[11] On appelait «caignardiers» certains vagabonds dangereux qui avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et «robeurs d'enfants» des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils faisaient trafic.
—Par saint Ladre! puisque vous avez si peu de patience, je puis vous donner le moyen d'être conduit sans plus de retard au gouverneur; mais il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la dure.
—Qu'importe! pourvu que nous puissions nous justifier, répliqua Cyrille.
—Alors donc, continua le prisonnier, refusez dès aujourd'hui de payer le droit de geôle de huit deniers, vous serez rangé parmi ceux qui n'ont pour couche qu'une litière de paille, et comme vous ne serez plus d'aucun profit à notre gardien, il saura bien vous faire obtenir audience du seigneur qui gouverne.
Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait prévu arriva. Le moine et Remy, ne rapportant plus au geôlier que la peine de les garder, furent bientôt conduits au gouverneur pour être interrogés.
Ils trouvèrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une table couverte de coupes et de hanaps. C'était un homme d'environ quarante ans, un peu replet, mais tanné par le soleil et la bise. Il avait le front bas, le regard hautain, et ces lèvres minces qui indiquent l'avarice et l'insensibilité.
Au moment où les deux prisonniers parurent, il tendait à son écuyer une large coupe de vermeil.
—Verse, s'écriait-il, ce sont les juifs qui payent la benoite liqueur.
—À condition qu'on leur en rende le prix au centuple, fit observer un des convives.
—De fait, c'est une honte que tout l'or de la noblesse aille enrichir cette immonde engeance, continua un second; leurs escarcelles sont pleines de nos promesses et cédules.
—Sans compter qu'ils osent nous menacer de la justice! ajouta un troisième.
—À qui le dites-vous? reprit le gouverneur; n'ont-ils pas écrit au roi pour que j'aie à payer ce qui leur est dû?
—Et vous ne nous délivrez pas de ces loups ravisseurs, messire?
Le gros homme cligna des yeux.
—Patience, patience, dit-il, on trouvera un moyen de leur faire donner quittance de toute dette, et cela sans beaucoup attendre! Buvons toujours, vous dis-je, avec courage et sans autre inquiétude pour le présent.
Il avait de nouveau fait remplir son hanap qu'il commençait à vider, lorsque le frère Cyrille et Remy s'approchèrent. Il s'arrêta à moitié de la libation.
—Eh bien, qu'est-ce que c'est? s'écria-t-il; d'où nous viennent ce frocard et ce jeune drôle?
Puis, comme s'il se fût tout à coup rappelé:
—Ah! je sais, reprit-il, encore des espions de Bedford? Qu'ils payent rançon, sang Dieu! qu'ils payent rançon ou qu'on les pende.
—Très-bien! dit le moine résolument; mais aucun de nous, messire, n'a mérité d'être rançonné ni pendu; loin d'être des messagers de Bedford, nous sommes de vrais Francs.
—Ah! tu me donnes des démentis, toi! reprit le gouverneur en lançant au moine un regard de travers. Sang Dieu! tu crois peut-être que ta robe me fera peur?
—Je crois seulement qu'elle me fera respecter, reprit Cyrille avec fermeté, car c'est la livrée d'un serviteur de Dieu!
—Par le ciel! peu me chaut que ce soit de Dieu ou du diable! s'écria le seigneur. Qui es-tu? d'où viens-tu? que cherches-tu ici? voyons, réponds sans ambages, ou toi et ton jeune gars, je vous fais brancher à l'un des arbres de la grande place, aussi vrai que je me nomme messire de Flavi!
Remy et le Père Cyrille firent un mouvement.
—De Flavi! s'écrièrent-ils ensemble.
Le gouverneur les regarda en face.
—Eh bien! dit-il.
—Le cousin de la dame de Varennes! ajouta le moine.
—Après? demanda Flavi plus attentif.
Le Père Cyrille ouvrit la bouche pour ajouter un mot, mais il ne le prononça pas: seulement, son regard alla comme involontairement du gouverneur à Remy.
Celui-ci avait déjà réprimé son trouble.
—Que signifie cette surprise en entendant mon nom? s'écria Flavi, et pourquoi me parler de la dame de Varennes? Sur mon salut! il y a ici quelques diableries. Approchez, révérend, et si vous tenez au moule de votre capuchon, répondez sans plus attendre.
En prononçant ces mots, le gouverneur de Tonnerre avait reposé brusquement sur la table son hanap. Cyrille, qui allait répondre, tressaillit et s'arrêta tout à coup: il venait d'apercevoir le bœuf sculpté qui formait l'anse de la tasse de vermeil.
L'horoscope de Remy lui revint aussitôt à la mémoire; il se rappela les sinistres présages qui se rattachaient au signe du Taureau, et ne douta point que le danger annoncé ne fût arrivé.
Flavi, surpris et irrité de son silence subit, renouvela ses questions avec impatience; mais le moine était bien décidé à ne lui donner aucune explication. Il répondit seulement qu'il se rendait en Touraine avec l'autorisation de son prieur, pour une affaire de succession; et les efforts de Flavi ne purent lui rien arracher de plus. Enfin, à bout de patience, il ordonna de faire reconduire les voyageurs en prison, afin qu'ils fussent pendus le lendemain, comme convaincus d'espionnage.
Le Père Cyrille prit d'abord ce dernier ordre pour une menace; mais son inquiétude devint plus sérieuse lorsqu'à son retour le geôlier les renferma dans des cachots séparés. Il voulut de nouveau parler au gouverneur; on lui répondit qu'il venait de quitter Tonnerre à la tête d'une compagnie armée, avec laquelle il devait battre la campagne pendant plusieurs jours. Le geôlier ajouta seulement, par forme de parenthèse, que maître Richard, archer du sire de Flavi, avait reçu ordre de ne point oublier les prisonniers, et qu'il se présenterait avec un confesseur vers le point du jour.
Désormais le doute était impossible: le Père Cyrille avait cru faire acte de prudence en taisant la vérité, et ce silence l'avait perdu ainsi que Remy.
Cette pensée lui causa une sorte de vertige. Pour lui-même, il eût pu, sans trop d'émotion, accepter ce coup inattendu: au milieu des désastres qui affligeaient la France depuis tant d'années, trop de sang avait coulé pour que l'idée d'une fin violente ne fût pas devenue familière à tous; à force de voir tomber ses voisins, on s'était accoutumé à attendre la mort pour son propre compte; mais comment l'accepter pour celui d'un enfant qu'on avait protégé, auquel on supposait une longue et heureuse destinée? Frère Cyrille ne pouvait s'habituer à la pensée que tant d'espérances allaient être moissonnées dans leur fleur; il s'indignait et se désolait tour à tour. Il priait Dieu avec ferveur ou repassait le thème calculé pour Remy: le Taureau se montrait toujours hostile; mais, toujours aussi, Mars et la Vierge promettaient leur influence favorable. Frère Cyrille flottait malgré lui entre l'espoir et la crainte, et cependant la crainte augmentait d'instant en instant!
