[40] Les historiens romains ont pris la qualification du chef des armées gauloises pour son nom, et de Brenn (littéralement chef) ont fait Brennus. (Améd. Thierry, Hist. des Gaules.)
[41] Coll, fils de Coll-Fewr (autre saint gaulois). Le premier apporta le froment et l'orge en Bretagne, où auparavant il n'y avait que du seigle et de l'avoine. (Jean Raynaud, Druid., Encyclop. nouv.)
L'étranger paraissait toujours plus colère que soucieux de ces détails; cependant Joel continua de la sorte:
—Il y a trente-deux ans, j'ai épousé Margarid, fille de Dorlenn; j'ai eu d'elle une fille et trois garçons: l'aîné, qui est là derrière nous, conduisant ton bon cheval noir, ami hôte... l'aîné se nomme Guilhern; il m'aide, ainsi que plusieurs de nos parents, à cultiver nos champs... J'élève beaucoup de moutons noirs, qui paissent dans nos landes, ainsi que des porcs à demi sauvages, méchants comme des loups[42], et qui ne couchent jamais sous un toit... Nous avons quelques bonnes prairies dans la vallée d'Alrè... J'élève aussi des chevaux, fils de mon fier étalon Tom-Bras (ardent). Mon fils Guilhern s'amuse, lui, à élever des chiens pour la chasse et pour la guerre: ceux de chasse sont issus de la race d'un limier nommé Tyntammar; ceux de guerre[43] sont fils de mon grand dogue Deber-Trud (le mangeur d'hommes). Nos chevaux et nos chiens sont si renommés, que de plus de vingt lieues d'ici on vient nous en acheter. Tu vois, mon hôte, que tu pouvais tomber en pire maison.
[42] Malgré l'extension de l'agriculture, l'éducation des bestiaux est une des principales industries des Gaulois. «Ils élèvent d'innombrables bandes de porcs à demi-sauvages, conduites dans les forêts et non moins dangereuses à rencontrer que des loups. (Strabon, liv. IV.)
[43] «À la guerre, des dogues dépistaient et poursuivaient l'ennemi. Ces chiens très-féroces, également bons pour la guerre et pour la chasse des bêtes fauves, se tiraient de la Bretagne et des Ardennes; ils combattaient pour leurs maîtres autour des chars de guerre.» (Strabon, ibid.)
L'étranger poussa comme un grand soupir de colère étouffée, mordit ce qu'il put mordre, de ses longues moustaches blondes, et leva les yeux vers le ciel.
Joel continua en aiguillonnant ses bœufs:
—Mikaël, mon second fils, est armurier à quatre lieues d'ici, à Alrè... Il ne fabrique pas seulement des armes de guerre, mais aussi des coutres de charrue, de grandes faux gauloises[44] et des haches très-estimées, car il tire son fer des montagnes d'Arrès... Ce n'est point tout, ami voyageur... non, ce n'est point tout... Mikaël fait autre chose encore... Avant de s'établir à Alrè, il est allé à Bourges travailler chez un de nos parents, qui descend du premier artisan qui ait eu l'invention d'appliquer l'étain sur le fer et sur le cuivre[45], étamage où excellent maintenant les artisans de Bourges... Aussi, mon fils Mikaël est-il revenu digne de ses maîtres... Ah! si tu les voyais, tu les croirais d'argent, ces mors de chevaux! ces ornements de chariot, et ces superbes casques de guerre, que fabrique Mikaël!!! Il a terminé dernièrement un casque dont le cimier représente une tête d'élan avec ses cornes... rien de plus magnifique et de plus redoutable!...
[44] Les Gaulois ont inventé la faux; avant cette innovation, tout se coupait à la faucille, de même qu'avant l'invention gauloise de la charrue, la terre se cultivait à la houe.
[45] «Les Gaulois de Bourges appliquaient l'étain à chaud sur le cuivre avec une telle habileté, que l'on ne pouvait le distinguer de l'argent. Des vases, des mors de chevaux, des harnais, des chars entiers étaient ainsi ornés. (Pline, liv. IV, chap. xvii.)
—Ah!—murmura l'étranger entre ses dents,—que l'on a bien raison de dire: L'épée du Gaulois ne tue qu'une fois, sa langue vous massacre sans cesse!...
—Ami hôte,—reprit Joel,—jusqu'ici je n'ai aucune louange à donner à ta langue, aussi muette que celle d'un poisson; mais j'attendrai ton loisir, afin que tu me dises, à ton tour, qui tu es, d'où tu viens, où tu vas, ce que tu as vu dans tes voyages, quels hommes surprenants tu as rencontrés, puis ce qui se passe enfin à cette heure dans les autres contrées de la Gaule que tu viens de traverser, sans doute? En attendant tes récits, je vais terminer de t'instruire sur moi et sur ma famille.
