce jeune homme qui était très beau, de formes bien proportionnées, de taille svelte et d'aspect bien portant. Après des relations de quelques semaines avec lui, cet intérêt devint un sentiment d'amitié intense et plus tard un amour passionné entremêlé des tourments de la jalousie. Je m'aperçus bientôt que des mouvements sensuels se confondaient avec cette affection. Malgré ma ferme résolution de me contenir vis-à-vis de ce jeune homme que j'estimais à cause de son excellent caractère, pourtant une nuit, après force libations de bière, nous étions dans ma chambre où nous vidions une bouteille de vin en l'honneur de notre amitié sincère et durable; je succombai à l'envie irrésistible de le presser contre moi, etc., etc.

Le lendemain lorsque je le revis, j'avais tellement honte que je n'osais pas le regarder dans les yeux. J'éprouvais le repentir le plus amer de ma faute et me faisais les plus violents reproches d'avoir ainsi souillé cette amitié qui aurait dû rester pure et noble. Pour lui prouver que je n'avais agi que sous le coup d'une impulsion momentanée, j'insistai auprès de lui pour qu'il fît avec moi un voyage à la fin du semestre. Il y consentit, après quelques hésitations dont les raisons étaient assez claires pour moi. Nous avons alors couché plusieurs nuits dans la même chambre, sans que j'aie jamais fait la moindre tentative pour répéter l'acte de la nuit mémorable. Je voulais lui parler de cet incident, mais je n'en avais pas le courage. Lorsque, le semestre suivant, nous fûmes séparés l'un de l'autre, je ne pus me décider à lui écrire sur cette affaire, et quand, au mois de mars, je lui fis une visite à X..., j'eus la même faiblesse. Et pourtant, j'éprouvais le besoin impérieux de lui expliquer ce point obscur, par un entretien franc et loyal. Au mois d'octobre de la même année, j'étais à X..., et ce n'est qu'alors que je trouvai le courage nécessaire pour une explication sans réserves. J'implorai son pardon, qu'il m'accorda volontiers; je lui demandai même pourquoi il ne m'avait pas alors opposé une résistance résolue; il me répondit qu'il m'avait en partie laissé faire par complaisance, que d'autre part, étant ivre, il se trouvait dans un certain état d'apathie. Je lui exposai alors ma situation d'une manière détaillée, je lui donnai aussi à lire la Psychopathia sexualis et lui exprimai le ferme espoir que par ma force de volonté j'arriverais à dompter complètement mon penchant contre nature. Depuis cette explication mes relations avec cet ami sont devenues des plus heureuses et des plus satisfaisantes; les sentiments amicaux sont de part et d'autre intimes, sincères, et j'espère durables aussi.

Dans le cas où je n'apercevrais pas une amélioration dans mon état, je me déciderais à me soumettre complètement à votre traitement, d'autant plus que, d'après l'étude de votre ouvrage, je crois pouvoir dire que je n'appartiens pas à la catégorie des soi-disant uranistes et qu'une ferme volonté secondée et dirigée par le traitement d'un homme compétent pourrait faire de moi un homme aux sentiments normaux.


Observation 95.—Ilma S...82, vingt-neuf ans, non mariée, fille de négociant, est issue d'une famille lourdement tarée.

Note 82: (retour)

Comparez: Experimentelle Studien auf dem Gebiete des Hypnotismus de l'auteur, 3e édition, 1893.

Le père était potator et finit par le suicide, de même que le frère et la sœur de la malade. Une sœur souffre d'hysteria convulsiva. Le grand-père du côté maternel s'est brûlé la cervelle dans un accès de folie. La mère était maladive et est morte paralysée par apoplexie. Elle n'a jamais été gravement malade; elle est bien douée intellectuellement, romanesque, d'imagination vive et rêveuse. Réglée à dix-huit ans, sans malaises; les menstruations furent irrégulières. À l'âge de quatorze ans, chlorose et catalepsie par frayeur. Plus tard, hysteria gravis et accès de folie hystérique. À l'âge de dix-huit ans, liaison avec un jeune homme, liaison qui n'en est pas restée aux termes platoniques. Elle répondait avec ardeur et chaleur à l'amour de cet homme. Des allusions faites par la malade indiquent qu'elle était très sensuelle et que, après le départ de son amant, elle s'est livrée à la masturbation. La malade mena ensuite une vie romanesque. Pour pouvoir gagner son pain, elle s'habilla en homme, devint précepteur dans une famille, quitta cette place parce que la maîtresse de la maison, ne connaissant pas son sexe, tomba amoureuse d'elle et la poursuivit de ses assiduités. Elle devint ensuite employé de chemins de fer. En compagnie de ses collègues, elle était obligée, pour cacher son sexe, de fréquenter les bordels et d'écouter des propos malséants. Cela lui répugnait; elle donna sa démission, se rhabilla en femme, et chercha dorénavant à gagner son pain par des occupations féminines. On l'a arrêtée pour vol et, par suite de crises hystéro-épileptiques, on l'a transportée à l'hôpital.

Là on découvrit chez elle des penchants pour son propre sexe. La malade devint importune par ses poursuites après les gardes-malades féminines et ses camarades d'hôpital.

On prit son inversion sexuelle pour une perversion acquise. La malade a donné à ce sujet d'intéressantes explications qui ont rectifié l'erreur.

On porte sur moi, dit-elle, un jugement erroné, quand on croit qu'en présence du sexe féminin, je me sens homme. Au contraire, dans ma manière de penser et de sentir, je me conduis en femme. J'ai aimé mon cousin comme une femme est capable d'aimer un homme.

Le changement de mes sentiments a pris naissance par le fait qu'à Budapest, déguisée en homme, j'eus l'occasion d'observer mon cousin. Je vis combien il m'avait trompée. Cette constatation m'a causé une grande douleur d'âme. Je savais que jamais je ne serais plus capable d'aimer un homme, car je suis de celles qui n'aiment qu'une fois dans leur vie. Puis, en compagnie de mes collègues de chemin de fer, je fus obligée d'écouter les conversations les plus choquantes et de fréquenter les maisons les plus mal famées. Ayant ainsi pu entrevoir les menées du monde masculin, je conçus une aversion invincible pour les hommes. Mais, comme je suis d'un naturel passionné et que j'éprouve le besoin de m'attacher à une personne aimée et de me donner entièrement, je me sentis de plus en plus attirée vers les femmes et les filles qui m'étaient sympathiques, et surtout vers celles qui brillaient par leurs qualités intellectuelles.

L'inversion sexuelle, évidemment acquise, de cette malade se manifestait souvent d'une manière impétueuse et très sensuelle; elle a gagné du terrain par la masturbation, une surveillance permanente dans les hôpitaux ayant rendu impossible toute satisfaction sexuelle avec des personnes de son propre sexe. Le caractère et le genre d'occupation sont restés féminins. Elle ne présentait pas les caractères de la virago. D'après les communications que l'auteur vient de recevoir, la malade, après un traitement de deux ans à l'asile, a guéri de sa névrose et de sa perversion sexuelle.


Observation 96.—X..., dix-neuf ans, né d'une mère souffrant d'une maladie de nerfs; deux sœurs du père et de la mère étaient folles. Le malade, de tempérament nerveux, bien doué, bien développé au physique, de conformation normale, a été, à l'âge de douze ans, amené par son frère aîné à pratiquer l'onanisme mutuel.

Plus tard, le malade persévéra dans ce vice, en le pratiquant solitairement. Depuis trois ans, il lui vint, pendant l'acte de la masturbation, d'étranges fantaisies dans le sens d'une inversion sexuelle.

Il se figure être une femme, par exemple être une ballerine, et faire le coït avec un officier ou un cavalier de cirque. Ces images perverses accompagnent l'acte d'onanisme depuis que le malade est devenu neurasthénique.

Il reconnaît lui-même les dangers de la masturbation, il la combat désespérément, mais toujours et toujours il finit par succomber à son violent penchant.

Si le malade réussit à s'en abstenir pendant quelques jours, il se produit alors chez lui des impulsions normales dans le sens des rapports sexuels avec des femmes; mais la crainte d'une infection arrête ces impulsions et le pousse de nouveau à la masturbation.

Ce qui est digne d'être remarqué, c'est que les rêves érotiques de ce malheureux n'ont pour sujet que la femme.

Au cours de ces derniers mois, le malade est devenu neurasthénique et hypocondriaque à un degré très avancé. Il craint le tabes.

Je lui conseillai de faire traiter sa neurasthénie, de supprimer la masturbation et d'arriver à la cohabitation aussitôt que sa neurasthénie se serait atténuée.


Observation 97.—X..., trente-cinq ans, célibataire, né d'une mère malade, déprimée au moral. Le frère est hypocondriaque.

