OU EST LE CIEL?

Deux petits enfants pleurant amèrement,
Vinrent rôdant pleins de chagrin dans la rue.
Pauvres épaves sur la plage tempétueuse de la vie!
Couverts de haillons et les pieds nus.
Et quand ils me rencontrèrent et qu'ils virent
Que leur misère avait éveillé mes sympathies,
Le plus âgé se tourna vers moi et dit:
«Oh! savez-vous où est le ciel?

«Notre père est mort il y a un an,
Et notre mère, nous dit, quand il fut mort,
Qu'il avait passé une rivière profonde,
Et que le ciel était de l'autre côté.
Et quand nous lui demandâmes où il était,
Elle répéta toujours: il est au ciel,
Et ajouta que nous pourrions aller à lui,
Oh! dites-nous, dites-nous où il faut aller!

«Chère mère est morte il y a une semaine,
Et Robbie crie après elle tout le jour.
Il nous faut aller où est notre mère,
Est-il bien loin, bien loin, le ciel?»
O plainte de petits cœurs désolés!
Est-ce là le cri universel de la terre
Pour que vous ayez appris à demander:
Qui sait, qui sait où est le ciel?

Pauvres petits chercheurs après le ciel!
Pauvres petites épaves sur la sombre plage de la vie!
Un jour vos pieds trouveront la voie
Qui vous rendra ce que vous avez encore une fois perdu.
La seule réponse que je puisse donner
À toute question comme la vôtre,
De la part de ceux qui ont perdu leur mère,
C'est que le ciel se trouve où cette mère est!

30 octobre.—Après une forte pluie, la mer, si houleuse depuis notre départ, se calme à notre grande joie; la chaleur devient suffocante: nous sommes par 161° 50´ longitude est, et par 13° 1´ latitude nord.

À 2 heures, le soleil brille dans toute sa splendeur, puis sa lumière diminue, et peu à peu il se fait presque nuit. Nous le regardons à travers les verres bleus du sextant; l'ombre de la lune passe dessus. À 2 heures 1/2 l'éclipse est totale, puis le disque lunaire sort vers l'est, et à 3 heures la clarté première est rétablie. Combien de générations dans les anciens âges n'ont pas connu l'explication de ce phénomène!

1er novembre.—Tous les Saints et le lendemain les Morts.—C'est le jour où les églises se remplissent dans les pays catholiques et où on visite les cimetières: Sancta et salubris cogitatio pro defunctis orare! Ici notre église est la voûte du ciel et le cimetière l'océan, où reposent aussi beaucoup de nos frères! Dans la nuit, entre les Saints et les Morts, nous passons l'Équateur, cette ligne imaginaire dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais; nous la sentons pourtant à la chaleur suffocante et humide.

2 novembre.—À midi, l'affiche journalière porte 1° 17´ latitude sud. Le soir, les marins se déguisent en minstrels et organisent une procession burlesque. Le roi et la reine de l'Océan, aux longs cheveux d'étoupe avec une couronne d'or, sont précédés par des hallebardiers, par des hommes à cheval, par une suite de peuple. Au son de la trompette, ils font le tour du navire et arrivent au salon. Là, après des chants de minstrels, le roi prononce une adresse aux passagers et à lord et lady Roseberry.

L'orateur est un peu gêné, mais ne manque pas d'esprit. Je remarque les égards qu'il a pour la noblesse. «J'ai vu, dit-il, que vous commenciez à vous ennuyer, et je suis sorti de mes profondeurs pour vous faire une visite et vous parler des merveilles de mon domaine..., etc.»

La procession reprend son chemin, et on tire les chevaux de jonc et de chiffons par la tête et par la queue, jusqu'à ce qu'ils se démontent, en chantant des couplets bouffes. Tout le monde rit, tout le monde est content: on fait une quête et on récompense tous ces bons marins qui ont pensé aux passagers.

3 novembre.—C'est jour de conseil et d'inspection. Le capitaine parcourt toutes les cabines. Que ne peut-il les rendre plus grandes! J'éviterais de laisser porte et fenêtre ouvertes pour respirer, et aurais moins de chauds et froids à soigner. Je pense que cette nécessité de vivre au courant d'air, ou de manquer d'air, compromettra bien des santés.

Dans l'après-midi, on fait la manœuvre du feu; tout l'équipage s'ébranle, chacun court à son poste, armé de la ceinture de sauvetage; les pompes fonctionnent, et on inspecte les embarcations.

Le 4 novembre, jour de dimanche, à 10 heures 1/2, la cloche tinte-tinte...; le salon se pare en fête, les rideaux et les tapis verts cèdent la place aux rideaux et aux tapis bleus, les passagers arrivent et se placent au centre. Ceux de 2e classe viennent au 2e rang; les matelots et les domestiques se rangent sur les côtés. Le capitaine entre, et le service commence par ce cantique:

Jesus Lover of my soul
Let me to Thy bosom fly
While the gathering waters roll
While the tempest still is high;
Hide me, O my Saviour, hide
Till the storm of life is past
Safe into the heaven guide
O receive my soul at last!

Jésus, l'amant de mon âme,
Laisse-moi fuir vers ton sein
Pendant que les eaux qui m'enserrent roulent,
Pendant que la tempête gronde encore fort;
Cache-moi, ô mon Sauveur, cache-moi
Jusqu'à ce que l'orage de la vie soit passé!
Sûr guide pour la vie,
Oh! reçois à la fin mon âme!

Le capitaine lit les prières et le public répond, puis on lit l'épître et l'évangile du jour; on récite plusieurs psaumes et le Te Deum, et on termine par ce cantique:

Lead kindly Light amid the encircling gloom
Lead Thou me on;
The night is dark, and I am far from home
Lead Thou me on!

Conduis-moi, ô bénigne Lumière, à travers les ténèbres qui m'entourent;
Conduis-moi toi-même.
La nuit est obscure, et je suis loin de mon chez moi;
Conduis-moi toi-même!...

Vieux et jeunes, riches et pauvres, sont recueillis et pénétrés de l'esprit de prière. Durant le reste du jour, le piano et l'orgue ne retentissent que de chants sacrés; l'Anglais et l'Américain sont si sévères pour le repos dominical, qu'ils s'interdisent même d'écrire.

