Grandes Antilles.—Cuba.—Plaza de Arme.—Statue de C. Colomb.—Chapelle où fut dite la première messe en Amérique.

Avant de quitter la ville, nous venons encore une fois à la plaza de Arme ou place centrale, voir la colonne surmontée d'une madone et portant sur le piédestal un buste de Christophe Colomb. Elle s'élève au-devant d'une chapelle dans laquelle en 1519 fut célébrée la première messe dans l'île.

Enfin je dis adieu à la Havane et monte sur une nacelle qui me ramène au steamer. L'odeur du port est nauséabonde: il reçoit tous les égouts de la ville; c'est pourquoi ses abords sont toujours les premiers visités par le vomito negro. La Supérieure du Sacré-Cœur me disait: «Nous n'avons plus perdu de sœurs de la fièvre jaune depuis que nous nous sommes éloignées du port.»

Nous passons encore à côté de beaux steamers qui vont à New-York; ils ont un double étage de cabines ouvrant sur un promenoir extérieur. Vers le commencement du mois, un d'eux, dans un cyclone, a eu le salon enlevé. Le déplacement de la cargaison avait couché le navire sur le flanc et le gouvernail avait été emporté. Le maître d'hôtel seul et un domestique ont perdu la vie. Après deux jours la tempête s'étant calmée, le navire a pu être remorqué et les passagers sauvés.

En quittant la terre, j'avais acheté un journal: la Democratia Historica. J'en cite un paragraphe pour donner le ton de la presse de ce côté des mers:

«Escribimos (harto lo sabemos) sobre un volcan de passiones: no importa. Siempre necessitan las grandes audacias de la libertad el fuego subterraneo de los pueblos, la sanguinaria rabia de los despotas, los immortales delirios de la fè republicana, factores tremendos de la sociedad moderna, labor genesiaca y épica que forma con sus convulsiones irascibles y sus imponentes calmas la corteza de la libertad y el granito de la democracia.»

«Nous écrivons (déjà nous le savons), sur un volcan de passions; peu importe. Les grandes audaces de la liberté nécessitent toujours le feu souterrain du peuple, la rage sanguinaire des despotes, les délires immortels de la foi républicaine, facteurs terribles de la société moderne, travail génésiaque et épique qui avec ses convulsions irascibles et ses calmes imposants forment l'écorce de la liberté et le granit de la démocratie.»

Nous arrivons à l'Éden une demi-heure en retard de l'heure du repas, et j'ai de la peine à exiger de mon nègre qu'il me serve à dîner. Le soir, M. Solano et ses amis Palacios et Caballero ont l'amabilité de venir passer la soirée sur le navire. M. Solano est avocat et m'apprend que, d'après les lois cubaines, le père peut disposer par testament de 1/5 de ses biens en faveur d'un parent ou d'un étranger, et qu'au surplus il peut encore donner à titre de préciput à un de ses enfants le 1/3 des autres 4/5.

La recherche de la paternité est permise, et si, de l'ensemble des faits, le juge est convaincu de la culpabilité, il condamne le séducteur à donner une dot à la mère et à reconnaître l'enfant, à moins qu'il ne préfère régulariser la position par le mariage.

Le lendemain, à 8 heures, nous sortons du port et suivons les côtes de l'île.

Le 26 septembre nous entrons dans le golfe du Mexique et naviguons au sud-ouest.

Le 27, même navigation, orages fréquents. De nombreux petits oiseaux se réfugient sur le navire et se laissent prendre avec facilité. Déluge durant la nuit.

Le 28, vers le soir, nous arrivons à Vera-Cruz.[Table des matières]

CHAPITRE VII

La République mexicaine. — Surface. — Constitution. — Population. — Les diverses branches ou familles indiennes. — Cause de leur dépérissement. — Revenus. — Dépenses. — Chemins de fer. — Télégraphe. — Poste. — Instruction publique. — Mines. — L'isthme de Tchuantepec. — Histoire. — Fernando Cortez et la conquête. — Fin de Montézuma, dernier empereur des Aztecas. — Les sacrifices humains. — Le vice-roi. — Fin tragique de deux empereurs.

La République fédérative mexicaine comprend un territoire de 1,920,000 kilomètres carrés, presque 4 fois la surface de la France. Elle compte 27 États; 5 vers le nord: Sonora, Chihuahua, Coahuila, Nueva-Leon et Tamaulipas; 4 sur le golfe du Mexique: Vera-Cruz, Tabasco, Campêche, Yucatan; 7 sur le littoral du Pacifique: Sinaloa, Xalisco, Colima, Michoacan, Guerrero, Oaxaca, Chiapas; 11 dans le centre: Durango, Zacatecas, Aguascalientes, San Luis Potosi, Guanajuato, Queretaro, Hidalgo, Mexico, Morelos, Puebla, Tlaxcala. Aux 27 États il faut ajouter le district fédéral et le territoire de la Basse-Californie.

Ces États sont indépendants et confédérés. Le pouvoir exécutif est confié à un président de la République élu pour quatre ans et entouré de six ministres responsables. Le pouvoir législatif est exercé par le Congrès formé de deux Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Chaque État élit deux sénateurs pour quatre ans; ils se renouvellent par moitié tous les 2 ans. Les députés sont élus en raison de 1 pour 40,000 habitants et se renouvellent aussi par moitié tous les deux ans. Toutes les élections se font par le suffrage universel.

La constitution de 1857, qui régit le pays, commence ainsi:

«En el nombre de Dios y con la autoritad del Pueblo mexicano; los rapresentantes de los diferentes Estados, etc...»

