Nouvelle-Zélande.—Akaroa, ancienne colonie française.

J'aurais voulu me rendre à Akaroa, visiter l'ancienne colonie française; elle n'est qu'à une journée de Christchurch; mais les bateaux n'y vont que 3 fois par semaine; je dus donc y renoncer. C'est en 1840 que le capitaine Langlois abordait ici avec un vieux baleinier, le Comte-de-Paris, nolisé par la compagnie Nanto-Bordelaise. Il venait pour prendre possession de l'île au nom de la France; mais les Anglais l'avaient précédé de trois jours. Il débarqua quand même une trentaine de Français, dont quelques-uns ont prospéré; mais ils sont restés 40 ans en face de ces superbes plaines de Canterbury sans les cultiver; et que pouvaient-ils faire laissés à eux-mêmes. Avec nos idées étroites et notre défectueuse organisation de la famille, il est probable, qu'entre nos mains, la Nouvelle-Zélande n'aurait pas encore le demi-million d'habitants qu'elle a aujourd'hui. Dans 50 ans, nous n'avons pu réussir à jeter 300,000 Français sur l'Algérie qui est à nos portes, et dans le même espace de temps les Anglais en ont mis 3,000,000 en Australie, sans compter les autres colonies, et 10,000,000 dont s'est accrue la mère patrie!

Le matin, à l'hôtel, je vois entre les mains du garçon un menu de la veille avec des poésies écossaises à chaque mets; je le prie de me le remettre, et il s'y refuse. C'est le seul que j'aie pu saisir, me dit-il, je le garde; il ne serait pas facile d'en avoir un autre: l'Écossais n'est pas libéral, il ne donne que ce que l'on peut prendre sans lui. J'ignore s'il dit vrai, mais je hâte mon déjeuner, et à 8 heures je suis à la gare, en route pour Dunedin. Pas d'enregistrement de bagages, on les confie bona fide et on les reprend de même, sans attendre l'ouverture des salles. Pas de cantonnier au passage à niveau; une simple grande affiche, Stop! Crossing railway, look after the engine (arrête; traverse de chemin de fer, regarde après la machine) et après cela que chacun se garde, il en coûte cher de garder tout le monde!

La voie est étroite (3 pieds), les wagons sont longs, à 6 roues, et plusieurs ont les bancs sur les côtés.

J'ai encore pour compagnons de voyage la famille tasmanienne. Le bon oncle ne cesse de dire à ses nièces et à son neveu: Look at beautiful scenery! Regarde la belle nature! et il jouit de leur plaisir. La voie suit la longue plaine de Canterbury et traverse de temps en temps, sur de longs ponts de bois, des rivières qui ressemblent à notre Var. Elles seront endiguées plus tard. Le blé, qui est déjà récolté en Australie, est ici encore en herbe; les prairies sont magnifiques: nous voyons aussi quelques champs de fèves en fleur, des betteraves à sucre et des pommes de terre. De loin en loin quelque village aux petites cabanes de bois; le plus souvent une simple cabane aux stations marque la place de la future ville. Nous avons toujours à notre droite la chaîne des Alpes aux blanches cimes, mais le mont Cook qui dépasse 3,000 mètres d'altitude reste caché dans les nuages. À Timaru, nous revoyons la mer, et par ses galets et ses alentours, la plage me paraît fort semblable à celle de Nice.

Plus loin, à Oomaru, j'aperçois de vastes entrepôts de grains et de laine, et une grande filature. Les colons sont déjà bien avant dans l'industrie; j'ai vu partout des tanneries, des brasseries, des verreries, briqueteries et fabriques de faïence, etc.

À Oomaru nous entrons dans une région montagneuse. La voie passe à travers mille riantes collines par des tunnels, des talus et des ponts. De temps en temps elle débouche sur la mer et la suit sur des rochers qui la surplombent. Nous voyons de belles carrières de pierre tendre. Partout les chevaux, les bœufs et les moutons regardent le train avec étonnement. Nous traversons Palmerstown, gracieuse ville en amphithéâtre, et arrivons à la jolie petite baie de Vaïtati. Là une langue de terre s'avance en mer en gracieuses découpures comme à Saint-Hospice, près de Villefranche-sur-Mer. La région ici est boisée et augmente le pittoresque. À 7 heures nous sommes à Port-Chalmers, port de Dunedin. Il est à l'entrée d'une baie longue et étroite qui se prolonge jusqu'à Dunedin, durant plusieurs milles; on y creuse un canal en ce moment, pour permettre aux grands navires d'arriver jusqu'au bout. Actuellement ils sont obligés de s'arrêter à Port-Chalmers: le Glascow de la Nouvelle-Zélande. On y construit, en effet, de beaux navires en bois et en acier. À 7 heures 1/2 nous entrons en gare à Dunedin. Cette capitale de la province d'Otago a été fondée en 1848 par les presbytériens, qui y ont élevé une magnifique cathédrale. Elle compte aujourd'hui, avec les faubourgs, plus de 42,000 âmes. Elle a conservé plus qu'ailleurs son caractère religieux. C'est dimanche; pas un magasin ou un Bar ouvert, pas un train de chemin de fer; j'ai de la peine à l'hôtel à faire cirer mes souliers. J'ai entendu bien souvent mes compatriotes trouver cela insupportable; ils ne regardent pas au grand acte de foi qui en est le mobile, et qui appelle sur ces peuples la bénédiction du souverain législateur!

Au reste, si l'on ne se livre pas à nos joies bruyantes, on ne dédaigne pas les délassements. Je trouve les familles se promenant au jardin public avec leurs nombreux enfants, et le musée est ouvert entre les offices, de 2 à 5 heures.

Les catholiques ne sont venus ici que depuis 12 ans; ils sont déjà 5,000 dans la ville et 18,000 dans le diocèse. L'évêque, Mgr Moran, a dix-huit prêtres pour les besoins du culte, et construit en ce moment une magnifique cathédrale gothique, qui sera le plus beau monument de Dunedin.