Le 5 novembre, à 3 heures du matin, nous passons en vue de Tutuila, une des îles de l'archipel des Navigateurs, ou îles Samoa, qu'il y a quelques années, l'Allemagne voulait s'annexer. L'Angleterre a fait alors ce qu'elle voudrait faire en ce moment avec la France, à propos du Tonkin et de Madagascar; elle a si bien manœuvré, que l'annexion n'a pas eu lieu.

L'Angleterre considère le monde comme son domaine; elle est jalouse qu'on en prenne quoi que ce soit; elle espère, avec le temps, s'annexer encore ce qu'elle ne possède pas. Il faut dire, par amour de la vérité, que jusqu'à présent c'est la nation qui sait le mieux se répandre, et mieux se faire toute à tous pour soumettre les populations des divers points du globe.

Le soir, quelques passagers organisent une Cour d'assises avec juges, jurés, avocats, secrétaire, témoins, etc. Lord Roseberry est le défenseur de l'accusé. Un Juif est traduit à la barre et accusé d'avoir négligé son devoir pour s'occuper de la femme de chambre (stewardess), en sorte que l'eau a pénétré dans le salon et a mis en danger les passagers. Les témoins à charge et à décharge sont nombreux, et les dépositions souvent très bouffonnes. Il résulte des témoignages, que le crime de négligence doit être écarté; mais reste le crime d'avoir fait la cour à la femme de chambre. Le condamné invoque le témoignage de son évêque, prouvant qu'il voulait se marier; on lit les lettres amoureuses et on appelle l'évêque. Comme les autres témoins, il prête serment sur les évangiles. À quelle église appartenez-vous?—À l'église des latter day's saints, connue sous le nom d'église mormonne.—Êtes-vous marié?—Oui, 25 fois spirituellement..., etc.—Un Chinois est appelé à témoigner en langue chinoise, et l'interprète doit traduire, mais le Chinois refuse de parler, et il faut le renvoyer. Plus tard, interrogé par le capitaine sur la raison qui l'avait empêché de parler, il répond: «J'ai vu que tout le monde se rendait ridicule, et je n'ai pas voulu me rendre ridicule.» Les Chinois n'aiment pas la plaisanterie. On voit que ceux qui dirigent les débats appartiennent au barreau: ils ont perruque et manteau rouge ou noir. Enfin le pauvre prisonnier réussit à prouver qu'il voulait épouser la fille de chambre, et il est relâché pour procéder à l'hyménée.

C'est une manière agréable et innocente d'occuper le temps et de rompre la monotonie des longues journées de navigation.

Le 6 novembre, nous naviguons près l'archipel des Amis. Par 21° latitude, à la hauteur des Fiji, une horrible tempête s'élève et grandit à mesure que nous avançons vers le tropique. Cette fois, le Pacifique ment à son nom. Il est beau de voir le navire soulevé sur des montagnes et précipité dans les vallées entre les vagues, mais les estomacs sont peu à l'aise. Une pluie diluvienne nous empêche de sortir, et tantôt c'est une vieille dame qui dégringole l'escalier, ou un autre passager qui est jeté sur son voisin. Vers le soir, une armée de marsouins vient parader autour du navire, faisant en l'air des sauts de 5 à 6 mètres.

Le 7 novembre, la tempête continue, mais moins forte. Nous sommes par 26° latitude sud; nous avons passé le tropique. Le vent est nord-est et enfle les voiles; nous filons 14 nœuds. Dans la nuit, le vent change tout à coup et souffle au nord-ouest; les vagues inondent les cabines de droite. Les passagers se sauvent en chemise au salon, criant après les domestiques. Scène amusante, mais quelques-uns sont jetés sur le piano et sur les chaises; l'un d'eux perd même un ongle du pied. La mer a voulu, elle aussi, jouer son rôle pour rompre la monotonie.

Le lendemain, le soleil reparaît, mais le navire danse toujours. Je commence à avoir assez d'élasticité pour me promener quand même. Vers 3 heures, nous passons le 180° parallèle et nous sautons un jour. Au lieu de compter jeudi, nous passons d'emblée au vendredi. Notre semaine n'a ainsi que six jours, mais le jour enlevé a été réparti sur tous les jours du voyage depuis le départ de l'Europe. En venant vers l'ouest, tous les jours s'allongeaient de 20 minutes, et arrivés aux Antipodes, nous sommes obligés d'enlever le jour ainsi disparu, pour retrouver le même calendrier qu'au départ.

La mer devient de plus en plus furieuse, les vagues s'amoncellent, se heurtent, écument, se pulvérisent; le ciel s'obscurcit, l'éclair déchire les nues, la pluie tombe à torrents, et l'eau inonde le navire. Excellent pour les amateurs d'émotions!

Le jour suivant, l'Océan redevient pacifique, le soleil reparaît. La tempête, comme le beau temps, ne saurait durer! Un jeune homme recueille les diverses communications des passagers pour rédiger le journal du voyage. C'est l'usage sur les steamers de la Compagnie. Un autre passager ouvre une souscription pour offrir un souvenir au capitaine; il a été on ne peut plus aimable et serviable; il n'a rien de la morgue britannique.

Nous n'avons vu que deux ou trois voiliers durant les trois semaines de traversée.

Plus tard, lorsque les îles de l'Océanie seront plus peuplées, cet Océan sera moins solitaire.

Enfin, cette nuit, nous espérons entrer dans le port d'Auckland, et j'arrête ici mon journal de voyage pour aller boucler ma malle, car je compte quitter le navire.[Table des matières]

CHAPITRE XVIII

La Nouvelle-Zélande.

La Nouvelle-Zélande. — Situation. — Surface. — Configuration. — Population. — Gouvernement. — Récoltes. — Bétail. — Poissons. — Mines. — Climat. — Pluie. — Instruction publique. — Industrie. — Assistance publique. — Caisse d'épargne. — Importation. — Exportation. — Navigation. — Les terres publiques. — Manière de les acquérir. — La poste. — Le télégraphe. — L'armée.

La Nouvelle-Zélande a été ainsi nommée par Tasman, navigateur hollandais, qui la découvrit le premier. Elle fut visitée par Cook, qui débarqua à Poverty-Bay le 8 octobre 1769, en revenant de Taïti, où il avait été envoyé pour observer le passage de Vénus sur le soleil.

Cette contrée, située entre le 34° et 48° latitude Sud et le 166° et 179° longitude Est, se compose de deux îles appelées île Nord et île Sud. Il y en a aussi une troisième, plus petite, appelée Stewart, et quelques autres moins importantes.