Puis vient l'énumération des droits de l'homme, la définition et distribution des pouvoirs, etc.

Le pouvoir judiciaire est confié à une Cour suprême composée de 11 membres élus pour six ans. Viennent ensuite les tribunaux de district et de circuit. La noblesse est abolie, les Ordres religieux sont proscrits, l'instruction est laïcisée; l'Église est séparée de l'État.

Les Mexicains ont copié servilement l'œuvre de nos révolutionnaires, et, comme nous, ils ont donné jusqu'à ce jour le triste spectacle de continuelles révolutions, tombant alternativement du despotisme militaire dans l'anarchie.

Mexique—Indiens Apacas.

D'après le cens de 1879, la population compte 9,873,670 habitants. Sur ce chiffre, 48% sont du sexe masculin, et 52% du sexe féminin, 19% sont Européens ou Espagnols américains, 38% indigènes ou Indiens, 43% de race mêlée. Parmi les indigènes Indiens, la branche

ou famille mexicaine compte 1,626,511 membres.
La famille Sonorense Opatu-Pima 84,000
La branche Guaicura et Cochinii-Laimon 2,533
— Séri 200
— Tarasca 230,000
La race ou famille Zoque Mixe 55,000
La famille Totonaca 90,000
— Mixteco-Zapoteca 578,000
— Matlalzinga o Pirinda 5,000
— Maya 400,000
— Chontal 31,000
— Huave 3,800
— Apache 10,000
— Othomi 650,000
  ————  
Total 3,766,044 membres.

En 1810, ils étaient 3,676,281. Ils sont restés presque, stationnaires pendant que la race mêlée a triplé, et que l'européenne a augmenté de 69%.

Plusieurs Mexicains semblent voir la cause de la future disparition des indigènes dans leur indolence, dans leurs mauvais logements et maigre nourriture; mais ceux qui emploient l'Indien savent que lorsqu'il est encouragé, il travaille plus que tout autre, et s'il est mal nourri, c'est qu'il est mal rétribue; s'il est mal logé, c'est que les propriétaires se soucient peu de le loger mieux. En un mot, l'Indien, s'il n'est pas relégué comme aux États-Unis dans ses Réservations, c'est que le propriétaire mexicain préfère l'utiliser et en tirer tout ce qu'il peut, en lui donnant le moins possible.

Dans plusieurs États et notamment dans la ville de Mexico, la mortalité excède les naissances. Pour Mexico on attribue le fait à l'infection de l'air causée par les égouts de la ville et les marais des campagnes. Depuis longtemps on propose le drainage de la vallée pour assainir la capitale.

Le revenu, d'après les dernières statistiques que m'a fournies le ministère de Formento (Travaux publics), a été:

Pour le Gouvernement fédéral, de 21,936,165 piastres.
Pour les États 7,011,962
  —————  
Soit un total de 28,948,127 piastres.
 
La piastre mexicaine vaut environ 4 fr. 50.
La dépense a été de 20,431,896 piastres.
pour le Gouvernement fédéral,
et de 6,825,684
pour les États.
  —————  
Soit un total de 27,257,580 piastres.
 
Pour tous les États, la valeur de la propriété urbaine est évaluée à 169,684,376 piastres.
La propriété rurale à 181,873,994
  —————  
Ce qui fait un total de 351,568,530 piastres.
 
Les chemins de fer en exploitation comptent 1,055 kilomètres.
Sont en construction actuellement 6,856
Et sont concédés ou à l'étude 4,906
  ———  
Soit un total prochain de 12,817 kilomètres.

La subvention de l'État pour les diverses lignes varie de 6,000 à 9,000 piastres par kilomètre.

Les lignes télégraphiques atteignent presque 17,000 kilomètres et ont expédié dans l'année 800,800 dépêches qui ont produit 400,000 piastres. La poste expédie 7,000,000 de lettres et plis et produit 600,000 piastres.

L'instruction publique comprend 2 élèves par 100 habitants. Les États-Unis ont 17-1/2 élèves par 100 habitants; l'Allemagne, le Danemark, la Suisse en ont 15; la France, les Pays-Bas 13; l'Angleterre et la Norwège 12; la Belgique 11; l'Autriche et l'Espagne 9; l'Irlande 8; la Hongrie 7; l'Italie 6; la Grèce et la République Argentine 5; l'Uruguay 3; le Portugal 2-1/2 et la Russie 2. Il n'y a que le Brésil, la Turquie, l'Équateur et le Vénézuéla qui en ont moins de 2.

Les mines, depuis la découverte du Mexique, ont donné plus de 15 milliards de francs. Dans presque tous les États on trouve l'argent, l'or, le cuivre, le plomb, mais faute de capitaux et d'initiative, l'exploitation se fait encore d'une manière imparfaite et primitive.

Les 14 Monnaies de la République depuis 1537 jusqu'à 1880 ont frappé pour 3 milliards de piastres d'argent et pour 118 millions de piastres d'or.

On sait que les États-Unis, n'ayant pu réussir à se rendre maîtres du canal de Panama, cherchent à le contrecarrer, tantôt en faisant croire qu'ils vont exécuter le canal de Nicaragua, tantôt en publiant qu'ils vont construire un chemin de fer à l'isthme de Tehuantepec pour transporter les vaisseaux d'un Océan à l'autre. Le gouvernement mexicain vient en effet de concéder à un général américain[2] la construction de ce chemin de fer, mais il doute fort lui-même que ce projet se réalise jamais.

