C'était une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux, à fenêtre sans vitrage, et dont les murailles crevassées laissaient pénétrer du dehors la pluie et le vent. Au fond, quelques chèvres, couchées sur une litière qui n'avait point été renouvelée, broutaient nonchalamment, tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son râtelier les restes d'un foin coriace et mêlé de joncs.
Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en une table grossièrement équarrie, et en une claie dressée sur quatre pieux de bois et garnie de paille fraîche; c'était là le seul lit de l'habitation.
Un homme en cheveux blancs y était couché, les yeux fermés; mais il était aisé de voir, à sa respiration entrecoupée et au léger tremblement de ses lèvres, que la maladie l'y retenait plutôt que le sommeil. Un jeune garçon d'environ seize ans, assis près de là au foyer, s'occupait à entretenir le feu sous une bassine de fer.
Il venait de la découvrir et semblait savourer l'odeur succulente qui s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son âge entra portant un morceau de beurre enveloppé dans un lambeau de toile rousse.
—Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le lit, comme si elle eût craint d'éveiller le malade.
Jehan se détourna vivement à cette voix connue; un éclair de joie traversa l'expression habituellement mécontente de son visage.
—Bonjour, Catie, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un pas vers la jeune fille.
—Comment va le père? demanda-t-elle.
Jehan secoua la tête.
—Toujours bien faible! Cette maladie a été une rude secousse, et il faudra bien des soins pour qu'il retrouve la santé.
—Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en déployant le lambeau de toile qui enveloppait le beurre.
Jehan sourit.
—Merci, bonne Catie, merci, dit-il; ce sera aujourd'hui jour de régal, car j'ai là déjà de quoi lui rendre des forces.
Qu'est-ce donc, Jehan?
—Voyez.
Il découvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avança la tête, et, soufflant la vapeur qui s'en échappait afin de mieux voir:
—Une poule au gruau! s'écria-t-elle toute surprise.
—C'est le collecteur qui me l'a donnée, reprit Jehan, pour lui avoir enseigné à rédiger ses comptes en latin.
—À la bonne heure, dit Catherine en riant; à force de prendre à ceux qui entrent à la ville une poignée de farine, une poignée de sel ou une poignée de pruneaux, maître Jacques est devenu le plus riche bourgeois du pays et peut payer les leçons qu'on lui donne aussi cher qu'un seigneur; mais le père sait-il ce qu'on lui prépare?
—Il dormait quand je suis revenu.
—Alors disposons tout avant son réveil: j'ai encore là des noix et des cerises, ce sera pour son dessert.
En parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier. Jehan ouvrit une armoire d'où il tira des écuelles, des plats, des cuillères, des gobelets de bois, et tous deux se mirent à dresser le couvert.
L'affection singulière qui semblait unir ces deux enfants était d'autant plus remarquable que jamais peut-être la nature n'établit entre deux êtres de plus frappantes oppositions. Catherine était grande et bien faite; tous ses traits avaient une douceur élégante, tous ses mouvements une souplesse gracieuse. Rien qu'à la voir on se sentait lui vouloir du bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lèvres vous obligeait à répondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire, avait la taille courte, épaisse et gauche; ses traits moroses étaient affadis plutôt qu'adoucis par la chevelure héréditaire qui avait fait donner à l'un de ses ancêtres le nom de Lerouge. Né fils de serf, et sans cesse froissé, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volonté et dans ses sentiments, tout son être avait je ne sais quelle expression de contrainte, de malheur et de révolte qui lui donnait quelque chose de repoussant. Ce n'était qu'avec son père et sa cousine Catherine qu'il se montrait soumis: pour eux rien ne lui coûtait, le louveteau devenait un agneau, sa laideur prenait même alors une sorte de grâce.
Tout du reste se résumait pour Jehan dans ces deux amours. Son père était toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait l'épouser un jour; la mère de la jeune fille l'avait promise, et il ne restait plus à obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point l'habitude de refuser de telles demandes.
Cependant les deux enfants avaient achevé de mettre le couvert, la poule au gruau était prête; le convalescent fit enfin un mouvement; Catherine poussa une exclamation de joie.
—Ah! c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort sur son coude; tu ne gardes donc pas aujourd'hui les vaches de monseigneur?
—Le roi chassait dans la forêt, et les troupeaux ne sont point sortis de peur des meutes, répondit la jeune paysanne.
—Le roi! répéta le vieux serf; et tu n'es pas allé pour le voir au passage, Jehan?
—Vous aviez besoin de moi, mon père, répondit celui-ci.
—Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine; voyez plutôt.
Le vieux Thomas Lerouge se détourna.
—Quoi! la table servie, s'écria-t-il étonné.
—Et vous avez un hochepot, continua la jeune fille.
—Et du beurre, dit Jehan.
