[1] Tireur de cartes.
Le vol au tableau est une variété du vol à l'américaine. Ce genre d'opération est exploité depuis quelque temps à Paris par un individu fort connu, qui y trouve de nombreux bénéfices, et qui l'exerce de telle façon, que la justice n'a pu encore l'atteindre.
Cet individu, né dans le midi, est encore jeune; il a une assez belle figure, une tournure distinguée et une toilette confortable. Il s'est fait l'habitué de quelques cafés, où il pérore avec cette assurance tranchante qui impose presque toujours aux masses, et où il dépense sans compter; poli, généreux, il a l'art de se faire bien venir de tout le monde, et de provoquer la confiance en donnant la sienne. Aussi, l'on ne tarde pas à savoir qu'il n'a pas de fortune, mais que, par la connaissance parfaite qu'il a des tableaux, il gagne beaucoup d'argent qu'il dépense gaîment, sûr d'en gagner toujours autant. C'est un état fort commode et qu'il exerce en se promenant. Les brocanteurs possèdent presque tous des tableaux dont ils ignorent la valeur; il les achète, les fait restaurer, et les revend dix, vingt et trente fois ce qu'ils ont coûté.
Il se trouve toujours, dans le nombre des auditeurs du méridional, quelques personnes qui s'exclament avec ravissement sur un état si lucratif. Notre homme s'attache de préférence à ceux-là; il les proclame amateurs de tableaux, et les invite à tour de rôle à venir voir sa superbe galerie.
Lorsqu'après un déjeuner offert chez lui, il a fait admirer les croûtes qui garnissent ses murailles, et que, sur sa parole, on regarde comme des chefs-d'œuvre, il sort avec son invité. Tout à coup il pousse une exclamation: «Oh! s'écrie-t-il, quel bonheur! un Rubens! voilà six mois que j'en cherche un.» Et, entraînant son nouvel ami sur ses pas, il s'approche d'un brocanteur à l'étalage duquel append le chef-d'œuvre, et demande d'un ton dédaigneux:
—Combien cette croûte?
—Monsieur, répond le marchand, si vous appelez cela une croûte, vous n'en donnerez jamais le prix que j'en veux.
—Enfin voyons, croûte ou tableau, combien?
—Dix huit cents francs.
Il pousse alors le coude de son compagnon, et le regarde avec le sourire de la satisfaction. Puis, s'adressant au marchand:
—Je vous en donne 1,500 francs.
—Vous ne l'aurez pas à moins de 1,800.
—En voulez-vous 1,600?
—Non, monsieur.
—Alors, rien de fait.
Et il s'en va. A peine il a fait quelques pas, qu'il dit à sa dupe: «Cela vaut au moins 10,000 francs; il ne faut pas laisser échapper une si belle occasion. Quel dommage que je me suis dégarni d'argent avant-hier. Si vous voulez avancer les 1,800 francs, vous garderez le tableau; avant un mois je suis sûr de le vendre dix mille francs, et nous partagerons.» La pauvre dupe se laisse tenter, et le tableau est porté chez elle. Pas n'est besoin de dire que le brocanteur est de complicité avec le connaisseur qui lui a quelques jours auparavant apporté le tableau, et qu'il en reçoit de la main à la main, l'argent qu'il vient d'empocher.
Plusieurs personnes ont déjà été dupes de ce moyen, et il est bon que la publicité, en éveillant l'attention sur son auteur, arrête la dangereuse extension qu'il donne chaque jour à son indigne commerce.
Nous avons cru devoir clore ce petit livre par quelques chansons faites par les détenus à diverses époques dans les prisons de Paris. Nos lecteurs apprécieront. Une seule, sous le titre du Guet des Veilleurs, n'appartient pas à cette catégorie, elle est d'un jeune poète de nos amis, qui, empruntant à M. Victor Hugo quelques renseignements dans sa Notre-Dame de Paris (chapitre Besos para golpes) fait ressortir dans ces couplets tous les ordres de l'ancienne truanderie ou royaume d'argot.
Sur l'air: Donne vos, donne vos, etc.
[1] Ecoutez, filles et garçons.
[2] J'aime la croûte de pâté.
[3] J'aime le pain, j'aime la viande.
[4] Chapelles des routes.
[5] Logement des prêtres.
