Nouvelle-Zélande.—Chef Maori.

La mer est extrêmement agitée: ce petit bateau est ballotté comme une coque de noix. On a de la peine à se tenir dans son lit; mais ma fatigue était si grande, que je me réveille le matin, me rappelant, comme dans un rêve, d'avoir fait de continuels efforts pour ne pas être jeté à bas.

À 10 heures du matin, nous entrons dans la gracieuse baie de Tauranga, avec deux heures de retard.

La petite ville de Tauranga compte 4,000 habitants; elle se compose de quelques maisons de bois, parmi lesquelles 2 hôtels, plusieurs boutiques, une église protestante et une cabane en planche servant d'église catholique. Je quitte ici un brave garçon de Lyon; il était venu comme marin, mais il connaissait le métier de boulanger; son esprit d'économie lui permit de prélever un petit pécule sur ses gages élevés, et il est maintenant chef boulanger dans une ville naissante, élevant dans l'aisance une nombreuse famille. Les objets de luxe sont chers, mais le nécessaire à la vie, en moyenne, ne dépasse pas les prix de l'Europe; le pain vaut 6 sous la livre et la viande 10 sous.

À 11 heures je monte dans un break que conduit un robuste Irlandais. J'ai pour compagnon de voyage deux photographes, qui s'en vont sur le lac Taupo prendre les meilleures vues de ce paysage enchanteur. Nous traversons une riche contrée parsemée de fermes. Le fern (fougère) et le titree (buisson de bruyère) est remplacé par un beau gazon vert que broutent les vaches et les chevaux. Les habitations des farmers occupent toujours le monticule dominant; une petite rivière porte ses eaux limpides et murmurantes à travers ces fermes prospères. Mais la population est encore peu nombreuse, et plus loin, les fougères et les titrees couvrent seuls le terrain. Assis à côté du cocher, je cause avec lui: l'Irlandais est communicatif, il prend même volontiers la plaisanterie. Mon cocher est ici depuis 9 ans, et je lui demande s'il se trouve mieux qu'en Irlande. Oui, me dit-il, j'y ai meilleure nourriture. En Irlande, je travaillais une ferme près de Dublin avec mon père et mes frères, et on nous donnait pour cela 6 livres chaque 6 mois. À peine arrivé à Auckland, je recevais 4 livres par semaine comme cocher; j'ai pu bientôt économiser assez pour me mettre patron; mais là je n'ai pas réussi, et j'ai fait faillite. Mon frère alors, qui exploite un hôtel à Ohinemutu et entretient cet omnibus, m'a pris à son service et me paie 4 livres par semaine. Un autre de mes frères a gagné une vingtaine de mille livres aux goldfields (champs d'or) de Thames, près Auckland, et continue à y faire de bonnes affaires en spéculant sur les actions. J'ai encore trois autres frères en Amérique, un à Chicago, un à New-York, et un en Californie: ils ont tous prospéré et élèvent chacun une nombreuse famille.

La route est d'abord excellente; à défaut de pierres, on la charge de coquillages qui couvrent la plage et forment une chaussée très dure; mais dans l'intérieur les coquillages font défaut et la boue commence. Nous arrivons au Gate-Pa où, en 1864, les troupes britanniques, prises d'une panique, s'enfuirent devant les Maoris, abandonnant leurs officiers, qui tous périrent de la main de l'ennemi. Le lendemain, lorsque les troupes revinrent, elles trouvèrent le colonel Booths blessé mortellement; les Maoris avaient mis sous sa tête un coussin d'herbe, et un bassin d'eau à son côté, sans toucher ni à sa montre, ni à sa chaîne. Je doute que des Européens civilisés en eussent fait autant envers leur ennemi. Un peu plus loin nous entrons dans la superbe forêt d'Oropi: elle est ce que les siècles l'ont faite. De gigantesques squelettes d'arbres morts se tiennent à côté d'autres à la fleur de la vie; les lianes s'entrecroisent, les parasites poussent partout: quelques-uns enlacent tellement les arbres, qu'ils les étouffent et végètent à leur place; quelques arbres ont plus de 2 mètres de diamètre, j'en ai vu un à demi brûlé qui avait de 7 à 8 mètres de diamètre. Mais tout est en désordre; la vie est à côté de la mort; les Maoris n'ont pas fréquenté les cours de l'École forestière. Cette forêt, comme le reste de l'île, leur appartenait, et ce n'est qu'à la suite de la dernière guerre que le gouvernement l'a confisquée avec la plupart de leurs terres.

La route suit un terrain onduleux, monte et descend des collines; par-ci, par-là on a fait une chaussée avec des fascines, mais les trous sont nombreux et les sursauts aussi. Nos quatre robustes chevaux ont de la peine à nous sortir de la boue, et la pluie ne discontinue pas. Vers le milieu de la forêt, nous nous arrêtons à une baraque appelée Mid-way house. Il est 4 heures, et je n'ai pas mangé depuis le matin; l'appétit fait trouver délicieux le modeste repas. Cet endroit solitaire doit être très sain; nous y voyons une douzaine de petits enfants de l'hôtesse: les familles sont prolifiques dans les pays nouveaux et l'aisance générale prolonge la vie. Les décès, qui sont de 21,6 par mille en Angleterre, n'atteignent que 17,59 en Queensland, 16,22 en Tasmanie, 15,52 en Victoria, 12,15 en Nouvelle-Zélande. Le petit livre indicateur qu'on m'a remis à Tauranga dit à propos de cet endroit par un N. B. et entre parenthèses. (Even good Templars may drink here with the greatest impunity; it is so very retired!) Même les bons Templiers (sorte de francs-maçons) peuvent boire ici avec la plus grande impunité; l'endroit est si caché!

Ainsi toute la lecture de la Bible et la plus stricte observation du dimanche n'arrivent pas à extirper de ces populations la plaie de l'alcoolisme! Je crois qu'on y arriverait plus facilement en favorisant la culture de la vigne, de manière à rendre le vin abordable au peuple comme boisson journalière. Le vin mêlé à l'eau est la plus saine et la plus fortifiante des boissons. Le corps humain a besoin pour les fonctions digestives d'une certaine quantité d'alcool; si on ne la lui donne innocente par le vin dans les repas journaliers, il la prendra à intervalles par des drogues malfaisantes. Les temperance hôtels, qu'on rencontre partout ici, comme en Angleterre, et dans lesquels on ne boit que de l'eau, seraient mieux nommés intemperance hôtels, car tempérance indique juste milieu; et le rien est aussi intempérant que le trop. À part quelques heureuses exceptions, l'excès provoque l'excès, et l'alcoolisme n'est pas une plaie spéciale au Maori. Les pays vinicoles sont ceux qui ont le moins d'ivrognes: le corps qui a eu le nécessaire recourt plus difficilement au superflu. À l'heure actuelle l'Australie produit d'excellent vin, et on le vend encore ici à 7 fr. la bouteille; le moindre vin français vaut 10 fr. la bouteille; il est donc inabordable. Les nombreux coteaux de la Nouvelle-Zélande pourraient fournir assez de vin pour que, même à un prix rémunérateur pour le viticulteur, l'habitant puisse le boire à moitié prix de la bière, à la condition que la régie ne perçoive pas le double et le triple du prix du coût.

