Indigènes australiens.
En 1880, le revenu total pour les colonies australiennes s'est élevé à 17,069,015, l. stg. parmi lesquelles 6,179,405 provenaient des contributions, timbre et droits fiscaux. La dépense s'élevait à 18,680,340 l. stg. (soit presque 1/2 milliard de fr..) Les contributions atteignaient une moyenne de 2 l. 6 s. par tête d'habitant, la recette 6 l. 7 s., la dépense 6 l. 19 s.
La dette publique des colonies ensemble s'élevait à 89,910,249, l. stg., soit 33 l. stg. 0 s. 8 1/4 pence par tête d'habitant.
Après cet aperçu général sur l'ensemble des colonies australiennes, il est bon d'ajouter quelques renseignements sur les indigènes.
On suppose qu'ils sont encore au nombre de quelques centaines de mille dans l'intérieur. Dans les endroits colonisés, ils ont disparu. Les squatters en emploient quelques-uns comme domestiques ou bergers: les femmes font un bon service, les hommes excellent à dompter les chevaux. La police les emploie à traquer les convicts évadés dans la forêt, et dans cet exercice ils réussissent à merveille. On a voulu en faire des soldats, et les employer à poursuivre d'autres indigènes, mais il a fallu y renoncer, parce qu'ils ne leur faisaient jamais quartier et tuaient tout ce qu'ils trouvaient.
Les indigènes d'Australie appartiennent à deux types différents qui se sont plus ou moins croisés; l'un est le type indo-européen: on le reconnaît aux cheveux lisses, aux coutumes et surtout à leur mode de parenté identique à celui des tribus de Télégu et de Tamil dans l'Hindoustan; on le retrouve aussi chez les Indiens de l'Amérique du Nord. D'après ce système, les enfants de mon frère sont mes enfants, pendant que les enfants de mes sœurs sont mes neveux et nièces; mais les petits-enfants de mes sœurs comme ceux de mes frères sont mes petits-enfants.
Si je suis femme, les enfants de mes sœurs sont mes enfants, et les enfants de mes frères sont mes neveux et nièces; les petits-enfants de mes sœurs et de mes frères sont mes petits-enfants. Tous les frères de mon père sont mes pères, mais toutes les sœurs de mon père sont mes tantes. Toutes les sœurs de ma mère sont mes mères, mais tous les frères de ma mère sont mes oncles. Les enfants des frères de mon père sont mes frères et sœurs; il en est de même pour les enfants des sœurs de ma mère, mais les enfants des sœurs de mon père et ceux des frères de ma mère sont mes cousins. Si je suis un homme, les enfants de mes cousins sont mes neveux et nièces, mais les enfants de mes cousines sont mes enfants.
L'autre type est celui des nègres, caractérisé par les cheveux crépus; toutefois, ils n'ont pas les grosses lèvres des Africains. On suppose que les Arabes ont fourni un large contingent à l'Australie; on trouve en effet dans la plupart des tribus l'usage de la circoncision et aucune d'elles n'adore les idoles. Les Australiens sont grands, généralement bien faits, ont une belle démarche, mains et pieds petits, superbes dents. Les femmes sont plus petites et moins belles, et leur condition est misérable. On ne trouve en Australie aucune trace d'architecture; l'indigène vit en plein air ou se loge dans des cabanes en écorce d'eucalyptus; il sait pourtant faire des paniers, des filets, des armes consistant en boomerangs, casse-tête de diverses formes, hachettes de pierre, flèches et arcs, écus et lances. Il vit de chasse et de pêche. Dans les guerres, il mange l'ennemi; il pratique la polygamie.
À l'arrivée des Européens, les tribus avaient chacune leurs lois et leur territoire qu'elles ne pouvaient dépasser. Celles de la côte, obligées de faire place aux blancs et ne pouvant se réfugier en arrière, périrent pour la plupart de faim ou de la petite vérole.
Les tribus sont généralement divisées en clans, et chaque clan a son totem ou enseigne; c'est le plus souvent un des animaux de la contrée qui sert d'enseigne: le kanguroo, l'ému, le chat, le chien, un serpent, etc.
Les mariages entre personnes du même clan et du même sang sont défendus. Celui qui veut se marier doit s'adresser à un autre clan, et il est obligé de donner une sœur en échange pour la femme qu'il prend. Il peut prendre autant de femmes qu'il a de sœurs à donner. S'il n'a point de sœurs, il doit aller au loin et enlever une femme dans une autre tribu. Pour le mariage, on consulte les vieillards du clan; on ne consulte jamais la fiancée; les parents et les deux clans s'assemblent à l'occasion du mariage et font, un corroborée (fête) avec chants et danses. La fiancée est conduite à la cabane du fiancé, elle marque son consentement en allumant le feu dans la cabane de l'époux. Ils dorment à distance pendant les 5 premières nuits; ensuite les invités rentrent chacun dans leur quartier. Il est défendu à la belle-mère de parler au beau-fils comme à celui-ci de lui adresser la parole. Les Australiens sont très jaloux de leurs femmes; elles sont chargées de préparer la nourriture et de fournir les légumes; l'homme doit fournir le gibier et le poisson. Lorsque le mari a deux femmes qui se querellent, il remet un bâton à chacune et les force à se battre; si elles refusent, il les bat lui-même toutes les deux.
La justice est réglée par les vieux. S'il y a 2 coupables, ils se placent à distance et se tirent mutuellement une flèche; si un seul est coupable, celui à qui il a fait tort lui administre un certain nombre de coups de bâton. Les garçons et les filles ne peuvent jouer ensemble; l'incontinence avant le mariage est punie de mort.
La propriété particulière est inconnue, tout ce qu'on possède est propriété du clan. La mère s'éloigne de la maison pour les couches, elle est assistée par des amies; lorsqu'elle rapporte l'enfant, le père lui donne un nom et combine déjà les fiançailles avec les vieux du clan; mais souvent l'enfant meurt faute de soins et quelquefois la mère le tue pour se soustraire aux peines et soucis de l'élevage. Selon l'usage des Juifs, la veuve passe à son beau-frère; s'il n'y a pas de beau-frère et qu'elle ne choisisse un autre mari, elle devient la propriété publique. Pour les funérailles, ils font généralement peu de cérémonies; ils creusent la terre, et y déposent le cadavre tantôt couché, tantôt debout avec les genoux ramassés à la poitrine.
