Origine des gouvernements et des lois.
En effet, il arriva bientôt que les hommes, fatigués des maux qu'ils se causaient réciproquement, soupirèrent après la paix; et, réfléchissant sur les causes de leurs infortunes, ils se dirent: «Nous nous nuisons mutuellement par nos passions, et pour vouloir chacun tout envahir, il résulte que nul ne possède; ce que l'un ravit aujourd'hui, on le lui enlève demain, et notre cupidité retombe sur nous-mêmes. Établissons-nous des arbitres, qui jugent nos prétentions et pacifient nos discordes. Quand le fort s'élèvera contre le faible, l'arbitre le réprimera, et il disposera de nos bras pour contenir la violence; et la vie et les propriétés de chacun de nous seront sous la garantie et la protection communes, et nous jouirons tous des biens de la nature.»
Et, au sein des sociétés, il se forma des conventions, tantôt expresses et tantôt tacites, qui devinrent la règle des actions des particuliers, la mesure de leurs droits, la loi de leurs rapports réciproques; et quelques hommes furent préposés pour les faire observer, et le peuple leur confia la balance pour peser les droits, et l'épée pour punir les transgressions.
Alors s'établit entre les individus un heureux équilibre de forces et d'action, qui fit la sûreté commune. Le nom de l'équité et de la justice fut reconnu et révéré sur la terre; chaque homme pouvant jouir en paix des fruits de son travail, se livra tout entier aux mouvements de son ame; et l'activité, suscitée et entretenue par la réalité ou par l'espoir des jouissances, fit éclore toutes les richesses de l'art et de la nature; les champs se couvrirent de moissons, les vallons de troupeaux, les coteaux de fruits, la mer de vaisseaux, et l'homme fut heureux et puissant sur la terre.
Ainsi le désordre que son imprudence avait produit, sa propre sagesse le répara; et cette sagesse en lui fut encore l'effet des lois de la nature dans l'organisation de son être. Ce fut pour assurer ses jouissances qu'il respecta celles d'autrui; et la cupidité trouva son correctif dans l'amour éclairé de soi-même.
Ainsi l'amour de soi, mobile éternel de tout individu, est devenu la base nécessaire de toute association; et c'est de l'observation de cette loi naturelle qu'a dépendu le sort de toutes les nations. Les lois factices et conventionnelles ont-elles tendu vers son but et rempli ses indications, chaque homme, mû d'un instinct puissant, a déployé toutes les facultés de son être; et de la multitude des félicités particulières s'est composée la félicité publique. Ces lois, au contraire, ont-elles gêné l'essor de l'homme vers son bonheur, son cœur, privé de ses vrais mobiles, a langui dans l'inaction, et l'accablement des individus a fait la faiblesse publique.
Or, comme l'amour de soi, impétueux et imprévoyant, porte sans cesse l'homme contre son semblable, et tend par conséquent à dissoudre la société, l'art des lois et la vertu de leurs agents ont été de tempérer le conflit des cupidités, de maintenir l'équilibre entre les forces, d'assurer à chacun son bien-être, afin que, dans le choc de société à société, tous les membres portassent un même intérêt à la conservation et à la défense de la chose publique.
La splendeur et la prospérité des empires ont donc eu à l'intérieur, pour cause efficace, l'équité des gouvernements et des lois; et leur puissance respective a eu pour mesure, à l'extérieur, le nombre des intéressés, et le degré d'intérêt à la chose publique.
D'autre part, la multiplication des hommes, en compliquant leurs rapports, ayant rendu la démarcation de leurs droits difficile; le jeu perpétuel des passions ayant suscité des incidents non prévus; les conventions ayant été vicieuses, insuffisantes ou nulles; enfin les auteurs des lois en ayant tantôt méconnu et tantôt dissimulé le but; et leurs ministres, au lieu de contenir la cupidité d'autrui, s'étant livrés à la leur propre; toutes ces causes ont jeté dans les sociétés le trouble et le désordre; et le vice des lois et l'injustice des gouvernements, dérivés de la cupidité et de l'ignorance, sont devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion des États.
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Causes générales de la prospérité des anciens états.
Ô jeune homme qui demande la sagesse, voilà quelles ont été les causes des révolutions de ces anciens États dont tu contemples les ruines! Sur quelque lieu que s'arrête ma vue, à quelque temps que se porte ma pensée, partout s'offrent à mon esprit les mêmes principes d'accroissement ou de destruction, d'élévation ou de décadence. Partout, si un peuple est puissant, si un empire prospère, c'est que les lois de convention y sont conformes aux lois de la nature; c'est que le gouvernement y procure aux hommes l'usage respectivement libre de leurs facultés, la sûreté égale de leurs personnes et de leurs propriétés. Si, au contraire, un empire tombe en ruines ou se dissout, c'est que les lois sont vicieuses ou imparfaites, ou que le gouvernement corrompu les enfreint. Et si les lois et les gouvernements, d'abord sages et justes, ensuite se dépravent, c'est que l'alternative du bien et du mal tient à la nature du cœur de l'homme, à la succession de ses penchants, au progrès de ses connaissances, à la combinaison des circonstances et des événements, comme le prouve l'histoire de l'espèce.
Dans l'enfance des nations, quand les hommes vivaient encore dans les forêts, soumis tous aux mêmes besoins, doués tous des mêmes facultés, ils étaient tous presque égaux en forces; et cette égalité fut une circonstance féconde et avantageuse dans la composition des sociétés: par elle, chaque individu se trouvant indépendant de tout autre, nul ne fut l'esclave d'autrui, nul n'avait l'idée d'être maître. L'homme novice ne connaissait ni servitude ni tyrannie; muni de moyens suffisants à son être, il n'imaginait pas d'en emprunter d'étrangers. Ne devant rien, n'exigeant rien, il jugeait des droits d'autrui par les siens, et il se faisait des idées exactes de justice: ignorant d'ailleurs l'art des jouissances, il ne savait produire que le nécessaire; et faute de superflu, la cupidité restait assoupie: que si elle osait s'éveiller, l'homme, attaqué dans ses vrais besoins, lui résistait avec énergie, et la seule opinion de cette résistance entretenait un heureux équilibre.
Ainsi, l'égalité originelle, à défaut de convention, maintenait la liberté des personnes, la sûreté des propriétés, et produisait les bonnes mœurs et l'ordre. Chacun travaillait par soi et pour soi; et le cœur de l'homme, occupé, n'errait point en désirs coupables. L'homme avait peu de jouissances, mais ses besoins étaient satisfaits; et comme la nature indulgente les fit moins étendus que ses forces, le travail de ses mains produisit bientôt l'abondance; l'abondance, la population: les arts se développèrent, les cultures s'étendirent, et la terre, couverte de nombreux habitants, se partagea en divers domaines.
Alors que les rapports des hommes se furent compliqués, l'ordre intérieur des sociétés devint plus difficile à maintenir. Le temps et l'industrie ayant fait naître les richesses, la cupidité devint plus active; et parce que l'égalité, facile entre les individus, ne put subsister entre les familles, l'équilibre naturel fut rompu: il fallut y suppléer par un équilibre factice; il fallut préposer des chefs, établir des lois, et, dans l'inexpérience primitive, il dut arriver qu'occasionées par la cupidité, elles en prirent le caractère; mais diverses circonstances concoururent à tempérer le désordre, et à faire aux gouvernements une nécessité d'être justes.
En effet, les États, d'abord faibles, ayant à redouter des ennemis extérieurs, il devint important aux chefs de ne pas opprimer les sujets: en diminuant l'intérêt des citoyens à leurs gouvernement, ils eussent diminué leurs moyens de résistance, ils eussent facilité les invasions étrangères, et, pour des jouissances superflues, compromis leur propre existence.
À l'intérieur, le caractère des peuples repoussait la tyrannie. Les hommes avaient contracté de trop longues habitudes d'indépendance; ils avaient trop peu de besoins et un sentiment trop présent de leurs propres forces.
Les États étant resserrés, il était difficile de diviser les citoyens pour les opprimer les uns par les autres: ils se communiquaient trop aisément, et leurs intérêts étaient trop clairs et trop simples. D'ailleurs, tout homme étant propriétaire et cultivateur, nul n'avait besoin de se vendre, et le despote n'eût point trouvé de mercenaires.