Une heure après avoir quitté la Mid-way house, nous pénétrons dans les magnifiques gorges de Mangorewa. La petite rivière se brise avec fracas de précipice en précipice, et des murailles de rochers s'élèvent à pic à 50 mètres de haut. Enfin, après 18 milles, nous quittons la forêt, et quelques milles après, à 9 heures 1/2 du soir, nous sommes à Ohinemutu, sur le lac Rotorua.[Table des matières]

CHAPITRE XX

La tradition des Maoris sur leur venue en Nouvelle-Zélande. — Rangatiki et son chien Potaka. — Hinemou et Tutanekai. — Le lac Rotorua. — Les eaux thermales. — Un Pa. — Les Maoris, leurs vêtements, leur nourriture. — Mœurs et usages. — L'anthropophagie. — La carved-house. — Tiki et Maui et le récit de la création. — Raïnga et la route du ciel. — Les ministres protestants et le traité de Waïtangi. — Les Pères Maristes. — La forêt de Tikitapu. — Le lac Rotakakahi. — Waïroa. — Les femmes Maoris et le tabac. — Costumes et jeux. — L'école. — Un examen de géographie. — L'instruction. — La cascade. — La haka ou danse indigène. — Le lac Tarawera. — Le Té Tarata ou terrasse blanche. — Le lac Rotomahana. — Les geysers. — Le repas. — La Aukapuarangi ou terrasse rouge. — Un bain bouillant. — Retour à Waïroa et à Ohinemutu.

La tradition des Maoris est qu'ils seraient venus en Nouvelle-Zélande dans de grands canots, sous la conduite d'un certain chef qui, à la suite de querelles, voulut quitter les îles malaises, son pays natal. Ils conservent le nom des divers canots et rapportent les faits et gestes des tribus qui en sont sorties. En tenant compte de leurs récits, on peut croire que leur migration remonte à 20 générations, c'est-à-dire à peu près au XVe siècle.

Rangatiki, chef Maori.

Pour ce qui concerne la découverte de cette région des lacs, la tradition maori dit qu'un certain Rangatiki, chef du canot Arawa, venu lui aussi avec les autres de Hawaïki (qu'on suppose être Sumatra)[7] débarqua à Maketu et commença à explorer la contrée avec les siens et Potaka, son chien favori. Mais celui-ci disparut bientôt et ne reparut qu'après deux jours. Il était malade, et on s'aperçut qu'il avait eu une indigestion de poissons. Son maître comprit donc que Potaka avait découvert une mer, et suivant ses traces, on arriva au bord d'un lac qu'on nomma Rotoïti (petit lac). Là, comme le chien, le maître et les siens se gorgèrent d'un petit poisson appelé inanga. Poursuivant plus loin, ils arrivèrent à un autre lac qu'ils appelèrent Rotorua (second lac). Dans l'île Mokoïa, qui s'élève au milieu, de ce lac, ils trouvèrent une tribu dont le chef, Kawaarero, leur fit bon accueil, mais leur proposa bientôt de manger le chien. N'ayant pu l'obtenir, il surprit un beau jour le pauvre Potaka et le mangea en secret. Mais Rangatiki, à la suite d'une incantation, apprit le fait et le reprocha à Kawaarero, qui s'indigna en le niant. Rangatiki appela le chien en témoignage «Potaka tawhiti e kai hea koe?» (mon cher Potaka, où es-tu?) Et le chien répondit en aboyant dans le ventre de Kawaarero. Celui-ci fut donc tué à l'instant, et sa tribu mise en pièces. Rangatiki avec les siens s'établirent à leur place. Plus tard, une jeune fille appelée Hinemoa, attirée par les sons de la flûte du jeune Tutanekai, traversa le lac à la nage et vécut heureuse avec lui; de là le nom d'Ohinemutu, donné à l'endroit, nom qui signifie la jeune fille qui traverse à la nage.

Hinemoa, jeune fille Maori.

La vue du lac Rotorua est gracieuse, le paysage est verdoyant. Des vapeurs sortent de tous côtés, s'élevant dans les airs comme d'une terre en feu. Partout des sources bouillantes et des trous brûlants. Une petite presqu'île s'avance dans le lac; elle était beaucoup plus grande, mais une bonne partie a disparu sous les flots. Ce qui reste est occupé par une vingtaine de whares, cases ou cabanes maoris. Elles ont à la façade principale une porte et une fenêtre et sont couvertes d'une espèce de paille longue, de la famille des genêts. Quelques-unes ont une cheminée, la plupart n'en ont point. Le Maori cuit ses aliments dans l'eau chaude ou à la vapeur des sources qui l'entourent. Ces braves gens ont l'air bien constitué, figure riante, peau brune donnant sur le rouge, lèvres un peu épaisses, yeux noirs et pétillants, belles dents blanches.

Un Pa ou village maori.

Ils sont vêtus à l'européenne, mais la plupart ont les pieds nus et quelques-uns entourent leur corps simplement avec une couverture ou un châle multicolore. Les femmes aussi bien que les hommes ont de beaux cheveux noirs; les veuves les coupent courts comme les hommes en signe de deuil. Les femmes mariées se tatouent les lèvres et le menton, les chefs se tatouent plus ou moins artistement toute la figure avec un os de poisson. Leur nourriture consiste en pommes de terre, en porc et poissons. L'anthropophagie commença à diminuer chez eux dès que le capitaine Cook introduisit ici le cochon, vers la fin du siècle dernier. L'homme qui a faim et qui n'a rien à mettre sous la dent s'attaque nécessairement à son semblable. Il y a deux ans, les survivants de la mission Flatters, à bout de force dans le Sahara, convinrent que chaque matin un d'eux serait tiré au sort et servirait de nourriture aux autres. La mission Greeley au pôle nord a donné les mêmes exemples.

Maoris ou Néo-Zélandais.

Plusieurs Maoris jettent leurs lignes primitives dans les eaux du lac et en retirent de belles carpes d'importation anglaise. Elles s'y sont tellement multipliées que parfois, à la suite de l'explosion d'une cartouche de dynamite, la surface du lac en est couverte, et elles deviennent ainsi la proie facile du Maori, insouciant de leur destruction. Garçons et filles, hommes et femmes se baignent en costume d'Adam et d'Ève, sans se douter de la moindre inconvenance; j'avais remarqué le même fait au Japon. Lorsqu'il fait froid, au lieu de se baigner dans le lac, ils se plongent dans les bassins d'eau minérale. Cette eau est ici alcaline, là sulfureuse, ailleurs arsenicale. Les blancs s'en servent contre les rhumatismes et les maladies de foie. Au milieu du Pa (settlement ou établissement) s'élève la Carved house, maison sculptée: c'est une cabane plus grande que les autres, tapissée de boiseries sculptées; elles représentent des monstres ou figures d'hommes et de femmes tirant leur langue et ayant deux coquillages brillants en guise d'yeux. Presque toutes les cabanes maoris ont à l'entrée une de ces caricatures qui, probablement, dans leur ancienne religion, devaient figurer des dieux protecteurs.

