Bords du lac de Taupo.—Famille Maori.
Le lendemain, mon Néo-Zélandais s'en va à Waïrakei, à 8 milles de distance, voir certains geysers dans le genre de ceux de Crow's Nest, et de ceux de Rotomahana. Il m'invite à le suivre, mais j'ai promis de ne plus me laisser prendre à ces excursions fatigantes lorsqu'on n'a pas le moyen de restaurer ses forces. Je préfère rêver sur les bords du lac. Le vent a chassé les nuages, le Tongariro et le Ruapehu apparaissent dans toute leur majesté. En me baignant dans le lac, j'ai craint d'y rester gelé; mais en sortant, la réaction me rend rouge comme un homard et le vent a bientôt séché ma peau. Après le déjeuner je rédige mon journal, et je m'en vais en inspection auprès des cases maoris des bords du lac. Ces braves gens vendent leur terre à 1 ou 2 livres l'acre, et cet argent s'en va bientôt au cabaret, ou plutôt au bar. Là, on boit debout et on s'en va, car le cabaret n'est en usage ni en Angleterre, ni dans ses colonies. Hommes et femmes boivent et fument, fument et boivent, puis gesticulent, jasent, font des contorsions à n'en plus finir, et pourtant la loi défend de vendre des liqueurs enivrantes aux Maoris! Ici le maître du bar ne sait résister à la tentation, d'autant plus qu'il vend un schelling le verre de bière coloniale et un schelling le verre à liqueur de vin européen ou colonial.
Les bords du lac sont gracieux, surtout au point où en sort la rivière Waïkato. La pelouse est verte, mais l'herbe ne pousse pas. Le terrain est sablonneux ou volcanique et la contrée sera toujours pauvre. L'agriculture n'y fleurira jamais, et le bétail assez peu; mais la nature donne toujours quelques compensations. Ainsi cette région volcanique pourra quand même prospérer par le concours des malades qui viendront demander la santé aux nombreuses sources minérales.
Le vent continue à souffler, et le lac roule de grandes vagues: il est habituellement en tempête, et les Maoris disent que Taniwha, homme terrible, aux cheveux rouges, qui habite dans la caverne de Motutaïko, est toujours affamé, et met le lac en courroux pour chavirer les canots et dévorer les hommes. Ils refusent même d'approcher d'un certain point plus dangereux, qu'ils appellent le trébuchet de l'homme rouge. Il s'agit probablement là de l'action de quelque volcan sous-marin ou de quelque tourbillon (whirlwind). Le soir, nous avons à table un jeune lord irlandais, accompagné d'un docteur anglais. Ils viennent de traverser la Tasmanie et l'île du sud pour arriver ici. L'Anglais déclare qu'au mois de mai, auquel correspond ici le mois de novembre, il n'a jamais eu plus froid en Angleterre qu'il n'a eu ici sur la route. Il est vrai que tout le monde s'accorde à dire que la saison est retardée cette année, et que ces pluies perpétuelles n'ont pas lieu tous les printemps.[Table des matières]
Départ pour Napier. — Un surveyor. — Un repas au désert. — La future ville de Tarewera. — Un Pa à 2,600 pieds. — La boîte aux lettres aux bords des chemins. — Le port et la ville de Napier. — Les missions catholiques. — Un typhon entre Napier et Wellington. — Port Nichelson et la ville de Wellington. — La corde de sauvetage. — Mgr Redwood et les Pères Maristes. — Le Musée. — L'Observatoire. — Le kea et ses méfaits. — Trois jeunes éleveurs français. — La famille en Nouvelle-Zélande. — Les méthodes d'enseignement. — Les œuvres catholiques. — Les Chambres. — L'Athenœum. — L'élection du mayor. — La Wellington meat preserving Cy, et la prochaine concurrence aux éleveurs européens. — Un jeune colon bordelais.
Le 22 novembre, à 5 heures 1/2 du matin, on nous sert le déjeuner. L'heure est un peu matinale pour les œufs et le beefsteack, mais il faut faire provision, car nous ne rencontrerons pas de maisons en route, et nous avons 50 milles à faire. À 6 heures nous sommes en voiture. J'ai toujours pour compagnons de voyage la famille de Tasmanie, la vieille dame de Christchurch et un jeune homme de Wellington. Les deux miss, pour jouir de la vue, occupent le siège à côté du cocher, celui-ci relègue à l'arrière, sur les bagages, le petit aide, enfant de 12 ans; mais, vu la pluie, les passagers se serrent un peu plus et le prennent avec eux dans la voiture.
C'est la Sainte-Cécile, et nous n'avons pour musique que la pluie battante et les sursauts de la voiture dans une route défoncée. Heureusement, les ressorts d'acier sont remplacés par des lanières de cuir, sans quoi la voiture se serait déjà brisée bien des fois.
Nous traversons des plaines et des collines parsemées de pierres ponces que recouvre la fougère ou le titree. La contrée est pauvre et déserte.
Vers midi nous arrivons au coude d'une rivière. Là, le cocher donne l'avoine aux chevaux et nous mangeons nos sandwich. Au bord de la rivière, une tente est occupée par un surveyor (architecte) qui lève les plans de la contrée; le gouvernement se propose d'en vendre les terres aux enchères. Un cavalier qui nous suit lui emprunte un chaudron qu'il suspend au bout d'une branche, allume le feu, tire de son sac le thé et le sucre et nous en offre bientôt une tasse. Il passe ensuite au bout d'un bois un morceau de mouton qu'il grille sur le feu. Une demi-heure lui a suffi pour préparer et consommer son repas, et il repart à cheval. Il parcourt le pays et achète des moutons pour la Freezing sheep Company qui vient de se former à Auckland. Plusieurs milliers sont déjà en route pour Cambridge, près Auckland, d'où ils rejoindront l'usine à congélation.