Si donc il s'élevait des dissensions, c'était de famille à famille, de faction à faction, et les intérêts étaient toujours communs à un grand nombre; les troubles en étaient sans doute plus vifs, mais la crainte des étrangers apaisait les discordes: si l'oppression d'un parti s'établissait, la terre étant ouverte, et les hommes, encore simples, rencontrant partout les mêmes avantages, le parti accablé émigrait, et portait ailleurs son indépendance.
Les anciens États jouissaient donc en eux-mêmes de moyens nombreux de prospérité et de puissance: de ce que chaque homme trouvait son bien-être dans la constitution de son pays, il prenait un vif intérêt à sa conservation; si un étranger l'attaquait, ayant à défendre son champ, sa maison, il portait aux combats la passion d'une cause personnelle, et le dévouement pour soi-même occasionait le dévouement pour la patrie.
De ce que toute action utile au public attirait son estime et sa reconnaissance, chacun s'empressait d'être utile, et l'amour-propre multipliait les talents et les vertus civiles.
De ce que tout citoyen contribuait également de ses biens et de sa personne, les armées et les fonds étaient inépuisables, et les nations déployaient des masses imposantes de forces.
De ce que la terre était libre et sa possession sûre et facile, chacun était propriétaire; et la division des propriétés conservait les mœurs en rendant le luxe impossible.
De ce que chacun cultivait pour lui-même, la culture était plus active, les denrées plus abondantes, et la richesse particulière faisait l'opulence publique.
De ce que l'abondance des denrées rendait la subsistance facile, la population fut rapide et nombreuse, et les États atteignirent en peu de temps le terme de leur plénitude.
De ce qu'il y eut plus de production que de consommation, le besoin du commerce naquit, et il se fit, de peuple à peuple, des échanges qui augmentèrent leur activité et leurs jouissances réciproques.
Enfin, de ce que certains lieux, à certaines époques, réunirent l'avantage d'être bien gouvernés à celui d'être placés sur la route de la plus active circulation, ils devinrent des entrepôts florissants de commerce et des siéges puissants de domination. Et sur les rives du Nil et de la Méditerranée, du Tigre et de l'Euphrate, les richesses de l'Inde et de l'Europe, entassées, élevèrent successivement la splendeur de cent métropoles.
Et les peuples, devenus riches, appliquèrent le superflu de leurs moyens à des travaux d'utilité commune et publique; et ce fut là, dans chaque État, l'époque de ces ouvrages dont la magnificence étonne l'esprit; de ces puits de Tyr, de ces digues de l'Euphrate, de ces conduits souterrains de la Médie[21], de ces forteresses du désert, de ces aqueducs de Palmyre, de ces temples, de ces portiques.... Et ces travaux purent être immenses sans accabler les nations, parce qu'ils furent le produit d'un concours égal et commun des forces d'individus passionnés et libres.
Ainsi, les anciens États prospérèrent, parce que les institutions sociales y furent conformes aux véritables lois de la nature, et parce que les hommes, y jouissant de la liberté et de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés, purent déployer toute l'étendue de leurs facultés, toute l'énergie de l'amour de soi-même.
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Causes générales des révolutions et de la ruine des anciens états.
Cependant la cupidité avait suscité entre les hommes une lutte constante et universelle qui, portant sans cesse les individus et les sociétés à des invasions réciproques, occasiona des révolutions successives et une agitation renaissante.
Et d'abord, dans l'état sauvage et barbare des premiers humains, cette cupidité audacieuse et féroce enseigna la rapine, la violence, le meurtre; et long-temps, les progrès de la civilisation en furent ralentis.
Lorsqu'ensuite les sociétés commencèrent de se former, l'effet des mauvaises habitudes passant dans les lois et les gouvernements, il en corrompit les institutions et le but; et il s'établit des droits arbitraires et factices, qui dépravèrent les idées de justice et la moralité des peuples.
Ainsi, parce qu'un homme fut plus fort qu'un autre, cette inégalité, accident de la nature, fut prise pour sa loi; et parce que le fort put ravir au faible la vie, et qu'il la lui conserva, il s'arrogea sur sa personne un droit de propriété abusif, et l'esclavage des individus prépara l'esclavage des nations.
Parce que le chef de famille put exercer une autorité absolue dans sa maison, il ne prit pour règle de sa conduite que ses goûts et ses affections: il donna ou ôta ses biens sans égalité, sans justice; et le despotisme paternel jeta les fondements du despotisme politique. Et dans les sociétés formées sur ces bases, le temps et le travail ayant développé les richesses, la cupidité, gênée par les lois, devint plus artificieuse sans être moins active. Sous des apparences d'union et de paix civile, elle fomenta, au sein de chaque État, une guerre intestine, dans laquelle les citoyens, divisés en corps opposés de professions, de classes, de familles, tendirent éternellement à s'approprier, sous le nom de pouvoir suprême, la faculté de tout dépouiller et de tout asservir au gré de leurs passions; et c'est cet esprit d'invasion qui, déguisé sous toutes les formes, mais toujours le même dans son but et dans ses mobiles, n'a cessé de tourmenter les nations.
Tantôt, s'opposant au pacte social, ou rompant celui qui déja existait, il livra les habitants d'un pays au choc tumultueux de toutes leurs discordes; et les États dissous furent, sous le nom d'anarchie, tourmentés par les passions de tous leurs membres.
Tantôt, un peuple jaloux de sa liberté, ayant préposé des agents pour administrer, ces agents s'approprièrent les pouvoirs dont ils n'étaient que les gardiens: ils employèrent les fonds publics à corrompre les élections, à s'attacher des partisans, à diviser le peuple en lui-même. Par ces moyens, de temporaires qu'ils étaient, ils se rendirent perpétuels; puis d'électifs, héréditaires; et l'État, agité par les brigues des ambitieux, par les largesses des riches factieux, par la vénalité des pauvres oiseux, par l'empirisme des orateurs, par l'audace des hommes pervers, par la faiblesse des hommes vertueux, fut travaillé de tous les inconvénients de la démocratie.
Dans un pays, les chefs égaux en force, se redoutant mutuellement, firent des pactes impies, des associations scélérates; et se partageant les pouvoirs, les rangs, les honneurs, ils s'attribuèrent des priviléges, des immunités; s'érigèrent en corps séparés, en classes distinctes; s'asservirent en commun le peuple; et, sous le nom d'aristocratie, l'État fut tourmenté par les passions des grands et des riches.
Dans un autre pays, tendant au même but par d'autres moyens, des imposteurs sacrés abusèrent de la crédulité des hommes ignorants. Dans l'ombre des temples, et derrière les voiles des autels, ils firent agir et parler les dieux, rendirent des oracles, montrèrent des prodiges, ordonnèrent des sacrifices, imposèrent des offrandes, prescrivirent des fondations; et, sous le nom de théocratie et de religion, les États furent tourmentés par les passions des prêtres.
Quelquefois, lasse de ses désordres ou de ses tyrans, une nation, pour diminuer les sources de ses maux, se donna un seul maître; et alors, si elle limita les pouvoirs du prince, il n'eut d'autre désir que de les étendre; et si elle les laissa indéfinis, il abusa du dépôt qui lui était confié; et, sous le nom de monarchie, les États furent tourmentés par les passions des rois et des princes.
Alors des factieux, profitant du mécontentement des esprits, flattèrent le peuple de l'espoir d'un meilleur maître; ils répandirent les dons, les promesses, renversèrent le despote pour s'y substituer, et leurs disputes pour la succession ou pour le partage, tourmentèrent les États des désordres et des dévastations des guerres civiles.
Enfin, parmi ces rivaux, un individu plus habile ou plus heureux, prenant l'ascendant, concentra en lui toute la puissance: par un phénomène bizarre, un seul homme maîtrisa des millions de ses semblables contre leur gré ou sans leur aveu, et l'art de la tyrannie naquit encore de la cupidité. En effet, observant l'esprit d'égoïsme qui sans cesse divise tous les hommes, l'ambitieux le fomenta adroitement; il flatta la vanité de l'un, aiguisa la jalousie de l'autre, caressa l'avarice de celui-ci, enflamma le ressentiment de celui-là, irrita les passions de tous; opposant les intérêts ou les préjugés, il sema les divisions et les haines, promit au pauvre la dépouille du riche, au riche l'asservissement du pauvre, menaça un homme par un homme, une classe par une classe; et isolant tous les citoyens par la défiance, il fit sa force de leur faiblesse, et leur imposa un joug d'opinion, dont ils se serrèrent mutuellement les nœuds. Par l'armée, il s'empara des contributions; par les contributions, il disposa de l'armée; par le jeu correspondant des richesses et des places, il enchaîna tout un peuple d'un lien insoluble, et les États tombèrent dans la consomption lente du despotisme.