Une partie de la nuit était déjà écoulée; l'heure désignée pour le supplice approchait, toute chance de salut paraissait perdue! Tout à coup une lueur rougeâtre brille au dehors; elle devient plus vive, elle grandit; une immense clameur s'élève: c'est le feu! Ses reflets étincelants éclairent les murailles; on entend le mugissement des flammes, le craquement des charpentes! Le geôlier accourt ouvrir les portes des cachots en criant que le feu est au quartier des juifs, placé derrière la prison. Le moine se précipite dans les corridors étroits, il appelle Remy; une voix qui prononce son nom lui a répondu: tous deux se cherchaient, et tous deux se rencontrent à l'entrée du préau réservé. La porte est ouverte; ils s'y précipitent, traversent une seconde cour, s'élancent dans la rue et courent devant eux en se tenant par la main.
Mais leur course les rapproche de l'incendie; ils sont heurtés d'abord par les malheureux qui fuient chargés de ce qu'ils ont pu dérober aux flammes, puis par les soldats du sire de Flavi, qui les poursuivent et les dépouillent. Le Père Cyrille se rappelle alors la menace du gouverneur, et comprend la cause du désastre; mais une pluie de cendre et de charbons embrasés l'oblige à rebrousser chemin; il trouve une ruelle solitaire, s'y précipite avec Remy, et tous deux gagnent la campagne.
Ils ne s'arrêtèrent qu'à la lisière d'un fourré épais, qui leur assurait une retraite. Là, le moine haletant cria:—Assez! regarda derrière lui pour s'assurer qu'ils n'étaient point poursuivis, puis se tourna vers Remy.
—Ah! Dieu vient de faire pour nous un miracle, dit-il.
—Mon père! s'écria celui-ci, ému de joie.
—Qu'il soit béni de t'avoir sauvé! reprit le moine en se signant avec une expression d'ardente reconnaissance; nous devons ce bonheur aux soldats qui ont mis le feu à la rue pour que l'incendie donnât quittance à leurs officiers. Du reste, le thème l'avait annoncé: Mars nous protége!... Seulement n'oublions pas que nous avons toujours contre nous le Taureau!
Ils se remirent en marche à travers le fourré, suivirent le Serein jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un gué, puis se dirigèrent vers la Cure. Ils marchèrent pendant le reste de la nuit et pendant une partie du jour suivant; enfin, près de Vermanton, la fatigue les força de s'arrêter.
Ils frappèrent à la porte d'une maison d'assez bonne apparence, bâtie dans le bois, et qu'ils prirent pour une maison de forestier. Mais la femme qui vint leur ouvrir portait le costume bourgeois; elle regarda d'abord par un guichet grillé, demanda ce qu'on lui voulait, et finit par ouvrir avec quelque hésitation.
En entrant, le Père Cyrille et son compagnon remarquèrent un établi couvert d'outils et de fragments d'os. Mais leur hôtesse se hâta de les faire passer dans une seconde pièce, où elle leur offrit des siéges autour d'une table sur laquelle elle plaça de quoi satisfaire leur faim.
Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangèrent et burent d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin rassasiés, le Père Cyrille adressa la parole à la femme, qui s'était assise près du foyer, et les regardait dîner sans rien dire.
—Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce familiarité que lui permettaient sa profession et son âge; mais la meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalité est le bruit du couteau et de la cuiller de ses hôtes. Dieu vous rendra ce que vous faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs.
La maîtresse du logis se signa en soupirant.
—Puisse-t-il vous entendre, mon révérend! murmura-t-elle; car nous vivons dans des temps où il fait expier durement à tous les fautes de quelques-uns.
—Hélas! vous avez raison, répliqua doucement le Père Cyrille; pour l'heure, nous voyons le royaume livré à deux peuples et à deux princes qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi nul ne peut-il dire quand finiront nos maux, si la Trinité elle-même n'en prend souci.
—Peut-être le moment de la miséricorde est-il venu, fit observer la femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi Charles.
—Une nouvelle Judith! répéta le moine étonné.
—Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se disait envoyée de Dieu est arrivée à Chinon dans le mois de février. Après l'avoir fait examiner par des évêques et par l'université de Poitiers, Charles l'a mise à la tête d'un secours qui se rendait à Orléans, et elle a fait lever le siége aux Anglais.
—Est-ce possible! interrompit Remy.
—Si possible, qu'elle est elle-même à Loches, où se trouve maintenant le roi.
—Au nom du Christ! partons pour Loches, mon père! s'écria le jeune garçon en se levant; c'est là qu'il faut arriver.
Leur hôtesse objecta les dangers de la route couverte de partis anglais, qui, depuis la défaite d'Orléans, ne faisaient quartier à personne. Mais le Père Cyrille lui répondit que Dieu, qui les avait protégés depuis trois mois, ne les abandonnerait pas. Elle voulut alors garnir de provisions la besace que portait le jeune garçon, et passa dans la pièce voisine pour remplir sa bouteille de cuir. Mais comme elle se dirigeait vers le cellier, plusieurs coups furent frappés à la porte d'entrée, et on l'appela par son nom.
—Dieu nous sauve, c'est Nicolle! s'écria-t-elle.
—Oui, femme, reprit la voix; ouvre vite par le ciel! je meurs de soif et de faim.
Elle courut ouvrir, et un homme au teint bruni, mais à l'air jovial, parut sur le seuil. Il était vêtu de la robe de pèlerin, et portait, suspendue au cou, une de ces petites boîtes grillées dans lesquelles on renfermait les reliques à vendre.
—Jésus Dieu! est-ce bien vous? reprit la femme stupéfaite.
—Tu ne m'attendais pas sitôt, dit le nouveau-venu; mais depuis que Jeanne la Pucelle met partout les Anglais en fuite, ceux-ci sont devenus dévots; dès qu'ils m'apercevaient avec ma robe de pèlerin, ils accouraient pour acheter des reliques qui pussent les préserver de malencontre: aussi, ai-je tout vendu en quelques jours, et je viens renouveler ma trousse à miracles...