—Et des cerises, ajouta le vieillard qui s'était dressé sur son séant.
—Allons, père, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en battant joyeusement des mains; venez vous asseoir là avec Jehan, et je vous servirai.
Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans un plat de bois qu'elle plaça tout fumant sur la table. Thomas avait rejeté les peaux de chèvres qui lui servaient de couverture; il était demeuré assis sur son lit, suivant tous ces préparatifs avec le regard et le sourire affamés des convalescents; il allait enfin se lever pour s'approcher de la table quand un grand bruit se fit entendre au dehors. Jehan courut à la porte; mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il eût pu la barrer et donna passage à une demi-douzaine de valets de meute, portant les armes du roi brodées sur la poitrine.
Tous étaient entrés bruyamment en demandant la maison du forestier; mais à la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur parfumait la chaumière, ils poussèrent une exclamation de satisfaction.
—Pâques Dieu! s'écria le plus vieux en roulant autour de son corps le fouet qu'il avait à la main; nous n'avons plus besoin de la maison du forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir.
—Sur mon âme! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noiraud à l'air affamé, dont les narines, caressées par le fumet du hochepot, semblaient se dilater avec délices; je me réserve l'aile droite.
—Moi, l'aile gauche, s'écria vivement un blondin qui s'était déjà emparé du meilleur escabeau.
—Moi, les cuisses, reprit le vieux.
—Moi, la carcasse, ajouta un quatrième.
—Doucement, mes maîtres, interrompit Jehan, dont la figure avait déjà repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui voulons également notre part.
—Nous n'en avons pas trop pour nous-mêmes, fit observer le grand brun, qui avait déjà tiré son couteau.
—Possible, reprit le jeune garçon; mais il est d'usage que ceux pour qui a été cuit le repas mangent les premiers.
—Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit le vieux valet, et qu'à ce titre nous pouvons te tirer l'écuelle de la main ou le gobelet des lèvres et te forcer à descendre du lit où tu vas t'endormir.
—Se peut-il! s'écria Jehan.
—Hélas! oui, murmura Thomas avec un soupir; c'est le droit de prise, comme ils l'appellent.
—Et vous ne pourrez même partager ce repas que je vous avais destiné, mon père? reprit le jeune garçon.
—À moins que le vieux n'ait un privilége qui l'autorise à se réserver sa portion, répliqua le blondin.
—Je n'ai de privilége que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit Thomas avec cette humble soumission des malades et des vieillards.
—Te laisser! s'écria le valet qui avait déjà parlé. Vive Dieu! il faudrait pour cela une plus forte pitance; ne vois-tu pas que nous en aurons à peine pour nos dents de devant?
—Mon père sort d'une dangereuse maladie, objecta Jehan avec impatience.
—Moins dangereuse que la faim, je suppose.
—Faites-lui place au moins au bout de la table.
—Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun.
—Puis, ajouta le blondin, cette poule doit avoir un coq dont ils pourront faire un second hochepot.
Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumèrent; mais Catherine lui posa la main sur l'épaule.
—Les gens du roi sont les maîtres partout, dit-elle à demi-voix; ne l'oubliez point.
Jehan baissa la tête avec un soupir étouffé.
Quant à Thomas Lerouge, il avait accepté ce désappointement avec la patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il était aisé de voir que la privation du repas délicat sur lequel il avait un instant compté, lui était singulièrement douloureuse. Ses regards suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de chagrin, de peur et de convoitise; ses lèvres s'entr'ouvraient instinctivement et s'agitaient comme s'il eût partagé leur repas. Deux fois même il se baissa à la dérobée pour ramasser les os à demi rongés qu'ils jetaient à terre! Jehan, qui s'en aperçut, sentit des larmes gonfler ses paupières et sortit brusquement.
Il ne rentra qu'une heure après, chargé d'une bourrée qu'il jeta dans un coin. Les valets de meute étaient partis, et Catherine avait tout remis en place; elle se préparait même à prendre congé de Thomas, car la nuit allait venir; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle troupe se présenta à la porte de la cabane.
Cette fois c'étaient les gens de Raoul de Mailié qui venaient exécuter les ordres de monseigneur; maître Moreau l'intendant était à leur tête, tenant le bâton noir à pomme d'argent.
—Où est Thomas Lerouge? demanda-t-il au jeune garçon qui s'était découvert à sa vue.
—Ici, répondit Jehan.
—Et pourquoi a-t-il manqué à toutes les corvées de ce mois?
—Parce que la fièvre le retenait au lit...
—Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en avais donné l'ordre.
—Et moi, je vous avais répondu que la chose était impossible, répliqua Jehan.
—Pourquoi cela?
—Parce que mon père avait besoin de mes soins.
L'intendant devint rouge de colère.