La surface de cette colonie est presque égale à celle de la Grande-Bretagne et Irlande; elle comprend 100,000 milles carrés, soit 64,000,000 d'acres ou arpents. Le détroit de Cook, qui sépare les deux grandes îles, facilite la navigation le long des côtes. Si l'on considère les deux îles réunies, la configuration est celle de l'Italie renversée, moins la vallée du Pô; l'île du Nord offre la même forme de botte avec son talon.

Nouvelle-Zélande.—Types Maori de la classe supérieure.

L'île du Nord a une surface de 44,000 milles carrés, et jusqu'en 1876 elle était divisée en 4 provinces: Auckland, Taranaki, Hawke's Bay et Wellington. L'île du Sud a une surface de 55,000 milles carrés et comprenait les 5 provinces de Nelson, Mareborough, Canterbury, Otago et Westland; mais, depuis 1876, ces provinces ont été divisées en 63 comtés: 32 dans l'île Nord et 31 dans l'île Sud.

La Nouvelle-Zélande est traversée par une chaîne de montagnes, comme l'Italie par l'Apennin.

La hauteur des montagnes va en s'abaissant vers le bout de la botte, et dans l'île Nord, à part quelques pics et volcans, elle n'atteint qu'une hauteur de 1,500 à 4,000 pieds; mais, dans l'île Sud, la chaîne appelée Alpes du Sud atteint jusqu'à 12,000 pieds. Elle a ses neiges perpétuelles et ses nombreux glaciers.

Les Anglais trouvèrent ici les Maoris, belle race polynésienne, qui parle la même langue que les habitants de Haïti et des îles Hawaï. Le Maori est généralement plus grand que l'Anglais: il a les bras plus longs, mais les jambes plus courtes et la poitrine très développée; il porte plus de poids que l'Anglais, mais il résiste moins que lui à la fatigue.

Nouvelle-Zélande.—Chef Maori.

Les missionnaires protestants, venus en 1814, obtinrent en 1839 la signature de la plupart des chefs, comme reconnaissant la suzeraineté de la reine d'Angleterre; mais ils disaient à ces Maoris que, par le traité, ils donnaient l'ombre à la reine et gardaient la réalité. Ceux-ci le crurent, mais plus tard, lorsqu'ils virent qu'on prenait plus que l'ombre, ils se révoltèrent. Ils furent alors soumis par les armes, et les frais de cette guerre, qui s'élevèrent à 100 millions de francs, pèsent encore lourdement sur la colonie. Cette race va en diminuant: d'après le dernier recensement, elle ne compte plus qu'environ 42,000 individus, pendant que la population blanche, d'après le recensement de 1882, atteint le chiffre de 517,707. Durant la même année, on compte 3,600 mariages, soit 7 pour mille de la population; 5,701 décès, soit 11,19 par mille; 19,000 naissances, soit 37,32 par mille; 10,945 immigrants, et 7,456 émigrants. Les hommes sont de 1/5 plus nombreux que les femmes; les naissances illégitimes n'atteignent que 2%. Il y a en outre 5,000 Chinois et 16 Chinoises; ils sont généralement diggers ou chercheurs d'or; quelques-uns sont jardiniers, cuisiniers et chasseurs de lapins.

Le gouvernement est le self-government, et le self-administration localisé. Le pouvoir exécutif est aux mains d'un gouverneur nommé par la reine aux appointements annuels de 7,500 l. stg. Il choisit ses ministres et se guide d'après leurs avis. Par son droit de veto il participe au pouvoir législatif, mais, depuis 29 ans qu'existe la Constitution, il n'en a été fait usage que six fois. Le pouvoir législatif s'exerce par la Chambre haute, ou Conseil législatif, composé de 49 membres nommés à vie par le gouverneur, et par la Chambre des représentants ou députés, élus pour 3 ans. Ceux-ci tiennent les cordons de la bourse et sont en réalité les maîtres. Est électeur, tout individu âgé de 21 ans, né ou naturalisé sujet britannique, ayant depuis 6 mois une propriété de 25 l. stg. (625 fr.), ou qui est depuis un an dans la colonie, et depuis les derniers 6 mois dans le district électoral. Tout Maori qui paie une contribution, ou qui possède une propriété de 25 l stg., est électeur et vote pour ses représentants maoris, qui sont au nombre de quatre. Les électeurs sont tous éligibles, s'ils ne sont coupables de crime ou de banqueroute, ou salariés du gouvernement.

Nouvelle-Zélande.—Phormium Tenax (Chanvre indigène).

Sous le rapport religieux, le septième des habitants est catholique; les autres 6/7 protestants de diverses communions. Les catholiques sont répartis dans les trois diocèses d'Auckland, Wellington et Dunedin; la plupart des Maoris sont catholiques.

Les villes sont gouvernées par les Mayors (maires) élus chaque année par les chefs de famille, y compris la veuve, et entourés de leur conseil municipal. Les routes sont construites et entretenues par des Road-Boards, conseils spéciaux par district; et les Central ou local Boards of Health ont des pouvoirs étendus pour prendre toutes les mesures en faveur de la santé publique. Le siège du gouvernement a été transporté d'Auckland à Wellington, point plus central.

Les îles de la Nouvelle-Zélande sont verdoyantes et en partie encore couvertes de forêts; plusieurs variétés d'arbres donnent un bois solide, fin et estimé. Tels sont: le manuka, le totara, le kauri, le black-birch, le kowhaï et le mataï. D'autres donnent d'excellentes écorces à tanner ou pour teintures, tels que: le Hinau (Eleocarpus dentatus), le tawhero (Weinmannia racemosa), le tanhai et le tanekaha (Phyllocladus trichomanoides). La terre à l'état naturel est couverte de fougères ou d'un buisson appelé titree, ou de flax (phormium tenax), dont les Maoris tirent une espèce de chanvre que les colons ont amélioré par l'emploi des machines. En 1881, on en a exporté 1,307 tonnes, évaluées à 25,285 l. stg.

Il y a encore 10,000,000 d'acres en forêts; 12,000,000 d'acres sont propres à l'agriculture et 42,000,000 au pâturage. L'herbe indigène est dure, mais on sème l'herbe européenne, qui pousse très bien; les fruits et les légumes d'Europe prospèrent, ainsi que les moutons et le bétail.

Sous le rapport géologique, les terrains d'alluvion comprennent environ 1,500 milles carrés, le tertiaire marin 18,000, le secondaire 5,000, le palœzoïque 26,000, le schisteux 15,000, le granitique 6,000 et le volcanique 15,000 milles carrés.