Les maladies dominantes sont celles du foie et de la poitrine. Depuis l'arrivée des blancs, il faut y ajouter l'ivrognerie et les maladies vénériennes. Ils croient aux mauvais esprits, et pratiquent beaucoup de sorcelleries; ils sont persuadés que la maladie a toujours pour cause le mauvais vouloir d'un sorcier. Le gras humain, l'os d'ému et des cheveux, le tout mêlé ensemble, forme un charm. L'os entre dans le corps de la victime et la rend malade. Ces charm sont cause de beaucoup de guerres et de morts. Ils croient en un Être suprême créateur de toute chose, qui n'a eu aucun commencement et n'aura pas de fin; ils l'appellent Norallie; ils disent qu'il est marié et qu'il a un fils unique excellent; ils croient que la femme de Norallie punira à son heure tous les méchants. Ils racontent que le cours de la rivière le Murray a été formé par la fuite d'un grand serpent, et que ce grand serpent a été tué par Norallie. Ils croient que Norallie habitait la terre, mais l'homme l'ayant dégoûté par ses méfaits, il s'en est allé dans l'autre monde. Un jour, il revint, et voyant que l'homme détruisait le gibier, il appela les animaux et leur dit de se garer des hommes; dès ce jour, animaux et oiseaux devinrent sauvages et difficiles à prendre. Ils excellent à soigner les blessures, et emploient pour cela de la terre et quelques herbes.
Le langage varie selon les tribus, mais, il a presque toujours la même construction; il est de source arienne, et comprend beaucoup de mots venant du sanscrit. Ils n'ont pas de chiffres au-delà de cinq. Pour exprimer un plus grand nombre, ils disent beaucoup. Ils manquent des lettres f v s et z. Dans les déclinaisons des noms, les cas sont formés par la variation de la terminaison. Pour dire mon père, la tribu de Titnie à Fowlers-bay dit Mumma; la tribu Maroura, sur le lac Darling, dit Guia Kambïa; la tribu Meru, sur le Bas-Murray, dit Pita; la tribu Narrinyeri dit Nanghaï; la tribu Tatiara à Border-Town dit Mamee.
Pour donner une idée des sons, je mets ici la traduction du Pater dans le langage parlé sur la rivière Darling.
«Ninnana combea, innara inguna karkania, Munielie nakey, Emano pumum culpreatheia, ona kara canjelka, yonangh patua, angella, Nokinda ninnana kilpoo, yanie Thickundoo wantindoo ninnanna Illa ninnanna puniner, thullaga, Thillthill Chow norrie morrie munda, lullara munie. Euelpie.»
Ils ont une certaine poésie, et un vrai talent d'imitation. Voici le refrain de leur chanson, à leur première vue de la locomotive:
«Voyez-vous la fumée en kapunda?
La vapeur, souffle en mesure,
Se répand rapide et blanche comme la gelée.
Elle court comme une eau courante,
Elle frappe comme une baleine qui crache.»
Dans plusieurs tribus, les jeunes gens ne sont admis aux privilèges accordés aux hommes, parmi lesquels celui du mariage et le droit de manger certaines sortes d'aliments, qu'après avoir passé par certaines épreuves ayant pour but de fortifier leur courage. Parmi ces épreuves, une consiste à arracher une dent incisive, l'autre à tatouer le dos; mais la plus pénible est la dépilation. Pour la première de ces épreuves, on choisit les jeunes gens en âge voulu; le vieux médecin place l'extrémité d'un bâton contre une incisive, il bat avec une massue sur l'autre bout et la dent saute. Pour la dépilation, on place le patient à terre, et le vieux médecin lui arrache un à un tous les poils, en s'accompagnant d'un chant monotone. Après l'opération, qui doit être endurée sans pousser un cri, le patient est proclamé guerrier, et prend place à côté de ses compagnons d'armes. Toutefois, plusieurs meurent à la suite de ces cruelles épreuves.
Les divers gouvernements ont essayé de civiliser ces malheureuses populations, mais sans résultat; il y a encore quelques établissements où ils sont reçus et instruits par les missionnaires, et dans l'intérieur il y a de nombreuses stations où on leur distribue des couvertures et des aliments aux frais de la colonie; mais le résultat de ces efforts n'est pas grand. Les indigènes prennent les défauts des civilisés bien plus que les qualités, et périssent par l'abus des liqueurs, du tabac, et par les maladies vénériennes. On peut prévoir le temps où il sera des indigènes de l'Australie ce qui a été de ceux de la Tasmanie; ils ne vivront plus que dans la mémoire des anciens, et par l'histoire. Mais il est temps de reprendre mon récit de voyage.[Table des matières]
Port-Philipp. — Melbourne. — La ville. — Les faubourgs. — Le téléphone. — La colonie de Victoria. — Situation. — Surface. — Rivières, lacs, montagnes. — Population. — Religion. — Armée. — Marine. — Terres. — Revenu. — Dépenses. — Bétail. — Navigation. — Exportation.-Importation. — Produits. — Poste. — Télégraphe. — Chemins de fer. — Banques. — Caisse d'épargne. — Écoles. — Usines. — Mines. — Églises. — Agriculture. — Les parcs. — Le jardin zoologique. — Leledale. — Le vignoble de Saint-Hubert. — Les sauterelles. — Retour à Melbourne. — Départ pour Ballarat. — Geelong. — L'eucalyptus. — Une condamnation sévère. — La loi morale et la loi divine. — Struggle for life. — Les trois bébés retrouvés.
C'est le 15 décembre 1883 au matin, que j'arrive à l'entrée de Port-Philipp. Cette immense baie a 32 milles de long sur 22 de large; l'entrée n'a que 2 milles. À droite, je vois construire des batteries en terre, à gauche s'élèvent les beaux hôtels de Quen's cliff, station de bains qu'on atteint de Melbourne par 4 heures de railway. Des bouées marquent le canal sud où passent les grands navires; ceux d'un faible tirant suivent un canal au centre: plusieurs phares indiquent la route pendant la nuit. Un peu plus loin, un navire échoué indique la présence de bancs de sable. Nous dépassons plusieurs voiliers, et, après 2 ou 3 heures, nous laissons à droite 2 navires de guerre et à gauche Williamstown où s'arrêtent les steamers de gros tonnage. Nous pénétrons dans le Yarra-Yarra, rivière tortueuse qu'on est en train de draguer; ses rives sont couvertes d'usines, dont quelques-unes fabriquent les engrais et exhalent une odeur insupportable. On projette un canal pour atteindre en ligne droite Melbourne et éviter les nombreux détours de la rivière; à 10 heures 1/2 notre navire jette l'ancre devant la douane dans la capitale de Victoria.
C'est une ville d'environ 300,000 âmes, qui rappelle les plus belles capitales européennes; les divers palais de ville, les nombreuses banques, le palais de justice, l'Université, le Musée, le Palais de l'Exposition sont des monuments de premier ordre. La ville est bâtie sur deux collines; ses rues ont 99 pieds de large et se coupent à angle droit: de nombreux et vastes parcs séparent les divers quartiers: d'innombrables faubourgs s'étendent au loin et, par leurs parcs et leurs églises, ressemblent à autant de petites villes.