À cette menace, l'étranger se raidit de tous ses membres, comme s'il eût voulu rompre ses liens; mais il ne put y parvenir: la corde était solide, et Joel, ainsi que son fils, faisaient très-bien les nœuds.
—Je ne t'ai point encore parlé de mon troisième fils, Albinik le marin,—continua Joel;—il trafique avec l'île de la Grande-Bretagne, ainsi que sur toute la côte de la Gaule, et va jusqu'en Espagne porter des vins de Gascogne et des salaisons d'Aquitaine... Malheureusement il est en mer depuis assez longtemps avec sa gentille femme Meroe; aussi tu ne les verras pas ce soir dans ma maison... Je t'ai dit qu'en outre de mes trois fils j'avais une fille... celle-là, oh! celle-là, vois-tu!...—ajouta Joel d'un air glorieux et attendri,—c'est la perle de la famille!... Ce n'est point moi seul qui dis cela, c'est ma femme, ce sont mes fils, ce sont tous nos parents, c'est toute ma tribu; car il n'y a qu'une voix pour chanter les louanges d'Hêna, fille de Joel... d'Hêna, l'une des neuf vierges de l'île de Sên.
—Que dis-tu?—s'écria le voyageur en se dressant soudain sur son séant, seul mouvement qui lui fût permis, parce qu'il avait les jambes liées et les mains attachées derrière le dos.—Que dis-tu? ta fille? une des neuf vierges de l'île de Sên?...
—Cela paraît te surprendre beaucoup, et t'adoucir un peu, ami hôte?...
—Ta fille,—reprit l'étranger, comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait,—ta fille... une des neuf druidesses de l'île de Sên[46]?
[46] L'île de Sên, aujourd'hui l'île de Sein. Il y avait autrefois dans cette île un collége renommé de druidesses; les unes restaient vierges, d'autres se mariaient et participaient à la vie de famille.
—Aussi vrai qu'il y a demain dix-huit années qu'elle est née; car nous nous apprêtons à fêter sa naissance, et tu pourras être de la fête. L'hôte, assis à notre foyer, est de notre famille... Tu verras ma fille; elle est la plus belle, la plus douce, la plus savante de ses compagnes, sans pour cela médire d'aucune d'elles.
—Allons,—reprit moins brusquement l'inconnu,—je te pardonne la violence que tu m'as faite.
—Violence hospitalière, ami.
—Hospitalière ou non, tu m'as empêché par la force de me rendre à l'anse d'Érer, où une barque m'attendait jusqu'au coucher du soleil pour me conduire à l'île de Sên.
À ces mots Joel se mit à rire.
—De quoi ris-tu?—lui demanda l'étranger.
—Si tu me disais qu'une barque ayant une tête de chien, des ailes d'oiseau et une queue de poisson, t'attend pour te conduire dans le soleil, je rirais de même de tes paroles.
—Je ne te comprends pas.
—Tu es mon hôte; je ne t'injurierai point en te disant que tu mens. Mais je te dirai: Ami, tu plaisantes en parlant de cette barque qui te doit conduire à l'île de Sên. Jamais homme... excepté le plus ancien des druides... n'a mis, ne met et ne mettra le pied dans l'île de Sên...
—Et quand tu vas y voir ta fille?
—Je n'entre pas dans l'île; je touche à l'îlot de Kellor. Là j'attends ma fille Hêna, qui vient me joindre.
—Ami Joel,—dit le voyageur,—tu as voulu que je fusse ton hôte; je le suis, et, comme tel, je te demande un service. Conduis-moi demain, dans ta barque, à l'îlot de Kellor.
—Tu ne sais donc pas que des Ewagh's[47] veillent la nuit et le jour?
[47] Les Ewagh's, ainsi qu'on le verra plus tard, faisaient partie de la corporation druidique.
—Je le sais; c'est l'un d'eux qui devait ce soir venir me chercher, à l'anse d'Erer, pour me conduire auprès de Talyessin, le plus ancien des druides, qui est à cette heure à l'île de Sên, avec son épouse Auria[48].