Après une heure de repos, on attelle, et nous continuons notre route. Le paysage devient bientôt plus riant; aux plaines nues succèdent les collines boisées, et nous ne tardons pas à voir les premières stations de moutons. Plus loin, nous apercevons aussi des vaches et des mules; et peu à peu à la fougère succède la verte pelouse des herbes européennes. Cette herbe est semée en automne sur les cendres de la fougère. Celle-ci repousse durant plusieurs années, mais peu à peu finit par disparaître. Les jeunes pousses d'une certaine qualité sont utilisées par les colons, qui les mangent en guise d'asperge. Au Japon j'avais aussi mangé les pousses du bambou, dont le goût rappelle celui du champignon.
Nous traversons un joli vallon où gronde le bruit de la cascade Runanga, et vers 5 heures 1/2 nous arrivons à la future ville de Tarewera, au bord de la rivière. Je dis future ville, car pour le moment je n'y vois que le bureau de poste et télégraphe et un hôtel. Comme la ville existera tôt ou tard, les lots de terrain à bâtir s'y vendent déjà à 40 livres l'acre.
Le maître de l'hôtel est un Danois, qui a commencé par être militaire dans le pays. Il recevait 9 schellings par jour comme constabulary (militaire) de 1re classe. Cette paye ne lui suffisant pas à élever sa nombreuse famille, il s'est fait aubergiste, et a pu construire et payer sa petite maison. Il emploie en ce moment plusieurs Maoris à divers travaux. Il les dit très rusés (cunning), et ajoute qu'il est bon d'avoir les yeux bien ouverts en traitant avec eux. Après le souper je descends au bord de la rivière, qui coule paisiblement sous l'ombre des pins séculaires. Au salon, je trouve les journaux qui m'apportent les télégrammes d'Europe. Même au milieu de ces montagnes perdues, je sais ce qui s'est passé hier à Londres, à Paris et dans les divers pays des Antipodes.
Le lendemain, matin à 5 heures 1/2, déjeuner; à 6 heures, départ. La nature devient de plus en plus gracieuse. Les collines boisées rappellent certaines parties de la Suisse. Les lacets du chemin ressemblent parfois à ceux du col de Tende; des véroniques énormes et mille autres buissons que nous cultivons dans nos jardins couvrent ici les bords de la route. Je remarque le cabbage-tree (arbre choux) espèce d'énorme youka, et le rapu, que les Anglais appellent flax, et dont les Maoris tirent un chanvre qui sert à les habiller. Les Européens l'utilisent aussi, et on l'exploite en grand pour la fabrication des cordes et de la toile grossière.
Nouvelle-Zélande.—Femme Maori.
À Toranga Kuma, la route atteint 2,600 pieds d'altitude, et la vue est magnifique. Près de là un Pa ou settlement maori a éparpillé ses whares ou petites cabanes entourées de poules et de cochons. Comme l'Européen, le Maori brûle maintenant ses forêts, et sur la cendre il sème le gazon qui nourrira ses chevaux. On voit partout les troncs à demi brûlés, cadavres de ces magnifiques forêts qui auront bientôt disparu.
Nous passons à côté d'une maison de bois perchée sur un pic. Elle servait de fort aux troupes dans la dernière guerre. Les Maoris aussi savaient parfaitement organiser leurs camps retranchés au moyen de nombreuses rangées de palissades d'où ils faisaient feu sans s'exposer. Nous descendons dans une riante vallée, et à une station (nom que l'on donne ici aux fermes des éleveurs), une bonne Danoise quitte une troupe de joyeux bébés et monte en voiture.
Les bébés se multiplient comme les moutons dans ces stations, et rendent moins dur l'isolement des habitants. Plus d'un jeune homme qui a fait ses études à Oxford ou à Cambridge ne dédaigne pas ici la charrue, et passe de longues heures à cheval pour surveiller ses nombreux troupeaux. Le genre de vie est dur, mais éminemment moralisateur. Il donne l'aisance et aboutit à la richesse sans risque pour la vertu.
Un cavalier suit la voiture, et de temps en temps il prend dans une boîte, fixée au bout d'un piquet, un portefeuille en cuir contenant la correspondance du district. La veille, il a lui-même laissé ce portefeuille qui lui est renvoyé avec les réponses. J'avais déjà remarqué des boîtes à lettres au bord du chemin à un arbre de la forêt, et par-ci par-là de grands rouleaux de fils de fer au pied des poteaux télégraphiques: provision pour les réparations. Heureux pays celui où l'on peut confier ainsi sans danger le bien public à la bonne foi publique!
Après avoir passé la rivière Moka sur un long pont de bois, à côté d'une jolie cascade, nous gravissons une colline, du sommet de laquelle nous apercevons au loin l'immense plaine azurée de l'Océan. Un peu plus loin, nous arrivons à une pauvre cabane où l'on nous sert du thé et un peu de porc pour notre lunch. Cette mesquine demeure est tapissée des illustrations des temps modernes, y compris Gambetta. Le propriétaire, éleveur de chevaux, a payé la terre 30 schellings l'acre.
La voiture atteint bientôt le lit d'une rivière, et le suit pendant longtemps, traversant cinquante-deux fois le courant d'eau aux nombreux détours. Enfin, nous aboutissons à la plaine parsemée de petites cabanes entourées de jardins. À 5 heures, nous passons sur un long pont de bois, jeté sur la baie ou port de Napier, et traversons une colline pour aboutir à la ville au bord de la mer.
Napier est une charmante petite ville de 5 à 6,000 habitants. Elle est divisée en 3 sections: le port pour les navires, la ville basse sur une langue de terre entre la mer et une lagune; là, sont les magasins, les hôtels, les comptoirs et les banques; la ville en colline, où demeure la population aisée, est parsemée de grands et de petits pavillons en bois. Ils sont entourés de jardins où s'épanouissent les roses et toutes les fleurs de nos jardins d'Europe. Je remarque aussi la vigne, le poirier, le pommier, et en général tous nos arbres fruitiers. L'église catholique est desservie par le Père Reynier, mariste, depuis 34 ans dans le pays. Il est resté 9 ans à Rotorua avec les Maoris. Le Père Forest, un des fondateurs de la congrégation des Maristes, venu ici des premiers, il y a 42 ans, est au lit, et le médecin interdit les visites. Il y a 1,600 catholiques à Napier; les écoles sont tenues par des Sœurs et par des Frères. Des collines on jouit d'une vue splendide. À 2 heures, par une forte pluie, je monte sur le petit vapeur qui nous conduit au Ringarooma stationnant au large.