C'est samedi; à 2 heures presque tous les magasins ferment. Dans Collin's street je vois une très belle statue de Burke, le grand explorateur qui a fini d'une manière si tragique. Près de là, un vaste marché couvert, de belle architecture, réunit les fruits et légumes du printemps à côté de tous les joujoux et jouets, des perroquets de toutes sortes, des collections de chiens en cage, etc. Entre Collin's street et Bourke street, 5 ou 6 longues galeries ou passages couverts étalent dans de vastes magasins les plus riches étoffes, et tous les produits de l'industrie européenne.
Je fais quelques visites dans les faubourgs; les chemins de fer et les omnibus facilitent la circulation; une compagnie de tramway va installer le système de la ficelle continue qui fonctionne à San-Francisco. À peine je sors de la ville, je vois partout des parties de criket ou de lawn-tennis. De jolis petits pavillons entourés de gracieux jardins sont la demeure des gens d'affaire qui quittent la ville aussitôt qu'ils sortent du bureau ou du comptoir.
Palais de ville à Melbourne.
À la poste, des jeunes filles répondent au guichet. À chaque coin de rue, ce sont aussi des jeunes filles qui servent dans les bar. Des inconvénients sérieux se sont produits, et un mouvement se forme dans l'opinion publique pour demander la suppression des filles dans les bar. Les fils du téléphone enserrent la ville de toute part; le soir, la lumière électrique alterne sur certains points avec le gaz.
Au centre de la ville et près du port, je remarque d'immenses entrepôts de laine dans des édifices en pierre à 5 étages. À l'imprimerie du gouvernement, j'achète l'Australian handbook, recueil statistique officiel qui vient de paraître, et d'où j'extrais les renseignements ci-après.
Victoria, la plus petite du territoire, une des plus jeunes parmi les colonies australiennes, est pourtant celle qui a fait le plus de progrès.
Elle a commencé par un établissement de convicts. En 1835, les squatters John Batman et Pascoe Fawkner arrivant de Tasmanie, s'établirent sur le terrain qu'occupe aujourd'hui Melbourne. Bientôt Sir Thomas Mitchell les rejoint, arrivant par terre de Sydney et amenant du bétail. La fertilité de la contrée qu'il traversa lui fit donner le nom d'Australia felix. Le pays se peupla si vite qu'en 1851 il obtint d'être séparé de New South Wales, pour être érigé en colonie indépendante, sous le nom de Victoria. Peu après, de riches dépôts d'or furent découverts et attirèrent de nombreux diggers de tous les points du globe. Les diggers, traités trop rudement par la police, se révoltèrent à Ballarat, en 1854; le sang coula des deux côtés, mais à la fin, les abus qui avaient été la cause de ce désordre cessèrent. En 1855, on obtint une nouvelle constitution avec gouvernement responsable.
La colonie de Victoria s'étend sur un terrain de 87,884 milles carrés, soit 56,245,660 acres ou arpents. Elle a pour limites, au nord et à l'est, la rivière Murray depuis les springs dans Forest hill, jusqu'au cap Howe; à l'ouest, elle confine avec la colonie du Sud Australie sur une ligne longue de 242 milles, près le 141° méridien de longitude Est, depuis le Murray jusqu'à la mer. Au sud, elle a pour limite l'océan Pacifique et le détroit de Bassus. Une rangée de montagnes traverse la colonie; elles portent le nom d'Alpes australiennes vers l'est, et de Pyrénées vers l'autre extrémité: le Bogong, pic le plus élevé, atteint 6,100 pieds. De nombreuses rivières arrosent la colonie; la principale est le Murray, qui est en même temps la plus importante de toute l'Australie; sa longueur est de 1,300 milles; 158 lacs sont répandus ça et là, et leur surface varie depuis 57,000 jusqu'à 40 acres; quelques-uns sont salés.
La population en 1882 atteignait le chiffre de 906,225 âmes. Sur ce chiffre on compte 12,000 Chinois, et à peine 780 indigènes. Par rapport à la densité, on compte 10, 31 habitants par mille carré. Quant à la nationalité, je relève que nous sommes tout au bas de l'échelle dans toutes les colonies australiennes. Nous avons 1,042 Français en Victoria, 1,205 en Nouvelle Galle du Sud, 261 en Queensland, 213 dans l'Australie du Sud, 21 dans l'Australie de l'Est, 28 en Tasmanie, 614 en Nouvelle-Zélande, soit 3,384 Français sur 3 millions 1/2 d'âmes qui peuplent ces colonies.
Pour la religion, en Victoria, 210,070 habitants sont catholiques romains, 4,472 juifs, 11,563 païens, les autres sont protestants de diverses sectes. L'armée compte 3,000 volontaires avec 117 canons, et la marine 372 hommes et 58 canons.
Pour les terres, Victoria a aussi le système de sélection. Le nombre d'acres que chaque personne peut choisir est fixé à 320, au prix de 20 schellings payables en 20 ans, à 1 sch. par an; le sélecteur doit cultiver le dixième de son terrain, améliorer le reste jusqu'à concurrence de 20 sch. par acre, et résider 5 ans sur la terre.
Le revenu en 1882 était de 5,592,362 l. stg.; la dépense de 5,145,764 l. stg. La terre vendue dans la même année comprend 441,443 acres, ayant réalisé 598,079 l. stg.
La terre cultivée comprenait 2,040,916 acres.
Le bétail s'élevait à 280,274 chevaux, 1,287,088 têtes bovines, 10,174,246 moutons, 237,917 porcs.
Les 1,218 bureaux de poste avaient timbré 28,877,977 lettres et 12,383,928 journaux. Les navires entrés dans les ports de la colonie étaient au nombre de 2,089 avec 1,349,093 tonnes; 2,079 étaient sortis, jaugeant ensemble 1,341,791 tonnes. L'importation s'est élevée à 18,748,081 l. stg., et l'exportation à 16,193,579 l. stg. Dans ces chiffres, la laine figure pour 108,029,246 livres, du prix de 5,902,624 l. stg.; le suif pour 13,722,240 livres, du prix de 189,304 l. stg.; les peaux pour 136,105 l. stg.; blé, farine, pain et biscuits pour 3,457,390 boisseaux, de la valeur, de 966,487 l. stg. La dette publique en 1882 était de 22,103,202 l. stg. L'or extrait dans la même année était de 898,535 onces, du prix de 3,594,144 l. stg.
Les 1,355 milles de chemin de fer avaient donné 1,781,078 l. stg. Les 336 bureaux télégraphiques avaient expédié 1,418,769 dépêches.