En 1882, il y avait 366,000 acres cultivées en blé, et la récolte était estimée à 8,300,000 boisseaux. La production moyenne est de 24 boisseaux par acre: un boisseau suffit à ensemencer une acre. Pour l'avoine, la production moyenne est de 28 boisseaux par acre; de 22 pour l'orge, et de 5 tonnes 1/2 pour les pommes de terre.

En 1881, il y avait 13,000,000 de moutons dans la colonie, 161,000 chevaux et 700,000 bœufs ou vaches; mais le nombre a augmenté depuis et augmentera encore très rapidement à la suite des envois de viande congelée en Europe. La laine exportée dépasse 60,000,000 de livres par an, et une partie est filée dans la colonie. De fréquentes expositions agricoles régionales aident à l'amélioration des races. La laine de la Nouvelle-Zélande est une des plus estimées, et la viande de mouton est aussi bonne ici qu'en Angleterre.

Parmi les produits de la colonie, il faut ajouter l'huile des baleines, qui abondent en ces mers; les peaux de phoques, et les diverses sortes de poissons qui, importés d'Europe et d'Amérique, se sont multipliés dans les lacs et les rivières. La mer donne des poissons analogues à ceux qu'on trouve entre Madère et le Portugal; on en compte environ 200 espèces, dont 40 se vendent au marché.

Le gibier importé d'Europe: faisans, lièvres, lapins, se sont multipliés à l'infini. Il est regrettable que les indigènes, pressés par la faim, aient anéanti le moa, oiseau presque aussi grand qu'une girafe.

Le règne minéral est, lui aussi, bien représenté. On exploite en ce moment plus de 100 mines de charbon qui, en 1881, ont donné 337,000 tonnes; mais elles deviennent de jour en jour plus productives. On estime que certaines d'entre elles contiennent plus de 140 milliards de tonnes. L'or se trouve dans le quartz, et certains quartz exceptionnels ont donné jusqu'à 600 onces d'or par tonne; mais on le trouve aussi dans les terrains d'alluvion, qui s'étendent sur 20,000 milles carrés. Le lit des rivières, le gravier de certaines vallées et certains ciments, faciles à extraire, en fournissent aussi beaucoup. L'or exporté de la Nouvelle-Zélande jusqu'au 31 décembre 1881 s'élève à 9,822,755 onces, de la valeur de 38,461,423 l. stg.

On trouve aussi l'argent, le cuivre, le fer, le plomb, le chrome, l'antimoine, le zinc, le manganèse, plusieurs sortes de pétrole, des marbres, de belles carrières de pierres de construction, et des pierres à ciment et chaux hydraulique.

Le climat est un peu meilleur que celui d'Angleterre. La moyenne thermométrique est de 57° Farenheit dans l'île Nord et de 52° dans l'île Sud; pendant qu'elle est de 51° à Londres et à New-York, La quantité de pluie annuelle est de 40 à 50 pouces dans les deux îles, mais pendant que sur la côte Est elle est de 25 pouces à Christchurch, elle est de 112 pouces à Hokitika, sur la côte Ouest. Là pression atmosphérique, entre le 37° et 46° latitude sud décroît de 29,981 à 29,804 pouces, et la moyenne est de 29,919 pendant qu'elle est de 30,005 dans la même latitude nord. Les vents ouest prédominent. Une vingtaine de stations envoient plusieurs fois par jour à Wellington le résultat de leurs observations, et elles sont publiées dans les journaux pour servir aux agriculteurs et aux navigateurs. Un service intercolonial met aussi les observatoires de la Nouvelle-Zélande en communication avec ceux de l'Australie et de la Tasmanie.

Il y a en Nouvelle-Zélande 911 écoles publiques, avec 2,143 professeurs et 68,000 élèves des deux sexes; 15,000 environ fréquentent les écoles privées, et 7,000 sont instruits dans leur famille; 80% des enfants entre 5 et 15 ans fréquentent les écoles; le nombre des personnes qui savent lire et écrire en 1881 est de 71% de la population.

Pour l'industrie, en 1881, 1,643 établissements emploient 17,938 personnes. Le sol et construction de ces établissements est évalué à environ 50,000,000 de francs, et les machines et installations, à 40,000,000 de francs.

Trente-sept hôpitaux soignent dans l'année environ 15,000 malades. Il y a aussi 7 hôpitaux de fous, un établissement pour les aveugles et un pour les sourds-muets.

L'excès de l'immigration sur l'émigration oscille entre 2,000 et 40,000 par an.

Le revenu ordinaire et extraordinaire, en 1881, est de 3,757,493 l. stg. La dépense dans la même année est de 3,675,797 l. stg. La dette publique a environ 30,000,000 l. stg. Déduction faite d'environ 2,000,000 pour amortissement, reste une charge de 51 l. stg. par habitant et une rente de 2 l. stg. 1/2 par an et par tête.

La caisse d'épargne postale en 1881 a reçu plus d'un million de l. stg. (25,000,000 fr.) de dépôts, et les déposants sont au nombre de 1 sur 10, pendant qu'en Angleterre ils ne sont qu'en proportion de 1 sur 19. Les sommes déposées dans la caisse d'épargne postale atteignent 1,232,788 l. stg. Celles déposées dans les autres caisses d'épargne, 316,727 l. stg., soit un total de 1,549,515 l. stg., soit une moyenne de 3 l. stg. 1 sh. 10 den. (77 fr.) par déposant.

La Nouvelle-Zélande est le premier pays qui ait essayé par l'État un système d'assurance sur la vie, dont tout le profit est distribué aux assurés. En 1882, le nombre d'assurés s'élève à 19,456, et les sommes assurées à 6,507,528 l. stg.

L'importation, en 1881, a atteint le chiffre de 7,457,045 l. stg., et l'exportation, celui de 6,060,866 l. stg. Dans ce chiffre, la France entre pour 18,014 l. stg. à l'importation, et 51,464 l. stg. à l'exportation.

Les principaux articles exportés sont: la laine pour 2,909,760 l. stg., l'or pour 996,867 l. stg., les produits agricoles pour 1,114,253 l. stg., le suif pour 120,611 l. stg., la gomme Kauri pour 253,778 l. stg., et le bois de construction pour 71,328 l. stg.

