La première fut celle dont l'impératrice Catherine II traça de sa propre main le plan en 1784. Par ses ordres, le professeur Pallas fit paraître, dès 1786, le célèbre ouvrage écrit en langue russe, ayant pour titre Vocabulaire de toutes les langues du monde, au nombre d'environ deux cents. J'ai rendu compte de ce livre à l'Académie Celtique, en 1806; je n'en connaissais que deux volumes in-4º; j'ai appris depuis qu'un troisième avait paru, mais n'avait été distribué qu'à un nombre assez limité de personnes. J'ai fait voir, dans l'exécution de cet ouvrage, plusieurs défauts assez graves, nés sans doute de la précipitation du travail, puisque les deux premiers volumes, recueillis jusqu'en Italie, furent imprimés en deux ans; cela ne l'empêche pas d'être un des plus beaux présents faits à la philosophie par un gouvernement.

La seconde tentative a été le livre de l'abbé don Lorenzo Hervas, intitulé: Catalogue des langues des nations connues, dénombrées et classées selon la diversité de leurs idiomes et dialectes, etc. L'ouvrage, écrit en espagnol, est en six volumes in-8º, dont le premier est daté de Madrid, l'an 1800, et le sixième, Madrid, l'an 1806.

Vous rendre, Messieurs, un compte détaillé de cette composition étendue et compliquée, eût exigé plus de temps que vous ne pouvez m'en accorder. Je me bornerai à vous dire que l'auteur, favorisé de beaucoup de moyens de fortune et de crédit; usant de tous les secours littéraires que lui procurèrent Rome et l'Italie pendant vingt-cinq ans de séjour; trouvant sous sa main la plupart des livres imprimés en son genre d'étude; jouissant des matériaux accumulés à la propagande par des missionnaires de toute robe, ainsi que des Mémoires recueillis par les jésuites dans les quatre parties du monde, n'a pu manquer d'acquérir des notions plus justes, plus étendues qu'aucun de ses prédécesseurs, principalement sur ce qui concerne les éléments grammaticaux, les affinités, les différences des langues modernes.

Quant aux langues anciennes, et surtout quant aux filiations et aux origines en général, il n'a pu se garantir des préjugés que lui imposaient et son éducation et sa robe, et le respect de l'évêque de Rome, et la terreur de l'inquisition; il n'a pas douté un instant que la confusion de Babel n'ait produit la diversité des langues, et qu'il ne faille reprendre l'origine des principales dans la personne de quelque enfant ou petit-enfant de Noé encore qu'il soit théologiquement impossible de prouver par les textes, hébreu ou grec, la présence d'aucun membre de cette famille à l'événement cité; et encore qu'il soit permis par le génie ou caractère de la langue hébraïque et de ses analogues, de regarder comme des noms collectifs de peuples et de pays, les noms qu'il a plu à des interprètes superficiels d'établir comme des noms d'individus. Ce préjugé d'Hervas, dont je pense avoir bien démontré l'erreur, l'a jeté dans beaucoup de conclusions fausses, et l'on ne doit le lire qu'avec la défiance due aux opinions systématiques; cela n'empêche pas de regretter qu'un tel livre, si rapproché de nous par son idiome espagnol, n'ait pas été traduit, ou du moins largement extrait par quelque bon esprit français.