Actuellement ils sont tous chrétiens et la plupart catholiques; mais leur ancienne religion conservait, comme au reste chez tous les peuples, les traces de la tradition des vérités primitives communes au genre humain. Ainsi leur récit de la création raconte qu'une divinité bienfaisante appelée Tiki visita la terre au début de son existence, et forma avec ses mains un homme en terre rouge pétrie avec son sang, et le mit à sécher contre une haie; en séchant la vie vint en lui, et Tiki fut content de son œuvre. Il forma de la même manière le corps d'une femme et le mit à sécher au soleil, et en séchant la vie vint en elle. Ce premier couple se multiplia et remplit la terre; mais cette génération fut si méchante que Tiki décida de la détruire au moyen d'un déluge qui mit toute la terre sous l'eau. Alors vint une autre divinité appelée Maui, qui, avec ses trois frères, se mit à pêcher. Un des frères, avec un grand hameçon formé de la mâchoire d'un de ses ancêtres, prit quelque chose pour laquelle il fallut les efforts de tous les pêcheurs pour la mener à fleur d'eau; or, c'était la Nouvelle Zélande, qu'ils fixèrent sur un bâton, et le monde recommença de nouveau.

Nouvelle-Zélande.—Types Maoris de la classe supérieure.

Les Maoris croyaient aussi à l'immortalité de l'âme, et plaçaient la route du ciel à travers Raïnga, grotte qui se trouve au cap nord de l'île Nord. Après une bataille, ils croyaient entendre le bruit des âmes qui passaient à l'autre monde sur un bâton formé de racines de pohutukawa, arbre qui croît en ces lieux. Les grands chefs ne pouvaient y passer qu'en laissant là un de leurs yeux, destiné à devenir une nouvelle étoile dans le firmament. Les méchants allaient à Po, lieu de souffrance où vont tous les mauvais esprits.

Ils conservaient aussi le souvenir d'un certain Tawaki, homme de bien, qui traversa la terre en guérissant, les malades et qui fut enlevé au ciel sans mourir, et de là il veille sur les mortels qui l'invoquent. Probablement cette tradition se rapporte à Élie, et leur vient du peuple juif, avec lequel il dut y avoir communication.

Ohinemutu se compose de trois hôtels, et de quelques écuries.

Après avoir visité les environs et pris un bain d'eau minérale, je pars avec une famille de Tasmanie pour Waïroa. La route traverse d'abord une plaine de 3 milles de long. Le gouvernement y a tracé une future ville et construit un bain, une Court house, et le logement d'un médecin. Les terrains ont été lotisés et vendus pour 89 ans selon la méthode anglaise, au profit des Maoris propriétaires. Les enchères ont élevé les prix jusqu'à plus de 50,000 fr. de rente annuelle, mais, faute d'habitants, les pauvres Maoris n'ont pas encore vu le premier sou.

Un clergyman chevauche avec sa fille pour visiter les environs: on me dit que c'est un évêque protestant. Les ministres protestants sont venus ici en 1814, et ils ont si bien manœuvré, qu'en 1840 ils ont obtenu que la plupart des chefs signent à Waïtangi (eau des pleurs) un traité qui les rendait sujets de la Grande-Bretagne. Les missions catholiques sont venues en 1837 avec les Pères Maristes.

Nous laissons à droite les geysers de Whakarewarewa, qui envoient leur vapeur vers le ciel, et entrons dans la superbe forêt de Tikitapu. Les merles y font entendre leur sifflet monotone et mille sortes d'oiseaux les accompagnent de leurs chants mélodieux. Des pigeons sauvages et des faisans au superbe plumage s'élancent à tout instant à l'approche de notre voiture. Les parasites entourent les arbres, les lianes s'entrecroisent, l'aubépine est en pleine floraison, ainsi que le titree. Les Maoris coupent des arbres séculaires, des rimu, des tawa et des miro, et y creusent de superbes canots longs de 8 à 10 mètres. Lorsque nous quittons la forêt nous sommes au bord du lac Tikitapu (lac bleu) superbe nappe d'eau azurée, dans laquelle ne vit aucun poisson. Les Maoris tiennent ce lac pour sacré et croient qu'un dragon divin en fait sa demeure. Un bourrelet de terre sépare le lac Tikitapu du lac Rotokakahi (lac vert). Celui-ci est à 70 pieds en contre-bas du premier. Sur ses bords croît en quantité le wharangi, espèce de buisson que le bétail mange avec avidité mais dont souvent il meurt. Au milieu du lac Rotokakahi s'élève une petite île pittoresque appelée Motutawa. Ses eaux se déversent dans le ravin par une petite rivière qui à Waïroa se précipite d'une trentaine de mètres en gracieuse cascade.

Maoris ou Néo-Zélandais.

À midi 1/4, nous arrivons à Waïroa au Rotomahana hôtel. Une quantité de Maoris nous entourent et nous saluent gracieusement. Les jeunes filles portent leurs petits frères ou sœurs sur le dos, enveloppés dans un châle; les femmes fument la pipe et nous demandent du tabac. Mon compagnon, qui connaît un peu le langage maori, leur dit: «Katahi taku mea whakama ko te wahine kïa kaï païpa» Je suis honteux de voir les femmes fumer.—Then don't look, répondit l'une d'elles en parfait anglais: (alors n'y regarde pas). Maka a tu te païpa, jette ta pipe, ajoute l'Anglais; no fear, répliqua la femme: (pas de crainte).—Engari me hoko he hopi kana he tupeka, continua l'Anglais (il est mieux d'acheter du savon que du tabac).—Kahore! répliqua la femme avec un rire moqueur, et les autres criaient: Kapaï te tupeka (le tabac est bon) no good te hopi (le savon n'est pas bon).

Le tabac et l'alcool sont la perte de ce pauvre peuple si bon et si simple. Quoi d'étonnant? l'Anglais lui-même a tant de peine à s'en défendre! Les hommes comme les femmes chez les Maoris portent un seul pendant d'oreille; c'est une longue pierre de jade ou une dent de requin tenue avec de la cire d'Espagne, ou un paquet de plumes attaché à l'oreille avec un fil de laine, ou simplement de la ficelle. Or, souvent son poids allonge hors mesure l'oreille qui le porte et le trou où passe la ficelle s'agrandit. Un autre ornement des deux sexes est aussi un collier portant au centre en pierre verte l'image grotesque d'un homme ou d'une femme ayant pour yeux deux haricots rouges. Une quantité de jeunes filles vêtues de rose, de rouge, de vert, avec des robes à volant, comme des danseuses, jouent dans le chemin avec des garçons ou d'autres jeunes filles en jetant des boutons contre un clou planté à terre. Cette bande joyeuse nous suit à la Carved house, maison sculptée dans le genre de celle d'Ohinemutu, mais plus petite. Une vieille femme y fait des tapis de plumes de faisans et de pigeons qui ressemblent assez à de magnifiques peaux d'animaux. Elle en demande fort cher; le moindre coûte 4 livres (100 fr.) il y en a même un grand de 50 guinées (plus de 1,300 fr.). Bon pour les amateurs! C'est avec ces tapis que les anciens chefs couvraient leurs épaules comme d'un manteau royal. On veut me vendre des massues sculptées, et autres armes indigènes en bois, mais elles sont fort chères quoique bien intéressantes. Nous avons de la peine à nous tirer hors de la troupe joyeuse des Maoris pour prendre notre lunch.

Maoris ou Néo-Zélandais.