Ainsi, un même mobile, variant son action sous toutes les formes, attaqua sans cesse la consistance des États, et un cercle éternel de vicissitudes naquit d'un cercle éternel de passions.
Et cet esprit constant d'égoïsme et d'usurpation engendra deux effets principaux également funestes: l'un, que divisant sans cesse les sociétés dans toutes leurs fractions, il en opéra la faiblesse et en facilita la dissolution; l'autre, que tendant toujours à concentrer le pouvoir en une seule main, il occasiona un engloutissement successif de sociétés et d'États, fatal à leur paix et à leur existence commune.
En effet, de même que dans un État, un parti avait absorbé la nation, puis une famille le parti, un individu la famille; de même il s'établit d'État à État un mouvement d'absorption, qui déploya en grand, dans l'ordre politique, tous les maux particuliers de l'ordre civil. Et une cité ayant subjugué une cité, elle se l'asservit, et en composa une province; et deux provinces s'étant englouties, il s'en forma un royaume: enfin, deux royaumes s'étant conquis, l'on vit naître des empires d'une étendue gigantesque; et dans cette agglomération, loin que la force interne des États s'accrût en raison de leur masse, il arriva, au contraire, qu'elle fut diminuée; et, loin que la condition des peuples fût rendue plus heureuse, elle devint de jour en jour plus fâcheuse et plus misérable, par des raisons sans cesse dérivées de la nature des choses....
Par la raison qu'à mesure que les États acquirent plus d'étendue, leur administration devenant plus épineuse et plus compliquée, il fallut, pour remuer ces masses, donner plus d'énergie au pouvoir, et il n'y eut plus de proportion entre les devoirs des souverains et leurs facultés;
Par la raison que les despotes, sentant leur faiblesse, redoutèrent tout ce qui développait la force des nations, et qu'ils firent leur étude de l'atténuer;
Par la raison que les nations, divisées par des préjugés d'ignorance et des haines féroces, secondèrent la perversité des gouvernements; et que, se servant réciproquement de satellites, elles aggravèrent leur esclavage;
Par la raison que la balance s'étant rompue entre les États, les plus forts accablèrent plus facilement les faibles;
Enfin, par la raison qu'à mesure que les États se concentrèrent, les peuples, dépouillés de leurs lois, de leurs usages et des gouvernements qui leur étaient propres, perdirent l'esprit de personnalité qui causait leur énergie.
Et les despotes, considérant les empires comme des domaines, et les peuples comme des propriétés, se livrèrent aux déprédations et aux déréglements de l'autorité la plus arbitraire.
Et toutes les forces et les richesses des nations furent détournées à des dépenses particulières, à des fantaisies personnelles; et les rois, dans les ennuis de leur satiété, se livrèrent à tous les goûts factices et dépravés: il leur fallut des jardins suspendus sur des voûtes, des fleuves élevés sur des montagnes; ils changèrent des campagnes fertiles en parcs pour des fauves, creusèrent des lacs dans les terrains secs, élevèrent des rochers dans les lacs, firent construire des palais de marbre et de porphyre, voulurent des ameublements d'or et de diamants. Sous prétexte de religion, leur orgueil fonda des temples, dota des prêtres oiseux, bâtit, pour de vains squelettes, d'extravagants tombeaux, mausolées et pyramides. Pendant des règnes entiers, on vit des millions de bras employés à des travaux stériles: et le luxe des princes, imité par leurs parasites et transmis de grade en grade jusqu'aux derniers rangs, devint une source générale de corruption et d'appauvrissement.
Et, dans la soif insatiable des jouissances, les tributs ordinaires ne suffisant plus, ils furent augmentés; et le cultivateur, voyant accroître sa peine sans indemnité, perdit le courage; et le commerçant, se voyant dépouillé, se dégoûta de son industrie; et la multitude, condamnée à demeurer pauvre, restreignit son travail au seul nécessaire, et toute activité productive fut anéantie.
La surcharge rendant la possession des terres onéreuse, l'humble propriétaire abandonna son champ, ou le vendit à l'homme puissant; et les fortunes se concentrèrent en un moindre nombre de mains. Et toutes les lois et les institutions favorisant cette accumulation, les nations se partagèrent entre un groupe d'oisifs opulents et une multitude pauvre de mercenaires. Le peuple indigent s'avilit, les grands rassasiés se dépravèrent; et le nombre des intéressés à la conservation de l'État décroissant, sa force et son existence devinrent d'autant plus précaires.
D'autre part, nul objet n'étant offert à l'émulation, nul encouragement à l'instruction, les esprits tombèrent dans une ignorance profonde.
Et l'administration étant secrète et mystérieuse, il n'exista aucun moyen de réforme ni d'amélioration; les chefs ne régissant que par la violence et la fraude, les peuples ne virent plus en eux qu'une faction d'ennemis publics, et il n'y eut plus aucune harmonie entre les gouvernés et les gouvernants.
Et tous ces vices ayant énervé les États de l'Asie opulente, il arriva que les peuples vagabonds et pauvres des déserts et des monts adjacents convoitèrent les jouissances des plaines fertiles; et, par une cupidité commune, ayant attaqué les empires policés, ils renversèrent les trônes des despotes; et ces révolutions furent rapides et faciles, parce que la politique des tyrans avait amolli les sujets, rasé les forteresses, détruit les guerriers; et parce que les sujets accablés restaient sans intérêt personnel, et les soldats mercenaires sans courage.
Et des hordes barbares ayant réduit des nations entières à l'état d'esclavage, il arriva que les empires formés d'un peuple conquérant et d'un peuple conquis, réunirent en leur sein deux classes essentiellement opposées et ennemies. Tous les principes de la société furent dissous: il n'y eut plus ni intérêt commun, ni esprit public; et il s'établit une distinction de castes et de races, qui réduisit en système régulier le maintien du désordre; et selon que l'on naquit d'un certain sang, l'on naquit serf ou tyran, meuble ou propriétaire.
Et les oppresseurs étant moins nombreux que les opprimés, il fallut, pour soutenir ce faux équilibre, perfectionner la science de l'oppression. L'art de gouverner ne fut plus que celui d'assujettir au plus petit nombre le plus grand. Pour obtenir une obéissance si contraire à l'instinct, il fallut établir des peines plus sévères; et la cruauté des lois rendit les mœurs atroces. Et la distinction des personnes établissant dans l'État deux codes, deux justices, deux droits; le peuple, placé entre le penchant de son cœur et le serment de sa bouche, eut deux consciences contradictoires, et les idées du juste et de l'injuste n'eurent plus de base dans son entendement.
Sous un tel régime, les peuples tombèrent dans le désespoir et l'accablement. Et les accidents de la nature s'étant joints aux maux qui les assaillaient, éperdus de tant de calamités, ils en reportèrent les causes à des puissances supérieures et cachées; et parce qu'ils avaient des tyrans sur la terre, ils en supposèrent dans les cieux; et la superstition aggrava les malheurs des nations.
Et il naquit des doctrines funestes, des systèmes de religion atrabilaires et misanthropiques, qui peignirent les dieux méchants et envieux comme les despotes. Et pour les apaiser, l'homme leur offrit le sacrifice de toutes ses jouissances: il s'environna de privations, et renversa les lois de la nature. Prenant ses plaisirs pour des crimes, ses souffrances pour des expiations, il voulut aimer la douleur, abjurer l'amour de soi-même; il persécuta ses sens, détesta sa vie; et une morale abnégative et antisociale plongea les nations dans l'inertie de la mort.