—Plus bas! malheureux! interrompit la femme effrayée; il y a là un jeune garçon et un moine.
—Ah! goddem!
—Au nom de Dieu! ôtez vite cette robe...
—C'est inutile, dit le Père Cyrille, qui avait tout entendu de la pièce voisine, et qui se montra, l'air sévère et courroucé.
La femme recula en poussant un cri. Quant au pèlerin, après le premier mouvement de surprise, il parut prendre son parti.
—Par le ciel! mon révérend, vous confessez les gens sans qu'ils s'en doutent, dit-il avec une gaieté effrontée.
—Tais-toi, sacrilége! s'écria le moine dont l'indignation avait étouffé l'indulgence habituelle; faut pèlerin, fabricant impie de reliques menteuses, peux-tu oublier les peines éternelles qui doivent punir ton imposture dans l'autre monde?
—J'aime mieux me rappeler les profits qui récompensent ma peine dans celui-ci, répliqua Nicolle avec effronterie. Par tous les diables! mon révérend, vous êtes mal venu à me reprocher de vivre de tromperies quand l'honnêteté vous fait mourir de faim. J'ai été clerc de bazoche, puis chantre de paroisse, et j'étais vêtu d'un mauvais habit de retondaille, nourri de fromage de chèvre et de pain d'orge à la paille; j'ai voulu ouvrir à Auxerre boutique d'épicerie, les soudards ont pillé les marchandises qu'on m'envoyait, et il a fallu attacher une bannière sur mon pignon[12]. Ne pouvant subsister de mon travail, je me suis donc décidé à subsister de mes ruses; la faute n'en est point à moi, mais à ceux qui m'y ont forcé.
[12] C'était une indication de banqueroute.
—Hélas! c'est la vérité, ajouta la femme chez qui l'industrie du faux pèlerin éveillait évidemment des scrupules, mais qui eût voulu l'excuser aux yeux du moine; Nicolle n'a point choisi son métier, et si on peut lui reprocher l'argent qu'il gagne, du moins sait-il en garder une part pour des œuvres pieuses.
Et la preuve, ajouta le pèlerin en plongeant la main dans son escarcelle, d'où il retira quelques pièces de monnaie, c'est que je prierai le révérend de ne point m'oublier dans ses prières.
Le moine repoussa l'argent.
—Vade retro! s'écria-t-il, ce sont les écus du diable! je ne veux rien du trahisseur de Dieu. Vade retro!
—Vous avez été moins scrupuleux pour la victuaille! fit observer Nicolle piqué, en jetant un regard sur la besace que portait Remy.
Le Père Cyrille la saisit vivement.
—Ah! très-bien, s'écria-t-il; je l'avais oublié; vous avez raison de me le rappeler. Quand je devrais mourir de male-faim, il ne sera point dit que j'aurai partagé le pain de l'iniquité. Reprenez votre aumône, et qu'elle reste à la charge de votre âme.
Il avait vidé le bissac, qu'il tordit à l'un de ses bras, puis, reprenant le bâton de houx posé près de la porte, il sortit avec Remy sans plus attendre.
L'annonce des succès obtenus par cette fille inconnue qui conduisait l'armée française au nom de Dieu et de l'arrivée de la cour à Loches, avait singulièrement réjoui le jeune homme; il le fut encore bien davantage en apprenant que Jeanne la Pucelle venait de reconquérir successivement, sur les Anglais, Jergeau, Meung, Beaugency, et que le roi s'avançait avec elle vers la Beauce.
Son conducteur et lui changèrent aussitôt de direction; remontant vers le nord, ils laissèrent Orléans sur leur gauche, et atteignirent la lisière des bois de Neuville.
Jusqu'alors le Père Cyrille avait supporté les fatigues du voyage à force de bonne volonté; mais la route devenait de plus en plus difficile, et le courage seul ne pouvait suffire pour en surmonter les difficultés. Les deux voyageurs traversaient un pays ravagé par le passage récent des Anglais, qui évacuaient les villes et les châteaux où ils avaient jusqu'alors tenu garnison. Ils s'étaient retirés en ne laissant partout que solitude et ruines. Les provisions de nos voyageurs s'épuisèrent sans qu'ils pussent les renouveler; il fallut vivre de racines et d'herbes sauvages arrachées aux bords des sillons en friche. Depuis trois jours ils n'avaient rencontré aucun être vivant. La pluie tombait presque continuellement sans qu'ils pussent trouver d'autre abri que des masures à demi écroulées ou des carrières abandonnées. Le Père Cyrille, qui avait jusqu'alors accepté toutes les peines et les privations sans se plaindre, ne put y résister plus longtemps. Le quatrième jour, il s'arrêta à l'entrée d'un petit taillis, vaincu par le froid, la lassitude et la faim, et se laissa tomber lourdement sur un tronc d'arbre abattu.
—Quand il s'agirait du paradis, je ne pourrais faire un pas de plus, dit-il d'une voix affaiblie; laisse-moi ici, mon fils... et continue sans moi.
—Au nom de Dieu, mon père, encore un effort! interrompit Remy; que nous puissions au moins atteindre quelque cabane... allumer un peu de feu... Ici vous êtes sans abri... Mon père, je vous en supplie!
Le frère Cyrille ne répondit que par un murmure inintelligible: ses paupières engourdies par le froid s'étaient refermées; ses membres, que la fatigue avait appesantis, demeurèrent immobiles. Remy continua en vain ses prières pendant quelque temps: son compagnon s'était endormi!
Saisi de frayeur, il courut vers la route en appelant à grands cris et cherchant de l'œil, au milieu de la nuit qui était descendue, quelque fumée qui pût lui faire espérer un prochain secours. Après avoir longtemps regardé en vain, il crut apercevoir plus loin, au bord de la route, une construction dont il ne put bien distinguer la forme, mais qui lui parut importante et élevée. Ne doutant point que ce ne fût une maison, il revint au frère Cyrille, le souleva dans ses bras et se mit à l'entraîner avec effort vers l'abri qu'il avait entrevu.
Le moine, à demi réveillé, se redressa sur ses pieds et se remit machinalement en marche; enfin tous deux atteignirent l'édifice, dont la sombre silhouette se dessinait dans l'ombre. Remy releva les yeux... c'étaient les fourches de justice de la sénéchaussée, auxquelles pendait encore le cadavre du dernier supplicié!
Cette espèce de désappointement abattit ce qui lui restait de courage. Après avoir de nouveau promené ses regards autour de lui sans rien distinguer autre chose que le sombre abîme de la nuit, au milieu duquel les arbres levaient leurs bras tortueux comme de lugubres fantômes, il s'assit à côté du frère Cyrille, appuya sa tête sur un pan de la robe du moine et se laissa aller à la somnolence qu'il avait jusqu'alors combattue.