Après le repas, nous visitons l'école. Une vingtaine de garçons et de jeunes filles de 7 à 15 ans occupent divers bancs. Une jeune femme de 30 ans, avec sa gravité britannique, a toute la peine du monde à faire tenir tranquille cette jeunesse nerveuse. Son père, vieillard à barbe blanche, vient souvent à son aide. L'école est une simple cabane de bois. Plus pratiques que dans nos pays, les colons de la Nouvelle-Zélande gardent leurs millions pour un meilleur emploi que celui d'élever des palais scolaires dans tous les villages. Par contre, ils répandent l'instruction à profusion et le nombre d'écoliers, quoique dans un pays où 500,000 âmes occupent une surface plus grande que celle du Royaume-Uni, dépasse le nombre de 15 par 1,000 habitants, pendant qu'il n'est que de 13 en Angleterre. Il est vrai qu'on ne les fatigue pas comme dans nos vieux pays. Deux heures d'école le matin et deux heures le soir leur apprennent autant que les longues journées de classe dans nos pays d'Europe. L'attention de l'enfant ne pourrait se prolonger au-delà d'une certaine limite; passé cette limite, forcer la nature c'est du temps perdu.

Jeune fille Maori de la classe supérieure.

Les parents sont obligés d'envoyer à l'école leurs enfants depuis 7 jusqu'à 15 ans: les parents négligents sont punis par les boards of schools, qui ont pour cela des pouvoirs discrétionnaires. Par une permission spéciale du board, on peut envoyer l'enfant dès l'âge de 5 ans et l'y laisser jusqu'à 17. La plupart des écoles sont mixtes, et certes c'est là un inconvénient, mais grandement tempéré par la forte idée du devoir que les Anglais inculquent dès la plus tendre enfance. Dans beaucoup d'endroits, le même maître fait l'école pendant une semaine dans un village et pendant une autre semaine dans le village voisin. Or, souvent les distances sont grandes, mais le maître peut se payer un cheval: il reçoit environ 3,000 fr. l'an. La maîtresse d'école nous dit que 70 enfants sont inscrits, mais que le plus grand nombre sont actuellement avec leurs parents dans le bush (forêt) à quelques milles de distance, pour la semaille des pommes de terre et du maïs. Elle nous montre les cahiers des élèves, dont quelques-uns prouvent l'aptitude du Maori pour la calligraphie. La seule langue enseignée est l'anglais. On passe un petit examen de lecture, puis le maître interroge sur la géographie.—Où se trouve le Congo?—la Tamise?—Et les élèves en indiquent la situation sur la carte.—Où est la Chine?—Un enfant la montre du doigt;—Qu'est-ce qu'on y récolte pour l'exportation?—Un autre répond: Le thé et la soie.—Où se trouve Mauritius?—Un élève en désigne la place—Qu'est-ce qu'on y récolte?—La canne à sucre, qui donne le rhum et le sucre.—Un maître italien aurait demandé à propos de la Chine quels sont ses meilleurs poètes; un maître espagnol, si on y élève de farouches taureaux pour les courses, et un maître français, si on y a proclamé les droits de l'homme. Avant de quitter l'école, la maîtresse prend place à l'harmonium et les élèves nous chantent en bonne mesure et avec harmonie des cantiques anglais et des chansons maoris. Je remarque les nombreux tableaux qui tapissent les murs; ce sont des cartes géographiques, des dessins d'animaux pour l'histoire naturelle, des groupes bibliques pour l'enseignement de l'Ancien et du Nouveau Testament; l'enfant apprend bien plus facilement par les yeux.

Élève Maori.

Pendant ce temps, la pluie s'est calmée. Je n'ai pas encore vu un jour sans pluie depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, et la région des lacs que je visite, avec ses nuages, sa verdure et ses pluies, me rappelle le Catherine-Lock d'Écosse, ou le Windhermere du Cumberland.

Nous profitons de l'éclaircie pour visiter la cascade. À 3 heures, les enfants quittent l'école et nous suivent tous, chantant les chansons indigènes sur une cantilène analogue à celle des chansons arabes. Nous pénétrons dans un vallon profond où croissent les arbres séculaires. Les parois en sont abruptes et glissantes; les deux miss tasmaniennes et leur frère sont à leur aise dans l'étroit sentier aussi bien que les indigènes; mais une vieille dame de Christchurch, qui est de la partie, ne peut tenir debout, et je lui sers de bâton. Après 10 minutes de descente, nous arrivons au fond, et admirons la superbe cascade qui tombe avec fracas dans un bassin. De là l'eau se déverse par des branches multiples dans le torrent, et va se perdre dans le lac voisin. En remontant nous faisons collection de fougères et de mousses qui tapissent le sol, et allons visiter la vieille église de la mission. C'est une baraque de planches couverte de lierre. Ces plantes pénètrent même dans l'intérieur, où elles pendent en lianes. De la fenêtre de l'église on jouit d'une vue délicieuse sur la forêt, la montagne, et sur le lac Tarawera.

Élève Maori.

Dans la forêt, je suis bientôt arrêté par les lianes; je visite le cimetière, que les Maoris placent toujours dans un endroit élevé. Le Pa (agglomération) de Waïroa est catholique comme la plupart des Pa maoris. À 6 heures, nous rentrons à l'hôtel. Là, les enfants qui nous avaient suivis nous demandent leur rétribution comme guides; mon compagnon leur distribue une quantité de petite monnaie, et les miss leur portent deux corbeilles de morceaux de pain. Celui-ci est bientôt dévoré, et les pence volent en l'air pour jouer à pile ou face. Après le dîner, je demande à voir une haka (danse indigène). Plusieurs s'offrent à l'exécuter moyennant le prix courant, qui est d'un schelling par danseur ou danseuse. J'avais entendu dire que souvent ces danses dégénèrent en scènes scandaleuses, et je préviens mes danseurs qu'ils n'auront rien s'ils manquent à l'honnêteté. Ils m'introduisent dans une de leurs whares (cabanes); je me courbe pour passer par la petite ouverture. Un feu au milieu de la case a servi à cuire les aliments; mais la fumée n'a d'autre issue que la porte et aveugle les habitants. On le pousse au dehors et on allume deux bougies placées à terre dans deux souliers servant de chandeliers. Les danseurs s'alignent et un d'eux commence à battre la mesure en frappant de ses deux mains contre ses genoux; puis il bat du pied droit par terre en cadence, allonge les bras en avant, gesticule des mains, porte les deux bras à droite, puis à gauche, puis en l'air et en bas, continuant la mesure par le son de la voix et le battement du pied; les autres font de même, en sorte qu'on dirait autant de mannequins mus par une seule machine. Après plusieurs reprises de ce jeu fantastique viennent les grimaces, les contorsions de la bouche et des yeux. Craignant que l'excitation n'arrive trop loin, j'arrête le haka et laisse les danseurs et les danseuses jouir en paix de leur petit salaire.

Té Tarata ou White Terrace (Terrasse Blanche) à Rotomahana.