Les 12 banques, avec un capital de 9,432,250 l. stg., capital versé, avaient un asset de 31,248,586 l. stg., et liabilities pour 25,496,305 l. stg. Les 222 caisses d'épargne avaient reçu, de 122,584 déposants, 3,121,246 l. stg.; 776 sociétés de bienfaisance (friendly societies) comptaient 51,399 membres. Les 58 villes et villages possédaient une propriété imposable de 34,559,353 l. stg., avec un revenu de 458,781 l. stg. Les 2,417 écoles avaient 257,388 élèves inscrits. Sur les 135 élèves de l'Université de Melbourne, 73 avaient été gradués. Le nombre des personnes arrêtées avait été de 26,423, sur lequel 616 avaient passé devant le jury et 402 condamnées. Le nombre des usines était de 2,469, celui des mines de 4,149; on comptait 3,518 églises et chapelles.
Pour l'agriculture, 969,362 acres cultivées à blé avaient donné 8,751,474 boisseaux; 5,732 acres de vignes avaient donné 516,763 gallons de vin, 3,377 gallons d'eau-de-vie, outre 15,543 quintaux de raisin vendus pour la table. Le phylloxéra ayant fait son apparition, une loi prescrit l'arrachement des vignes attaquées et des vignes non attaquées, dans un rayon de 3 milles. Le propriétaire est indemnisé du montant de la récolte d'une année pour l'arrachement des vignes attaquées, et du montant de la récolte de 3 années pour les vignes non attaquées.
Le dimanche, tous les magasins, tous les bureaux, y compris la poste, sont fermés; c'est le bon jour pour visiter les œuvres catholiques. Il y a 70,000 catholiques à Melbourne et plusieurs paroisses; une superbe cathédrale est en construction. Mgr l'archevêque me reçoit avec bonté; c'est un bon vieillard un peu fatigué: les Pères Jésuites, les Carmes, les Sœurs de la Merci et de la Providence, tous Irlandais, ont de nombreux collèges, couvents, orphelinats. J'ai vu aussi une association de jeunes gens sous le nom de Young men Christian Association, et la Société des filles de Marie. À la cathédrale, j'entends une messe chantée par des voix d'hommes et de femmes d'un très bel effet.
Les parcs sont vastes et bien tenus; partout des joueurs d'organini, des vendeurs de glace ou de statuettes, tous Italiens. Au jardin zoologique, je remarque une belle collection de cocotoes, perroquets indigènes à belle crête, de nombreux kanguroos, des opossums, des chats sauvages, des ému ou autruche australienne, le dingo ou chien sauvage, le cassowary, immense dindon; l'oiseau à lyre, le pavo cristatus blanc, le pigeon couronné de la Nouvelle-Guinée, le démon de Tasmanie ou sarcophilus ursinus, petit chien noir et affreux qui tue les moutons; l'aigle sifflant et plusieurs aigles indigènes, de superbes tigres du Bengale, des lions d'Afrique, des ours de Bornéo, des alpaca et llamas de l'Amérique du Sud.
Le jardin est arrangé avec beaucoup de goût: au centre il y a un rond-point avec bancs et tables pour les pique-niques. Dans un des compartiments on a eu la bonne pensée de dresser quelques cabanes des anciens habitants; ce sont des écorces d'eucalyptus inclinées; on y a placé des armes, lances, casse-têtes, boomerangs, les totem ou insignes du clan, les filets, paniers, nattes et autres instruments fabriqués par les Australiens indigènes, et on a ajouté: Telle était la ville de Melbourne il y a 40 ans!
Je me rends aux divers faubourgs de Richmond, Kiew, Brighton, Authorn, etc.; ils ont tous leurs parcs et de magnifiques avenues.
Le 17 décembre, la journée se passe à visiter le palais de l'exposition, les jardins, les musées, les faubourgs et divers personnages. Je suis heureux de trouver une banque française: le Comptoir d'escompte de Paris; M. Phalampin, qui en est le directeur, est plein de bonté pour moi et me renseigne sur beaucoup de choses concernant le pays. Plusieurs des grandes maisons de commerce en Australie sont entre les mains de Belges. Ce sont des jeunes gens envoyés ici par l'Institut commercial d'Anvers. Cette école supérieure de commerce choisit tous les ans les élèves les plus distingués et leur donne 500 fr. par mois durant 3 ans, à condition qu'ils s'établissent à l'étranger dans le pays de leur choix pour étudier et faire le commerce. Tous ces jeunes gens réussissent, souvent ils deviennent chef de grandes maisons et demandent les marchandises belges. Ils sont ainsi bien plus utiles à leur pays que s'ils étaient restés chez eux pour passer quelques années dans la caserne.
Nous n'avons point de consul en ce moment à Melbourne; le chancelier me met en relation avec M. de Castella, qui possède dans le district de Leledale le vignoble le plus important de l'Australie. M. de Castella est de Fribourg (Suisse française), mais par son éducation et ses relations il appartient encore plus à la France; il veut bien m'emmener à son vignoble. Le chemin de fer nous fait bientôt franchir les 40 milles qui séparent Leledale de Melbourne; la contrée est ondulée. Au sortir de la zone des faubourgs, nous entrons dans les forêts d'eucalyptus qui couvrent la plus grande partie de l'Australie. De Leledale à Saint-Hubert, nous avons encore 7 à 8 milles et la voiture de M. de Castella nous prend à la gare pour nous déposer bientôt après chez lui.
Sur un petit mamelon qui domine la propriété, s'élève la maison du maître, flanquée d'une tour pittoresque. Un joli parc au-devant avec ses bouquets d'arbres et ses pelouses parsemées de corbeilles de fleurs. À côté, un superbe verger et fruitier réunit les légumes et les fruits de l'Europe. Derrière la maison, à une certaine distance, sont les ateliers, les caves et les pressoirs. De nombreux bébés viennent au-devant du papa, et j'arrive enfin à la reine du foyer, Mme de Castella, mère de huit enfants. L'aîné est en ce moment à Bordeaux pour suivre la vendange. Il se propose d'étudier ensuite la viticulture en Champagne, sur le Rhin et en Hongrie.