Le malade était bien portant, vigoureux, de tempérament vif et sensuel, avait un instinct génital puissant qui s'éveilla de trop bonne heure; il s'est masturbé étant encore tout petit garçon, a fait le premier coït à l'âge de quatorze ans et, assure-t-il, avec plaisir; il fut complètement puissant. À l'âge de quinze ans, un homme a essayé de le débaucher et l'a manustupré. X... en éprouva du dégoût et se sauva de cette situation «dégoûtante». Devenu grand, il fit des excès de coït avec un libido indomptable. En 1880, il devint neurasthénique, souffrit de la faiblesse de ses érections et d'ejaculatio præcox; il devint en même temps de plus en plus impuissant et cessa d'éprouver du plaisir à l'acte sexuel. À cette époque, il eut, pendant une certaine période, un penchant qui lui était auparavant étranger et qui lui paraît encore aujourd'hui inexplicable, pour les rapports sexuels cum puellis non pubibus XII ad XIII annorum. Son libido s'augmentait à mesure que sa puissance s'affaiblissait.

Peu à peu il conçut un penchant pour les garçons de treize à quatorze ans. Il était poussé à s'approcher d'eux.

Quodsi ei occasio data est, ut tangere posset pueros, qui si placuere, penis vehementer se erexit tum maxime quum crura puerorum tangere potuisset. Abhinc feminas non cupivit. Nonnunquam feminas ad coïtum coegit sed erectio debilis, ejaculatio præmatura erat sine ulla voluptate.

Il n'avait plus d'intérêt que pour les jeunes garçons. Il en rêvait et avait alors des pollutions. À partir de 1882, il eut parfois l'occasion, concumbere cum juvenibus. Il était alors sexuellement très excité et se soulageait par la masturbation.

Ce n'est que par exception qu'il osa, socios concumbentes tangere et masturbationem mutuam adsequi. Il détestait la pédérastie. La plupart du temps il était obligé de satisfaire par la masturbation solitaire ses besoins sexuels. Pendant cet acte, il évoquait le souvenir et l'image de garçons sympathiques. Après les rapports sexuels avec des garçons, il se sentait toujours ragaillardi, frais, mais en même temps moralement déprimé par l'idée d'avoir commis un acte pervers, immoral et encourant des peines. Il fait la constatation très pénible que son penchant détestable était plus puissant que sa volonté.

X... suppose que son amour pour son propre sexe a pour cause ses excès des plaisirs sexuels normaux; il regrette profondément son état et a demandé, au mois de décembre 1880, à l'occasion d'une consultation, s'il n'y avait pas moyen de le ramener à la sexualité normale, puisqu'il n'a pas d'horror feminæ et qu'il aimerait bien à se marier.

Sauf les symptômes d'une neurasthénie sexuelle et spinale modérée, le sujet, d'ailleurs intelligent et exempt de stigmates de dégénérescence, ne présente aucun symptôme de maladie.

Deuxième degré: Eviratio et defeminatio.

Si, dans l'inversion sexuelle développée de cette manière, il n'y pas de réaction, il peut se produire des transformations plus radicales et plus durables de l'individualité psychique. Le processus qui s'accomplit alors peut être désigné sous le simple mot d'eviratio. Le malade éprouve un changement profond de caractère, spécialement dans ses sentiments et ses penchants, qui deviennent ceux d'une personne de sentiments féminins.

À partir de ce moment, il se sent aussi femme pendant l'acte sexuel; il n'a plus de goût que pour le rôle passif et peut, suivant les circonstances, tomber au niveau d'une courtisane. Dans cette transformation psycho-sexuelle, profonde et durable, l'individu ressemble parfaitement à l'uraniste (congénital) d'un degré plus avancé. La possibilité de rétablir l'ancienne individualité intellectuelle et sexuelle paraît, dans ce cas, absolument impossible.

L'observation suivante nous fournit un exemple classique d'une inversion sexuelle qui a été acquise de cette façon et est devenue permanente.


Observation 98.—Sch..., trente ans, médecin, m'a communiqué un jour sa biographie et l'histoire de sa maladie, en me demandant des éclaircissements et des conseils sur certaines anomalies de sa vita sexualis.

L'exposé suivant s'en tient complètement à l'autobiographie très détaillée et ne comporte que quelques abréviations à l'occasion.

Procréé par des parents sains, j'étais un enfant faible, mais j'ai prospéré grâce à de bons soins; à l'école je faisais de rapides progrès.

À l'âge de onze ans, je fus entraîné à la masturbation par un camarade avec lequel je jouais; je me livrais avec passion à ces pratiques. Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'apprenais facilement. A mesure que les pollutions devenaient plus fréquentes, ma force de travail pour l'étude diminuait; je ne pouvais plus aussi bien suivre les leçons à l'école. Quand le professeur m'appelait au tableau, j'étais peu rassuré; je me sentais oppressé et embarrassé. Effrayé de voir baisser mes facultés et reconnaissant que les grandes pertes de sperme en étaient la cause, je cessai de pratiquer l'onanisme; toutefois les pollutions étaient fréquentes, de sorte que j'éjaculais deux à trois fois dans une nuit.

Désespéré, je consultai les médecins l'un après l'autre. Aucun n'y pouvait rien faire.

Comme je devenais de plus en plus faible, exténué par les pertes séminales et que l'instinct génital me tourmentait de plus en plus violemment, j'allai au lupanar. Mais là je ne pus me satisfaire; car, bien que l'aspect de la femme nue me réjouit, il ne se produisit ni orgasme, ni érection, et même la manustupration de la part de la puella ne put amener d'érection.

À peine avais-je quitté le lupanar, que l'instinct génital recommençait à me tourmenter par des érections violentes. Alors j'eus honte devant les filles, et je n'allai plus dans les maisons de ce genre. Ainsi se passèrent quelques années. Ma vie sexuelle consistait en pollutions. Mon penchant pour l'autre sexe se refroidissait de plus en plus. À l'âge de dix-neuf ans, j'entrai comme élève à l'Université. C'était le théâtre qui m'attirait. Je voulus devenir artiste, mes parents s'y opposaient. Dans la capitale, j'ai dû, en compagnie de mes collègues, aller de temps en temps chez les filles. Je craignais les situations de ce genre, sachant que le coït ne me réussirait pas, que mon impuissance serait révélée aux amis. C'est pour cette raison que j'évitais autant que possible le danger de devenir leur risée et d'essuyer une honte.

Un soir, assistant à une représentation d'opéra, j'avais comme voisin un monsieur plus âgé. Il me fit la cour. Je riais de tout mon cœur de ce vieillard folâtre, et je faisais bonne grâce à ses plaisanteries. Exinopinato genitalia mea prehendit, quo facto statim penis meus se erexit. Effrayé je lui demandai des explications sur ce qu'il me voulait. Il me déclara être amoureux de moi. Comme dans la clinique j'avais entendu parler d'hermaphrodites, je crus en avoir un devant moi, curiosus factus genitalia ejus videre volui. Le vieillard consentit avec joie et vint avec moi aux cabinets d'aisance. Sicuti penem maximum ejus erectum adspexi, perterritus effugi.

L'autre me guettait, me fit des propositions étranges que je ne comprenais pas et que je repoussais. Il ne me laissa plus tranquille. Je fus renseigné sur les mystères de l'amour homosexuel et sentis combien ma sensualité en devenait excitée: mais je résistai à une passion si honteuse (d'après mes idées d'alors) et je restai exempt pendant les trois années consécutives à cet incident. Pendant ce temps j'essayai à plusieurs reprises mais vainement le coït avec des filles. Mes efforts pour me faire guérir de mon impuissance par l'art médical n'eurent pas non plus de succès.

Un jour que j'étais de nouveau tourmenté par le libido sexualis, je me rappelai le propos du vieillard me disant que des homosexuels se donnent rendez-vous sur la promenade.

Après une longue lutte contre moi-même et avec un battement de cœur, j'allai à l'endroit indiqué; je fis la connaissance d'un monsieur blond et me laissai séduire. Le premier pas était fait. Cette sorte d'amour sexuel m'était adéquat. Ce que j'aimais le plus c'était d'être entre les bras d'un homme vigoureux.

La satisfaction consistait dans la manustupration mutuelle. A l'occasion osculum ad penem alterius. Je venais d'atteindre l'âge de vingt-trois ans. Le fait d'être assis à côté de mes collègues dans la salle des cours ou sur les lits des malades dans la clinique, m'excitait si violemment qu'à peine je pouvais suivre le cours du professeur. Dans la même année je nouai une véritable liaison d'amour avec un négociant âgé de trente-quatre ans. Nous vivions maritalement. X... voulait jouer l'homme, devenait de plus en plus amoureux. Je le laissais faire, mais il fallait qu'il me laissât aussi de temps en temps jouer le rôle d'homme. Avec le temps je me lassai de lui, je devins infidèle, et lui devint jaloux. Il y eut des scènes terribles, des réconciliations temporaires, et finalement une rupture définitive (ce négociant fut plus tard frappé d'aliénation mentale et mit fin à ses jours par le suicide).