[48] Druide vient des mots gaulois derw (chêne), wyd (gui), dyn (homme), c'est-à-dire homme du gui de chêne, derw-wyd-dyn, et par corruption Druide. Le chêne était pour les Druides l'arbre symbolique de la divinité; ils n'avaient pas d'autres temples que les forêts de chênes séculaires où ils invoquaient et glorifiaient Hésus, le dieu suprême. Le gui, plante d'une autre nature que le chêne et vivant de sa substance, était pour eux l'image de l'homme, vivant de Dieu et par Dieu, quoique d'une autre nature que lui. «Le gui, dit Pline, est l'admiration de la Gaule, rien n'est plus sacré dans ce pays.» (Disons, en passant, que l'eau de gui a existé jusqu'à ce siècle, sur le formulaire des pharmaciens, comme panacée presque universelle.) L'antiquité, la sublimité de la religion druidique est attestée par de nombreux passages des auteurs anciens.
Aristote (suivant Diogène-Laërte) enseignait, dans le Magique, que «grâce aux Druides, la Gaule avait été l'institutrice de la Grèce.»
Polystor, une des plus grandes autorités des anciens pour la connaissance des temps passés, enseignait que «Pythagore avait voyagé chez les Druides, et qu'il leur avait emprunté les principes de la philosophie.»
Suivant Amnien Marcellin, Pythagore proclame les Druides «les plus élevés des hommes par l'esprit.»
Saint Cyrille d'Alexandrie, dans sa thèse contre l'empereur Julien, soutenant que la croyance à l'unité de Dieu avait existé chez les nations étrangères avant de se répandre chez les Grecs, allègue l'exemple des Druides, qu'il met au niveau des disciples de Zoroastre et de Braham.
Celse (dit Origène) appelle nations primordiales et les plus sages les Galactophages d'Homère et les Druides de la Gaule.
Ces témoignages prouvent surabondamment la grandeur et la dignité de la religion de nos pères.
En principe, rien ne séparait le corps druidique du reste de la nation; ce n'était point une caste et un corps sacerdotal, comme le clergé catholique, par exemple; les intérêts des Druides se confondaient avec ceux de la société civile; c'étaient, pour ainsi dire, des gradués savants et littéraires, laissant à celui qui était ainsi gradué toute liberté pour le mariage et les affaires privées et publiques. L'instruction publique, la surveillance des mœurs, la justice civile et criminelle, les affaires diplomatiques étaient leur partage. Le corps druidique se subdivisait en Druides proprement dits, chargés de la direction supérieure des affaires publiques; en Ewagss, chargés du service du culte, et qui aussi pratiquaient la médecine, et enfin en Bardes, qui chantaient la gloire des héros de la Gaule, la louange des dieux, et flétrissaient les mauvaises actions par leurs satires. Les Bardits, chanteurs ambulants qui existent encore en Bretagne, et aux poésies desquels nous avons emprunté quelques passages cités par M. de la Villemerqué, sont les descendants de ces anciens Bardes.
—C'est la vérité,—dit Joel très-surpris.—La dernière fois que ma fille est venue à la maison, elle m'a dit que le vieux Talyessin était dans l'île depuis le nouvel an, et que la femme de Talyessin avait pour elle les bontés d'une mère.
—Tu vois que tu peux me croire, ami Joel. Conduis-moi donc demain à l'îlot de Kellor; je parlerai à un des Ewagh's. Le reste me regarde.
—J'y consens; je te conduirai à l'îlot de Kellor.
—Maintenant, tu peux me débarrasser de mes liens. Je te jure, par Hésus, que je ne chercherai pas à échapper à ton hospitalité...
—Ainsi soit fait,—dit Joel en détachant les liens de l'étranger.—Je me fie à la promesse de mon hôte.
Lorsque Joel disait cela, la nuit était venue. Mais, malgré les ténèbres et les difficultés du chemin, l'attelage, sûr de sa route, arrivait proche de la maison de Joel. Son fils Guilhern, qui, toujours monté sur le cheval du voyageur, avait suivi le chariot, prit une corne de bœuf, percée à ses deux bouts, s'en servit comme d'une trompe, et y souffla par trois fois. Bientôt de grands aboiements de chiens répondirent à ces appels.
—Nous voici arrivés à ma maison,—dit Joel à l'étranger.—Tu dois t'en douter aux aboiements des chiens... Tiens, cette grosse voix qui domine toutes les autres est celle de mon vieux Deber-Trud (le mangeur d'hommes), d'où descend la vaillante race de chiens de guerre que tu verras demain. Mon fils Guilhern va conduire ton cheval à l'écurie; il y trouvera bonne litière de paille nouvelle et bonne provende de vieille orge.
Au bruit de la trompe de Guilhern, un de ses parents était sorti de la maison avec une torche de résine à la main. Joel, guidé par cette clarté, dirigea ses bœufs, et le chariot entra dans la cour.