Les vignes sont de toute beauté; je compte jusqu'à 20 et 30 grappes sur chaque cep. Ici sont les chasselas suisses, là les ceps venus de l'Hermitage, sur le Rhône; ailleurs ceux de Bourgogne, ceux de Bordeaux, de Champagne et ceux du Rhin. Chacun donne un vin analogue au pays d'origine. 500,000 pieds sont déjà en rapport, et on continue la plantation. Le défoncement se fait par une triple charrue, et on plante les boutures à 2 mètres de distance en tous sens. On les plantait auparavant à 1 mètre, mais la vigne prenant un grand développement dans ce pays, le premier système rapporte autant que le second et épargne la moitié de main-d'œuvre. Les pampres sont étendus sur fil de fer, et le terrain nettoyé à la charrue deux ou trois fois l'an. Le phylloxéra n'a pas encore paru, mais l'oïdium se voit quelquefois; on le prévient par l'emploi du soufre. Un ennemi bien plus dangereux est la petite sauterelle; lorsque la grappe est encore jeune, elle se pose sur sa tige et en ronge l'écorce; la grappe tombe par son propre poids et le raisin est perdu. M. de Castella compte que ces malheureuses petites bêtes lui ont fait perdre, dans une seule année, plus de 50,000 gallons de vin. Après avoir essayé, mais en vain, plusieurs moyens de s'en débarrasser, il finit par placer dans ses vignes 300 dindons; ceux-ci furent de précieux auxiliaires tant que le raisin était vert; mais, dès qu'il fut mûr, ils préférèrent le raisin aux sauterelles, et on eut deux destructeurs au lieu d'un. Heureusement les sauterelles ne sont pas tous les ans si nombreuses. La grosse chenille est aussi parfois un ennemi à redouter. Ce n'est pas sans peine qu'on se fait vigneron dans les colonies, lorsqu'on ne l'a pas été d'abord dans la mère patrie. On marche par tâtonnements, on perd du temps et souvent les produits: écoutons plutôt M. de Castella lui-même. Dans une brochure qu'il adresse à la Société philomathique de Bordeaux, il dit: «Pour nous éclairer sur le choix à faire parmi tant de méthodes, nous nous mîmes à lire tous les livres sur le vin, que nous pûmes nous procurer: Chaptal, Pellicot, le comte Odart, d'Armailhac, Guyot, Vergnette, Lamotte, et d'autres encore. Malheureusement, notre manque d'éducation viticole préalable nous empêchait souvent de les comprendre, et notre expérience était trop restreinte pour nous mettre à même de choisir parmi tant d'enseignements divers ce qui convenait à chacun de nous, selon le climat et la nature des cépages.» Durant plusieurs années, le vigneron inexpérimenté fut obligé de passer à l'alambic une grande partie de sa récolte. Quelquefois ce fut le hasard qui vint à son aide et voici comment il le raconte lui-même dans sa brochure: «À plusieurs reprises des tonneaux de vin blanc placés à l'écart à la vendange se trouvèrent oubliés et ne furent pas remplis en même temps que les autres: L'un d'eux, un fût de 20 hectolitres environ, fut trouvé en vidange cinq semaines après qu'il avait été rempli de moût, le vin en était parfait; et, conservé longtemps, à dessein, il demeura un des meilleurs de ma cave. Par degré, à chaque vendange, je prolongeai l'intervalle entre le jour d'entonnement du moût, et le jour du remplissage jusqu'à la bonde.»
Néanmoins, tant de persévérance et de sacrifices étaient encore loin de recevoir leur récompense. Les Australiens aimaient le vin alcoolisé, la plupart des vignerons le droguaient avec de l'alcool et du sucre, et la réputation des vins coloniaux était tombée si bas que «douze ans après que j'avais commencé à planter, dit encore l'auteur de la brochure, la vigne était devenue une propriété si mauvaise que le coût d'arrachement était calculé dans toute évaluation de terre cultivée en vignes.»
Enfin des jours meilleurs arrivèrent pour les vignerons, grâce à la persévérance des plus intelligents.
À l'exposition universelle de Melbourne, l'empereur d'Allemagne avait offert un prix composé de 7 surtouts d'argent doré, d'une valeur de 25,000 fr., qui devait être adjugé à celui des exposants australiens dont le mérite artistique et industriel serait le mieux démontré par les hautes qualités de son produit. Le jury alloua ce prix à M. de Castella pour les vins de Saint-Hubert. Plusieurs autres récompenses, à diverses expositions, suivirent cette première distinction; les acheteurs se multiplièrent, et aujourd'hui c'est non seulement d'Australie, mais de Londres que M. de Castella reçoit des commandes de vin.
La moyenne de rendement est de 40 hectolitres par hectare et le coût du travail de 150 fr. par hectare et par an. Le prix du vin varie entre 15 et 35 schellings par caisse de 12 bouteilles.
La soirée se passe à bercer les gentils bébés à la balançoire et en causeries diverses, sous le ciel étoile. Le lendemain nous visitons la cave. Elle est à 2 étages et couvre 2,000 mètres carrés. Tout y est combiné pour diminuer la main-d'œuvre. Les charrettes apportent les paniers sous une bascule qui les prend et les déverse dans une machine à broyer. Le jus passe au tamis et s'en va dans les cuves; 25,000 kilos par jour sont ainsi broyés: Après 8 à 10 jours, le vin s'en va dans d'immenses fûts par des tuyaux en caoutchouc, et celui du pressoir est mis à part. Par ce système, le vigneron évite la nécessité de soutirer fréquemment les vins pour enlever le déchet. Il ne les soutire qu'une fois en 2 ans, les clarifie pour, mettre en verre, et les vend après 6 mois de bouteille. La cave renferme à l'heure actuelle pour plus d'un million de francs de vin. J'en déguste les diverses variétés; ils correspondent aux noms qu'ils portent: Hermitage, Bordeaux, Rhin, etc.; mais ils sont naturellement un peu plus forts à cause du climat plus chaud.
M. de Castella emploie une quarantaine d'ouvriers qu'il traite en bon père de famille; je le vois ordonner une distribution de vin, et il rend heureux son jardinier en lui remettant une belle pipe neuve. Même à Saint-Hubert, je trouve un Piémontais que M. de Castella emploie comme charron: il n'y a pas un coin du globe où je n'aie trouvé ces enfants des Alpes les plus endurants parmi les travailleurs.
Forêt de fougères arborescentes.
M. de Castella ne cultive pas seulement la vigne; sa propriété compte 1,500 hectares, il en loue une partie au prix d'environ 25 fr. l'hectare, nourrit 3,000 moutons, et sème de l'avoine qui produit de 30 à 40 hectolitres à l'hectare. En ce moment, il projette une industrie nouvelle, la préparation du lait concentré.
L'aimable propriétaire aurait voulu me retenir encore un jour pour me conduire chez son frère, qui a un vignoble près de là, et me faire visiter dans les environs de belles cultures de houblon tenues par les indigènes de race croisée; mais je dispose de peu de temps, et j'ai déjà organisé pour le lendemain une excursion à Ballarat.
Je prends donc congé de Mme de Castella; Monsieur m'accompagne en voiture avec plusieurs enfants. Nathalie, jeune fille de 10 ans, tient les rênes, et bientôt, au point où je trouve la diligence, je donne le dernier adieu à M. de Castella et à ses enfants. Je souhaite mille bénédictions à cette bonne famille, et poursuis ma route dans le nouveau véhicule. J'y trouve deux familles qui reviennent d'une excursion aux montagnes voisines couvertes de sassafras et de fougères arborescentes. Apprenant que je suis Français, les deux maris me prient sérieusement de faire mon possible pour que mon pays n'envoie pas les convicts en Océanie. Les journaux les ont tellement effrayés, que sur ce point ils ont presque perdu leur calme raison. Je les rassure de mon mieux, et leur fais observer que l'Australie avec ses colonies si prospères a pourtant eu les convicts pour point de départ. Nous traversons de nouveau les belles, forêts d'eucalyptus dans leurs innombrables variétés, et descendons à Leledale 2 heures avant l'arrivée du train. J'en profite pour visiter la ville. Avec ses 350 habitants elle est plutôt une ville future. Il y a presque autant d'églises que de maisons. J'en vois une qui porte pour titre Leledale Tabernacle, serait-ce pour des Mormons? Au sortir de la ville, je m'assieds près d'un grand arbre pour écouter le chant d'une bergère qui pousse ses vaches devant elle; ce doit être une Irlandaise. Enfin, le sifflet de la locomotive se fait entendre, et quelques heures après je suis à Melbourne.