L'église actuelle est une construction provisoire. À 11 heures, elle est remplie de peuple pour la grand'messe. Deux Pères maristes y prêchent une mission. Un bon vieillard parle plus d'une heure pour prouver que la mission est la plus grande grâce que Dieu puisse accorder aux fidèles sur la terre; mais, à moins d'être sous le charme d'un Mermillod ou d'un Père Félix, la force d'attention est limitée chez l'homme, et, après un certain temps, la fatigue détruit la bonne impression des premiers moments. Comme résultat pratique, je vois que les chanteurs et les chanteuses sourient et jasent probablement d'autre chose que de la retraite. Saint François de Sales, qui se faisait tout à tous, ne dépassait jamais les 20 minutes dans ses sermons.

La ville de Dunedin est construite partie en plaine (quartier des affaires) et partie en colline. Ces collines ont des pentes de 30° à 45° d'inclinaison, et immédiatement le colon a adopté les tramways de San-Francisco, qui les gravit par un câble sans fin circulant sous la voie. Le char l'atteint au moyen d'une pince qui est dans une rainure, le prend et le quitte à volonté pour marcher ou s'arrêter. Les rues sont larges de 20 mètres. Les rues transversales, plus ou moins en plaine, ont des tramways à chevaux et des tramways à vapeur.

On a réservé de vastes emplacements sur les collines pour la récréation du public. D'importants faubourgs s'y élèvent de tous côtés et donnent ainsi à la ville une grande étendue au milieu des bois et des jardins.

Ce système, généralement adopté ici, donne des villes beaucoup plus saines que dans le système des grandes agglomérations sur un espace restreint. La mortalité n'est que de 12 pour mille, pendant qu'elle est de 24 à Paris et de 21 à Londres. L'inconvénient des distances est atténué par le bon réseau de tramways de toute sorte. L'Anglais ne peut se passer du jardin, où sa nombreuse progéniture a besoin de prendre ses ébats, et, en tout cas, il veut son home, sa maison indépendante, son chez-lui.

Dans la ville basse s'élèvent de superbes maisons de pierre en style renaissance comme à Glascow. Ce sont les banques, les hôtels, les grandes maisons de commerce. Les collines sont réservées aux cottages, mais on y voit aussi quelques beaux châteaux en style gothique, rappelant les châteaux d'Écosse. Dunedin peut servir de modèle pour la construction des villes en colline.

Le musée se compose d'une seule vaste salle avec deux rangs de galeries. Les objets étrangers et indigènes y sont bien classés. Parmi les phoques du pays je distingue le seal éléphant (phoque éléphant), d'une grosseur extraordinaire. Son cuir est très solide et d'un grand prix. Tous les quartz, sables, graviers, ciments et pierres aurifères du pays ont été groupés en une belle collection avec les noms des localités et la quantité d'or qu'elles contiennent. Une collection d'insectes en verre montre en grand la forme et la construction des insectes microscopiques ou microbes des dernières découvertes. Les matières premières, les objets manufacturés sont aussi classés de manière à instruire facilement le public.

Je remarque deux énormes squelettes fossiles de moa et une belle collection d'armes et objets naturels de la Nouvelle-Guinée. Au-delà du musée, le jardin botanique s'étend sur la plaine et la colline boisée.

Mgr Moran a la bonté de me faire visiter ses écoles. Il y a ici 6 Frères irlandais s'occupant de 250 garçons. Il en a encore 14 autres dans les diverses stations du diocèse. À côté des Frères, les Sœurs dominicaines irlandaises ont un pensionnat avec une trentaine d'élèves et 200 à 300 externes. Quelques Sœurs, parlent le français et l'enseignent dans la high school (haute classe). Elles enseignent aussi la musique, le dessin et l'italien. Une grande élève a même la bonté, de chanter avec goût et expression une chanson française en l'honneur de l'étranger.

Le consul français, ici comme à Auckland et à Wellington, est anglais: je voulais me renseigner auprès de lui sur les Français habitant la contrée, mais il est absent. Je m'adresse donc à un Français qui tient un hôtel; il me dit que les rares nationaux dans le pays sont des échappés de la Nouvelle-Calédonie ou des marins déserteurs, et qu'il ne veut pas les connaître. Quant à lui, il est un des chefs de la Maçonnerie, mais il laisse sa femme aller à l'église et son fils chez les Frères. Il n'entretient aucune relation avec les Loges françaises, parce qu'elles sont athées.

Je rends visite à M. Perrin, directeur du New-Zealand Tablet. Il est Irlandais, mais descendant de Français. Ses ancêtres, huguenots, se réfugièrent en Irlande après la révocation de l'édit de Nantes. Il a un frère ministre protestant et un oncle juge en Irlande. Lui-même est un converti; il était ministre protestant. Enfin, je prends le tramway et grimpe sur les collines, d'où l'on a une vue magnifique sur la baie, sur la ville et sur la mer. La région ressemble fort à l'Écosse, mais le climat est moins rude; toutefois, on a assez souvent la neige et la glace durant l'hiver et assez de pluie dans les autres saisons. Le climat devient plus froid à mesure qu'on avance vers le sud.

Un ami de Londres m'avait remis une lettre pour un jeune ménage qui est venu élever des moutons en Otago. J'aurais voulu les voir à l'œuvre, mais il est à 150 milles d'ici et il faut y aller en voiture et à cheval. J'en aurais profité pour voir les beaux lacs de Wakatipu, Hawea, Wanaka, qui occupent ces régions; mais cela m'aurait pris une quinzaine de jours, et il me reste encore bien du chemin à faire. J'y renonce donc et pars pour Lawrence visiter un goldenfield (terrain aurifère).[Table des matières]

CHAPITRE XXIV

Route vers le Sud. — Facilités aux émigrants. — De Milton à Lawrence. — La cabane du pionnier. — Les diggers chinois à Waïtahuna. — Le quartier chinois à Lawrence. — La cabane d'un avare. — L'école. — Une station de moutons dans la région des lacs. — Le lapin fléau public. — Les goldfields du Gabriel Gully. — M. Perry et sa nouvelle méthode. — Un dépôt de cemen aurifère. — Route à Invercargill. — Bismarck et ses informations. — La ferme d'Edendale et la New-Zealand loan Cy. — Un clerc méfiant. — Cherté de la main-d'œuvre. — La ville d'Invercargill. — Le presbytère. — La prison. — Route vers Bluff. — Le steamer Le Manipoori. — Réflexions sur la Nouvelle Zélande. — Le 8 décembre en mer. — Le service du dimanche. — Une dernière tempête.