Je faisais beaucoup de connaissances, aimant les gens les plus communs. Je préférais ceux qui étaient barbus, grands, d'âge moyen, et capables de bien jouer le rôle actif.

Je contractai une proctitis. Le professeur (de la Faculté de médecine) était d'avis que cela venait de la vie sédentaire à laquelle je m'étais condamné en préparant mon examen. Il se forma une fistule qu'il fallut opérer, mais, cet accident ne me guérit nullement de mon penchant à prendre le rôle passif. Je devins médecin, m'établis dans une ville de province où j'ai dû vivre comme une religieuse.

J'eus l'envie de me montrer dans la société des dames; là on me vit d'un œil favorable, car on trouvait que je n'avais pas l'esprit aussi exclusif que les autres hommes, et je m'intéressais aux toilettes des femmes et aux conversations qui traitaient de ces sujets. Cependant je me sentais très malheureux et très isolé.

Heureusement je rencontrai dans cette ville un homme qui pensait comme moi, «une sœur». Pour quelque temps mes besoins furent satisfaits grâce à lui. Quand il était obligé de quitter la ville, j'avais une période de désespoir avec mélancolie allant jusqu'à des idées de suicide.

Trouvant le séjour de cette petite ville insupportable, je me mis médecin militaire dans une grande ville. Je respirai de nouveau; je vivais, je faisais souvent en un jour deux ou trois connaissances. Je n'avais jamais aimé ni les garçons ni les jeunes gens, mais seuls les hommes d'aspect viril. C'est ainsi que j'échappai aux griffes des maîtres chanteurs. L'idée de tomber un jour entre les mains de la police m'était terrible; toutefois je ne pouvais pas m'empêcher de continuer à satisfaire mes penchants.

Quelques mois plus tard, je devins amoureux d'un fonctionnaire âgé de quarante ans. Je lui restai fidèle pendant un an. Nous vivions comme un couple amoureux. J'étais la femme et comme telle dorloté par mon amant. Un jour je fus transféré dans une petite ville. Nous étions désespérés. Per totam noctem postremam nos vicissim osculati et amplexati sumus.

À T..., j'étais très malheureux, malgré quelques «sœurs» que j'ai pu y rencontrer. Je ne pouvais pas oublier mon amant. Pour apaiser le penchant grossièrement sexuel qui exigeait sans cesse satisfaction, je choisissais des troupiers. Pour de l'argent, ces gens-là faisaient tout; mais ils restaient froids et je n'avais aucun plaisir avec eux. Je réussis à me faire transférer de nouveau dans la capitale. Nouvelle liaison d'amour, mais avec bien des jalousies, car mon amant aimait à fréquenter la compagnie «des sœurs», il était vaniteux et coquet. Il y eut rupture.

J'étais infiniment malheureux, et par suite très content de pouvoir quitter de nouveau la capitale en me faisant transférer dans une petite garnison. Me voilà solitaire et inconsolable à C... Je fis la leçon à deux troupiers de l'infanterie, mais le résultat fut aussi peu satisfaisant qu'autrefois. Quand retrouverai-je le véritable amour?

Je suis de taille un peu au-dessus de la moyenne, bien développé au physique; j'ai l'air un peu fatigué, c'est pour cela que, quand je veux faire des conquêtes, je dois avoir recours à des artifices de toilette. Le maintien, les gestes et la voix sont virils. Au physique, je me sens jeune comme un garçon de vingt ans. J'aime le théâtre et les arts en général. Mon attention au théâtre se porte surtout sur les actrices chez qui je remarque et critique tout mouvement ou tout pli de leur robe.

En compagnie d'hommes je suis timide, embarrassé: dans la société des gens de mon espèce, je suis d'une gaieté folle, spirituel; je puis être câlin comme une chatte si l'homme m'est sympathique. Quand je suis sans amour, je tombe dans une mélancolie très profonde, mais qui s'évanouit tout de suite devant les consolations que m'offre un bel homme. Du reste, je suis très léger et rien moins qu'ambitieux. Mon grade dans l'armée ne me dit rien. Les occupations d'homme ne me sont pas agréables. Ce que j'aime le mieux faire, c'est lire des romans, aller au théâtre, etc. Je suis sensible, doux, facile à toucher, aussi facile à froisser, nerveux. Un bruit subit fait tressaillir tout mon corps, et il faut alors que je me retienne pour ne pas crier.

Epicrise.—Ce cas est évidemment un cas d'inversion sexuelle acquise, car le sentiment et le penchant génital étaient au prime abord dirigés vers la femme. Par la masturbation Sch... devient neurasthénique. Comme phénomène partiel de la névrose neurasthénique, il se produit une diminution de la force du centre d'érection et ainsi une impuissance relative. Le sentiment pour l'autre sexe se refroidit en même temps que le libido sexualis continue à subsister. L'inversion acquise doit être morbide, car le premier attouchement par une personne du même sexe constitue déjà un charme adéquat pour le centre d'érection de l'individu en question. La perversion des sentiments sexuels devient prononcée. Au début, Sch... garde encore le rôle de l'homme pendant l'acte sexuel; au cours de ces pratiques, ses sentiments et ses penchants sexuels se transforment, comme c'est la règle chez l'uraniste congénital.

Cette éviration fait désirer le rôle passif et plus tard la pédérastie (passive). L'éviration s'étend aussi au caractère de l'individualité qui devient féminine. Sch... préfère la compagnie des vraies femmes; il prend de plus en plus goût aux occupations féminines; il a même recours au fard et aux artifices de toilette pour réparer ses «charmes» en baisse et pour pouvoir faire des conquêtes.

Les faits précédents d'inversion acquise et d'éviration trouvent une confirmation très intéressante dans les faits ethnologiques suivants.

Déjà nous trouvons, chez Hérodote, la description d'une maladie étrange dont les Scythes furent atteints. La maladie consistait en ce que des hommes, efféminés de caractère, mettaient des vêtements de femmes, faisaient des travaux de femmes et donnaient à leur extérieur physique un cachet tout à fait féminin.

Hérodote donne pour cause à cette folie des Scythes, la légende mythologique d'après laquelle la déesse Vénus, irritée du pillage de son temple d'Ascalon par les Scythes, aurait transformé en femmes les sacrilèges et leurs descendants83.

Note 83: (retour)

Comparez Sprengel: Apologie des Hippokrates, Leipzig, 1793, p. 611; Friedreich, Literärgeschichte der psych. Krankheiten, 1830, I, p. 31; Lallemand, Des pertes séminales, Paris, 1836, I, p. 58; Nysten, Dictionn. de Médecine, 11e édit., Paris, 1858; (art. Éviration et Maladie des Scythes); Marandon, De la maladie des Scythes (Annal, médico-psychol., 1877, mars, p. 161); Hammond, American Journal of Neurology and Psychiatry, 1882, August.

Hippocrate ne croit pas aux maladies surnaturelles; il reconnaît que l'impuissance sexuelle joue dans ce cas un rôle intermédiaire, mais il l'explique par l'habitude qu'ont les Scythes qui, pour se guérir des nombreuses maladies contractées dans leurs chevauchées continuelles, se font faire une saignée autour des oreilles. Il croit que ces veines sont très importantes pour la conservation de la force génitale et qu'en les tranchant on amène l'impuissance. Comme les Scythes considéraient leur impuissance comme une punition du ciel et par conséquent inguérissable, ils se mettaient des vêtements de femmes, et vivaient comme femmes au milieu des femmes.

Il est bien remarquable que, d'après Klaproth (Reise in den Kaukasus, Berlin, 1812, V, p. 235) et Chotomski, même dans notre siècle, l'impuissance soit encore souvent chez les Tartares la conséquence de chevauchées sur des chevaux non sellés. On a observé le même fait chez les Apaches et Navajos du continent américain, qui ne vont presque jamais à pied, font des excès de cheval, et sont remarquables par leur parties génitales minuscules, leur libido et leur puissance très restreints. Déjà Sprengel, Lallemand et Nysten savaient que des chevauchées excessives peuvent être nuisibles aux organes génitaux.

Des faits analogues et fort intéressants sont rapportés par Hammond à propos des Indiens de Pueblo dans le nouveau Mexique.

Ces descendants des Aztèques élèvent des soi-disant mujerados; il en faut au moins un pour chaque tribu de Pueblo, afin qu'il puisse servir aux cérémonies religieuses, de vraies orgies de printemps, dans lesquelles la pédérastie joue un rôle considérable.

Pour élever un mujerado, on choisit un homme vigoureux autant que possible, on le masturbe avec excès et on lui fait faire sans cesse des courses à cheval. Peu à peu il se développe chez lui une telle faiblesse d'irritation des parties génitales, que, pendant qu'il est à cheval, il se produit des écoulements séminaux en abondance. Cet état d'irritation finit par amener une impuissance paralytique. Alors le pénis et les testicules s'atrophient, les poils de la barbe tombent, la voix perd son ampleur et son accent mâle, la force physique et l'énergie baissent.