Cependant un reste d'énergie vitale luttait encore dans son cœur et lui faisait percevoir vaguement ce qui se passait; il sentait que la pluie avait recommencé à tomber, et il rabattit machinalement le capuchon sur la tête du frère Cyrille; puis il entendit les oiseaux de proie pousser leurs cris sinistres autour du gibet, puis les hurlements des loups rôdant sur la lisière des fourrés! enfin il lui sembla qu'une ombre s'avançait vers eux!
Il fit un effort pour se redresser, et aperçut une vieille femme d'un aspect hideux, qui s'était arrêtée en le voyant, avec un geste de surprise.
—Au nom de Dieu le Père... et de son Fils, balbutia-t-il, qui que vous soyez... secourez-nous!...
—Qui es-tu, et que fais-tu là? demanda la vieille femme.
Remy lui expliqua en mots entrecoupés comment lui et son conducteur avaient été surpris par la nuit au lieu où ils se trouvaient. Il la supplia de nouveau de lui indiquer un gîte et de l'aider à y conduire son compagnon. La vieille femme, qui avait d'abord paru balancer, se décida enfin; elle prit un des bras du Père Cyrille, tandis que Remy prenait l'autre, et tous deux le conduisirent ainsi jusqu'à la colline qui bordait le taillis.
Un vieux château depuis longtemps ruiné la dominait, et ses tours ébréchées se dessinaient en blanc sur le ciel chargé de brouillards sombres. Après leur avoir fait suivre un sentier rocailleux et franchir des débris de murailles, la vieille femme poussa enfin la porte d'une sorte de cave souterraine conservée intacte au milieu des ruines, et dont elle avait fait son habitation. Elle quitta un instant ses hôtes et reparut bientôt avec une lampe allumée; mais à la vue de la robe du Père Cyrille, que la nuit ne lui avait point permis jusqu'alors de distinguer, elle ne put réprimer un mouvement de surprise et presque d'épouvante.
—Un moine! s'écria-t-elle.
—Aimeriez vous donc mieux un soudard? dit en souriant le religieux, qui commençait à se ranimer. Ne craignez-rien, bonne femme, nous sommes des gens de paix, et nous serons doublement vos obligés si, après nous avoir accordé une place sous votre toit, vous rallumez pour nous votre foyer.
La vieille grommela quelques mots inintelligibles, prit la lampe et voulut faire entrer ses hôtes dans une seconde pièce plus reculée; mais Remy, qui venait de promener ses regards autour de celle où ils se trouvaient dans ce moment, saisit vivement la main du Père Cyrille, et lui dit d'une voix altérée:
—Dieu nous protége! voyez où nous sommes, mon père.
Le moine releva la tête et tressaillit à son tour.
—Si je ne me trompe, ceci est un laboratoire de science diabolique, dit-il avec une vivacité dans laquelle la peur avait évidemment moins de part que la curiosité.
—Sortons, mon père, sortons! interrompit Remy, en cherchant à l'entraîner.
Mais le Père Cyrille résista: il partageait la croyance de son siècle dans la magie, mais bien qu'il la regardât comme directement enseignée par le démon, l'ardeur scientifique combattait, dans son esprit, le désir du salut et lui inspirait pour le moins autant d'intérêt que d'horreur pour le grand art des sortiléges. Lui-même avait autrefois essayé, dans le secret du laboratoire, quelques recettes magiques, et s'il n'avait point persisté, la cause en était bien moins dans son orthodoxie que dans l'insuccès des premières tentatives. La rencontre d'une femme livrée à cette damnable science réveilla donc tous ses anciens désirs, et il promena autour de lui un regard avide.
L'espèce de souterrain dans lequel il se trouvait était garni de tous les objets mystérieux employés par la sorcellerie: chaudières de différentes dimensions pour préparer les philtres, touffes de cheveux qui pouvaient se changer en pièces d'or, miroirs d'acier poli dans lesquels l'art magique vous montrait les absents, baguettes de coudrier destinées à diriger les nuées, effigie de cire ayant au cœur de longues épingles d'acier qui devaient amener la mort de celui qu'elle représentait, ossements humains, cordes de pendu, têtes de vipère pour les onguents qui changent votre forme. Mais ce qui frappa surtout les yeux du Père Cyrille fut un énorme crapaud, prisonnier sous un globe de verre. Il portait, sur le dos, le petit manteau de taffetas indiquant qu'il avait été baptisé par un prêtre sacrilége, et sur la tête une sorte de crête brillante.
L'attention curieuse du moine n'avait point échappé à la vieille, et elle l'augmenta encore en déclarant à haute voix, sous forme de menace, les différents dons que lui donnait son art.
Remy, au comble de la terreur, voulut s'élancer vers la porte d'entrée; mais le Père Cyrille, dont épouvante était mêlée d'émerveillement, le retint.
—Reste, s'écria-t-il, reste et signe-toi; la puissance du démon ne peut prévaloir contre le symbole de la Rédemption. Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint, servante d'Astaroth et de Belzébuth, je t'ordonne de cesser tes menaces et de renoncer à tes maléfices.
La sorcière s'arrêta et demeura un instant immobile près de la porte. Le Père Cyrille ne douta pas qu'elle n'eût obéi malgré elle à l'exorcisme puissant qu'il venait de prononcer; mais la vieille, qui semblait écouter, se rapprocha tout à coup, et dit:
—Quelqu'un vient pour consulter la reine de Neuville.
—Tu as donc reçu l'avertissement du démon? demanda le moine étonné.
—Ils sont plusieurs, reprit la sorcière, qui tournait le dos à la porte; ils sont armés; retire-toi avec l'enfant, et laisse-les me parler sans témoin.
Elle avait pris la lampe et s'avançait vers une des pièces voisines; elle y fit entrer ses deux hôtes.
C'était un caveau spacieux, au fond duquel se trouvaient un brasier encore enflammé et une litière de feuilles sèches. La reine de Neuville engagea les deux voyageurs à se réchauffer et à prendre du repos, puis se retira en refermant la porte de séparation.
La terreur de Remy n'était point dissipée. Le moine s'efforça de le calmer en lui répétant que les formules magiques pouvaient être victorieusement combattues par celles de l'exorcisme. Il s'approcha ensuite du brasier qu'il ranima et engagea le jeune garçon à s'asseoir avec lui sur le lit de feuilles.