Le 5 décembre, à 5 heures du matin, je rédige mon journal de voyage, et à 8 heures je suis à la gare. Le train se dirige vers le sud, traverse la ville et passe les faubourgs. Au sortir d'un grand tunnel, nous sommes au marché aux bestiaux; de grands troupeaux de bœufs et de moutons arrivent de toute part. Une usine pour les geler est en face du marché. Pauvres moutons! il y a peu de temps on les faisait bouillir pour le suif, aujourd'hui on les gèle; j'ignore si, sur les deux procédés, ils ont une préférence.

Un peu plus loin, à Mosgiel je vois une grande filature de laine et une filature de drap. Nous suivons une riante vallée que sillonne une blonde rivière, le Taïri. On la prendrait pour le Tibre. Elle se jette bientôt dans un petit lac. À droite, de petites montagnes ont leur cime couverte de neige fraîchement tombée; partout le laboureur emploie les dernières machines d'Europe et d'Amérique, partout les moutons et les bœufs paissent dans des compartiments séparés par des haies vives ou par des barrières en bois ou en fil de fer.

À 10 heures nous sommes à Milton, où je dois prendre l'embranchement de Lawrence. Pendant qu'on prépare le train, je lis le règlement pour les immigrants, affiché ici comme dans toutes les gares et bureaux de poste. Le prix du passage d'Angleterre à la Nouvelle-Zélande pour un homme marié au-dessous de 45 ans, ou pour un homme seul au-dessous de 35 ans, est de 5 livres (125 fr.). La femme mariée au-dessous de 45 ans, et la femme seule au-dessous de 35 ans, a le passage gratuit. Il en est de même pour la veuve au-dessous de 35 ans et sans petits enfants. Les enfants jusqu'à un certain âge ont le passage libre. Pour les autres personnes, le prix du passage est de 14 livres 7 schellings. Les parents et amis peuvent, payer ici le passage pour les personnes qu'ils désirent faire venir.

Nouvelle-Zélande.—La hutte du pionnier.

Je remonte en wagon. Sur cet embranchement les voitures ressemblent à des wagons-salons. La voie suit une petite rivière et s'engage dans un labyrinthe de collines qu'il contourne et escalade dans tous les sens. Par-ci par-là le vert gazon anglais et quelques maisons de fermiers entourées de jolis parcs. Plus loin, quelques cabanes en mottes de terre, couvertes en chaume; c'est le pionnier qui arrive avec un peu d'argent. Lorsqu'il a pu payer à l'État le premier terme du loyer, il empile quelques mottes de terre et fait sa maison; il couche sur sa malle et perce de plusieurs trous le tonneau de bière et la caisse des provisions qu'il suspend en l'air pour servir de pigeonnier. Bientôt les poules lui donneront des œufs, les oies, les canards, et les agneaux de la chair. Après la première récolte, il pourra se payer un lit, et après la première vente d'animaux, il se construira une maisonnette en planches, qui deviendra plus tard le château. Ces rudes travailleurs qui ont gagné la fortune à la sueur de leur front sont souvent les meilleurs conseillers dans les communes, les législateurs les plus sensés dans le Parlement.

Vers midi nous sommes à Waïtahuna, où les Chinois commencent à bouleverser le sol pour y chercher l'or. Ils viennent de louer à un particulier une quantité d'acres de terrain à 50 livres l'acre, à condition de remettre en son premier état la terre cultivable, après avoir lavé le sol intérieur. Le Chinois est le plus patient des diggers. Un peu plus loin, j'en vois un grand nombre occupés à laver dans le ruisseau, pour la troisième fois, un gravier que les Européens ont déjà lavé plusieurs fois. Ils ont quitté ici leur costume national; toutefois ils conservent la queue, qu'ils enroulent sur la tête et cachent dans leur chapeau: les enfants s'amusent à la leur tirer lorsqu'ils la voient pendante. Quelques-uns se marient dans le pays; ils font de bons époux, mais ils restent païens. Par-ci par-là quelques champs parsemés de sorel, herbe rouge qui indique la pauvreté du sol.

Les colons y ont multiplié pendant de longues et successives années les récoltes de grains, et ils ne peuvent maintenant les obtenir de nouveau qu'en engraissant la terre par le fumier.

À midi 1/2 je suis à Lawrence, et je me rends chez le Père O'Leary, pour lequel Mgr Moran m'avait remis une lettre. Il est très patriote, a habité deux ans la Normandie et parle assez bien le français. Comme tout bon Irlandais, il sympathise avec notre nation et m'accueille en frère. Pendant que le dîner se prépare, il me conduit visiter le quartier chinois. Il est situé à 20 minutes de la ville et occupé par 200 ou 300 Chinois, entassés dans des cabanes de bois ou dans des huttes de terre. Il y a aussi plusieurs communions chez eux; je vois deux églises. Dans celle des Confuciens, il n'y a sur l'autel que la tablette du sage, et sur les parois sont tapissées ses sentences. L'église des Bouddhistes a sur l'autel un gros Bouddha, vases de fleurs, chandeliers et encensoirs, comme dans nos églises.

Le Père me fait remarquer sur la route une petite cabane en zinc, grande comme une cabine de bateau à vapeur; là vit pauvrement un digger anglais, qui a amassé des milliers de livres sterling, et qui prête son or aux banques et à la commune. L'auri sacra fames est encore de nos jours, et fleurit surtout dans les pays de l'or.

