Antilles Danoises.—Île et ville de Saint-thomas.

Le dimanche après-midi, au son du tambour, chacun doit se rendre en armes à l'exercice militaire.

Des amendes on faisait trois portions: une pour le roi, l'autre pour l'Église, la troisième pour celui qui souffrait le dommage.

Au gouverneur Iversen succéda en 1679 Nicholas Esmit, élu par la Compagnie danoise des Indes occidentales. À cette époque le défaut de bras se faisant sentir, Christian V acheta en Afrique, du roi d'Aquambou, les deux forts de Frédéricksbourg et de Christianbourg sur la Côte-d'Or, et y envoya des navires acheter des esclaves pour Saint-Thomas. Dans le but d'aider la Compagnie, le roi ordonna à tous les propriétaires de voitures de Copenhague d'avoir pour 500 rix-dollars d'actions ou de payer un revenu de 60 rix-dollars. On importa beaucoup d'esclaves, et leur nombre s'éleva jusqu'à 30,000 pour les trois îles.

Les agents de la Compagnie se rendirent souvent coupables de bien des cruautés sur les côtes de Guinée, mais un de ces agents, nommé Schildérop, se fit si bien remarquer par sa bonté et sa justice qu'on venait de toute part à la côte pour le voir. Un vieux prince, demeurant à plus de 300 milles, lui envoya même sa fille avec beaucoup d'or et de diamants pour le prier de lui donner un petit-fils.

Dans leur nouvelle patrie, ces pauvres esclaves n'étaient pas toujours fort bien traités, et souvent ils se soulevèrent. Le décret publié par ordre du Conseil royal le 31 janvier 1733, dans les îles danoises, peut donner une idée de la situation. En voici la traduction:

1o L'esclave qui provoquera la fuite sera piqué trois fois avec un fer rouge, puis pendu.

2o Chaque esclave qui fuira perdra une jambe, et si le maître lui pardonne, il perdra une oreille et recevra 150 coups de lanière.

3o Chaque esclave qui, connaissant l'intention d'un autre esclave de prendre la fuite, aura négligé d'en donner avis, sera brûlé au front et recevra 100 coups de nerf.

4o Ceux qui donneront avis d'une fuite projetée recevront 10 dollars pour chaque esclave qui voulait fuir.

5o Un esclave qui fuit pour huit jours recevra 150 coups de nerf; s'il est absent douze semaines, il perdra une jambe; si l'absence est de six mois, il sera condamné à mort; à moins que le maître ne lui pardonne, auquel cas il perdra une jambe.

6o Un esclave qui vole pour la valeur de 4 dollars sera piqué avec un fer rouge, puis pendu. Si l'objet volé a une valeur moindre, il sera marqué au fer chaud et recevra 150 coups de nerf.

7o Les esclaves qui recevront des objets volés ou qui protègeront la fuite seront marqués au fer chaud et recevront 150 coups de nerf.

8o Un esclave qui lève la main pour frapper un blanc ou le menace sera piqué avec un fer chaud, puis pendu, si le blanc le demande. En cas contraire, il perdra la main droite.

9o Un seul blanc est suffisant pour témoigner contre un esclave, et si un esclave est soupçonné d'un crime, il peut être mis à la torture.

10o Un esclave qui rencontre un blanc doit se tirer de côté jusqu'à ce qu'il soit passé; en cas contraire, il peut être fouetté.

11o Les esclaves ne pourront entrer en ville avec des couteaux ou des bâtons, ni se battre entre eux sous peine de 50 coups de nerf.

12o La sorcellerie sera punie du fouet.

13o Un esclave qui aura essayé d'empoisonner son maître sera piqué 3 fois avec un fer rouge et brisé sur une roue.

14o Un nègre libre qui recevra un esclave ou un voleur perdra sa liberté ou sera banni.

15o Toute danse, fêtes ou jeu sont défendus à moins de permission du maître ou de son agent.

16o Les esclaves ne pourront vendre aucune sorte de provisions sans la permission de leurs surveillants.

17o Aucun esclave des campagnes ne pourra se trouver en ville le soir après le son du tambour sous peine d'être conduit au fort et fouetté.

18o L'avocat du Roi reçoit l'ordre de faire strictement observer ces prescriptions.

Tant de cruautés soulevèrent les récriminations des missionnaires de toutes les religions et des personnes de cœur en général. Vers 1792, on avait déjà défendu l'importation officielle des esclaves. Elle continuait néanmoins; mais en 1848, à la suite d'une insurrection, le gouvernement donna la liberté à tous les esclaves dans les îles danoises. Les libérés, se refusèrent au travail, mais petit à petit ils l'ont repris et ils sont encore aujourd'hui la grande majorité des habitants de l'île.

Antilles Danoises.—Saint-Thomas.
Grand Cimetière.

Vue du port, la ville de Saint-Thomas présente l'aspect le plus pittoresque; elle semble escalader trois mamelons contigus l'un à l'autre. Le port, formé par la nature, est un des meilleurs et des plus sûrs. Sa qualité de neutre et de port franc, sa situation à l'entrée de la mer des Antilles, en font le point d'arrêt des steamers de toutes les grandes compagnies qui viennent ici faire du charbon. Les compagnies anglaises, françaises, espagnoles, allemandes y ont leur entrepôt. Les îles voisines avaient aussi l'habitude de venir s'approvisionner à Saint-Thomas des marchandises européennes, ce qui donnait une grande importance à son commerce, mais depuis que les grands steamers desservent directement toutes ces îles, ce commerce a baissé. La ville compte 17,000 habitants. La population française est représentée par cinq ou six Français d'Europe et quelques centaines de noirs des Antilles françaises. Les Pères Rédemptoristes belges desservent l'église catholique et plusieurs écoles; les catholiques sont au nombre de 11,000.

Le Para est parti hier pour l'Europe. J'ai transbordé sur l'Éden, de la même Compagnie, qui va à Vera-Cruz en faisant escale à Porto-Rico et à la Havane. La Royal-Mail dans ces parages, pour faire concurrence à la Transatlantique, Compagnie française, qui satisfait les passagers par la table et le vin, annonce qu'elle possède des cuisiniers français et qu'elle fournit le vin sur le prix du passage.

En effet, sur le Para, la cuisine et le vin étaient passables, mais sur l'Éden je trouve dans mon verre des résidus indiquant toute sorte d'ingrédients. Le Purser ou économe m'explique que c'est du bois de Campèche pour colorer les divers esprits et drogues qui forment le vin. La Compagnie serait donc plus dans la vérité en mettant dans ses prospectus qu'elle donne aux voyageurs non du vin, mais une drogue qui l'imite. Elle ferait même bien d'ajouter qu'après examen d'un chimiste, les matières qui la composent ne nuisent que modérément à la santé. Il est bon de savoir que si un passager voulait apporter son vin, les règlements de la Compagnie le lui défendent, sous prétexte qu'elle fournit elle-même les vins; mais ils sont fort chers et on en ignore la composition. Quant à la cuisine, sur le Para elle était demi-française, ici elle redevient anglaise; le cuisinier est un nègre. Le Don, navire de la même Compagnie, arrive d'Europe, et avant de continuer sa route sur Colon, il transborde sur trois autres navires les marchandises destinées aux diverses îles des Antilles, à la Guyane et aux côtes de l'Amérique centrale et du Sud. Ce n'est qu'après-demain que nous reprendrons, notre route. Mon temps se passe en études et en promenades.