Mais les voix des nouveaux visiteurs venaient de se faire entendre dans la première pièce; Remy s'approcha avec précaution de la porte refermée par la vieille, et, appuyant son œil aux fentes que laissaient les planches disjointes, il aperçut distinctement tous les personnages de la scène qui se jouait de l'autre côté.
La reine de Neuville était debout à quelques pas, tenant d'une main la baguette de fer et l'autre appuyée sur le globe qui recouvrait le crapaud baptisé. Près de l'entrée étaient arrêtés trois hommes, que le jeune garçon reconnut aussitôt, à leur costume et à leurs couleurs, pour des archers du sire de Flavi. Tous trois parlaient craintivement de loin à la sorcière; mais enfin l'un d'eux parut s'enhardir: faisant un pas en avant, il se trouva dans l'espace éclairé par la lampe; ses traits, jusqu'alors cachés dans l'ombre, furent subitement illuminés, et Remy reconnut Exaudi nos.
Bien qu'il parlât à la vieille femme avec son effronterie habituelle, cette effronterie était mêlée d'une inquiétude visible.
—Ainsi, tu es venu pour chercher une chemise de sûreté? disait la reine de Neuville, qui répondait évidemment à une demande précédemment faite par l'archer.
—Oui, répliqua celui-ci, dont les yeux ne pouvaient quitter le crapaud au manteau de taffetas; une chemise qui puisse me servir à la fois contre les mauvais coups et contre les sortiléges.
—Et que veulent tes compagnons? reprit la sorcière.
—Moi, dit un des soldats qui se tenaient dans l'ombre et dont l'uniforme indiquait un cannequinier ou arbalétrier à cheval, je souhaiterais un peu de cette poudre de sorcier que vous fabriquez avec un chat écorché, un crapaud, un lézard et un aspic.
—Et moi, ajouta le troisième qui portait la lance des estradiots, je désirerais connaître les mots qu'il faut prononcer quand on veut payer refugâ pecuniâ, c'est-à-dire de manière à ce que l'argent donné revienne de lui-même dans votre escarcelle.
—Et c'est tout? demanda la reine de Neuville en regardant de nouveau Exaudi nos.
—N'est-ce pas assez? répliqua celui-ci, avec un peu d'embarras.
La sorcière frappa la grande chaudière de sa baguette de fer.
—Tu as une demande plus importante à me faire, dit-elle avec colère; tu viens pour me consulter de la part de ton maître!
L'archer parut stupéfait.
—Par Satan! elle l'a deviné, s'écria-t-il en faisant un pas en arrière et regardant ses compagnons; Dieu m'est pourtant témoin que le sire de Flavi m'en a parlé pour la première fois, il y a deux heures, à l'auberge du Bois. Puisque tu sais tout, femme ou diablesse, je n'ai rien à te dire.
—Parle toujours, reprit la reine de Neuville avec autorité; je veux voir si tu es sincère.
—À quoi bon mentir quand on lit jusqu'au fond de vos intentions? reprit Richard presque craintif. Le sire de Flavi a véritablement entendu dire que rien n'était caché pour toi, et il m'a envoyé afin de t'adresser des questions.
—Voyons.
—D'abord tu dois savoir que notre maître cherche depuis longtemps l'héritier de la dame de Varennes, dont il craint le retour.
—Il n'a pu le découvrir?
—C'est-à-dire que le hasard le lui a conduit il y a quelque temps, et qu'il l'a laissé fuir sans se douter de ce qu'il perdait.
—Il l'a su depuis?
—Lors de mon retour à Tonnerre, j'ai reconnu sans peine, sur ce qui m'a été dit des deux prisonniers échappés, le jeune seigneur de Varennes et le moine qui lui servait de guide.
—Un moine! s'écria la reine de Neuville.
—Messire de Flavi ignore la route qu'ils ont suivie, reprit Exaudi nos, et c'est là ce qu'il voudrait apprendre de toi.
—Ce sont eux! répéta la vieille femme, comme si elle se parlait à elle-même; un moine déjà vieux et chauve, avec un jeune garçon de seize ans... l'air hardi... et portant le costume de novice.
—Sur mon âme! c'est cela, dit l'archer de plus en plus surpris.
—Et tu les cherches? reprit la vieille femme.
—C'est-à-dire que messire de Flavi voudrait savoir où les trouver.
—Que donnera-t-il si je le lui apprends?
—Tu sais donc où ils sont?
—Si je lui livre le moine et son compagnon?
—Quand cela?
—Sur-le-champ.
—Est-ce possible! s'écria Exaudi nos. Quoi! la puissance de ton art pourrait les amener ici!...
—Donne seulement les deux pièces d'or que le sire de Flavi t'a remises, reprit la reine de Neuville en tendant sa main ridée.
—Ah! tu sais cela aussi! dit l'archer de plus en plus saisi;—et tirant de la ceinture de son haut-de-chausses de cuir l'argent demandé:—Eh bien, prends... et voyons si tu pourras remplir ta promesse.
La vieille femme fit disparaître les pièces d'or dans son sein, puis tournant sur elle-même, elle se mit à murmurer des paroles mystérieuses et à décrire, avec sa baguette, des cercles magiques. À mesure qu'elle parlait, le son de sa propre voix semblait exciter en elle une sorte de vertige, elle courait autour de son réduit, frappant les chaudières sonores avec sa baguette de fer et prononçant les mots cabalistiques vach, vech, stest, sty, stu. À ce cri, des hurlements sortirent des pièces voisines, le crapaud à la tête brillante s'agita sous le globe de verre, et des couleuvres soulevèrent leurs têtes d'un des vases touchés par la sorcière.
Exaudi nos et ses compagnons épouvantés avaient reculé jusqu'à l'entrée; mais tout à coup la reine de Neuville, qui était arrivée près du caveau dans lequel le Père Cyrille et Remy se trouvaient enfermés, s'écria:
—Bien, bien, Mysoch, ils y sont.
—Qui cela? demanda l'archer, qui, au milieu de son effroi, n'avait point oublié le but de la conjuration.
Pour toute réponse, la reine de Neuville ouvrit brusquement la porte du caveau, et les trois soldats aperçurent le moine et l'enfant debout près du seuil.
Le lendemain, à une heure du jour déjà avancée, la troupe du sire de Flavi se trouvait arrêtée sur un des points de la plaine qui sépare Artenay de Patay. Les cavaliers avaient mis pied à terre pour faire brouter leurs chevaux, et eux-mêmes étaient étendus sur l'herbe où ils se reposaient, lorsque leur chef sortit tout à coup d'une chaumière où il avait été rejoint par un messager arrivé à franc étrier, et fit sonner le boute-selle; il venait d'apprendre la défaite des Anglais à Patay et l'arrivée du roi avec l'armée victorieuse.