Mais parce que la nature prévoyante avait doué le cœur de l'homme d'un espoir inépuisable, voyant le bonheur tromper ses désirs sur cette terre, il le poursuivit dans un autre monde: par une douce illusion, il se fit une autre patrie, un asile où, loin des tyrans, il reprît les droits de son être; de là résulta un nouveau désordre: épris d'un monde imaginaire, l'homme méprisa celui de la nature; pour des espérances chimériques, il négligea la réalité. Sa vie ne fut plus à ses yeux qu'un voyage fatigant, qu'un songe pénible; son corps qu'une prison, obstacle à sa félicité; et la terre un lieu d'exil et de pèlerinage, qu'il ne daigna plus cultiver. Alors une oisiveté sacrée s'établit dans le monde politique; les campagnes se désertèrent; les friches se multiplièrent, les empires se dépeuplèrent, les monuments furent négligés; et de toutes parts l'ignorance, la superstition, le fanatisme, joignant leurs effets, multiplièrent les dévastations et les ruines.
Ainsi, agités par leurs propres passions, les hommes en masse ou en individus, toujours avides et imprévoyants, passant de l'esclavage à la tyrannie, de l'orgueil à l'avilissement, de la présomption au découragement, ont eux-mêmes été les éternels instruments de leurs infortunes.
Et voilà par quels mobiles simples et naturels fut régi le sort des anciens États; voilà par quelle série de causes et d'effets liés et conséquents, ils s'élevèrent ou s'abaissèrent, selon que les lois physiques du cœur humain y furent observées ou enfreintes; et dans le cours successif de leurs vicissitudes, cent peuples divers, cent empires tour à tour abaissés, puissants, conquis, renversés, en ont répété pour la terre les instructives leçons... Et ces leçons aujourd'hui demeurent perdues pour les générations qui ont succédé! Les désordres des temps passés ont reparu chez les races présentes! les chefs des nations ont continué de marcher dans des voies de mensonge et de tyrannie! les peuples de s'égarer dans les ténèbres des superstitions et de l'ignorance!
Eh bien! ajouta le Génie en se recueillant, puisque l'expérience des races passées reste ensevelie pour les races vivantes, puisque les fautes des aïeux n'ont pas encore instruit leurs descendants, les exemples anciens vont reparaître: la terre va voir se renouveler les scènes imposantes des temps oubliés. De nouvelles révolutions vont agiter les peuples et les empires. Des trônes puissants vont être de nouveau renversés, et des catastrophes terribles rappelleront aux hommes que ce n'est point en vain qu'ils enfreignent les lois de la nature et les préceptes de la sagesse et de la vérité.
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Leçons des temps passés répétées sur les temps présents.
Ainsi parla le Génie: frappé de la justesse et de la cohérence de tout son discours; assailli d'une foule d'idées, qui en choquant mes habitudes captivaient cependant ma raison, je demeurai absorbé dans un profond silence... Mais tandis que, d'un air triste et rêveur, je tenais les yeux fixés sur l'Asie, soudain du côté du nord, aux rives de la mer Noire et dans les champs de la Krimée, des tourbillons de fumée et de flammes attirèrent mon attention: ils semblaient s'élever à la fois de toutes les parties de la presqu'île: puis, ayant passé par l'isthme dans le continent, ils coururent, comme chassés d'un vent d'ouest, le long du lac fangeux d'Azof, et furent se perdre dans les plaines herbageuses du Kouban; et considérant de plus près la marche de ces tourbillons, je m'aperçus qu'ils étaient précédés ou suivis de pelotons d'êtres mouvants, qui, tels que des fourmis ou des sauterelles troublées par le pied d'un passant, s'agitaient avec vivacité: quelquefois ces pelotons semblaient marcher les uns vers les autres et se heurter; puis, après le choc, il en restait plusieurs sans mouvement..... Et tandis qu'inquiet de tout ce spectacle, je m'efforçais de distinguer les objets:—Vois-tu, me dit le Génie, ces feux qui courent sur la terre, et comprends-tu leurs effets et leurs causes?—Ô Génie! répondis-je, je vois des colonnes de flammes et de fumée, et comme des insectes qui les accompagnent; mais quand déja je saisis à peine les masses des villes et des monuments, comment pourrais-je discerner de si petites créatures? seulement on dirait que ces insectes simulent des combats; car ils vont, viennent, se choquent, se poursuivent.—Ils ne les simulent pas, dit le Génie, ils les réalisent.—Et quels sont, repris-je, ces animalcules insensés qui se détruisent? ne périront-ils pas assez tôt, eux qui né vivent qu'un jour?..... Alors le Génie me touchant encore une fois la vue et l'ouïe: Vois, me dit-il, et entends.—Aussitôt, dirigeant mes yeux sur les mêmes objets: Ah! malheureux, m'écriai-je, saisi de douleur, ces colonnes de feux! ces insectes! ô Génie! ce sont les hommes, ce sont les ravages de la guerre!...... Ils partent des villes et des hameaux, ces torrents de flammes! Je vois les cavaliers qui les allument, et qui, le sabre à la main, se répandent dans les campagnes; devant eux fuient des troupes éperdues d'enfants, de femmes, de vieillards; j'aperçois d'autres cavaliers qui, la lance sur l'épaule, les accompagnent et les guident. Je reconnais même à leurs chevaux en laisse, à leurs kalpaks, à leur touffe de cheveux, que ce sont des Tartares; et sans doute ceux qui les poursuivent, coiffés d'un chapeau triangulaire et vêtus d'uniformes verts, sont des Moscovites. Ah! je le comprends, la guerre vient de se rallumer entre l'empire des tsars et celui des sultans.—«Non, pas encore, répliqua le Génie. Ce n'est qu'un préliminaire. Ces Tartares ont été et seraient encore des voisins incommodes, on s'en débarrasse; leur pays est d'une grande convenance, on s'en arrondit; et pour prélude d'une autre révolution, le trône des Guérais est détruit.»
Et en effet, je vis les étendards russes flotter sur la Krimée; et leur pavillon se déploya bientôt sur l'Euxin.
Cependant aux cris des Tartares fugitifs, l'empire des Musulmans s'émut. «On chasse nos frères, s'écrièrent les enfants de Mahomet: on outrage le peuple du Prophète! des infidèles occupent une terre consacrée, et profanent les temples de l'Islamisme. Armons-nous; courons aux combats pour venger la gloire de Dieu et notre propre cause.»
Et un mouvement général de guerre s'établit dans les deux empires. De toutes parts on assembla des hommes armés, des provisions, des munitions, et tout l'appareil meurtrier des combats fut déployé; et, chez les deux nations, les temples, assiégés d'un peuple immense, m'offrirent un spectacle qui fixa mon attention. D'un côté, les Musulmans assemblés devant leurs mosquées, se lavaient les mains, les pieds, se taillaient les ongles, se peignaient la barbe; puis étendant par terre des tapis, et se tournant vers le midi, les bras tantôt ouverts et tantôt croisés, ils faisaient des génuflexions et des prostrations; et dans le souvenir des revers essuyés pendant leur dernière guerre, ils s'écriaient: «Dieu clément, Dieu miséricordieux! as-tu donc abandonné ton peuple fidèle? Toi qui a promis au Prophète l'empire des nations et signalé ta religion par tant de triomphes, comment livres-tu les vrais croyants aux armes des infidèles?» et les Imans et les Santons disaient au peuple: «C'est le châtiment de vos péchés. Vous mangez du porc, vous buvez du vin; vous touchez les choses immondes: Dieu vous a punis. Faites pénitence, purifiez-vous, dites la profession de foi[22], jeûnez de l'aurore au coucher, donnez la dîme de vos biens aux mosquées, allez à la Mekke, et Dieu vous rendra la victoire.» Et le peuple, reprenant courage, jetait de grands cris: Il n'y a qu'un Dieu, dit-il saisi de fureur, et Mahomet est son prophète: anathème à quiconque ne croit pas!....
«Dieu de bonté, accorde-nous d'exterminer ces chrétiens: c'est pour ta gloire que nous combattons, et notre mort est un martyre pour ton nom.»—Et alors, offrant des victimes, ils se préparèrent aux combats.