Le caractère et les penchants deviennent féminins. Le mujerado perd sa situation d'homme dans la société, il prend des allures et des mœurs féminines, recherche la compagnie des femmes. Toutefois on l'estime pour des motifs religieux. Il est probable que, en dehors des fêtes aussi, il sert aux goûts pédérastes des notables de la tribu.

Hammond a eu l'occasion d'examiner deux mujerados. L'un l'était devenu, sept ans auparavant, alors qu'il avait trente-cinq ans. Jusqu'à cette époque il avait été tout à fait viril et puissant. Peu à peu il constata une atrophie des testicules et du pénis. En même temps il perdait le libido et la faculté d'érection. Dans ses vêtements et son maintien il ne différait point des femmes parmi lesquelles Hammond l'a rencontré.

Les poils des parties génitales manquaient, le pénis était atrophié, le scrotum flasque, pendant, les testicules tout à fait atrophiés et à peine sensibles à une pression quelconque.

Le mujerado avait de grosses mamelles comme une femme enceinte et affirma qu'il avait déjà allaité plusieurs enfants dont la mère était morte.

Un deuxième mujerado âgé de trente ans, et étant depuis dix ans dans cet état, présentait les mêmes phénomènes; cependant ses mamelles étaient moins développées. Comme celle de l'autre, sa voix était d'un ton élevé, grêle, le corps était riche en tissu adipeux.

Troisième degré. Transition vers la metamorphosis sexualis paranoïca.

On arrive à un second degré de développement dans les cas où les sensations physiques se transforment aussi dans le sens d'une transmutatio sexus.

L'observation suivante est, à ce sujet, un cas véritablement unique.


Observation 99.—Autobiographie.—Né en Hongrie, en 1884, je fus, pendant de longues années, l'unique enfant de mes parents, mes sœurs et frères étant morts de faiblesse; ce n'est que tardivement qu'un frère vint au monde, frère qui vécut.

Je descends d'une famille dans laquelle les maladies psychiques et nerveuses étaient très fréquentes. Étant petit enfant, j'étais, comme on me l'assure, très joli, avec des cheveux blonds bouclés et une peau transparente; j'étais très docile, tranquille, modeste; on pouvait me mettre dans n'importe quelle société de dames sans que je gêne.

Doué d'une imagination très vive,—mon ennemie de toute ma vie,—mes talents se sont très rapidement développés. À l'âge de quatre ans, je savais lire et écrire; mes souvenirs remontent jusqu'à l'âge de trois ans. Je jouais avec tout ce qui me tombait entre les mains, soldats de plomb, cailloux et rubans pris dans en magasin d'articles d'enfants. Seul un appareil pour couper du bois, dont on m'avait fait cadeau, ne me plaisait pas. Je n'en voulais pas. J'aimais, par dessus tout, rester à la maison près de ma mère qui était tout pour moi. J'avais deux ou trois amis avec lesquels j'étais assez bien, mais j'aimais autant rester avec les sœurs de ces amis qui me traitaient toujours en fille, ce qui ne me gênait nullement.

J'étais en très bonne voie pour devenir tout à fait une fille, car je me rappelle encore très bien que souvent on me disait: «Cela ne convient pas à un garçon». Sur ce, je m'efforçais de faire le garçon, j'imitais tous mes camarades et je cherchais même à les surpasser en impétuosité, ce qui me réussissait; il n'y avait pour moi ni arbre, ni bâtiment assez haut pour ne pas grimper dessus. J'aimais beaucoup à jouer avec des soldats en plomb, j'évitais les filles, puisque je ne devais pas jouer avec leurs joujous et parce que, au fond, j'étais froissé de ce qu'elles me traitaient comme leur semblable.

Dans la compagnie des gens adultes je restais toujours modeste et j'étais bien vu. Souvent j'étais dans la nuit tourmenté par des rêves fantastiques de bêtes féroces, rêves qui me chassèrent une fois de mon lit sans que je me réveille. On m'habillait toujours simplement, mais très coquettement, et ainsi j'ai pris goût à être bien mis. Ce qui me paraît curieux, c'est que, même avant d'entrer à l'école, j'avais un penchant pour les gants de femme, et en secret j'en mettais toutes les fois que l'occasion se présentait. Aussi je protestai vivement un jour, parce que ma mère avait fait cadeau de ses gants à quelqu'un; je lui dis: «J'aurais préféré les garder pour moi-même.» On me railla beaucoup, et à partir de ce moment je me gardai bien soigneusement de faire voir ma prédilection pour les gants de femme.

Et pourtant ils faisaient ma joie. J'avais surtout un grand plaisir en voyant des toilettes de mascarade, c'est-à-dire des masques féminins; quand j'en voyais, j'enviais la porteuse de ce déguisement; je fus ravi de voir un jour deux messieurs superbement déguisés en dames blanches avec de très beaux masques de femmes; et pourtant, pour rien au monde, je ne me serais montré déguisé en fille, tant était grande ma crainte d'être tourné en ridicule. À l'école, je faisais preuve de la plus grande application, j'étais toujours au premier rang; mes parents m'ont, dès mon enfance, appris que le devoir passe avant tout, et ils m'en ont donné l'exemple; du reste aller en classe m'était un plaisir, car les instituteurs étaient doux et les plus grands élèves ne tourmentaient pas les petits. Un jour nous quittâmes ma première patrie, car mon père, à cause de ses occupations, fut obligé de se séparer pour un an de sa famille; nous allâmes nous fixer en Allemagne. Dans ce pays régnait une morgue brutale chez les instituteurs et aussi chez les élèves; je fus de nouveau raillé à cause de mes manières de petite fille.

Mes condisciples allèrent jusqu'à donner mon nom à une fille dont les traits ressemblaient aux miens et me donner le sien en échange, de sorte que je pris en haine cette fille pour laquelle j'ai eu de l'amitié plus tard, quand elle fut mariée. Ma mère continuait à m'habiller coquettement, et cela me déplaisait à cause des railleries que m'attirait ma mise. Je fus content le jour où je pus enfin mettre de vrais pantalons et des vestons, comme les hommes. Mais ce changement de mise amena de nouvelles peines. Les vêtements me gênaient aux parties génitales, surtout si le drap était un peu grossier, et l'attouchement du tailleur, lorsqu'il me prenait la mesure, m'était insupportable, à cause du chatouillement qui me faisait frissonner, surtout quand il touchait à mes parties génitales.

Or, je devais faire de la gymnastique et je ne pouvais pas exécuter tous les exercices, ou je faisais mal les exercices que les filles ne peuvent non plus exécuter avec facilité. Quand il fallait se baigner, j'étais gêné par la pudeur au moment de me déshabiller; cependant j'aimais à prendre un bain; jusqu'à l'âge de douze ans j'eus une grande faiblesse des reins. Je n'appris à nager que tard, mais ensuite j'arrivai à devenir un bon nageur, de sorte que je pouvais faire des tours de force. À l'âge de treize ans, j'avais des poils, j'avais environ six pieds de taille, mais ma figure resta féminine jusqu'à l'âge de dix-huit ans, lorsque la barbe commença à me pousser fortement; je fus enfin assuré de ne plus ressembler à une femme. Une hernie inguinale, contractée à l'âge de douze ans et guérie à l'âge de vingt ans, me gênait beaucoup, surtout quand je faisais de la gymnastique.

À partir de l'âge de douze ans, lorsque je restais longtemps assis et surtout lorsque je travaillais la nuit, il me venait une démangeaison, une brûlure, un tressaillement allant du pénis jusqu'au delà du sacrum, ce qui rendait difficile la station assise ou debout, chose qui s'accentuait quand j'avais chaud ou froid. Mais j'étais loin de me douter que cela pouvait avoir quelque rapport avec mes parties génitales. Comme aucun de mes amis n'en souffrait, cela me parut tout à fait étrange, et il me fallut toute ma patience pour supporter ce malaise, d'autant plus que les intestins me faisaient souvent souffrir.

J'étais encore tout à fait ignorant in sexualibus; mais à l'âge de douze à treize ans j'eus le sentiment bien prononcé que je préférais être femme. C'est leur corps qui me plaisait le plus, leur attitude tranquille, leur décence; leurs vêtements surtout me convenaient. Mais je me gardais bien d'en laisser transpirer un mot. Je sais toutefois pertinemment qu'à cette époque, je n'aurais pas craint le couteau du châtreur pour atteindre mon but. S'il m'eût fallu dire pourquoi j'aurais préféré être habillé en femme, je n'aurais pu dire autre chose que c'était une force impulsive qui m'attirait; peut-être en étais-je venu, à cause de la douceur peu fréquente de ma peau, à me figurer que j'étais une fille. Ma peau était surtout très sensible à la figure et aux mains.