Le tonnage des navires entrés dans les ports de la Nouvelle-Zélande en 1881 s'élève à 461,285 tonnes, celui des navires sortis, à 438,551 tonnes. La Steam-ship Pacific Cy reçoit du gouvernement une subvention annuelle de 32,500 l. stg. pour la poste entre Auckland et San-Francisco: et on vient de voter une subvention annuelle de 20,000 l. stg. pour une ligne directe mensuelle avec Londres.

Les terres publiques ou crown-lands sont administrées par le ministre des terres, aidé de 11 bureaux des terres pour les 11 districts territoriaux. Sur les 64,000,000 d'acres que comprend la Nouvelle-Zélande, 14,000,000 ont été vendus ou réservés pour les écoles et autres services publics; 16,000,000 appartiennent aux Maoris ou aux Européens qui les ont achetés d'eux, et 34,000,000 restent disponibles. Sur ce chiffre, 15,000,000 sont couverts d'herbe ou de fougères, 10,000,000 sont en forêts, et 9,000,000 sont des lacs, rochers ou sommets de montagnes.

Les terres publiques sont divisées en trois classes: les terres de villes et villages, vendues aux enchères par lots de 1/4 d'acre, sur la mise à prix de 7 l. stg. 1/2; les terres suburbaines dans le voisinage des villes et villages dont les lots, de 2 à 15 acres, sont vendus aux enchères sur la mise, à prix de 3 l. stg. l'acre; les terres rurales, soit agricoles, pastorales ou forêts, qui sont vendues à un prix qui varie, selon les districts, depuis quelques schellings jusqu'à 2 l. stg. l'acre.

Auckland et les districts de Westland ont adopté le système de l'Homestead. La terre est donnée à l'immigrant, qui n'a qu'à payer le montant du mesurage; il doit résider 5 ans sur la terre, y élever une maison et cultiver, le 1/3 dans les 5 ans, s'il s'agit de terre libre; et le 1/5, s'il s'agit de forêts. Toute personne au-dessus de 18 ans peut, dans le district d'Auckland, choisir de 75 à 50 acres, selon la qualité de la terre, et toute personne au-dessous de 18 ans, de 30 à 20 acres; toutefois, une même famille ne peut obtenir plus de 200 acres de terre de première qualité ou 300 de seconde qualité. Il en est à peu près de même en Westland.

Il y a plusieurs autres manières d'acquérir la terre. On peut l'acheter aux enchères, ou par contrat ordinaire sur demande faite au Bureau des terres. Dans ce système, le prix des terres est de 4 l. stg. 1/2 l'acre pour les terres suburbaines, de 1 l. stg. pour les terres d'agriculture ou de pâturage. Une personne ne peut acheter ainsi plus de 20 acres de terre suburbaine, plus de 320 acres de terre agricole, et non moins de 500 ni plus de 5,000 acres de terre à pâturage. Les paiements sont échelonnés en 10 demi-annuités pour les terres suburbaines, en 20 demi-annuités pour les terres agricoles, et en 30 demi-annuités pour les terres de pâturage. L'acheteur peut toujours se libérer d'avance.

Sur les terres suburbaines, l'acheteur est tenu de transférer sa résidence dans le mois de l'achat, et d'y demeurer pendant 4 ans. La résidence est obligatoire pour 6 ans sur la terre d'agriculture et de pâturage; mais sur cette dernière on a un an de temps pour s'y installer. L'acheteur doit, en outre, s'il s'agit de terre suburbaine, cultiver au moins 1/10 la première année, 1/5 la deuxième année, et en 4 ans il doit avoir cultivé les 3/4, clôturé le tout et fait des améliorations correspondant au moins à 10 l. stg. par acre.

Dans les améliorations sont compris les constructions, clôtures, drainages, plantations d'arbres, prix de la culture, etc. Pour la terre rurale, s'il s'agit de terre libre, l'acheteur doit cultiver 1/20 la première année, 1/16 la deuxième année, et en 6 ans, il doit cultiver 1/5 et faire des améliorations correspondant à 1 l. stg. par acre. Sur la terre de pâturage, l'acheteur n'est tenu qu'au séjour de 6 ans; il n'est pas obligé aux améliorations. Après 10 ans, il peut payer la solde et obtenir la propriété définitive.

Pour les terrains aurifères, l'acheteur ne peut obtenir plus de 320 acres, et il doit y faire certaines améliorations, mais il n'est pas tenu d'y séjourner. Il paie une rente en demi-annuités de 2 sh. 1/2 par acre, et devient acheteur définitif en payant le prix attribué par la loi à des terrains analogues. Après 3 ans il peut demander l'échange de sa terre, et alors il paie à raison de 1 l. stg. 1 sh. par acre la terre qu'il reçoit en échange, échelonnant les paiements en 15 demi-annuités. Il reste aussi propriétaire définitif s'il paie simplement sa rente durant 17 ans consécutifs.

Les terres à pâturage sont aussi louées aux enchères, en lots pouvant contenir 5,000 moutons ou 1,000 têtes de gros bétail. Le gouvernement se réserve le droit de résilier le bail moyennant avertissement préalable d'un an, dans le cas où la terre devrait être vendue ou louée pour terre agricole. Ces locations sont faites pour 21 ans et au dessous. Toute personne qui occupe déjà des terres publiques pour 20,000 moutons ou 4,000 têtes de gros bétail ne peut louer ou acheter un autre lot, excepté pour l'acquisition d'une terre par hypothèque (mortgage).

Une autre combinaison permet de louer pour 21 ans, avec le droit perpétuel à renouveler. Trois ans avant l'échéance, le locataire déclare s'il veut renouveler en payant un loyer calculé à 5% de la valeur de la terre, fixée par expert, sous déduction de toutes les améliorations faites durant le premier bail. S'il ne veut renouveler, le bail est mis aux enchères, et le nouveau locataire doit payer à l'ancien le montant des améliorations.

Si le gouvernement avait besoin de reprendre la terre ainsi louée, il devrait rembourser toutes les améliorations, au prix fixé par expert.

En 1882, le gouvernement a vendu sur paiement immédiat à 1,257 acheteurs, 195,390 acres de terre, pour agriculture; à 271 acheteurs; 1,482 acres de terre suburbaine, et à 704 acheteurs, 303 acres de terre urbaine. Il a vendu par paiements échelonnés, à 497 acheteurs, 74,336 acres de terre d'agriculture; à 9 acheteurs, 24,634 acres de terre de pâturage, et à 198 acheteurs, 1,189 acres de terre de village. Il a reçu pour location de champs aurifères, 7,600 l. stg.; pour location des terres pastorales, 182,880 l. stg., et pour autres locations, 5,500 l. stg. Il a ainsi retiré des terres une somme de 535,607 l. stg.