La troisième tentative a été l'ouvrage allemand intitulé: «Mithridates, ou Science générale des langues, avec le Pater noster, traduit en plus de cinq cents idiomes ou dialectes, par Adelung, conseiller aulique, et bibliothécaire de l'électeur de Saxe». Le premier volume de cet ouvrage in-8º a paru en 1806 à Berlin, lorsque se terminait à Madrid celui d'Hervas. Un second volume a suivi en 1809: l'auteur n'a pas eu la consolation d'achever son entreprise, fruit de trente ans d'études assidues. Une digne suppléant, le savant professeur Vater, a publié, en 1812, un troisième volume nourri en partie des matériaux d'Adelung; en 1816, un quatrième en deux parties, et enfin, un volume de supplément. Le quatrième traite des langues des deux Amériques, le troisième de celles de l'Afrique; les deux premiers de celles d'Asie et d'Europe, tant anciennes que modernes. Comme je n'ai pas le bonheur d'entendre l'idiome allemand, je n'ai pu prendre une connaissance directe de cet important et curieux ouvrage: seulement, quelques portions de traductions que je me suis procurées, celle entre autres de la préface, que je dois à l'amitié d'un honorable collègue, M. le comte de la Roche-Aimon, me permettent d'avoir une idée approximative du plan et de l'esprit de l'auteur. Il diffère d'Hervas en beaucoup de points, et surtout en indépendance d'opinions: il a connu quelques parties du livre espagnol, mais non pas toutes; il envisage son sujet, moins sous le point de vue historique, que sous l'aspect philosophique et grammatical; il s'applique surtout à étudier les opérations de l'esprit humain dans la construction du langage, dans ce que l'on appelle syntaxe, ordre et disposition des idées. Quoique protestant, il ne se tient point lié par la Bible, ni par les récits de la tour de Babel. L'étendue de son instruction excite l'étonnement; la droiture de son esprit et de son intention inspire le respect. Il est naturel que sur des sujets si divers, il y ait quelques parties faibles; l'on ne pourrait guère se permettre une traduction littérale de ce livre, quelquefois diffus, et surtout dans les deux premiers volumes; mais ce serait un grand service rendu à notre littérature, que d'en publier un volumineux extrait.

Il me reste à observer qu'il partage avec tous ceux de son genre, un défaut, un vice radical qui a jusqu'ici entravé la science, et qui, s'il n'est corrigé, empêchera son perfectionnement. Ce vice consiste en ce que les vocabulaires de tant de nations diverses, recueillis par les Européens, ont été soumis à un même système de lettres, qui néanmoins n'ont point les mêmes valeurs; de là, il est résulté qu'un même vocabulaire, par exemple le chinois, le malais, l'arabe, le mexicain, etc., se présente à notre lecture sous des formes tout-à-fait différentes, selon qu'il a été transcrit par un écrivain anglais ou italien ou allemand; les mots deviennent surtout méconnaissables, si, par un cas fréquent, ils se composent de prononciations inusitées dans la langue du copiste; car, alors, pour les exprimer, ce copiste a tantôt imaginé, tantôt emprunté de son propre alphabet, des combinaisons de lettres qui aggravent la confusion.

Par exemple, les Arabes ont une consonne appelée djim, qui vaut notre dj; les Allemands, qui n'ont point notre ja, ont imaginé de rendre l'arabe par dsch, ce qui donne quatre lettres pour une, sans exprimer, ou plutôt en dénaturant la vraie prononciation. Il en résulte que, pour peindre le mot arabe djahs, une bête de somme, ils écrivent dschahhsch, c'est-à-dire dix lettres pour cinq, ou plutôt pour quatre, avec une file vraiment ridicule de lettres h. Leurs voyageurs nous sont inintelligibles en mots géographiques et patronymiques: ils peuvent en dire autant de nous, et des Anglais, et des Italiens; par suite de ce vice, le Pater noster, qui en hébreu, en syriaque, en arabe, en éthiopien, a réellement des mots et des prononciations extrêmement ressemblantes, offre dans les transcriptions des savants polyglottes une véritable confusion de Babel.

Pour remédier à ce vice capital, j'ai depuis vingt-cinq ans proposé et poursuivi un système d'orthographe dont j'ai discuté les principes et démontré les nombreux avantages dans mes deux traités de la Simplification des langues orientales, et de l'Alphabet européen appliqué aux langues asiatiques. Les principes sur lesquels mon système est fondé sont aujourd'hui reconnus pour aussi solides, aussi clairs que ceux de l'algèbre; mais leur application, et l'emploi des lettres nouvelles que je n'ai pu me dispenser de proposer, sont, et seront combattus par les anciennes habitudes, jusqu'à ce que le temps ait amené des habitudes nouvelles dans une nouvelle génération.