La maison de Joel, le brenn de la tribu de Karnak.—La famille gauloise.—Hospitalité.—Costumes.—Armes.—Mœurs.—La ceinture d'agilité.—Le coffre aux têtes de morts.—Armel et Julyan, les deux Saldunes.—Joel brûle d'entendre les récits du voyageur, qui ne satisfait pas encore à sa curiosité.—Repas.—Le pied d'honneur.—Comment finissait souvent un souper chez les Gaulois, à la grande joie des mères, des jeunes filles et des petits enfants.
La maison de Joel, comme toutes les habitations rurales, était très-spacieuse, de forme ronde[49], et construite au moyen de deux rangs de claies, entre lesquelles on pilait de l'argile bien battue, mélangée de paille hachée[50]; puis l'on enduisait le dehors et le dedans de cette épaisse muraille, d'une couche de terre fine et grasse, qui, en séchant, devenait dure comme du grès; la toiture, large et saillante, faite de solives de chêne, jointes entre elles, était recouverte d'une couche de joncs marins, si serrés, que l'eau n'y pénétrait jamais.
[49] Voir pour la construction des habitations gauloises:
Améd. Thierry, Hist. des Gaulois, t. ii, p. 44.
Dom Bouquet, Préface, t. i, p. 53.
Hérodien, Vie de Maximin, liv. VII.
Vitruve, liv. I, chap. i.
Strabon, vol. IV, p. 107.
[50] Le pisé sert encore de nos jours à la construction de la majorité des habitations rurales.
De chaque côté de la maison, s'étendaient les granges destinées aux récoltes, les étables, les bergeries, les écuries, le cellier, le lavoir.
Ces divers bâtiments, formant un carré long, encadraient une vaste cour, close pendant la nuit par une porte massive; au dehors, une forte palissade, plantée au revers d'un fossé profond, entourait les bâtiments, laissant entre eux et elle une sorte d'allée de ronde, large de quatre coudées[51]. On y lâchait, durant la nuit, deux grands dogues de guerre très-féroces. Il y avait à cette palissade une porte extérieure correspondant à la porte intérieure de la cour: toutes se fermaient à la tombée du jour.
[51] Environ sept pieds.
Le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, tous parents plus ou moins proches de Joel, qui cultivaient les champs avec lui, était considérable. Ils logeaient dans des bâtiments dépendants de la maison principale, où ils se réunissaient au milieu du jour et le soir pour prendre leur repas en commun.
D'autres habitations ainsi construites et occupées par de nombreuses familles, qui faisaient valoir leurs terres, étaient çà et là dispersées dans la campagne et composaient la ligniez ou tribu de Karnak, dont Joel avait été élu chef.
À son entrée dans la cour de sa maison, Joel avait été accueilli par les caresses de son vieux grand dogue de guerre Deber-Trud, molosse gris de fer, rayé de noir, à la tête énorme, aux yeux sanglants, chien de si haute taille, qu'en se dressant pour caresser son maître, il lui mettait ses pattes de devant sur les épaules; chien si valeureux qu'une fois il avait combattu seul un ours monstrueux des montagnes d'Arrès, et l'avait étranglé. Quant à ses qualités pour la guerre, Deber-Trud eût été digne de figurer dans la meute de combat de Bithert, ce chef gaulois, qui disait dédaigneusement à la vue d'une troupe ennemie: Il n'y a pas là un repas pour mes chiens[52].
[52] Ce trait est rapporté par Paul Oros, liv. V, chap ii.
Deber-Trud ayant d'abord regardé et flairé le voyageur d'un air douteux, Joel dit à son chien:
—Ne vois-tu pas que c'est un hôte que j'amène?
Et Deber-Trud, comme s'il eût compris son maître, ne parut plus s'inquiéter de l'étranger, et, gambadant lourdement, précéda Joel dans la maison.
Cette maison était divisée en trois pièces, de grandeur inégale; les deux petites, fermées par deux cloisons de chêne, étaient destinées l'une à Joel et à sa femme, l'autre à Hêna leur fille, la vierge de l'île de Sên, lorsqu'elle venait voir sa famille. La vaste salle du milieu servait aux repas et aux travaux du soir à la veillée.
Lorsque l'étranger entra dans cette salle, un grand feu de bois de hêtre, avivé par des bruyères et des ajoncs marins, brûlait dans l'âtre, et par son éclat rendait presque inutile la clarté d'une belle lampe de cuivre étamé, soutenue par trois chaînes de même métal, brillantes comme de l'argent. Cette lampe était un présent de Mikaël, l'armurier.
Deux moutons entiers, traversés d'une longue broche de fer, rôtissaient devant le foyer, tandis que des saumons et autres poissons de mer cuisaient dans un grand bassin de cuivre avec de l'eau, du vinaigre, du sel et du cumin[53].