À 3 heures nous prenons la pleine mer. Elle est en courroux. Le Southern Cross, autre steamer plus petit, a mis deux jours à tourner le cap East. Le Ringarooma, plus important (1,096 tonnes) a été plus heureux; mais vers le soir, un terrible typhon arrive du sud, et nous saisit de face. Le navire, constamment couvert par les vagues, semble naviguer entre deux eaux, la nuit est affreuse, je me demande à tout instant si le navire ne va pas s'en aller en miettes par la violence des lames.
Nous devions arriver à Wellington le lendemain matin. C'est à peine si nous pouvons y aborder à 6 heures du soir. Toutefois, le navire a été obligé d'interrompre son voyage. Au lieu de suivre sur Hobart et Melbourne, il s'en va au dock réparer ses voies d'eau. Il a été plus heureux que le Triumph, navire de 3,000 tonnes, appartenant à la Show Savill and Albion Cy, qui vient d'échouer au pied du phare à l'île Tiritiri, non loin d'Auckland; et que le Tasman qui a coulé avant-hier à pic, près du Cap Pilar en Tasmanie. Dans les deux naufrages, aucun passager ni aucun matelot n'a péri.
À peine descendu à terre, je rends visite à Mgr Redwood qui m'accueille paternellement. À l'Occidental Hotel, grande construction en bois, on me donne une chambre au 2e étage. Je vois avec étonnement dans le couloir une longue corde à nœuds à côté de chaque porte, et j'en demande la destination. C'est, me dit-on, pour qu'en cas d'incendie vous puissiez vous sauver par la fenêtre.—Quoique peu fort en gymnastique, je pourrai encore avec une corde descendre deux étages par la fenêtre; mais les dames?—Si le malheur arrivait, ajoute-t-on, elles ne seraient pas plus embarrassées que vous.
Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande, s'étend gracieusement sur les bords de la vaste baie appelée Port Nicholson. Peuplée d'environ 22,000 habitants, elle est bâtie sur collines. Pour la partie réservée aux affaires on a empiété, et on empiète toutes les fois qu'on en a besoin, sur la baie, au moyen de jetées et de remplissages.
Wellington est aussi chef-lieu de la province Nord de l'île du Nord.
Mgr Redwood me présente au Père Yardin, un des plus anciens Pères maristes de la mission. Ce bon Père veut bien me conduire au Musée et me présenter au directeur, le Dr Hector, bien connu dans le monde savant. Il centralise, par le télégraphe, les données du réseau des Observatoires de Nouvelle-Zélande, Tasmanie et Australie, et les communique à la presse. Il fait passer sous mes yeux les divers bulletins qui sont comme l'histoire du temps dans ces colonies. Ils servent à prévoir presque à coup sûr les tempêtes. Les bulletins du dimanche font régulièrement défaut; c'est le jour que le Seigneur s'est réservé, me dit-il, et tout travail doit s'arrêter ce jour-là. On ne marchande pas avec le Souverain Maître. Au musée je remarque de belles gravures maoris sur bois et une quantité d'instruments de l'âge de pierre. Ils sont identiques à ceux que j'ai vus dans les musées de Suède et de Norwège. Parmi les oiseaux indigènes, je vois le huia, gros merle noir avec le bout de la queue blanche, il parle comme le perroquet; le kiw ou apteria mantelli, sans queue, avec le bec long et fin et manteau poilu; le kakapo [stringops habroptilus], perroquet vert de la forme et de la grosseur d'une poule, et le kea, autre sorte de gros perroquet à bec crochu. Il est devenu le fléau des éleveurs. Il était herbivore; mais, depuis l'introduction du mouton, il a pris goût à sa chair, et spécialement au gras des rognons; il plante ses griffes dans la laine du mouton et fait son repas pendant que sa victime saute à droite et à gauche en bêlant, et finit par succomber à une mort lente.
Le Père Yardin me parle de trois jeunes compatriotes venus ici du centre de la France. Ils ont apporté 250,000 fr., qu'ils ont placés à la Banque, et se sont engagés comme bergers. Lorsque après quelques mois, ils ont bien connu le métier d'éleveurs, il ont loué une petite ferme, puis ils l'ont achetée. Ils ont loué de vastes terrains à côté, et viennent de les acheter. Depuis cinq ans à peine dans le pays, ils possèdent déjà plus de 8,000 acres de bonne terre avec des milliers de moutons, chevaux et bétail. Ce fait prouve que le Français, s'il le veut, peut réussir comme l'Anglais; mais à la condition que, comme l'Anglais, il reçoive dans la famille une éducation assez forte, pour qu'à vingt ans on puisse sans danger lui mettre 250,000 fr. dans les mains, et avec la presque certitude de les voir décupler en dix ans.
Le Père Yardin, qui a beaucoup approché et beaucoup connu les colons de la Nouvelle-Zélande, en fait le plus grand éloge. Les familles, soit catholiques, soit protestantes, sont bien unies: les frères aiment les sœurs et celles-ci se disputent le dernier bébé pour l'amuser. Le père trouve dans ses nombreux enfants des aides pour faire prospérer de nombreuses fermes. Il établit ses garçons en leur donnant soit une ferme, soit une somme qui leur permettra de se créer une situation dans l'industrie. Les emplois administratifs, quoique rétribués à 400 ou 500 fr. par mois, sont considérés comme n'aboutissant à rien.
Après la mort du père, le fils aîné prend son lieu et place; la mère et les sœurs lui obéissent comme au chef de famille. Les sœurs, même les aînées, le consultent pour le mariage. Le choix de l'épouse se fait non pour la dot, car il n'y a pas de dot ici, mais pour les qualités et la sympathie. C'est là la première garantie du bonheur dans les ménages. Les époux suivent la loi de la nature, et n'ont pas peur que le pain manque jamais à leurs nombreux enfants, mais ils ne craignent pas de leur inculquer de bonne heure l'amour du devoir, l'esprit du travail, et de leur en donner l'exemple.
Wellington.—Collège des PP. Maristes.