Le lendemain, à 6 heures, le tamtam nous réveille, et une 1/2 heure après, le déjeuner est servi. À 7 heures, nous nous acheminons vers le lac Tarawera. Sophia et Kate, les deux guides choisis par les Maoris, nous précèdent. Une d'elles, Sophia, porte la médaille de sauvetage; elle a plongé et pêché un vieillard un jour où le canot a chaviré dans le lac Rotomahana. Nous sommes 10 visiteurs. Arrivés au bord du lac, 6 prennent place dans un canot anglais et 4 dans l'autre moins grand. Le premier a 6 Maoris et le deuxième 4, chacun avec une longue rame, et nous voilà en route. Le lac Tarawera a 8 à 10 milles de long; les rives que nous quittons sont verdoyantes et les montagnes boisées. Plus loin, la nature est moins vivante. Les deux canots font une espèce de régate et jouent à se devancer. Le nôtre a une voile; le vent souffle froid et vif, et nous arrivons les premiers à Tahunatorea, autre Pa maori. Là, nous laissons nos canots européens, et après avoir mis nos effets dans deux canots maoris (troncs d'arbre creusé) qui nous suivront par la petite rivière, nous traversons un isthme d'un mille de large pour arriver au lac Rotomahana. Du haut de la colline nous voyons la Té Tarata ou terrasse blanche. De ce point, elle n'offre rien de surprenant; mais après avoir descendu la pente et pénétré sur son domaine, nous sommes ravis. Nous marchons sur des filigranes de stalactites, à travers mille bassins grands et petits; taillés avec la précision d'un artiste et remplis d'une eau azurée comme le ciel du Japon. On dirait que le grand Architecte s'est plu à orner ce magnifique parc de ce superbe monument. Il est plus large à la base: environ 150 mètres, et va en se rétrécissant au sommet, élevé de 100 pieds sur le niveau du lac. Nous pataugeons dans l'eau, qui devient de plus en plus brûlante à mesure que nous approchons du sommet. Là, un petit cratère de 10 mètres de diamètre et de 50 pieds de profondeur est tantôt vide et on descend au fond, tantôt il se remplit d'une eau bouillante à briser tous les thermomètres. Alors, si le vent du nord-est vient à souffler, une colonne d'eau s'élève jusqu'à 200 pieds de haut, et retombe en superbes nappes d'argent; c'est comme les geysers du Yellowstone Park dans l'Amérique du Nord. Tous les objets qu'on place sur la terrasse sont bientôt pétrifiés. Nous redescendons et parcourons un terrain rempli de geysers moins grands. Je remarque un petit cratère qui lance de la vapeur comme la machine d'un grand navire et fait un bruit qu'on prendrait pour celui d'une immense scierie à vapeur. Un peu plus loin, la terre bout à chaque pas et soulève une sorte d'argile fine que les Maoris mangent volontiers. J'en goûté et n'y trouve que le goût du sulfate de fer. La vapeur fuse de tous les côtés, on ne peut faire un trou en terre avec le parapluie sans qu'il en sorte de l'eau bouillante ou de la vapeur. La terre est pour sûr une grande marmite.

Vue générale du lac bouillant de Rotomahana.

Ce n'est pas sans danger qu'on marche, sur ces volcans plus ou moins actifs; le guide me crie à tout instant: Follow the path, ne quittez pas le sentier. Plusieurs ont trouvé la mort dans quelques-uns de ces trous, où ils ont été bouillis en un clin d'œil.

Pendant notre excursion, les canotiers ont cuit le riwai (pommes de terre) à la vapeur du volcan. L'hôtelier nous avait fourni deux boîtes de conserve de langues de bœuf, et nous dévorons nos provisions avec le même appétit que les Maoris. Ceux-ci partagent notre nourriture, mais refusent le sel: ils ajoutent que l'habitude du sel rendait le blanc immangeable au temps où ils se plaisaient à le croquer.

Lac de Rotomahana.—La Otukapuarangi ou Pink-Terrace (Terrasse Rose).

Après le repas, nous entrons dans les petits canots maoris. Il est impossible d'y tenir debout, nous y marchons à genoux pour gagner notre place, et nous nous asseyons sur nos talons. Le moindre mouvement de travers mettrait facilement sans dessus dessous ces troncs d'arbre. Nous traversons ainsi le lac Rotomahana (lac chaud). Je tiens une main dans l'eau. Elle change de température à tout instant, selon que nous approchons ou que nous nous éloignons d'une source bouillante. Ce lac n'est pas grand, un quart d'heure suffit aux pagaies des Maoris pour atteindre l'autre bord. Là, laissant les ladies sur la grève, les hommes grimpent seuls la Otukapuarangi ou pink terrace (terrasse rose). Elle est ainsi nommée parce que les stalactites ont une belle couleur rose écaille. Les visiteurs les couvrent de leurs noms; une couche de stalactite transparente recouvre bientôt ces noms, et les caractères demeurent ineffaçables. La Pink terrace est moins grande que la précédente; ses bassins remplis d'eau azurée sont moins nombreux, mais la couleur de ses stalactites est délicieuse. Elle ressemble à l'intérieur de gros coquillages. Au sommet de la terrasse, nous entrons dans la forêt voisine, pour quitter nos habits, et nous prenons notre bain dans les bassins. L'idée de prendre un bain après un copieux repas m'avait paru singulière, et je ne m'y étais soumis que pour faire comme les autres; mais dans ces bains chauds, je comprends que si j'avais eu mon premier appétit, j'aurais été tenté de manger un morceau de ma chair parfaitement bouillie. Aussi notre bain ne fut pas long, et nous reprenons nos vêtements pour venir inviter les dames à s'y rendre à leur tour. Pendant qu'elles sont en train de se bouillir, nous visitons les nombreuses sources plus ou moins brûlantes des environs, et remontons au sommet pour voir le gracieux petit lac bleu qui domine la terrasse. Les stalactites y croissent au fond en forme d'arbres; mais la vapeur qui sort de l'eau nous empêche de les voir bien distinctement. Je recueille quelques beaux morceaux de pierre rouge et les offre aux deux jeunes miss tasmaniennes. Elles avaient déjà accepté une collection de fougères, mais elles refusent ce dernier présent, disant: It is not allowed (ce n'est pas permis). En effet, une affiche que j'avais lue à l'hôtel disait qu'il était défendu aux visiteurs d'emporter des stalactites. J'ai remarqué souvent cet esprit d'obéissance à la loi dans la race anglo-saxonne; c'est là toute sa force. Il est impossible de faire de l'ordre public, lorsque chacun se permet en particulier un petit désordre.

Enfin, vers 2 heures nous quittons ces lieux enchanteurs et prenons le chemin du retour. Les Néo-Zélandais appellent les terrasses de Rotomahana, l'endroit le plus merveilleux du monde. Sans aller si loin, on peut dire que c'est là un ensemble de phénomènes des plus curieux qu'on puisse voir sur la terre[8].

À notre retour, nous voyons près la grande terrasse une multitude de poules sauvages, de canards et autres oiseaux aquatiques qui se prélassent dans l'eau thermale. Nous suivons dans nos canots indigènes la petite rivière qui unit les deux lacs. Après avoir salué la tribu des Maoris qui nous avait conduits dans les canots du pays, nous reprenons sur le Tarawera nos canots européens. Le lac Tarawera s'est mis de mauvaise humeur et pousse de grosses vagues. La pluie, qui n'était pas encore tombée, menace de nous inonder. Nos rameurs s'animent par la cantilène des chansons nationales, et après une heure d'héroïques efforts, ils nous déposent à l'autre bord.