[53] Sorte de poivre rouge. Pour la description des repas gaulois, voir Améd. Thierry, Hist. des Gaulois, t. II, p. 50. Strabon, liv. VII. Posidonius.
Aux cloisons, on voyait clouées des têtes de loup, de sanglier, de cerf, et deux têtes de bœuf sauvage, appelé urok[54], qui commençait à devenir très-rare dans le pays. On voyait encore des armes de chasse, telles que flèches, arcs, frondes... et des armes de guerre, telles que le sparr[55], le matag[56], des haches, des sabres de cuivre, des boucliers de bois, recouverts de la peau si dure des veaux marins, et des lances à fer large, tranchant et recourbé, ornées d'une clochette d'airain, afin d'annoncer de loin à l'ennemi l'arrivée du guerrier gaulois, parce que celui-ci dédaigne les embuscades et aime à se battre face à face, à ciel ouvert. On voyait encore suspendus çà et là des filets de pêche et des harpons pour harponner le saumon dans les bas fonds, lorsque la marée se retire.
[54] Ure ou taureau sauvage, animal fort, grand et très-méchant. «Les Gaulois le chassaient souvent, la jeunesse surtout; on faisait border d'argent les cornes des ures tués à la chasse pour orner la table dans les festins d'apparat.» (César, Comm. liv. VI.)
[55] Épieu gaulois.
[56] Couteau de jet.
À droite de la porte d'entrée, il y avait une sorte d'autel, composé d'une pierre de granit gris, surmonté et ombragé par de grands rameaux de chêne fraîchement coupés. Sur la pierre était posé un petit bassin de cuivre, où trempaient sept branches de gui[57], et sur la muraille on lisait cette inscription:
L'ABONDANCE ET LE CIEL SONT POUR LE JUSTE QUI EST PUR.
CELUI-LÀ EST PUR ET SAINT QUI FAIT DES ŒUVRES CÉLESTES ET PURES[58].
[57] Voir à l'article Druidisme (Encyclopédie nouvelle) la manière de préparer le gui de chêne, plante symbolique de la religion druidique.
[58] Une des sentences druidiques les plus répandues dans la Gaule.
Lorsque Joel entra dans la maison, il s'approcha du bassin de cuivre où trempaient les sept branches de gui, et sur chacune il posa ses lèvres avec respect. Son hôte l'imita, et tous deux s'avancèrent vers le foyer.
Là se tenait, filant sa quenouille, Mamm' Margarid[59], femme de Joel. Elle était de très-grande taille et portait une courte tunique de laine brune, sans manches, par-dessus sa longue robe de couleur grise à manches étroites; tunique et robe attachées autour de sa ceinture par le cordon de son tablier. Une coiffe blanche, coupée carrément, laissait voir ses cheveux gris séparés sur son front. Elle portait, ainsi que plusieurs femmes de ses parentes, un collier de corail, des bracelets travaillés à jour, enrichis de grenat, et autres bijoux d'or et d'argent fabriqués à Autun[60].
[59] Mamm' Margarid, pour:—mère Marguerite,—terme de respectueuse déférence.
[60] «Les bijoux d'Autun étaient fort bien travaillés et enrichis de coraux, dont il existait plusieurs bancs aux îles d'Hyères,» dit Posidonius, liv. VI.
«Il y avait en Gaule, outre les mines d'or, d'argent, de fer, d'étain et de cuivre, des mines de grenat, nommées escabourcles, et les moindres escabourcles gauloises se vendaient 40 pièces d'or du temps d'Alexandre le Grand.» (Théophraste, Traité des Pierreries, p. 393.)
Voir pour les costumes gaulois, Hist. du Costume en France, par Quicherat.
Autour de Mamm' Margarid se jouaient les enfants de son fils Guilhern et de plusieurs de ses parents, tandis que les jeunes mères s'occupaient des préparatifs du repas du soir.
—Margarid,—dit Joel à sa femme,—je t'amène un hôte.
—Qu'il soit le bien venu,—répondit la femme tout en filant sa quenouille.—Les dieux nous envoient un hôte, notre foyer est le sien. La veille du jour de la naissance de ma fille nous aura été favorable.
—Que vos enfants, s'ils voyagent, soient accueillis comme je le suis par vous,—dit l'étranger avec respect.
—Et tu ne sais pas quel hôte les dieux nous envoient, Margarid?—reprit Joel.—Un hôte tel qu'on le demanderait au bon Ogmi pour les longues soirées d'automne et d'hiver, un hôte qui a vu dans ses voyages tant de choses curieuses, surprenantes! que nous n'aurions pas de trop de cent soirées pour écouter ses merveilleux récits.