Maintenant, Messieurs, si vous désirez que je résume les conséquences des raisonnements et des faits que j'ai eu l'honneur de vous exposer, vous en trouverez plusieurs, je pense, dignes de votre attention, les unes par leur importance, les autres par leur nouveauté. D'abord, si vous considérez d'un côté tout ce que nous avons ignoré jusqu'à notre époque sur les langues en général (sans parler de ce que nous ignorons encore); si vous comparez le vaste théâtre géographique des langues ci-devant inconnues, à l'étroite sphère de celles où nous n'avons cessé de rouler, vous penserez qu'il ne suffit pas de savoir le grec et le latin pour raisonner sur la philosophie du langage, pour bâtir de ces théories que l'on appelle des grammaires universelles; vous sentirez que notre exclusive admiration du grec et du latin n'est qu'un tribut irréfléchi payé par notre enfance à la vanité scolastique de nous instituteurs, qui veulent tout savoir, et à l'orgueil militaire des peuples anciens, qui tinrent pour non existant ce qu'ils ignoraient. Que diraient-ils aujourd'hui, ces Grecs et ces Romains si fiers de leurs idiomes, issus des dieux comme leurs ancêtres, si nous, leur prouvions que leur latin pélasgique, que leur grec soi-disant autochthone, ne furent qu'une émanation, qu'un des dialectes de la langue d'une nation scythique dont le siège ou foyer fut la Boukarie, au nord de l'Indus, et touchant la Bactriane par les quarante degrés de latitude; que du sein de cette nation, favorisée d'un, beau ciel et d'un beau sol, et qui vécut à la fois agricole et pastorale, sortirent, a des époques ignorées de l'histoire, des essaims de guerriers, qui, comme on a vu plus tard les Gaulois, comme on a vu ensuite les Tartares de Tamerlan et les Mongols de Techinguiz-Kan, étendirent leurs invasions successives depuis les plaines du Gange, où leur race persiste, jusqu'aux îles britanniques, où leurs traces s'aperçoivent encore? Depuis cent ans, le langage de cette nation scythique, retrouvé par nos savants européens dans les livres sacrés de l'Inde, sous le nom de sanscrit, est de plus en plus reconnu pour être la base, non seulement d'une infinité de mots, mais encore du système grammatical d'une foule de langues modernes et anciennes: de presque tous les dialectes actuels de l'Indostan; de l'ancien dialecte goth et moesogoth, du vieux teuton ou Deutche, qui fut le Dace des Romains; de son dérivé, le plat allemand, d'où dérivent à leur tour, le hollandais et l'anglo-saxon; enfin de l'ancien grec lui-même, et de ses collatéraux, l'étrusque et le latin; de manière que les Pélasgues, si célèbres par leurs migrations, ont du être, comme les Tchingares (nos Bohémiens), une tribu d'origine indoscythe, chassée à l'ouest par des convulsions guerrières: sans doute ce furent les descendants de ces Scythes sanskritiques, qui, sous le nom grec de massagètes (équivalant au sanscrit Maha Sagatai, grands Scythes), soutinrent contre les Égyptiens le procès d'antiquité nationale dont parle Hérodote; et ce fait, lui seul, rend communs aux Scythes les huit ou neuf mille ans dont les Égyptiens citaient à Solon et Platon, des preuves que ces hommes célèbres nous attestent être, non des fables, mais des faits authentiques portant avec eux leurs preuves.

En résumé, les Grecs si fiers de leur langue et de leur génie, n'ont été que les cousins germains des Gètes et des Thraces: la situation géographique a fait la différence; et nos littérateurs dédaigneux, qui repousseraient cette commune origine, les feraient ressembler à ces parvenus qui méconnaissent leurs parents.

Une seconde conséquence, nouvelle et importante, est que désormais il est prouvé que l'homme seul, par ses moyens naturels, a pu, a dû inventer plusieurs langues. Cette vérité résulte des différences tranchantes remarquées entre divers systèmes grammaticaux, dont quelques-uns sont vraiment bizarres. Les savants philologues s'accordent à reconnaître plus de trente idiomes originaux ou langues mères; or, il suffit qu'une seule langue soit d'invention humaine, pour conclure que toutes peuvent l'être: dès lors disparaît le besoin que se fit l'ignorance des premiers raisonneurs en ce genre, d'appeler les dieux, les génies à l'éducation primitive de l'homme, et à la suggestion de son langage. Expliquer ce qu'on ne conçoit point par des moyens encore plus inconcevables, est un procédé par trop bizarre; imaginer que l'homme puisse réciter subitement des mots dont il n'a ni l'habitude ni le besoin, et qui seraient les signes d'idées qui ne sont pas nées, c'est une autre contradiction qui seule caractérise et les inventeurs et leurs disciples.