Hier j'ai voulu gravir à cheval les collines de l'île. Après une heure de route j'étais au sommet, dominant un superbe panorama. Sur l'autre versant, l'île offre aussi tout autour de magnifiques baies, en sorte qu'on pourrait croire qu'elle a été disposée pour former un ensemble de ports.

La végétation est belle en ce moment. Je vois quelques fermes cultivant la canne à sucre, l'igname, la patate, la banane, plusieurs sortes de fruits tropicaux, et diverses qualités d'herbes fourragères. Enfin j'arrive au point d'où la mission brésilienne, dirigée par le baron de Teffé, a observé l'an dernier le passage de Vénus sur le soleil.

Là une terrible averse arrive, et comme je les sais fréquentes et courtes, je pousse mon cheval sous un fourré d'arbres; un Suisse qui est avec moi fait de même. Ce ne fut pas une averse, mais une succession d'averses, et nous fûmes bientôt trempés jusqu'aux os. Toutefois cette eau de pluie était tiède. Rentrés en ville nous tournons à gauche, et galopons vers une usine à sucre encore en construction. Elle est au centre d'une petite plaine d'alluvion plantée de cannes. Le mécanisme pour extraire le sucre et le rhum est le même que celui que j'ai décrit pour la Constant Spring près Kingstown, mais comme la plantation est ici plus petite, l'ensemble de l'usine est aussi sur une moindre échelle.

16 septembre.—À bord le capitaine passe en revue son personnel: 12 officiers, 16 matelots, 14 chauffeurs, 18 domestiques, en tout 60 personnes bien endimanchées. Il les envoie par groupes à l'office. À l'exception des officiers, tous sont noirs, sans excepter la femme de chambre.

Le lendemain le vent souffle et la pluie devient diluvienne; serait-ce un présage d'ouragan? C'est ordinairement vers l'équinoxe qu'ils se déchaînent sur ces îles, arrachant les arbres et démolissant les villes. La première île atteinte avertit les autres par télégraphe, et elles se préparent à recevoir la tempête en fermant hermétiquement portes et fenêtres. Si elles résistent au vent, la maison est sauve, si l'une d'elles est enfoncée, le vent s'engouffre et enlève la maison. Malgré mon esprit curieux, je n'ai pas grande envie d'être témoin de pareil spectacle; je me rappelle avec frayeur les deux typhons qu'il y a deux ans, dans ce même mois de septembre, j'ai vus au Japon, où ils firent périr une centaine de navires. J'espère aussi que je ne serai pas témoin d'un de ces tremblements de terre qui ont l'habitude de secouer ces îles.

Dans une visite aux Pères Rédemptoristes, le frère me donne de belles grappes de raisin qu'il détache de la treille du petit jardin. Il m'assure que ses vignes lui donnent une récolte tous les quatre mois, trois par an, mais les grappes sont en petite quantité. Je salue aussi le vice-consul, et le soir à 8 heures le navire lève l'ancre.

18 septembre.—À 7 heures du matin nous sommes à San-Juan de Porto-Rico. Cette capitale, vue de la mer, présente l'aspect le plus pittoresque: des forts et des canons de tous côtés; un pilote nous conduit devant la magnifique baie remplie de vase; les Espagnols n'ont jamais fait de curage. En face de la ville, de l'autre côté de la baie, on voit des faubourgs, des maisons de campagne, le tout dans des forêts de cocotiers. Dans le port je remarque un vieux vapeur à roue, navire de guerre espagnol.

L'île de Porto-Rico, une des grandes Antilles, a environ 12 lieues de large, 30 de long, une surface de 9,500 kilomètres carrés et plus de 700,000 habitants. C'est la plus florissante des îles espagnoles parce qu'elle n'est pas dévastée par la guerre civile. Le commerce est florissant; on exporte beaucoup de sucre, de café, de bois de teinture et des animaux.

San-Juan, la capitale, compte 35,000 habitants. Dans l'intérieur les routes font défaut. L'esclavage est aboli depuis 1873.

La pluie tombe serrée; aucun passager ne se décide à venir à terre et j'y vais tout seul. Je parcours la ville en tous sens; elle a l'aspect d'une ville espagnole et pas trop sale; les rues, assez étroites, sont en pente, et les grandes pluies les lavent; les maisons sont basses et couvertes en terrasses sur lesquelles on prend le frais durant la nuit. Elles servent aussi à ramasser l'eau de pluie emmagasinée dans les citernes. Il est curieux d'entendre ici les nègres et les mulâtres parler l'espagnol avec le même accent que ceux de Saint-Thomas et de la Jamaïque en parlant l'anglais et ceux de la Guadeloupe et de la Martinique en parlant le français. Si on marchait les yeux fermés, on pourrait, au simple accent dans ces trois langues, savoir si c'est un nègre ou un mulâtre qui parle.

Les officiers chargés de donner et de prendre la correspondance sont bientôt prêts, et nous revenons au navire, qui reprend aussitôt sa course. Nous côtoyons l'île, marchant à l'ouest. Vers le soir une pluie diluvienne nous inonde.

19 septembre.—Nous côtoyons l'île d'Haïti; la chaleur vers le milieu du jour est suffocante.

20 septembre.—Dès le matin nous apercevons l'île de Cuba.

21.—Nous côtoyons toujours Cuba, la mer est d'un calme parfait, les orages qui se déversent sur l'île ont un peu rafraîchi la température. À bord une famille qui retourne à Mexico, son pays natal, ne fait pas grand bruit; les quelques Anglais ne trouvent rien de mieux, pour occuper le temps, que de nous proposer des paris sur la vitesse du navire. Elle n'est pas grande, il est peu chargé; une partie de l'hélice est hors de l'eau, et nous filons moins de 10 nœuds.

Un jeune Espagnol, un Parisien, un Suisse et moi faisons, après chaque repas, plusieurs parties de bull: il faut bien ce mouvement pour digérer, sous ces latitudes, les viandes coriaces de la cuisine anglaise. Le Parisien, qui gagnait 12,000 fr. à Bruxelles comme ingénieur dans une fonderie de fer, va diriger des fonderies au Mexique, où on le paye 30,000 par an, avec l'espoir de future association.