Nouvelle-Zélande.—Station de moutons dans l'île du sud.

Au retour, nous visitons l'école, vaste salle en bois qui a coûté 1,000 l. stg. Le jour elle sert d'école aux garçons et aux filles, et le dimanche d'église pour la messe. Les enfants sont environ 80, confiés à un jeune ménage qui reçoit pour cela 200 l. (5,000 fr.) par an et le logement.

Il y a un millier d'habitants à Lawrence et 5 églises. Chaque communion veut avoir la sienne. Les 200 ou 300 catholiques de l'endroit ont la messe deux fois par mois: une autre fois, le Père va la célébrer dans un village plus loin, et le premier dimanche du mois, dans un village à 40 milles.

Le Père a occupé le poste de la région des lacs et me donne des renseignements sur la station que j'aurais voulu aller visiter. Elle comprend un terrain de 30 milles de long sur 15 milles de large (le mille est de 1,600 mètres.)

Elle a été louée au gouvernement pour 10 ans, et pour peu de chose, par une société de trois personnes: une d'elles n'a jamais quitté l'Angleterre, mais elle a envoyé son fils, qui a appris ici le métier et est maintenant le gérant de la société. À l'échéance on a renouvelé le bail pour 10 ans, mais les enchères ont fait quadrupler le prix, qui dépasse aujourd'hui 1,000 l. l'an. Il y a plus de 30,000 moutons dans la station, sans compter les bœufs et les chevaux. À la fin du bail, le nouveau locataire, s'il y a changement, doit indemniser le premier locataire pour les maisons, les haies et autres améliorations.

Les lapins ont causé beaucoup de pertes à la station en dévorant l'herbe des brebis. Les deux paires importées ici d'Angleterre, il y a 12 ans, par un amateur de chasse, se sont tellement multipliées, qu'en 1881 on a exporté de la Nouvelle-Zélande environ 9,000,000 de peaux de lapins; ils sont si nombreux dans certains districts qu'on peut presque marcher sur eux. On les détruit l'hiver avec de l'avoine imbibée d'eau empoisonnée. Combien de nos chasseurs seraient contents ici! Il en est de même pour les lièvres dans certains districts, et les faisans abondent également.

Après le dîner, le bon Père fait atteler son cheval et nous nous dirigeons vers les goldfields, à une lieue de distance, sur les bords du Gabriel-Gully. Cette petite rivière est le premier endroit en Nouvelle-Zélande où l'or ait été trouvé accidentellement, par un nommé Gabriel, pendant qu'il gardait les moutons. Le sol est partout bouleversé, il a été tourné, lavé et relavé plusieurs fois.

Nous arrivons à un endroit où une compagnie lave pour la sixième fois les sables lavés par d'autres, et en obtient de grands bénéfices par la méthode hydraulique. Le directeur, M. Perry, arrive en même temps et m'explique tout le mécanisme. Ce monsieur est d'Oxford; l'Université ne lui a pas donné le diplôme, mais la nature l'a fait ingénieur; il vient de trouver un système appliqué ici pour la première fois et qui a une grande importance. Une chute d'eau, qui descend de 400 pieds, est amenée de la montagne par de grands tubes de 0m30 de diamètre; le dernier tube est resserré, en forme de lance, et jette l'eau avec une telle force qu'il démolit en quelques minutes autant de terrain que plusieurs hommes pourraient en remuer en un jour. L'eau emporte la terre et entraîne le gravier; celui-ci vient frapper contre la bouche d'un tube excessivement épais, et une autre colonne d'eau le prend en travers avec une telle force qu'il le rejette dans une conduite vis-à-vis, faisant fonction de siphon. Le sable et le gravier remontent ainsi de l'autre côté du vallon à 40 pieds de hauteur, et parcourent un canal en planches large d'un mètre, long de 20 mètres. Le fond de ce canal est recouvert d'un drap parsemé d'obstacles en fer; contre ces obstacles, le sable aurifère s'arrête. Chaque deux jours on le recueille et on le lave dans des petits bassins pour avoir l'or pur. Cette méthode est si économique, qu'un vingtième d'once par tonne rend le travail rémunérateur, pendant qu'il faut au moins 1/2 once par tonne dans l'ancien système. Il est vrai que l'eau emporte une partie de l'or et que les pierres rejetées ne donnent pas l'or qu'elles peuvent renfermer.

À quelques pas de là 3 compagnies creusent une espèce de ciment bleuâtre aurifère concentré sur un petit espace et d'une épaisseur d'environ 100 mètres. On peut difficilement s'expliquer ce dépôt singulier. On suppose que c'est le résultat d'une morraine. Il est tellement bouleversé qu'il offre en ce moment le spectacle de certains glaciers de la Suisse. Les éboulements sont fréquents et ont enseveli ou blessé bien des hommes. Le ciment graveleux est porté sous des pilons, et le sable aurifère est ensuite lavé dans des bassins: M. Perry voudrait employer là son système hydraulique, mais les 3 compagnies ne peuvent se mettre d'accord et persévèrent dans l'ancien emploi de la pioche et de la poudre, très coûteux par la main-d'œuvre. Nous grimpons sur une élévation où sont parsemées les maisonnettes des ouvriers; elles ont toutes leur potager et leur verger.

Durant le jour il a plu, neigé et soufflé un vent glacial; on se trouve bien alors le soir près du feu et plus tard sous la couverture.

Le lendemain matin, à 6 heures 1/2, je quitte Lawrence et reviens à Milton pour descendre vers Invercargill. La voie suit une plaine bien cultivée et sillonnée par une blonde rivière. Par-ci par-là, on voit encore quelques terres couvertes de la dure herbe indigène, mais elle fait place peu à peu à l'herbe européenne que sème le colon. Les petits villages se succèdent; une cabane sert de station, le chef de gare commande les mouvements et les exécute, pousse les wagons ou tourne l'aiguille. Par-ci par-là, de hautes cheminées indiquent la présence de manufactures; ce sont des poteries, des moulins, des tanneries, des filatures, etc.