J'étais très bien vu chez les filles; bien que j'eusse préféré être toujours avec elles, je les raillais quand je pouvais; j'ai dû exagérer pour ne pas paraître efféminé moi-même; mais au fond de mon cœur, j'enviais leur sort. Mon envie était grande surtout quand une amie portait une robe longue, et allait gantée et voilée. À l'âge de quinze ans, je fis un voyage; une jeune dame chez laquelle j'étais logé me proposa de me déguiser en femme et de sortir avec elle; comme elle n'était pas seule, je n'acceptai pas sa proposition, bien que j'en eusse grande envie.

Voilà combien peu de cas on faisait de moi. Dans ce voyage je vis avec plaisir que les garçons d'une ville portaient des blouses à manches courtes qui laissaient voir leurs bras nus. Une dame bien attiffée me semblait une déesse; si de sa main gantée elle me touchait, j'étais heureux et jaloux à la fois, tant j'aurais aimé être à sa place, revêtu de sa belle toilette. Pourtant je faisais mes études avec beaucoup d'application: en neuf ans, je faisais mes classes d'école royale et de Lycée, je passai un bon examen de baccalauréat. Je me rappelle, à l'âge de quinze ans, avoir exprimé pour la première fois à un ami le désir d'être fille; comme il me demandait pour quelle raison j'avais ce désir, je ne sus lui répondre. À l'âge de dix-sept ans, je tombai dans une société de gens dissolus; je buvais de la bière, je fumais, j'essayais de plaisanter avec des filles de brasserie; celles-ci aimaient à causer avec moi, mais elles me traitaient comme si j'avais porté aussi des jupons. Je ne pouvais pas fréquenter le cours de danse; aussitôt entré dans la salle, j'avais une impulsion qui m'en faisait partir. Ah! si j'avais pu y aller déguisé, c'eût été autre chose! J'aimais tendrement mes amis, mais j'en haïssais un qui m'avait poussé à l'onanisme. Jour de malheur, qui m'a porté préjudice toute ma vie! Je pratiquais l'onanisme assez fréquemment; et pendant cet acte, je me figurais être un homme dédoublé; je ne puis pas vous décrire le sentiment que j'éprouvais, je crois qu'il était viril, mais mélangé de sensations féminines.

Je ne pouvais m'approcher d'une fille; je craignais les filles et pourtant elles ne m'étaient point étrangères; mais elles m'en imposaient plus que les hommes; je les enviais; j'aurais renoncé à toutes les joies, si, après la classe, j'avais pu, rentré chez moi, être fille, et surtout si j'avais pu sortir comme telle; la crinoline, des gants serrés: tel était mon idéal.

Chaque fois que je voyais une toilette de dame, je me figurais comment je serais si j'en étais revêtu; je n'avais pas de désirs pour les hommes.

Je me rappelle, il est vrai, d'avoir été attaché avec assez de tendresse à un très bel ami, à figure de fille, avec des boucles noires, mais je crois n'avoir eu que le désir de nous voir filles tous les deux.

Étant étudiant à l'Université, je parvins une fois à faire le coït; hoc modo sensi, me libentius sub puella concubuisse et penem meum cum cunno mutatum maluisse. La fille, à son grand étonnement, dut me traiter en fille, ce qu'elle fit volontiers; elle me traita comme si j'avais eu à remplir son rôle. Elle était encore assez naïve et ne me ridiculisa pas pour cela.

Étant étudiant, j'étais par moments sauvage, mais je sentais bien que j'avais pris cet air sauvage pour masquer et déguiser mon vrai caractère; je buvais, je me battais, mais je ne pouvais toujours pas fréquenter la leçon de danse, craignant de me trahir. Mes amitiés étaient intimes, mais sans arrière-pensées; ce qui me causait la plus grande joie, c'était quand un ami se déguisait en femme, ou quand je pouvais, dans un bal, examiner les toilettes des dames; je m'y connaissais très bien, et je commençais à me sentir de plus en plus femme.

À cause de cette situation malheureuse, je fis deux tentatives de suicide; je suis resté une fois sans raison pendant quinze jours sans sommeil; j'avais alors beaucoup d'hallucinations visuelles et auditives à la fois; je parlais avec les morts et les vivants, ce qui m'arrive encore aujourd'hui.

J'avais une amie qui connaissait mes préférences; elle mettait souvent mes gants, mais elle aussi me considérait comme si j'étais une fille. Ainsi j'arrivais à mieux comprendre les femmes qu'aucun autre homme; mais du moment que les femmes s'en apercevaient, elles me traitaient aussitôt more feminarum, comme si elles n'avaient rencontré en moi qu'une nouvelle amie. Je ne pouvais plus supporter du tout qu'on tînt des propos pornographiques devant moi, et, quand je le faisais moi-même, ce n'était que par fanfaronnade. Je surmontai bientôt le dégoût que j'avais, au début de mes études médicales, pour le sang et les mauvaises odeurs, mais il y avait des choses que je ne pouvais regarder sans horreur. Ce qui me manquait, c'est que je ne pouvais voir clair dans mon âme; je savais que j'avais des penchants féminins, et je croyais pourtant être un homme. Mais je doute qu'en dehors de mes tentatives de coït, qui ne m'ont jamais fait plaisir (ce que j'attribue à l'onanisme), j'aie jamais admiré une femme sans avoir senti le désir d'être femme moi-même ou sans me demander si je voudrais l'être, si je voudrais paraître dans sa toilette. J'ai toujours eu—aujourd'hui encore—un sentiment de frayeur à surmonter pour l'art d'accoucher, qu'il m'était très difficile d'apprendre—(j'avais honte pour ces filles étalées, et je les plaignais). Ce qui plus est, il me semblait quelquefois sentir avec la malade les tractions. Je fus dans plusieurs endroits employé avec succès comme médecin; j'ai pris part à une campagne comme médecin volontaire. Il m'était difficile de faire des courses à cheval; l'art équestre m'était déjà pénible lorsque j'étais encore étudiant, car les parties génitales me transmettaient des sensations féminines (monter à cheval à la mode des femmes m'eût été peut-être plus facile).

Je croyais toujours être un homme aux sentiments obscurs; quand je me trouvais avec des femmes, j'étais toujours traité comme une femme déguisée en militaire. Quand, pour la première fois, j'endossai mon uniforme, j'aurais préféré m'affubler d'un costume de femme et d'un voile. Je me sentais troublé toutes les fois qu'on regardait ma taille imposante et ma tenue militaire. Dans la clientèle privée, j'eus beaucoup de succès, dans les trois branches principales de la science médicale; je pris ensuite part à une seconde campagne. Là mon naturel me servit beaucoup, car je crois que, depuis le premier âne qui ait vu le jour, aucun animal gris n'eut autant d'épreuves de patience à traverser que moi. Les décorations ne manquèrent point; mais elles me laissaient absolument froid.

Ainsi je gagnais ma vie aussi bien que je pouvais; mais je n'étais jamais content de moi; j'étais pris souvent entre la sentimentalité et la sauvagerie, mais cette dernière n'était que pure affectation.

Je me trouvai dans une situation bien étrange, quand je fus fiancé. J'aurais préféré ne pas me marier du tout, mais des affaires de famille et les intérêts de ma profession médicale m'y forcèrent. J'épousai une femme aimable et énergique, sortie d'une famille où, de tout temps, les femmes avaient porté la culotte. J'étais amoureux d'elle, autant qu'un homme comme moi pouvait l'être, car ce que j'aime, je l'aime de tout mon cœur et je me livre entièrement, bien que je ne paraisse pas aussi pétulant qu'un homme complet; j'aimais ma fiancée avec toute l'ardeur féminine, presque comme on aime son fiancé. Seulement je ne m'avouai pas ce caractère de mes sentiments, car je croyais toujours être un homme, très déprimé il est vrai, mais qui, par le mariage, finirait par se remettre et par se retrouver. Dès la nuit nuptiale je sentis que je ne fonctionnais que comme une femme douée d'une conformation masculine; sub femina locum meum esse mihi visum est. Nous vécûmes ensemble contents et heureux et restâmes pendant quelques années sans enfants. Après une grossesse pleine de malaises, pendant laquelle j'étais dans un pays ennemi, en face de la mort, ma femme, dans un accouchement difficile, mit au monde un petit garçon qui, jusqu'à aujourd'hui, a gardé un naturel mélancolique et qui est toujours d'humeur triste; il en vint un second qui est très calme, un troisième très espiègle, un quatrième, un cinquième; mais tous ont déjà des dispositions à la neurasthénie. Comme je ne pouvais jamais rester en place, je fréquentais beaucoup les compagnies gaies, mais je travaillais toujours de toutes mes forces; j'étudiais, je faisais des opérations chirurgicales, des expériences sur les remèdes et les méthodes de traitement, j'expérimentais aussi sur mon propre corps. Je laissai à ma femme le gouvernement du ménage, car elle s'entendait très bien à diriger la maison. J'accomplissais mes devoirs conjugaux aussi bien que je le pouvais, mais sans en éprouver aucune satisfaction. Dès le premier coït et même aujourd'hui, la position de l'homme pendant l'acte me répugne, et il m'a été difficile de m'y conformer. J'aurais de beaucoup préféré l'autre rôle. Quand je devais accoucher ma femme, cela me fendait toujours le cœur, car je savais trop bien comprendre ses douleurs. Nous vécûmes longtemps ensemble jusqu'à ce qu'un grave accès de goutte me força à aller dans plusieurs stations thermales et me rendit neurasthénique. En même temps je devins tellement anémique, que j'étais obligé, tous les deux mois, de prendre du fer pendant quelque temps, autrement j'aurais été chlorotique ou hystérique ou tous les deux à la fois. La sténocardie me tourmentait souvent; alors j'avais des crampes semi-latérales au menton, au nez, au cou, à la gorge, de l'hémicranie, des crampes du diaphragme et des muscles de la poitrine; pendant trois ans environ, je sentis ma prostate comme grossie, avec sensation d'expulsion, comme si j'avais dû accoucher de quelque chose, des douleurs dans les reins, des douleurs permanentes au sacrum, etc.; mais je me défendais avec la rage du désespoir contre ces malaises féminins ou qui me paraissaient féminins, lorsque, il y a trois ans, un accès d'arthritis m'a complètement brisé.