—Fort bien, dit-il, ainsi tu es resté ici pour n'en point avoir le démenti, tu as voulu prouver que l'on pouvait se moquer des ordres de maître Moreau!
—Nullement, interrompit Jehan.
—Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous verrons qui aura le dernier mot. Ah! tu prétends résister à l'autorité de monseigneur!
—Je n'y pense point, dit le jeune garçon.
—Tu refuses d'obéir à ce que j'exige.
—Mais songez, maître...
—Rien; je ne veux rien écouter. Ah! le forestier avait raison de te regarder comme un vaurien impossible à conduire; mais il ne faut pas que les intérêts de monseigneur souffrent de l'entêtement de ses serfs. Tu payeras l'amende pour toutes les corvées auxquelles tu as manqué.
Jehan haussa les épaules.
—Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez nous un rouge denier, dit-il amèrement.
—Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en trouverai, moi, s'écria l'intendant.
—Fouillez l'escarcelle, maître Moreau, dit le jeune homme en entr'ouvrant une poche de cuir suspendue à sa ceinture.
—Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, drôle!
—Vous n'y trouverez que la maladie et la misère.
—J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe à l'un de ses estafiers de détacher la bête du râtelier.
Jehan tressaillit.
—Que faites-vous? s'écria-t-il.
—Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, répondit Moreau ironiquement.
—Au nom de Dieu! vous ne voudriez pas emmener la vache, dit Jehan.
—Pourquoi donc?
—Songez, maître, que les routiers ont coupé notre seigle en herbe, que les loups ont mangé nos chèvres, que cette vache est notre dernier bien; si vous nous l'enlevez, mon père et moi nous restons sans ressources.
—Fi donc! dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire fortune: n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes comptes en latin barbare?
—En effet, répliqua Jehan; ne peut-on dire ce qui est vrai?
—Soit, reprit l'intendant; mais je n'en ajouterai pas moins à la liste des confiscations: Item vacca Thomasii, cognomine Rubri.
Et se tournant vers les valets:
—Emmenez la bête, ajouta-t-il brusquement.
Ceux-ci voulurent obéir; mais Jehan la retint par une des cornes.
—Cela ne peut être, maître Moreau, dit-il d'une voix que la colère et l'émotion rendaient tremblante; les corvées auxquelles mon père et moi avons manqué n'équivalent point au prix de cette vache; je veux parler à monseigneur, il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de vos barbarismes.
—Des barbarismes! s'écria Moreau exaspéré.
—J'ai pour preuve vos dernières quittances, reprit Jehan avec une ironie irritée.
—Tu mens, s'écria l'intendant dont les prétentions au langage cicéronien étaient précisément le côté faible.
—Faut-il les montrer à l'aumônier?
—Mentoris impudenter.
—Vous voulez dire mentiris, maître.
L'intendant rougit et les valets se regardèrent en souriant.
—La peste soit du manant qui se mêle de morigéner ses anciens! s'écria Moreau; l'ancien curé avait bien besoin de lui mettre en main les auteurs; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la charrue; mais en voilà assez: emmenez la vache, vous autres.
—Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant toujours.
—Lâcheras-tu cette corne, misérable!
—Quand vous aurez lâché la corde.
L'intendant leva son bâton noir qui s'abattit sur la tête chevelue du jeune garçon; mais Jehan ne laissa point à Moreau le temps de frapper une seconde fois: s'élançant vers lui, il le saisit à la gorge avec une sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux; heureusement que les valets s'interposèrent: on écarta avec peine Jehan hors de lui, et l'intendant fut relevé.
Sa chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque temps comme un homme ivre qui se réveille; mais à peine put-il se reconnaître que toute sa fureur lui revint.
—Arrêtez l'assassin! s'écria-t-il en montrant Jehan; il a outragé un officier de monseigneur; il faut qu'il soit jugé, jugé et pendu! Vous m'en répondez tous.
Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se débattre; on lui lia les mains derrière le dos, et un manche de fouet lui fut mis dans la bouche en guise de bâillon.
—Conduisez-le à la maison, reprit maître Moreau; monseigneur arrivera demain et décidera ce qu'on doit en faire. Ah! tu résistes à l'intendant du château, misérable; tu crois savoir mieux que lui le latin; tu oses lever la main sur ton maître... bien, bien, nous verrons ce qui t'en arrivera.
Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en suppliant:
—La paix, vous autres, ajouta-t-il; la paix, vous dis-je; il n'y a point de pardon pour de tels crimes!... La hart, la hart pour le mécréant; et puisse-t-il aller au grand diable d'enfer.
