[7] Français, dit M. Amédée Thierry dans son Histoire des Gaulois (introduction, page 8): j'ai voulu faire connaître cette race (la race gauloise), de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous Français. C'est avec un soin religieux que j'ai recueilli ces vieilles reliques dispersées, que j'ai été puiser dans les annales de vingt peuples les titres d'une famille qui est la nôtre..... Les traits saillants de la famille gauloise, ceux qui la différencient le plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi: Une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens, un esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment intelligent.

...Les premiers hommes qui peuplèrent l'ouest de l'Europe furent les Galls ou Gaulois, nos véritables ancêtres, car leur sang prédomine dans ce mélange successif de peuples divers qui a formé les modernes Français; toutes les qualités et quelques défauts des Gaulois, les traits les plus saillants de leur caractère, survivant chez nous, attestent encore notre antique origine (Henry Martin, Hist. de France, vol. I, éd. 1838).

... Il est incontestable que jusqu'ici nous ne nous sommes pas fait assez honneur de nos pères, les Gaulois; il semble qu'éblouis par les prestiges de l'antiquité hébraïque, même de l'antiquité grecque et romaine, nous nous empressions par honte de faire bon marché de la nôtre et de la passer sous silence.


Mais j'ose le dire, si Dieu avait voulu que l'Écriture nous eût conservé l'héritage paternel aussi brillamment qu'elle l'a fait chez les Hébreux, les Grecs et les Romains, loin d'humilier nos antiquités nationales devant celles de ces peuples, nous n'eussions voulu relever que d'elles seules. (Jean Raynaud, article Druidisme, page 405, Encyclopédie nouvelle.) Nous aurons souvent occasion de citer l'autorité si imposante de notre illustre et excellent ami Jean Raynaud.

—Mais nous sommes Français? Comment diable arranges-tu cela, mon garçon?

—C'est que notre pays... notre mère-patrie à tous, ne s'est pas toujours appelée la France.

—Tiens... tiens... tiens...—dit le vieillard en ôtant sa pipe de sa bouche;—comment, la France ne s'est pas toujours appelée la France?

—Non, grand-père; pendant un temps immémorial notre patrie s'est appelés la Gaule, et a été une république aussi glorieuse, aussi puissante, mais plus heureuse, et deux fois plus grande que la France du temps de l'empire.

—Fichtre! excusez du peu...

—Malheureusement, il y a à peu près deux mille ans...

—Rien que ça... deux mille ans! Comme tu y vas, mon garçon!

—La division s'est mise dans la Gaule, les provinces se sont soulevées les unes contre les autres...

—Ah! voilà toujours le mal... c'est à cela que les prêtres et les royalistes ont tant poussé lors de la révolution...

—Aussi, grand-père, est-il arrivé à la Gaule, il y a des siècles, ce qui est arrivé à la France en 1814 et en 1815?

—Une invasion étrangère!

—Justement. Les Romains, autrefois vaincus par Brennus, étaient devenus puissants. Ils ont profité des divisions de nos pères, et ont envahi le pays...

—Absolument comme les cosaques et les Prussiens nous ont envahis?

—Absolument. Mais ce que les rois cosaques et prussiens, les bons amis des Bourbons, n'ont pas osé faire, non que l'envie leur en ait manqué, les Romains l'ont fait, et malgré la résistance héroïque de nos pères, toujours braves comme des lions; mais malheureusement divisés, ils ont été réduits en esclavage, comme le sont aujourd'hui les nègres des colonies.

—Est-il Dieu possible!

—Oui. Ils portaient le collier de fer, marqué au chiffre de leur maître, quand on ne marquait pas ce chiffre au front de l'esclave avec un fer rouge...

—Nos pères!—s'écria le vieillard en joignant les mains avec une douloureuse indignation,—nos pères!

—Et quand ils essayaient de fuir, leurs maîtres leurs faisaient couper le nez et les oreilles, ou bien les poings et les pieds.

—Nos pères!!!

—D'autres fois leurs maîtres les jetaient aux bêtes féroces pour se divertir, ou les faisaient périr dans d'affreuses tortures, quand ils refusaient de cultiver, sous le fouet du vainqueur, les terres qui leur avaient appartenu...

—Mais attends donc,—reprit le vieillard en rassemblant ses souvenirs,—attends donc! ça me rappelle une chanson de notre vieil ami à nous autres pauvres gens...

—Une chanson de notre Béranger, n'est-ce pas, grand-père? les Esclaves gaulois?

—Juste, mon garçon. Ça commence... voyons... oui... c'est ça...

D'anciens Gaulois, pauvres esclaves,
Un soir qu'autour d'eux tout dormait, etc., etc.

Et le refrain était:

Pauvres Gaulois, sous qui trembla le monde,
Enivrons-nous!

Ainsi, c'était de nos pères les Gaulois que parlait notre Béranger? Hélas! pauvres hommes! comme tant d'autres sans doute, ils se grisaient pour s'étourdir sur leur infortune...

—Oui, grand-père; mais ils ont bientôt reconnu que s'étourdir n'avance à rien, que briser ses fers vaut mieux.

—Pardieu!

—Aussi, les Gaulois, après des insurrections sans nombre...

—Dis donc, mon garçon, il paraît que le moyen n'est pas nouveau, mais c'est toujours le bon... Eh eh!—ajouta le vieillard en frappant de son ongle le fourneau de sa pipe,—eh eh! vois-tu, Georges, tôt ou tard, il faut en revenir à cette bonne vieille petite mère, l'insurrection... comme en 89... comme en 1830... comme demain peut-être...

—Pauvre grand-père!—pensa Georges,—il ne croit pas si bien dire.

Et il reprit tout haut:

—Vous avez raison; en fait de liberté, il faut que le peuple se serve lui-même, et mette les mains au plat, sinon il n'a que des miettes... il est volé... comme il l'a été il y a dix-huit ans.