Avant que ce terrible accès de goutte eût lieu, j'avais, dans mon désespoir et pour la combattre, pris des bains chauds autant que possible à la température du corps. Il arriva alors un jour que je me sentis tout à coup changé et près de la mort; je sautai hors du bassin d'un dernier effort, mais je m'étais senti femme avec des désirs de femme. Ensuite quand l'extrait de cannabis indica fut mis en usage et fut même vanté, j'en pris, contre un accès de goutte et aussi contre mon indifférence pour la vie, une dose peut-être trois ou quatre fois plus forte que celle d'usage; j'eus alors un empoisonnement par le haschisch qui m'a presque coûté la vie. Il se produisit des accès de rire, un sentiment de forces physiques et de vitesse extraordinaires, une sensation étrange dans le cerveau et les yeux: des milliers d'étincelles, un tremblement; je sentais mon cerveau à travers la peau; je pouvais encore arriver à parler; tout d'un coup je me vis femme du bout des pieds jusqu'à la poitrine; je sentis, comme auparavant dans le bain, que mes parties génitales s'étaient retirées dans l'intérieur de mon corps, que mon bassin s'élargissait, que les mamelles poussaient sur ma poitrine, et une volupté indicible s'empara de moi. Je fermai alors les yeux pour ne pas voir changer ma figure. Mon médecin, pendant ce temps, me semblait avoir, au lieu d'une tête, une énorme pomme de terre entre les épaules, et ma femme, une pleine lune en guise de tête. Et pourtant, quand ils eurent tous les deux quitté la chambre, j'eus encore la force d'inscrire ma dernière volonté sur mon calepin.

Mais qui dépeindra ma terreur quand, le lendemain matin, je me réveillai en me sentant tout à fait transformé en femme, en m'apercevant, lorsque je marchais ou que j'étais debout, que j'avais une vulve et des seins.

En sortant du lit, je sentis que toute une métamorphose s'était produite en moi. Déjà, pendant ma maladie, quelqu'un qui était venu nous voir avait dit: «Pour un homme il est bien patient.» Ce visiteur me fit cadeau d'un pot de roses, ce qui m'étonna et me fit pourtant plaisir. À partir de ce moment je fus patient, je ne voulais plus rien enlever d'assaut; mais je devins tenace et têtu comme un chat, en même temps doux, conciliant, pas vindicatif; en un mot, j'étais devenu femme de caractère. Pendant ma dernière maladie j'eus beaucoup d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, je parlais avec les morts, etc.; je voyais et j'entendais les spiritus familiares; je me croyais un être double; sur mon grabat je ne m'apercevais pas encore que l'homme en moi était mort. Le changement de mon humeur fut une chance pour moi, car un revers de fortune me frappa alors, revers qui, dans d'autres conditions, m'aurait donné la mort, mais que j'acceptai alors avec résignation, au point que je ne me reconnaissais plus moi-même. Comme je confondais encore assez souvent avec la goutte les phénomènes de la neurasthénie, je prenais beaucoup de bains jusqu'à ce qu'une démangeaison de la peau, comme si j'avais la gale, se développât à la suite de ces bains qui auraient dû l'atténuer: je renonçai à toute la thérapeutique externe—(j'étais de plus en plus anémié par les bains). Je commençai à m'entraîner autant que je pouvais. Mais l'idée obsédante que j'étais femme, subsistait et devint si forte qu'aujourd'hui je ne porte que le masque d'un homme; pour le reste, je me sens femme à tous les points de vue et dans toutes mes parties; pour le moment, j'ai même perdu le souvenir de l'ancien temps.

Ce que la goutte avait laissé intact fut achevé complètement par l'influenza.

État présent.—Je suis grand; cheveux très clairsemés; ma barbe commence à grisonner; mon maintien commence à être courbé; depuis l'influenza, j'ai perdu environ un quart de ma force physique. La figure a un peu rougi par suite de troubles circulatoires; je porte ma barbe entière; conjonctivite chronique; plutôt musculeux que gras; au pied gauche apparaissent des veines variqueuses, il s'engourdit souvent, n'est pas encore enflé d'une manière perceptible, mais paraît devoir le devenir.

Le ventre a la forme d'un ventre féminin, les jambes ont la position qu'elles ont chez les femmes, les mollets sont comme chez ces dernières; il en est de même des bras et des mains. Je peux porter des bas de femmes et des gants 7 3/4 à 7 1/2; de même je porte sans être gêné un corset. Mon poids varie entre 168 et 184 livres. Urine sans albumine, sans sucre, mais contient de l'acide urique d'une façon anormale; elle est très claire, presque comme de l'eau, toutes les fois que j'ai eu une grande émotion. Les selles sont régulières, mais, quand elles ne le sont pas, j'éprouve tous les malaises de la constipation de la femme. Je dors mal, souvent pendant des semaines entières; mon sommeil ne dure que deux ou trois heures. L'appétit est assez bon, mais mon estomac ne supporte pas plus que celui d'une forte femme, et réagit contre les plats pimentés par un exanthème de la peau et des sensations de brûlure dans le canal uréthral. La peau est blanche, très lisse; la démangeaison insupportable qui m'a tourmenté depuis deux ans, s'est atténuée ces semaines dernières et ne se manifeste plus qu'à la jointure des genoux et au scrotum.

Disposition aux sueurs; autrefois presque pas de transpirations; maintenant j'ai toutes les nuances des mauvaises transpirations féminines, surtout dans le bas du corps, de sorte que je suis obligé de me tenir encore plus propre qu'une femme. Je mets des parfums dans mon mouchoir, je me sers de savons parfumés et d'eau de Cologne.

État général.—Je me sens comme une femme ayant la forme d'un homme; bien que je sente encore une conformation d'homme en moi, le membre viril me paraît une chose féminine; ainsi, par exemple, le pénis me paraît un clitoris, l'urèthre un vagin et l'entrée vaginale; en le touchant, je sens toujours quelque chose de moite, quand même il serait aussi sec que possible; le scrotum me paraît des grandes lèvres, en un mot je sens toujours une vulve et seul celui qui a éprouvé cette sensation, saurait dire ce qu'elle est. La peau de tout mon corps me semble féminine; elle perçoit toutes les impressions, soit les attouchements, soit la chaleur, soit les effets contraires, comme une femme, et j'ai les sensations d'une femme; je ne peux pas sortir les mains dégantées, car la chaleur et le froid me font également mal; quand la saison où il est permis même aux messieurs de porter des ombrelles est passée, je suis en grande peine à l'idée que la peau de ma figure pourrait souffrir jusqu'à la prochaine saison. Le matin, en me réveillant, il se produit pendant quelques minutes un crépuscule dans mon esprit, comme si je me cherchais moi-même; alors se réveille l'idée obsédante d'être femme; je sens l'existence d'une vulve et salue le jour par un soupir plus ou moins fort, car j'ai peur déjà d'être obligé de jouer la comédie toute la journée. Ce n'est pas une petite affaire que de se sentir femme et pourtant d'être obligé d'agir en homme. J'ai dû tout étudier de nouveau, les lancettes, les bistouris, les appareils. Car depuis trois ans je ne touche plus à ces objets de la même façon qu'auparavant; mes sensations musculaires ayant changé, j'ai dû tout apprendre de nouveau. Cela m'a réussi; seul le maniement de la scie et du ciseau à os me donne encore des difficultés; c'est presque comme si ma force physique n'y suffisait plus. Par contre, j'ai plus d'adresse au travail de la curette dans les parties molles; ce qui me répugne, c'est qu'en examinant des dames, j'ai souvent les mêmes sensations qu'elles, ce qui d'ailleurs ne leur semble pas étrange. Le plus désagréable pour moi, c'est quand je ressens avec une femme grosse les sensations causées par les mouvements de l'enfant. Pendant quelque temps, et parfois durant des mois, je suis tourmenté par les liseurs de pensées des deux sexes; du côté des femmes je supporte encore qu'on cherche à scruter mes pensées, mais de la part des hommes cela me répugne absolument. Il y a trois ans je ne me rendais pas encore clairement compte que je regarde le monde avec des yeux de femme; cette métamorphose d'impression optique m'est venue subitement sous forme d'un violent mal de tête. J'étais chez une dame atteinte d'inversion sexuelle; alors je la vis tout d'un coup toute changée, comme je m'en rends compte maintenant, c'est-à-dire que je la voyais en homme et par contre, moi en femme, de sorte que je la quittai avec une excitation mal dissimulée. Cette dame n'avait pas encore une conscience nette de son état.