Le Père Yardin me montre la Bible traduite en maori par les ministres protestants. Au jugement de la Sœur Joseph, la plus savante en langue maori, c'est un travail colossal et d'une exécution parfaite. Les ministres protestants sont venus ici bien avant les missionnaires catholiques, et le Père me dit qu'un grand nombre d'entre eux ont bien souffert et beaucoup travaillé.
Le Père Le Menant des Chesnais m'avait invité à déjeuner à la paroisse Sainte-Marie. Le Père Yardin veut bien m'y accompagner. Le Père Le Menant a réuni un petit musée et une bibliothèque qu'il destine au Collège que les Maristes vont construire à Wellington. Comme je sais qu'ils ne se recrutent pas assez pour suffire à tous les besoins, je lui demande s'ils auront assez de professeurs. Il me dit qu'avec le système anglais ils peuvent obtenir un bon résultat avec moitié moins de personnel. Dans les sciences, on donne peu de temps à la théorie et beaucoup à la pratique dans les laboratoires. Le latin est enseigné en trois ans, comme on enseigne les autres langues vivantes au moyen de manuels de conversation. Par les tableaux on apprend, autant et plus vite, par les yeux. Il serait désirable que nos Comités d'instruction primaire et secondaire envoient des personnes compétentes, sérieuses, peu amies de la routine, examiner les meilleurs tableaux en usage en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, pour en faire profiter nos écoles libres. Ce travail serait plus utile que l'impression de nombreux volumes de controverse.
Aux États-Unis, j'avais remarqué les albums de géographie qui, en quelques semaines, au moyen des yeux, peuvent apprendre aux enfants ce qu'il nous faut des années pour leur faire entrer dans la tête.
Le Père Le Menant est de son temps; il s'est mis à l'œuvre, a étudié la géologie, la chimie et autres sciences modernes, au nom desquelles on prétend attaquer la vérité. Il fait des lectures ou conférences publiques fort goûtées des protestants et des catholiques. Sa dernière conférence à Auckland avait été présidée par le Maire, un protestant, qui applaudit à tous les arguments par lesquels il démolissait les doctrines des matérialistes et des libres-penseurs; mais il fit des réserves sur l'observation du conférencier, que les défaillances des catholiques ne prouvent rien contre la vérité du catholicisme. Une religion sérieuse, dit-il, doit pouvoir se faire observer. Ainsi, me disait le Père, quoique persuadés souvent de la fausseté de leur doctrine, les protestants sont toujours arrêtés par le trop grand nombre de catholiques qui observent le décalogue moins bien qu'eux.
Le Père Yardin me conduit chez les frères Maristes de la doctrine chrétienne. Le directeur est lyonnais; il me dit qu'on ne lui demande pas s'il est étranger ou s'il a le diplôme pour enseigner. Tout ce qu'on lui demande chaque année, c'est le nombre d'élèves qui fréquentent son école. Il y a 3,000 catholiques à Wellington et les Frères instruisent 250 enfants. Les Sœurs irlandaises, à côté, ont autant d'élèves.
De la plate-forme de l'école, nous voyons au loin, à Té Haro, sur la colline, l'hôpital des fous, l'hôpital civil et une prison en construction. Les prisonniers sont employés à charrier et à empiler eux-mêmes les briques pour construire leur cage. C'est sage et économique. Le soir, j'assiste à une conférence de Saint-Vincent de Paul. Il n'y a pas de pauvres à secourir dans ce pays; le gouvernement les empêche de débarquer, et ceux qui tombent malades sont toujours secourus à domicile par le gouvernement ou reçus sans formalité dans les hôpitaux; il ne reste à nos confrères qu'à faire face aux besoins imprévus de quelque passant ou de quelque pauvre honteux.
M. Knorpp, ingénieur des chemins de fer, me remet une lettre pour M. Smith, chef du matériel roulant du railway à Christchurch, et une autre pour M. Maxwell, directeur général des chemins de fer. M. Knorpp a vu à Nice la culture de l'olivier et m'apprend qu'on vient de l'introduire à Auckland avec l'oranger, comme on a introduit la vigne à Napier. Les colons ont aussi importé des abeilles de Naples et elles se sont beaucoup multipliées. Un Italien essaie en ce moment avec succès la culture des vers à soie. Ils ne s'endorment pas, les colons de la Nouvelle-Zélande.
La Chambre des députés est éclairée à l'électricité; les tribunes et l'ensemble est, en petit, ce qu'est la Chambre des Communes à Londres. Je peux en dire autant de la Salle du Sénat à côté; mais ici, pas d'illumination; les sénateurs se réunissent de jour et les députés qui le veulent peuvent assister à leurs séances. Comme à Londres, je remarque le buffet et le cellier et une magnifique bibliothèque. Au rayon des livres français, je vois: Voltaire, Victor Hugo, Diderot et la collection de nos auteurs révolutionnaires. Rien d'étonnant à ce que les Néo-Zélandais aient mauvaise opinion de nous. Je désigne au bibliothécaire les ouvrages de Frédéric Le Play; il en prend note pour les demander aussitôt.
À l'Athenœum, j'assiste à l'élection du Mayor(maire). Elle a lieu chaque année: Est électeur tout householder, chef de maison, y compris la veuve. Tout se passe dans le plus grand ordre. Le maire reçoit 300 l. stg. d'appointements.
Nous parcourons de nombreuses salles de lecture; les unes sont pour les abonnés, qui paient une guinée par an, les autres gratuites; les unes pour les messieurs, les autres pour les dames. Une bibliothèque gratuite prête les livres à domicile pour une semaine. Les journaux et revues de tous les pays sont à la disposition du public. Il y a même une salle pour les jeux d'échecs, où le silence est de rigueur.