—Et fièrement volé, mon pauvre enfant! J'ai vu cela; j'y étais.

—Heureusement, vous savez le proverbe, grand-père... chat échaudé... suffit, la leçon aura été bonne... Mais pour revenir à nos Gaulois, ils font, comme vous dites, appel à cette bonne vieille mère l'insurrection; elle ne fait pas défaut à ses braves enfants; et ceux-ci, à force de persévérance, d'énergie, de sang versé, parviennent à reconquérir une partie de leur liberté sur les Romains, qui, d'ailleurs, n'avaient pas débaptisé la Gaule, et l'appelaient la Gaule romaine.

—De même qu'on dit aujourd'hui l'Algérie française?

—C'est ça, grand-père.

—Allons, voilà, Dieu merci, nos braves Gaulois, grâce au secours de la bonne vieille mère l'insurrection, un peu remontés sur leur bête, comme on dit; ça me met du baume dans le sang.

—Ah! grand-père, attendez... attendez!

—Comment?

—Ce que nos pères avaient souffert n'était rien auprès de ce qu'ils devaient souffrir encore.

—Allons, bon, moi qui étais déjà tout aise... Et que leur est-il donc arrivé?

—Figurez-vous qu'il y a treize ou quatorze cents ans, des hordes de barbares à demi sauvages, appelés Francs, et arrivant du fond des forêts de l'Allemagne, de vrais cosaques enfin, sont venus attaquer les armées romaines, amollies par les conquêtes de la Gaule, les ont battues, chassées, se sont à leur tour emparés de notre pauvre pays, lui ont ôté jusqu'à son nom, et l'ont appelé France, en manière de prise de possession.

—Brigands!—s'écria le vieillard—J'aimais encore mieux les Romains, foi d'homme; au moins ils nous laissaient notre nom.

—C'est vrai; et puis du moins les Romains étaient le peuple le plus civilisé du monde, sauf leur barbarie envers les esclaves; ils avaient couvert la Gaule de constructions magnifiques, et rendu, de gré ou de force, une partie de leurs libertés à nos pères; tandis que les Francs étaient, je vous l'ai dit, de vrais cosaques... Et sous leur domination tout a été à recommencer pour les Gaulois.

—Ah! mon Dieu! mon Dieu!

—Ces hordes de bandits francs...

—Dis donc ces cosaques! nom d'un nom!

—Pis encore, s'il est possible, grand-père... Ces bandits francs, ces cosaques, si vous voulez, appelaient leurs chefs des rois; cette graine de rois s'est perpétuée dans notre pays, d'où vient que depuis tant de siècles nous avons la douceur de posséder des rois d'origine franque, et que les royalistes appellent leurs rois de droit divin.

—Dis donc de droit cosaque!... Merci du cadeau!

—Les chefs se nommaient des ducs, des comtes; la graine s'en est également perpétuée chez nous, d'où vient encore que nous avons eu pendant si longtemps l'agrément de posséder une noblesse d'origine franque, qui nous traitait en race conquise.

—Qu'est-ce que tu m'apprends-là!—dit le bonhomme avec ébahissement.—Donc, si je te comprends bien, mon garçon, ces bandits francs, ces cosaques, rois et chefs, une fois maîtres de la Gaule, se sont partagé les terres que les Gaulois avaient en partie reconquises sur les Romains?

—Oui, grand-père; les rois et seigneurs francs ont volé les propriétés des Gaulois, et se sont partagé terres et gens comme on se partage un domaine et son bétail.

—Et nos pères ainsi dépouillés de leurs biens par ces cosaques?

—Nos pères ont été de nouveau réduits à l'esclavage comme sous les Romains, et forcés de cultiver pour les rois et les seigneurs francs la terre qui leur avait appartenu, à eux Gaulois, depuis que la Gaule était la Gaule.

—De sorte, mon garçon, que les rois et seigneurs francs, après avoir volé à nos pères leur propriété, vivaient de leurs sueurs...

—Oui, grand-père; ils les vendaient, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, au marché. S'ils regimbaient au travail, ils les fouaillaient comme on fouaille un animal rétif, ou bien les tuaient par colère ou cruauté, de même que l'on peut tuer son chien ou son cheval; car nos pères et nos mères appartenaient aux rois et aux seigneurs francs ni plus ni moins que le troupeau appartient à son maître; le tout au nom du Franc conquérant du Gaulois[8]. Ceci a duré jusqu'à la révolution que vous avez vue, grand-père; et vous vous rappelez la différence énorme qu'il y avait encore à cette époque entre un noble et un roturier, entre un seigneur et un manant.

[8] C'est surtout pour nos frères du peuple et de la bourgeoisie que nous écrivons cette histoire sous une forme que nous tâchons de rendre amusante. Nous les supplions donc de lire ces notes, qui sont, pour ainsi dire, la clef de ces récits et qui prouvent que sous la forme romanesque se trouve la réalité historique la plus absolue.

Voici quelques extraits des historiens anciens et modernes qui établissent, quoique à différents points de vue, qu'il y a toujours eu parmi nous deux races: les conquérants et les conquis.

Une chronique de 1119, citée dans l'excellent ouvrage d'Augustin Thierry (Hist. des Temps mérovingiens, v. I, p. 47), s'exprime ainsi en parlant de la Gaule:

«De là vient qu'aujourd'hui cette nation appelle Francs dans sa langue ceux qui jouissent d'une pleine liberté; et quant à ceux qui, parmi elle, vivent dans la condition de tributaires, il est clair qu'ils ne sont pas Francs par droit d'origine, mais que ce sont des fils de Gaulois assujettis aux Francs par droit de conquête

Maître Charles Loyseau (Traité des charges de la Noblesse, 1701, p. 24), dit à son tour:

«Pour le regard de nos François, lorsqu'ils conquestèrent les Gaules, c'est chose certaine qu'ils se firent seigneurs des biens et des personnes d'icelles; j'entends seigneurs parfaits, tant en la seigneurie publique qu'en la seigneurie privée. Quant aux personnes, ils firent les Gaulois serfs.»