Du reste, la création naturelle des langues ne doit point alarmer ceux qui veulent absolument que toutes les races humaines soient issues d'un seul couple primitif: j'avoue que je n'entends pas mieux l'apparition naturelle d'un premier couple que de plusieurs; mais comme je ne vois aucune utilité morale et politique à l'une et à l'autre hypothèse, je demande la permission de rester indifférent: seulement je remarque qu'en admettant un seul couple primitif, il a pu arriver, par la suite, que quelque couple de sourds et de muets ait vécu isolé, et qu'il ait produit une race bien conformée, qui aurait été contrainte de se faire une langue. Nier la possibilité de cette invention, c'est prétendre que tout ce que l'on ne conçoit pas ne peut exister; plus je vieillis, moins j'ai cette prétention; sans sortir du cours des choses naturelles, il me semble que les lois de l'entendement humain suffisent seules à résoudre le problème; aussi a-t-il été déja tenté deux fois de manière à faire espérer un succès final; une première fois par le président de Brosses, en son traité de la Formation mécanique des langues[49]; une seconde fois par l'auteur écossais, lord Munboddo et son Essai sur l'origine et les progrès du langage; ce second ouvrage a sur le premier ce grand avantage, que Munboddo ne s'est pas restreint à la méthode didactique, comme l'a fait de Brosses; mais il a nourri ses raisonnements d'une foule d'observations et d'anecdotes curieuses, fournies par les voyageurs et les historiens sur les peuples sauvages et les individus trouvés solitaires dans les bois: de manière que sa théorie prend un coloris animé qui la rend plus persuasive. Munboddo prouve par des faits que l'homme solitaire n'a ni motif ni moyen de parler; que le langage naît seulement de l'état social; que ses premiers éléments sont, 1º les cris ou interjections; 2º les imitations des bruits naturels, d'où naît l'onomatopée, ou création des mots, sur laquelle vient se greffer la convention de prendre un son pour signe d'une idée.

Dès lors que la question de l'origine du langage est expliquée, toutes ses subséquentes découlent aisément les unes des autres.

Par exemple, celle de l'accroissement ou extension d'une langue, n'offre pas de difficulté réelle: l'on conçoit comment, sur un premier canevas donné, l'esprit humain prolonge de nouvelles lignes dans la direction de celles qui existent; comment, en acquérant des idées nouvelles, il les peint par des mots tirés de la même famille; comment il combine les anciens mots pour en faire de nouveaux: l'étude des étymologies est démonstrative à cet égard; les procédés des enfants le seraient également, si au lieu d'en faire des perroquets, nous les laissions un peu raisonner et parler d'eux-mêmes.

Une seconde question, l'état stationnaire d'une langue, se conçoit facilement: en effet, qu'un peuple vive isolé; qu'il ait acquis une somme d'idées suffisante à ses besoins, à ses habitudes; que par la nature de son gouvernement il ne puisse étendre la sphère de ses connaissances: chez un tel peuple, la langue peut subsister des siècles sans avancer ni reculer; j'en fournirais des exemples au besoin. Cet état stationnaire et limité est bien plus répandu qu'on ne pense; il a lieu chez presque tous les peuples montagnards, chez les peuples pasteurs, s'ils peuvent se préserver des guerres externes; enfin chez les nations même civilisées, et cela dans les classes et professions où le temps de l'homme et de la famille est absorbé par les soins de la subsistance; ces classes ne connaissent de la langue nationale, que la portion qui leur est nécessaire: amenez un paysan, un ouvrier, dans nos assemblées scientifiques, vous verrez combien de mots ils ne comprennent pas; faites-les suivre un raisonnement ou une narration, vous verrez qu'ils n'ont pas l'usage de plusieurs modes et temps de nos verbes. On se fait illusion, lorsqu'on parle des nations comme de corps sociaux homogènes à la manière des corps physiques; elles ne sont que des confédérations de peuples différents, qui, sous le nom de riches, de pauvres, de propriétaires, de prolétaires, d'oisifs, de laborieux, ont des sphères d'idées, et par conséquent des dictionnaires de mots très-différents. Nous qui en faisons un, ne sentons-nous pas à chaque instant, qu'à côté de nous il en existe d'autres relatifs aux arts, aux sciences, aux métiers, tous faisant partie de l'idiome français, et qui cependant nous sont plus ou moins étrangers?