Rappelons rapidement les faits principaux de l'histoire du Mexique. Il a été conquis par l'Espagnol Fernando Cortez. Son père lui faisait apprendre le latin à l'Université de Salamanca, mais le futur guerrier, préférant l'action à ce vieux langage, s'en alla à Naples servir sous Fernando de Cordoba. En 1511 il accompagna Diego-Velasquez à son expédition de Cuba. Là il se fit éleveur de bétail et fut mis en prison par le même Diego-Velasquez, gouverneur, pour intrigues d'amour. Il se sauva deux fois et finit par organiser pour son propre compte une expédition au Mexique. Il partit de la Havane le 10 février 1519 avec 508 soldats, 110 hommes d'équipage, 32 arbalétriers, 13 fusiliers, 209 Indiens et quelques Indiennes pour domestiques. Avec cette armée il devait conquérir un empire de 16,000,000 d'habitants. Le 12 mars, il arriva à Tabasco et en soumit les Caciques à la suite de trois batailles. Ces Caciques lui firent présent de 10 jeunes filles dont une, nommée Malintzin, et baptisée sous le nom de Marina, devint son épouse et sa plus fidèle coopératrice. Elle lui servit d'interprète et fit avorter les diverses conspirations qui le menacèrent. Le Jeudi-saint, 21 avril 1519, Cortez débarquait à Vera-Cruz. Organisateur aussi bien que militaire, Cortez fit nommer un Ayutamiento et légaliser son autorité. Les Indiens le reçurent amicalement et l'informèrent qu'ils étaient tributaires de Montézuma, le grand Empereur qui régnait à Mexico. Il mit toujours beaucoup de soin à se renseigner sur les choses du pays à mesure qu'il avançait. Ayant appris que Montézuma était en mésintelligence avec Ixtlixochitl, un de ses frères auquel il avait cédé une partie du royaume, il profita aussitôt de cette situation et s'allia avec Ixtlixochitl et se dirigea sur Mexico. Montézuma le reçut amicalement. Un personnage mystérieux, blanc, barbu et vêtu d'une soutane, qui avait prêché aux Mexicains une religion nouvelle et leur avait appris à mieux utiliser la terre et à extraire les métaux, leur avait prédit que des hommes blancs et barbus comme lui viendraient à la suite du temps et se rendraient maîtres de l'Empire. Cette tradition, qui se conservait aussi au Pérou, fut cause que Montézuma et les indigènes se soumirent facilement aux Espagnols. Toutefois Cortès, comme Pizarro au Pérou, jugea bon de faire l'empereur prisonnier. Il laissa le commandement à Pedro de Alvaredo pour aller combattre Panfilo de Navarez que le gouverneur de Cuba avait envoyé contre lui.

Au mois de mai, les Mexicains avaient l'habitude de célébrer une grande fête, et demandèrent à Alvaredo la permission de la faire selon l'usage. Celui-ci consentit, à condition qu'ils seraient sans armes; mais pendant qu'ils étaient au temple dans la nuit, il les fit tous tuer pour les voler. La population se souleva et chassa les Espagnols. Ceux-ci, en se retirant, tuèrent le malheureux Montézuma. Cortez réorganisa avec les Indiens ses alliés une armée de 250,000 hommes, et revint à Mexico qu'il attaqua avec une flottille de bateaux. Cette capitale était alors au milieu d'une lagune comme Venise. Les Mexicains firent une résistance héroïque, et Cortez n'en vint à bout qu'en démolissant les maisons pour remplir les canaux. Le 13 août 1521, il était maître de Mexico. Plus de 100,000 personnes périrent dans la bataille.

Cortez trouva au Mexique, comme Pizarro au Pérou, un peuple d'une civilisation avancée, ayant ses monuments, ses temples et ses arts: il est regrettable que les archives et la plupart des monuments de ces peuples aient été détruits par les premiers missionnaires, comme entachés de paganisme. Nous aurions certainement trouvé le point de jonction de cette race à la race égyptienne et phénicienne à laquelle sa civilisation semble empruntée. Tout ce que nous savons, c'est que diverses races s'étaient superposées, et que plusieurs dynasties s'étaient succédées. La plus puissante de ces races, celle qui finit par dominer les autres, fut celle des Aztecas. Les premiers habitants, les Toltecas, avaient une religion simple et naturelle. Ils adoraient un Dieu unique et créateur qu'ils appelaient Tloque Nahuaque, et lui offraient des copalli, offrandes d'oiseaux et de fleurs. Les Chichimecas vinrent ensuite, et peuple barbare, ils altérèrent la religion. Enfin les Aztecas, peuple guerrier, imposèrent leur culte. Leurs principales divinités étaient Huitzilopochtli, dieu de la guerre; Tlaloc, dieu de l'eau; Tezcatlipoca, dieu du ciel; Quelzalcoatl, dieu de l'air; Miclantuectli, dieu de l'année et des herbes; Ceuteotl, dieu du maïs; Tezcatzoncatl, dieu du pulche; Cuatlicue, déesse des fleurs. Ces dieux étaient représentés en statues de pierre, et on les voit aujourd'hui dans le musée de Mexico.