Chemin faisant, je lis les journaux des diverses villes d'Otago. Les ministres protestants ne sont pas toujours d'accord entre eux, et des comptes rendus qu'ils donnent au public, je vois que dans leurs réunions ils n'emploient pas toujours les termes parlementaires. Je lis aussi une lettre par laquelle le prince de Bismarck, au moyen du consul allemand, demande des renseignements sur la congélation de la viande, le coût, le résultat, et le prix auquel la viande congelée reviendrait en Allemagne; c'est de la sollicitude pour le peuple. Une autre lettre du consul allemand de Londres avertit les éleveurs que leur habitude d'empaqueter la laine dans le jute nuit à la marchandise. Des fibres de jute restent dans la laine et forment des taches sur les tissus, après la teinture; il les prie d'aviser, en adoptant une autre méthode; c'est de la sollicitude pour les filateurs et les tisseurs.

À Mataura, je vois une gracieuse petite ville croissante. Je remarque que presque partout les colons ou le gouvernement ont conservé aux diverses localités les noms maoris. À 3 heures 1/2 je m'arrête à Édendale pour visiter la ferme de la New-Zealand Loan Cy. Cette compagnie avait acheté une immense étendue de terre vierge à bas prix; une livre l'acre et au dessous. Il la vend maintenant, par parcelles, de 6 à 12 livres l'acre. En attendant l'acheteur, elle l'utilise par des prairies et des semailles. Près de la gare, je visite la fabrique de fromage; 400 vaches remplissent tous les jours 2 énormes caisses de lait échauffé à la vapeur, et on en retire environ 700 livres de fromage par jour, exporté au prix de 9 pences (18 sous) la livre. À la ferme, le manager (directeur) est absent et j'ai de la peine à recevoir de son clerc quelques renseignements. Il me dit que son chef reçoit 300 livres (7,500 francs), logé et nourri, qu'ils sèment principalement l'avoine et des navets pour engraisser les moutons; qu'un acre (arpent) donne en moyenne de 60 à 70 boisseaux, vendus à deux schellings 1/2, et que presque tous les travaux sont donnés à forfait. On paie environ 6 schellings pour labourer une acre de terrain; le charron qui répare les machines est logé, nourri, et reçoit 40 schellings par semaine.

Le labourage se faisait à la vapeur, mais le charbon est cher (32 schellings la tonne) et l'avoine bon marché; on est revenu à la charrue à chevaux. Il y a en ce moment un millier de têtes de gros bétail sur la ferme et de 8 à 10,000 moutons. J'ai demandé bien d'autres détails, pour arriver à faire le budget de la dépense et du revenu, mais à mes questions le clerc répond un peu embarrassé I don't know (je ne sais pas). Or, comme il est impossible qu'un teneur de livres ignore ces détails, j'ai vu qu'il y a encore ici des gens ou des compagnies méfiants. Aux États-Unis, ces détails sont imprimés dans des prospectus répandus à profusion dans les hôtels et dans les gares.

Je parcours les champs et suis la manœuvre des bergers qui poussent soit les bœufs, soit les moutons dans de nouveaux paddocks (compartiments de prairies). Il est curieux de voir comment leurs chiens bien dressés font les trois quarts de la besogne, en aboyant et courant sus aux animaux dans la direction marquée.

J'entre dans un bush (fourré) et j'y vois une telle quantité de lapins que, sans le chien qui les poursuit et les pousse dans les tanières, je crois que j'aurais pu en prendre quelques-uns par la queue. Le long du chemin, ils ont tellement percé la terre au-dessous des haies vives, qu'elles sont presque démolies. Pour s'en défaire, non seulement on les empoisonne, mais on voit souvent de nombreuses annonces sous le nom de rabbits exterminator, indiquant divers engins de destruction à leur adresse. Je remarque que la plupart des chemins sont de belles avenues de 20 mètres de large; naturellement la chaussée actuelle en occupe à peine les 3/4 vers le milieu et sur le reste pousse l'herbe; mais plus tard, lorsque le pays sera plus peuplé, on n'aura pas besoin de recourir à l'expropriation pour élargir les voies de communication.

À 6 heures je remonte dans le train, et je me trouve avec divers farmers (propriétaires cultivateurs) qui parlent de leurs affaires. Ils viennent d'amener à Woodland une quantité de moutons. Une nouvelle usine à congélation y a été établie, et je vois à ses abords de nombreux troupeaux qui attendent leur tour. Malgré la cherté du fret, qui, avec le prix de la congélation, revient à 4 pence (0 fr. 40 la livre), il reste encore environ 2 pence ou 0 fr. 20 la livre au farmer; il s'en réjouit parce qu'il a en sus la peau et le suif, et qu'avant cette invention il n'avait que le suif. Les rognons ne peuvent se conserver par la congélation, et on les met en boîtes suivant l'ancien procédé. À 0 fr. 20 la livre, un mouton donne encore souvent 25 fr. au fermier. Ces messieurs se plaignent de la cherté de la main-d'œuvre. Un ouvrier de ferme reçoit 60 l. stg. (1,500 fr.) par an, logé et nourri, et travaille le moins qu'il peut. Si son voisin lui offre quelques schellings de plus, il change de maître; mais ils n'ajoutent pas qu'eux en font précisément autant lorsque la main-d'œuvre abonde. La fameuse loi de l'offre et de la demande a été inventée par les économistes anglais, et ce sont eux aussi qui ont trouvé la théorie que le travail est une marchandise. Ils sont donc malvenus à se plaindre si, lorsqu'elle est rare, elle augmente de prix.

Mais nous voici à Invercagill vers 8 heures du soir. À l'église catholique on prépare les chants des prochaines fêtes de Noël. J'entends l'exécution de la messe de Palestrina habituelle au Vatican et à Saint-Pierre. Les voix d'eunuques sont avantageusement remplacées par celles de femmes. En Angleterre et en Amérique, cette musique classique des basiliques de Rome est la musique ordinaire, et je regrette qu'elle ne se généralise pas chez nous; elle a des notes admirables qui pénètrent l'âme.