D'autre part, les Russes, à genoux, s'écriaient: «Rendons graces à Dieu, et célébrons sa puissance; il a fortifié notre bras pour humilier ses ennemis. Dieu bienfaisant, exauce nos prières: pour te plaire, nous passerons trois jours sans manger ni viande ni œufs. Accorde-nous d'exterminer ces Mahométans impies, et de renverser leur empire; nous te donnerons la dîme des dépouilles, et nous t'élèverons de nouveaux temples.» Et les prêtres remplirent les églises de nuages de fumée, et dirent au peuple: «Nous prions pour vous, et Dieu agrée notre encens et bénit vos armes. Continuez de jeûner et de combattre; dites-nous vos fautes secrètes; donnez vos biens à l'église: nous vous absoudrons de vos péchés, et vous mourrez en état de grace.» Et ils jetaient de l'eau sur le peuple, lui distribuaient des petits os de morts pour servir d'amulettes et de talismans; et le peuple ne respirait que guerre et combats.
Frappé de ce tableau contrastant des mêmes passions, et m'affligeant de leurs suites funestes, je méditais sur la difficulté qu'il y avait pour le juge commun d'accorder des demandes si contraires, lorsque le Génie saisi d'un mouvement de colère s'écria avec véhémence:
«Quels accents de démence frappent mon oreille? quel délire aveugle et pervers trouble l'esprit des nations? Prières sacriléges, retombez sur la terre! et vous, Cieux, repoussez des vœux homicides, des actions de graces impies! Mortels insensés? est-ce donc ainsi que vous révérez la Divinité! Dites! comment celui que vous appelez votre père commun doit-il recevoir l'hommage de ses enfants qui s'égorgent? Vainqueurs! de quel œil doit-il voir vos bras fumants du sang qu'il a créé? Et vous, vaincus! qu'espérez-vous de ces gémissements inutiles? Dieu a-t-il donc le cœur d'un mortel, pour avoir des passions changeantes? est-il, comme vous, agité par la vengeance ou la compassion, par la fureur ou le repentir? Ô quelles idées basses ils ont conçues du plus élevé des êtres! À les entendre, il semblerait que, bizarre et capricieux, Dieu se fâche ou s'apaise comme un homme; que tour à tour il aime ou il hait; qu'il bat ou qu'il caresse; que, faible ou méchant, il couve sa haine; que, contradictoire et perfide, il tend des piéges pour y faire tomber; qu'il punit le mal qu'il permet; qu'il prévoit le crime sans l'empêcher; que, juge partial, on le corrompt par des offrandes; que, despote imprudent, il fait des lois qu'ensuite il revoque; que, tyran farouche, il ôte ou donne ses graces sans raison, et ne sefléchit qu'à force de bassesses... Ah! c'est maintenant que j'ai reconnu le mensonge de l'homme! En voyant le tableau qu'il a tracé de la Divinité, je me suis dit: Non, non, ce n'est point Dieu qui a fait l'homme à son image, c'est l'homme qui a figuré Dieu sur la sienne; il lui a donné son esprit, l'a revêtu de ses penchants, lui a prêté ses jugements..... Et lorsqu'en ce mélange il s'est surpris contradictoire à ses propres principes, affectant une humilité hypocrite, il a taxé d'impuissance sa raison, et nommé mystère de Dieu les absurdités de son entendement.
«Il a dit: Dieu est immuable, et il lui a adressé des vœux pour le changer. Il l'a dit incompréhensible, et il l'a sans cesse interprété.
«Il s'est élevé sur la terre des imposteurs qui se sont dits confidents de Dieu, et qui, s'érigeant en docteurs des peuples, ont ouvert des voies de mensonge et d'iniquité: ils ont attaché des mérites à des pratiques indifférentes ou ridicules; ils ont érigé en vertu de prendre certaines postures, de prononcer certaines paroles, d'articuler de certains noms; ils ont transformé en délit, de manger de certaines viandes, de boire certaines liqueurs à tels jours plutôt qu'à tels autres. C'est le juif qui mourrait plutôt que de travailler un jour de sabbat; c'est le Perse qui se laisserait suffoquer avant de souffler le feu de son haleine; c'est l'Indien qui place la suprême perfection à se frotter de fiente de vache, et à prononcer mystérieusement Aûm; c'est le musulman qui croit avoir tout réparé en se lavant la tête et les bras, et qui dispute, le sabre à la main, s'il faut commencer par le coude ou par le bout des doigts; c'est le chrétien qui se croirait damné s'il mangeait de la graisse au lieu de lait ou de beurre. Ô doctrines sublimes et vraiment célestes! ô morales parfaites et dignes du martyre et de l'apostolat! je passerai les mers pour enseigner ces lois admirables aux peuples sauvages, aux nations reculées; je leur dirai: Enfants de la nature! jusques à quand marcherez-vous dans le sentier de l'ignorance? Jusques à quand méconnaîtrez-vous les vrais principes de la morale et de la religion? Venez en chercher les leçons chez les peuples pieux et savants, dans des pays civilisés; ils vous apprendront comment, pour plaire à Dieu, il faut, en certains mois de l'année, languir de soif et de faim tout le jour; comment on peut verser le sang de son prochain, et s'en purifier en faisant une profession de foi et une ablution méthodique; comment on peut lui dérober son bien, et s'en absoudre en le partageant avec certains hommes qui se vouent à le dévorer.
«Pouvoir souverain et caché de l'univers! moteur mystérieux de la nature! ame universelle des êtres! toi que, sous tant de noms divers, les mortels ignorent et révèrent; être incompréhensible, infini; Dieu qui, dans l'immensité des cieux, diriges la marche des mondes, et peuples les abîmes de l'espace de millions de soleils tourbillonnants, dis, que paraissent à tes yeux ces insectes humains que déja ma vue perd sur la terre! Quand tu t'occupes à guider les astres dans leurs orbites, que sont pour toi les vermisseaux qui s'agitent sur la poussière? Qu'importent à ton immensité leurs distinctions de partis, de sectes? et que te font les subtilités dont se tourmente leur folie?
«Et vous, hommes crédules, montrez-moi l'efficacité de vos pratiques! Depuis tant de siècles que vous les suivez ou les altérez, qu'ont changé vos recettes aux lois de la nature? Le soleil en a-t-il plus lui? le cours des saisons est-il autre? la terre en est-elle plus féconde? les peuples sont-ils plus heureux? Si Dieu est bon, comment se plaît-il à vos pénitences? S'il est infini, qu'ajoutent vos hommages à sa gloire? Si ses décrets ont tout prévu, vos prières en changent-elles l'arrêt? Répondez, hommes inconséquents!
«Vous, vainqueurs, qui dites servir Dieu, a-t-il donc besoin de votre aide? S'il veut punir, n'a-t-il pas en main les tremblements, les volcans, la foudre? et le Dieu clément ne sait-il corriger qu'en exterminant?
«Vous, musulmans, si Dieu vous châtie pour le viol des cinq préceptes, comment élève-t-il les Francs qui s'en rient? Si c'est par le Qôran qu'il régit la terre, sur quels principes jugea-t-il les nations avant le prophète, tant de peuples qui buvaient du vin, mangeaient du porc, n'allaient point à la Mekke, à qui cependant il fut donné d'élever des empires puissants? Comment jugea-t-il les Sabéens de Ninive et de Babylone; le Perse, adorateur du feu; le Grec, le Romain, idolâtres; les anciens royaumes du Nil, et vos propres aïeux Arabes et Tartares? Comment juge-t-il encore maintenant tant de nations qui méconnaissent ou ignorent votre culte, les nombreuses castes des Indiens, le vaste empire des Chinois, les noires tribus de l'Afrique, les insulaires de l'Océan, les peuplades de l'Amérique?
«Hommes présomptueux et ignorants, qui vous arrogez à vous seuls la terre! si Dieu rassemblait à la fois toutes les générations passées et présentes, que seraient, dans leur océan, ces sectes soi-disant universelles du chrétien et du musulman? Quels seraient les jugements de sa justice égale et commune sur l'universalité réelle des humains? C'est là que votre esprit s'égare en systèmes incohérents, et c'est là que la vérité brille avec évidence; c'est là que se manifestent les lois puissantes et simples de la nature et de la raison: lois d'un moteur commun, général; d'un Dieu impartial et juste, qui, pour pleuvoir sur un pays, ne demande point quel est son prophète; qui fait luire également son soleil sur toutes les races des hommes, sur le blanc; comme sur le noir, sur le juif, sur le musulman, sur le chrétien, et sur l'idolâtre; qui fait prospérer, les moissons là où des mains soigneuses les cultivent; qui multiplie toute nation chez qui régnent l'industrie et l'ordre; qui fait prospérer tout empire où la justice est pratiquée, où l'homme puissant est lié par les lois, où le pauvre est protégé par elles, où le faible vit en sûreté, où chacun enfin jouit des droits qu'il tient de la nature et d'un contrat dressé avec équité.