Les temples consistaient en deux tourelles ou petites chapelles situées au sommet d'une grande pyramide tronquée, construite en adobe; on y montait par un escalier central ou par un escalier en spirale. Le temple principal de Mexico était consacré au dieu de la guerre et au dieu du ciel, et se trouvait sur l'emplacement qu'occupe actuellement la cathédrale. Les prêtres chargés du culte étaient couverts d'un manteau noir. Ils portaient d'horribles figures sur les vêtements, avaient les cheveux épars, les mains et le corps souillés de sang. Les offrandes à la divinité n'étaient plus seulement l'encens, les fruits, les fleurs, les animaux et les danses, mais surtout les sacrifices humains. Ils avaient lieu en temps de sécheresse ou d'ouragan, avant de se mettre en guerre, au couronnement des rois, etc.

Les victimes étaient les prisonniers de guerre. Arrivés au sommet de la pyramide, on allongeait la victime sur une pierre, le prêtre lui ouvrait la poitrine avec un couteau de ixtli, lui arrachait le cœur qu'il offrait à la divinité, et jetait le corps au bas de la pyramide. Le peuple, à la vue du sang, commençait les danses, et chacun continuait à danser jusqu'à sa maison.

À la fête du dieu Tlaloc, on sacrifiait des petits enfants que des mères pauvres vendaient aux prêtres. À la déesse des fleurs, en avril, on n'offrait que des fleurs. Au dieu du ciel, en mai, on offrait des plumes, des animaux et des jeunes filles qui se consacraient au service du temple. À la fête du feu, tout le peuple se rendait à la montagne. On sacrifiait une victime humaine, et on distribuait le feu nouveau obtenu par le frottement de deux rameaux de bois.

En dehors de ces horribles sacrifices humains, imposés par la religion, la population aztèque avait des mœurs douces; les mères aimaient leurs enfants, les pères leur enseignaient les règles de morale, le respect et l'obéissance. Ils pleuraient longtemps leurs morts, et étaient très hospitaliers. Ils cultivaient la terre et exerçaient divers métiers. Les idiomes étaient nombreux, mais le nahuatl était le plus répandu.

Après la conquête, les vice-rois du Mexique ou Nouvelle Espagne gouvernent le pays jusqu'en 1810. Quelques-uns furent bons et capables, la plupart cruels ou insignifiants. L'histoire, durant cette période, est une suite de conspirations et d'intrigues. Les famines et les pestes se succèdent, les volcans font plusieurs éruptions, les Indiens se soulèvent de temps en temps. Mexico est inondé à plusieurs reprises.

En 1810, Miguel Hidalgo proclame l'indépendance du Mexique et abolit l'esclavage, mais l'Espagne ne reconnaît cette indépendance qu'en 1836. En 1822, Iturbide se fait proclamer empereur et est fusillé deux ans après. En 1864, Maximilien d'Autriche, amené par les troupes françaises, lui succède sur le trône. Il est fusillé en 1867, et l'Indien Juarez reprend son siège de président de la république. Aujourd'hui ce siège est occupé par le général Gonzales, et le général Porfirio Diaz est sur les rangs pour la prochaine élection. On le dit honnête et capable, et il est à espérer que, s'inspirant des éternels principes du vrai et du bien, il pourra inaugurer les véritables réformes, inspirer à la classe dirigeante ses devoirs de patronage, relever le peuple de la misère, mettre en honneur l'amour du travail, extirper les intrigues, la camorra, le pillage, fermer l'ère des révolutions, et ouvrir au pays une ère de paix et de prospérité. Il pourra ainsi développer ses immenses ressources, et prendre rang à côté des peuples prospères. Mais il est temps de reprendre mon journal de voyage.[Table des matières]

Mexique.—Vera-Cruz.—Vue de la rade.

CHAPITRE VIII

Débarquement à Vera-Cruz. — Construction du port. — La ville. — La fièvre jaune. — Départ pour Mexico. — Le chemin de fer. — Orizaba. — Maltratta. — Le Citlaltepelt. — Le pulche. — Mexico. — Les hôtels. — La ville. — La cathédrale. — Les toros. — Les loteries. — Le Paseo.

C'est le 28 septembre, dans l'après-midi, que l'Éden arrive devant Vera-Cruz. Plusieurs navires sont à l'ancre, mais ils ne peuvent débarquer leurs marchandises, à cause du mauvais état de la mer.—Il n'y a point de port à Vera-Cruz. Une Compagnie française en construit un en ce moment. Il doit être achevé en 10 ans, et la Compagnie reçoit pour cela 10,000 dollars par semaine que lui paie le gouvernement de la République mexicaine. La houle vient d'enlever récemment une partie des travaux. Vue de la mer, Vera-Cruz offre un bel aspect. À terre, ses rues larges de 12 mètres et coupées à angle droit, ses maisons de pierre couvertes en terrasse, ses places, ses églises, la végétation qui l'entoure, en feraient une ville superbe, si on pouvait y trouver la propreté. Mais, faute d'égouts, tous les résidus des maisons s'en vont dans les rues, qui deviennent ainsi, des égouts ouverts. Les gallinasos (vautours noirs) s'y promènent par centaines, disputant aux chiens les balayures. La puanteur m'oblige à porter constamment au nez un mouchoir imbibé d'eau de Cologne. Une ville ainsi tenue doit engendrer la peste sous toutes les latitudes. Il y a en effet encore une trentaine de cas de fièvre jaune par jour, dont 50% sont mortels. Tant d'incurie n'empêche pas les habitants d'adopter les dernières découvertes; ils ont le téléphone et la lumière électrique. Ils seraient plus avisés s'ils avaient des égouts et des balayeurs. Je me rends aux bureaux des diverses Compagnies, afin de connaître la date des départs des navires pour Galvestown ou pour la Nouvelle-Orléans. Il n'y a point de départ fixe; les lignes régulières sont interrompues durant l'épidémie. Tout navire qui arrive d'ici à la Nouvelle-Orléans est tenu à 10 jours de quarantaine dans le Mississipi. Je commence à comprendre que je ne pourrai sortir du Mexique de ce côté et que je serai obligé de gagner les États-Unis par terre.