Encore une nuit brûlante dans la cabine sans air, puis demain matin nous comptons arriver à la Havane.[Table des matières]

CHAPITRE V

L'île de Cuba. — Situation. — Configuration. — Surface. — Histoire. — Population. — Produits. — Climat. — Importation. — Exportation. — La Havane. — La ville. — Les environs. — La Corrida de Toros. — La cathédrale. — La fièvre jaune. — Les œuvres charitables.

L'île de Cuba, appelée la Reine des Antilles, est située entre le 19° 49´ et le 23° 13´ latitude nord, et 67° 52´ et 87° 40´ longitude ouest du méridien de Cadix. Sa longueur du cap San-Antonio à celui de Maïsi est de 1,592 kilomètres, et sa plus grande largeur de 45 lieues, depuis le cap de Lucrecia jusqu'au cap de Crux. Sa surface est de 119,000 kilomètres carrés, et sa population de 1,500,000 âmes. Sur ce chiffre, 917,000 sont blancs, 9,500 étrangers, 22,300 Chinois, 25,300 colons, 275,000 de couleur et libres, et 202,000 de couleur et esclaves.

Christophe Colomb arriva dans l'île en octobre 1492, et la prit pour un continent. En 1511 son fils, Diego Colomb, gouverneur de San-Domingo, envoya Diego Velasquez à sa conquête; celui-ci y trouva le cacique Hatuey, réfugié de San-Domingo, qui fit brave résistance; mais à la fin il fut vaincu et condamné à mort.

Les 200,000 indigènes, Indiens de mœurs douces, furent bientôt exterminés, et les Espagnols se partagèrent les terres; Velasquez fonda les villes de Asuncion, Bayamo, Trinidad, Santo Espiritu, Santa Maria, Santiago de Cuba, et la Habana.

En 1589, l'île fut érigée en Capitania jeneral. Durant le XVe siècle, elle eut beaucoup à souffrir des flibustiers ou boucaniers, pirates anglais, français, hollandais, qui dévastaient les diverses îles des Antilles. En 1762, elle fut prise par les Anglais qui la retinrent neuf mois et la rétrocédèrent contre la Floride.

Cuba, à l'entrée du golfe du Mexique, entre l'Atlantique et la mer de Caribe ou des Antilles, longue et étroite, a la forme d'un arc. Elle est traversée par une chaîne de montagnes appelée Sierra del Cobre, dont quelques pics atteignent jusqu'à 8,000 pieds. De ces montagnes descendent de nombreuses petites rivières dont la plus grande, le Canto, est navigable jusqu'à Bayamo.

Le climat est chaud et humide. Durant la saison des pluies, qui dure de fin mai à fin octobre, le thermomètre varie de 24° à 28° Réaumur. Durant la saison sèche, il varie entre 17° et 21° Réaumur, soit 70° et 79° Farenheit. En 1867, le maximum a été de 35° Réaumur.

Les nuits sont un peu plus fraîches que le jour.

L'île de Cuba est l'endroit du monde où il tombe le plus d'eau. L'année maxima a eu 50 pouces 6 lignes castillanes; l'année minima 32 pouces 7 lignes. La moyenne annuelle pour la Havane est de 1m020. Le 18 juillet 1854, il en tomba en deux heures 71 millimètres; et dans la journée de l'ouragan du 22 octobre 1867, il en tomba 103 millimètres.

La moyenne annuelle des personnes tuées par la foudre est de neuf. Les ouragans sont souvent terribles. Ils ont lieu entre la moitié d'août et fin novembre. Les tremblements de terre ne se font sentir d'ordinaire que dans la partie méridionale.

Les maladies régnantes sont celles du tube digestif, le tétanos, la fièvre jaune ou vomito negro qui attaque surtout les étrangers et les habitants qui viennent de l'intérieur aux côtes. Il y a aussi de nombreux cas de fièvres intermittentes et de phtysie. On voit pourtant, surtout parmi les gens de couleur, bien des cas de longévité, ayant atteint 130, 140 et 150 ans.

Dans les rivières, on trouve des crocodiles qui ont jusqu'à huit mètres de long; la mer fournit d'énormes tortues.

Les principales productions sont la canne à sucre et le tabac; on récolte aussi un peu de café et de cacao, du maïs, du riz, de l'indigo, de l'igname, du caoutchouc, du coco, des bananes, du miel de la cire, et les divers fruits des tropiques. On coupe plusieurs qualités de bois de teinture et d'ébénisterie.

En fait de minéraux, l'île renferme du charbon, de l'aimant, de l'argent, du kaolin, et des minerais divers; mais on n'exploite que le cuivre et le fer. L'industrie est limitée au sucre et aux cigares. L'île est divisée en six provinces, mais les habitants ont l'habitude de la diviser en deux seules portions: la vuelta abajo au sud de la Havane, et la vuelta arriba, au nord.

Sous le rapport religieux, elle est divisée en deux diocèses: l'évêché de la Havane et l'archevêché de Santiago de Cuba.

Militairement, l'île est toute sous le commandement du capitaine général, et comprend sept districts ou sous-commandements.

Judiciairement, elle se divise en deux audiencias: celle de la Havane et celle de Puerto-Principe. Elles ont chacune plusieurs districts judiciaires confiés à des alcades majores ou juges de première instance qui ont pour délégués les juges municipaux ou juges de paix. Pour la marine, il y a un commandant général et cinq districts.

L'instruction publique compte à la Havane une université, et dans toute l'île un millier d'établissements scolaires.

Les chemins de fer en activité atteignent 1,660 kilomètres; les télégraphes 2,567 kilomètres. La Havane est bien desservie par le téléphone.

Plusieurs lignes de bateaux à vapeur mettent l'île en communication avec l'Europe et les États-Unis. En 1877, le nombre des navires entrés dans les divers ports de l'île a été de 1,669, comprenant 835,000 tonnes.

L'exportation en 1878 a atteint presque 71,000,000 de piastres (la piastre espagnole est de 5 fr.). Les principaux articles d'exportation sont le sucre, le tabac, le café, le rhum, le cuivre, la cire, le miel, le coton, les cuirs, l'huile de coco, les bois et les fruits. L'importation comprend la farine, les vins, l'huile, les liqueurs, le riz, le poisson salé, la viande salée, la quincaillerie, les machines, les papiers, les peaux et les objets de luxe. Les pays qui commercent le plus avec l'île sont dans l'ordre suivant: les États-Unis, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, les États hispano-américains, la France, la Russie, la Belgique, le Danemark et la Hollande.

Grandes Antilles.—Île de Cuba.—Entrée du port de la Havane.