Le même droit de conquête qui dans l'antiquité partagea les sociétés en hommes libres et en esclaves, avait donné naissance, dans le moyen âge, au seigneur et au serf. Celui-ci n'était donc, à proprement parler, qu'un esclave dont on avait allongé la chaîne. Attaché à la glèbe, c'est-à-dire à la terre qu'il cultivait, il devait à son maître la meilleure part de son temps et de ses bénéfices, le suivait à la guerre, et était obligé, en cas de captivité, de payer sa rançon.
Mais en revanche son pécule lui appartenait; il vivait chez lui, labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immédiat du seigneur. C'était un débiteur, non un valet.
Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se racheter, et de là était venue la bourgeoisie. Cette dernière, vassale du roi ou d'un autre seigneur, c'est-à-dire soumise à certains hommages et à certaines redevances, tendait à s'émanciper chaque jour, et formait déjà ce tiers-état ou troisième état qui devait un jour primer les deux autres. Au quinzième siècle, où se passe notre histoire, la puissance des communes ou réunions de bourgeois commençait déjà à devenir redoutable, et toute l'ambition du serf était d'en faire partie. Le clergé, qui avait favorisé les premiers affranchissements, continuait à travailler à la destruction du servage, en prenant le parti du faible contre le fort et proclamant l'égalité des hommes devant Dieu; mais la noblesse, de son côté, qui sentait que la domination lui échappait, était devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour à tour, pour les maintenir, l'extrême indulgence ou l'excessive sévérité. Bien que le système féodal fût menacé, il était donc encore entier, et d'autant plus visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses.
Ainsi, pour nous résumer, la nation comprenait alors quatre classes distinctes: les nobles, les religieux, les bourgeois, et les serfs. Au dessus de tout était la puissance royale, qui grandissait chaque jour au détriment des seigneurs.
Cependant ces derniers avaient conservé leurs droits les plus importants, tels que ceux de se faire réciproquement la guerre, d'établir l'impôt sur leurs terres, et de rendre la justice.
Ce dernier privilége, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le fait, droit de vie et de mort sur leurs gens; car leurs arrêts sans contrôle n'étaient le plus souvent que l'expression de leur colère ou de leur clémence: la passion jugeait et faisait elle-même exécuter ses sentences.
On comprend, d'après un tel état de choses, quelle dut être l'inquiétude de Catherine et de Thomas Lerouge lorsqu'ils virent emmener Jehan. Messire Raoul était connu pour un homme emporté, qui condamnait sans rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il était à craindre que maître Moreau n'en profitât pour perdre Jehan, car son astuce égalait sa méchanceté.
Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercéder en faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mêler d'une affaire qui pouvait le compromettre sans profit. Il en fut de même du prévôt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les prairies de monseigneur par la protection de maître Moreau, et du notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes du château.
Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises nouvelles à Thomas; elle suivait la lisière des blés le cœur gros et les yeux rouges, lorsqu'elle aperçut un moine de Saint-François qui arrivait par un autre sentier, se dirigeant également vers Rillé.
C'était un homme déjà vieux, mais dont le visage épanoui respirait je ne sais quelle bonté active. Il portait un bâton, une cape, et une corde en bandoulière, à laquelle étaient passées une miche de pain bis et une gourde en forme de missel. Catherine le salua.
—Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'où venez-vous donc ainsi, à une heure où tout le monde travaille aux champs?
—Je viens de chez le prévôt, mon père, répondit Catherine d'un accent ému.
—De chez le prévôt! Auriez-vous quelque démêlé avec la justice?
—Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan.
—Quelle faute a-t-il donc commise?
La jeune fille raconta ce qui était arrivé la veille, et comment Jehan avait été conduit aux prisons du château.
—Dieu le sauve! dit le Père Ambroise (c'était le nom du franciscain); j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et l'on eût dit un orage d'été. Un de ses écuyers a raconté au village qu'il avait été désarçonné trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en avait la rage au cœur.
—Ah! que dites-vous là, mon père? s'écria Catherine; l'intendant va profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le feront pendre aux fourches du château!
—Il faut espérer en sa miséricorde, dit le moine d'un ton prouvant qu'il n'en attendait rien lui-même.
—Oh! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en larmes; monseigneur Raoul n'a jamais pardonné dans sa colère; quand le cœur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve à la longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre Jehan!... Et que va devenir le vieux père? qu'allons-nous devenir tous sans lui? c'était notre force et notre avenir. Ah! si vous le connaissiez, mon révérend!... courageux comme un sanglier contre qui l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que personne n'ose dire la vérité pour le défendre, ni le prévôt, ni le notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi et le vieux père qui oserions déclarer que le tort est à l'intendant; que c'est lui qui l'a injurié, frappé... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous écoutera point, et Jehan sera pendu. Ah! pourquoi ne puis-je le sauver avec tout ce que j'ai de sang!
En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur sa poitrine. Le moine fut attendri.
—Conduisez-moi au château de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le prisonnier.