Mexique.—Sur la route d'Orizada.—Cascade.

À l'hôtel, après un mesquin souper, on nous place quatre dans une même chambre. Les lits se composent simplement d'une toile tendue, sur laquelle on s'allonge en se couvrant d'un drap. Les sons de la musique nous appellent sur la place: c'est l'heure où la population vient respirer l'air frais de la nuit. De belles Indiennes aux cheveux longs, noirs et lisses, se promènent à côté des dames, et des demoiselles. Les petites filles font au milieu du jardin des danses et des rondes avec les garçons de leur âge; insouciance des jeunes années! En rentrant, j'aperçois des promeneurs d'un nouveau genre: ce sont des crapauds qui se sentent chez eux dans ces rues immondes. Heureusement que les quatre habitants de la même chambre sont des compagnons de voyage: on peut ainsi prendre gaiement son parti de la situation. Nous fumons pour chasser les odeurs, nous nous aspergeons d'eau de Cologne et prenons notre repos. Il ne sera pas long. À 4 heures du matin, il faut se lever et se préparer pour aller au chemin de fer. Le train part vers 5 heures.

Le trajet de l'hôtel à la gare est assez court, 10 minutes à peine; mais la pluie est si torrentielle, que bientôt nous sommes trempés jusqu'aux os. Les employés refusent de me laisser prendre ma petite valise, et je ne puis changer mes vêtements. Il faut payer son billet 16 piastres, et bien des piastres encore pour supplément de bagages, la franchise n'étant que pour 30 livres. Nos vêtements sécheront au soleil aux fenêtres du wagon et sur la peau.

Enfin la locomotive siffle, et nous voilà en route. Il y a 422 kilomètres de Vera-Cruz à Mexico; mais, cette capitale se trouvant à 2,283 mètres d'altitude, il faudra gravir bien des montagnes. Aux abords de Vera-Cruz, nous voyons encore des dépôts d'immondices de toute sorte; puis viennent les champs, où paissent les bœufs et les chevaux. La végétation est tropicale.

Après avoir traversé une vaste plaine, nous abordons les montagnes. Nous marchons de surprise en surprise. Ici, la forêt vierge; là, la profondeur des ravins; plus loin, une cascade féerique: on est enchanté, ravi. Par-ci par-là, des villages, à cabanes de chaume, perdus dans la forêt. Nous voyons le caféier, la canne à sucre, le maïs, mais le tout assez négligé. On me fait remarquer la hacienda de Potrero, qui a 24 kilomètres carrés et qui vient d'être achetée pour 30,000 piastres (la piastre mexicaine varie de 4 fr. 50 à 5 fr.). Elle pourrait rendre des millions, si elle était cultivée avec intelligence, et ne rapporte rien. Les quelques Indiens qui y sèment le maïs qui les fait vivre paient au propriétaire une redevance de 10 piastres par an. C'est près de cette hacienda que j'ai vu un vol de sauterelles parentes de celles d'Égypte. Elles dévastent la terre et ne paient aucune redevance. Les indigènes les aiment peu: un de mes compagnons en avait pris une pour l'examiner; un Mexicain l'arrache brusquement de ses mains et la met sous ses pieds.

De temps en temps la locomotive fait entendre son sifflet bruyant: c'est pour mettre en fuite le bétail que le conducteur aperçoit sur la voie. Deux vaches pourtant demeurent immobiles, sans se douter du danger; la locomotive les heurte et les jette au loin hors des rails.

Les hommes sont coiffés d'un grand chapeau de feutre ou de paille à larges bords. Les femmes portent leur bébé attaché par une couverture derrière le dos. Par un brusque mouvement, les mères les ramènent en avant pour leur donner le sein, et les rejettent sur le dos de la même manière.

Mexique.—Environs d'Orizaba.—Huttes.

Nous voici à Orizaba, ville la plus importante de l'État de Vera-Cruz. Elle compte 35,000 habitants. De nombreux clochers et coupoles indiquent les églises. Quelques cheminées révèlent la présence de la vapeur: on me dit que ce sont des fabriques de sucre et des filatures de coton. Le train continue à s'élever par une pente de 4%, fait des tours et des détours, traverse des ruisseaux et des ravins. Aux cocotiers succèdent les pins et les chênes. Dans les gares, les femmes ne nous vendent plus la banane et autres fruits tropicaux, mais la poire, le raisin, la figue et les oranges.

Nous atteignons la plaine de Maltratta, bien cultivée, très habitée. De ce point, nous apercevons la voie se développant vers des pics inaccessibles, avec des ponts que l'on prendrait pour de légères passerelles. La pente atteint 6%, et une nouvelle machine est attelée à la première. À mesure que le train s'élève dans la forêt, la vue sur la plaine devient de plus en plus ravissante. Pour mieux jouir du coup d'œil, je me tiens sur la plate-forme; bientôt nous passons sur divers ponts suspendus à 1,000 et 2,000 pieds. Cet endroit est appelé Infernillo (petit enfer). Je le recommande aux amateurs d'émotions.