C'est le 22 septembre, vers 3 heures du soir, que nous commençons à apercevoir le phare de la Havane, capitale de Cuba. Bientôt nous voyons les forts du sud, et le navire s'arrête pour prendre le pilote. L'entrée du port est étroite et boueuse; l'Espagnol ne sait pas plus nettoyer les ports que les rues et les maisons. Le port est superbe, vaste et parfaitement abrité: nous passons à côté d'un bassin flottant contenant un grand steamer en réparation; nous devançons un aviso de guerre, et allons mouiller non loin de cinq à six steamers des compagnies américaines et espagnoles. Le navire doit prendre du charbon et s'embosse au môle; trois douaniers montent à bord pour garder le navire, mais de nombreuses libations de Champagne les mettent bientôt en état de repos pendant qu'ailleurs on travaille....

Je descends à terre et rends visite au gouverneur civil pour lequel j'avais une lettre. Le concierge me dit: montez arriba; je monte et m'adresse au Chinois qui me renvoie au portier. Mais le gouverneur m'a vu et m'appelle. Il me fait bon accueil, m'offre un Alphonse XII, cigare exquis enveloppé dans du papier d'argent, et me dit: à la disposicion de Vousted.—J'aimerais voir, lui dis-je, les curiosités du pays, les monuments, les établissements d'instruction et de bienfaisance, une fabrique de cigares et une plantation de cannes à sucre.

—Nous n'avons pas de monuments; notre université est peu de chose, les hôpitaux sont loin; je vous procurerai une lettre pour visiter la plantation de cannes la moins éloignée, et vous l'enverrai à l'hôtel.

J'exprime ma reconnaissance à M. le Gouverneur; mais je n'ai pu le remercier pour la lettre promise, car je l'attends encore.

Je fais quelques emplettes et parcours la ville. Elle comprend 300 habitants, et dans la partie vieille, ressemble aux villes espagnoles. Les rues sont étroites, à peine six à sept mètres; mais au delà du parc central, dans la ville neuve, elles sont plus larges. Le Prado atteint même une quarantaine de mètres et est planté d'arbres. Les maisons sont généralement basses: un rez-de-chaussée et un étage; quelques-unes atteignent trois et quatre étages. Elles sont toutes couvertes en terrasses, sur la plupart desquelles on voit une roue à vent qui sert à tirer l'eau de la citerne. Quelques-unes ont le patio traditionnel. La ville nouvelle s'étend assez loin dans la campagne, par de beaux boulevards que parcourent les tramways. Des portiques abritent les magasins contre les rayons brûlants du soleil. Par-ci par-là de jolis squares, des statues de marbre et quelques fontaines; mais trop souvent aussi les urines et les ordures de toute sorte qui embaument par trop l'atmosphère.

Grandes Antilles.—Vue générale de la Havane.

La race espagnole semble encore ignorer la propreté. Je descends à l'Hôtel central. Cet établissement nouveau a pour escalier un casse-cou, mais il aura bientôt un correctif: l'ascenseur. Les chambrettes sont propres, la nourriture saine, les prix modérés, les gérants aimables. Pour respirer, je monte sur la terrasse, d'où je domine la ville, et assez tard dans la nuit je vais chercher mon lit. Il est perfectionné. Dans le but de laisser tout le corps bénéficier de l'air, on couche sur une toile métallique élastique qui laboure les chairs. Le salon réunit quelques-uns des hôtes. Ils se dandinent sur les fauteuils-balançoires, pendant qu'en suivant le couloir, on peut, par les portes ouvertes, voir les autres étendus sur leurs lits.

Le lendemain je fus matinal. C'était dimanche et je me rends à la cathédrale; on peut compter les rares fidèles; L'édifice est à trois voûtes, soutenues par des piliers massifs en tuf. On y voit quelques jolis tableaux. Au maître-autel, du côté de l'Évangile, au-dessous d'un médaillon en marbre représentant Christophe Colomb, on lit cette inscription:

O RESTOS E IMAGEN DEL GRAN COLON!
MIL SIGLOS DURAD GUARDADOS EN LA URNA
Y EN LA REMEMBRANZA DE NUESTRA NACION!

O restes et portrait du grand Colomb!
Tu resteras mille siècles gardé dans l'urne
Et dans la mémoire de notre nation!

Christophe Colomb, après avoir été mis dans les fers, en récompense du nouveau monde qu'il venait de donner au roi d'Espagne, mourut à Valladolid, le 20 mai 1506. Ses restes mortels furent déposés dans le monastère des Chartreux (Cartujos), à Séville, d'où on les transporta à l'île de San-Domingo. En 1796, à cause des troubles qui ensanglantaient cette île, on les transféra à la Havane, dans la cathédrale.

Christophe Colomb crut avoir abordé aux Indes, et mourut dans la croyance que Cuba était l'extrémité orientale de l'Asie. Ce ne fut qu'en 1508 que Sébastien de Ocampo, après avoir fait le tour de Cuba, constata qu'elle n'était qu'une île.

Derrière la nef de gauche, on voit aussi dans la cathédrale une belle statue de marbre d'un jeune évêque mort à 42 ans, après cinq mois d'épiscopat. Il arrivait d'Espagne et paya bientôt son tribut à la fièvre jaune. À la sacristie un employé me montre les brillants ornements qui forment le trésor de l'église: ce sont des broderies en or sur drap d'or, d'argent, de satin et de velours.

Il paraît que les Havanais prennent fréquemment des bains, s'il faut en juger par les nombreuses affiches sur lesquelles on lit: Baños. En tous cas, dans les heures chaudes, on voit par les portes et les fenêtres ouvertes, les Havanaises se balancer dans leurs fauteuils, appelant à tout instant la négrita (petite esclave) pour leur donner ou leur prendre l'éventail. On m'avait remis une lettre pour les Sœurs du Sacré-Cœur. Elles demeurent au Cerro, dans le quartier de Buenos aires (bon air). En me rendant chez elles j'ai l'occasion de voir les environs de la ville. Ils sont parsemés de petites villas et on y rencontre parfois sous les grands arbres, les hommes de police ou gendarmes à cheval, se reposant à l'ombre. Dans la ville, on voit aussi aux coins des rues, des policemen en uniforme coutil bleu et chapeau panama: ils sont armés du sabre et portent le revolver; je leur préfère le petit bâton des policemen anglais et américains, car il représente la force morale. En tout cas, tant à la ville qu'à la campagne, tout le monde travaille comme si ce n'était pas dimanche; les mules et les bœufs tirent les chars et tous les magasins sont ouverts. Quand donc verrons-nous observer le Décalogue dans les pays catholiques?

Les Sœurs du Sacré-Cœur occupent un vaste bâtiment bien exposé et entouré d'un parc. Elles sont au nombre de 42 et instruisent 125 pensionnaires et un grand nombre d'externes gratuites. La supérieure est cubaine: elles viennent d'envoyer quelques Sœurs à Mexico pour une fondation.

Au retour, j'entre dans l'église de Monserrate et dans celle de la Merced. Les fidèles y sont un peu plus nombreux; les dames, la tête garnie d'un léger voile, se tiennent sur des pliants que leur apporte l'esclave. L'église de la Merced, desservie par les Pères Lazaristes espagnols, possède de belles fresques.