Tous ses compagnons, parmi lesquels l'heureuse nouvelle se répandit aussitôt, s'empressaient de faire brider leurs chevaux et de prendre leurs armes pour courir au-devant de Charles VII, lorsque Exaudi nos parut couvert de boue et de sueur.
À sa vue, le gouverneur de Tonnerre, qui allait monter à cheval, s'arrêta:
—Eh bien, demanda-t-il vivement, en prenant l'archer à part.
—J'ai réussi, répliqua Richard triomphant.
—Quoi! les fugitifs?
—Regardez.
Le sire de Flavi se retourna et aperçut, à quelques pas, sous un noyer, le Père Cyrille et Remy gardés par les deux compagnons de Richard.
—Dieu me sauve! sont-ce bien eux? s'écria-t-il émerveillé.
—Eux-mêmes, messire, répliqua Exaudi nos; la reine de Neuville nous les a fait venir à commandement.
—Ainsi, tu es sûr de reconnaître le jeune gars et le moine?
—Aussi sûr que de vous voir.
Le visage de messire de Flavi prit une expression de dureté résolue. Il regarda un instant les prisonniers, comme s'il eût délibéré en lui-même sur ce qu'il devait faire, puis s'avançant brusquement vers eux:
—Par les mille diables! ils ne nous échapperont pas cette fois, dit-il; nous n'aurons pas ici d'incendie pour sauver les traîtres.
—Ne parlez pas de traîtres, messire, répliqua Cyrille, car vous savez que nous sommes bons Français.
—Oses-tu bien me regarder en face et répondre aussi hardiment, faux moine! interrompit de Flavi avec emportement. Sur mon Dieu, je ferai un exemple de ces mauvais garçons qui ont vendu la France aux hommes d'outre-mer.
Un murmure d'approbation s'éleva parmi les gendarmes qui entouraient les prisonniers.
—Oui, oui, il faut des exemples, répétèrent plusieurs voix. Une corde, apportez une corde!
—Voilà, cria Richard, qui avait détaché le licou d'un cheval de valet.
—Noël! Noël!
—Il n'y a qu'une cravate pour deux, fit observer un gendarme.
—Chacun aura son tour, comme pour les sentinelles, répondit un second.
—Par lequel commencer!
—Par le moine! par le moine!
—Non, dit de Flavi, par le jeune gars.
Exaudi nos avait fait approcher le cheval de l'arbre; il monta debout sur la selle, atteignit une branche et y attacha l'extrémité du licou. Les deux soldats voulurent saisir Remy pour le soulever jusqu'à l'autre bout; mais le Père Cyrille se jeta au-devant.
—Ne le tuez pas! s'écria-t-il hors de lui, au nom du Dieu vivant, ne le tuez pas! nous ne sommes point des espions! Le sire de Flavi le sait... car son archer nous connaît. Il a reçu l'hospitalité dans notre couvent, j'ai pansé la plaie de sa jambe droite. Je l'adjure de déclarer ici la vérité!...
—Personne n'a-t-il un manche de plique pour faire un bâillon à ce bavard? interrompit de Flavi.
—Que l'archer parle! j'adjure l'archer! cria de nouveau le moine.
—Plus vite donc, reprit le gouverneur, pendez le petit! pendez!
Mais le Père Cyrille avait réussi à rompre les liens qui le garottaient, et continuait à défendre Remy avec désespoir.
—Non, répétait-il, vous ne pouvez le faire périr par la corde... il est de sang noble... défendez-le, messires; qu'on cherche au moins à connaître la vérité; qu'on nous laisse le temps de prouver qui nous sommes... C'est un complot... un assassinat... Le sire de Flavi veut se défaire d'un parent...
—Finiras-tu, archer d'enfer? s'écria de Flavi en pâlissant et en montrant le poing fermé à Exaudi nos. Et vous autres, ne pouvez-vous donc venir à bout d'un moine et d'un enfant? Tirez la corde, par le ciel! tirez la corde, et si vous ne pouvez le pendre, ouvrez-lui la gorge avec l'épée.
En prononçant ces mots, lui-même avait tiré à demi la miséricorde qu'il portait à la ceinture, mais il fut interrompu par de grands cris poussés tout à coup, et par un mouvement qui se fit au milieu des hommes d'armes qui l'entouraient; une troupe de cavaliers venait de paraître au tournant du chemin, et arrivait au milieu d'un tourbillon de poussière. Aux vêtements de soie et d'or, aux plumes qui ornaient les casques et les chevaux, tous nommèrent la gendarmerie d'ordonnance.
Au milieu se trouvait le roi Charles VII, accompagné du connétable de Richemond, de La Trémouille et de la Pucelle, avec son étendard de boucassin frangé d'or. Sur cet étendard était figuré le Christ assis sur son tribunal dans les nuées, et portant à la main le globe du monde; plus bas on voyait deux anges en adoration, et ces mots écrits en lettres d'or: Ihésus Maria.
La troupe, éclairée par un rayon de soleil sous lequel étincelaient les étoffes et les armes, arriva d'un seul élan jusqu'au sire de Flavi, et fit halte à quelques pas du noyer.
En reconnaissant le roi, tous les hommes d'armes avaient couru à leurs chevaux pour former leurs rangs, afin de le recevoir, et de Flavi fut obligé de les imiter. Les trois soldats restèrent seuls avec le moine et Remy; mais ils lâchèrent le dernier, qu'ils avaient soulevé jusqu'à la corde, et le laissèrent retomber à terre.
Il y eut un moment où tous les regards, même ceux des deux prisonniers, ne s'occupèrent que de la troupe victorieuse qui venait de s'arrêter. Le groupe au milieu duquel se trouvait le roi s'en détacha lentement et s'avança vers la compagnie du sire de Flavi, qui achevait de prendre ses rangs. La Pucelle marchait à la droite de Charles, revêtue d'une armure que l'on avait fabriquée pour elle, et ceinte de l'épée à cinq étoiles, trouvée dans l'église de Fierbois; sa visière était baissée comme pour le combat.
Arrivée à quelque distance de l'arbre, elle aperçut le moine et le jeune garçon garottés, et remarqua la corde qui pendait à la branche.
—Pour Dieu! que veut-on faire de ces gens? demanda-t-elle en s'arrêtant.