Catherine jeta un cri de joie.
—Est-ce vrai, mon père? demanda-t-elle éperdue.
—Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le franciscain.
—Et vous oserez parler au comte Raoul?
Le moine sourit.
—Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler à Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout hâtez-vous, car la justice des châteaux est expéditive, et nous pourrions arriver trop tard.
Cette pensée fit frissonner Catherine. Elle se mit à courir vers le château, suivie du moine qui avait peine à la suivre.
Ils ne tardèrent point à l'apercevoir: la jeune fille leva les yeux avec terreur vers les fourches de justice qui surmontaient la principale tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus l'année précédente par ordre de Raoul. Son cœur se desserra, et elle continua sa route d'un pas moins rapide.
Le château de Rillé était récemment construit, et rien de ce qu'enseignait alors l'art de la défense n'avait été négligé par le maître maçon qui en était l'architecte. Il avait trois enceintes garnies de tours, de créneaux et de machicoulis, entourées chacune d'une douve avec pont-levis. Au milieu de la dernière s'élevait le donjon, encore défendu par un fossé et par une herse toujours levée.
C'était là que se renfermaient les archives, les armes, le trésor. Dans la même cour se trouvaient les citernes, les écuries, les caves, et le corps de logis habité par le comte. Au-dessous étaient des souterrains dont l'entrée n'était connue que de lui, et qui, s'étendant jusqu'à la forêt, permettaient à la garnison, en cas de siége, de fuir sans être aperçue.
Catherine laissa le Père Ambroise à la première entrée, le supplia encore de ne rien négliger pour sauver Jehan, et s'assit au bord du parapet en attendant son retour.
Le moine fut introduit dans la cour d'honneur, où les écuyers et les pages s'exerçaient à l'escrime et à l'équitation. On lui fit ensuite traverser les appartements de monseigneur Raoul.
Le luxe intérieur répondait à l'élégance et à la solidité de l'extérieur. Les parquets étaient formés de pierres de diverses couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille arabesques brillantes; les poutres incrustées d'ornements en étain soutenaient de loin en loin des armes ou des animaux étrangers habilement conservés. Les vitres de verre peint représentaient l'histoire des ancêtres du comte Raoul et la fondation du château.
Quant à l'ameublement, il était tout entier en bois de chêne merveilleusement œuvré et aussi noir que l'ébène; les salles avaient été tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de coffres rouges, de grands bancs à housse traînante, ou de lits larges de douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, étaient suspendus des miroirs de verre ou de métal, grands d'un pied.
Le Père Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge dont l'aiguille marquait les minutes et les heures.
Il fut introduit dans la salle à manger où se trouvait le comte. C'était une longue galerie soutenue des deux côtés par des piliers de chêne incrustés de cuivre et d'étain, une table entourée d'une balustrade occupait toute la longueur, et au milieu s'élevait une tour en charpente sur laquelle était posée une torche destinée à éclairer la salle entière; au fond apparaissait le dressoir chargé d'aiguières et de hanaps d'argent, et à côté les tables de service; elles étaient couvertes de bassins de viande accommodée à la sauge, à la lavande ou au fenouil: de piles de pains de neuf onces parfumés d'anis, et de pots de vin tiré au-dessus de la barre.
À l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie dans laquelle se faisaient entendre tour à tour la trompette, la flûte, le chalumel, le luth et le rebec.
Les convives, au nombre de près d'une centaine, étaient placés selon leur importance: les premiers avaient devant eux des écuelles de vermeil et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commençait à s'introduire; ceux qui venaient après n'avaient que des écuelles d'argent, et ceux qui suivaient des écuelles d'étain.
Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Père Ambroise. Le varlet qui l'avait amené se contenta de lui montrer un escabel sur lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une écuelle.
Le franciscain allait commencer à manger lorsque Raoul l'avisa dans un coin.
—Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine, s'écria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de vider. Holà! mon père, venez vous asseoir à ma table, et vous autres, faites place au révérend.
Les convives s'empressèrent de se serrer, et le Père Ambroise vint se placer presque vis-à-vis du comte qu'il salua.
—Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de Tours.
—J'en suis le père gardien, répondit le moine.
Le comte releva la tête.
—Ah! fort bien, reprit-il d'une voix moins rude; j'ai toujours aimé votre maison, mon révérend, et je voulais même vous aller voir pour une affaire... N'accordez-vous point à des laïques la permission de porter, pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre?
—Il est vrai, monseigneur.
—Et en la revêtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordées à vous-mêmes?
—Pourvu que l'on revête en même temps notre esprit d'amour et d'humilité, reprit le Père Ambroise; cette robe de moine portée par les hommes du siècle n'a d'autre but que de les rappeler à la piété des cloîtres.
—Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur, père gardien; à cette condition vous pouvez me demander pour votre couvent tel avantage qu'il vous plaira.
—Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-même, dit le Père Ambroise.
—Lequel donc? mon révérend.
—Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs.
—En effet, il m'a parlé d'un jeune drôle qui avait refusé d'obéir.
—J'ai promis de solliciter sa grâce.
—La grâce de Jehan, s'écria maître Moreau; n'en faites rien, monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles à conduire; il faut un exemple, vous-même vous l'avez dit.
—C'est la vérité, reprit le comte; mais je ne savais pas que le père gardien s'intéressât à ce vaurien.
—Dieu sera pour nous ce que nous aurons été pour les autres, fit observer Ambroise, et il ne pardonnera qu'à ceux qui auront pardonné.
Raoul parut incertain. L'intendant s'aperçut qu'il était ébranlé, et craignant de perdre sa vengeance:
—Monseigneur n'a pas oublié que ce Jehan a déjà été mis à l'amende pour avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et pour avoir aiguisé son soc de charrue sans payer la taxe.
—Ah! diable, interrompit Raoul.
—De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur, sous prétexte qu'ils fourrageaient son avoine.
—Est-ce vrai? dit le comte plus animé.
—Quant au daim qui a été tué sans qu'on ait pu découvrir par qui...
—Eh bien?
—Monseigneur sait que la cabane du père de Jehan est sur la lisière de la forêt.
—Par le ciel, ce serait ce démon de rougeot, s'écria Raoul...
—J'en jurerais.
—À la potence alors, reprit le comte; malheur à qui touche à mes chasses!
Et comme le moine voulait parler:
—Ne cherchez pas à le défendre, mon père, continua-t-il avec colère; je veux que le drôle apprenne qui est le maître ici!... Qu'on lui prépare une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus.
Il s'était levé; tous les convives l'imitèrent.
Le Père Ambroise courut à lui comme il allait quitter la salle.
—Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.
—Soit, dit Raoul, préparez-le à son sort; et vous, maître Moreau, veillez à ce que tout soit achevé aujourd'hui même. Dieu vous garde, mon révérend; sous peu je visiterai votre couvent.
Il sortit à ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes chargé de le conduire près de Jehan.
L'homme d'armes conduisit le moine à la principale tour de la troisième enceinte. Arrivé dans la salle basse, il noua une corde autour du corps du frère gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait été jeté.
Cette espèce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour, avait à peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni lumière. Le Père Ambroise y trouva le jeune garçon accroupi dans un morne désespoir. À la vue du moine il souleva pourtant la tête.
—Ah! monseigneur est de retour, dit-il.
—C'est lui qui m'envoie, répliqua le franciscain.
—Pour me préparer à mourir, mon père?
Ambroise baissa les yeux sans répondre.
—Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi bien je ne pourrais continuer à vivre dans le servage. Il y a en moi quelque chose qui se soulève contre la persécution et l'injustice; je suis prêt, mon père, et j'attends vos dernières instructions.
—Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction.
—Ah! je le veux, dit Jehan qui s'était mis à genoux; écoutez-en l'aveu, mon père, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne à ceux qui vont m'ôter la vie.
Le moine s'assit à terre, et Jehan commença sa confession, avouant sa colère, sa haine et ses désirs de vengeance.
Dans toutes ses impatiences, cette âme n'avait eu qu'une seule aspiration: l'affranchissement! Le Père Ambroise fut touché de l'énergie à la fois naïve et grave de cet enfant qui avait sans cesse préféré la lutte et la souffrance à l'acceptation silencieuse de sa servitude. Lorsque sa confession fut achevée, il lui adressa quelques conseils, lui donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit par prononcer l'absolution de ses fautes.
Jehan écouta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux objets de son affection:
—Quand vous me quitterez, mon révérend, dit-il, retournez, je vous en conjure, vers mon père et vers Catherine; préparez-les au coup qui va les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne le devrais point, mais j'étais accoutumé à mes souffrances; je les oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon père heureux! Hélas! qui veillera sur eux désormais! Ah! Dieu devrait prendre en même temps ceux qui s'aiment, mon père, alors on accepterait de mourir.
Il demeura quelques instants la tête baissée sur sa poitrine, pleurant silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et prononça d'une voix attendrie quelques paroles de consolation.
—Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en maîtrisant son émotion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-être n'y avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: Mors quæ liberat habetur libertas.
Le Père Ambroise parut surpris.
—Vous parlez latin? dit il.
—Pour mon malheur, répondit Jehan.
Il raconta alors au franciscain comment il s'était attiré la haine de maître Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put s'empêcher de sourire.
—Règle générale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le péché, il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver à un homme en place son ignorance, et invoquer son droit près d'un supérieur.
—Hélas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je soupçonne maître Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dépit.
—Comment cela?
—Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur ses voleries.
—Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne doit point soupçonner légèrement.
—Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.
Il se pourrait!
—J'ai vu maître Moreau percevoir les impôts, suivi de la voiture dans laquelle se trouvaient les planchettes servant à la comptabilité du château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins une[5].
[5] Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme reçu, l'autre au percepteur comme livre de recette.
—Mais pour la taxe en argent?
—Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.
—Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements téméraires.
—On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père; il suffit d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances.
—Ainsi vous êtes sûr que maître Moreau trompe monseigneur?
—Aussi sûr que je le suis de paraître aujourd'hui devant Dieu.
—Peut-être! dit le Père Ambroise, à qui les confidences du jeune serf semblaient donner une espérance inattendue: je vous quitte, mon fils, mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espère.
—Aux pieds du gibet, mon père?
—Là ou ailleurs; adieu: priez et ne désespérez point: Dieu peut ce qu'il veut.
À ces mots le moine tira la corde dont le bout était resté entre les mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.
Il eut bientôt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire chez l'intendant.
Lorsqu'il entra, maître Moreau était en conférence avec le sommelier. Il jeta au moine un regard mécontent et lui demanda, sans se déranger, ce qui l'amenait.
—Je voudrais vous entretenir, maître, répondit le Père Ambroise sans se déconcerter.
—Excusez-moi, répliqua l'intendant; mais je suis en affaire.
—Il suffira d'un instant.
—Voyons alors.
Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se retirer.
—Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret.
—Nullement, reprit le franciscain; c'est un service à rendre à monseigneur.
—Pourquoi alors vous adresser à moi?
—Parce que la chose est de votre domaine.
—Qu'est-ce donc?
—Il s'agit de la perception des taxes.
—Ah! s'écria maître Moreau qui devint plus attentif.
—Jehan m'a communiqué des remarques...
—Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congédiant le sommelier.
—Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti.
—Il prétend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers les revenus de monseigneur.
—En augmentant les impôts?
—Non; mais en diminuant les vols.
Maître Moreau tressaillit.
—Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
—Moi? rien, répliqua le Père Ambroise; mais ce garçon paraît avoir connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves.
—Des preuves! s'écria l'intendant qui devint pâle.
—Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise de vérifier... la vérité, continua le Père Ambroise.
Moreau fit un geste de terreur.
—Seulement, reprit le moine, j'ai pensé qu'il était convenable de vous prévenir d'abord, ces affaires étant de votre domaine.
—Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix troublée; je vous remercie, mon révérend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible qu'il ait des preuves.
—Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter à monseigneur...
—C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout à fait inutile, mon révérend.
—Je l'ai promis.
—Jehan ne veut que gagner du temps.
—Qui sait? Il peut avoir à donner quelque bon renseignement, et nul doute que dans ce cas monseigneur ne lui fît grâce.
—Est-ce là ce que vous voulez, mon révérend? je m'en charge.
—Vous?
—Oui; j'ai réfléchi qu'après tout j'avais été un peu vif dans cette affaire, qu'il fallait passer quelque chose à un enfant; car Jehan est presque un enfant. Je comptais parler à monseigneur pour l'apaiser s'il se pouvait.
—Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Père Ambroise, qui, ne doutant plus des accusations avancées par Jehan, sentait l'intendant en sa puissance; j'attendrai ici votre retour.
—C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tâcher d'obtenir le pardon.
—Faites tous vos efforts, maître, car si le comte refuse, il faudra que je lui parle des révélations de Jehan, comme dernière ressource.
—Vous n'en aurez pas besoin, mon père, j'en ai la certitude; le comte manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon révérend, et je reviens dans un instant avec sa grâce.
Maître Moreau sortit à ces mots, laissant le Père Ambroise émerveillé du changement qui venait de s'opérer en lui.
Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint animé et le front couvert de sueur.
—Jehan est sauvé, dit-il en entrant; mais ce n'a pas été sans peine; monseigneur s'était fait à l'idée de le voir pendre et n'en voulait plus démordre. Enfin pourtant, il a cédé; seulement, comme il craint que cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de Thomas quitte le pays.
—Et où l'envoie-t-il? demanda le franciscain.
—À un de ses anciens serfs, récemment affranchi, et maintenant bourgeois de Tours, maître Laurent.
—Le marchand drapier?
—Précisément; il lui a promis un garçon de comptoir pris parmi ses corvéables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris à écrire.
—Et qui chiffre assez bien pour reconnaître les erreurs volontaires d'une comptabilité, continua le Père Ambroise... vous avez raison, maître; je crois que l'éloignement de Jehan sera commode pour tout le monde. Je ne vois du reste aucune objection à un pareil projet. En servant aujourd'hui maître Laurent, il peut un jour se racheter et devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.