Des affiches annonçaient une grande Corrida de toros au cirque de Régla de l'autre côté de la baie. Je déplore devant le Père supérieur qu'on ne respecte pas plus les animaux qu'on ne respecte le dimanche. Le Père trouve que cela n'est que peccadille à côté des bals qui corrompent la jeunesse. Le soir, deux Suisses qui voyagent comme moi sur l'Éden, me racontent qu'ils sont allés voir la Corrida; que 3,000 personnes s'étaient entassées dans le cirque, après avoir payé 3 piastres par personne du côté de l'ombre et 1 piastre 1/2 du côté du soleil; qu'à chaque cheval éventré ce gracieux public applaudissait et menaçait un des toréadors qui était descendu de cheval parce que celui-ci refusait de marcher; qu'un jeune homme ayant voulu ramasser une banderole a reçu un coup de corne du taureau et a été tué net, etc., etc.

Les catholiques havanais, comme leurs parents, espagnols, trouvent tout cela bagatelle, et ajoutent pieusement que les chairs des taureaux ainsi tourmentés s'en vont aux hospices. À la Havane, on avait même démoli le vieux cirque et on se promettait de ne plus le reconstruire; mais d'honnêtes gens, qui souffrent de ne plus voir couler le sang, se proposent d'en refaire un nouveau et tout le monde ne trouve rien à redire du moment que les bénéfices seront pour les œuvres pies! Quand comprendra-t-on qu'avec l'argent qui est le produit du crime, on ne saurait faire des œuvres agréables à Dieu! il n'est bon tout au plus qu'à acheter le champ du sang: Hacel-dama! Dans les pays de race espagnole, on en est encore à ignorer que, exposer sciemment la vie pour amuser les gens est un crime, et que tourmenter les bêtes pour plaire aux badauds est contraire aux lois de la nature. Si j'étais gouverneur en pays espagnol, je considérerais comme mon premier devoir de convertir les cirques en écoles élémentaires, et si j'étais évêque, j'ordonnerais à chaque curé de lire en chaire, tous les jours, les versets de l'Ecclésiastique et des Proverbes, qui stigmatisent ceux qui se plaisent à tourmenter les animaux. Au reste, personne n'ignore qu'une bulle de Sixte V frappe d'excommunication les fauteurs de ces jeux sanglants.

Chemin faisant, j'entre dans une pharmacie dans le but de contrôler les renseignements divers que j'ai reçus sur la fièvre jaune. Elle a été très forte en août et dans les deux premières semaines de septembre. En ce moment elle est tombée à une moyenne de 12 cas par jour, et les médecins en guérissent un grand nombre.

Les Européens y sont plus sujets que les indigènes.

En effet, dans les zones tempérées, les poumons travaillent beaucoup plus que le foie; et celui-ci agit davantage dans la zone torride. Le nouveau débarqué, par le défaut d'équilibre dans ces deux fonctions, a bientôt la masse du sang corrompue. Les soldats espagnols ont aussi l'habitude de manger du fruit, et la digestion étant ici moins active, le corps se trouve engorgé et le sang se corrompt; Ajoutez à cela mille foyers d'infection, faute de propreté. Les médecins combattent la fièvre jaune par les diurétiques et les sudorifiques.

Après le déjeuner je vais au collège de Belem, dirigé par les Pères Jésuites. Ils ont 200 internes et autant d'externes. Dans les dortoirs, je vois les petites cellules habituelles avec plafond en toile métallique.

Je rends visite à M. José Solano y Granados, avocat, président du Conseil des Conférences de Saint-Vincent de Paul.

Il y a à la Havane 7 Conférences comptant ensemble 120 membres et visitant 160 familles pauvres. Les Conférences répandent aussi un almanach, dirigent une bibliothèque et ont fondé un orphelinat. M. Solano m'y conduit, et j'y trouve 35 petits bons hommes de 10 à 12 ans, bien éveillés et bien proprets, occupés aux études. Le défaut de bons chefs d'atelier fait qu'on n'a encore pu organiser les métiers, mais on espère y arriver. L'établissement est proprement tenu. Une inscription indique que la maison a été donnée par un curé; le directeur est un ingénieur distingué qui se dévoue à l'œuvre sans rémunération. Malgré cela l'œuvre coûte encore par an 5 à 6,000 piastres, qu'on obtient par souscriptions.

Je prie M. Solano de m'obtenir une carte d'entrée à la plantation de Toledo, située à 10 kilomètres, près de Marianao, et qui appartient à M. Duragnone.

Nous passons plusieurs heures à causer sur les choses du pays, et à 11 heures je m'endors sur ma toile métallique. Il avait été convenu avec trois autres passagers de l'Éden: un ingénieur français et deux Suisses, que celui qui s'éveillerait le premier vers 5 heures, éveillerait les autres, car il faut arriver à la gare pour le train de 6 heures.

Un des Suisses prend la lune pour le soleil et nous éveille à 4 heures. La lune en effet est ici extrêmement brillante, et il faut s'en garer, car elle engendre des ophtalmies. Nous passons notre heure à nous préparer tout en riant, et jasant sans pitié pour les passagers qui dorment. Nous leur rendons ainsi la pareille, car ils en avaient fait autant jusqu'à 2 heures du matin.[Table des matières]

CHAPITRE VI

Excursion à Marianao. — La plantation de cannes de Toledo. — Un orage. — 400 esclaves. — Culture de la canne. — Fonctionnement de l'usine. — Détails et prix. — L'administration espagnole dans la colonie. — Le papier-monnaie et la Banque espagnole. — Les autonomistes et les conservateurs. — Avenir probable. — Production du sucre et du café dans le monde entier. — Le tabac à la Havane. — La fabrique de cigares de Villar-Villar. — La fabrique de cigarettes de Diego Gonzales. — Le marché. — La presse. — Le départ. — Navigation dans le golfe du Mexique.

Les tramways marchent dès 5 heures. Nous prenons place dans une voiture des blancs. Il y en a à meilleur marché dans lesquelles peuvent monter aussi les nègres. À 6 heures nous étions dans le train, en route pour Marianao. Dans notre vaste wagon à l'américaine, à chaque station un cylindre tourne et marque le nom de la station prochaine. Nous parcourons la campagne semée de patates, d'igname et de maïs. On coupe ici le maïs trois fois l'année et la même racine repousse trois fois, donnant chaque fois un épi. Nous voyons aussi de nombreux palmiers géants dont quelques-uns ont leur grand plumet et d'autres l'ont perdu; on nous dit que c'est un ver rongeur qui les décapite ainsi. Par-ci par-là des Chinois labourent ou coupent les cannes. À 8 heures 1/2 nous arrivons à Marianao, mais le billet porte d'autres noms: Concha au départ et Sama à l'arrivée. Ces changements de nom déroutent parfois le voyageur. M. Marchand, l'ingénieur français qui m'accompagne, me raconte qu'à une gare d'Allemagne, ayant demandé un billet pour Aix-la-Chapelle, on lui donna un billet sur lequel était écrit Aaken. Il le refusait en déclarant qu'il ne voulait pas aller à Aaken, mais à Aix-la-Chapelle, et on eut de la peine à lui faire comprendre que Aaken n'était que la traduction allemande d'Aix-la-Chapelle.