Une troisième question, celle de l'altération d'une langue, veut être divisée en deux branches.

L'altération par le mélange des mots étrangers: c'est l'effet des guerres, des invasions, du commerce. Ce mal vient de l'extérieur.

L'altération par l'amaigrissement, l'appauvrissement, c'est-à-dire, par l'oubli ou le non emploi des expressions et des tournures élégantes, par l'introduction des termes et des tournures triviales, de mauvais goût, de peu de justesse. Ce mal vient de l'intérieur.

L'altération par mots étrangers, effet des invasions, des conquêtes, est trop claire pour s'y arrêter; elle est plus ou moins grande, selon l'affinité ou la dissemblance des deux langues qui se mêlent; elle devient totale, si leur construction grammaticale est diverse, c'est-à-dire, si l'exposition des idées marche dans un ordre différent. Ce cas amène des décompositions du langage existant, d'où sort un langage nouveau, mixte de ceux qui précèdent. Notre langue française en a fourni un exemple très-instructif, depuis que l'un de nos savants et ingénieux confrères[50] a démontré sa formation de toutes pièces, par un travail fait pour servir de modèle.

L'altération par appauvrissement intérieur s'explique aisément par un exemple.

Lorsqu'en 1789 la nation française concourut par toutes les classes qui la composent, à nommer ses représentants dans l'assemblée dite Constituante, les lois et les harangues, pendant trois ans, parlèrent le français le plus noble et le plus correct. La Convention succéda: vous savez quel langage parlèrent alors les harangues et les lois? Pourquoi cette différence? parce que, dans le premier cas, le langage fut celui des classes cultivées et lettrées; tandis que, dans le second, il fut celui des classes qui ne connaissaient que le dictionnaire des besoins. Les choses furent au point, que l'on dut parler un mauvais style, comme l'on dut porter un mauvais habit de sans-culotte.

Les éternels Romains, que ramène sans cesse notre éducation de collège, vont me fournir un autre exemple.

Dans l'origine, ce peuple est un mélange d'hommes bannis de divers états de l'Italie, sur un mauvais sol volcanique que personne n'envie; ils ont un langage où domine le grec mêlé de mots gaulois, phéniciens, teutons, introduits par les guerres et le commerce; ce langage s'amalgame, s'identifie par la communauté d'habitude entre ceux qui s'en servent; il s'augmente d'une génération à l'autre en proportion des idées nouvelles; Rome s'agrandit, rassemble une croissante population, qui, par sa concentration, prend bientôt identité de mœurs et de langage; après la ruine de Carthage, cette population, débarrassée du souci des guerres, commence à s'occuper de jouissances, à cultiver les sciences et les arts: la langue se polit et s'adoucit; les prononciations dures deviennent pénibles à des bouches efféminées et délicates: on substitue les consonnes douces aux fortes. On dit: leguiones (legiones) pour lekiones; maguistratus pour makistratos; effugiunt pour exfokiont; dictatori alto pour dictatored altod[51].

Dans cette population partagée en deux nations ou factions rivales (les plébéiens et les patriciens), leurs forces respectives balancées mettent chaque citoyen dans le cas d'exprimer librement ses sentiments, ses pensées: cette liberté donne aux expressions de l'énergie, de l'étendue; le besoin de persuader perfectionne l'art de présenter les idées; l'homme devient éloquent parce qu'il est libre; la langue acquiert son maximum de perfection; l'esprit produit ses chefs-d'œuvre. Bientôt survient un changement dans l'état des choses et dans la forme du gouvernement: les riches se sont unis pour opprimer, ils se divisent pour régner. Du sein des rivaux s'élève un maître; Rome tremble devant l'imperator entouré de soldats licteurs; les courages ont été brisés par les proscriptions; la terreur est maintenue par les délations. Que deviendra le langage? l'homme n'a plus de sentiments généreux à manifester, plus d'idées hardies ou justes à émettre; ses expressions vont devenir incertaines, timides, tortueuses, même fausses et menteuses; ses phrases seront maniérées, embarrassées; son style n'aura de couleur que pour l'adulation et le panégyrique: on croira la langue appauvrie; ce sera le cœur et l'esprit. Les barbares viendront; leur langage se mêlera au latin, la confusion suivra, et ce ne sera qu'avec le temps que l'on verra naître un amalgame nouveau et bizarre.