«Voilà par quels principes sont jugés les peuples! voilà la vraie religion qui régit le sort des empires, et qui, de vous-mêmes, Ottomans, n'a cessé de faire la destinée! Interrogez vos ancêtres! demandez-leur par quels moyens ils élevèrent leur fortune, alors qu'idolâtres, peu nombreux et pauvres, ils vinrent des déserts tartares camper dans ces riches contrées; demandez si ce fut par l'islamisme, jusque-là méconnu par eux, qu'ils vainquirent les Grecs, les Arabes, ou si ce fut par le courage, la prudence, la modération, l'esprit d'union, vraies puissances de l'état social. Alors le sultan lui-même rendait la justice et veillait à la discipline; alors étaient punis le juge prévaricateur, le gouverneur concussionnaire, et la multitude vivait dans l'aisance: le cultivateur était garanti des rapines du janissaire, et les campagnes prospéraient; les routes publiques étaient assurées, et le commerce répandait l'abondance. Vous étiez des brigands ligués, mais entre vous, vous étiez justes: vous subjuguiez les peuplés, mais vous ne les opprimiez pas. Vexés par leurs princes, ils préféraient d'être vos tributaires. Que m'importe, disait le chrétien, que mon maître aime ou brise les images, pourvu qu'il me rende justice? Dieu jugera sa doctrine aux cieux.
«Vous étiez sobres et endurcis; vos ennemis étaient énervés et lâches: vous étiez savants dans l'art des combats; vos ennemis en avaient perdu les principes: vos chefs étaient expérimentés, vos soldats aguerris, dociles: le butin excitait l'ardeur; la bravoure était récompensée; la lâcheté, l'indiscipline punies; et tous les ressorts du cœur humain étaient en activité: ainsi vous vainquîtes cent nations, et d'une foule de royaumes conquis vous fondâtes un immense empire.
«Mais d'autres mœurs ont succédé; et dans les revers qui les accompagnent, ce sont encore les lois de la nature qui agissent. Après avoir dévoré vos ennemis, votre cupidité, toujours allumée, a réagi sur son propre foyer; et, concentrée dans votre sein, elle vous a dévorés vous-mêmes. Devenus riches, vous vous êtes divisés pour le partage et la jouissance; et le désordre s'est introduit dans toutes les classes de votre société. Le sultan, enivré de sa grandeur, a méconnu l'objet de ses fonctions; et tous les vices du pouvoir arbitraire se sont développés. Ne rencontrant jamais d'obstacles à ses goûts, il est devenu un être dépravé; homme faible et orgueilleux, il a repoussé de lui le peuple, et la voix du peuple ne l'a plus instruit et guidé. Ignorant, et pourtant flatté, il a négligé toute instruction, toute étude, et il est tombé dans l'incapacité; devenu inepte aux affaires, il en a jeté le fardeau sur des mercenaires, et les mercenaires l'ont trompé. Pour satisfaire leurs propres passions, ils ont stimulé, étendu les siennes; ils ont agrandi ses besoins, et son luxe énorme a tout consumé; il ne lui a plus suffi de la table frugale, des vêtements modestes, de l'habitation simple de ses aïeux; pour satisfaire à son faste, il a fallu épuiser la mer et la terre; faire venir du pôle les plus rares fourrures; de l'équateur, les plus chers tissus; il a dévoré, dans un mets, l'impôt d'une ville; dans l'entretien d'un jour, le revenu d'une province. Il s'est investi d'une armée de femmes, d'eunuques, de satellites. On lui a dit que la vertu des rois était la libéralité, la magnificence; et les trésors des peuples ont été livrés aux mains des adulateurs. À l'imitation du maître, les esclaves ont aussi voulu avoir des maisons superbes, des meubles d'un travail exquis, des tapis brodés à grands frais, des vases d'or et d'argent pour les plus vils usages, et toutes les richesses de l'empire se sont englouties dans le Seraï.
«Pour suffire à ce luxe effréné, les esclaves et les femmes ont vendu leur crédit, et la vénalité a introduit une dépravation générale: ils ont vendu la faveur suprême au visir, et le visir a vendu l'empire. Ils ont vendu la loi au cadi, et le cadi a vendu la justice. Ils ont vendu au prêtre l'autel, et le prêtre a vendu les cieux; et l'or conduisant à tout, l'on a tout fait pour obtenir l'or: pour l'or, l'ami a trahi son ami; l'enfant, son père; le serviteur, son maître; la femme, son honneur; le marchand, sa conscience; et il n'y a plus eu dans l'État ni bonne foi, ni mœurs, ni concorde, ni force.
«Et le pacha, qui a payé le gouvernement de sa province, l'a considérée comme une ferme, et il y a exercé toute concussion. À son tour, il a vendu la perception des impôts, le commandement des troupes, l'administration des villages; et comme tout emploi a été passager, la rapine, répandue de grade en grade, a été hâtive et précipitée. Le douanier a rançonné le marchand, et le négoce s'est anéanti; l'aga a dépouillé le cultivateur, et la culture s'est amoindrie. Dépourvu d'avances, le laboureur n'a pu ensemencer: l'impôt est survenu, il n'a pu payer; on l'a menacé du bâton, il a emprunté; le numéraire, faute de sûreté, s'est trouvé caché; l'intérêt a été énorme, et l'usure du riche a aggravé la misère de l'ouvrier.
«Et des accidents de saison, des sécheresses excessives ayant fait manquer les récoltes, le gouvernement n'a fait pour l'impôt ni délai ni grace; et la détresse s'appesantissant sur un village, une partie de ses habitants a fui dans les villes; et leur charge, reversée sur ceux qui ont demeuré, a consommé leur ruine, et le pays s'est dépeuplé.
«Et il est arrivé que, poussés à bout par la tyrannie et l'outrage, des villages se sont révoltés; et le pacha s'en est réjoui: il leur a fait la guerre, il a pris d'assaut leurs maisons, pillé leurs meubles, enlevé leurs animaux; et quand la terre a demeuré déserte, que m'importe? a-t-il dit, je m'en vais demain.
«Et la terre manquant de bras, les eaux du ciel ou des torrents débordés ont séjourné en marécages; et, sous ce climat chaud, leurs exhalaisons putrides ont causé des épidémies, des pestes, des maladies de toute espèce; et il s'en est suivi un surcroît de dépopulation, de pénurie et de ruine.
«Oh, qui dénombrera tous les maux de ce règne tyrannique!
«Tantôt les pachas se font la guerre, et, pour leurs querelles personnelles, les provinces d'un État identique sont dévastées. Tantôt, redoutant leurs maîtres, ils tendent à l'indépendance, et attirent sur leurs sujets les châtiments de leur révolte. Tantôt, redoutant ces sujets, ils appellent et soudoient des étrangers, et, pour se les affider, ils leur permettent tout brigandage. En un lieu, ils intentent un procès à un homme riche, et le dépouillent sur un faux prétexte; en un autre, ils apostent de faux témoins, et imposent une contribution pour un délit imaginaire: partout ils excitent la haine des sectes, provoquent leurs délations pour en retirer des avanies; ils extorquent les biens, frappent les personnes; et quand leur avarice imprudente a entassé en un monceau toutes les richesses d'un pays, le gouvernement, par une perfidie exécrable, feignant de venger le peuple opprimé, attire à lui sa dépouille dans celle du coupable, et verse inutilement le sang pour un crime dont il est complice.