À l'hôtel, nous retrouvons la même multitude de Maoris jouant aux sous avec la même insouciance. Nous prenons notre repas et rentrons le soir à Ohinemutu.[Table des matières]

CHAPITRE XXI

Sulphur-point. — Les bains du gouvernement. — Perdu et retrouvé. — Les geysers de Whakarewarewa. — La fin de Komutumutu. — Le geyser de Waïkiti. — Les sépultures. — Le divorce. — Route vers Taupo. — Le Waïkato. — Un cocher concurrent. — Débourbés par les Maoris. — Le Tangariro et sa légende. — Le lac de Taupo. — Les bains de M. Lofley. — À la recherche de la cascade Huka. — Le Crow's nest. — Les rêves au bord du lac. — Taniwha, l'homme aux cheveux rouges.

Je passe ma matinée à rédiger mon journal de voyage, et dans l'après-midi je vais à Sulphur-point, visiter les bains du gouvernement. Ils sont encore en construction. Tout y est simple comme dans les pays nouveaux.—Des conduits en bois amènent l'eau de deux sources sulfureuses et alcalines. Une est appelée Priest Source, parce qu'un ministre protestant y a été guéri de son rhumatisme; l'autre, Rachel Source. Que vient faire ici Rachel? c'est ce qu'on n'a pas su m'expliquer. Les bains pour les messieurs et les bains pour les dames consistent en de petites piscines de 7 à 8 mètres de côté; l'établissement est une baraque en planches. Je m'avance vers les bords du lac à un groupe de sources plus ou moins liquides (la terre bout ici comme l'eau), plus ou moins brûlantes, et je me figure qu'en suivant les bords du lac vers l'ouest, je dois rejoindre Ohinemutu. Géographiquement j'avais raison, mais pratiquement c'était autre chose. Je passe à travers les champs de fougères et j'évite les marais et les trous d'eau bouillante; mais bientôt j'arrive aux titrees, qui me barrent le chemin. J'espère que cette barrière franchie, je retrouverai le bord du lac et quelque sentier. Je fais donc de grands efforts, et je perce à travers les titrees; mais leur champ n'a point de fin. Par-ci par-là des marais, des trous d'où sort une vapeur sulfureuse, et des étangs bouillants. La nuit approche, l'eau tombe à torrents, je suis trempé jusqu'aux os. Il est bien vrai qu'en Nouvelle-Zélande il n'y a ni reptiles, ni fauves; mais quoi qu'il en soit, la perspective de passer la nuit dans ces buissons détrempé d'eau ne me sourit pas. J'ai un moment de panique; puis la raison me dit que le mieux est de retourner en arrière. Après d'héroïques efforts, je reviens au point de départ et je bénis Dieu d'être sorti de ce mauvais pas. Il est toujours dangereux dans les pays nouveaux de quitter les sentiers. Il est bien tard quand j'arrive à l'hôtel. On s'y était fort peu ému sur mon compte; on pensait que j'avais l'âge de raison.

Le lendemain, la matinée se passe à écrire et l'après-midi à visiter les geysers de Wakarewarewa. Ils sont à trois milles de Ohenimutu, vers la colline. Je suis cette fois une route carrossable, mais c'est celle de Taupo. Je suis obligé de la quitter à un point donné, pour me diriger vers les vapeurs qui s'élèvent des geysers. Toutefois je ne sors pas des sentiers tracés et j'arrive à travers mille trous béants où bouillonnent l'eau et la boue, au bord d'une petite rivière. Je la traverse sur une passerelle de madriers, et j'atteins une vingtaine de whares ou cases maoris. Ils se sont établis là probablement pour économiser le feu qui doit cuire leurs aliments. Un jeune Maori me fait lire le règlement qui assigne tant de schellings à la station et tant au guide, puis me conduit aux geysers à travers les bassins et les trous d'eau bouillante. La terre est si mobile, qu'à tout instant on croit la voir manquer sous ses pas. Dans un de ces trous, Komutumutu, chef des Puja qui occupaient la station, fit bouillir la tête d'un ambassadeur que lui envoyait le chef de la tribu voisine. Celui-ci, après avoir vainement attendu son envoyé, comprit ce qu'il en était advenu. Il tomba avec sa tribu sur les Puja, et fit bouillir la tête de Komutumutu dans le même trou. Le guide me conduit au geyser de Vaïkiti, qui projette de l'eau à une douzaine de pieds. Lorsque le vent souffle du nord-ouest, l'eau s'élève à 30 ou 40 pieds. Mon cicérone me montre sa case; elle est à louer. La case voisine est louée moyennant 5 schellings par semaine à deux Anglais qui prennent ici les bains thermaux. Je veux en essayer un, mais avec peu de profits; j'en sors tout excité. Les eaux minérales sont un agent puissant avec lequel il ne fait pas bon badiner. Elles ont toujours tué plus de monde qu'elles n'en ont guéri. Mon Maori me parle du Père Mac Donald, qui est leur prêtre. Il attend sa venue pour bénir son mariage qui a eu lieu le mois dernier. Le Concile de Trente n'ayant pas été publié ici, le simple consentement mutuel suffit à la validité du mariage. Le Père Mac Donald étant le seul prêtre pour les 30,000 Maoris du diocèse d'Auckland, ne peut guère passer qu'une fois l'an dans chaque Pa pour les mariages et les baptêmes. Une petite case maori est surmontée d'une croix de bois; c'est la chapelle catholique.

À l'occasion des décès, les Maoris ont l'habitude de pleurer longtemps leurs morts, dans une cérémonie qu'ils appellent tangi, mais après les larmes ils se livrent à un copieux repas (kaï) qui finit souvent par la haka (danse).

La femme qui n'est pas bien traitée par son mari quitte le toit conjugal et s'en va chez un autre. Le mari infidèle est bafoué par la tribu dans un charivari appelé tana. C'est le divorce de ce pays. La veuve, comme je l'ai dit, coupe ses cheveux en signe de deuil.

On m'avait dit qu'en l'absence du prêtre, le plus ancien des Maoris, le dimanche, lisait l'évangile et l'épître à la Carved house et présidait à l'office. Je m'y rends donc à l'heure indiquée et par une forte pluie; mais je ne trouve là que quelques Maoris lisant un journal en leur langue. Ils me disent que presque tous leur coreligionnaires sont au bush (forêt) pour les semailles, et qu'il n'y a point d'office. Je remarque à la muraille les portraits de l'empereur Alexandre de Russie et d'Abdul Azis de Turquie. Les Maoris présents savent fort bien me dire qu'ils ont été tous les deux assassinés. Au sortir de la Carved house je vois dans un bassin d'eau minérale des jeunes gens et des jeunes filles en costume de mère nature. Ils y sont si habitués qu'ils n'y trouvent, pas le moindre inconvénient et n'y supposent même pas une malice. Il est regrettable que cette, race si intelligente, hospitalière et chevaleresque, aille en s'éteignant. Les Maoris étaient 100,000 lorsque les premiers missionnaires protestants abordèrent l'île en 1814, et se maintinrent aussi nombreux, malgré, les guerres incessantes de tribu à tribu. Mais ils diminuent à mesure que les blancs augmentent. Ils disent eux-mêmes que, comme le rat anglais a détruit le rat indigène, il faut que le Maori finisse par disparaître devant le blanc. Il est vrai, en effet, que le rat anglais introduit par les navires s'est multiplié, et a voué une guerre à mort au rat noir indigène, qui a presque disparu.