M. Burnes me conduit à la visite de Wellington meat preserving Cy et le manager ou directeur, M. Wright, son ami, a la bonté de me faire parcourir l'usine en m'expliquant tous les détails. Une machine de 60 chevaux à 3 chaudières comprime l'air froid dans 5 chambres contenant chacune 300 moutons. Ces bêtes sont réunies et tuées à un village voisin. Le train les emmène à côté de l'établissement, et ils passent du wagon aux crochets des chambres réfrigérantes. L'air comprimé se répand pour rétablir l'équilibre, et l'évaporation qui en résulte produit le froid, qui descend à plusieurs degrés sous le zéro. Ce système est bien plus simple et plus économique que celui du refroidissement par l'évaporation de l'éther: l'éther ou tout autre produit chimique coûte, tandis que l'air ne coûte rien. Après 24 heures de séjour dans les salles, les moutons sont complètement gelés, et on les met à part jusqu'à l'arrivée du navire qui les doit recevoir. Dans le navire, on maintient la congélation par le même procédé, et la machine qui fait marcher l'hélice sert aussi à comprimer l'air. À Londres, les moutons sont maintenus en congélation toujours par l'air comprimé, et envoyés au marché au fur et à mesure des besoins. Le coût de la congélation et du fret est de 4 pence la livre, et le prix de vente à Londres, jusqu'à présent, est de 6 pence (0,60) la livre ou 1 fr. 20 le kilog. Il ne reste donc que 2 pence ou 0 fr. 20 la livre, pour le prix de la viande, que retire l'éleveur, mais, comme le prix courant du mouton à Londres est de 2 fr. 50, et qu'on sait parfaitement que le boucher vend à ce prix le mouton de la Nouvelle-Zélande qu'il fait passer pour mouton anglais, les Compagnies se proposent, si l'abus continue, d'établir elles-mêmes des magasins de détail dans les principales villes du Royaume-Uni et d'Europe afin de réaliser pour l'éleveur le bénéfice énorme que le boucher prend pour lui-même. La Compagnie n'a que 3 mois de date: elle n'achète pas les moutons; ils sont gelés, transportés et vendus pour compte des éleveurs. Elle espère congeler 5 à 6,000 moutons par mois, soit de 60 à 80,000 l'an. Une autre Compagnie à Auckland, une à Dunedin, une à Oomaru et une à Bluff en font autant, et plusieurs autres sont en formation aussi bien ici qu'en Australie. La Nouvelle-Zélande possède 13,000,000 de moutons, dont 8,000,000 sont tous les ans passés au chaudron pour suif, faute de débouchés. Elle pourra donc facilement exporter quelques millions de moutons par an, et ils sont aussi bons que ceux d'Angleterre. L'Australie possède 70,000,000 de moutons et pourra en exporter aussi un grand nombre, menaçant l'éleveur européen. Les truites et saumons importés de Californie se sont aussi rapidement multipliés. On pourra les congeler et les exporter. Les lapins, les lièvres et les faisans pourront être exportés en boîtes.
Dans la République Argentine, j'avais vu ces mêmes Anglais entreprenants commencer leurs opérations sur le même pied. On peut donc croire qu'à bref délai l'Europe verra, pour la viande, la même révolution qui a eu lieu pour les grains.
Nos cultivateurs n'ont pu soutenir la concurrence américaine pour les blés, et ont transformé leurs champs en prairies, où paissent les moutons et les bœufs; mais bientôt le mouton et le bœuf d'Amérique et de l'Océanie feront baisser considérablement le prix de la viande, et les tarifs protecteurs, odieux au peuple lorsqu'ils touchent aux objets d'alimentation, seront impuissants à conjurer le fait.
Que reste-t-il donc à faire au propriétaire et au cultivateur français? Il n'a qu'à suivre le courant. La rapidité des voies de communication et les découvertes journalières font que le champ d'action n'est plus la petite France ou la petite Europe, mais le monde entier. Le Français, s'il veut être de son temps, doit semer le blé en Amérique et élever le mouton en Australie, où les terres sont encore entre 25 et 100 fr. l'hectare. Plus tard, il les paiera plus cher, car les prix tendent inévitablement à s'équilibrer. Si un jour il dispose du Tonkin et de Madagascar il devra en faire autre chose que d'y tenir quelques marins et soldats. Or, pour cela il est indispensable de revenir à la famille stable et de rétablir l'autorité paternelle par une plus grande liberté testamentaire, comme chez les peuples prospères. Le père de famille ne craindra pas les nombreux rejetons, lorsqu'il saura qu'il peut assurer le foyer à l'un d'eux qui perpétuera son nom, et que les autres se répandront dans le monde entier. Toutefois, en rétablissant le père de famille dans sa dignité et dans son droit naturel, il sera indispensable de le fortifier dans le sentiment du devoir par la lecture des Livres saints; car il aura une plus forte responsabilité.
Avant de quitter Wellington, je rends visite à M. Cheymol, un des rares Français en Nouvelle-Zélande. Ce jeune Bordelais voulait de bonne heure se rendre aux colonies, mais tous ses efforts pour obtenir des renseignements sérieux en France furent vains. Il lisait les bulletins de la Propagation de la Foi et il eut la pensée de s'adresser au Père Forest en Nouvelle-Zélande. Celui-ci lui répondit: Si le travail ne vous fait pas peur, et si la vertu est votre compagne, vous ferez fortune. Il vint, importa les vins français et fit bientôt fortune; mais un navire qu'il avait fait venir de Bordeaux arriva au moment de la faillite de la Banque de Glascow, et à la suite de la crise financière sa fortune s'est trouvée compromise. Il est en train de la rétablir. Sans ce contretemps, il aurait réussi à détourner en faveur de Bordeaux l'importation des vins français qui se fait en grande partie par Londres.
À 6 heures, je monte sur le Wanaka, petit vapeur de 500 tonnes qui doit me conduire à Littletown. Le pavillon est en berne, le directeur de la Compagnie vient de mourir à Dunedin. Cette Compagnie, appelée Union steamship Company of New Zealand, possède une trentaine de bateaux à vapeur de 100 à 2,000 tonnes. Elle fait le service des côtes et le service intercolonial entre la Nouvelle-Zélande, la Tasmanie, l'Australie et les îles Fiji.[Table des matières]
Départ de Wellington. — Les projets de confédération. — Littletown. — L'assurance par l'État. — Christchurch. — La loi morale. — Les écoles. — Les Sœurs du Sacré-Cœur de Lyon. — Le Musée. — Le Canterbury-College. — L'enseignement laïcisé. — Le Jardin public. — La ferme-école à Lincoln. — Saint André et les Écossais. — Akaroa et la colonie française. — Route vers Dunedin et la plaine de Canterbury. — Timaru. — Oomarti. — Palmerstown. — La baie de Vaïtati. — Port-Chalmers. — Dunedin. — La ville. — Le Musée. — Les écoles catholiques. — Départ pour Lawrence.