Au presbytère, un bon prêtre irlandais est occupé à écrire un article à un journal qui vient d'attaquer la France. Nature ouverte et confiante comme le Français, l'Irlandais est bientôt avec lui à son aise, nous causons sur les choses du pays et sur celles de l'Europe. Ces bons Pères voudraient bien avoir ici une Conférence de Saint-Vincent de Paul, mais les pauvres manquent. Ils disent qu'il n'y a qu'un seul pauvre en Nouvelle-Zélande et qu'on n'a jamais pu le trouver. Je réponds qu'il reste les prisons et les hôpitaux à visiter, et les enfants à instruire le dimanche.

Le 7 décembre, de bon matin, je parcours la jeune ville d'Invercargill. Elle contient environ 8,000 âmes, y compris les faubourgs. Deux grandes avenues de 40 mètres de large se coupent à angle droit et s'étendent sur plusieurs milles, les autres rues ont 20 mètres de largeur. D'après le tracé, la ville peut aisément contenir plusieurs centaines de mille âmes. Pour le moment, la plupart des carrés destinés aux futures constructions sont des jardins ou des prairies, mais plus tard on trouvera la régularité et l'aisance sans encourir les fortes dépenses qu'exigent les démolitions et rectifications. C'est le système américain, sagement prévoyant.

Les églises, les banques et les hôtels occupent la plus grande partie de la ville. Il y a 5 ou 6 banques, 7 à 8 églises, et 15 à 20 hôtels. La plupart de ces constructions sont en pierre ou en béton, et c'est là de l'économie bien entendue, car la maison de bois, si elle coûte moins cher, exige plus d'entretien, une plus forte prime d'assurance, dure moins, et est souvent la proie des flammes.

Les montagnes environnantes ont leur cime blanchie de neige. Hier, il nous semblait être en Écosse, la pluie, la grêle, le soleil, alternaient sans cesse; mais il ne faut pas que je médise trop du climat, j'ai trouvé ici les premières cerises.

À l'Athenœum je vois une belle bibliothèque, une salle de lecture pour les hommes, une pour les femmes, et un commencement de musée. Les 400 abonnés paient 1 l. stg. (25 fr.) l'an.

Le directeur de la prison veut bien me faire visiter son établissement; il occupe le milieu d'une vaste cour entourée de murs. Les prisonniers sont d'un côté, les prisonnières de l'autre, avec séparation complète. Chaque prisonnier a sa petite cellule pour la nuit; le jour il travaille à la chaussée des chemins ou à d'autres travaux communaux. Sa santé s'en trouve mieux, la moralité y gagne et la caisse municipale aussi. Ce système devrait être adopté partout; le mélange des prisonniers finit de gâter ceux qui ne sont pas entièrement mauvais; et le prisonnier qui ne travaille pas s'ennuie et se déprave.

La paresse est même un appât pour quelques-uns qui se trouvent heureux d'être ainsi sans rien faire, nourris aux frais du public. Parmi les cellules, j'en remarque une dont les parois sont entièrement rembourrées; elle est destinée aux fous. Le directeur me dit qu'il en reçoit en moyenne un par semaine. La plupart sont des bergers; ils restent des semaines et des mois en face de leurs brebis, sans voir personne, ils lisent et relisent livres et journaux, et en perdent souvent la raison. L'homme n'est pas fait pour vivre seul! Une autre source de folie est l'alcoolisme. Un pays où la vigne pousse peut toujours s'en débarrasser en favorisant cette culture. Le jour où l'ouvrier aura à tous ses repas sa demi-bouteille de vin à 5 sous, il ne sentira plus le besoin de s'enivrer.

À 11 heures je suis à la gare, j'y rencontre 4 Hindous avec leurs toges et leurs turbans. Un d'eux, avec une belle toge rouge doublée de pelisse, est un respectable vieillard à barbe blanche et à longue chevelure: c'est un docteur de Bombay; les autres sont de Lahore en Punjab. Ils sont venus visiter le pays, mais ils s'empressent de le quitter, ils le trouvent trop froid et lui préfèrent les plaines plus chaudes de l'Australie. En ce moment, ils se rendent à l'exposition internationale de Calcutta organisée par le gouvernement des Indes sous la direction d'un Français, M. Joubert, qui a parfaitement réussi.

Dans le train, je retrouve encore la famille de Tasmanie qui revient du lac Wakatipu, et rentre chez elle.

La locomotive nous emporte à travers plaines et collines, prairies et forêts, et à midi 1/4 nous sommes à Bluff, où le Manipoori, steamer de 2,000 tonnes, chauffe pour nous passer en Tasmanie. Je m'installe dans ma cabine et j'écris ces pages sur la table du Smoking room (salle à fumer).