«Ô scélérats, monarques ou ministres, qui vous jouez de la vie et des biens du peuple! est-ce vous qui avez donné le souffle à l'homme, pour le lui ôter? est-ce, vous qui faites naître les produits de la terre, pour les dissiper? fatiguez-vous à sillonner le champ? endurez-vous l'ardeur du soleil et le tourment de la soif, à couper la moisson, à battre la gerbe? veillez-vous à la rosée nocturne comme le pasteur? traversez-vous les déserts comme le marchand? Ah! en voyant la cruauté et l'orgueil des puissants, j'ai été transporté d'indignation, et j'ai dit, dans ma colère: Eh quoi, il ne s'élèvera pas sur la terre des hommes qui vengent les peuples et punissent les tyrans! Un petit nombre de brigands dévorent la multitude, et la multitude se laisse dévorer! Ô peuples avilis! connaissez vos droits! Toute autorité vient de vous, toute puissance est la vôtre. Vainement les rois vous commandent de par Dieu et de par leur lance, soldats, restez immobiles: puisque Dieu soutient le sultan, votre secours est inutile; puisque son épée lui suffit, il n'a pas besoin de la vôtre: voyons ce qu'il peut par lui-même.... Les soldats ont baissé les armes; et voilà les maîtres du monde faibles comme le dernier de leurs sujets! Peuples! sachez donc que ceux qui vous gouvernent sont vos chefs et non pas vos maîtres, vos préposés et non pas vos propriétaires, qu'ils n'ont d'autorité sur vous que par vous et pour votre avantage; que vos richesses sont à vous, et qu'ils vous en sont comptables; que rois ou sujets, Dieu a fait tous les hommes égaux, et que nul des mortels n'a droit d'opprimer son semblable.
«Mais cette nation et ses chefs ont méconnu ces vérités saintes..... Eh bien! ils subiront les conséquences de leur aveuglement..... L'arrêt en est porté; le jour approche où ce colosse de puissance, brisé, s'écroulera sous sa propre masse: oui, j'en jure par les ruines de tant d'empires détruits! l'empire du Croissant subira le sort des États dont il a imité le régime. Un peuple étranger chassera les sultans de leur métropole; le trône d'Orkhan sera renversé, le dernier rejeton de sa race sera retranché, et la horde des Oguzians, privée de chef, se dispersera comme celle des Nogais: dans cette dissolution, les peuples de l'empire, déliés du joug qui les rassemblait, reprendront leurs anciennes distinctions, et une anarchie générale surviendra comme il est arrivé dans l'empire des Sophis, jusqu'à ce qu'il s'élève chez l'Arabe, l'Arménien ou le Grec, des législateurs qui recomposent de nouveaux États.... Oh! s'il se trouvait sur la terre des hommes profonds et hardis! quels éléments de grandeur et de gloire!..... Mais déja l'heure du destin sonne. Le cri de la guerre frappe mon oreille, et la catastrophe va commencer. Vainement le sultan oppose ses armées; ses guerriers ignorants sont battus, dispersés: vainement il appelle ses sujets; les cœurs sont glacés; les sujets répondent; Cela est écrit; et qu'importe qui soit notre maître? nous ne pouvons perdre à changer. Vainement les vrais croyants invoquent les cieux et le Prophète: le Prophète est mort, et les cieux, sans pitié, répondent: «Cessez de nous invoquer; vous avez fait vos maux, guérissez-les vous-même. La nature a établi des lois, c'est à vous de les pratiquer: observez, raisonnez, profitez de l'expérience. C'est la folie de l'homme qui le perd, c'est à sa sagesse de le sauver. Les peuples sont ignorants, qu'ils s'instruisent; leurs chefs sont pervers, qu'ils se corrigent et s'améliorent;» car tel est l'arrêt de la nature: Puisque les maux des sociétés viennent de la cupidité et de l'ignorance, les hommes ne cesseront d'être tourmentés qu'ils ne soient éclairés et sages; qu'ils ne pratiquent l'art de la justice, fondé sur la connaissance de leurs rapports et des lois de leur organisation.»
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L'espèce humaine s'améliorera-t-elle?
À ces mots, oppressé du sentiment douloureux dont m'accabla leur sévérité: «Malheur aux nations! m'écriai-je en fondant en larmes; malheur à moi-même! Ah! c'est maintenant que j'ai désespéré du bonheur de l'homme. Puisque ses maux procèdent de son cœur, puisque lui seul peut y porter remède, malheur à jamais à son existence! Qui pourra, en effet, mettre un frein à la cupidité du fort et du puissant? Qui pourra éclairer l'ignorance du faible? Qui instruira la multitude de ses droits, et forcera les chefs de remplir leurs devoirs? Ainsi, la race des hommes est pour toujours dévouée à la souffrance! Ainsi, l'individu ne cessera d'opprimer l'individu, une nation d'attaquer une autre nation; et jamais il ne renaîtra pour ces contrées des jours de prospérité et de gloire. Hélas! des conquérants viendront; ils chasseront les oppresseurs et s'établiront à leur place; mais, succédant à leur pouvoir, ils succéderont à leur rapacité, et la terre aura changé de tyrans sans changer de tyrannie.»
Alors me tournant vers le Génie: «Ô Génie! lui dis-je, le désespoir est descendu dans mon ame: en connaissant la nature de l'homme, la perversité de ceux qui gouvernent et l'avilissement de ceux qui sont gouvernés, m'ont dégoûté de la vie; et quand il n'est de choix que d'être complice ou victime de l'oppression, que reste-t-il à l'homme vertueux, que de joindre sa cendre à celle des tombeaux!»
Et le Génie, gardant le silence, me fixa d'un regard sévère mêlé de compassion; et, après quelques instants, il reprit: «Ainsi, c'est à mourir que la vertu réside! L'homme pervers est infatigable à consommer le crime, et l'homme juste se rebute au premier obstacle à faire le bien!.... Mais tel est le cœur humain; un succès l'enivre de confiance, un revers l'abat et le consterne: toujours entier à la sensation du moment, il ne juge point des choses par leur nature, mais par l'élan de sa passion. Homme qui désespères du genre humain, sur quel calcul profond de faits et de raisonnements as-tu établi ta sentence? As-tu scruté l'organisation de l'être sensible, pour déterminer avec précision si les mobiles qui le portent au bonheur sont essentiellement plus faibles que ceux qui l'en repoussent? Ou bien, embrassant d'un coup d'œil l'histoire de l'espèce, et jugeant du futur par l'exemple du passé, as-tu constaté que tout progrès lui est impossible? Réponds! depuis leur origine, les sociétés n'ont-elles fait aucun pas vers l'instruction et un meilleur sort? Les hommes sont-ils encore dans les forêts, manquant de tout, ignorants, féroces, stupides? Les nations sont-elles encore toutes à ces temps où, sur le globe, l'œil ne voyait que des brigands brutes ou des brutes esclaves? Si, dans un temps, dans un lieu, des individus sont devenus meilleurs, pourquoi la masse ne s'améliorerait-elle pas? Si des sociétés partielles se sont perfectionnées, pourquoi né se perfectionnerait pas la société générale? Et si les premiers obstacles sont franchis, pourquoi les autres seraient-ils insurmontables?
«Voudrais-tu penser que l'espèce va se détériorant? Gardez-toi de l'illusion et des paradoxes du misanthrope: l'homme mécontent du présent, suppose au passé une perfection mensongère, qui n'est que le masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivants, il bat les enfants avec les ossements de leurs pères.
«Pour démontrer une prétendue perfection rétrograde, il faudrait démentir le témoignage des faits et de la raison; et s'il reste aux faits passés de l'équivoque, il faudrait démentir le fait subsistant de l'organisation de l'homme; il faudrait prouver qu'il naît avec un usage éclairé de ses sens; qu'il sait, sans expérience, distinguer du poison l'aliment; que l'enfant est plus sage que le vieillard, l'aveugle plus assuré dans sa marche que le clairvoyant; que l'homme civilisé est plus malheureux que l'anthropophage; en un mot, qu'il n'existe pas d'échelle progressive d'expérience et d'instruction.