Une dernière question, celle de la disparition, de la perte totale d'une langue, trouve un exemple singulier dans le récit d'un voyageur que je crois Pallas: deux hordes tartares étaient en guerre; l'une surprit l'autre, elle extermina tous les mâles, et garda seulement les petits enfants et les femmes, comme un moyen d'accroître promptement sa population; les femmes des vaincus ne surent ou ne voulurent pas apprendre la langue de leurs maîtres; les enfants qui naquirent, élevés dans la langue des mères, la conservèrent de préférence, et par un cas singulier, la langue des vaincus supplanta, en deux générations, la langue des vainqueurs.

Mais il est bien temps de terminer ces considérations tracées à la hâte; je pense avoir prouvé que l'étude des langues fut à peu près nulle chez les anciens, que chez les modernes elle a d'abord été remplie de préjugés et d'erreurs; qu'elle n'a commencé d'être réellement philosophique, c'est-à-dire conforme au sens droit et à l'indication des faits, que depuis un siècle; que de nombreux matériaux se trouvent enfin rassemblés; mais qu'il reste encore beaucoup à faire pour en construire un édifice régulier qui nous présente la théorie et la pratique, s'appuyant et s'expliquant réciproquement; enfin, comme dans l'écrit même que j'ai l'honneur de vous soumettre, je ne puis me dissimuler quelques lacunes, et que je dois y soupçonner d'involontaires erreurs, il devient une nouvelle preuve de cette expérience nationale dont nous devons nous faire le reproche, relativement à cette branche de connaissances: heureux s'il devenait un motif d'émulation, et si l'Académie française en prenait occasion de délibérer sur les moyens de répandre parmi nous l'élite ou du moins les principaux résultats des ouvrages qui honorent et enrichissent l'esprit de nos voisins.

FIN.

NOTES:

[1] Quelques jours avant de mourir, M. de Volney avait commencé l'histoire de sa vie; tout ce qui est marqué par des guillemets, est copié sur des notes écrites au crayon, et qui furent trouvées parmi ses papiers.

[2] La Chambre des Pairs, l'Académie.

[3] Chassebœuf.

[4] À peu près 6,000 fr.

[5] Suard, Vie du Tasse.

[6] Moniteur du 28 mai 1789.

[7] Moniteur du 20 mai 1790.

[8] En 1791.

[9] Pastoret, Discours de réception à l'Académie.

[10] Voyez page 355.

[11] En juin 1798.

[12] Laya, Discours de l'Académie.

[13] Espèce de renard qui ne vague que pendant la nuit.

[14] D'après les calculs de Josèphe et de Strabon, la Syrie a dû contenir dix millions d'habitants; elle n'en a pas deux aujourd'hui.

[15] Le dragon Bel.

[16] En 1782, à la fin de la guerre d'Amérique.

[17] La fatalité est le préjugé universel et enraciné des Orientaux: cela était écrit, est leur réponse à tout; de là leur apathie et leur négligence, qui sont un obstacle radical à toute instruction et civilisation.

[18] Voyez la planche II, qui réprésente une moitié de la terre.

[19] L'Afrique.

[20] La Méditerranée.

[21] Voyez pour ces faits le Voyage en Syrie, tome II, et les Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne, tom. II.

[22] Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète.

[23] Luther et Calvin.

[24] Les saducéens et les pharisiens.

[25] Quand un sectateur de Chiven entend prononcer le nom de Vichenou, il s'enfuit en se bouchant les oreilles et va se purifier.

[26] Ces paroles sont le sens et presque le texte littéral du premier chapitre du Qôran.