À 6 heures du soir le navire lève l'ancre et il passe entre les rochers rapprochés qui enserrent la baie, et bientôt après il est dans le détroit de Fovean, qui sépare l'île Sud de l'île Stevart. Il n'y a qu'environ 300 pêcheurs sur cette île. Le soleil couchant l'illumine de ses derniers rayons de feu et je suis longtemps de l'œil ces côtes qui s'éloignent, en repassant dans mon esprit tout ce que j'ai vu. Il y a 40 ans, il n'y avait en Nouvelle-Zélande que 100,000 sauvages, occupés à se faire la guerre de tribu à tribu; aujourd'hui 517,000 habitants, dont plus de la moitié nés dans le pays; 165 villes et villages, dont quelques-uns avec 30 et 40,000 âmes; le pays sillonné de routes et de chemins de fer, avec postes, télégraphe, banques, caisses d'épargne, assistance publique et toutes les institutions des peuples les plus civilisés. Comment un si grand résultat a-t-il pu être obtenu en si peu de temps? Les observateurs ne peuvent se passer d'en chercher les raisons. L'Angleterre, instruite par la triste expérience du siècle dernier avec l'Amérique du Nord, a laissé à ses colonies de l'Océanie la pleine et entière liberté de choisir leur constitution. Le peuple qui est arrivé ici était formé en grande partie de cadets de vieilles familles anglaises où le respect à l'autorité et l'attachement à la religion sont en honneur. La famille est fortement constituée et la transmission intégrale du foyer en assure la perpétuité. Le pays se gouverne par lui-même, et il est capable de ce gouvernement parce que les citoyens ne restent pas étrangers à la chose publique. L'autorité est autrement comprise ici que dans d'autres vieux pays de l'Europe. Tout en la respectant religieusement, les citoyens contrôlent avec rigueur ceux qui en sont investis, les dénoncent par la presse, et ceux-ci ne sont pas longtemps soufferts dès qu'ils manquent à leur devoir; les abus ne sauraient ainsi se prolonger. Peu faiseurs de théories, mais très pratiques, les hommes de ces pays nouveaux essaient timidement les divers systèmes, les acceptent ou les répudient selon les résultats. Il est bien vrai que certaines doctrines subversives commencent à se faire jour, et on parle dans certains journaux de nationalisation de la terre. Certes, empêcher que la terre ne devienne le monopole de compagnies puissantes, ou tombe aux mains de quelques familles, c'est juste et légitime; mais aller dans l'extrême opposé serait entrer dans la période de souffrance. Heureusement on sait combattre dans ce pays; et à peine cette théorie a paru qu'elle a été démolie par la presse, les réunions et les associations. Qu'on le veuille ou non, la vie est une lutte entre le bien et le mal, et ces pays seuls trouvent une paix relative où les bons, comprenant leur devoir, agissent sans relâche pour refouler le mal et faire triompher le bien.

Nous avons 930 milles entre Bluff et Hobart en Tasmanie; le navire les franchira en trois jours. Aujourd'hui la mer est tranquille et la navigation sans accidents. C'est le 8 décembre, grande fête pour les catholiques. J'ai pour temple l'Océan et la voûte du ciel!

Je partage ma cabine avec un ingénieur, propriétaire d'une usine à gaz, près Dunedin. Il me dit que le charbon de la côte ouest de la Nouvelle-Zélande est le meilleur charbon du monde. Une tonne produit 10,700 pieds cubes de gaz et 1,486 livres de coke; et la force éclairante est de 18 bougies par 5 pieds cubes; le prix du gaz en Nouvelle-Zélande varie de 10 à 12 schellings les mille pieds cubes.

Le 9 décembre, dimanche, à 10 heures 1/2, la cloche appelle les passagers au salon: ils s'y rendent tous, au nombre de 40 environ. Le capitaine entonne un chant, puis récite les prières; ensuite il lit le chapitre lv d'Isaïe et le chapitre lvi des Actes des apôtres. On récite des psaumes et le Te Deum, et on finit par un cantique. Jeunes et vieux, hommes et femmes sont recueillis et pénétrés du désir d'invoquer Dieu, de le remercier et de lui rendre gloire.

La navigation continue paisible; quelques oiseaux voltigent autour du navire. Le soir, après le dîner, à 7 heures 1/2, second service en tout semblable à celui du matin.

10 décembre.—La nuit a été affreuse, un vent du sud prend le navire en travers et le balance horriblement; la plupart des passagers sont souffrants. Vers minuit nous espérons arriver à Hobart.[Table des matières]

CHAPITRE XXV

Tasmanie.

Le naufrage du Tasman. — Le tremblement de terre des îles de la Sonde et les phénomènes qui en résultent. — Arrivée à Hobart. — La ville. — Les environs. — Cascade-hill. — Une brasserie. — Mgr Murphy et le Père Beechenor. — Les Sœurs de la Présentation. — Une tombe française. — Population catholique. — Le musée. — Queen's dominion. — Le lawn-tennis. — De Hobart à Lanceston. — Les fonderies d'étain. — Les mines de Mount-bischoff. — Les écoles. — Un tremblement de terre. — Le clergé irlandais et les fidèles. — La Salvation army. — La Tasmanie. — Situation. — Histoire. — Surface. — Population. — Climat. — Constitution. — Produits. — Importation. — Exportation. — Banques. — Système agraire. — Immigration. — Bétail. — Chemin de fer. — Poste. — Télégraphe. — Instruction publique. — Revenu. — Dette. — Les indigènes. — Épisodes et extinction.

Le 10 décembre, vers 6 heures du soir, nous apercevons l'île Maria, et nous nous dirigeons vers le cap Pilar. Sur les 8 heures nous laissons à gauche l'île South Bruni et entrons dans la Storm-bay. Il y a quelques jours, le Tasman, steamer de la Tasmanian steam navigation Company, y a coulé à pic, brisé par un rocher: les passagers et les matelots se sont sauvés sur les chaloupes.

À 9 heures, le soleil couchant met le ciel en feu; on dirait une aurore boréale. Le même phénomène se produit en Australie: les savants pensent que c'est encore le résultat du bouleversement occasionné par le terrible tremblement de terre qui a eu lieu il y a quelques mois dans les îles de la Sonde.

À droite et à gauche, les rochers à pic ont un aspect sévère et triste. À 10 heures nous quittons la haute mer pour entrer dans la rivière Derwent, et à 11 heures le navire jette l'ancre devant Hobart. Il est trop tard pour se rendre à terre, je dors dans ma cabine.

Hobart, capitale de l'île et colonie de Tasmanie, compte environ 20,000 habitants. Ses rues sont larges et grimpent ou contournent les collines. La partie réservée aux affaires a de superbes édifices en pierre: le palais de ville, la poste, le musée, et divers établissements de banque sont de petits monuments. Les églises sont nombreuses et quelques-unes fort jolies.