À Altalux, à 1,900 mètres d'altitude, je remarque les capucines, les daturas, les liserons, les roses et toutes les fleurs de nos jardins de Nice. Enfin, arrivés au sommet, à Boca del Monte, voici la plus grandiose des surprises: à notre droite, le Citlaltepelt élève à 19,000 pieds sa cime neigeuse. Ce volcan semble veiller comme un géant à la garde de la vallée de Mexico. La fraîcheur nous oblige à nous couvrir. À la canne à sucre, au café, on succédé l'orge, l'avoine, le maïs. Un Alsacien, employé à la gare, est dans le pays depuis notre expédition. Il me prend pour un ingénieur, et veut m'intéresser à des mines d'albâtre et à des mines d'argent qu'il prétend avoir découvertes. Nous entrons en effet dans le pays de l'argent. Bientôt nous rencontrons un embranchement qui va à Pachuca, où l'on exploite de nombreuses mines d'or et d'argent. La plaine est couverte de magnifiques aloès, bien alignés, bien cultivés, d'où l'on extrait le pulche, boisson du pays qui remplace le vin. Lorsque la plante est mûre, vers l'âge de 5 à 10 ans, on coupe le centre, et, durant 3 à 6 mois, le vide qui en résulte se remplit tous les matins, par la sève des feuilles, de 2 à 3 litres d'un liquide appelé agua miel ou eau douce. Ce liquide est légèrement purgatif. Un homme le fait passer dans des outres au moyen d'une espèce de pompe où il fait le vide en aspirant. On le met ensuite à fermenter durant 24 heures avec un peu de pulche vieux, et on l'expédie à Mexico, où il est vendu dans les pulcherias qui se trouvent à chaque coin de rue. Les Indiens s'enivrent facilement avec cette boisson, et se laissent ensuite aller à toute sorte d'excès et de crimes. Il y a des haciendas (fermes) de pulche qui rapportent jusqu'à 100 et 200,000 fr. par an. Le chemin de fer fait une recette de plusieurs milliers de francs par jour, seulement par le transport de cette boisson: J'ai voulu la goûter: elle n'a rien de séduisant. La couleur est celle du petit lait, l'odeur est nauséabonde, le goût révoltant. Pourtant, telle est la force de l'habitude, que même les riches du pays l'ont constamment sur la table et la préfèrent au vin.

Mexique.—Chemin de fer de Vera-Cruz à Mexico.—Montagnes de Maltratta.—L'Infernillo.

À Boca del Monte, 18 soldats quittent le train pour rentrer à Vera-Cruz; 18 autres, venus de Mexico, prennent leur place: c'est l'escorte journalière. Les trains portent souvent de l'argent, soit qu'il provienne des droits de douane à Vera-Cruz, soit qu'il vienne des mines et prenne le chemin de l'Europe.

Malgré les précautions, le trésor n'a pas toujours pu être préservé. Parfois une entente entre les brigands et des employés du train a fait détacher au départ le wagon contenant l'argent: il est ainsi resté sur la voie, proie facile aux voleurs. Une autre fois, c'est un intrépide qui avait cloué un filet sous le wagon, et de là pendant la marche il put couper les planches, pénétrer dans le wagon et enlever les caisses d'or.

Dans les gares, nous trouvons des gendarmes campagnards. Ils portent un vêtement gris, grand chapeau de feutre, carabine, sabre, revolver, et aux reins une ceinture garnie de cartouches en forme d'ornements. Leur selle est toujours armée du lazo traditionnel. On les prendrait pour de redoutables brigands.

La plaine est couverte de fèves, de maïs et d'aloès. Plusieurs laissent pousser la tige de leur fleur, semblable à une immense asperge.

On voit par-ci par-là les vastes constructions des haciendas, et les petits ranchos en terre des cultivateurs. Ils ne pourraient être plus misérables. Enfin le train arrive à San-Juan de Teotihuacan. Là existe encore une de ces grandes pyramides en briques d'adobe, sur lesquelles les Indiens élevaient le petit temple où ils immolaient les prisonniers de guerre. Nous passons aussi près du sanctuaire de Guadalupe, mais la nuit ne nous permet pas de l'apercevoir. À 8 heures, nous entrons en gare de Mexico. La douane ne se contente pas de la visite faite au débarquement; à Vera-Cruz; elle visite encore une fois sommairement les effets. Une voiture me conduit à l'hôtel qu'on m'avait indiqué comme le meilleur. Les chambres sont vastes et bien meublées, mais la propreté laisse à désirer. J'en visite un autre, et y trouve de mauvaises odeurs; idem dans un troisième et un quatrième. Enfin, à 11 heures du soir, je trouve une chambre propre à l'hôtel Guardiola, remis à neuf.

Le 30 septembre, jour de dimanche, le travail est suspendu, les magasins sont fermés; seuls, ceux des Français sont ouverts. Tout le monde est endimanché. Les Indiennes couvrent leur tête d'un châle et en rejettent les bouts en arrière en guise de manta. Les señores portent leur costume national: grand et lourd chapeau de feutre conique à larges bords, garnis de glands et de galons d'or et d'argent; veste en velours et boutons d'argent, pantalons ayant en guise de passepoil une rangée de boutons d'argent. Les señoras ornent leur tête d'un voile noir semblable au pezote des dames génoises.

La rareté de l'air à l'altitude de 2,300 mètres rend la respiration difficile. Je monte avec peine les escaliers.

Mexique.—Chemin de fer de Vera-Cruz à Mexico.—Maltratta.—Le Citlaltepelt.