À peine Joel eut-il prononcé ces paroles, que tous, depuis Mamm' Margarid et les jeunes mères, jusqu'aux jeunes filles et aux petits enfants, tous regardèrent l'étranger avec une curieuse avidité, dans l'attente des merveilleux récits qu'il devait faire.
—Allons-nous bientôt souper, Margarid?—dit Joel.—Notre hôte a peut-être aussi faim que moi? et j'ai grand faim.
—Nos parents finissent de remplir les râteliers des bestiaux,—répondit Margarid;—ils vont revenir tout à l'heure. Si notre hôte y consent, nous les attendrons pour le repas.
—Je remercie la femme de Joel et j'attendrai,—dit l'inconnu.
—Et en attendant,—reprit Joel,—tu vas nous raconter...
Mais le voyageur, l'interrompant, lui dit en souriant:
—Ami, de même qu'une seule coupe sert pour tous, de même un seul récit sert pour tous... Plus tard la coupe circulera de lèvres en lèvres, et le récit d'oreilles en oreilles..... Mais, dis-moi, quelle est cette ceinture d'airain que je vois là, pendue à la muraille?
—Vous autres, dans votre pays, n'avez-vous pas aussi la ceinture d'agilité?
—Explique-toi, Joel.
—Chez nous, à chaque nouvelle lune, les jeunes gens de chaque tribu viennent chez le chef essayer cette ceinture, afin de montrer que leur taille ne s'est pas épaissie par l'intempérance, et qu'ils se sont conservés agiles et lestes[61]. Ceux qui ne peuvent agrafer la ceinture sont hués, montrés au doigt et payent l'amende. De la sorte, chacun prend garde à son ventre, de peur d'avoir l'air d'une outre sur deux quilles.
[61] «Avoir une bonne tenue militaire, se conserver longtemps dispos et agile, était un point d'honneur pour les Gaulois, et un devoir envers le pays. À des intervalles réglés, les jeunes gens allaient se mesurer la taille à une ceinture déposée chez le chef de la tribu. Ceux qui dépassaient la corpulence officielle étaient sévèrement réprimandés comme oisifs et intempérants et punis d'une amende.» (Améd. Thierry, Hist. Gaul., vol. II, p. 44.)
—Cette coutume est bonne. Je regrette qu'elle soit tombée en oubli dans ma province. Mais à quoi sert, dis-moi, ce grand vieux coffre? Le bois en est précieux et il paraît très-ancien?
—Très-ancien? C'est le coffre de triomphe de ma famille,—dit Joel en ouvrant le coffre, où l'étranger vit plusieurs crânes blanchis. L'un d'eux, scié par moitié, était monté sur un pied d'airain en forme de coupe.
—Sans doute, ce sont les têtes d'ennemis tués par vos pères, ami Joel? Chez nous, ces sortes de charniers de famille sont depuis longtemps abandonnés.
—Chez nous aussi. Je conserve ces têtes par respect pour mes aïeux; car, depuis plus de deux cents ans, on ne mutile plus ainsi les prisonniers de guerre. Cette coutume remontait au temps des rois[62] que Ritha-Gaür a rasés, comme tu dis, pour se faire une blouse avec leur barbe. C'était le beau temps de la barbarie que ces royautés. J'ai entendu dire à mon aïeul Kirio que, même du vivant de son père Tirias, les hommes qui avaient été à la guerre revenaient dans leur tribu avec les têtes de leurs ennemis plantées au bout de leurs lances, ou accrochées par leur chevelure au poitrail de leurs chevaux; on les clouait ensuite aux portes des maisons en manière de trophées comme vous voyez clouées ici aux murailles ces têtes d'animaux des bois[63].
[62] Avant de former une grande république fédérative, la Gaule avait été constituée en royauté. «Mais (dit Jean Raynaud, article Druidisme), le principe républicain était si fortement implanté dans le génie de la Gaule, que celui de la royauté ne put jamais en triompher et ne prit place dans la nation que par l'étranger.»
[63] «Les têtes des chefs ennemis fameux par leur courage étaient placées dans de grands coffres; c'était le livre où le jeune Gaulois étudiait les exploits de ses aïeux, et chaque génération s'efforçait d'y ajouter une nouvelle page, etc., etc.» (Tite-Live, l. I.)
Mais ces usages de barbarie étaient depuis très-longtemps abandonnés à l'époque où se passent les faits de ce récit.
—Chez nous, dans les anciens temps, ami Joel, on gardait aussi ces trophées, mais conservés dans l'huile de cèdre, lorsqu'il s'agissait des têtes des chefs ennemis.
—Par Hésus! de l'huile de cèdre... quelle magnificence!—dit Joel en riant;—c'est la coutume des matrones: à beau poisson, bonne sauce!