Je parcours encore une fois la vaste baie ou Port Nicholson, et bientôt nous sommes en pleine mer. Elle est calme, ce qui est fort rare sur ces côtes; et j'en profite pour lire les nombreux journaux de la colonie. Ils s'occupent tous de la conférence qui se réunit en ce moment à Sydney. Elle est composée des représentants des cinq colonies d'Australie: Victoria, Nouvelle-Galle du Sud, Australie du Sud, Australie de l'Est et Queensland, de ceux de Tasmanie et de la Nouvelle-Zélande et des îles Fiji. Le but de la Conférence est de s'entendre sur les moyens de réaliser une confédération entre les colonies, et de procéder à l'annexion de la Nouvelle-Guinée, des Nouvelles-Hébrides, des îles Loyalty, de l'archipel des Amis, et en général de toutes les îles océaniennes encore inoccupées. Ils veulent ainsi empêcher que la France ne prenne possession des Nouvelles-Hébrides pour y emmener ses récidivistes. Or, ceci est plutôt un prétexte, et le véritable but des colons est d'assurer à leurs enfants et petits-enfants ces vastes possessions, où ils pourront se répandre et se multiplier à loisir. Ils disent que pour peu la Nouvelle-Zélande a failli être française et qu'il faut aviser à temps pour que ce qui est arrivé à la Nouvelle-Calédonie ne se reproduise pas pour d'autres îles océaniennes. Je ne vois rien dans leurs raisonnements qui indique l'orgueil ou la vantardise; ils considèrent même la grande responsabilité que les annexions projetées feront peser sur eux; mais ils ajoutent: Quoi de plus grand et de plus noble que de prendre possession de ces immenses terres où ne végètent que quelque sauvages, pour y établir un peuple nombreux et chrétien qui servira le Créateur?—La gloire de Dieu, le bien des peuples; nobles pensées qui devraient toujours être le mobile des nations et de ceux qui les gouvernent! Pourquoi n'en ferions-nous pas autant?
Le 29 décembre au matin, nous apercevons à notre droite une rangée de montagnes aux cimes neigeuses: ce sont les Alpes de l'île du Sud. Partout où la nature a formé un port, les Anglais placent une ville.
Littletown, port de Christchurch, se développe gracieusement sur les collines qui entourent la baie. Ses rues sont larges de 20 mètres. Sa population n'est encore que de 2 à 3,000 âmes, mais elle augmente rapidement. On voit au loin les cabanes des éleveurs; partout la fougère a été remplacée par les ray-grass.
À la gare, je vois affichés les plans et conditions de nombreux lots de terrains que le gouvernement met aux enchères. Pour les terres de pâture, la mise à prix est environ de 1 livre (25 fr.) l'acre. Pour les lots urbains, le prix varie de 2 à 40 l. stg. l'acre. Je lis aussi à la gare les tableaux indiquant les conditions de l'assurance sur la vie. Le gouvernement assure à meilleur marché que toutes les autres compagnies. Ainsi pour assurer 500 l. stg. à la mort, les compagnies australiennes font payer une annuité de 10 à 13 schellings à l'individu âgé de 25 ans, et 22 l. stg. 09 sch. à celui qui en a 50. Le gouvernement néo-zélandais les assure moyennant une prime de 8 l. stg. 18 sch. et 20 l. stg.
Pour assurer 1,000 l. stg., soit 25,000 fr. à la mort, les compagnies australiennes font payer une annuité de 21 l. stg. 6 sch. à 25 ans et de 44 l. stg. 16 sch. à 50 ans, et le gouvernement, 17 l. stg. 17 sch. et 40 l. stg. 15 sch.
Ainsi, un individu qui, âgé de 25 ans, paie au gouvernement 5 deniers, soit 50 cent, par jour, et 1 sch. 1 pen. 1/4, soit 1 fr. 32 cent, par jour s'il a 50 ans, et ainsi en proportion entre ces deux âges; à sa mort, ses héritiers reçoivent 500 l. stg., soit 12,500 fr.
Le gouvernement garantit le paiement sur ses revenus, partage le bénéfice entier entre les assurés et leur prête à 7% jusqu'à concurrence de 90 % de la valeur de leur police. Les colons ont bientôt compris les avantages de cette combinaison, et les sommes assurées s'élèvent déjà à plus de 6,000,000 de l. stg., soit 150,000,000 de francs. Le revenu annuel est de 140,000 l. stg. et le fond de réserve, de 410,000 l. stg. Le boni distribué aux assurés pour les premiers cinq ans dépasse 12,000 l. stg., soit 300,000 fr. À toutes les gares, à tous les bureaux de poste, le colon peut s'assurer, et par une économie journalière, laisser à sa veuve et à ses enfants de quoi commencer l'industrie ou la ferme qui leur permettra de vivre dans la paix et l'abondance.
À midi 1/2, je pars pour Christchurch. On retrouve avec bonheur les chemins de fer lorsqu'on a voyagé de longues journées entassé dans les diligences, et qu'on quitte les petits bateaux des côtes orageuses.
Le train traverse un tunnel et entre dans les magnifiques plaines de Canterbury. Ce sont des terres d'alluvion que les colons ont drainées; elles rapportent de 20 à 80 pour 1 dans le blé, et donnent de 16 à 20 tonnes de pommes de terre par acre. Aussi ces terres de choix, qui n'ont coûté que quelques schellings, il y a peu d'années, sont vendues actuellement jusqu'à 50 l. stg. l'acre.
La terre est divisée en paddock, où paissent les vaches et les moutons. Ceux-ci semblent perdus dans l'herbe haute; aussi s'engraissent-ils rapidement. Lorsqu'un paddock est dévoré, on passe les animaux dans le paddock voisin, et l'herbe repousse bien vite au premier. Je puis comparer ces plaines fertiles à nos plaines arrosées par le Var.