«Jeune homme, crois-en la voix des tombeaux et le témoignage des monuments: des contrées sans doute ont déchu de ce qu'elles furent à certaines époques; mais si l'esprit sondait ce qu'alors même furent la sagesse et la félicité de leurs habitants, il trouverait qu'il y eut dans leur gloire moins de réalité que d'éclat; il verrait que dans les anciens États, même les plus vantés, il y eut d'énormes vices, de cruels abus, d'où résulta précisément leur fragilité; qu'en général les principes des gouvernements étaient atroces; qu'il régnait de peuple à peuple un brigandage insolent, des guerres barbares, des haines implacables; que le droit naturel était ignoré; que la moralité était pervertie par un fanatisme insensé, par des superstitions déplorables; qu'un songe, qu'une vision, un oracle, causaient à chaque instant de vastes commotions: et peut-être les nations ne sont-elles pas encore bien guéries de tant de maux; mais du moins l'intensité en a diminué, et l'expérience du passé n'a pas été totalement perdue. Depuis trois siècles surtout, les lumières se sont accrues, propagées; la civilisation, favorisée de circonstances heureuses, a fait des progrès sensibles; les inconvénients mêmes et les abus ont tourné à son avantage; car si les conquêtes ont trop étendu les États, les peuples, en se réunissant sous un même joug, ont perdu cet esprit d'isolement et de division qui les rendait tous ennemis: si les pouvoirs se sont concentrés, il y a eu, dans leur gestion, plus d'ensemble et plus d'harmonie: si les guerres sont devenues plus vastes dans leurs masses, elles ont été moins meurtrières dans leurs détails: si les peuples y ont porté moins de personnalité, moins d'énergie, leur lutte a été moins sanguinaire, moins acharnée; ils ont été moins libres, mais moins turbulents; plus amollis, mais plus pacifiques. Le despotisme même les a servis; car si les gouvernements ont été plus absolus, ils ont été moins inquiets et moins orageux; si les trônes ont été des propriétés, ils ont excité, à titre d'héritage, moins de dissensions, et les peuples ont eu moins de secousses; si enfin les despotes, jaloux et mystérieux, ont interdit toute connaissance de leur administration, toute concurrence au maniement des affaires, les passions, écartées de la carrière politique, se sont portées vers les arts, les sciences naturelles, et la sphère des idées en tout genre s'est agrandie: l'homme, livré aux études abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature, ses rapports dans la société; les principes ont été mieux discutés, les fins mieux connues, les lumières plus répandues, les individus plus instruits, les mœurs plus sociales, la vie plus douce: en masse, l'espèce, surtout dans certaines contrées, a sensiblement gagné; et cette amélioration désormais ne peut que s'accroître, parce que ses deux principaux obstacles, ceux-là mêmes qui l'avaient rendue jusque-là si lente et quelquefois rétrograde, la difficulté de transmettre et de communiquer rapidement les idées, sont enfin levés.
«En effet, chez les anciens peuples, chaque canton, chaque cité, par la différence de son langage, étant isolé de tout autre, il en résultait un chaos favorable à l'ignorance et à l'anarchie. Il n'y avait point de communications d'idées, point de participation d'invention, point d'harmonie d'intérêts ni de volontés, point d'unité d'action, de conduite: en outre, tout moyen de répandre et de transmettre les idées se réduisant à la parole fugitive et limitée, à des écrits longs d'exécution, dispendieux et rares, il s'ensuivait empêchement de toute instruction pour le présent, perte d'expérience de génération à génération, instabilité, rétrogradation de lumières, et perpétuité de chaos d'enfance.
Au contraire, dans l'état moderne, et surtout dans celui de l'Europe, de grandes nations ayant contracté l'alliance d'un même langage, il s'est établi de vastes communautés d'opinions; les esprits se sont rapprochés, les cœurs se sont entendus; il y a eu accord de pensées, unité d'action: ensuite un art sacré, un don divin du génie, l'imprimerie, ayant fourni le moyen de répandre, de communiquer en un même instant une même idée à des millions d'hommes, et de la fixer d'une manière durable, sans que la puissance des tyrans pût l'arrêter ni l'anéantir, il s'est formé une masse progressive d'instruction, une atmosphère croissante de lumières, qui désormais assure solidement l'amélioration. Et cette amélioration devient un effet nécessaire des lois de la nature; car, par la loi de la sensibilité, l'homme tend aussi invinciblement à se rendre heureux, que le feu à monter, que la pierre à graviter, que l'eau à se niveler. Son obstacle est son ignorance, qui l'égare dans les moyens, qui le trompe sur les effets et les causes. À force d'expérience il s'éclairera; à force d'erreurs il se redressera; il deviendra sage et bon, parce qu'il est de son intérêt de l'être; et, dans une nation, les idées se communiquant, des classes entières seront instruites, et la science deviendra vulgaire; et tous les hommes connaîtront quels sont les principes du bonheur individuel et de la félicité publique; ils sauront quels sont leurs rapports, leurs droits, leurs devoirs dans l'ordre social; ils apprendront à se garantir des illusions de la cupidité; ils concevront que la morale est une science physique, composée, il est vrai, d'éléments compliqués dans leur jeu, mais simples et invariables dans leur nature, parce qu'ils sont les éléments mêmes de l'organisation de l'homme. Ils sentiront qu'ils doivent être modérés et justes, parce que là est l'avantage et la sûreté de chacun; que vouloir jouir aux dépens d'autrui est un faux calcul d'ignorance, parce que de là résultent des représailles, des haines, des vengeances, et que l'improbité est l'effet constant de la sottise.
«Les particuliers sentiront que le bonheur individuel est lié au bonheur de la société;
«Les faibles, que, loin de se diviser d'intérêts, ils doivent s'unir, parce que l'égalité fait leurs forces;
«Les riches, que la mesure des jouissances est bornée par la constitution des organes, et que l'ennui suit la satiété;
«Le pauvre, que c'est dans l'emploi du temps et la paix du cœur que consiste le plus haut degré du bonheur de l'homme.
«Et l'opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trônes, les forcer de se contenir dans les bornes d'une autorité régulière.
«Le hasard même, servant les nations, leur donnera tantôt des chefs incapables, qui, par faiblesse, les laisseront devenir libres; tantôt des chefs éclairés, qui, par vertu, les affranchiront.
«Et alors qu'il existera sur la terre de grands individus, des corps de nations éclairées et libres, il arrivera à l'espèce ce qui arrive à ses éléments: la communication des lumières d'une portion s'étendra de proche en proche, et gagnera le tout. Par la loi de l'imitation, l'exemple d'un premier peuple sera suivi par les autres; ils adopteront son esprit, ses lois. Les despotes même, voyant qu'ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité; et la civilisation deviendra générale.
«Et il s'établira de peuple à peuple un équilibre de forces, qui, les contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et soumettra à des voies civiles le jugement de leurs contestations; et l'espèce entière deviendra une grande société, une même famille gouvernée par un même esprit, par de communes lois, et jouissant de toute la félicité dont la nature humaine est capable.
«Ce grand travail sans doute sera long, parce qu'il faut qu'un même mouvement se propage dans un corps immense; qu'un même levain assimile une énorme masse de parties hétérogènes, mais enfin ce mouvement s'opérera, et déja les présages de cet avenir se déclarent. Déja la grande société, parcourant dans sa marche les mêmes phases que les sociétés partielles, s'annonce pour tendre aux mêmes résultats. Dissoute d'abord en toutes ses parties, elle a vu long-temps ses membres sans cohésion; et l'isolement général des peuples forma son premier âge d'anarchie et d'enfance: partagée ensuite au hasard en sections irrégulières d'États et de royaumes, elle a subi les fâcheux effets de l'extrême inégalité des richesses, des conditions; et l'aristocratie des grands empires a formé son second âge: puis, ces grands privilégiés se disputant la prédominance, elle a parcouru la période du choc des factions. Et maintenant les partis, las de leurs discordes, sentant le besoin des lois, soupirent après l'époque de l'ordre et de la paix. Qu'il se montre un chef vertueux! qu'un peuple puissant et juste paraisse! et la terre l'élève au pouvoir suprême: la terre attend un peuple législateur; elle le désire et l'appelle, et mon cœur l'attend.....» Et tournant la tête du côté de l'occident..... «Oui, continua-t-il, déja un bruit sourd frappe mon oreille: un cri de liberté, prononcé sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien continent. À ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'élève chez une grande nation; une inquiétude salutaire l'alarme sur sa situation; elle s'interroge sur ce qu'elle est, sur ce qu'elle devrait être; et surprise de sa faiblesse, elle recherche quels sont ses droits, ses moyens; quelle a été la conduite de ses chefs..... Encore un jour, une réflexion:..... et un mouvement immense va naître; un siècle nouveau va s'ouvrir! siècle d'étonnement pour le vulgaire, de surprise et d'effroi pour les tyrans, d'affranchissement pour un grand peuple, et d'espérance pour toute la terre!»