Plus tard, le comte de Boulainvilliers, un des plus fiers champions de l'aristocratie et de la royauté française, écrivait (Histoire de l'ancien gouvernement de France, p. 21 à 57, citée par A. Thierry):

«Les Français conquérants des Gaules y établirent leur gouvernement tout à fait à part de la nation subjuguée. Les Gaulois devinrent sujets, les Français furent maîtres et seigneurs. Depuis la conquête, les Français originaires ont été les véritables nobles et les seuls capables de l'être, et jouissaient à raison de cette noblesse d'avantages réels, qui étaient l'exemption de toutes charges pécuniaires, l'exercice de la justice sur les Gaulois, etc., etc.»

Plus tard encore, Sieyès, dans sa fameuse brochure: Qu'est-ce que le Tiers-État? qui sonna le premier coup de tocsin contre la royauté de 89, disait:

«Si les les aristocrates entreprennent, au prix même de cette liberté dont ils se montrent indignes, de retenir le peuple dans l'oppression, le tiers-état osera demander à quel titre; si on lui répond à titre de conquête, il faut en convenir ce sera remonter un peu haut; mais le tiers-état ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Germanie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants, et d'avoir succédé à leurs droits de conquête? La nation épurée alors pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaules

Enfin, M. Guizot, sous la dernière année de la restauration, écrivait ces éloquentes paroles:

«La révolution de 89 a été une guerre, la vraie guerre, telle que le monde la connaît, entre peuples étrangers. Depuis plus de treize cents ans, la France contenait deux peuples: un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize cents ans le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est l'histoire de cette lutte. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle s'appelait la révolution. Francs et Gaulois, seigneurs et paysans, nobles et roturiers, tous, bien longtemps avant cette révolution, s'appelaient également Français, avaient également la France pour patrie. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une même nation la race conquérante et la race conquise, les vainqueurs et les vaincus; mais la division primitive a traversé le cours des siècles et a résisté à leur action; la lutte a continué dans tous les âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes; et lorsqu'on 1789, les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu.» (Guizot, Du Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel, 1829.)

Ce véhément appel aux souvenirs révolutionnaires avait pour but de prouver que, malgré la révolution de 89, la monarchie légitime de 1815 voulait, en 1829, renouveler l'oppression des conquérants sur les conquis, des Francs sur les Gaulois; car M. Guizot terminait en ces termes, en s'adressant aux contre-révolutionnaires:

«On sait d'où vous venez... c'en est assez pour savoir où vous allez...» Or, aujourd'hui 5 août 1849, jour où nous écrivons ces lignes, le parti prêtre et légitimiste espère encore nous traiter en peuple conquis en nous inféodant de nouveau au dernier rejeton de cette royauté de race franque, prétendue de droit divin. C'est curieux après les notes que nous venons de citer.—Nous laisserons-nous faire?

—Parbleu... la différence du maître à l'esclave.

—Ou, si vous l'aimez mieux, du Franc au Gaulois, grand-père.

—Mais, c'est-à-dire,—s'écria le vieillard,—que je ne suis plus du tout, mais du tout, fier d'être Français... Mais, nom d'un petit bonhomme, comment se fait-il que nos pères les Gaulois se sont ainsi laissé martyriser par une poignée de Francs, non..... de cosaques, pendant des siècles?

—Ah! grand-père! ces Francs possédaient la terre qu'ils avaient volée; donc, ils possédaient la richesse. L'armée, très-nombreuse, se composait de leurs bandes impitoyables; puis, à demi épuisés par leur longue lutte contre les Romains, nos pères eurent bientôt à subir une terrible influence: celle des prêtres...

—Il ne leur manquait plus que cela pour les achever!

—À leur honte éternelle, la plupart des évêques gaulois ont, dès la conquête, renié leur pays et fait cause commune avec les rois et les seigneurs francs, qu'ils ont bientôt dominés par la ruse et la flatterie, et dont ils ont tiré le plus de terre et le plus d'argent possible. Aussi, de même que les conquérants, grand nombre de ces saints prêtres, ayant des serfs qu'ils vendaient et exploitaient, vivaient dans la plus horrible débauche, dégradaient, tyrannisaient, abrutissaient à plaisir les populations gauloises, leur prêchant la résignation, le respect, l'obéissance envers les Francs, menaçant du diable et de ses cornes les malheureux qui auraient voulu se révolter pour l'indépendance de la patrie contre ces seigneurs et ces rois étrangers qui ne devaient leur pouvoir et leurs richesses qu'à la violence, au vol et au meurtre[9].

[9] Les druides (ministres de l'antique et sublime religion gauloise) ont, au contraire, avec un héroïsme admirable, lutté pendant des siècles contre les Romains, contre les Francs et contre le clergé catholique, pour reconquérir l'indépendance et la nationalité de la Gaule, soulevant les populations contre l'étranger et expiant leur patriotisme dans les tortures, tandis que le haut clergé catholique, allié des rois et seigneurs francs qu'il captait par la ruse et par des flatteries infâmes, regorgeait de richesses.

Ainsi Grégoire, évêque de Tours, le seul historien des rois de la première race, dit de Clovis, ce premier roi de droit divin:

«Ayant encore fait périr plusieurs autres rois, et même ses plus proches parents, Clovis étendit son pouvoir sur toutes les Gaules. Cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents qu'il avait fait lui-même périr.—Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des voyageurs et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter leur appui!—Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort,—ajoute l'évêque de Tours;—mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir s'il lui restait encore quelqu'un à tuer.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. II, ch XLII.)