En 1870, le parlement vota un emprunt de 10,000,000 de l. stg. pour les travaux publics et l'immigration. Depuis, 2,000 kilomètres de chemins de fer ont été ouverts, et environ le double de routes carrossables. On a organisé sur un bon pied les phares et les ports. Le télégraphe dessert tout le pays et a transmis, en 1882, 1,500,000 dépêches. La poste a transmis en 1882, 12,000,000 de lettres à 0 fr. 10 pour la colonie et l'Australie, et presque autant d'imprimés. On a amené de l'eau sur les champs aurifères pour le lavage, et 4 navires arrivent tous les ans d'Angleterre, pleins d'immigrants; 1,400 hommes suffisent à la force armée, mais, en cas de nécessité, 10,000 volontaires sont prêts à marcher, outre un millier de pompiers organisés militairement.

C'est beaucoup de progrès en 40 ans, et ce progrès augmentera encore tant que le peuple continuera à rester attaché aux principes religieux et au respect de l'autorité, qui ont fait sa force.

Mais après cet aperçu sur l'ensemble de la colonie, il est temps de reprendre mon journal de voyage.[Table des matières]

CHAPITRE XIX

Arrivée à Auckland. — La tempête. — Le dimanche. — Le Père Mac Donald. — Catholiques et protestants. — La ville. — Los faubourgs. — Le parc du gouverneur. — L'hôpital. — Le dominion. — Les salaires. — L'intérêt. — Le baron de Hübner. — Mgr Luck et son diocèse. — Les Sœurs de la Miséricorde. — Départ pour Tauranga. — La baie. — La ville. — Excursion à Ohinemutu. — Les fermes. — Le cocher irlandais. — Le Gate-Pa. — La forêt d'Oropi. — La mid-way-house. — Les naissances et la mortalité. — Le vin correctif de l'alcoolisme. — Les gorges de Mangorewa.

Le 11 novembre, à 2 heures du matin, le Zealandia arrive à l'entrée de la baie d'Auckland; la nuit est obscure et le vent souffle avec violence; la pluie tombe à torrents. Le capitaine trouve prudent de jeter l'ancre et d'attendre le jour. À 6 heures on lève l'ancre, et on marche lentement le long de la baie, fort agitée; c'est après bien des coups de sifflet de la machine, précédés du coup de canon, que nous avons pu apercevoir le canot du pilote; il arrive armé de sa ceinture de sauvetage et prend sa place au gouvernail.

La ville se dessine à nos yeux, émergeant de la verdure sur un ensemble de collines, des deux côtés de la baie. Les nombreuses églises et la Court-House dominent les maisonnettes cachées dans les arbres; mais, au-dessus de tout, un immense moulin à vent semble veiller comme un géant protecteur sur la cité. Au loin, sur une colline entourée de prairies et de forêts, le plus vaste et le plus bel édifice est l'hôpital public. À 7 heures nous sommes devant le môle ou wharf, mais le pilote refuse de l'aborder; il craint que la violence du vent n'y pousse si fort le navire, que le wharf lui-même ne soit emporté. Nous jetons deux ancres et dansons sur place. Elles ne suffisent pas à nous protéger, et nous allions dériver vers un banc de sable, lorsqu'un prompt mouvement de la machine nous ramène à flot; le télégraphe ou signal, qui communique de la passerelle à la machine, est brisé; un officier se tient debout vers la chaudière, reçoit par signes les commandements et les transmet au machiniste. Malgré la pluie, la foule s'est assemblée sur le môle, et attend avec anxiété la fin de nos péripéties. Enfin, vers les 10 heures, le vent souffle moins fort, et le pilote juge bon d'aborder. Nous suivons la manœuvre avec émotion; les cris succèdent aux cris pour les divers commandements et s'efforcent de dominer le bruit du vent. On va, on court, on revient, l'émoi est général. Au moment de toucher au môle, le commandant semble perdre son sang-froid britannique; il trépigne et crie sans cesse au pilote go ahead, mais sa crainte est exagérée, tout se passe pour le mieux et bientôt on sera à terre. Les passagers se disent adieu: plusieurs restent en Nouvelle-Zélande. Pendant trois semaines compagnons de la même infortune, ils se considèrent tous comme une même famille. On salue les officiers et on porte ses effets à la douane. C'est le dimanche: les petits bagages passent, les autres seront visités demain. Le vent enlève les parapluies, et l'eau tombe en déluge, on va quand même: time is money. J'ai beaucoup de peine à trouver une voiture pour déposer mes bagages à l'hôtel: is sunday. C'est dimanche! Enfin je peux en raccrocher une moyennant un double prix. La poste est fermée et les boutiques aussi; impossible de trouver des timbres poste. Je prie le maître de l'hôtel de m'en faire chercher, car je veux profiter du départ du navire le Zealandia, qui s'en va à Sidney dans la nuit. Le maître de l'hôtel me répond qu'on a 6 jours de la semaine pour envoyer les lettres, mais que le dimanche on va à l'église et on ne travaille pas. Un peuple qui a un tel respect de la loi divine est un peuple d'avenir, un futur grand peuple!

Je m'en vais donc à l'église. La petite cathédrale en planches d'Auckland, malgré le mauvais temps, est remplie de fidèles; le Révérend Mac Donald célèbre la grand'messe, les chants, exécutés par des voix d'hommes et de femmes, sont harmonieux.