—Ces reliques étaient chez nous, comme chez vous, le livre où le jeune Gaulois apprenait les exploits de ses aïeux; souvent les familles du vaincu offraient de racheter ces dépouilles; mais se dessaisir à prix d'argent d'une tête ainsi conquise par soi-même ou par ses pères, était un crime d'avarice et d'impiété[64] sans exemple... Je dis comme vous, ces coutumes barbares sont passées avec les royautés, comme aussi le temps ou nos ancêtres se teignaient le corps et le visage de couleurs bleue et écarlate, et se lavaient les cheveux et la barbe avec de l'eau de chaux, afin de les rendre d'un rouge de cuivre[65].
[64] Idem, voir Tite-Live.
[65] Ces usages étaient communs aux anciens Gaulois et aux Germains. Voir Tacite et César, De Bell. Gall.
—Sans injurier leur mémoire, ami hôte, nos aïeux devaient être ainsi peu plaisants à considérer, et devaient ressembler à ces effrayants dragons rouges et bleus qui ornent la proue des vaisseaux de ces terribles pirates du Nord dont mon fils Albinik, le marin, et sa gentille femme Meroe nous ont conté de si curieuses histoires. Mais voici nos hommes de retour des bergeries; nous n'attendrons pas longtemps maintenant le souper, car Margarid fait débrocher les moutons; tu en mangeras, ami, et tu verras quel bon goût donnent à leur chair les prairies salées qu'ils paissent le long de la mer.
Tous les hommes de la famille de Joel qui entrèrent dans la salle portaient, comme lui, la saie[66] de grosse étoffe sans manches, laissant passer celles de la tunique ou chemise de toile blanche; leurs braies[67] tombaient jusqu'au-dessus de la cheville, et ils étaient chaussés de solés[68]. Quelques-uns de ces laboureurs, arrivant des champs, avaient sur l'épaule une casaque de peau de brebis qu'ils retirèrent. Tous avaient des bonnets de laine, les cheveux longs et coupés en rond, la barbe touffue. Les deux derniers qui entrèrent se tenaient par le bras: ils étaient très-beaux et très-robustes.
[66] Saie, blouse avec ou sans manches.
[67] Pantalons.
[68] Sabots ou galoches.
—Ami Joel,—dit l'étranger,—quels sont ces deux jeunes gens? les statues du dieu Mars des païens ne sont pas plus accomplies, n'ont pas un aspect plus valeureux...
—Ce sont deux de mes parents, deux cousins, Julyan et Armel; ils se chérissent comme frères... Dernièrement un taureau furieux s'est précipité sur Armel: Julyan, au péril de sa vie, a sauvé Armel... Grâce à Hésus, nous ne sommes pas en temps de guerre; mais s'il fallait prendre les armes, Julyan et Armel se sont juré d'être saldunes[69]... Ah! voici le souper prêt... Viens; à toi la place d'honneur.
[69] Chez les Gaulois, ceux qui s'appelaient saldunes se juraient de toujours partager le même sort, soit qu'ils s'attachassent à un chef, soit qu'ils combattissent ensemble. Heureux et riches, ils partageaient; malheureux et pauvres, ils partageaient leurs revers: l'un d'eux périssait-il de mort violente, l'autre se tuait. (Voir César, De Bell. Gall., liv. III, et Tacite, vol. II, p. 13.)
Joel et l'inconnu s'approchèrent de la table; elle était ronde, peu élevée au-dessus du sol, recouvert de paille fraîche; tout autour de la table il y avait des siéges rembourrés de foin odorant. Les deux moutons rôtis, dépecés par quartiers, étaient servis dans de grands plats de bois de hêtre, blancs comme de l'ivoire; il y avait aussi de grosses pièces de porc salé et un jambon de sanglier fumé: le poisson restait dans le grand bassin de cuivre où il avait cuit.
À la place où s'asseyait Joel, chef de la famille, on voyait une immense coupe de cuivre étamé, que deux hommes très-altérés n'auraient pu tarir. Ce fut devant cette coupe, marquant la place d'honneur, que l'étranger s'assit, ayant à sa droite Joel, à sa gauche Mamm' Margarid.
Les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les enfants, se placèrent ensuite autour de la table; les hommes faits et les jeunes gens se tinrent derrière sur un second rang, d'où ils se levaient parfois pour remplir tour à tour l'office de serviteurs, allant de temps à autre, lorsqu'elle s'était vidée en passant de main en main, à commencer par l'étranger, remplir la grande coupe à un tonneau d'hydromel placé dans un des coins de la salle; chacun, muni d'un morceau de pain d'orge et de blé, prenait ou recevait une tranche de viande rôtie ou de salaison, qu'il mordait à belles dents, ou qu'il dépeçait avec son couteau.