Warika station.—Canterbury.—Lieu où l'on réunit les moutons pour les laver et les tondre.
Vingt-cinq minutes après mon départ, je suis à Christchurch. C'est la capitale de la province de Canterbury, partie nord de l'île Sud. Elle se développe dans la plaine en larges rues de 20 mètres. J'y vois les cabs à deux roues de Londres, les tramways à chevaux, les tramways à vapeur, de magnifiques constructions en pierre ou en ciment et beaucoup d'églises. Cette ville a été fondée par des colons, qui se proposaient d'y conserver dans sa pureté l'Église anglicane, mais bien d'autres communions sont venues ensuite, et chacune a son église. Quelle que soit la forme de son culte et le détail de ses croyances, l'Anglais met toujours Dieu avant tout. Ici comme dans les autres villes, je trouve la Freethought-hall, salle des libres-penseurs; les loges maçonniques à côté des salles de la Salvation Army (armée du salut), mais aucune association ne prend le caractère athée et personne ne trouve mauvais qu'on punisse ceux qui violent la loi de Dieu. Tous les jours les Cours condamnent à l'amende et à la prison les ivrognes, les blasphémateurs, ceux qui tiennent en public des mauvais propos, ou qui violent le repos du dimanche. Une femme traduite à la barre pour avoir prononcé des jurons chez elle dans une dispute avec son mari, protestait que son domicile était inviolable et que personne n'avait le droit de s'ingérer dans ce qu'elle y faisait ou disait. Elle fut néanmoins condamnée à 20 sch. d'amende, ou à défaut à 7 jours de prison, parce que ses jurons avaient été entendus de la rue. Tous les journaux enregistrent journellement ces faits sans qu'aucun d'eux pense à taxer les juges d'intolérance; ils trouvent tout naturel que la justice punisse comme ennemis publics tous ceux qui cherchent à introduire la démoralisation dans la communauté.
M. Smith, directeur du matériel du chemin de fer, me confie à un de ses amis, M. Gresson, pour me faire visiter une station d'éleveurs. M. Maxwell, directeur général des chemins de fer, a la bonté de mettre à ma disposition un billet gratuit de 1re classe pour tous les chemins de fer, durant le temps de mon séjour en Nouvelle-Zélande. On ne saurait mieux accueillir l'étranger qui vient étudier le pays. Merci à ces messieurs.
Le Père Ginety, mariste irlandais, me fait visiter ses écoles. Il a confié celle des garçons à 3 institutrices et à 2 instituteurs laïques. Il s'en trouve bien. Il est d'avis que la femme réussit mieux que l'homme auprès des garçons au-dessous de 12 ans. J'avais constaté le même fait en Pologne et au Brésil, où les Sœurs de Charité ont aussi des écoles et des orphelinats de garçons. Trois cents élèves sont inscrits. Plusieurs ont de nombreux milles à faire pour arriver de la campagne; ils ont 2 heures 1/2 de classe le matin et autant le soir. Au premier cours, on enseigne le dessein et le français.
Au couvent du Sacré-Cœur (congrégation de Lyon) la supérieure me fait visiter le vaste établissement. Il vient à peine d'être achevé et a coûté 250,000 francs. Les Sœurs ont une cinquantaine d'externes payantes, autant de pensionnaires et 200 gratuites. On leur confie beaucoup d'élèves protestantes et juives. Elles jouissent de l'estime publique de toutes les communions, et la supérieure à son tour fait le plus grand éloge de la droiture des protestants de ce pays. L'internat est l'exception; les parents ne se séparent des enfants que lorsqu'ils habitent, au loin, la campagne. Lorsqu'ils ne sont qu'à quelques milles, ils préfèrent les envoyer à l'école le matin pour revenir le soir. Les élèves apprennent la langue anglaise, le français, le latin, l'histoire, la géographie, la musique, le dessin, la broderie et la couture. Les Sœurs sont obligées de faire apprendre le latin, dans leur noviciat de Lyon, aux sujets destinés à la Nouvelle-Zélande, car l'instruction est considérée ici comme incomplète sans les premiers éléments de cette langue morte. Du haut de l'établissement, on jouit d'une vue superbe sur les Alpes, constamment blanches de neige. L'eau dessert toutes les parties de la maison. Elle provient d'un puits artésien et monte sous les toits par le simple jeu d'une pression atmosphérique, causée par l'eau même pressée sous une petite cloche en fer. Les élèves ici, comme dans tous les pays anglais, ont l'habitude du bain ou douche journalière.
Je vois quelques beaux tableaux exécutés par les élèves. Le vaste jardin de l'établissement est divisé en trois parties, une grande prairie centrale pour les vaches; aux bords un verger et un potager; puis une allée tout autour, plantée d'arbres d'agrément.
Le musée est le plus complet de la Nouvelle-Zélande. Dans de vastes et nombreuses salles sont rangés les divers sujets du règne animal, du règne végétal et du règne minéral, et les principaux produits de tous les pays. Parmi les bois indigènes, on voit d'énormes planches de pins rouges, de pins blancs, de pins noirs, le totora, le black birch (fagus fusca) d'un beau rouge qui sert à faire des meubles et aux Maoris pour creuser leurs canots. On remarque les collections des cotons, des laines, des soies; des modèles de bassins de radoub, des machines employées dans les mines, et tout ce qui, en ce genre, peut faciliter l'instruction du public. La collection des objets indiens des îles Fiji, des îles Samoa et des Maori est aussi bien remarquable. Dans une salle on a réuni la copie des meilleures statues grecques et romaines, mais la pièce la plus curieuse est un moa monstre, deux fois plus grand qu'un homme. On sait que cet immense oiseau était naturel de ces îles, et que les indigènes l'ont détruit pour s'en nourrir.
Le directeur du Canterbury-College me fait parcourir l'établissement: 5 grandes classes ont leurs bancs en amphithéâtre et une salle, vaste comme une église, sert à la collation des grades. Les élèves aussi bien que les professeurs sont en costume: toge noire et toque, et aussi bien les élèves masculins que féminins, car bien des jeunes filles prennent ici leurs grades (importation américaine!)
Squelette de Moa et de Maori.