Croit-on que le prêtre chrétien, le serviteur du christ, l'évêque gaulois, flétrisse cette épouvantable hypocrisie du roi franc conquérant, souillé de vols, de meurtres, d'incestes, de fratricides, comme tous ceux de cette première race? On va le voir:

«.....Chaque jour Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main et étendait son royaume, parce qu'il marchait avec un cœur pur devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux de Dieu.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. II, ch. xl.)

Quant aux débauches et aux crimes d'un grand nombre d'évêques gaulois, nous citerons au hasard, car la mine est féconde:

«Cependant Tautin, devenu évêque, se conduisait de manière à mériter l'exécration générale.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. IV, ch. XII.)

«... Ceux de Langres demandèrent un évêque; on leur donna Pappol, autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités.» (Grégoire de Tours, l. V.)

«... Salone et Sagiltaire, évêques d'Embrun et de Gap, une fois maîtres de l'épiscopat, commencèrent à se signaler avec une fureur insensée par des usurpations, des meurtres, des adultères et d'autres excès.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. V, ch xxi.)

Certes, l'évêque de Tours ne pouvait être soupçonné de partialité envers ses confrères de l'épiscopat.

—Ah ça, mais, nom d'un petit bonhomme, est-ce que, malgré ces diables d'évêques, notre bonne vieille petite mère l'insurrection n'est pas venue de temps à autre montrer le bout de son nez? Est-ce que nos pères se sont laissé tondre sans regimber, depuis l'époque de la conquête jusqu'à ces beaux jours de la révolution, où nous avons commencé à faire rendre gorge à ces seigneurs, à ces rois francs et à leur allié le clergé, qui, par habitude, avait continué de fièrement s'arrondir?

—Il n'est pas probable que tout se soit passé sans nombreuses révoltes des serfs contre les rois, les seigneurs et les prêtres. Mais, grand-père, je vous ai dit le peu que je savais... et ce peu là, je l'ai appris tout en travaillant à la menuiserie du magasin de monsieur Lebrenn, le marchand de toile d'en face...

—Comment donc cela, mon garçon?

—Pendant que j'étais à l'ouvrage, monsieur Lebrenn, qui est le meilleur homme du monde, causait avec moi..... me parlait de l'histoire de nos pères, que j'ignorais comme vous l'ignoriez. Une fois ma curiosité éveillée... et elle était vive...

—Je le crois bien...

—Je faisais mille questions à monsieur Lebrenn, tout en rabottant et en ajustant; il me répondait avec une bonté vraiment paternelle. C'est ainsi que j'ai appris le peu que je vous ai dit. Mais...—ajouta Georges avec un soupir qu'il put à peine étouffer,—mes travaux de menuiserie finis... les leçons d'histoire ont été interrompues. Aussi, je vous ai dit tout ce que je savais, grand-père.

—Ah! le marchand de toile d'en face est si savant que ça?

—Il est aussi savant que bon patriote; c'est un vieux Gaulois, comme il s'appelle lui-même. Et quelquefois,—ajouta Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir légèrement,—je l'ai entendu dire à sa fille, en l'embrassant avec fierté pour quelque réponse qu'elle lui avait faite: Oh! toi... tu es bien une vraie Gauloise!

À ce moment, le père Morin et Georges entendirent frapper à la porte de la première chambre.

—Entrez,—dit Georges.

On entra dans la pièce qui précédait celle où était couché le vieillard.

—Qui est là?—demanda Georges.

—Moi... monsieur Lebrenn,—répondit une voix.

—Tiens!... ce digne marchand de toile... dont nous parlions... Ce vieux Gaulois!—dit à demi-voix le bonhomme.—Va donc vite, mon enfant, et ferme la porte.

Georges, aussi troublé que surpris de cette visite inattendue, quitta la chambre de son grand-père, et se trouva bientôt en face de M. Lebrenn.


CHAPITRE III.

Comment M. Marik Lebrenn, le marchand de toile, devina ce que Georges Duchêne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui s'ensuivit.

M. Lebrenn avait cinquante ans environ, quoiqu'il parût plus jeune. Sa grande stature, la nerveuse musculature de son cou, de ses bras et de ses épaules, le port fier et décidé de sa tête, son visage large et fortement accentué, ses yeux bleus de mer au regard ferme et perçant, son épaisse et rude chevelure châtain clair, quelque peu grisonnante et plantée un peu bas sur un front qui semblait avoir la dureté du marbre, offraient le type caractéristique de la race bretonne, où le sang et le langage gaulois se sont surtout perpétués presque sans mélange jusqu'à nos jours. Sur les lèvres vermeilles et charnues de M. Lebrenn régnait tantôt un sourire rempli de bonhomie, tantôt empreint d'une malice narquoise et salée, comme disent nos vieux livres en parlant des plaisanteries de haut goût, du vieil esprit gaulois, toujours si enclin à gaber (narguer). Nous achèverons le portrait du marchand en l'habillant d'un large paletot bleu et d'un pantalon gris.

Georges Duchêne, étonné, presque interdit de cette visite imprévue, attendait en silence les premières paroles de M. Lebrenn. Celui-ci lui dit:

—Monsieur Georges, il y a six mois, vous avez été chargé, par votre patron, de différents travaux à exécuter dans ma boutique; j'ai été fort satisfait de votre intelligence et de votre habileté.

—Vous me l'avez prouvé, monsieur, par votre bienveillance.

—Elle devait vous être acquise; je vous voyais laborieux. Désireux de vous instruire, je savais de plus... comme tous nos voisins, votre digne conduite envers votre vieux grand-père, qui habite cette maison depuis quinze ans...

—Monsieur,—dit Georges embarrassé de ces louanges,—ma conduite...

—Est toute simple, n'est-ce pas? Soit. Vos travaux dans ma boutique ont duré trois mois... Très-satisfait de nos relations, je vous ai dit, et cela de tout cœur: Monsieur Georges, nous sommes voisins... venez donc me voir, soit le dimanche, soit d'autres jours, après votre travail... vous me ferez plaisir... bien plaisir...