Après la messe, je salue le bon Père à la sacristie. Une dame, qui est venue de la campagne, à 8 milles, vient le saluer aussi. Elle me prend pour le commandant de l'Éclaireur, aviso de guerre français arrivé hier ici de Taïti, et m'invite à une soirée dansante. Elle est d'origine française, et ne veut pas laisser passer un navire français sans lui faire les honneurs de la société néo-zélandaise. Je dissipe son erreur; elle maintient quand même son invitation. L'Éclaireur, sorti des chantiers de Toulon en 1878, a 78 mètres de long et 12 de large; il porte 8 canons de 15 centimètres, a une machine de 450 chevaux et un terrible éperon. Le capitaine du Zealandia me l'avait montré dans la baie, et mon émotion fut grande lorsque je lui vis lever le drapeau pour nous saluer. Oh! que j'aurais voulu rencontrer ce drapeau dans toutes les mers aussi souvent que le drapeau britannique! Le R. Mac Donald m'invite à déjeuner; j'accepte d'autant plus volontiers qu'à l'hôtel on m'avait dit que le dimanche le lunch remplacerait le dîner et que le soir on n'avait que le thé, attendu que les domestiques devaient assister au service divin. En France, les catholiques s'imposent le maigre le vendredi; en Italie, le vendredi et le samedi; en Espagne, on ne fait maigre ni le vendredi, ni le samedi. Ici, les protestants ont leur privation le dimanche, et elle a pour cause le désir d'épargner, au septième jour, le travail aux domestiques.

En entrant chez les Pères Missionnaires, un bruit strident et étrange se fait entendre à la porte, et ne cesse que lorsque le concierge est venu s'interposer; un perroquet au blanc plumet monte la garde, et il s'en acquitte aussi bien que le meilleur des chiens. C'est le cockotou d'Australie.

Le R. Mac Donald me présente à un autre prêtre anglais et me parle volontiers du Concile du Vatican, auquel il a assisté, et de divers personnages français qu'il a connus dans ses deux voyages en Europe. Il est ici depuis 28 ans, et son frère s'occupe de l'évangélisation des Maoris depuis 32 ans; il me parle beaucoup de Mgr Pompalier, évêque français qui le premier a porté ici le catholicisme.

Il me dit qu'ici, comme dans presque tous les pays nouveaux, protestants et catholiques vivent en bons rapports, et s'estiment, non selon le plus ou moins de vérité qu'ils possèdent, mais selon le degré de vertu qu'ils pratiquent. Ceux qui ont plus reçu sont évidemment tenus à plus, et la foi ne se donne pas. Je me rappelle que, voulant un jour expliquer à un compatriote que j'avais rencontré dans l'Extrême-Orient, une de nos vérités catholiques qui me paraissait claire comme le jour, je m'étonnais que celui-ci, pourtant nature droite et sincère, ne pût la comprendre; mais il me fit cette observation: «En fait de foi, on ne croit pas ce qu'on veut, mais on croit ce qu'on peut.» Cela me rappela la réponse du cardinal Manning à ses compatriotes. Ils l'accusaient d'avoir changé de religion et lui disaient: Comment se fait-il que vous étiez auparavant fervent protestant et que vous êtes maintenant fervent catholique? Dans une brochure adressée à ses anciens coreligionnaires, le pieux prélat leur dit: «Je ne peux vous donner d'autre réponse que celle de l'aveugle de l'Évangile: Avant je ne voyais pas, à présent je vois. Pourquoi Dieu ouvre-t-il les yeux aux uns plus, aux autres moins? C'est son secret. Tout ce que nous savons, c'est qu'il est le Créateur et Rédempteur de tous les hommes, qu'il les aime tous comme un Père aime ses enfants, et qu'il cherche le salut de tous; mais à chacun il proportionne le fardeau en raison de ses forces.»

Après le déjeuner, le bon Père me montre les habitants de son jardin: le cockotou dont j'ai parlé qui fait mille exercices à son commandement, une tortue qui se promène sur le vert gazon, et une espèce de gros merle blanc et noir qui siffle comme le merle et parle comme le perroquet. Saint Jean avait aussi sa colombe.

Je parcours la ville: la partie centrale réservée aux affaires n'est pas grande: là sont les banques, les compagnies d'assurance et de navigation, la poste, les principaux magasins; mais la ville destinée aux habitations s'étend au loin sur plusieurs collines. Les rues sont larges et plantées de chêne. Nous sommes en effet à Auckland (terre du chêne). Les gentils pavillons qui les bordent sont tous entourés d'un jardin où brillent toutes les fleurs de l'Europe. Les vérandahs qui les ornent prouvent que le climat est chaud en été. Ces pavillons sont la plupart construits en bois et couverts en zinc, en bois, ou en ardoise. Dans le centre, on ne peut plus construire qu'en pierre, en briques ou en ciment, pour diminuer les incendies.

Plus loin, ce ne sont plus des pavillons, habitation de la classe aisée, mais des maisonnettes en bois, habitation de l'ouvrier. Elles sont petites, mais elles ont leur jardin, et l'ouvrier a aussi son home (son chez soi). Des building societies (sociétés de construction) achètent de vastes terrains, y tracent des rues, bâtissent des maisons de diverses grandeurs et les louent ou plutôt les vendent, puisque après le paiement de quelques annuités comprenant l'intérêt et l'amortissement, le locataire reste propriétaire. Ces sociétés, tout en faisant de bonnes affaires, rendent service à la classe ouvrière et à la société. L'ouvrier qui a sa maisonnette et son jardin voit ses nombreux enfants grandir et se développer en bonne santé, pendant que les familles ouvrières entassées dans les mansardes de nos grandes villes donnent une génération sans force et sans énergie; et la plupart des enfants meurent en bas âge.

J'arrive à la maison du gouverneur: elle est en bois et fort simple, mais entourée d'un superbe parc, ouvert au public, le dimanche. Au milieu des chênes séculaires, je vois de magnifiques araucarias, des lauriers-cerises, des lauriers-roses et des lauriers-tins; le cyprès, le saule, le magnolia, l'eucalyptus et tous les arbres et arbustes qui ornent nos parcs d'Europe, le tout encadré dans cette belle pelouse que les Anglais portent partout avec eux.

Près de la High school (haute école), je rencontre le Révérend Mac Donald, qui fait sa promenade à cheval et me met sur le chemin de l'hôpital. Je descends une colline et en remonte une autre, je laisse à droite de superbes vaches paissant dans la prairie, et parcours à gauche les allées ombragées d'une magnifique forêt, appelée le dominion (le domaine), parce qu'elle est réservée au public. Les Anglais, dans le tracé de leurs villes, ont toujours soin de réserver de vastes emplacements pour la récréation du peuple. C'est fort sage; car le petit peuple ne peut se payer l'agrément d'une villa, et la santé du public est en raison de la salubrité de l'air qu'il respire.