—Ne prenez point garde, ce sont des traîtres, répondit le sire de Flavi, qui voulut passer outre.
—Ah! qu'ils périssent donc, si c'est la volonté du Christ! reprit Jeanne en soupirant.
Puis, comme elle s'était approchée de quelques pas, elle s'arrêta de nouveau avec une exclamation de surprise.
—Des traîtres! répéta-t-elle vivement; sur mon âme! vous êtes trompé, messire.
Et levant sa visière, elle montra aux yeux stupéfaits de Remy les traits de la pastoure de Domremy!
Le jeune garçon avait jeté un grand cri en tendant les mains de son côté: elle poussa son cheval jusqu'à lui, et se pencha en avant.
—Est-ce vrai, ce qui vient d'être dit? reprit-elle vivement, et serais-tu l'ami des Anglais?
—Qu'on me donne des armes, s'écria Remy avec un mouvement d'indignation ardente, et l'on verra si mon cœur est à Charles ou à Bedfort.
—Sur mon Dieu! voilà qui est bien répondre, dit la Pucelle, en se tournant vers Charles, qui s'était approché; et notre gentil roi ne refusera pas la grâce d'un pauvre chevrier de mon pays.
—Demandez plutôt justice pour lui! s'écria le moine, et le pauvre chevrier deviendra un riche et noble seigneur; car, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu en trois personnes, le jeune garçon ici présent est fils légitime de la dame de Varennes.
—Par la gorge! moine, tu en as menti! s'écria de Flavi, qui fit avancer brusquement son cheval sur le Père Cyrille, et le heurta si violemment qu'il tomba étourdi et sanglant. Emmenez cet affronteur, ajouta-t-il en faisant signe à ses gens de le saisir.
Mais Jeanne avait sauté à terre pour relever le moine, et s'écria tout émue:
—Ah! Jésus! il est blessé. Aidez-moi à le soulager, messires, le cœur me tourne quand je vois couler le sang d'un Français.
—De fait, ceci n'est point l'action d'un gentilhomme, dit le roi sévèrement.
—Non, reprit la Pucelle, les vrais chevaliers ne frappent pas les faibles; mais sur mon salut! ceux-ci ne me quitteront plus, et avec la protection de notre gentil roi, leur dire sera vérifié.
—Ce sera chose facile, reprit Charles; ce soir même nous passons près du château de Varennes. Emmenez vos protégés, Jeanne, nous les mettrons en présence de la dame et d'hommes prudents qui décideront.
À ces mots, il tourna bride et se remit eu marche. Jeanne appela aussitôt le frère Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de Tours, qu'on lui avait donné pour aumônier particulier, et confia à sa garde les deux voyageurs. Elle pria, de plus, le chevalier Jean d'Aulon, son écuyer, de leur procurer des chevaux, les encouragea par quelques pieuses paroles, puis rejoignit la suite du roi.
Restés seuls, le Père Cyrille et Remy adressèrent d'abord une fervente prière à Dieu pour le remercier du secours inespéré qu'il leur avait envoyé.
Cependant, si le péril était passé, la plus sérieuse épreuve leur restait encore à subir; dans quelques heures le sort de Remy allait se décider, et à cette pensée, tous deux tremblaient involontairement. Tant qu'ils avaient été loin du but, les difficultés de la route avaient absorbé toute leur attention, et occupé uniquement leur énergie; ils ne s'étaient point préoccupés des moyens par lesquels ils prouveraient la réalité des droits de Remy; les preuves qui leur avaient suffi pour croire leur semblaient également suffisantes pour persuader; mais, le moment venu de faire valoir ces preuves, ils commencèrent à craindre et à douter! Les affirmations de Remy, appuyées par la déclaration du chevrier qui l'avait recueilli, suffiraient-elles pour convaincre la dame de Varennes d'abord, puis les gens qui devaient examiner l'affaire? Le sire de Flavi ne ferait-il point prévaloir ses soupçons intéressés? Le Père Cyrille, qui avait vécu parmi les hommes trop peu pour déjouer leurs complots mais assez pour les craindre, se sentait surtout inquiet du résultat de l'examen.
Ils chevauchèrent tout le jour l'un près de l'autre, et tourmentés tous deux de l'épreuve annoncée sans oser se le dire. Enfin, vers le soir, la troupe entière campa en vue du château de Varennes, et Ambleville, un des hérauts d'armes de la Pucelle, vint pour chercher Remy et son conducteur.
Ils trouvèrent dans la grande salle Jeanne entourée de plusieurs évêques et gentilshommes qui formaient le conseil du roi. Le sire de Flavi était près de la porte, l'air encore plus farouche que d'habitude.
Au moment où le moine entra avec Remy, la Pucelle fit un pas à leur rencontre.
—Au nom de la Vierge Marie, dit-elle, approchez sans crainte et exposez vos droits à messires qui sont prud'hommes. Si vous avez parlé vrai, comme je crois, ils vous seront miséricordieux.
Cyrille s'inclina respectueusement devant les membres du conseil.
—Dieu le leur rendra, dit-il avec cette espèce de fierté dont l'habit religieux pouvait seul alors donner l'habitude; car il est dit dans l'Écriture: Comme l'homme jugera il sera jugé.
Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, fit signe aux autres membres du conseil, qui s'assirent; puis il commença l'interrogatoire de Remy et du Père Cyrille. Celui-ci leur raconta en détail tout ce que le lecteur connaît déjà: l'arrivée du jeune chevrier au couvent, la rencontre de l'archer, leur départ et les divers accidents du voyage; enfin il présenta, à l'appui de ses affirmations, le testament sous forme de lettre, dicté par Jérôme Pastouret avant sa mort.
Mais messire de Flavi, qui avait écouté son récit avec un sourire d'incrédulité ironique, haussa les épaules lorsqu'il eut achevé.
—La fable est passablement ourdie, dit-il d'un ton méprisant, et elle pourrait surprendre des hommes de quelque prudence; mais avant de répondre au révérend, je prie le conseil d'entendre l'archer, dont les confidences lui ont appris les recherches de la dame de Varennes.
Le chancelier ordonna de l'introduire, et Exaudi nos se présenta.
Il affectait une timidité respectueuse qui disposa favorablement le conseil. Après l'avoir rassuré, l'archevêque de Reims lui demanda de déclarer tout ce qu'il savait, et Richard raconta comment, en apprenant par lui la recherche que faisait la dame de Varennes, le Père Cyrille avait pensé à présenter Remy à la place de l'enfant disparu, et lui avait proposé d'entrer dans le complot. La déclaration était faite avec tant de calme et de précision, que le conseil parut ébranlé; mais Jeanne, qui s'était retirée à l'écart pour prier, selon sa coutume, s'approcha dans ce moment, et, entendant les dernières paroles d'Exaudi nos, elle s'écria:
—Ah! par la vraie croix! je connais ce témoin; c'est celui qui a traîtreusement comploté ma mort quand je me rendais devers le roi.