—En effet, monsieur, vous m'avez dit cela.

—Et cependant, monsieur Georges, vous n'avez jamais remis les pieds chez moi.

—Je vous en prie, monsieur, n'attribuez ma réserve ni à l'ingratitude ni à l'oubli.

—À quoi l'attribuer alors?

—Monsieur...

—Tenez, monsieur Georges, soyez franc... vous aimez ma fille...

Le jeune homme tressaillit, pâlit, rougit tour à tour, et après une hésitation de quelques instants, il répondit à M. Lebrenn d'une voix émue:

—C'est vrai, monsieur... j'aime mademoiselle votre fille.

—De sorte que, vos travaux achevés, vous n'êtes pas revenu chez nous de peur de vous laisser entraîner davantage à votre amour?

—Oui, monsieur...

—De cet amour vous n'avez jamais parlé à ma fille?

—Jamais, monsieur...

—Je le savais. Mais pourquoi avoir manqué de confiance envers moi, monsieur Georges?

—Monsieur,—répondit le jeune homme avec embarras,—je... n'ai... pas osé...

—Pourquoi? parce que je suis ce qu'on appelle un bourgeois?... un homme riche comparativement à vous, qui vivez au jour le jour de votre travail?

—Oui, monsieur...

Après un moment de silence, le marchand reprit:

—Permettez-moi, monsieur Georges, de vous adresser une question; vous y répondrez si vous le jugez convenable.

—Je vous écoute, monsieur.

—Il y a environ quinze mois, quelque temps après votre retour de l'armée, vous avez dû vous marier?

—Oui, monsieur.

—Avec une jeune ouvrière fleuriste, orpheline, nommée Joséphine Éloi?

—Oui, monsieur.

—Pouvez-vous m'apprendre pourquoi ce mariage n'a pas eu lieu? Le jeune homme rougit; une expression douloureuse contracta ses traits; il hésitait à répondre.

M. Lebrenn l'examinait attentivement; aussi, inquiet et surpris du silence de Georges, il ne put s'empêcher de s'écrier avec amertume et sévérité:

—Ainsi, la séduction, puis l'abandon et l'oubli... Votre trouble... ne le dit que trop!

—Vous vous méprenez, monsieur,—reprit vivement Georges,—mon trouble, mon émotion, sont causés par de cruels souvenirs... Voilà ce qui s'est passé; je ne mens jamais...

—Je le sais, monsieur Georges.

—Joséphine demeurait dans la même maison que mon patron. C'est ainsi que je l'ai connue. Elle était fort jolie, et, quoique sans instruction, remplie d'esprit naturel. Je la savais habituée au travail et à la pauvreté; je la croyais sage. La vie de garçon me pesait. Je pensais aussi à mon grand-père: une femme m'eût aidé à le mieux soigner. Je proposai à Joséphine de nous unir; elle parut enchantée, fixa elle-même le jour de notre mariage... Et ceux-là ont menti, monsieur, qui vous ont parlé de séduction et d'abandon!

—Je vous crois,—dit M. Lebrenn en tendant cordialement la main au jeune homme.—Je suis heureux de vous croire; mais comment votre mariage a-t-il manqué?

—Huit jours avant l'époque de notre union, Joséphine a disparu, m'écrivant que tout était rompu. J'ai su, depuis, que, cédant aux mauvais conseils d'une amie déjà perdue, elle l'avait imitée... Ayant toujours vécu dans la misère, enduré de dures privations, malgré son travail de douze à quinze heures par jour... Joséphine a reculé devant l'existence que je lui offrais, existence aussi laborieuse, aussi pauvre que la sienne.

—Et comme tant d'autres,—reprit M. Lebrenn,—elle aura succombé à la tentation d'une vie moins pénible! Ah! la misère... la misère!

—Je n'ai jamais revu Joséphine, monsieur..... Elle est à cette heure, m'a-t-on dit, une des coryphées des bals publics... elle a quitté son nom pour je ne sais quel surnom motivé sur son habitude d'improviser à propos de tout les plus folles chansons... Enfin, elle est à jamais perdue. Cependant elle avait d'excellentes qualités de cœur... Vous comprenez maintenant, monsieur, la cause de ma triste émotion de tout à l'heure, lorsque vous m'avez parlé de Joséphine.

—Cette émotion prouve en faveur de votre cœur, monsieur Georges... On vous avait calomnié... Je m'en doutais. Maintenant, j'en suis certain. Ne parlons plus de cela. Voici ce qui s'est passé chez moi il y a trois jours: J'étais, le soir, chez ma femme avec ma fille. Depuis quelque temps elle semblait pensive; soudain elle nous dit, en prenant ma main et celle de sa mère: «J'ai quelque chose à vous confier à tous deux. J'ai longtemps différé, parce que j'ai longtemps réfléchi, afin de ne pas parler légèrement... J'aime monsieur Georges Duchêne.»

—Grand Dieu! monsieur,—s'écria Georges les mains jointes et en proie à un saisissement inexprimable,—il serait possible! mademoiselle votre fille!...