[6] Images.
[7] Dans les foires et assemblées.
[8] Couper des bourses.
[9] Michons, sous.
[10] Logements, auberges.
[11] L'hôpital, ou le pays où nous couchons.
[12] Les portiers sont Français.
[13] Riffauder, chauffer, faire cuire nos ornichons, nos poulets.
[14] Avec nos filles et nos garçons.
[15] Tous ensemble nous mangeons.
Copiée sur les murs d'un cabanon de la prison de la Roquette. Comme elle a, elle aussi, sa morale, et qu'elle est écrite dans le style des voleurs, nous la reproduisons comme une pièce assez curieuse, et nous nous gardons bien d'en changer le sens et l'orthographe.
Air connu.
[1] Poète filou, qui est maintenant au bagne pour 20 ans.
Il nous a paru curieux, ainsi que nous le disons plus haut, de donner à la suite de ces ignobles productions, deux chansons faites dans les prisons de Paris et appartenant à des écrivains distingués, qui ont eu le malheur d'être longtemps privés de leur liberté pour avoir trop osé croire à celle de la presse.
Imité du chapitre de Notre-Dame-de-Paris (Besos para golpes),
Par Victor Hugo.
Nota. Tous les noms bizarres inclus dans les vers marqués d'un astérisque étaient les différents grades de la Truanderie; voir dans le Dictionnaire pour l'étymologie des mots en argot.
Air de Tempête, de Loïsa Pujet.
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Saisissons, mes frères, Nos bouteilles et nos verres; C'est la fête des fous; Doublons nos glouglous. | (Bis.) |
Chanson faite à Sainte-Pélagie dans la chambre de Béranger.
Air du forçat libéré, de Gabriel Véry.
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Que la céleste et pure vérité Répande à tous la force et la clarté. | (Bis.) |
A. H.
La langue parlée dans les conciliabules de voleurs sous la dénomination d'argot, qu'elle a toujours conservée depuis, dérive, dit-on, de Ragot, «l'élégant et insigne orateur bélistral unique, Ragot, jadis tant renommé entre les gueux à Paris, comme le parangon, roy et souverain maistre d'iceux, lequel a tant fait en plaidant pour le bissac d'autruy, qu'il en a laissé de ses enfants pourveuz avec les plus notables et fameuses personnes que l'on saurait trouver.» Je ne sais si l'on doit ajouter foi à cette assertion tirée des dialogues de Jacques Tahureau, mais ce qui est certain, c'est que l'argot était connu sous Louis XI. En ce temps-là cinq ou six pièces de vers furent écrites en langage argotique par François Villon, poète de quelque mérite superlatif en exploits de coupe-bourses, comme dit Et. Pasquier, et habile tailleur de faux coins (faux monnayeur).
Eh bien! s'il vivait de notre temps, et s'il lui prenait fantaisie de déroger par une semblable composition à l'étiquette de notre littérature, il n'y réussirait pas sans difficulté. Aujourd'hui l'argot est pauvre, et se prête mal à la poésie, même à la poésie lyrique, qui permet plus de licence que toute autre. Au nombre des chansons fredonnées dans les prisons, dans le genre de celles des pages 28, 29 et 30, je n'en connais en vérité pas une seule qui mérite d'être rapportée ici comme complément.
Voici une burlesque traduction argotique d'un permis de publicité, et que l'on retrouve à la fin de tous les anciens vocabulaires des filoux.
J'ai mouchaillé le babillard, qui se bagoule Dictionnaire d'arguche, maquillé par A. H., l'un de nos archi-suppôts, et l'itre toutime babille, je n'y itre réconoblé floutière de vain et otépinière de chenu, pourquoi j'itre foncé condé de la cartauder.
A Pantin en jaune de la longue qui boule.
P. F., cagou du Grand-Coesre.
J'ai regardé le livre qui se nomme Dictionnaire d'argot, fait par A. H., l'un de nos docteurs, et l'ai entièrement lu, je n'y ai reconnu rien de mauvais, et n'y ai trouvé que du bon; pourquoi j'ai permis de l'imprimer.
A Paris en été de l'année présente.
P. F., lieutenant du maître des gueux ou truands.
FIN.
Impr. de Pommeret et Moreau, quai des Grands-Augustins, 17.