Le reste de la journée se passe à écrire et à boucler ma malle, car demain je compte partir pour le lac de Taupo. Je ferai route avec la famille tasmanienne et la vieille dame que j'ai eues pour compagnes de voyage à Vaïroa et à Rotomahana.

Le 19 novembre, malgré la pluie de la nuit, à 6 heures du matin la voiture attelée de quatre chevaux est à la porte de l'hôtel.

Le char peut tout juste contenir quatre personnes, et nous y sommes six. La vieille dame de Christchurch et les deux, miss occupent le siège du fond; leur oncle, leur frère et moi le siège en face. Impossible de placer quelqu'un à côté du cocher; les malles occupent le siège et la pluie les inonde; nous-mêmes nous n'en sommes en partie préservés que par les toiles cirées qui forment les parois de la voiture.

Claque le fouet, et en avant! Nous traversons une plaine de fougères, gravissons des coteaux pour en redescendre d'autres; toujours les titrees et les fougères. Par-ci par-là quelque belle forêt, des montagnes et des rochers à la forme bizarre, et en général une nature sévère et triste.

À 11 heures nous traversons sur un pont de bois la rivière Vaïkato. Les pluies l'ont grossie et elle roule à travers les rochers une masse d'eau bruyante et verdâtre d'un bel effet. À quelques pas de là, à Ateamuri, nous sommes à moitié chemin. Les chevaux ont déjà fait leurs 28 milles (le mille anglais est de 1,600 mètres) et ils prennent leur avoine. Nous laissons les dames dans la voiture, car la pluie continue, et nous mangeons notre sandwich dans une baraque faite d'herbes aquatiques; 5 chiens et 4 chats, tous plus maigres les uns que les autres, demandent à partager notre mince repas. Un jeune Neo-Zélandais que j'avais laissé à l'hôtel nous rejoint avec un buggi (petite voiture légère pour une seule personne et le cocher). Après une heure de repos, on attelle de nouveau, et nos chevaux ont encore 28 milles à faire dans une route détrempée d'eau, avec des rampes continuelles. Les pauvres bêtes n'en peuvent bientôt plus, et une d'elles, se refusant à tout service, empêche les autres d'avancer. Nous la reléguons derrière la voiture, et plus loin nous la confions à un homme qui va à Taupo. Souvent les roues enfoncent d'un côté jusqu'au moyeu et la voiture est près de tourner. Il faut alors descendre et pousser les roues, en pataugeant dans la boue. M. Lewis, malgré sa barbe blanche, est du plus grand secours; il ne craint ni la pluie ni la grêle qui nous flagelle par moment; son jeune neveu, garçon de 13 ans, tient la bride du cheval d'avant et prête son aide comme un cocher consommé. Une des jeunes miss daigne même, dans les moments critiques, salir ses gants aux rayons de la roue; mais le plus grand secours nous vient du cocher du petit buggy qui suit derrière nous. Il laisse le cheval aux soins de son voyageur, et à tout instant il aide à son confrère, soit en renouant une courroie cassée, soit en harcelant les chevaux, ou en poussant la voiture. J'apprends que les deux voitures appartiennent à deux maîtres différents qui parcourent la même route, et sont nécessairement en concurrence. J'admire donc l'esprit de fraternelle charité qui pousse un cocher à aider l'autre en retardant lui-même sa course. Dans des conditions semblables, plus d'un cocher d'Europe se serait réjoui de voir son concurrent dans la boue, et l'y aurait laissé patauger: le résultat aurait été peut-être la perte des chevaux et la ruine du concurrent, et en tous cas un appauvrissement pour la communauté. Or, le bien-être général profite à tous.

J'admire encore plus le sang-froid de notre cocher; il n'a pas quitté un instant les guides, faisant de son mieux avec paix et calme. Pas un juron, pas le moindre signe d'impatience; c'est du christianisme en pratique. Même patience et même charité chez les voyageurs; ils font tous leurs efforts pour aider la voiture à sortir de la situation, et jamais une plainte ne vient sur leurs lèvres. Enfin nous arrivons à un Pa (établissement maori) et ce sont encore ces braves gens qui nous tirent d'embarras. Ils n'ont point de chevaux; le seul qu'ils possèdent vient de partir; un d'eux court le rappeler. On l'attelle, et avec ce renfort nous suivons péniblement notre route; montant à pied toutes les rampes et poussant à la roue. Mais tout le monde est content, car tout le monde fait son devoir. On admire partout les progrès étonnants qu'a faits la jeune colonie de la Nouvelle-Zélande dans un temps très court. Le secret de cette réussite est dans l'ensemble des vertus dont j'ai un échantillon sous les yeux.

Enfin, vers 7 heures, nous apercevons une colonne de vapeur; nous rentrons encore une fois dans la région de la terre brûlante. Du sommet de la dernière rampe nous apercevons avec bonheur l'immense nappe d'eau du lac de Taupo. À 8 heures, nous sommes à l'hôtel. Notre premier soin est de nous changer de la tête aux pieds; une partie de mes effets n'a pu échapper à l'eau nonobstant son bon emballage. Durant le souper, malgré la fatigue, on passe en revue les épisodes les plus émouvants de la journée, et on est aussi content que si on avait eu le meilleur temps du monde. Les péripéties dans les voyages ont aussi leur charme!

Un grand feu dans la nuit a séché nos habits, et le matin, à 8 heures, après le déjeuner, on se dispose à explorer la contrée.

Le lac de Taupo a 25 milles de large et 30 de long; il est entouré de collines arides et de montagnes boisées. Au fond, le Tangariro, immense volcan couvert de neiges, couronne le tableau. Sa partie supérieure est conique, comme celle du Vésuve de Naples; comme lui il envoie dans les airs des nuages de fumée blanche. C'est une des grandes cheminées de la terre. Il a 7,000 pieds de haut, et le Ruapehu, à côté de lui, élève ses trois pics neigeux à 9,200 pieds.

Les Maoris, comme tous les peuples, ont des légendes pour expliquer les phénomènes que la nature met sous leurs yeux. À propos du Tangariro et des sources thermales, ils racontent que Ngatoroirangi, un grand chef venu de l'autre monde, arriva ici de Hawaïki, avec sa sœur, qui portait le feu sacré, et Auruhoe, une esclave bien-aimée. Pour explorer la contrée, il monta sur le Tangariro, suivi de son esclave; mais celle-ci fut bientôt saisie par le froid, et Ngatoroirangi appela sa sœur pour porter à la hâte du feu à son secours. Elle courut si vite qu'elle laissa tomber partout des étincelles qui brûlent encore, et ne put arriver que lorsque Auruhoe avait déjà rendu le dernier soupir. Ngatoroirangi en fut si furieux, qu'il prit le feu et le jeta dans le cratère du Tangariro, où il continue à brûler.