—Je la lui ai déjà fait savoir, répliqua Moreau, et il doit vous attendre maintenant dans la cour d'honneur.
—Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bâton. Vous remercierez le comte en mon nom, maître Moreau; mais surtout, croyez-moi, soyez désormais moins dur envers les serfs de monseigneur et plus exact dans vos calculs.
Jehan ne quitta point son père et Catherine sans de vifs regrets; mais l'espoir de se faire un état qui pût assurer un jour son affranchissement, adoucit l'amertume de cette séparation. Il s'arracha donc courageusement à leurs embrassements, et prit la route de Tours.
Jusqu'alors il ne s'était jamais écarté de son village, et tout ce qui frappait ses regards le long de la route était nouveau pour lui; mais ce fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville!
Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui en sortaient. Un mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'étaient les maîtres qui promenaient leurs écoliers à cheval, comme il est d'usage le jour de la Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperçut deux fous, reconnaissables à leurs cheveux rasés, qui étaient enchaînés à la porte d'un médecin traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit également des gentilshommes qui passaient en portant au poing des éperviers ou des faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles et des perroquets. Les costumes eux-mêmes étaient différents de ceux qu'il avait coutume de voir. C'étaient des souliers dits à la poulaine, dont la pointe recourbée se relevait jusqu'à la hauteur du genou; des bonnets de drap fourrés de martre ou de menu-vair, et des habits mi-partie. Quelques seigneurs des plus élégants portaient deux épées, l'une à droite, l'autre à gauche.
Enfin Jehan arriva, non sans peine, à la boutique de maître Laurent.
Celle-ci n'était pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier, dressée sur les lices; car la grande foire de Tours venait de commencer.
Maître Laurent était un petit homme de manières rondes, toujours riant, mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commença par conduire Jehan dans son arrière-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau, une miche de pain de seigle, un reste de pied de bœuf, et puis lui demanda son histoire.
Le fils de Thomas raconta sincèrement tout ce qui le concernait, sans oublier la dernière affaire qui l'avait amené à Tours. Laurent l'écouta en poussant des exclamations à tout propos, ôtant son bonnet pour le remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achevé:
—Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un héros; eh! eh! eh! il n'y a pas de mal à cela, mon petit. Tu pourras rosser de temps en temps les garçons de mes confrères qui font les insolents; je ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir; eh! eh! eh! seulement prends bien garde d'être pris pour dupe, ou de violer les règlements de la foire. Les règlements doivent être chose sacrée pour nous autres marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende; eh! eh! eh! J'ai rédigé là un cahier pour ce que doivent savoir mes commis; il faut que tu l'apprennes par cœur.
En parlant ainsi, maître Laurent ouvrit un tiroir d'où il tira un manuscrit qui avait été bien souvent feuilleté, si l'on en jugeait par le bord des pages salies et frangées. Jehan y trouva une sorte de catéchisme mercantile, dans lequel le drapier avait réuni les principales instructions nécessaires à sa profession.
Il vit qu'il y avait à chaque foire des inspecteurs des marchandises, des poids et de l'argent; un tribunal composé de prud'hommes qui jugeaient immédiatement toutes les contestations, et un grand nombre de notaires spéciaux chargés de rédiger les actes de vente et d'achat. Ces actes avaient certains priviléges particuliers provenant de la foire à laquelle ils avaient été dressés; enfin, des gardes, assistés de cent sergents, étaient chargés de maintenir la paix et d'arrêter les voleurs.
Il vit en outre que l'argent ne pouvait être prêté, même dans le commerce, à plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins près de sa boutique que de celle d'un confrère, était mis à l'amende.
Venaient ensuite des renseignements sur les différentes espèces de drap, sur les moyens de les faire paraître avec avantage, et sur les prix auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achevé de lire, Jehan demanda si c'était tout.
—C'est tout ce qu'on peut écrire, garçon, répondit maître Laurent; mais il y a, outre cela, le fin du métier, eh! eh! eh! Il ne suffit pas d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme nous en avons tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs marchandises, substituer au besoin un drap plus léger à un drap plus fort, et faire compter la lisière dans l'aunage, eh! eh! eh!
—Mais ce sont là de coupables tromperies! objecta Jehan.
Maître Laurent fit un mouvement des épaules.
—Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer d'écuelle, dit-il. Crois-tu que l'on soit plus scrupuleux à notre égard? Nous avons des débiteurs qui, après s'être habillés à crédit, se réfugient dans une église, et nous n'avons même pas le droit de saisir leurs meubles! D'autres qui, après nous avoir fait des cédules, les passent à des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de mauvais traitements si nous ne consentons à réduire nos créances du tiers ou de la moitié! Je ne te parle pas des fripons qui laissent mettre un drapeau sur leur pignon[6] et s'enfuient avec notre argent.