Depuis, tous mes sens ont des perceptions féminines, de même que leurs rapports. Après le système cérébral ce fut presque immédiatement le système végétatif, du sorte que tous mes malaises se manifestent sous une forme féminine. La sensibilité des nerfs, surtout celle des nerfs auditif, optique et trijumeau, s'est accrue jusqu'à la névrose. Quand une fenêtre se ferme avec bruit, j'ai un soubresaut, un soubresaut intérieur, car pareille chose n'est pas permise à un homme. Si un mets n'est pas frais, j'ai immédiatement une odeur de cadavre dans le nez. Je n'aurais jamais cru que les douleurs causées par le trijumeau sautent avec tant de caprice d'une branche à l'autre, d'une dent dans l'œil.

Depuis ma métamorphose, je supporte avec plus de calme les maux de dents et la migraine; j'éprouve aussi moins d'angoisse de la sténocardie. Une observation qui me semble bien curieuse, c'est que maintenant je me sens devenu un être timide et faible, et qu'au moment d'un danger imminent j'ai plus de sang-froid et de calme, de même dans les opérations très difficiles. Mon estomac se venge du moindre croc-en-jambe donné au régime—(régime de femme)—d'une manière inexorable, par des malaises féminins, soit par des éructations, soit par d'autres sensations.

C'est surtout l'abus de l'alcool qui se fait sentir; le mal aux cheveux chez un homme qui se sent femme est bien plus atroce que le plus formidable mal de cheveux que jamais un étudiant ait pu ressentir après ses libations. Il me semble presque que, quand on se sent femme, on est tout à fait sous le règne du système végétatif.

Quelque petits que soient les bouts de mes seins, il leur faut de la place, et je les sens comme s'ils étaient des mamelles; déjà au moment de la puberté mes seins ont gonflé et m'ont fait du mal; voilà pourquoi une chemise blanche, un gilet, un veston me gênent. Je sens mon bassin comme s'il était féminin, de même du derrière et des nates; au début j'étais troublé aussi par l'idée féminine de mon ventre qui ne voulait pas entrer dans les pantalons; maintenant ce sentiment de féminité du ventre persiste. J'ai aussi l'idée obsédante d'une taille féminine. Il me semble qu'on m'a dérobé ma peau pour me mettre dans celle d'une femme, une peau qui se prête à tout, mais qui sent tout comme si elle était d'une femme, qui fait pénétrer tous ses sentiments dans le corps masculin renfermé sous cette enveloppe et en chasse les sentiments masculins. Les testicules, bien qu'ils ne soient ni atrophiés ni dégénérés, ne sont plus de vrais testicules; ils me causent souvent de la douleur par une sorte d'impression qu'ils devraient rentrer dans la ventre et y rester; leur mobilité me tourmente souvent.

Toutes les quatre semaines, à l'époque de la pleine lune, j'ai, pendant cinq jours, tous les signes du molimen, comme une femme, au point de vue physique et intellectuel, à cette exception près que je ne saigne pas, tandis que j'éprouve une sensation comme s'il y avait écoulement de liquide et comme si les parties génitales et le bas-ventre étaient gonflés; c'est une période très agréable, surtout si, quelques jours après ces phénomènes, se manifeste le sentiment physiologique et le besoin d'accouplement avec toute la force dont il pénètre la femme à ces moments; le corps entier est alors saturé de ce sentiment, de même qu'un morceau de sucre mouillé ou une éponge sont imbibés d'eau; alors on devient avant tout une femme qui a besoin d'aimer, et on n'est plus homme qu'en seconde ligne. Ce besoin est, il me semble, plutôt une langueur de concevoir que de coïter. L'immense instinct naturel ou plutôt la lubricité féminine refoule, dans ce cas, la pudeur, de sorte qu'on désire indirectement le coït. Comme homme, je n'ai désiré le coït que tout au plus trois fois dans ma vie, si toutefois c'était cela; les autres fois j'étais indifférent. Mais dans ces trois dernières années, je le désire d'une manière passive, en femme, et quelquefois avec la sensation d'éjaculation féminine; je me sens alors toujours accouplé et fatigué comme une femme; quelquefois je suis, après l'acte, un peu indisposé, ce que l'homme n'éprouve jamais. Plusieurs fois il m'a fait tant de plaisir que je ne puis comparer à rien cette jouissance; c'est tout simplement le plus grand bonheur de ce monde, une puissante sensation pour laquelle on est capable de sacrifier tout; dans un moment pareil, la femme n'est qu'une vulve qui a englouti toute l'individualité.

Depuis trois ans, je n'ai pas perdu un seul moment le sentiment que je suis femme. Grâce à l'habitude prise, ce sentiment m'est moins pénible maintenant, bien que je sente depuis cette époque ma valeur diminuée; car se sentir femme sans désirer la jouissance, cela peut se supporter, même par un homme, mais quand les besoins se font sentir, alors toute plaisanterie cesse; j'éprouve une sensation cuisante, de la chaleur, le sentiment de turgescence dans les parties génitales. (Quand le pénis n'est pas érigé, les parties génitales ne sont plus dans leur rôle.) Avec cette forte impulsion, la sensation de turgescence du vagin et de la vulve est terrible; c'est une torture d'enfer de la volupté, à peine peut-on la supporter. Quand, dans cet état, j'ai l'occasion d'accomplir le coït, cela me soulage un peu; mais ce coït, puisqu'il n'y a pas conception suffisante, ne me donne pas une satisfaction complète; la conscience de la stérilité se fait alors sentir avec toute sa dépression humiliante; on se voit presque dans le rôle d'une prostituée. La raison n'y peut rien faire; l'idée obsédante de la féminité domine et force tout. On comprend facilement combien il est dur de travailler à son métier dans un pareil état; mais on peut s'y mettre en se violentant. Il est vrai qu'alors il est presque impossible de rester assis, de marcher, d'être couché; du moins on ne peut supporter longtemps aucune de ces trois positions; au surplus, il y a le contact continuel du pantalon, etc. C'est insupportable.

Le mariage fait alors, en dehors du moment du coït où l'homme doit se sentir comme couvert, l'effet de la cohabitation de deux femmes dont l'une se sent déguisée en homme. Quand le molimen périodique ne se manifeste pas, on éprouve le sentiment de la grossesse ou de la saturation sexuelle, qu'ordinairement l'homme ne connaît pas, mais qui accapare toute l'individualité aussi bien que chez la femme, à cette différence près qu'il est désagréable, de sorte qu'on aimerait mieux supporter le molimen régulier. Quand il se produit des rêves ou des idées érotiques, on se voit dans la forme qu'on aurait si l'on était femme; on voit des membres en érection qui se présentent, et comme par derrière aussi on se sent femme, il ne serait pas difficile de devenir cynède; seule l'interdiction positive de la religion nous en empêche, toutes les autres considérations s'évanouiraient.

Comme de pareils états doivent forcément répugner à tout le monde, on désire être de sexe neutre ou pouvoir se faire neutraliser. Si j'étais encore célibataire, il y a longtemps que je me serais débarrassé de mes testicules avec le scrotum et le pénis.

À quoi sert la sensation de jouissance féminine, quand on ne conçoit pas? À quoi bon les émotions de l'amour féminin quand pour les satisfaire on n'a à sa disposition qu'une femme, bien qu'elle nous fasse sentir comme homme l'accouplement?