Le 20 janvier, à 6 heures 1/2 du matin, je monte en chemin de fer en route pour Ballarat. La voie suit la baie jusqu'à Geelong, second port de Victoria. Après Melbourne c'est là qu'on embarque le plus de laine et de suif. La route ensuite pénètre dans les forêts d'eucalyptus; cet arbre a de nombreuses variétés: les uns sont blancs et perdent l'écorce, c'est l'eucalyptus globolus qu'on a propagé en Europe. Le bois en est léger, peu compacte et impropre à tout usage; le string bark, par contre, a une rude écorce qu'on détache pour la toiture ou les parois des maisons du pionnier; son bois est très dur et bon pour la construction; les autres variétés ont chacune leur spécialité pour l'emploi du bois ou de la feuille. Celle-ci est distillée et donne une huile qu'on dépure, on l'emploie beaucoup comme désinfectant, et pour combattre les maladies des voies respiratoires. On le prend par intervalles de 4 heures, à la dose de 6 gouttes, sur un morceau de sucre, ou bien réduit en teinture et par quelques gouttes délayées dans 1/4 de verre d'eau; ou bien encore par aspiration, en mettant quelques gouttes dans l'eau bouillante versée dans un plat. On le couvre d'un linge et on passe la tête dessous pour respirer la vapeur.
On l'emploie aussi pour la composition d'un baume excellent pour les plaies. Au milieu de tous ces eucalyptus, je lis les journaux du jour.
Pendant que j'étais à Melbourne, on venait de condamner à 12 mois de prison avec travaux forcés, un certain Samuel Nathan, propriétaire de maisons, pour le fait d'avoir loué des chambres meublées à des filles légères. Le jugement disait que c'était là travailler à la démoralisation de la communauté et à la perte des jeunes gens. Je m'attendais à voir les journaux protester et crier à l'intolérance. Au lieu de cela, je trouve dans leurs colonnes une lettre par laquelle le chef de police félicite le policeman qui a fait le procès-verbal, et les journaux, non seulement applaudissent, mais ils ajoutent qu'il ne suffit pas d'éloigner ces malheureuses que la société repousse, et qui sont forcées de porter plus loin leur triste industrie; mais qu'il faut encore couper le mal à la racine en obligeant tout séducteur à réparer sa faute en épousant sa victime. Qu'on est loin de ces idées dans d'autres pays!
Une des plaies des pays anglo-saxons, c'est la manie des paris durant les courses de chevaux. On voit en Angleterre, pour les courses du Derby, le Parlement suspendre ses séances, et on dirait que les Anglais se transforment dans ces occasions en autant de Chinois. Ici les honnêtes gens et le gouvernement font des efforts pour diminuer ce mal. En Victoria, non seulement on condamne les organisateurs de sweeps qui recueillent des sommes à parier sur tel ou tel cheval; mais la poste a même la faculté d'ouvrir toute lettre qu'on suppose contenir une correspondance à propos de sweeps.
Tous les jours les journaux donnent le compte rendu des séances des tribunaux. J'y lis toujours une quantité de condamnations à l'amende ou à la prison contre les blasphémateurs, les teneurs de mauvais propos, les insulteurs de femmes, et contre ceux qui vendent ou qui travaillent le dimanche.
Tout Australien trouve bien naturel que les tribunaux prennent souci de la morale publique et de la loi divine; il sait que toute violation de l'une ou de l'autre ne peut être qu'au préjudice de toute la communauté. Dans une occasion, un témoin s'est refusé à prêter le serment en justice, en protestant qu'il ne savait ce que c'était; mais il revint bientôt à d'autres sentiments et s'exécuta lorsqu'il se vit menacé de deux jours de prison pour mépris de la Cour. Les condamnations pour mauvais traitement des animaux sont aussi assez fréquentes.
Un journal, sous le titre de Struggle for life (lutte pour la vie), fait une curieuse statistique pour savoir qui du riche ou du pauvre vit plus longtemps. Il trouve que sur 1,000 personnes nées dans les familles aisées, après 5 ans il y en a encore 943 en vie; pendant que sur 1,000 personnes nées dans les familles pauvres, il n'en reste plus que 655. Après 50 ans, il reste des premiers 557 et des seconds 273. À 70 ans, les riches sont encore 235 et les pauvres 65. La moyenne de la vie, parmi ceux qui sont nés dans l'aisance, est de 65 ans, et celle de leurs frères pauvres est de 32 ans.
Depuis 3 jours les journaux sont remplis de dépêches, à propos de 3 enfants égarés dans la forêt, et aujourd'hui ils chantent victoire: les bébés sont retrouvés.