Les frais des écoles sont considérables; un simple maître élémentaire reçoit de 3 à 5,000 francs par an; mais les ressources sont prises sur les terres réservées pour cet objet. Dans tout établissement nouveau, le gouvernement retient une partie de terres qu'il loue et en affecte les revenus aux écoles. Ces terres s'améliorent et donnent avec le temps un plus fort revenu à mesure que la population augmente. On a débattu longuement et fortement dans ces colonies la question de savoir s'il fallait ou non enseigner la religion dans les écoles: tout le monde était d'accord sur l'indispensable nécessité de la religion; mais quelle croyance enseigner au milieu de l'infinie variété de doctrines dans les communions protestantes? On s'est donc abstenu, laissant le soin de cet enseignement à la famille et aux divers clergés. Bien des protestants déplorent cette décision, et pour en conjurer les effets ils multiplient les sunday's schools (écoles dominicales). Les catholiques se sont empressés d'établir, pour leurs enfants et à leurs frais, des écoles où la religion est enseignée, mais ils se plaignent de ce que, obligés de contribuer à l'enseignement public et de payer leurs propres écoles, ils paient deux fois. Le même fait se reproduit dans l'Amérique du Nord.
Le soleil est radieux, j'en profite pour parcourir le vaste et beau jardin public. Les pervenches, les roses, les mimosas sont en fleurs et parfument l'atmosphère. Une rivière entoure le jardin, et les membres du Rowing-club s'y exercent à ramer. Sous les bouquets de pins et d'eucalyptus, les oiseaux gazouillent leurs amours; il est beau le printemps! parmi les fleurs et les fruits les plus beaux sont les troupes de bébés qui courent et se roulent sur la verte pelouse. Plus loin, les grands garçons font la traditionnelle partie de criket.
Les boutiques ouvrent à 9 heures et ferment à 6; il reste donc assez de temps pour les jouissances de la famille.
Le directeur du Canterbury-College m'avait remis une lettre pour le directeur de la ferme-école ou école d'agriculture. Elle est située à 12 milles, à Lincoln. Le chemin de fer m'y mène en 1 heure. Un vaste et superbe édifice gothique reçoit 5 professeurs et leurs familles et loge une quarantaine d'élèves. Ceux-ci paient 1,000 fr. de pension par an, et travaillent eux-mêmes la ferme; 241 acres sont occupées par les blés, avoines, orges, maïs et autres sortes de grains, et 400 acres reçoivent les nombreuses variétés d'herbes et de racines. On élève de 12 à 1,500 brebis et moutons de toute race; une centaine de vaches et gros, bétail dans leurs variétés, une centaine de porcs et 14 chevaux de labour.
Les élèves apprennent les mathématiques, la chimie, la physique, la biologie, la géologie, et l'art vétérinaire. Ils traient les vaches, préparent le beurre et le fromage, labourent, sèment, récoltent. Les plus travailleurs reçoivent une indemnité; le cours est de 3 ans. On donne peu à la théorie, beaucoup à la pratique. Voici comment sont réparties les heures de travail durant la semaine: agriculture, leçons 2 heures; travail manuel dans la ferme et au laitage, 17 heures; chimie, leçons 2 heures, laboratoire 3 heures 1/2; sciences naturelles, leçons 2 heures, laboratoire 1 heure 1/2; mathématiques, leçons 4 heures; science vétérinaire, 1 heure; horticulture, 2 heures 1/2; maréchalerie et serrurerie, 1 heure; charpenterie et menuiserie, 1 heure 1/2; examens, 2 heures; total 40 heures de travail par semaine outre les heures d'étude. Durant la 2e et 3e année, les élèves ont 2 heures par semaine pour les levés des plans, et 1 heure pour la tenue des livres. Ils ont chacun leur chambre à coucher, et une autre chambre à deux pour l'étude; le bain est quotidien. Les élèves ferrent les chevaux et réparent les charrues; ils composent et essaient les fumiers, tondent les moutons. Passant ainsi de la théorie à la pratique, ils ne peuvent devenir que d'excellents fermiers, tels qu'il les faut dans ces pays. Ici, en effet, la main-d'œuvre est chère et il faut que le maître ne craigne pas d'employer ses bras.
La moitié des terres est encore inoccupée; celui qui arrive avec un capital de 50 à 100,000 fr. peut bientôt le décupler, mais à la condition de travailler non seulement de sa tête, mais aussi de ses mains.
Avec le directeur je parcours la maison, les musées, les laboratoires; je vois la collection des machines à chevaux et à vapeur, et les celliers où l'on prépare le beurre et le fromage au moyen de machines américaines. Le lait est tenu sous l'eau dans des vases en fer-blanc pour en extraire la crème. Le colon dans ces pays jeunes n'a pas de préférence, pas de routine; il prend les derniers perfectionnements où il les trouve, aussi bien en Amérique qu'en France, en Allemagne et ailleurs. Les journaux et revues le tiennent au courant des découvertes, et il se hâte toujours, d'en profiter. Les potagers, les vergers, quoique récents, sont magnifiques; la ferme ne date que de 5 ans, et a déjà atteint un degré élevé de perfectionnement.
Quand je rentre, le soleil éclaire de ses derniers rayons les blanches cimes des Alpes. À l'hôtel, on me fait dîner dans une chambre à part; la salle à manger est occupée par 65 convives, membres de la société écossaise, qui fêtent saint André leur patron. Un grand highlander en costume national joue de l'outre et appelle les convives; les mets sont nationaux et rappellent la mère patrie; la société ne date que de 2 ans et compte déjà 200 membres. À la fin du repas on porte un toast à la reine, un à la mère patrie, un aux dames et amis absents, etc.; la gaieté est générale et de bon ton. Un orateur conclut son speech en disant: Si Dieu nous a bénis et si nous avons prospéré, c'est que nous avons appris à garder le 7e jour, à respecter les Livres saints, et aussi (c'est avec regret que je le nomme) parce que nous savions par cœur notre petit catéchisme. Une triple salve d'applaudissements prouve que c'était bien là la pensée de tous les convives.
Les chansons nationales se prolongent jusqu'à 11 heures, puis chacun rentre chez soi.