Une magnifique statue de John Franklin, qui a été gouverneur de la colonie en 1840, et qui s'est perdu ensuite à la recherche du pôle nord, orne le milieu d'un joli square au centre de la ville. Ce qui forme le charme principal, c'est l'éparpillement des cottages sur les collines, et les belles forêts d'eucalyptus qui couvrent les monts environnants, et surtout le mont Wellington, qui les domine tous.

Tasmanie.—Hobart, capitale de la colonie.

Hobart est à cette partie de l'hémisphère sud, ce que Nice et Cannes sont pour notre vieux continent; les médecins y envoient les malades de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, et même des Indes et de l'Angleterre. Le climat est tonique et tempéré, la nature riante. Les environs sont gracieux et les jardins en fleur; le blé mûrit, le foin est coupé, les fèves montrent leurs premières gousses, les cerisiers leur fruit rouge, les figuiers, les poiriers, les vignes, les boutons de leurs fruits. Décembre correspond au mois de juin de chez nous; c'est bien là la végétation de notre mois de juin dans le midi de la France. À une lieue de la ville, à Cascade-hill, je trouve une immense brasserie; le directeur me la fait visiter en m'expliquant les diverses opérations dans les nombreux étages où nous montons par l'ascenseur. Il me fait goûter la bière: on en fait 300 gallons par jour (le gallon est d'environ 4 litres 1/2), et de deux sortes; la bière genre allemand, qu'on vend 1 schelling le gallon, et la bière anglaise, plus forte, qu'on vend 3 schellings le gallon, ou 8 schellings les 12 bouteilles. Je poursuis ma course dans les vallons et à travers les forêts; les hirondelles courent après l'insecte; un gentil petit oiseau à queue rouge ne s'effraie pas du promeneur, le torrent murmure à l'ombre des mimosas en fleur; c'est ravissant, je m'assieds sur l'herbe et je rêve un instant au bonheur.

À mon retour, je traverse de belles prairies en colline, où paissent les vaches, les chevaux et les brebis; je vois de grandes plantations de houblon et de framboises; je laisse à gauche une ancienne scierie, transformée en hôpital des fous, et je rentre en ville rendre visite à l'évêque de Tasmanie.

Mgr Murphy, vénérable vieillard qui a été pendant 25 ans évêque à Hyderabad dans l'Hindoustan, m'accueille avec une bonté paternelle, et apprenant que je m'occupe d'œuvres charitables, me dit: Restez ici, vous dînerez avec moi, et je vous mettrai en relation avec le P. Beechenor, doyen de Lanceston, qui vient d'arriver, il est lui aussi homme d'action, et vous vous entendrez facilement. À l'heure le dîner est servi. Je suis content de causer en italien avec le bon P. Beechenor, élève du collège de Propaganda fide, à Rome.

Sur les 115,000 habitants que compte l'île de Tasmanie, 25,000 sont catholiques et presque tous: Irlandais: il y en a 5,000 à Hobart: Le Père me fait visiter la cathédrale, qu'il a construite pendant qu'il était curé ici; c'est un beau et vaste édifice gothique en pierre; la voûte est en bois, les tours sont encore à construire. À côté de la cathédrale, nous visitons le couvent des Sœurs de la Présentation de Cork en Irlande.

La Mère Maria Francesca Xavier Murphy, sœur de l'évêque, les a conduites ici, et à l'heure actuelle elles ont 3 écoles à Lanceston, 6 à Hobart et un grand nombre en d'autres stations de l'île. Une croix de marbre blanc dans le petit cimetière des Sœurs, à côté de la cathédrale, marque l'endroit où repose la dépouille mortelle de la Mère Xavier Murphy. De sa tombe elle encourage encore ses compagnes par le souvenir de ses vertus. Le couvent est au centre d'un gracieux jardin, les Sœurs y instruisent 25 pensionnaires et 200 externes. Elles réunissent les grandes élèves et me prient de leur faire subir l'examen de lecture en langue française; le gouverneur, qui doit assister à leur grand examen, aime qu'elles aient une bonne prononciation. Le P. Beechenor me conduit à l'ancien cimetière catholique, au-dessus du palais épiscopal. Aujourd'hui un nouveau cimetière hors la ville réunit dans des compartiments séparés les morts de toutes les communautés. Au milieu des monuments funéraires, le Père me fait remarquer une pierre sur laquelle je lis ces paroles: «Expédition autour du monde. Corvettes l'Astrolabe et la Zélée. À la mémoire de Coupil (Ernest-Auguste), dessinateur; Couteleng (Jean-Marie-Antoine), charpentier; Archier (Honoré-Antoine-Étienne), 2e maître de manœuvre; Bernard (Pierre-Léon), matelot de 2e classe; Baudoin (Jean-Baptiste-Désiré), matelot de 3e classe; Daniel (Alexandre), matelot, décédés à Hobart-Town, janvier, février, mars, 1840. Hommage d'un prince marin comme eux qui a voulu sauver de l'oubli les noms de ses compatriotes morts dans l'accomplissement d'une mission glorieuse pour la France, septembre 1866. Finistère, février. 1881.»

Cette inscription, placée sur une table: de bois par le fils du prince de Joinville, à son passage ici en 1866, fut renouvelée, sur pierre en 1881, par les soins du capitaine du navire de guerre le Finistère.

Bonne et patriotique pensée, celle de relever aux yeux de la postérité l'honneur de ceux qui ont bien servi le pays!

En fait d'écoles de garçons, il n'y a à Hobart qu'une école dirigée par deux laïques et fréquentée par 55 élèves. Il serait pourtant utile d'aboutir à un petit et grand séminaire pour le recrutement du clergé: toutefois, quelques-uns pensent qu'il est encore préférable pour le moment d'envoyer le clergé d'Irlande, où il se recrute dans les meilleures classes de la société. Il y a 18 prêtres, pour le diocèse de Tasmanie. Les Sœurs de la Présentation ont encore en ville un orphelinat, avec 35 élèves: la moitié sont pensionnées par le gouvernement. Elles apprennent à tenir une maison, et à 18 ans elles se placent ou se marient.