[27] Ce sont ces deux grands partis qui divisent les musulmans. Les Turks ont embrassé le second, les Persans le premier.

[28] Voyez à ce sujet le tome I des Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne, où cette question est développée à fond, depuis le chapitre V.

[29] Les nuits de six mois.

[30] Alitz, en phénicien ou hébreu, signifie dansant et joyeux.

[31] Œil et soleil s'expriment par un même mot dans la plupart des anciennes langues d'Asie.

[32] Du latin lex, lectio: Alcoran signifie aussi la lecture, et n'est qu'une traduction littérale du mot loi.

[33] C'est de ce mot habitudes, actions répétées, en latin mores, que vient le mot moral et toute sa famille.

[34] Domestique vient du mot latin domus, maison.

[35] Oico-nomos, en grec, bon ordre de la maison.

[36] Æquitas, æquilibrium, æqualitas, sont tous de la même famille.

[37] Cet écrit est le texte original sur lequel fut faite la traduction anglaise, publiée à Philadelphie en ventose an 5.

[38] Volney se contente de rappeler cette assertion du docteur et dédaigne de la réfuter. Il n'y répondit, plusieurs années après, que par la publication de ses savans ouvrages sur les langues orientales.


(Note de l'éditeur.)

[39] Le docteur Priestley était de la secte des Quakers.

[40] Quand vous jeûnez n'affectez pas la tristesse des hypocrites, qui se rendent le visage pâle et défait, afin que les hommes remarquent qu'ils jeûnent:

Mais, quand vous jeûnez, parfumez-vous la tête et lavez-vous le visage. Saint Matthieu, chap. VII, vers. 16 et 17.

[41] Le docteur N..., théologien, et le docteur Black, chimiste, étaient au café à Edimbourg. On jeta sur la table une nouvelle brochure théologique du docteur Priestley: «En vérité, dit le docteur N..., cet homme ferait mieux de s'en tenir à la chimie; car, d'honneur, il n'entend rien en théologie. Pardonnez-moi, répondit le docteur Black, il est prêtre, il fait son métier; car, de bonne foi, il n'entend rien en chimie.»

[42] Le docteur Priestley lui-même, qui donna un sermon au profit des immigrants, comme les comédiens donnent une pièce au profit des pauvres.

[43] «Et que m'en revient-il ici (de mes travaux de ministre évangélique), si ce n'est peut-être de m'attirer le mépris de gens tels que M. Volney, qu'à la vérité cependant je me sens assez capable de supporter?»

Ce langage est d'autant plus étrange, que dès long-temps M. Priestley n'avait reçu de ma part que des honnêtetés. En 1791 je lui adressai un mémoire sur la chronologie, à l'occasion des tableaux qu'il avait publiés: pour toute réponse il m'injuria en 1792..... Après m'avoir injurié, me trouvant ici l'hiver dernier, il me fit prier à dîner chez son hôte et ami M. Russell; après m'avoir fait beaucoup de politesses à ce dîner, il m'invective de nouveau dans un pamphlet; après m'avoir invectivé, il me rencontre dans la rue de Spruce, veut me prendre la main comme à un ami, et il parle de moi sous ce nom en grande compagnie. Je demande au public, qu'est-ce que le docteur Priestley?

[44] Elle dura cinq quarts d'heure.

[45] Voyez les Commentaires de dom Calmet.

[46] Tour, en arabe et en hébreu bourdj et bourg; d'où viennent l'allemand et l'anglais, burg, borough, et le français, bourg, par la raison que les tours ou clochers ont toujours été le signal d'un lieu habité.

[47] Babil, en français, est bien analogue; et en égyptien, le mot barbar on berber, pour désigner l'homme étranger, semble n'être que l'équivalent de babul, comme signe d'un bredouillage qu'on ne comprend pas.

[48] Je ne parle point de celle de Court de Gébelin, qui appartient plutôt aux romans qu'à la science.

[49] Publié en 1765; 2 vol. in-12. Voyez chap. vi, t. 1

[50] M. Raynouard, dans ses Recherches sur l'origine et la formation de la langue romane, etc. (Chez Firmin-Didot, rue Jacob).

[51] Vieux latin de la deuxième guerre punique.