L'hôtel où j'écris ces lignes est une des cinq ou six maisons de bois qui forment le village de Tapuwaeharuru, sur la rive nord du lac de Taupo. C'est l'embryon d'une future ville ou station thermale. Une maison est occupée par le bureau de poste et télégraphe. Ce bureau, comme tous ceux de la contrée, reçoit et transmet l'argent par dépêche, prend les dépôts de la caisse d'épargne, reçoit les assurances sur la vie. On trouve là, affiché, le Journal officiel, les règlements pour l'arrivée gratuite des immigrants, les allotissements et les ventes de terre, les imprimés pour les déclarations de naissance, de décès, etc. On évite ainsi une armée d'employés qui sont ailleurs la plaie administrative.

Une maison abrite les 20 policemen qui parcourent les routes de leur station; puis un autre hôtel, quelques écuries, et c'est tout pour le moment. Un petit bateau à vapeur parcourait le lac, il permettait aux touristes d'en visiter les plages et la petite île de Motutaïko, mais il ne faisait pas ses frais, et il est maintenant remplacé par un shooner, petit navire à voile.

À 9 heures, je pars avec le jeune Néo-Zélandais de Wellington, et après deux milles de chemin nous arrivons à la source d'eau thermale de M. Edward Lofley. Ce bon Anglais a 40 ans environ, et habite cette solitude depuis dix ans avec sa femme et ses enfants. Il l'a gracieusement ornée de pins, d'eucalyptus et de roses. J'y vois des fraisiers en fleur et des cerises en bouton; il me dit que les unes et les autres seront mûres à la Noël. Au Chili, qui est à peu près sous la même latitude, et dans le même hémisphère, j'avais laissé le printemps au mois d'août, et ici je le retrouve à peine en novembre.

Nous prenons un bain: un ruisseau coule à côté, et on peut passer de l'eau douce à l'eau minérale, du chaud au froid. Enfin nous demandons à M. Lofley de nous indiquer la route pour nous rendre à la cascade Huka, sur le Waïkato. Il nous conduit au sommet d'une haute berge et il nous dit: Prenez ce sentier, vous trouverez un vallon, vous le suivrez, puis vous passerez le long d'un mur en terre pendant 400 pas; au bout du mur vous tournerez le dos à la montagne, marchant droit devant vous jusqu'à un précipice, vous le tournerez à droite, et vous serez arrivé. Puis il ajoute: Si avec cela vous ne trouvez pas, c'est que vous êtes des imbéciles. C'est raide!

Heureusement, mon Zélandais est plus habitué que moi aux déserts de ces contrées; il s'oriente, pose des marques sur ses pas; trace des croix et marche avec attention. Aucun détail ne lui échappe; ici des pieds de chevaux ont laissé des traces fraîches; là il reconnaît des pieds de Maoris. À une intersection, il évite un sentier par le seul fait qu'une araignée l'a barrée par un de ses fils; ce fil, me dit-il, prouve que depuis quelque temps personne n'a passé par là. Enfin nous trouvons le vallon et le mur, pataugeons dans l'eau et nous orientons en tournant le dos à la montagne. Nous traversons des champs de fougères parsemés de genêts en fleur et d'un autre buisson épineux à fleurs jaunes, importé d'Écosse. On l'a introduit pour faire des haies, mais il s'est répandu dans toute la contrée avec une telle rapidité, qu'il en est devenu le fléau.

Nous arrivons au précipice. Il est effrayant: l'eau murmure à 200 mètres en bas et on ne voit que les arbres tapissant les parois. Je remarque quelques magnifiques arbres fougères, si abondants dans ce pays; ils sont moins nourris que ceux de l'Himalaya, mais plus élevés; ils atteignent parfois 7 à 8 mètres de haut. Après une heure de marche, nous voyons le Waïkato rouler ses eaux bleues avec fracas au contre-bas d'une berge haute de plus de 100 mètres. Elle est presque à pic, mais nous en dégringolons quand même, et arrivons sur le bord. L'eau passe dans un canal étroit qu'elle s'est taillé dans le roc: elle roule sur une pente rapide en mille tourbillons et, après un parcours de 200 mètres de rapides, elle tombe en cascade de 30 pieds de haut. Nous admirons longtemps ce jeu de la nature, et nous amusons à jeter des branches de bois qui disparaissent dans le gouffre sans reparaître ensuite. J'ai pu en saisir la raison. Le bois, d'abord précipité, revient à la surface pour être entraîné par l'eau; mais un reflux se forme au pied de la chute et repousse l'objet sous la chute elle-même qui le pulvérise alors sous son poids comme sous une forte enclume. J'ai pu ainsi comprendre comment les hommes et les canots qui glissent sous la chute du Niagara ne reparaissent plus; ils s'en vont en poussière.

Revenant sur nos pas, nous refaisons la route en sens inverse, nous aidant des marques laissées en venant. Depuis le matin à 8 heures, nous n'avons rien mangé et avons toujours marché. Nous demandons un lunch, on ne peut nous servir que du pain et de la confiture. C'est peu réconfortant.

Nous poussons plus loin visiter un geyser appelé Crow's Nest, à cause de sa forme en cône, ressemblant à un immense nid de corbeaux.

N'ayant plus été menacés ici de passer pour des imbéciles, nous nous tenons moins sur nos gardes et nous nous égarons. Nous marchons longtemps au milieu des pierres ponce dont le sol est parsemé, et nous nous dirigeons vers les vapeurs qui, par-ci par-là, sortent du sol. Ce sont des eaux bouillantes, de la boue que l'on prendrait pour de la chaux lorsque les maçons la détrempent: partout trous et crevasses menacent de nous engloutir. Je ne puis appuyer mon ombrelle sans qu'elle fasse sortir de l'eau bouillante et de la vapeur; s'il était nuit notre position serait critique. Enfin nous retrouvons le Crow's Nest. Il est tranquille en ce moment. Ces geysers ont leurs caprices, tantôt ils travaillent et tantôt ils se reposent. Après une longue attente, du trou béant qui a 3 mètres de diamètre s'élève une colonne d'eau à 40 pieds de hauteur et elle retombe avec fracas en nappes d'argent sur le cône de pierre ponce qui entoure l'ouverture. L'opération recommence à chaque 2 minutes, montre en main. Il est près de 5 heures lorsque je rentre à l'hôtel.

Je viens de marcher toute la journée, et pour pitance je n'ai eu qu'un peu de pain, de la confiture et un verre d'eau. On ne m'y reprendra plus!

La nourriture de l'hôtel aussi n'est pas de première qualité. Un peu de viande, des pommes de terre et le thé perpétuel: c'est le thé de l'Himalaya, qui agite autant que le café, et empêche de dormir. Le tourment est double lorsque l'air des montagnes donne un appétit dévorant! Si l'estomac est peu content, par contre les oreilles jouissent à loisir. Les deux miss se mettent au piano; l'une accompagne et l'autre chante: les Tasmaniennes s'en tirent certainement mieux que les Anglaises; moins de dureté dans le jeu, plus d'expression dans le sentiment. Elles n'ont aucune de ces tresses empruntées qui forment des montagnes sur la tête de nos dames ou demoiselles d'Europe. La fraîcheur de leur teint est un plus bel ornement que les cheveux étrangers. Durant la route j'avais aussi remarqué que si elles avaient eu les talons ridicules de nos Européennes, elles n'auraient pu marcher durant plusieurs kilomètres, et auraient été un embarras de plus au lieu d'une aide. Est-ce la nécessité, ou une plus forte dose de raison qui rend les gens plus naturels et plus pratiques dans les colonies?