La cathédrale occupe l'emplacement de l'ancien grand temple indien. Ses 3 nefs sont séparées par des colonnes en style ionique. La coupole est ornée de fresques, le maître-autel consiste en une haute pyramide surchargée d'ornements.

Le chœur, dans la nef du centre, clôturé par des balustres en bronze doré, prend une grande partie de l'église. Cette disposition, fort commode pour les officiants, l'est très peu pour les fidèles. Pas de chaises: les dames portent un pliant, le peuple s'assied par terre.

La construction de cet édifice a duré un siècle, et a coûté 10,000,000 de francs. Attenante à la cathédrale est une autre église, avec laquelle elle communique. On y voit un tableau de la sainte Trinité, dans lequel les figures des 3 personnes sont identiques. Ce tableau se rencontre dans presque toutes les églises du Mexique. Cette seconde église est en style espagnol, surchargé de sculptures sur la façade et à l'intérieur. Les deux églises sont remplies de fidèles qui assistent dévotement à la messe.

La cathédrale occupe un des côtés de la place principale ou plaza de Arme. De l'autre côté s'élève le palais du gouvernement. C'est là que reçoit le président de la République. Le Sénat y tient ses séances, et dans les dépendances il y a les ministères, le musée, la Monnaie et la poste. Sur la place, joue la musique d'un régiment. Ces bons Indiens exécutent fort bien les symphonies espagnoles et les marches italiennes. En ville, les rues sont larges de 16 mètres environ et se coupent à angle droit. Elles changent ordinairement de nom à chaque quadra ou bloc. La propreté laisse à désirer. Les maisons sont en pierre ou en briques et à un ou deux étages avec patio, et quelques-unes sont fort jolies.

La ville s'étend sur un espace assez grand, et compte environ 200,000 habitants.

Dans l'après-midi, je parcours l'Alameda. Cette promenade ombragée se trouve dans toutes les villes de race espagnole. Sur tous les murs on voit de grandes affiches invitant les habitants à la corrida de toros. Aujourd'hui ce sont des amateurs, des étudiants en médecine qui tueront les toros, et les demoiselles de la ville couronneront les vainqueurs. Comment s'étonner qu'une population habituée à de pareils spectacles tombe dans la cruauté! Dans la rue, deux enfants, un de 10 ans et un de 11 ans, s'étaient pris de querelle et se battaient avec férocité. Pensez-vous que la foule se soit souciée de les séparer? Au contraire, elle prenait plaisir à les agacer, et n'a été contente que lorsqu'elle les a vus couverts de sang. Le sang, c'est son émotion de prédilection. Il ne faut pas s'étonner non plus si les querelles se vident souvent par des combats mortels. Le duel est au poignard, et les deux combattants succombent presque toujours au même instant.

Mexique.—Pulchero absorbant l'agua-miel pour faire le pulche.

Une autre plaie des nations de race espagnole est la loterie. Loterie d'État, loteries particulières, par l'appât du gain, dépouillent le pauvre peuple des quelques sous nécessaires à son existence. Rien d'étonnant alors que la mortalité excède les naissances, et que les 16,000,000 d'Indiens qui peuplaient le pays avant la conquête soient maintenant réduits à moins de 10,000,000.

Au Paseo, promenade publique, je remarque une belle statue équestre en bronze, et plus loin, la statue colossale de Christophe Colomb. Elle est flanquée de 4 moines assis aux angles du piédestal. La musique militaire joue sous un kiosque ses plus belles marches. Sous les allées d'eucalyptus défilent les landaus et les calèches, où s'étalent les riches toilettes des señoras et des señoritas mexicaines. Les cavaliers caracolent à leurs côtés. Leurs selles remontent sur le devant en un large pommeau, et en arrière forment un petit dossier. Elles sont posées sur une peau de chèvre, qui pend des deux côtés sur la croupe du cheval. Les rênes sont ornées d'argent; le mors est en argent massif, ainsi que les étriers. Ceux-ci sont garnis d'un cuir qui couvre le soulier, l'abrite de la pluie, et, en cas de chute, empêche le pied d'être pris. Les éperons, en argent massif, sont semblables à ceux des cavaliers du moyen âge. La promenade se prolonge fort loin, jusqu'au Castillo de Chapultepec. À gauche s'élève le volcan d'Ameca, actuellement éteint. Je rentre en ville, et finis ma journée par une visite au P. Mariscal, supérieur des Lazaristes.[Table des matières]

Mexique.—Propriétaires en costume national.

CHAPITRE IX

Excursion à Guadalupe. — Les faubourgs. — L'armée. — Le sanctuaire. — Les œuvres charitables. — L'administration ecclésiastique. — Les banques. — Le musée. — La pierre du Soleil. — La déesse de la terre Coatlicue. — Le dieu des morts Mictlanteuhtli. — Les pierres à jeu de paume. — Les chevaliers aigle et le messager du Soleil. — Quetzalcoalt, ou le sage mystérieux. — Les inscriptions. — Les urnes funéraires. — Les vierges ou prêtresses. — Manière de marquer le temps. — Le cycle ou xinhmopillé. — Chalchinhtlicue, déesse de l'eau. — Tlaloc, dieu du tonnerre. — La céramique. — Les bijoux. — L'écriture. — Le Sénat. — Le Conservatoire.

Le lendemain, à la pointe du jour, je me dirige vers la plaza de Arme, à la recherche du tramway pour Guadalupe. C'est de cette place que partent les voitures pour toutes les directions. Il y en a de 2 classes, qu'on distingue à la couleur: dans les unes, on paie un réal (12 sous); dans les autres, la moitié de ce prix.