Quelle honte terrible nous cause l'odeur féminine! Combien l'homme est abaissé par la joie que lui causent les robes et les bijoux! Dans sa métamorphose, quand même il ne pourrait plus se souvenir de son ancien instinct génital masculin, il voudrait n'être pas forcé de se sentir femme; il sait très bien qu'il y eut une époque où il ne sentait pas toujours sexuellement qu'il était simplement un homme sans sexe. Et voilà que tout d'un coup il doit considérer toute son individualité comme un masque, se sentir toujours femme et n'avoir de changement que toutes les quatre semaines, quand il a ses malaises périodiques et entre temps sa lubricité féminine qu'il ne peut pas satisfaire! S'il lui était permis de s'éveiller sans être obligé de se sentir immédiatement femme! À la fin il languit après le moment où il pourra lever son masque; le moment n'arrive pas. Il ne peut trouver un soulagement à sa misère que lorsqu'il peut revêtir en partie le caractère féminin, en mettant un bijou, une jupe; car il ne peut pas sortir habillé en femme; ce n'est pas une petite tâche que de remplir ses devoirs professionnels pendant qu'on se sent comme une actrice déguisée en homme, et qu'on ne sait pas où tout cela doit aboutir. La religion seule nous préserve d'une grande faute, mais elle n'empêche pas les peines que l'individu qui se sent femme éprouve quand la tentation s'approche de lui comme d'une vraie femme, et quand il est comme celle-ci forcé de l'éprouver et de la traverser. Quand un homme de haute considération, qui jouit dans le public d'une rare confiance, est obligé de lutter contre une vulve imaginaire; quand on rentre après un dur travail et qu'on est forcé d'examiner la toilette de la première dame venue, de la critiquer avec des yeux de femme, de lire dans sa figure ses pensées, quand un journal de mode—(je les aimais déjà étant enfant)—nous intéresse autant qu'un ouvrage scientifique! Quand on est obligé de cacher son état à sa femme dont on devine les pensées, parce qu'on est aussi femme, tandis qu'elle a nettement deviné qu'on s'est transformé d'âme et de corps! Et les tourments que nous causent les combats que nous avons à soutenir pour surmonter la mollesse féminine! On réussit quelquefois, surtout quand on est en congé seul, à vivre quelque temps en femme, par exemple à porter, notamment la nuit, des vêtements de femme, de garder ses gants, de prendre un voile ou un masque pendant qu'on est dans sa chambre; on réussit alors à avoir un peu de tranquillité du côté du libido, mais le caractère féminin qui s'est implanté exige impétueusement qu'il soit reconnu. Souvent il se contente d'une modeste concession, telle que, par exemple, un bracelet mis au-dessous de la manchette, mais il exige inexorablement une concession quelconque.

Le seul bonheur est de pouvoir sans honte se voir costumé en femme, avec la figure couverte d'un voile ou d'un masque: ce n'est qu'alors qu'on se croit dans son état naturel. On a alors, comme une «oie éprise de la mode», du goût pour ce qui est en vogue, tellement on est transformé. Il faut beaucoup de temps et beaucoup d'efforts pour s'habituer à l'idée, d'un côté, de ne sentir que comme une femme, et de l'autre de garder comme une réminiscence de ses anciennes manières de voir, afin de pouvoir se montrer comme homme devant le monde.

Pourtant il arrive par-ci par-là qu'un sentiment féminin vous échappe, soit qu'on dise qu'on éprouve in sexualibus telle ou telle chose, qu'un être qui n'est pas femme ne peut pas savoir, ou qu'on se trahisse par hasard en se montrant trop au courant des affaires de la toilette féminine. Si pareille chose arrive devant les femmes, il n'y a là aucun inconvénient; une femme se sent toujours flattée quand on montre beaucoup d'intérêt pour ce qui la touche et qu'on s'y connaît bien; seulement il ne faut pas que cela se produise devant sa propre épouse. Combien je fus effrayé un jour que ma femme disait à une amie que j'avais un goût très distingué pour les articles de dames! Combien fut surprise une dame à la mode et très orgueilleuse qui voulait donner une fausse éducation à sa fille, lorsque je lui analysai en paroles et par écrit tous les sentiments et toutes les sensations d'une femme! (Je fis un mensonge en lui alléguant que j'avais puisé dans des lettres ces connaissances d'un caractère si intime.) Maintenant cette dame a une grande confiance en moi, et l'enfant qui était sur le point de devenir folle, est restée sensée et très gaie. Elle m'avait confessé, comme si c'étaient des péchés, toutes les manifestations des sentiments féminins; maintenant elle sait ce qu'elle doit supporter comme fille, ce qu'elle doit maîtriser par sa volonté et par dévouement religieux: elle se sent comme un être humain. Les deux dames riraient beaucoup, si elles savaient que je n'ai puisé que dans ma propre et triste expérience. Je dois ajouter encore que, depuis, j'ai une sensibilité beaucoup plus vive pour la température; à cela s'est joint encore le sentiment, inconnu auparavant, d'avoir la peau élastique et de comprendre ce que les malades éprouvent dans la dilatation des intestins. Mais, d'autre part, quand je dissèque un corps ou fais une opération, les liquides pénètrent plus facilement ma peau. Chaque dissection me cause de la douleur; chaque examen d'une femme ou d'une prostituée avec fluor ou odeur de crevette, etc., m'agace horriblement. Je suis maintenant très accessible à l'influence de l'antipathie et de la sympathie, qui se manifestent même par suite de l'effet de certaines couleurs aussi bien que par l'impression totale qu'un individu me fait. Les femmes devinent par un coup d'œil l'état sexuel de leurs semblables; voilà pourquoi les femmes portent un voile, bien qu'elles ne le baissent pas toujours, et pourquoi elles se mettent des odeurs, ne fût-ce que dans les mouchoirs ou dans les gants, car leur acuité olfactive en présence de leur propre sexe est énorme. En général, les odeurs ont une influence incroyable sur l'organisme féminin; ainsi, par exemple, je suis calmé par l'odeur de la rose ou de la violette; d'autres odeurs me donnent la nausée; l'ylang-ylang me cause tant d'excitation sexuelle que je ne puis plus y tenir. Le contact avec une femme me paraît homogène; le coït avec ma femme ne m'est possible que si elle est un peu plus virile, a la peau plus dure; et pourtant c'est plutôt un amor lesbicus.

Du reste, je me sens toujours passif. Souvent la nuit, quand je ne puis pas dormir à cause de l'excitation, j'y arrive pourtant, si femora mea distensa habeo, sicut mulier cum viro concumbens, ou en me couchant sur un côté; mais alors il ne faut pas qu'un bras ou une pièce de literie vienne toucher à mes seins, sinon c'en est fait du sommeil. Il ne faut pas non plus que rien me pèse ou presse sur le ventre. Je dors mieux quand je mets une chemise de femme et une camisole de nuit de dame, ou quand je garde mes gants, car la nuit j'ai très facilement froid aux mains; je me trouve aussi très bien en pantalons de femme et en jupes, car alors les parties génitales ne sont pas serrées. J'aime, plus que toutes les autres, les toilettes de l'époque de la crinoline. Les vêtements de femme ne gênent nullement l'homme qui se sent femme; il les considère comme lui appartenant et ne les sent pas comme des objets étrangers. La société que je préfère à toutes, est celle d'une dame qui souffre de neurasthénie, et qui, depuis son dernier accouchement, se sent homme, mais qui, depuis que je lui ai fait des allusions à ce sujet, se résigne à son sort, coïtu abstinet, ce qui ne m'est pas permis, à moi, homme. Cette femme m'aide, par son exemple, à supporter mon sort. Elle se rappelle encore bien clairement ses sentiments féminins, et elle m'a donné maints bons conseils. Si elle était homme et moi jeune fille, j'essaierais de faire sa conquête; je voudrais bien qu'elle me traite en femme. Mais sa photographie récente diffère tout à fait de ses anciennes photographies: c'est maintenant un monsieur, très élégamment costumé, malgré les seins, la coiffure, etc.; aussi a-t-elle le parler bref et précis, elle ne se plaît plus aux choses qui font ma joie. Elle a une sorte de sentimentalité mélancolique, mais elle supporte son sort avec résignation et dignité, ne trouve de consolation que dans la religion et l'accomplissement de ses devoirs; à la période des menstrues elle souffre à en mourir; elle n'aime plus la compagnie des femmes, ni leurs conversations, de même qu'elle n'aime plus les choses sucrées.

Un de mes amis de jeunesse se sent, depuis son enfance, comme fille; mais il a de l'affection pour le sexe masculin; chez sa sœur, c'était le contraire; mais lorsque l'utérus réclama ses droits quand même et qu'elle se vit femme aimante malgré son caractère viril, elle trancha la difficulté en se suicidant.

Voici quels sont les changements principaux que j'ai constatés chez moi depuis que mon effémination est devenue complète:

1º Le sentiment continuel d'être femme des pieds à la tête;

2º Le sentiment continuel d'avoir des parties génitales féminines;

3º La périodicité du molimen toutes les quatre semaines;

4º De la lubricité féminine qui se manifeste périodiquement, mais sans que j'aie une préférence pour un homme quelconque;

5º Sensation féminine passive pendant l'acte du coït;

6º Ensuite sensation de la partie qui a été futuée;

7º Sentiment féminin en présence des images qui représentent le coït;

8º Sentiment de solidarité à l'aspect des femmes et intérêt féminin pour elles;

9º Intérêt féminin à l'aspect des messieurs;

10º Il en est de même à la vue des enfants;

11º Humeur changée,—une plus grande patience;

12º Enfin, résignation à mon sort, résignation que, il est vrai, je ne dois qu'à la religion positive, sans cela je me serais déjà suicidé, il y a longtemps.

Car il n'est guère supportable d'être homme et d'être forcé de sentir que chaque femme est futuée comme elle désire l'être.