Enfin, j'arrive à l'hôpital, vaste édifice en ciment à deux étages sur rez-de-chaussée, dominant la ville et la baie. Le jeune docteur qui le dirige me conduit à la visite de l'établissement. Les salles ne sont pas grandes, mais elles sont nombreuses et ornées de plantes et de fleurs. On peut loger 150 malades. On en a 90 en ce moment. La propreté est irréprochable; je remarque un ascenseur destiné à descendre dans les caves les corps des décédés; des fauteuils roulants pour les rhumatisants, et une salle pour les convalescents. Trop souvent, dans les hôpitaux de nos grandes villes européennes, les convalescents sont renvoyés pour faire place à d'autres. Obligés, pour vivre, de reprendre le travail avant d'en avoir les forces, ils retombent bientôt dans un état pire, et retournent à l'hôpital, auquel ils occasionnent de nouveaux frais. Les administrations des hospices feraient donc une économie bien entendue, et en même temps une œuvre humanitaire, en établissant dans chaque hôpital une salle pour les convalescents dont on essaierait les forces grandissantes aux travaux de la maison et du jardin, avant de les lancer dans la société, où ils sont obligés de reprendre leur travail quotidien.

Le jeune docteur fait appeler deux Français qui sont en ce moment dans l'établissement: un est de Saint-Malo, et l'autre de Nantes. Venus ici comme matelots, ils y sont restés parce qu'ils y ont trouvé la vie large et facile: occupés dans les champs à garder les vaches, ils étaient logés, nourris, et recevaient 6 schellings par jour (7 fr. 50); ils sont légèrement atteints de la poitrine.

Les gages sont élevés dans ce pays: le moindre ouvrier gagne 6 à 8 schellings par jour; les capitaux sont encore plus chers.

Les banques donnent 6% sur dépôts compte courant, mais elles prêtent à 1% par mois; on prête sur hypothèque à 10%, et comme les terres ne rapportent ordinairement qu'environ 8% malheur au farmer (propriétaire) qui est obligé d'emprunter! Comme en Europe, le fruit de ses travaux ira au capitaliste!

En quittant l'hôpital, je parcours diverses collines et je vois partout les familles se diriger vers les églises. La cloche tinte; il est 6 heures 1/2; l'office commence chez les diverses communions protestantes: celui des catholiques a lieu à 7 heures. J'arrive à Saint-Benedictus, la principale église catholique, desservie par les Bénédictins. Elle est en bois, vaste, et à trois nefs. Son autel est fort simple et se distingue peu de plusieurs églises protestantes, qui adoptent aussi les chandeliers et les cierges. À la tribune, les chants sont exécutés, comme à la cathédrale, par des voies d'hommes et de femmes; on chante les vêpres, et après les vêpres on donne le salut; le recueillement est parfait. Il est bien tard lorsque j'arrive à l'hôtel pour le thé. Je passe la soirée chez le Révérend Mac Donald à parler des hommes et des choses du pays, et à 10 heures je m'en vais au Zealandia donner un dernier adieu aux passagers et aux officiers. Je trouve là le baron de Hübner qui vient de visiter la Nouvelle-Zélande et s'en va à Sidney: il occupera probablement la cabine que j'ai laissée disponible. Ce bon observateur nous a déjà fait connaître, par sa Promenade autour du monde, les États-Unis, le Japon et la Chine; il donnera probablement encore au public ses impressions sur les colonies océaniennes et sur les Indes orientales qu'il va visiter.

Enfin, je reviens dans la petite cellule du Star hôtel, chercher un repos d'autant mieux mérité que toutes mes courses depuis le matin ont eu lieu avec la pluie sur le dos. Aux fenêtres, pas de persiennes; à 4 heures le jour me réveille, à 5 heures je complète ma correspondance, et un peu plus tard, je me rends chez Mgr Luck, évêque catholique d'Auckland; il demeure à la campagne, à une des extrémités de la ville. Ce bon bénédictin me reçoit avec bonté; il voudrait me retenir chez lui et me fait l'historique de son diocèse, qui a eu bien des péripéties. Il a 12 prêtres pour les 16,000 catholiques répartis dans toute la partie nord de l'île du Nord formant son diocèse, et un seul prêtre pour les 30,000 Maoris, qui sont la plupart catholiques. Point de petit séminaire, pas de séminaire; la grande difficulté est le recrutement d'un clergé sérieux. Ses compatriotes sont, comme la plupart des Anglais, sujets à l'alcoolisme. Pour l'instruction des jeunes filles, 39 Sœurs de la Miséricorde irlandaises lui rendent de grands services. Elles ont 6 maisons et un noviciat. Nous en visitons deux, attenantes à l'habitation épiscopale. Dans une, 30 internes et 40 externes reçoivent l'instruction; dans l'autre, à côté, 80 orphelines apprennent le travail manuel propre à leur sexe. La plupart sont envoyées par le gouvernement, qui a donné le terrain et fournit un secours annuel de 12 livres par orpheline. Nous parcourons les dortoirs, les classes, les ouvroirs: ils sont en bois, bien éclairés, bien aérés, et entourés d'un parc gracieux qui domine la baie. Pour les garçons, Monseigneur n'a qu'une école, confiée à 2 laïques, s'occupant de 70 élèves; les autres vont aux écoles protestantes, nombreuses et bien tenues. Monseigneur attend les Frères Marianites de Lyon, qui pourront relever les écoles de manière à recevoir tous les élèves catholiques. Il espère par là arriver au petit, et plus tard au grand séminaire.

Monseigneur a la bonté de me conduire à son école de garçons, puis chez le consul de France; un bon Écossais qui ne parle qu'anglais, et aux divers bureaux des compagnies de navigation où je dois me renseigner. Ensuite, il m'emmène chez lui pour le dîner, et je le quitte pour me rendre au bateau qui doit me conduire à Tauranga.

Il est 5 heures du soir lorsque ce petit bateau à vapeur quitte le wharf (môle). Le directeur de la Compagnie Mac Gregor, avec lequel j'étais venu depuis San-Francisco, a la bonté de m'accompagner, il me recommande au capitaine. Nous parcourons la belle et vaste baie, admirant encore une fois le superbe panorama de la ville. Je remarque un monsieur à la figure tatouée de hiéroglyphes depuis le menton jusqu'au front; il porte mac-farlane et chapeau haut de forme. On me dit que c'est un chef maori, un de leurs principaux orateurs. Je l'aborde et l'interroge, il est fort aimable et très poli, mais il ne connaît que quelques mots d'anglais et la conversation est difficile. Après le dîner, le salon se convertit en un dortoir où une vingtaine de passagers couchent sur étagères les uns au-dessus des autres.