À mesure qu'on s'éloigne du centre de la ville les rues sont moins propres, et les maisons en adobe. Ce sont les quartiers du bas peuple. Quelques rues ne sont pas pavées. Les églises abondent et les pulcherias aussi. Les porteurs d'eau ont deux seaux au bout d'un bâton, comme à Venise; mais le plus souvent ils portent sur le dos et sur la poitrine deux amphores en terre, suspendues à la tête au moyen d'une large courroie de cuir. Les femmes portent sur l'épaule ou sur la tête ces amphores de forme romaine, rondes ou longues, qui ne peuvent par elles-mêmes tenir debout. Devant les casernes, je vois de nombreuses femmes portant la nourriture aux soldats leurs maris. Il n'y a pas de conscription au Mexique: le recrutement se fait dans la rue. La police prend et enrôle de force les sujets qui lui semblent bons; et ces pauvres Indiens, mariés ou non, se trouvent tout à coup soldats sans y penser. Rien d'étonnant qu'en cas de guerre il faille une armée pour garder de tels soldats. En campagne, les femmes précèdent les troupes et préparent la nourriture de leurs maris.

Il en est autrement du corps des volontaires, qui s'équipent à leurs frais. Le soldat reçoit de 2 à 3 réaux par jour; le colonel, 270 piastres par mois; le commandant, 125; le capitaine, 70; le lieutenant, 60 piastres par mois.

Mexique.—Porteur d'eau.

Au sortir de la ville, je vois un champ de courses, puis des terrains marécageux. Par-ci par-là des animaux paissent tranquillement. Plus loin, quelques champs de maïs et d'orge. Enfin, après trois quarts d'heure de route sous une allée de poivriers, le tramway arrive au village de Guadalupe, que domine son sanctuaire renommé. La tradition rapporte qu'en décembre 1531, la sainte Vierge apparut quatre fois, dans le Cerro (colline) de Tepeyac, à un Indien appelé Juan Diego, et laissa son image imprimée sur son manteau. De nombreux miracles attirèrent bientôt la foule des Indiens vers cette image. En 1533, elle fut solennellement transportée à Guadalupe, à l'endroit qu'elle occupe actuellement. Un temple somptueux lui a été élevé. L'extérieur de cet immense édifice, avec ses cloches et sa coupole, est par trop massif; mais l'intérieur, en style corinthien, est de meilleur goût. On y voit quelques beaux tableaux et beaucoup de laides statues. Les ornements, blanc et or, sont d'un bel effet. L'image miraculeuse, au maître-autel, est sur fond jaune répandant des rayons d'or. La sainte Vierge, de grandeur naturelle, debout sur une demi-lune que supporte un ange, tient les mains jointes. Sa robe est rouge, son manteau bleu est parsemé d'étoiles d'or. Elle porte sur la tête une couronne d'or. Le regard est bienveillant; l'attitude, celle de la prière. Dans l'église, le chœur a la même disposition que celui de la cathédrale de Mexico, et occupe un grand espace. Les balustrades qui le séparent du public sont en argent massif. Lors de la spoliation de l'église, le gouvernement voulut les enlever; mais les Indiens menacèrent de prendre les armes, car ils aiment leur cher sanctuaire. Je les ai vus en effet, arrivant de toute part, priant avec dévotion sur le pavé de l'église et s'en retournant en famille après leur pèlerinage. Les nombreux ex-voto suspendus aux murs du temple indiquent qu'ici, comme ailleurs, la Mère des miséricordes se plaît, par son intercession, à préserver des dangers et à répandre le baume de la consolation dans les cœurs éprouvés. Ici ce sont des gens sauvés d'un naufrage; là, d'autres échappent à un incendie; plusieurs, dans des chutes dangereuses, n'éprouvent aucun mal; un grand nombre reviennent d'une maladie mortelle. Ces tableaux ne brillent pas par le côté artistique, ils sont parfois assez grotesques; mais, dans leur simplicité, ils disent bien la foi naïve et la reconnaissance intime de ceux qui les ont déposés.

Après mon pèlerinage, je me rends à un établissement de bains ferrugineux, situé près du village. L'eau est pompée au moyen de l'air chauffé.

Rentré en ville, je rends visite à M. Jésus Urpiaga, qui me renseigne sur les œuvres charitables du pays. Il n'est pas rare, dans les contrées de race espagnole, de trouver chez les hommes le nom de Jésus, comme on trouve chez les femmes celui d'Incarnacion, de Concepcion, d'Annonciacion, d'Assompcion, etc. Il y a quatorze Conférences de Saint-Vincent de Paul à Mexico, et une soixantaine dans la république. Elles comprennent ensemble un millier de membres actifs, 500 honoraires, secourent un millier de familles pauvres, visitent les prisons, catéchisent les enfants, réhabilitent les unions illicites, ensevelissent les cadavres, ouvrent des écoles et recueillent des orphelins. Ils pratiquent ainsi l'essence de la religion, qui se réduit à ceci: Aimez-vous les uns les autres; faites aux autres ce que vous voudriez que l'on fît pour vous. Les jeunes gens ont leur cercle catholique, leur bibliothèque, et une petite imprimerie avec leur journal. Sous le rapport religieux, le Mexique est divisé en 20 diocèses; mais le clergé est insuffisant. Les prêtres disent souvent quatre à cinq messes par jour. Le dimanche, les curés s'en vont de village en village, et reçoivent pour chaque messe une aumône de cinq piastres.