—Ma fille nous a dit cela, reprit tranquillement M. Lebrenn. «Je te sais gré de ta franchise, mon enfant, lui ai-je répondu; mais comment cet amour t'est-il venu?—D'abord, mon père, en apprenant la conduite de monsieur Georges envers son grand-père; puis en vous entendant louer souvent le caractère, les habitudes laborieuses, l'intelligence de monsieur Georges, ses efforts pour s'instruire. Enfin il m'a plu par ses manières douces et polies, par sa franchise, par sa conversation que j'entendais lorsqu'il causait avec vous. Jamais je ne lui ai dit un mot qui ait pu lui faire soupçonner mon amour. Lui, de son côté, n'est jamais sorti à mon égard d'une parfaite réserve; mais je serais heureuse s'il partageait le sentiment que j'ai pour lui, et si ce mariage vous convenait, mon père, ainsi qu'à ma mère. S'il en est autrement, je respecterai votre volonté, sachant que vous respecterez ma liberté. Si je n'épouse pas monsieur Georges, je resterai fille. Vous m'avez souvent dit, mon père, que j'avais du caractère; vous croirez donc à ma résolution. Si ce mariage ne se peut, vous ne me verrez ni maussade ni chagrine. Votre affection me consolera. Heureuse comme par le passé, je vieillirai auprès de vous, de ma mère et de mon frère. Voici la vérité; maintenant décidez, j'attendrai.»

Georges avait écouté M. Lebrenn avec une stupeur croissante. Il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Enfin, il s'écria d'une voix entrecoupée:

—Monsieur, est-ce un rêve?

—Non pas. Ma fille n'a jamais été plus éveillée, je vous jure. Je connais sa franchise, sa fermeté; ma femme et moi nous en sommes certains, si ce mariage n'a pas lieu, l'affection de Velléda pour nous ne changera pas, mais elle n'épousera personne... Or, comme il est naturel qu'une jeune et belle fille de dix-huit ans épouse quelqu'un, et, comme le choix qu'a fait Velléda est digne d'elle et de nous, ma femme et moi, après mûres réflexions, nous serions décidés à vous prendre pour gendre...

Il est impossible de rendre l'expression de surprise, d'ivresse, qui se peignit sur les traits de Georges à ces paroles du marchand; il restait muet et comme frappé de stupeur.

—Ah ça! monsieur Georges,—reprit M. Lebrenn en souriant,—qu'y a-t-il de si extraordinaire, de si incroyable dans ce que je vous dis là? Durant trois mois vous avez travaillé dans ma boutique; je savais déjà que pour assurer l'existence de votre grand-père vous vous étiez fait soldat. Votre grade de sous-officier et deux blessures prouvaient que vous aviez servi avec honneur. Pendant votre séjour chez moi, j'ai pu, et j'ai l'œil assez pénétrant, apprécier tout ce que vous valiez comme cœur, intelligence et habileté dans votre état. Enchanté de nos relations, je vous ai engagé à revenir souvent me voir. Votre réserve, à ce sujet, est une nouvelle preuve de votre délicatesse. Par-dessus tout cela, ma fille vous aime, vous l'aimez. Vous avez vingt-sept ans, elle en a dix-huit. Elle est charmante, vous êtes beau garçon. Vous êtes pauvre, j'ai de l'aisance pour deux. Vous êtes ouvrier, mon père l'était. De quoi diable vous étonnez-vous si fort? Ne dirait-on pas d'un conte de fées?

Ces bienveillantes paroles ne mirent pas terme à la stupeur de Georges, qui se croyait réellement en plein conte de fées, ainsi que l'avait dit le marchand; aussi, les yeux humides, le cœur palpitant, le jeune homme ne put que balbutier:

—Ah! monsieur... pardonnez à mon trouble... mais j'éprouve un tel étourdissement de bonheur en vous entendant dire... que vous consentez à mon mariage...

—Un instant!—reprit vivement M. Lebrenn,—un instant! Remarquez que, malgré ma bonne opinion de vous, j'ai dit nous serions décidés à vous prendre pour gendre... Ceci est conditionnel... et les conditions, les voici: la première, que vous n'auriez pas à vous reprocher la séduction indigne... dont on vous accusait...

—Monsieur, ne vous ai-je pas juré?...

—Parfaitement; je vous crois. Je ne rappelle cette première condition que pour mémoire... quant à la seconde... car il y en a deux.

—Et cette condition, qu'elle est-elle,—monsieur? demanda Georges avec une anxiété inexprimable et commençant à craindre de s'être abandonné à une folle espérance.

—Écoutez-moi, monsieur Georges. Nous avons peu parlé politique ensemble; du temps que vous travailliez chez moi, nos entretiens roulaient sur tout, sur l'histoire de nos pères. Cependant je vous sais des opinions très-avancées..... Tranchons, le mot, vous êtes républicain socialiste...

—Je vous ai entendu dire, monsieur, que toute opinion sincère était honorable...

—Je ne me dédis pas. Je ne vous blâme pas; mais entre le désir de faire prévaloir pacifiquement son opinion et le projet de la faire triompher par la force, par les armes... il y a un abîme, n'est-ce pas, monsieur Georges?

—Oui, monsieur,—répondit le jeune homme en regardant le marchand avec un mélange de surprise et d'inquiétude.

—Or, ce n'est jamais individuellement que l'on tente une démonstration armée, n'est-ce pas, monsieur Georges?

—Monsieur,—répondit le jeune homme avec embarras,—je ne sais...

—Si, vous devez savoir qu'ordinairement l'on s'associe à des frères de son opinion; en un mot, on s'affilie à une société secrète... et le jour de la lutte... on descend courageusement dans la rue, n'est-ce pas, monsieur Georges?

—Je sais, monsieur, que la révolution de 1830 s'est faite ainsi,—répondit Georges, dont le cœur se serrait de plus en plus.

—Certainement,—reprit M. Lebrenn,—certainement, elle s'est faite ainsi, et d'autres encore se feront probablement ainsi. Cependant, comme les révolutions, les insurrections, ne réussissent pas toujours, comme ceux qui jouent ce jeu-là y jouent leur tête, vous concevrez, monsieur Georges, que ma femme et moi nous serions peu disposés à donner notre fille à un homme qui ne s'appartient plus, qui, d'un moment à l'autre, peut prendre les armes pour marcher avec la société secrète dont il fait partie, et risquer ainsi sa vie en homme d'honneur et de conviction. C'est très-beau, très-héroïque, je le confesse. L'inconvénient est que la chambre des pairs, appréciant mal ce genre d'héroïsme, envoie au mont Saint-Michel les conspirateurs, à moins qu'elle ne leur fasse couper la tête. Or, je vous le demande en bonne conscience, monsieur Georges, ne serait-ce pas triste, pour une jeune femme, d'être exposée un jour ou l'autre à avoir un mari sans tête ou prisonnier à perpétuité?