À Marianao une voiture nous conduit d'abord chez M. Duragnone. Il occupe un fort beau château près du village. L'heure matinale ne lui permet pas de nous recevoir, mais il envoie un de ses domestiques à cheval pour donner ordre au concierge de nous laisser passer. On nous avait en effet parlé d'un nègre portier qui, fidèle à sa consigne, était aussi impitoyable que Cerbère.

Après une demi-heure de trot à travers une campagne verdoyante et par un chemin mal entretenu, nous arrivons à la plantation. Le nègre ouvre à deux battants et nous traversons les champs de cannes pour arriver à la ferme. Nous entrons d'abord dans un vaste bâtiment enfermant une cour de 60 mètres de côté. Il a un étage sur rez-de-chaussée et portiques tout autour.

La seule porte d'entrée est surmontée d'une tourelle portant une grosse cloche. C'est l'habitation des 400 esclaves qui travaillent à la ferme. Au centre un hangar couvre les lavoirs et la cuisine. Près de là, un immense tas de fumier répand une odeur infecte. J'interpelle l'assistant; il me dit que ce sont les balayures des bâtiments et que chaque deux dimanches les chars viennent les prendre.

Les esclaves sont aux champs; mais au premier étage 70 enfants de tout âge grouillent au soleil. Les uns sont nus, les autres plus ou moins vêtus. Je remarque une petite fille attachée par un pied à la balustrade, exactement comme nos paysans attachent les poulets avec une ficelle. Les plus petits sont dans des paniers ou sur des lits. Une vieille négresse soigne tout ce petit monde. On nous montre une salle, future école mixte de tous ces négrillons et négrillonnes.

Le rez-de-chaussée est divisé en plusieurs salles, ayant chacune à droite et à gauche un plancher surélevé qui sert de couche aux esclaves; ils s'y casent et forment leurs unions selon leurs sympathies. Ceux qui préconisent l'union libre n'ont qu'à venir voir ici à quoi elle réduit la famille, et à moins qu'ils n'aient perdu la raison, ils reculeraient d'horreur. Sur les toits et dans la cour je vois de nombreux gallinasos; c'est un vautour noir qui rend ici d'immenses services en avalant les ordures.

L'esclavage a été réglementé en 1868. À partir de cette époque, le ventre a été déclaré libre. Cette expression signifie que tout enfant né d'une esclave est libre. Tout esclave arrivé à l'âge de 60 ans devient libre. En 1888, tous les esclaves seront libérés. Dans l'intervalle, si le maître ne paie pas à l'esclave le salaire convenu, celui-ci peut s'adresser à l'autorité, qui lui donne la liberté.

Un peu au-delà de l'habitation, il y a l'infirmerie, occupée par 25 esclaves. Un infirmier et un partorero (accoucheur) y sont en permanence. Le docteur de Marianao y vient tous les jours.

Nous passons au compartiment des machines. Elles sortent en grande partie de l'usine Cail de Paris, et sont de fortes dimensions. Comme à l'Infanta près Lima, le tablier sans fin amène les cannes sous les cylindres; le jus, par la pression à vapeur, s'en va dans des réservoirs au haut de l'usine. De là, il descend dans des cuves diverses pour se purifier et se délivrer de l'eau et autres éléments étrangers; puis il passe dans 8 turbines qui font 800 tours à la minute et séparent le sucre de la mélasse. Celle-ci s'en va dans un immense réservoir au-dessous de l'usine et est vendue aux distillateurs qui en extraient le rhum.

Le mécanicien est un Catalan fort aimable. Il nous fait remarquer une nouvelle turbine que vient d'inventer un représentant des usines de Fives-Lille, résidant à Cuba. Elle consiste en une spirale se développant sur un cône de cuivre qui fait 1,500 tours à la minute: un couvercle qui l'emboîte est percé de trous et fait 500 tours à la minute; la pâte sucrée passe par le haut, parcourt la spirale, rejetant la mêlasse par les trous du couvercle, et le sucre purifié sort par le bas. Le premier essai a donné de bons résultats. Ce système épargne la nécessité de l'arrêt des turbines pour les dégarnir et les regarnir. L'usine n'emploie pas le noir animal; elle ne produit que le sucre jaune expédié aux raffineries d'Europe ou d'Amérique.

La vapeur est produite par onze générateurs ou chaudières de 40 pieds de long sur 5-1/2 de diamètre. L'usine travaille cinq mois de l'année et produit environ 30 tonnes de sucre par jour. On le met en pipes de 70 arobas chaque (l'aroba équivaut à 25 livres, environ 12 kilog.).

On en remplit environ 4,000 par an.

L'usine produit une moyenne annuelle de 66,000 quintaux de sucre. Il est vendu environ 5 fr. l'aroba sur les marchés de New-York.

En ce moment l'usine ne brille pas par l'ordre et la propreté, mais c'est l'époque où elle ne travaille pas.

Pour économiser l'eau, la vapeur est condensée et ramenée de nouveau à l'état liquide.

Le contre-maître ou directeur, grand gaillard aux épaules carrées, à la figure bronzée, veut bien me donner, sur la plantation divers renseignements. Elle embrasse 65 caballerias de terre. Cette mesure en usage dans le pays est un carré de 432 varras de côté, soit 186,624 varras carrées. La varra étant de 3 pieds espagnols, soit 0m,86, la caballeria correspond à 160,496 mètres carrés, soit un peu plus de 16 hectares.

Le terrain de la plantation n'étant pas de première qualité, ne donne qu'environ 600 chars de cannes de 150 arobas chaque, par caballeria. Cela fait 90,000 arobas ou 1,080,000 kilog. de cannes qui produisent 300 caisses de sucre de 16 arobas chaque, soit 4,800 arobas ou 57,600 kil.

De sorte que 1,080 tonnes de cannes donnent 57 tonnes 1/2, soit moins de 6%.

En divisant ces chiffres par 16, on trouve qu'un hectare de terre produit 67 tonnes de cannes et 3,600 kilog., soit un peu plus de 3 tonnes 1/2 de sucre.

Les bons terrains peuvent donner au maximum 700 chars de cannes de 150 arobas par caballeria. Le prix de la terre varie de 300 à 500 piastres or par caballeria. Les esclaves sont nourris et payés 6 piastres papier par mois, soit environ 10 sous par jour, puisque 2 piastres papier ne valent qu'une piastre or. La nourriture coûte de 1 fr. à 1 fr. 50 par esclave. Le matin à l'aube la cloche les appelle et on leur donne du café; à 11 heures, du riz ou du tajaco, viande salée qui vient de Montevideo, ou de la morue. Le soir, avant le coucher, ils mangent du maïs, des haricots noirs, ou quelque chose d'analogue.