À cette déclaration inattendue, il y eut un mouvement général; les juges surpris s'étaient retournés. Exaudi nos devint pâle, et le Père Cyrille s'approcha de Jeanne.
—Oui, c'est bien lui, reprit celle-ci, dont le regard restait appuyé sur Richard. Aidé du messager, il devait me noyer au passage du pont.
—Et si vous avez échappé, ajouta le moine, c'est à l'enfant, après Dieu, que vous le devez; car la voix entendue dans l'église de La Roche était la sienne.
—Ah! sur mon âme! s'il en est ainsi, je le lui revaudrai! s'écria Jeanne, et notre gentil roi ne refusera pas de m'aider à m'acquitter, comme c'est justice.
Cet incident venait de produire une réaction aussi subite qu'inattendue. L'accusation portée contre Exaudi nos par Jeanne avait complétement détruit l'effet de son témoignage, et le service rendu à l'héroïne par Remy avait évidemment reporté sur lui l'intérêt du conseil. Messire de Flavi s'en aperçut, et, interrompant brusquement les expressions de reconnaissance de la Pucelle:
—C'est trop disputer sur une pareille affaire, dit-il; pour éviter des débats et des retards, je demande qu'elle soit jugée par Dieu, et je jette le gant à tout champion qui voudra défendre le mensonge du moine.
À ces mots, il ôta un de ses gantelets qui alla tomber sur les dalles, à quelques pas de Remy.
Le jeune garçon fit un mouvement pour le relever; le Père Cyrille le retint.
—Dieu ne doit juger que là où la sagesse des hommes fait défaut, dit-il; et pour le présent, c'est au conseil à décider.
—Sur mon salut! si j'osais parler devant de si savants hommes, dit Jeanne, je demanderais pourquoi la dame de Varennes n'est point appelée? chaque femme reconnaît son sang.
Les membres du conseil firent un signe d'assentiment; ils se consultèrent un instant, et après avoir fait retirer le moine et Remy derrière une tapisserie, ils envoyèrent chercher la maîtresse du château.
Celle-ci se présenta, accompagnée de son aumônier: c'était une femme de quarante ans, qui avait été belle, mais pâlie par les chagrins et les austérités. Elle portait le grand habit de veuve avec les coiffes et les voiles. Avertie qu'il s'agissait de son fils, elle accourait éperdue, et son premier cri demanda où il était. Le chancelier s'efforça de la calmer.
—Celui qui réclame ce nom n'a pas encore prouvé son droit de le porter, dit-il.
—Ah! qu'il vienne, reprit vivement la dame de Varennes, je suis sûre de le reconnaître.
—Et comment? demanda l'archevêque.
—En l'interrogeant sur son enfance, reprit la mère; en lui montrant le château dans lequel il a été élevé... ou plutôt... Non, j'ai un autre moyen, messires, un moyen infaillible: la prière de sainte Clotilde.
—Une prière?
—Transmise de mère en mère dans notre famille, et qui est comme le privilége du premier-né. Mon fils avait trois ans quand je la lui appris... S'il ne l'a point oubliée, s'il peut seulement en répéter quelques mots, le doute est impossible; car lui et moi sommes seuls à la connaître.
Et cherchant du regard autour d'elle celui qui pouvait être son fils, la veuve se mit à murmurer d'une voix tremblante:
—«Sainte Clotilde! toi qui n'as point d'enfant dans le paradis, prends le mien sous ta protection; sois près de lui quand je n'y serai pas, ici, ailleurs et partout.»
Elle s'arrêta palpitante comme si elle eût attendu la réponse à cette espèce d'appel. Tout à coup une voix ferme et jeune se fit entendre et continua:
—«Sainte Clotilde! je te donne mon fils petit pour que tu m'en fasses un homme, et faible pour que tu me le rendes fort! Retranche trois de mes jours pour lui en ajouter dix, et prends toutes mes joies pour lui en donner cent fois davantage!»
La dame de Varennes poussa un cri, tendit les mains et tomba à genoux.
—Il sait la prière! balbutia-t-elle... C'est lui... Mon fils!
—Ma mère! répondit la voix.
Et le rideau, brusquement tiré, laissa voir Remy, qui s'élança dans les bras de la veuve!...
On ne raconte point de telles scènes. Tout se borna longtemps à des sanglots de joie, à des noms échangés, à des étreintes mouillées de larmes. Les membres du conseil étaient émus; Jeanne priait et pleurait, et le Père Cyrille, fou de joie, courait la salle en criant:
—J'en étais sûr, l'horoscope l'avait annoncé. Persécuté par le Taureau... secouru par la Vierge et Mars... La Vierge et Mars, c'est Jeanne, la pure et guerrière Jeanne, sicut erat Pallas. Maintenant, que Dieu sauve la France! j'ai sauvé mon petit chevrier.
En prenant le nom et le rang que lui donnait sa naissance, Remy n'oublia point le passé. Le Père Cyrille resta toujours à ses yeux son bienfaiteur et son père spirituel. La dame de Varennes et lui le retinrent au château, où ils lui abandonnèrent une tour pour son laboratoire. Quant à Jeanne, elle poursuivit sa mission libératrice, et après avoir conduit le roi Charles jusqu'à Reims, elle continua à chasser les Anglais de province en province et de ville en ville. Apprenant enfin que Compiègne était assiégée, elle courut s'y renfermer.
Mais messire de Flavi, qui était gouverneur de Compiègne, n'avait point oublié que c'était surtout à Jeanne qu'il devait la perte de la fortune de la dame de Varennes. Dans une sortie où elle avait repoussé les ennemis avec sa valeur accoutumée, elle resta en arrière de ceux qui rentraient, et trouva la porte de la ville fermée! Faite prisonnière par les Anglais, elle fut jugée, condamnée comme sorcière et brûlée vive à Rouen. Quand Remy apprit cette fin, il pleura à la fois sa bienfaitrice et la libératrice de la France. Quant au frère Cyrille, il soupira, mais ne parut point étonné.
—Très-bien, murmura-t-il, l'horoscope s'accomplit... toujours l'hostilité du Taureau! Hélas! personne ne peut échapper au jugement de Dieu, ni à la mauvaise influence de son étoile.