Georges, abattu, consterné, était devenu pâle. Il dit à M. Lebrenn d'une voix oppressée:

—Monsieur... deux mots...

—Permettez, dans l'instant j'ai fini,—reprit le marchand, et il ajouta d'une voix grave, presque solennelle:

—Monsieur Georges, j'ai une foi aveugle dans votre parole, je vous l'ai prouvé; jurez-moi que vous n'appartenez à aucune société secrète, je vous crois, et vous devenez mon gendre... ou plutôt mon fils,—ajouta M. Lebrenn en tendant la main à Georges;—car depuis que je vous ai connu... apprécié... j'ai toujours éprouvé pour vous, je vous le répète, autant d'intérêt que de sympathie...

Les louanges du marchand, sa cordialité, rendaient encore plus douloureux le coup dont les espérances de Georges venaient d'être frappées. Lui, si courageux, si énergique, il se sentit faiblir, cacha sa figure dans ses mains, et ne put retenir ses larmes.

M. Lebrenn l'observait avec commisération; il lui dit d'une voix émue:

—J'attends votre serment, monsieur Georges.

Le jeune homme détourna la tête pour essuyer ses pleurs, se leva et dit au marchand:

—Je ne puis, monsieur, faire le serment que vous me demandez.

—Ainsi... votre mariage avec ma fille...

—Je dois y renoncer, monsieur,—répondit Georges d'une voix étouffée.

—Ainsi donc... monsieur Georges,—reprit le marchand,—vous en convenez? vous appartenez à une société secrète?

Le silence du jeune homme fut sa seule réponse.

—Allons,—dit le marchand avec un soupir de regret. Et il se leva.—Tout est fini... Heureusement ma fille a du courage...

—J'en aurai aussi, monsieur...

—Monsieur Georges,—reprit M. Lebrenn en tendant la main au jeune homme,—vous êtes homme d'honneur. Je n'ai pas besoin de vous demander le silence sur cet entretien. Vous le voyez, je ressentais pour vous les meilleures dispositions. Ce n'est pas ma faute si mes projets... je dirai plus... mes désirs... mes vifs désirs... rencontrent un obstacle insurmontable.

—Jamais, monsieur, je n'oublierai la preuve d'estime dont vous venez de m'honorer. Vous agissez avec la sagesse, avec la prudence d'un père... Je ne puis... quoi que j'aie à en souffrir, qu'accepter avec respect votre décision. J'aurais dû même, je le reconnais, aller au devant de votre question à ce sujet... vous dire loyalement l'engagement sacré qui me liait à mon parti. Sans doute... je vous aurais fait cet aveu... lorsque, revenu de mon enivrement, j'aurais réfléchi aux devoirs que m'imposait ce bonheur inespéré... cette union... Mais pardon, monsieur,—ajouta Georges avec des larmes dans la voix,—pardon, je n'ai plus le droit de parler de ce beau rêve... Mais ce dont je me souviendrai toujours avec orgueil, c'est que vous m'avez dit: Vous pouvez être mon fils.

—Bien, monsieur Georges... je n'attendais pas moins de vous,—reprit M. Lebrenn en se dirigeant vers la porte.

Et tendant la main au jeune homme, il ajouta d'une voix émue:

—Encore adieu.

—Adieu, monsieur...—dit Georges en prenant la main que lui tendait le marchand. Mais soudain celui-ci, par une brusque étreinte, attira le jeune homme contre sa poitrine en lui disant d'une voix émue et les yeux humides:

—Viens, Georges, honnête homme! loyal cœur!... je t'avais bien jugé!

Georges, abasourdi, regardait M. Lebrenn sans pouvoir prononcer une parole; mais celui-ci lui dit à voix basse:

—Il y a six semaines, rue de Lourcine?

Georges tressaillit et s'écria d'un air alarmé:

—De grâce, monsieur!

—Numéro dix-sept, au quatrième, au fond de la cour?

—Monsieur, encore une fois!

—Un mécanicien, nommé Dupont, vous a introduit les yeux bandés...

—Monsieur, je ne puis vous répondre...

—Cinq membres d'une société secrète vous ont reçu? Vous avez prêté le serment d'usage, et vous avez été reconduit toujours les yeux bandés?...

—Monsieur,—s'écria Georges aussi stupéfait qu'effrayé de cette révélation et tâchant de reprendre son sang-froid,—je ne sais ce que vous voulez dire...

—Je présidais ce soir-là le comité, mon brave Georges.

—Vous, monsieur?—s'écria le jeune homme hésitant encore à croire M. Lebrenn.—Vous...

—Moi...

Et voyant l'incrédulité de Georges durer encore, le marchand reprit:

—Oui, moi, je présidais, et la preuve la voici:

Et il dit quelques mots à l'oreille de Georges.

Celui-ci, ne pouvant plus douter de la vérité, s'écria en regardant le marchand:

—Mais, alors, monsieur, ce serment que vous me demandiez tout à l'heure?

—C'était une dernière épreuve.

—Une épreuve?

—Il faut me le pardonner, mon brave Georges. Les pères sont si défiants!... Grâce à Dieu, vous n'avez pas trompé mon espoir. Cette épreuve, vous l'avez vaillamment subie; vous avez préféré la ruine de vos plus chères espérances à un mensonge, et cependant vous deviez être certain que je croirais aveuglément à votre parole, quelle qu'elle fût.