On peut voir par ces chiffres que la plantation de cannes dans l'île de Cuba laisse au planteur de beaux bénéfices. Toutefois, l'excès de production et la concurrence de la betterave produisent en ce moment une complète stagnation.

La canne une fois plantée dure de sept à huit ans, selon les terrains. On la coupe une fois l'an. La deuxième et la troisième récoltes sont les plus abondantes. La canne doit être débarrassée de toute herbe; c'est pourquoi les esclaves la nettoient trois fois l'an par un léger labour à la pioche.

Nous nous proposions d'aller dans les champs pour voir au travail 250 esclaves, lorsqu'un déluge arrive et nous force à rester dans l'usine. Un quart d'heure après les pauvres esclaves arrivent complètement trempés; les surveillants aussi sont absolument inondés, eux et leurs chevaux.

Nous les suivons à l'habitation. Ils se rangent sous les portiques, en ligne de bataille. Le directeur arrive, un récipient de fer blanc à la main, et le présente aux lèvres de chacun et de chacune à tour de rôle. Il a soin de le retirer promptement après la première gorgée. À un signal donné, tout ce monde se disperse et s'en va dans les chambrées changer de linge. Je demande au directeur quel est le liquide qu'il vient de distribuer d'une manière si singulière. Il met sa main dans le seau de fer blanc et me présente son doigt à sucer. Naturellement je refuse, et mettant moi-même un doigt dans le seau, je le porte à la bouche, et je constate ainsi que le liquide est du rhum.

J'inspecte les chaudrons de la cuisine; un vieux nègre y plonge les haricots noirs, les morues et les ignames dans un état de propreté à peu près égal à celui de nos paysans lorsqu'ils préparent la nourriture aux vaches.

Le dimanche, les esclaves travaillent jusqu'à 9 heures du matin. Quelques-uns obtiennent ensuite la permission d'aller à la messe à Marianao.

Nous saluons ces braves gens, remercions le directeur et le mécanicien, et chemin faisant nous voyons sur le tronc de chaque palmier géant décimé par les vers, un énorme gallinaso, les ailes déployées, qui se sèche au soleil. On dirait autant de hampes surmontées de l'aigle impérial.

À Marianao, je laisse une carte à M. Duragnone pour le remercier de son obligeance, et nous reprenons le train qui doit nous ramener à la Havane. Je me trouve à côté d'un créole très distingué qui parle parfaitement le français. Je l'interroge sur les hommes et les choses du pays, et d'abord sur l'origine de ces sales petits billets de papier-monnaie qui à eux seuls suffiraient à propager la fièvre jaune. Il me dit que la banque espagnole, établie à Cuba, au capital de 4,000,000 de piastres, avait été autorisée à émettre des billets pour une égale somme. Plus tard, ayant porté son capital à 8,000,000, elle fut autorisée à élever son émission de papier à 16,000,000 de piastres; mais à l'époque de l'insurrection, le gouvernement ayant besoin d'argent, l'engagea à émettre pour son propre compte 40,000,000 de piastres, qui d'abord eurent cours au pair. Plus tard, voyant que le gouvernement se refusait à les rembourser, ils commencèrent à baisser, et ils perdent en ce moment 110%. Dans ces dernières années, on a établi un impôt dont le produit est destiné à l'amortissement de ce papier-monnaie; mais le gouvernement, toujours à court d'argent, ne cesse de l'employer ailleurs par des virements.

Après la Révolution, l'Espagne a accordé une certaine représentation aux habitants de Cuba. Ils envoient aux Chambres, à Madrid, une trentaine de députés et une douzaine de sénateurs. Le suffrage est restreint. Il faut payer un impôt de 25 piastres pour être électeur. Toutefois, tout cela est rendu illusoire par le pouvoir accordé au capitaine général, de suspendre la constitution toutes les fois qu'il en trouve la convenance. De plus, de nombreuses lois préexistantes à la constitution n'ont pas été abrogées, et le gouverneur les applique lorsque cela lui convient, bien qu'elles détruisent les garanties constitutionnelles.

Le pays est divisé en deux partis: les autonomistes et les conservateurs. Le premier est surtout composé de créoles qui réclament l'autonomie et voudraient être placés vis-à-vis de l'Espagne à peu près dans une situation analogue à celle du Canada à l'égard de l'Angleterre. Les conservateurs sont surtout des Espagnols qui préconisent l'assimilation et se perdent en distinctions subtiles entre assimilation et identité. Au fond, ils amusent le public en paroles, pour conserver le statu quo qui leur permet de s'enrichir.

Les impôts qui, avant la Révolution, s'élevaient à 13,000,000 de piastres, atteignent maintenant 35,000,000. Si le gouvernement né remplit pas ses caisses, les employés qu'il envoie ici font de rapides fortunes. Ils vont en jouir dans la mère patrie pour faire place à d'autres. On cite tel directeur de douanes qui, après 2 ans d'emploi, possédait 700,000 piastres. Dans le journal La Democracia historica du 25 courant, je lis le fait d'un nommé Carlos Urretia, inspecteur de police, qui avait autorisé les filles d'une maison publique à voler l'argent de ceux qui les visiteraient, leur promettant l'impunité à condition de partager avec lui. Ce brave homme, pris en flagrant délit, a été condamné à deux ans de presidio. Avec une pareille administration, un pays ne saurait prospérer. Mais le parti conservateur se moque des récriminations. Il a su former un corps de volontaires de 70,000 hommes dont il a soin d'exclure les autonomistes, et gare à qui lui résistera.

Il y a quelque temps, un capitaine général intelligent et honnête voulait donner une certaine satisfaction aux autonomistes. Il se vit bientôt cerné par 14,000 volontaires qui envahirent son palais et l'embarquèrent pour le renvoyer en Espagne. S'ils n'ont pas toujours été aussi violents, ils ont toujours réussi à faire déplacer tout capitaine général qui ne faisait pas assez bien leurs affaires. Si au moins ces volontaires couraient sus aux bandes de brigands qui en ce moment ravagent la campagne et rançonnent les propriétaires! Durant la Révolution, les Cubains avaient voulu se donner aux États-Unis; mais ceux-ci, qui sortaient à peine de la grande lutte qui avait abouti à l'abolition de l'esclavage, redoutaient l'entrée dans l'Union d'un pays à esclaves, et ils refusèrent. Dans quatre ans, cette question aura cessé d'exister, et au premier embarras de l'Espagne, si les Cubains renouvellent l'offre, elle pourrait bien être acceptée.