Le fait s'est passé à Stawell, petite ville de 7 à 8,000 âmes, à 176 milles de Melbourne; 3 petites filles de 6, 4 et 3 ans s'étaient égarées dans les bois. Les premières recherches n'ayant donné aucun résultat, et la population s'apitoyant sur le sort des parents et des enfants, le maire convoqua les personnes de bonne volonté. Tous les travaux sont suspendus pour que chacun puisse prêter son aide; les écoles mêmes sont fermées, afin que les enfants les plus grands aident à la recherche. On forme un plan, on se partage les quartiers et 3,000 personnes, hommes et femmes, les uns à cheval, les autres à pied, partent dans toutes les directions, à la recherche des égarées. Le soir, la plupart sont rentrés, mais sans les enfants. Le lendemain on combine un plan nouveau, les bandes s'éparpillent davantage, et enfin la grande cloche annonce que les enfants sont retrouvées; une voiture les ramène enveloppées dans des couvertures et a peine à fendre la foule pour arriver aux parents. Tout le monde est dans la jubilation. Voici ce qui s'était passé: 5 enfants, dont 2 garçons, jouaient au bord de la forêt et cueillaient des fleurs lorsqu'une discussion s'éleva à propos d'un bouquet et sur le chemin à prendre au retour. Les 2 garçons revinrent à la maison, les 3 petites suivirent une autre direction qu'elles croyaient la bonne. Les garçons rapportèrent que leurs compagnes avaient pris une fausse direction; mais, on en fit peu de cas. Ce n'est que le lendemain que l'on se mit à la recherche. L'aînée des petites filles prit les deux autres, une à chaque main, et continua à marcher droit devant elle. Lorsque la nuit arriva, elles posèrent leur chapeaux et s'endormirent sur l'herbe en regardant la lune qui était, disaient-elles, sur un grand arbre. Le lendemain, lorsque le jour parut, elles continuèrent à marcher; elles arrivèrent à une maison inhabitée et trouvèrent un pommier; l'aînée cueillit des pommes et en donna à ses petites compagnes; puis arrivée à un ruisseau, elle prit de l'eau dans son chapeau et leur en donna à boire. Elles continuèrent ainsi à marcher pendant le jour, et à dormir la nuit sur l'herbe, lorsqu'elles furent rejointes par un policeman à 11 milles (environ 17 kil.) du point de départ. Il est beau de voir, cet esprit de solidarité qui pousse toute une population à quitter ses travaux pour se mettre à la recherche de ces 3 petits êtres![Table des matières]
Ballarat. — Une distribution de prix. — À la visite d'une mine d'or. — Le cheval Charlee. — Creswick. — La mine d'or alluviale de Mme Berry. — Les salaires. — Arendale et l'ouvrier gentleman. — Le lac Windermere. — Le lac Burumbeet. — Huit kilomètres à travers les paddocks. — La station d'Ercildonne. — Un mérinos de 200 livres. — Les enchères chez Samuel Wilson. — Au galop avec un apprenti. — Départ pour Sydney. — Les vacances de Noël. — Un propriétaire et le jury. — Un vélocipédiste imprudent. — Encore l'eucalyptus. — Wodonga. — Albury. — Les Fallon's-Cellars. — La famille Frère. — La villa Saint-Hilaire. — Un laboureur apprenti. — On se fait maçon et menuisier. — Dix-huit kilomètres à cheval. — Coût et produit d'une vigne. — La nouvelle loi agraire. — Budget d'un squatter débutant. — Les colons allemands. — Pour cantonnier une lanterne et un drapeau. — Un run de 600,000 moutons. — Arrivée à Sydney.
Ballarat, la ville de l'or, date de 1851, époque où le premier or y fut découvert. Elle compte déjà environ 40,000 habitants. Elle est divisée en deux: Ballarat est et Ballarat ouest, ayant chacune sa municipalité. Les rues sont larges et flanquées de beaux hôtels et de riches maisons de banque. En quittant les quelques rues destinées aux affaires, on entre dans de belles avenues de 40 mètres de large, plantées de chênes, d'eucalyptus, de peupliers, et bordées de gracieuses maisonnettes entourées de jardins fleuris. La cathédrale catholique, l'hôpital, l'orphelinat sont de beaux monuments. Je me dirige vers l'habitation de l'évêque, située au bout de la ville, dans un splendide jardin. Mgr Moore n'est pas chez lui, il préside la distribution des prix au couvent de Lorette; je m'y rends aussitôt. Les parents remplissent la vaste salle décorée de dessins, de broderies et tapisseries exécutés par les élèves. La fête commence par la récitation d'un compliment à Monseigneur, puis une réunion de grandes jeunes filles vêtues de blanc s'avance et récite une petite pièce; une autre troupe d'élèves plus petites, vêtues de jaune, montrent leur talent musical dans l'exécution d'un morceau à 16 mains; ensuite arrive la 3e division, qui subit l'examen de catéchisme, enfin les bébés-fillettes, puis les bébés-garçons montrent aussi leur petit savoir par des fables et poésies.
Le nombre d'élèves est de 120; il n'y a point d'internat; ils sont bien l'exception dans ces colonies, et elles ne s'en trouvent que mieux.
Monseigneur m'adresse à une personne qui me donne des lettres pour visiter tout ce qu'il y a d'intéressant dans le pays et dans les environs. Sans lettres, on risquerait de ne point être reçu.
Je me rends d'abord à la mine connue sous le nom de Band and Albion Consols Cy. C'est une des plus importantes et située non loin de la ville. Je vois en passant une grande filature de laine et partout des puits de mines avec leur machine à vapeur, et un grand échafaudage pour l'extraction du minerai. Arrivé à l'usine, guidé par un agent de la Compagnie, je revêts un costume en toile cirée, chapeau idem et grosses bottes; puis je passe sur la cage qui doit me descendre au fond du puits. Ce n'est pas sans émotion que je me vois précipiter dans les ténèbres, sentant l'eau couler de tous côtés. Je me rappelle qu'il y a 3 jours, 4 ouvriers ont été jetés au fond de ce même puits, et y ont trouvé la mort par une simple inadvertance de celui qui fait fonctionner la machine. Mais je ranime ma confiance dans mon bon ange et j'arrive au fond à 700 pieds de profondeur. Là on allume une bougie, et nous marchons par l'eau et par la boue dans une infinité de galeries pour trouver la veine où travaillent les ouvriers. Ils emploient la poudre, et dans les endroits humides la dynamite; ils faisaient usage, pour le percement, d'une machine à vrille, mais on y a renoncé: la Compagnie a aussi éclairé la mine à l'électricité pour quelque temps, mais elle trouvait son emploi trop cher, et ne se sert plus que de bougies. Les ouvriers sont en petit nombre en ce moment; la veine est peu productive; 3 escouades de 40 hommes chacune se succèdent chaque 8 heures; ils gagnent environ 50 fr. par semaine. Ils paient 6 pence par semaine à la caisse de secours mutuels, et en cas de maladie ou de blessures occasionnées par la mine, ils reçoivent 25 fr. par semaine pour la première année, et 15 schellings durant les 6 mois suivants. La mine a déjà donné 22 tonnes d'or. C'est avec bonheur que je reviens à la surface, et que je revois le soleil. Mon cicérone me montrant le directeur, qui est un colosse, me dit: Il a déjà eu pour sa part plus d'or qu'il ne pèse. Les 20,000 actions de 1 l. stg. chaque ont valu jusqu'à 10 l. et donné un dividende de 2 sch. par semaine. Nous visitons l'usine. Le minerai porté à la surface est pilé sous des marteaux et grillé pour le délivrer du soufre et de l'arsenic, puis tourné dans des tonneaux avec le mercure qui l'amalgame. On sépare un oxyde de fer qui est vendu pour couleur, puis l'or séparé du mercure par évaporation est passé au creuset et réduit en lingots. On pile en ce moment 150 tonnes de minerai par jour.
En quittant l'usine, je vois qu'il ne me reste que peu de temps pour me rendre à la gare et prendre le train. J'aperçois une voiture arrêtée, et j'y prends place, priant le conducteur de me conduire à la gare: je l'avais pris pour un cocher; il était marchand ambulant. À tout instant il parle à son cheval, go on my Charlee; la grosse bête est alourdie par la graisse pendant que son maître s'amaigrit à crier après elle en termes polis. À la fin, voyant mon impatience et ma crainte de manquer le train, il crie: get up, rascal Charlee, will you? (Allons donc, vilain Charles, veux-tu?) À ce gros mot, Charlee comprend que son maître se fâche, il prend le galop, et bientôt je suis à la gare. Là, je veux payer, mais le maître de Charlee refuse, et ajoute: «Je ne suis pas cocher, c'est pour vous rendre service que je vous ai conduit.»