Le vieux dogue de guerre, Deber-Trud, jouissant du privilége de son âge et de ses longs services, était couché aux pieds de Joel, qui n'oubliait pas ce fidèle serviteur.
Vers la fin du repas, Joel ayant tranché le jambon de sanglier, en détacha le pied, et, selon une ancienne coutume, il dit à son jeune parent Armel, en lui donnant ce pied:
—À toi, Armel, le morceau du plus brave[70]! à toi, le vainqueur dans la lutte d'hier soir!...
[70] «Il était d'usage autrefois (dit Posidonius) que le pied ou la cuisse des animaux appartînt au plus brave d'entre les convives, ou du moins à celui qui se prétendait tel. Si quelqu'un osait le lui disputer, il s'ensuivait un duel à outrance.» (L. V, c. iii.)
Au moment où Armel, très-fier d'être reconnu pour le plus brave en présence de l'étranger, avançait la main pour prendre le pied de sanglier que lui présentait Joel, un tout petit homme de la famille, que l'on appelait Rabouzigued[71], à cause de sa petite taille, dit:
[71] Rabouzigued, nabot, petit homme. (Dictionnaire de Rostrennen.)
—Armel a été hier vainqueur à la lutte parce que Julyan n'a pas lutté contre lui: deux taureaux d'égale force s'évitent, se craignent et ne se combattent pas.
Julyan et Armel, humiliés de s'entendre dire devant un étranger qu'ils ne luttaient pas l'un contre l'autre parce qu'ils se redoutaient, devinrent très-rouges.
Julyan, dont les yeux brillaient déjà, s'écria:
—Si je n'ai pas lutté contre Armel, c'est qu'un autre s'est présenté à ma place; mais Julyan ne craint pas plus Armel qu'Armel ne craint Julyan; et si tu avais une coudée de plus, Rabouzigued, je te montrerais sur l'heure qu'à commencer par toi, je ne crains personne... pas même mon bon frère Armel...
—Bon frère Julyan!—reprit Armel, dont les yeux commencèrent aussi à briller,—nous devons prouver à l'étranger que nous n'avons pas peur l'un de l'autre.
—C'est dit, Armel... luttons au sabre et au bouclier.
—C'est dit, Julyan[72]...
[72] «Après le repas, les Gaulois aimaient à prendre les armes et à se provoquer mutuellement à des duels simulés; d'abord ce n'est qu'un jeu, ils attaquent et se défendent du bout des mains; mais leur arrive-t-il de se blesser, la colère les gagne, ils se battent alors pour tout de bon; si l'on ne s'empressait de les séparer, l'un d'eux resterait sur la place.» (Posidonius, cité par Améd. Thierry, Hist. des Gaul., t. II, p. 59.)
Et les deux amis se tendirent et se serrèrent la main; car ces jeunes gens n'avaient aucune haine l'un contre l'autre, s'aimaient toujours autant, et n'allaient combattre que par outre-vaillance.
Joel n'était point sans contentement de voir les siens se comporter valeureusement devant son hôte; et la famille pensait comme lui.
À l'annonce de ce combat, tous, jusqu'aux petits enfants, aux jeunes femmes et aux jeunes filles, furent très-joyeux, et battirent des mains en souriant et se regardant, très-fiers de la bonne idée que l'inconnu allait avoir du courage de leur famille. Mamm' Margarid dit alors aux jeunes gens:
—La lutte cessera quand j'abaisserai ma quenouille.
—Ces enfants te font fête de leur mieux, ami hôte,—dit Joel à l'étranger;—tu leur feras fête à ton tour en leur racontant, comme à nous, les choses merveilleuses que tu as vues dans tes voyages.
—Il faut bien que je paye de mon mieux ton hospitalité, ami,—répondit l'étranger.—Ces récits, je les ferai.
—Alors, dépêchons-nous, frère Julyan,—dit Armel;—j'ai grande envie d'entendre le voyageur. Je ne me lasserais jamais d'entendre raconter, mais les conteurs sont rares du côté de Karnak.
—Tu vois, ami,—dit Joel,—avec quelle impatience on attend tes récits; mais avant de les commencer, et pour te donner des forces, tout à l'heure tu boiras au vainqueur de la lutte avec de bon vieux vin des Gaules...—Et s'adressant à son fils:—Guilhern, va chercher ce petit baril de vin blanc du coteau de Béziers[73], que ton frère Albinik nous a rapporté dans son dernier voyage, et remplis la coupe en l'honneur du voyageur.