Combien mieux aimée eût été la mère patrie si, par une administration sage et honnête, elle s'était attachée le cœur de ses sujets de Cuba! Mais comment pourrait-elle donner au loin cette administration sage et honnête, puisqu'elle en manque elle-même dans son sein, et que les plaies dont elle afflige les colonies sont celles mêmes dont elle souffre à son tour depuis si longtemps!

Pendant que nous causons, le train approche de la ville, et je demande le prix des terrains à bâtir. Dans les faubourgs, ils se payent environ 20 fr. le mètre carré, et dans le centre à peu près 100 fr. le mètre carré.

Mais revenons à la canne à sucre, qui forme la richesse de l'île. Colomb, dans son second voyage, commença par porter des Canaries la canne créole. En 1795, Francisco Arango introduisit celle de Taïti. Puis on porta celle de Java, et en 1826 la cristalline de la Nouvelle-Orléans.

On calcule en ce moment, que tous les ans, dans le monde entier, on produit et on consomme 5,335,000 tonnes de sucre, dont 1,465,000 sont de sucre de betterave et 120,000 de maïs et autres grains.

Des 3,750,000 tonnes de sucre de canne, l'île de Porto-Rico produit 150,000 tonnes, Cuba 630,000 tonnes, les Philippines 200,000 tonnes, les Antilles françaises y compris la Réunion 150,000 tonnes, les Antilles anglaises y compris Maurice 200,000 tonnes, Java 200,000, le Brésil 200,000, la Chine 50,000, la Louisiane 100,000, et le reste divers autres pays.

Cuba produit aussi une quantité assez considérable de café. On calcule de la manière suivante la production du café dans le monde entier: le Brésil 176,000,000 de livres, Java 124, les îles Célèbes 1, l'Arabie 3, Sumatra 8, Ceylan 40, l'Équateur 1/5 de million, les Philippines 3, Vénézuéla 35, Nicaragua 2-1/2, Guatemala 120, les Antilles anglaises 8, les Antilles françaises et hollandaises 2, Cuba et Porto-Rico 30, Malabar et Missouri 5 millions.

Après le sucre, le tabac forme le principal revenu de Cuba. À la Havane, on rencontre à chaque pas des magasins remplis de ballots de tabac du poids d'environ 100 livres. Le prix varie de 50 à 200 piastres le quintal. Le meilleur vient de la Vuelta Abajo et sert à faire les cigares exquis de la Havane; le plus grossier s'en va en Allemagne. Le gouvernement français entretient ici un agent pour l'achat du tabac nécessaire à ses manufactures. Le consul est chargé des traites, et cela lui forme un boni moyen d'environ 30,000 fr. l'an ajouté à son traitement, qui est de 40,000 fr.

Je ne veux pas quitter la Havane sans visiter une fabrique de cigares et une de cigarettes. Chez Villar-Villar, Calle de la Industria, no 174, je trouve 200 ouvriers fabricant 62 sortes de cigares; les villares flor fina valent 500 piastres le 1,000, ce qui les met à 2 fr. 50 pièce; ils sont gros et longs de 18 centimètres. Les Londres de Corte valent 40 piastres le 1,000, les Rothschild flor fina valent 125 piastres le 1,000, les Victoria 110 piastres, les Damas ou petits cigares pour dames 38 piastres, etc. Il faut ajouter à cela le droit d'exportation qui est de 2 piastres le mille, et celui d'importation qui est de 25 fr. le kilog. en France et de 15 fr. en Allemagne, le port et le bénéfice du détaillant, etc. Les ouvriers sont payés à raison de 24 piastres le 1,000. Ils font une moyenne de 100 cigares de luxe par jour et gagnent ainsi de 12 à 15 fr. Nous les voyons à l'œuvre; ce n'est pas peu de chose que de former un cigare de luxe. Il faut choisir le tabac qu'on place à l'intérieur, et en poser les couches avec attention; puis choisir encore mieux la feuille qui les enveloppera. Cette feuille doit être sans défaut. Les jaunes clair couvriront les cigares destinés à l'Allemagne, les autres ceux qui vont en France et en Angleterre. Le difficile c'est de bien former la pointe. L'ouvrier colle avec une pâte de farine le dernier morceau, et lorsque c'est nécessaire, il perfectionne le bout avec ses lèvres. Le cigare est ensuite mesuré, coupé et passé à ceux qui opèrent le triage. Les côtes des feuilles sont jetées. Le tabac est employé à l'état naturel sans aucune sauce. C'est le même tabac qui sert aux divers cigares. Ce n'est que le poids, la façon et le luxe du paquetage qui en changent le prix. Dans l'entrepôt, nous voyons amoncelés 3,000 ballots de la récolte de 1883, contenant chacun 100 livres. Ils valent 200,000 piastres, soit 1,000,000 de francs. Tous les jours, des moricos baignent dans l'eau la quantité qui sera travaillée le jour même. Le tabac ordinaire doit être consommé dans l'année de la récolte. Le meilleur se conserve 2 ans. Réduit en cigares, il se conserve plus longtemps. Avant de nous quitter, M. Villar pousse l'amabilité jusqu'à nous remettre à chacun un villar flor fina, son plus cher et meilleur cigare. Je ne suis pas connaisseur, mais mes compagnons le trouvent délicieux, seulement vu sa grosseur et sa longueur (0m18) il dure trop longtemps et accumule au bout une trop forte quantité de nicotine.

À la fabrique des cigarettes de Diego Gonzales, Calle de la Reina, je trouve 400 Chinois. Les uns ont la queue, les autres l'ont coupée, quelques-uns portent la blouse nationale et de grosses lunettes.

Une machine à vapeur fait fonctionner les lames qui coupent le papier et le tabac: le papier est de 3 sortes: jaune en paille de blé, bleu en coton, et brun ou pectoral. Le tabac est coupé court et fin. Les Chinois le plient avec rapidité dans le papier et en replient le bout avec une espèce de dé en fer blanc. Ils sont payés à raison de 4 piastres papier la tarea de 6,100 cigarettes. Un homme peut faire en moyenne 1/2 tarea par jour. On a de la peine à surveiller ces célestiaux pour les empêcher de fumer l'opium et de parfumer ainsi leur travail. Une salle séparée est occupée par 50 femmes, elles font les cigarettes aussi bien et aussi vite que les hommes, et reçoivent le même salaire.

La caisse est toujours ouverte, chaque ouvrier peut à tout moment de la journée y porter son travail et en recevoir le montant. On fait tous les jours une moyenne de 180 tareas, soit plus de 1,000,000 de cigarettes. Elles sont mises en paquets de 12 et vendues à raison de 2 fr. 50 ou une piastre papier les 27 paquets.

Selon mon habitude, je me rends au marché principal. C'est un grand corps de bâtiments à portiques extérieurs. Sous ces portiques sont des magasins ou bazars surmontés de logements. La cour couverte est occupée par les vendeurs de viande, de fruits et de légumes. Cette disposition est défectueuse, parce que les magasins empêchent la circulation de l'air.