Le train se met en marche, et après une demi-heure il me dépose à Creswick. Je venais de visiter à Ballarat la meilleure mine d'or dans le quartz; je voulais visiter dans les environs de Creswick une mine d'or alluviale. On m'avait signalé celle connue sous le nom de Mme Berry comme la plus importante.
Il est trop tard pour y aller le soir même; mais le comptable, qui a habité l'Égypte et parle bien le français, combine l'excursion pour le lendemain matin à 5 heures, en autorisant un de ses clercs à m'accompagner. Il reçoit 50 l. stg. par semaine pour tenir les comptes de la Compagnie; il a un associé et 5 clercs.
Le 21 décembre 1883, à 5 heures du matin, la voiture est à la porte. Nous suivons la plaine, traversons villes et villages encore en plein sommeil, et arrivons vers les 6 heures à la mine de Mme Berry. Chemin faisant, nous en voyons plusieurs, les unes en activité, les autres abandonnées. Une d'elles a déjà coûté plus de 1,000,000 sans qu'elle ait encore rien rapporté. L'eau est en si grande quantité que les pompes ne suffisent pas à la sécher; 29 ouvriers y ont été noyés récemment.
À la mine de Mme Berry, le manager est encore au lit, mais il nous passe la clef; nous revêtons l'uniforme de mineur et descendons dans l'abîme à 400 pieds de profondeur. Un contre-maître nous conduit dans les galeries, à la faible lueur de nos bougies; partout on répare l'étayage; on emploie de fortes poutres, mais la poussée est telle qu'elles ne durent que 5 ans.
Arrivés au chantier, nous voyons la boue et le gravier que les ouvriers mettent en wagonnets. C'est le lit d'une ancienne rivière; elle a 200 mètres de large et contourne une colline. Pour l'atteindre, on a dû percer une croûte de basalte, traverser une couche alluviale, puis une autre stratification de basalte. Quand et comment ces bouleversements se sont-ils produits? C'est aux géologues à le rechercher. On tâtonne pour suivre le lit de la rivière; on perce des trous avec une vrille à diamant, et souvent on manque le bon côté seulement de quelques pas. Tous ces terrains qui produisent maintenant tant d'or étaient la propriété d'un Français; sa femme ne se plaisant pas en Australie, il les a vendus pour 30,000 l. stg., à une compagnie, et celle-ci la loue par lots à d'autres compagnies moyennant une somme fixe et le 7me-1/2 de l'or produit. La mine de Mme Berry a été ouverte il y a 4 ans, et est ainsi nommée du nom de la femme du premier ministre qui assistait à la cérémonie d'ouverture. Elle donne en ce moment 500 onces d'or par semaine. Depuis son origine, elle a donné 51,053 onces, de la valeur de 210,095 l. stg., plus de 5,000,000 de francs. Les actions étaient de 25 fr., et les actionnaires ont déjà reçu en dividendes environ 200 fr. Les 26 mines de Creswick et les 8 mines de Clunes près de là ont déjà donné 1,460,224 onces, de la valeur de 5,931,899 l. stg.; 6 mines sont maintenant en activité à Creswick et 4 à Clunes: les autres sont épuisées. L'or d'Australie est un des meilleurs connus, et l'or de la mine de Mme Berry est le meilleur or de l'Australie. 150 ouvriers travaillent jour et nuit dans les galeries, se remplaçant par escouades de 50.
Après avoir parcouru de longues galeries et passé par de nombreux petits trous, nous revenons au puits; mon conducteur me fait remarquer que le mécanisme qui fait fonctionner la pompe est le même qui envoie l'air au fond des galeries, et il ajoute: si la pompe se dérangeait et cessait de fonctionner, nous serions bientôt noyés.
La cage nous remonte à la surface, et nous grimpons sur un immense échafaudage, sur lequel reposent 3 grandes caisses de fer. La boue et le gravier de la mine y sont versés et lavés; l'eau emporte les parties terreuses; l'or, plus lourd, est retenu dans une petite caisse; on l'obtient ainsi facilement sans aucun recours à l'amalgamation par le mercure. Le produit journalier est d'environ 100 onces. La Compagnie paie 1,100 l. stg. de salaires par semaine.
Au retour, mon cicérone me montre une jolie petite ville bien tracée qui renferme déjà 500 habitants et possède 6 églises. C'est Arendale. Elle appartient à un des ouvriers mineurs. Il a acheté un Paddock (enclos de terrain à paître les animaux), y a tracé la ville et construit des chalets pour les ouvriers mineurs; il les leur loue assez cher; son entreprise a réussi et il est maintenant un seigneur. Nous le rencontrons en effet à Creswick; le clerc me présente à lui, ce n'est plus un ouvrier que j'ai devant moi, mais un parfait gentleman à chapeau haut de forme, bottes vernies, et habit à la dernière mode. Nous faisons route ensemble jusqu'à Ballarat; il cause bien et rend volontiers service. Apprenant que j'ai encore un peu de temps à passer à Ballarat, il appelle un cocher et lui dit: Vous allez conduire ce Monsieur au jardin public et lui ferez faire le tour du lac. Cette promenade m'a paru charmante: il me semblait faire le tour du lac d'Enghien.
À 11 heures, je suis à la gare, et le train me conduit à travers une plaine tantôt cultivée, tantôt boisée. Après quelques kilomètres; nous laissons à gauche le lac Windermere. Son homonyme en Angleterre est encadré de vertes collines, pendant qu'ici je ne vois que des plaines. Après une demi-heure, je descends à la gare de Burrumbeet, sur les bords d'un grand lac salé. Là, je demande au chef de gare la station d'Ercildonne, appartenant à M. Samuel Wilson.—Marchez tout droit devant vous, me dit-il, dans la direction de ce pic; après 5 milles vous trouverez la maison au pied de la colline. C'est donc 8 kilomètres à pied qui me restent à faire. Je prends bon courage, traverse les paddocks et saute les barrières; de temps en temps des vols de pies à plumage noir et blanc font entendre leurs cris désagréables; c'est ici un animal sacré; on serait mal venu de le tuer, car il détruit beaucoup d'insectes. L'herbe est haute et belle; bien souvent quelques beaux lièvres partent à mes pieds, éveillés par le bruit de mes pas. J'en vois un à demi-dévoré par un aigle. Ce roi des airs fond sur sa victime endormie et de son bec crochu lui perce le crâne, puis y prend sa nourriture.