—Monsieur,—reprit Georges avec une hésitation qui toucha le marchand,—cette fois, puis-je croire... puis-je espérer... avec certitude? Je vous en conjure, dites-le moi... Si vous saviez ce que tout à l'heure j'ai souffert!...

—Sur ma foi d'honnête homme, mon cher Georges, ma fille vous aime. Ma femme et moi nous consentons à votre mariage, qui nous enchante, parce que nous y voyons un avenir de bonheur pour notre enfant. Est-ce clair?

—Ah! monsieur!—s'écria Georges en serrant avec effusion les mains du marchand, qui reprit:

—Quant à l'époque précise de votre mariage, mon cher Georges... les événements d'hier, ceux qui se préparent aujourd'hui... la marche à suivre par notre société secrète...

—Vous, monsieur?—s'écria Georges ne pouvant s'empêcher d'interrompre M. Lebrenn pour lui témoigner sa surprise un moment oubliée dans le ravissement de sa joie.—Vous, monsieur, membre de notre société secrète? En vérité, cela me confond!

—Bon,—reprit en souriant le marchand.—Voici les étonnements du cher Georges qui vont recommencer. Ah ça, pourquoi n'en serais-je pas de cette société secrète? Est-ce parce que, sans être riche, j'ai quelque aisance et pignon sur rue? Qu'ai-je à faire, n'est-ce pas? dans un parti dont le but est l'avènement des prolétaires à la vie politique par le suffrage universel? et à la propriété par l'organisation du travail? Eh! mon brave Georges, c'est justement parce que j'ai... qu'il est de mon devoir d'aider mes frères à conquérir ce qu'ils n'ont pas.

—Ce sont là, monsieur, de généreux sentiments,—s'écria Georges;—car bien rares sont les hommes qui, arrivés au but avec labeur, se retournent pour tendre la main à leurs frères moins heureux...

—Non, Georges, non, cela n'est pas rare. Et lorsque dans quelques heures peut-être... vous verrez courir aux armes tous ceux de notre société dont je suis un des chefs depuis longtemps, vous y trouverez des commerçants, des artistes, des fabricants, des gens de lettres, des avocats, des savants, des médecins, des bourgeois enfin, vivant pour la plupart comme moi dans une modeste aisance, n'ayant aucune ambition, ne voulant que l'avènement de leurs frères du peuple, et désireux de déposer le fusil après la lutte pour retourner à leur vie laborieuse et paisible.

—Ah! monsieur, combien je suis surpris, mais heureux, de ce que vous m'apprenez!

—Encore surpris! pauvre Georges! Et pourquoi? parce qu'il y a des bourgeois? Voilà le grand mot, des bourgeois républicains socialistes! Voyons, Georges, sérieusement, est-ce que la cause des bourgeois n'est pas liée à celle des prolétaires? Est-ce que moi, par exemple, prolétaire hier, et que le hasard a servi jusqu'ici, je ne peux pas, par un coup de mauvaise fortune, redevenir prolétaire demain, ou mon fils le devenir? Est-ce que moi, comme tous les petits commerçants, nous ne sommes pas à la discrétion des hauts barons du coffre-fort? comme nos pères étaient à la merci des hauts barons des châteaux-forts? Est-ce que les petits propriétaires ne sont pas aussi asservis, exploités par ces ducs de l'hypothèque, par ces marquis de l'usure, par ces comtes de l'agio? Est-ce que chaque jour, malgré probité, travail, économie, intelligence, nous ne sommes pas, nous, commerçants, à la veille d'être ruinés à la moindre crise? lorsque, par peur, cupidité ou caprice de satrape, il plaît aux autocrates du capital de fermer le crédit, et de refuser nos signatures, si honorables qu'elles soient? Est-ce que si ce crédit, au lieu d'être le monopole de quelques-uns, était, ainsi qu'il devrait l'être et le sera, démocratiquement organisé par l'État, nous serions sans cesse exposés à être ruinés par le retrait subit des capitaux, par le taux usuraire de l'escompte ou par les suites d'une concurrence impitoyable[10]? Est-ce qu'aujourd'hui nous ne sommes pas tous à la veille de nous voir, nous vieillards, dans une position aussi précaire que celle de votre grand-père? brave invalide du travail, qui, après trente ans de labeur et de probité, serait mort de misère sans votre dévouement, mon cher Georges? Est-ce que moi, une fois ruiné comme tant d'autres commerçants, j'ai la certitude que mon fils trouvera les moyens de gagner son pain de chaque jour? qu'il ne subira pas, ainsi que vous, Georges, ainsi que tout prolétaire, le chômage homicide? qui vous fait mourir un peu de faim tous les jours? Est-ce que ma fille... Mais non, non, je la connais, elle se tuerait plutôt... Mais, enfin, combien de pauvres jeunes personnes, élevées dans l'aisance, et dont les pères étaient comme moi modestes commerçants, ont été, par la ruine de leur famille, jetées dans une misère atroce... et parfois de cette misère dans l'abîme du vice, ainsi que cette malheureuse ouvrière que vous deviez épouser! Non, non, Georges; les bourgeois intelligents, et ils sont nombreux, ne séparent pas leur cause de celle de leurs frères du peuple; prolétaires et bourgeois ont pendant des siècles combattu côte à côte, cœur à cœur, pour redevenir libres; leur sang s'est mêlé pour cimenter cette sainte union des vaincus contre les vainqueurs! des conquis contre les conquérants! des faibles et des déshérités contre la force et le privilége! Comment, enfin, l'intérêt des bourgeois et des prolétaires ne serait-il pas commun? toujours ils ont eu les mêmes ennemis? Mais assez de politique, Georges, parlons de vous, de ma fille. Un mot encore, il est grave... L'agitation dans Paris a commencé hier soir, ce matin elle est à son comble; nos sections sont prévenues: on s'attend d'un moment à l'autre à une prise d'armes... Vous le savez?